‹ Suzanne DucheminChapitre 54 sur 75 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

DE VALENT1N A ARMAND

Provins, novembre.

Dans tes railleries, tu touches ma plaie. La rage de tleiits est venue. J'aime, mon ami, d'un amour impossible, un être multiple. J'éprouve près d'Edmée une fièvre que je connais trop bien et que je ne puis dompter; mais Suzanne a mon âme. Je veux les fuir, les maudire; je me dis que l'une est sotte, que l'autre est vieille; et je les confonds toutes deux. Je donne à Edmée l'intelligence de Suzanne, à Suzanne la beauté d'Edmée. Tous les soirs, je reconduis madame Ducheniin, qui semble minée par un mal terrible. La pauvre femme ne vit plus que par les yeux. Sa peau diaphane laisse voir le sang qui circule comme une flamme dans ses veines. Si tu savais quelle félicité amère, quelle joie pleine de deuil je ressens près d'elle ! Nous faisons chaque soir une promenade sur les ruines. Là, seuls, loin du monde niais et vulgaire qui ne saurait nous comprendre et qui se moquerait, nous lançons nos deux cœurs dans l'infini; nous causons de gloire, de poésie, d'amour, que sais-je? Nous divaguons

SUZANNE JHCHKMIX

saintement, délicieusement. Madame Duchemin croit à un avenir prochain pour les philosophies d'amour qui veulent régénérer le monde. Si tu savais avec quelle éloquence simple et persuasive elle m'expose son système ! Comme elle me fait rougir de ma faiblesse pour les vieux souvenirs aristocratiques de ma famille! C'est la foi de mon père, plus avancée, plus ardente, plus aimante, plus réelle. Cette femme a la passion de l'humanité; elle me transporte au delà des affections égoïstes. Si je pouvais, hélas ! par une sorte de bigamie loyale, épouser Edmée et laisser tout mon cœur à celle-ci ! Quand je la quitte au seuil de sa petite maison, j'éprouve un ébranlement douloureux. Je sens que j'abandonne tout mon génie, toute ma foi idéale. J'ai des mouvements de haine pour Edmée. Je veux rompre cet odieux mariage; mais le lendemain, quand je revois mademoiselle de Sainte-Aure, je jure de l'aimer, de ne vivre que pour elle! Je me fais illusion. Je trouve de la grâce à son moindre mot. La pauvre enfant ne se doute pas de mes combats; parce qu'elle me voit lui sourire, elle croit que j'ai tout pardonné!

Ah! tu avais raison, on ne peut séparer les sens de l'âme. J'étais un utopiste insensé. J'en suis puni. J'imaginais une union céleste en dehors de l'humanité ; l'humanité m'a saisi; nous luttons. Comment triompberai-je ? Je ne rêve plus seulement d'épanchements mystiques; Edmée m'enivre; sa possession est un bonheur dont la pensée met du feu dans ma poitrine. Mais quoi ! est-ce là tout ? 0 mon âme, mon âme, tu n'es pas matière ; je sens que tu fuis ces vapeurs grossières des voluptés terrestres ! Mais vaut-il mieux te perdre? Oui me sauvera? Je suis le fiancé de deux amantes; l'une m'enlace, l'autre m'élève. Edmée, Suzanne, pourquoi n'êtes-vous pas une seule et même créature? L'une est fraîche, souriante, naïvement épanouie dans sa jeunesse; l'autre est pâle,

SUZANNE DUCIIE.MIN

malade. Nul n'hésiterait. Moi, je mets ma gloire à hésiter, et je me sens torturé, déchiré. Mais que deviendrai-je, quand j'aurai décidé ma vie? Quoi que je fasse, j'emporterai des regrets terribles.

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