‹ Suzanne DucheminChapitre 61 sur 75 · DE SUZANNE A VALENTIN · texte numérisé non relu

DE SUZANNE A VALENTIN

Provins, décembre.

On parle de votre retour, on vous attend, mon ami. Ne revenez pas encore. Je fais ce que je peux pour n'être pas de la noce ; mais la mort n'en finit pas avec moi ; je languis, je traîne. Attendez huit jours, quinze jours; et quand on vous enverra une petite lettre bordée de noir, accourez vite, ce sera le signal des violons. La vieille radoteuse ne sera plus là ; vous n'aurez plus à craindre mes sermons sur la montagne, mes dithyrambes ridicules; je serai dans les bras du seul amant qui soit fidèle, et je vous promets d'être bien sage dans mon petit tombeau , et de n'en point sortir pour aller vous disputer à votre jeune et belle épouse...

Ah! Valentin, pardonnez-moi! je suis cruelle, je suis

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folle; mais je vous le demande au nom de ma vie entière, dont vous seule avez deviné le ciliée enflammé, que je ne vous revoie pas ; c'est bien assez d'entendre parler de vous et d'en rêver !

0 mon enfant! quelle existence, si je vous avais rencontré il y a plus de vingt ans ! vous m'auriez aimée, n'est-ce pas? vous me l'avez dit; répétez-le-moi encore, toujours; donnez-moi le mensonge du passé; je vous laisse le présent ; je vous abandonne l'avenir. J'ai été belle. Le croyez-vous? aussi belle que mademoiselle de Sainte-Aure, mais d'une autre façon. Vous m'auriez remarquée, je n'en doute pas. Nous n'aurions pas eu besoin de nous écrire; mais du regard nous nous serions devinés et compris ; et alors, la main dans la main, bénis du ciel, enviés et peut-être aussi méconnus du monde, nous serions allés cacher notre bonheur dans ce vieux château que vous habitez seul et que je ne verrai jamais.

Ah ! pourquoi Dieu ne veut-il pas que deux âmes pareilles se rencontrent ainsi! il est jaloux du paradis que ce couple se ferait pour lui seul , et il aime mieux mes tortures et vos mécomptes.

J'ai été bien coupable ; vous en ai-je assez demandé pardon ? je ne le crois pas. Quand Edmée m'a apporté votre première lettre, j'aurais dû m'alarmer de votre audace, avertir les parents, gronder la jeune fille ; en tout cas, ne point dicter de réponse. Ou bien, s'il le fallait absolument, j'aurais dû vous détromper, en laissant Edmée se révéler naïvement sous ma dictée. Mais j'ai été horriblement tentée.

Je n'ai pas voulu mourir avant de soulager mon cœur. Je me suis élancée, les yeux fermés, l'âme ouverte, dans cette correspondance qui était un vol et un sacrilège; j'ai déshonoré ma vie par cette imprudence, et je vous ai ménagé la plus cruelle des désillusions. Mon lâche cœur

SUZANNE DI'CIIKMIX

n'a pas su aller jusqu'au bout de son martyre. C'est que aussi je n'ai point d'ami, point de confident au monde. Mon frère , un brave curé de campagne qui applique les formules religieuses sans les comprendre , s'est imaginé que l'on guérissait de mon mal , et a pris à tâche de me gronder !

Vous me sembliez , vous, l'ami , le frère, le conseil; et puis j'ai joué trop longtemps à la mère de famille; je me suis trop complu dans mon rôle. Ah ! pourquoi ètes-vous venu? Je vous aurais toujours espéré, et il m'eût paru moins pénible de mourir avec mon rêve qu'avec mes regrets !

L'entretien que j'ai surpris dans le jardin m'a fait mesurer toute la profondeur de l'abîme vers lequel je vous avais entraîné. En vous voyant serrer dans vos bras la créature jeune et candide que j'avais indignement abusée ; en contemplant ces deux fronts si purs , ces deux mains si tendrement unies , j'ai rougi , et je me suis demandé si par hasard j'étais tombée assez bas pour envier à Edmée ce baiser qui vous fiançait. Un baiser de vous à moi ! quel horrible et grotesque châtiment ! Pouvais-je espérer jamais que vous oublieriez mon âge, qui me ferait votre mère ? Il est bien facile à une pauvre malade comme moi, que le chagrin subtilise et qui n'est plus qu'une ombre, de méconnaître les admirables harmonies des sens , pour ne songer qu'à l'âme. Mais vous, n'étiez -vous pas logique en aimant cette enfant de votre âge, et fallait-il me farder, me déguiser, recourir à la plus ignoble coquetterie pour vous disputer au charme de la jeunesse et de la beauté ? J'ose croire , mon ami , qu'avec ses douleurs et ma mort , l'instant de vertige qui nous a faits époux de cœur restera à jamais sacre et respectable entre nous. Mais un pas de plus et je tombais au rang de ces abominables et effrontées vieilles qui veulent se survivre et vont

offrir leur décrépitude aux débutants. Vous avez un ami railleur et matérialiste. Celui-là même, j'en suis certaine, ne rira pas trop de vous ; mais qu'eût-il dit si je m'étais faite la rivale sérieuse d'Edmée?

Non ; nos deux honneurs sont encore saufs. Vous aurez souffert , mon ami , vous souffrirez encore un peu ; mais vous épouserez Edmée. Quant à moi , je irai plus rien à faire sur la terre , moi qui ne m'étais pas aperçue assez tôt de la guenille que mon âme traînait après elle, je vais mourir, et je vais vous attendre dans la patrie immatérielle. Tout est bien qui finit bien ; et ce dénoiîmentlà en vaut un autre, n'est-ce pas? Je ne vous demande pour toute grâce que d'attendre encore un peu , et de ne pas revenir. Votre vue me ferait mal. Je pense à vous maintenant, comme j'y avais pensé avant de vous connaître; vous devenez un souvenir comme vous avez été un rêve ; mais fuyons l'un et l'autre une réalité qui montrerait à vous mes rides , à moi l'impudence de vos vingt ans !

Adieu, mon ami, je ne veux pas même vous embrasser au front par la pensée. Je vous serre la main comme une vieille femme malade que je suis, et j'attends la mort, pour vous aimer librement et éternellement.

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