DE VALENT1N A SUZANNE
Château <!e Kianval, décembre.
Non, madame, vous n'êtes point coupable. Non, vous n'êtes point ridicule; vous êtes une sainte, et je me prosterne à vos pieds, eu vous demandant pardon d'avoir, par mes imprudentes confidences, éveillé ces regrets sublimes. Mais je suis bien puifi, croyez-le, de ma folle démarche.
Je souffrais d'un mal inconnu, et je pouvais, au besoin, me consoler par l'illusion d'une espérance. J'avais une foi vive qui ne laissait rien dans le passé, et qui plongeait dans l'avenir. Depuis que je vous connais, madame, je sais le nom de mon mal, et j'ai la certitude de n'en point guérir. J'accepte la vie réelle, je remplirai fidèlement les devoirs que le monde m'impose; je ferai à mademoiselle de Sainte-Àure le sacrifice entier de mon âme, mais je sens que mon cœur se creuse pour des amas de douleurs, pour des flots de larmes; je n'aimerai plus, je ne peux pas aimer.
Vous avez raison ; pourquoi Dieu n'a-t-il pas permis que nous fussions du même âge dans la vie terrestre, comme nous sommes contemporains dans la vie éternelle ! Je vous aurais aimée, Suzanne, et vous auriez trouvé en moi, j'ose le jurer, cette tendresse délicate dont vous aviez besoin. Mais ce bonheur eût été une usurpation des joies célestes, il faut nous résigner, mon amie, et nous garder, dans un renoncement réciproque, cette estime, supérieure à tous les liens fragiles des affections, qui nous
SUZANNE Dl'CHEMIN
isole et nous réunit au-dessus de ce monde. Je ne retourne pas encore à Provins, je respecte vos deuils; mais ne vous laissez pas aller à ce découragement qui me donne de si poignantes inquiétudes. Je ne vous dis pas de guérir, de recommencer l'existence de dissimulation qui nous a trompés l'un et l'autre. Mais fuyez ce pays, comme je le fuirai moi-même, el quelque jour peut-être il nous sera donné de nous revoir et de parler avec mélancolie, mais sans amertume, de nos cruelles et chères entrevues. Jusque-là, rappelez-vous que j'ai besoin de vos conseils, de votre influence, de votre pitié maternelle. Nouons à distance, et par lettres, ce lien que nous avons osé nouer par l'étreinte de nos mains. Vous n'avez pas le droit de désespérer et de maudire la vie, puisque je vous réclame, puisque je veux, plus que jamais, vos exhortations, vos confidences. Edmée ne sera pas jalouse, la pauvre enfant, du culte pieux que je vous ai consacré. Acceptant de moi une vie facile, un intérieur paisible, que mon immolation constante préservera du moindre trouble, elle me pardonnera de puiser du courage dans votre amitié ; et si quelque jour je parviens à la rendre digne de nous entendre, elle nous bénira de notre sacrifice et de l'effort que nous aurons fait pour lui donner le temps de s'initier à nos secrets.
Je n'ai jamais été malheureux, madame, mais je ne suis pas de ceux qui s'attendent au bonheur et qui l'aiment. Orphelin, n'ayant jamais connu le baiser d'une mère, élevé sérieusement par un père sans illusion, j'ai grandi avec une sorte d'espérance secrète de souffrir un jour beaucoup et glorieusement. Ces joies amères, nous pouvons nous y abreuver ensemble et avec orgueil ; ne les écartons pas! Il est glorieux de s'isoler du troupeau qui se lamente pour un caillou, et qui va brouter gloutonnement les plaisirs vulgaires de ce monde. Préférons
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nos tortures à ces satisfactions grossières, et ne nous lassons pas d'espérer, à chaque sollicitation du désespoir. Pour moi, madame., je suis venu ici brisé, confondu, ne sachant retrouver mon cœur sous l'écroulement subit de l'Alhambra que vos lettres avaient si merveilleusement édifié ; pour moi qui ai bien réfléchi à mon devoir, voici désormais le but que je me propose. Je ne tenterai pas de poursuivre encore la chimère qui m'a égaré. L'amour comme nous le rêvions est une témérité impossible. Quand on a l'âme trop vaste pour qu'une passion égoïste lui suffise, il faut haïr les hommes et aimer l'humanité. Ce sera là mon ambition désormais. Je serai, de cette façon, fidèle à la devise de ma famille et à vos conseils. Vous me l'avez dit un soir, vous vous le