‹ Suzanne DucheminChapitre 64 sur 75 · LETTRE L · texte numérisé non relu

LETTRE L

DE VALEXTIN A SUZANNE

Château de Rianval, décembre.

Je n'ai pas mérité, Suzanne, la lettre horrible, que vous m'avez écrite. Nous nous aimons trop, et nous ne voulons pas nous comprendre. Laissons là, vous, l'ironie qui déchire vos lèvres, moi, les subterfuges qui étourdissent mon cœur. Osons regarder en face la vérité et soyons à la hauteur de nos âmes.

Je vous aime avec une adoration pieuse , et , s'il fallait entreprendre quelque action impossible pour vous prouver ma foi , je n'hésiterais pas. Mais puis-je donc, sans outrager la sympathie sublime qui nous exhorte au sacrifice, méconnaître les droits que mademoiselle de Sainte-Aure peut revendiquer? N'est-ce pas vous qui m'avez fait aimer ? N'est-ce pas moi qui ai violenté cette jeune et naïve conscience et qui l'ai provoquée? Sans doute, Edmée n'est pas la femme que j'ai rêvée ; mais ne serais-je pas abominablement égoïste en la repoussant maintenant? D'ailleurs , sachez-le, et accusez-moi , méprisez-moi, j'y consens, il ne m'est plus possible d'oublier cette charmante enfant ; je vous ai vue trop longtemps à travers elle, je la vois maintenant toujours en pensant à vous.

Je sens bien tout ce qu'il y a de cruel dans ma franchise ; mais je vous estime trop pour vous humilier de précautions oratoires et de périphrases. Au point où nous sommes , il faut échanger entre nous la vérité et

SUZANNE DUCIIEMIN

ne compter pour rien les douleurs qu'elle peut susciter. A quoi nous servirait l'orgueil de nos cœurs , si nous étions astreints aux grimaces de la galanterie vulgaire ?

Que peut la réalité pour notre salut et pour notre espérance? voilà ce qu'il faut nous demander. Ne me parlez, mon amie, ni de votre âge, ni de votre beauté. Nos âmes éternelles sont pareilles en éclat et en jeunesse, et ce n'est point devant une union disproportionnée qu'il nous faut reculer ; c'est devant l'abandon cruel d'une enfant naïve qui s'est fiée à nous, et qui m'a aimé parce queno us l'avons voulu, ensemble , vous et moi. Ferons-nous notre bonheur des débris du bonheur d'une autre, et sommesnous de ces créatures qui poursuivent leur satisfaction à travers tout et qui s'estiment heureuses d'arranger icibas les événements au profit de leurs passions? Non, mon amie. Restons dignes l'un de l'autre, en nous immolai;: ù. un devoir.

Et puis, sommes-nous bien certains que ce charme infini qui nous attire l'un vers l'autre à travers le ciel ne céderait pas au contact d'une union prosaïque ? Je vous parle comme je parle à ma conscience, sans arrière-pensée et sans réticence; j'ose vous dire tout, parce que je vous sais au-dessus de tout. Vous avez bien souffert, Suzanne et vos douleurs exaspèrent vos rêves. Peut-être ne suis-je pas l'ami que vous demandez ! Depuis que j'aime Erîmée, je sens que je tiens par des racines à la terre; mes vingt ans, que je ne puis vieillir ni refroidir à mon gré, m'allument depuis quelques jours dans les veines un feu moins idéal. Et vous-même, ô pardonnez-moi, mon amie, d'oser vous dire ces choses! vous-même, n'avez-vous pas une ardeur sombre, trop jalouse de la beauté d'Edmée et de ma jeunesse , pour n'être pas cruellement exigeante envers vous et envers moi? Nous ne sommes pas assez purs pour nous mériter!

Voilà la vérité, tou le la vérité, Suzanne; je vous la dis avec audace , acceplez-la avec héroïsme ; ne déshonorons point nos cœurs par des regrets , par des douleurs, par des espérances en dehors d'un contrat divin.

J'avais pensé qu'il pouvait y avoir pour nous une intimité charmante, une effusion, dans l'échange d'idées nobles et sévères. Je croyais , vous-même me l'aviez dit, qu'en occupant mon intelligence des grands problèmes qui soulèvent le monde, je continuerais à mériter votre estime; j'imaginais des efforts sublimes pour élever vers un plus vaste et plus puissant idéal nos deux cœurs offensés des conditions de l'amour terrestre. Sans prétendre au rôle de prophète, de réformateur, j'avais l'orgueil de chercher à me rendre utile par l'étude. Vous raillez ce rêve ; vous ne pouvez pas , ou plutôt vous ne voulez plus m'aider ! vous m'accusez de socialisme ; vous vous efforcez de me rendre ridicule à mes yeux ! Je vous pardonne ce blasphème, mon amie, mais je vous en conjure, aidez-moi, comprenez-moi et aimez-moi, ainsi que je vous le demande.

Que puis-je faire pour utiliser cette activité intérieure qui me torture? Trouvez -moi dans le monde un poste qui soit digne de mon ardeur. Indiquez-moi, dans la politique, dans la diplomatie, n'importe où, une place qui remplisse la \ie et qui n'exige pas, pour être obtenue, quelque platitude, et, pour être conservée, quelque abaissement de la conscience! Oserez -vous me conseiller de suivre la cohue qui se dispute les 'brimborions , croix , cordons, épaulettes , galons, ironies de l'orgueil jetées à la vanité? A quoi puis-je m'employer, et vaut-il mieux, méprisant tout, se croiser les bras et ne rien faire ? Non, non, quoi que vous en disiez, Suzanne, les hommes fiers •et ardents comme moi se doivent à l'humanité, en se devant à Dieu. Le socialisme est ridicule, peut-être; l'amour

suzanni: IH'CnKMlX

et l'étude ne le seront jamais. Je veux aimer et étudier. Notre maître, notre modèle, le Christ, en montrant l'humanité idéalisée, a donné à l'univers l'exemple de toutes les vertus et de tous les sentiments . hormis de l'amour terrestre. Il a pardonné à Madeleine , mais il l'a laissée à ses pieds. Ne ramassons pas plus que lui cette volupté mortelle, et élevons-nous, mon amie, vers cet amour supérieur à toutes les sympatbies éphémères, qui s'éprend de l'infini et se dévoue à l'universel !

M'aurez -vous enfin compris, et m'épargnerez - vous désormais ces railleries qui nous outragent et qui finiraient par me décourager ? Je le demande à Dieu du plus profond de mon âme, en le priant de vous guérir et de ne me guérir jamais.

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