rappelez, quand nous dominions la ville enfouie dans la nuit; quand nous étions élevés au-dessus de ces tanières des ambitions et des vanités de nos contemporains. Vous m'avez fait rougir de mon isolement et de mon ignorance. Fils des croisés, je me dois à la grande croisade qui commence, à cette lutte pacifique de ceux qui veulent vivre, contre les fantômes du passé. Je ne vois aucun parti dans lequel je puisse consentir à m'enrégimenter ; dans tous, je sens des illusions, dans aucun je ne trouve une fois assez pure, assez désintéressée. Les légitimistes, comme ce bon M. de Sainte-Àure, rêvent un retour impossible vers des formes disparues. Ils ne comprennent pas que s'il revenait, cet enfant de l'exil qu'ils ont si imprudemment appelé l'enfant du miracle pour lui interdire tout effort humain, toute initiative personnelle, il serait contraint de céder lui-même au courant qui nous porte vers des destinées nouvelles, et qu'il ne pourrait se faire adopter qu'à la condition d'un saut périlleux. Ceux qui prétendent au statu quo, ces hommes qui, pendant dix-huit ans, ont cherché en dehors des espérances immatérielles, en dehors
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des appétits de liberté et d'intelligence, dans l'épanouissement du seul travail de l'argent et de la prospérité industrielle, les conditions de repos et de stabilité, ces genslà me paraissent calomnier l'héroïsme et la fierté de mon pays. Quant à cette nuée confuse de réformateurs agités de l'inquiétude providentielle, je les vois livrés à toutes les déceptions des théories, à toute l'anarchie des esprits en révolte. Ils veulent le bien et font le mal, ou le laissent faire.
La vérité, éparpillée par lambeaux dans les cœurs généreux et droits de tous les partis, n'est l'apanage exclusif d'aucun deux. Où est le peuple de Dieu qui va peupler la terre promise? Où est le Moïse qui va diviser les flots et faire traverser à pied sec la mer Rouge de nos révolutions? Je cherche, et je ne vois que l'incertitude, la confusion, le crépuscule! Eh bien! je dois ma vie à la recherche de cette terre d'élection. Intelligence inactive, je dois mon service, ma faction, dans cette armée qui étudie et qui rêve l'escalade de la cité de Dieu.
Je n'aurai ni drapeau ni cocarde ; je veux rester libre, jusqu'au bout, d'estimer et de haïr dans tous les camps; mais je me plongerai dans l'étude ; mais je serai si compatissant pour les misères, je détesterai d'une si implacable haine la violence, la compression, soit qu'on l'appelle tyrannie, soit qu'elle s'intitule affranchissement; je porterai si haut mon cœur dans cette cohue du siècle, que Dieu viendra en aide à ma bonne volonté, et qu'il ne permettra pas que cet amour-là soit aussi stérile que l'autre !
Je m'enrôle dans l'armée dispersée de la justice, et je vais combattre l'iniquité ! J'écartèle mon cœur sur le blason de ma famille, et je défie les ignorants, les blasés, les aveugles d'en haut, les impatients d'en bas, la canaille de tous les étages, de toutes les latitudes !
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Je ne sais pas où est mon roi, mon chef, mais je sais bien où est ma conscience. C'est elle qui me fera fléchir le genou devant mon maître, quand j'aurai trouvé celui qui voudra régner par la vertu sur des hommes libres: et si celui-Là a été étouffé dans son berceau, s'il est introuvable, je vivrai avec l'insatiable désir de préparer sa résurrection. C'est une folie qui me guérira d'une autre, n'est-ce pas, madame ? A quoi bon, jeune, riche, gentilhomme, comme je suis, m'attrister de ces misères, m'inquiéter de ce qui grouille sous mes pieds ? N'y a-t-il pas au monde d'autre fantaisie à satisfaire, de chevaux à faire courir, d'argent à jeter par les fenêtres ? Je vais me marier avec une belle et gracieuse jeune fille. Ne puis-je pas avoir une maison agréable ? recevoir à Paris, à la campagne, chasser, jouer, encourager un peu les arts, m'honorer de l'amitié de quelques artistes ? Cela n'est-il pas suffisant, et faut-il que j'aille encore me mettre l'esprit à la torture pour savoir ce qui peut advenir de ce Monde-ci, tout en levant à l'autre?
Oh! je serais indigne de vous avoir connue un jour, une heure, si je ne consacrais, selon votre vœu, à la grande et suprême étude du bonheur de tous, l'âme que Dieu a remplie de tendresse, et qui déborde dans ma solitude. Oui, vous aviez raison, les bons doivent se reconnaître à leur inquiétude, à leurs préoccupations, à leurs efforts. Ce n'est pas vainement que la terre est secouée tant de fois en un siècle; et il faudrait nier la Providence, si elle permettait un trouble si long, pour le seul avantage de la chute des vieux et de l'ascension des jeunes. L'humanité serait une pitoyable ironie, si elle n'avait pour mission que de se déchirer, de se dévorer sans résultat; si seule, dans la nature, elle ne devait pas obéir à une loi féconde en traversant la douleur. On ne guérira pas le inonde moderne par un spécifique. Nul marchand d'on-
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guent n'a le secret de son bonheur cl de son repos. Le remède n'est nulle part, mais il est partout. Que chacun se dépouille pour éparpiller la charpie sur les plaies du vieux Lazare! Ni socialistes ni monarchistes d'aucune couleur ne diront la parole divine qui cicatrise; mais tous aident, par leurs vertus et par leurs vices mêmes, par leurs bienfaits et par leurs crimes, à la venue de l'heure de rédemption. Toutes les convictions, même les plus inutiles, même les [dus dangereuses, sont respectables, hormis une seule , celle qui prétend que tout est pour le mieux, et qui attribue à quelques menées obscures, à quelques manœuvres d'utopistes, à quelques ébriétés de journalistes, les crises effroyables qui agitent l'humanité. Niez tous les partis, tous les drapeaux, tous les courages, tousles dévouements, tous les héroïsmes ; mais ne niez pas le vœu sacré de la souffrance; et parce que nous n'avons pas de médecins, ne dites pas qu'il n'y a point de mal à guérir.
Pour moi, madame, je l'ai compris plus que jamais, dans ce vieux château, dans cette solitude qui me fait honte et qui me fait peser mes vingt ans aux épaules, comme une armure inutile; quand on a mon orgueil et mon ambition, il n'y a que deux alternatives, le suicide ou la vie à outrance !" l'abdication d'un monde méprisable, ou un acharnement invincible à changer les conditions de la vie de tous. Me tuer? Je n'y ai pas songé sérieusement, même au plus fort de mes désespoirs. A quoi bon mourir, quand on sait qu'il sera toujours temps de rejoindre l'éternité, et quand on a la passion de souffrir et d'aimer? Non, je veux vivre; je suis altéré de travail, d'activité intellectuelle; je veux prendre une tâche et ne point augmenter cette foule imbécile de gentilshommes français, qui ne savent plus tenir l'épée et qui rougissent de tenir une plume.
Mais, dans cette voie, j'ai besoin de vous, mon amie;
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vous êtes ma marraine, que toujours adorerai! Gardezmoi vos conseils, vos encouragements, votre sollicitude. Nous nous aimions sans nous connaître, à travers l'âme d'une enfant; aimons-nous à travers l'humanité!
Je fais deux parts dans ma vie; Edmée aura mes sourires; je vous apporterai mes larmes, mes craintes, mes douleurs, mes préoccupations infinies!
Nous penserons, nous rêverons ensemble; et j'ose espérer, madame, que nos deux âmes, en s'unissant ainsi, finiront par atteindre à cette sérénité qui est la récompense du sacrifice et la promesse du ciel.
Non, je ne retournerai pas encore à Provins; mais n'ayez plus de ces terreurs, de ces craintes. Votre frère, le pauvre abbé, a raison peut-être ; et si l'on ne guérit pas de votre blessure, on peut du moins y trouver un surcroît de vie. C'était il y a vingt ans qu'il fallait se laisser mourir. Maintenant que je suis là, que je vous ai comprise, je vous défends d'évoquer ces appréhensions funèbres. Vivez, Suzanne, ou plutôt, pauvre morte, que les sollicitations de la vie tourmentaient dans son tombeau, ressuscitez à ma voix et gravissons ensemble le sentier des existences spiritualisées et devenues immortelles.
Répondez-moi bien vite ou sinon je pars.
SUZANNE DUCHEMIX