‹ Suzanne DucheminChapitre 63 sur 75 · DE SUZANNE A VALENT1N · texte numérisé non relu

DE SUZANNE A VALENT1N

Provins, décembre.

J'avais tort de vous considérer comme un enfant; vous êtes un homme, monsieur Valentin, et vous savez sortir virilement d'une situation pénible. Je vous porte envie, et c'est moi qui suis la pauvre tête folle et éperdue de jeunesse.

Vous avez raison, et je rougis de mes douleurs. A quoi bon mourir, en effet ? Il est si facile de vivre ; on n'a qu'à le vouloir ! Le cœur se gonfle, se soulève, proteste contre la vie qui l'accable; qu'est-ce que cela? On en est quitte pour penser à autre chose. Tais-toi, pauvre femme! Tu t'imaginais que ton souvenir pourrait troubler, inquiéter ce bel amoureux ! Ton miroir te donnait de méchants conseils, et tu ne voulais pas voir tes rides ; tu t'imaginais que les quarante ans pourraient encore inspirer autre chose que du respect. Mais voilà un sage qui te donne sur les ongles, te met en pénitence et t'assigne le seul rôle convenable. Prends les emplois de duègne, ma pauvre Suzanne; sois mère de famille; tricote ou fais de la philosophie; mets des lunettes et ouvre les grimoires, c'est ce qu'on attend de toi; et si tu souffres, si tu te sens affaiblie, c'est que le temps est venu des infirmités; ne cherche pas à l'illusionner; on ne veut de toi qu'à la condition que tu seras la marraine, l'Égérie d'un Pompilius enthousiaste! L'amour! il n'y faut plus songer. Ton âme radote et tu fais pitié!

SUZANNE DCCHE.MIN

Merci, merci, monsieur Valentin, vous êtes un habile chirurgien: vous donnez raison à mon frère; j'ai tort, bien décidément, et que je meure ou que je vive, cela ne vous regarde pas. Vous vous en lavez les mains, et c'est ma faute, ma très-grande faute!

J'ai été bien avisée, savez-vous ? de vous parler un soir de l'humanité, de la philanthropie, de la démocratie, des peuples, des rois, de je ne sais plus trop quoi! J'avais oublié cette leçon, vous l'avez retenue; j'avais un disciple sans le savoir; vous me le rappelez fort à propos. Ah! quelle bonne petite existence nous allons mener! Vous, vous serez le mari d'une jeune et charmante femme qui n'entend rien aux belles choses de la métaphysique; niais vous prendrez sur vos moments d'oisiveté conjugale pour bavarder avec moi de ces choses sublimes qui échapperaient à l'imagination paisible de madame de Rianval. Quant à moi, il faudra bien que j'en prenne mon parti; j'irai me cacher quelque part; vous m'exilez très-adroitement; et là-bas, là-bas, pourvu que ce ne soit pas dans la tombe, vous m'écrirez vos théories, et je vous donnerai la réplique, et nous arrangerons le sort du monde!

Si j'avais été assez coquette, assez femme, pour compter sur un remords, sur un accès de commisération de votre part; si j'avais pu nourrir un instant l'illusion de votre retour; si je ne vous avais écrit de rester à Rianval que pour vous voir revenir; si je ne vous avais parlé de ma mort que pour vous suggérer l'idée de me sauver, je serais bien punie, et vous auriez bien sévèrement tancé mon pauvre cœur! Comme j'ai bien fait d'en appeler à votre raison! Une autre, à ma place , se fût dit peut-être : Moi seule suis capable de l'aimer et d'être aimée de lui; je ne suis pas assez vieille pour qu'un mariage soit impossible; pourquoi donc ne sacrifierait-il pas l'enfant sans idée à l'âme éplorée qui lui promet des joies

saintes? Ai-je moins mérité que mademoiselle de Saiutc- Aure? N'ai-je pas souffert vingt ans? Et si nous avons des illusions, des espérances qui nous élèvent au-dessus des passions vulgaires, pourquoi ne contracterions-nous pas un mariage, ridicule aux yeux du inonde grossier, mais superbe et héroïque aux yeux de l'amour pur? S'il a peur de mes quarante ans, n'ai-je pas peur, moi, de ses vingt-cinq ans? ne risquons-nous rien l'un et l'autre?

Si je m'étais dit cela, monsieur Valentin , j'aurais été bien aveugle, et vous m'auriez ouvert les yeux. Heureusement que j'ai parfaitement compris mon âge et le vôtre ; et quand je vous ai improvisé, un soir, un premier-Provins d'une politique si transcendante, j'avais prévu que c'était là le seul point de contact possible entre nous. A quoi servent pourtant lesthéorieshumanitaires! Le monde s'en allait doucement vers sa perte. Eh bien ! voilà un jeune homme et une vieille femme qui, au lieu de se dire des galanteries qui prêteraient à rire, et de peur du ridicule, vont s'occuper de sauver le monde ! Ah ! les routiniers, les conservateurs, n'ont qu'à bien se tenir; nous allons leur jeter nos élégies à la tète ou dans les jambes, et les faire trébucher ! Vous êtes gentilhomme, moi, je suis une roturière. Eh bien ! nous allons partir en guerre contre les préjugés aristocratiques. Vous, comme le plus fort, vous porterez la cuirasse et le grand sabre: moi, je ne porterai rien , je suis trop faible ; mais je vous exciterai, je vous guiderai. Cela s'appelle, je crois, faire du socialisme. On dit, dans un certain monde, que c'est de fort mauvais ton; mais ridicule pour ridicule, autant faire cela que faire l'amour, n'est-ce pas?

Je suis d'avis que vous écriviez un livre pour demander l'installation d'un nouveau ministère, non pas le ministère du Progrès, mais le ministère du Sentiment. Je rédigerai les circulaires. Comme nous allons nous en donner de ces

SUZANNE DUGHEMIN

théories! Mon Diou! mon Dion! pourvu que je ne meure pas, et que la fièvre qui me déchire ne soit rien que l'impatience de commencer mon rôle ! Quel dommage, si je désertais à la première étape, pour aller philosopher près du bon Dieu !

Je ne songeais guère à tout cela, mon pauvre ami, quand je vous contemplais cet été, sur la route de Fontaine-Riante. Je voyais dans vos yeux tout un poëme d'intimité douce, d'aspiration chaste vers l'amour mystérieux et caché. Je me rappelais ma jeunesse, mes premiers rêves; je me disais : Voilà celui que j'attendais! N'ai-je pas eu la folie, de ressentir une grande douleur, qui a failli me tuer, quand je vous ai surpris, dans le jardin, donnant à Edmée ce premier baiser dont j'ai cru sentir le souffle sur mes lèvres! Pauvre hallucinée que j'étais! Je n'ai été sage qu'une fois, c'est quand je vous ai prêché la croisade ! Cette idée-là sauvera tout ! Si nous formulions un dogme ! que vous en semble? Quand faùdra-t-il commencer la prédication? Si nous adoptions un costume, une tunique d'azur avec des étoiles et des soleils ! Vous voilà apôtre, je suis prêtresse! comme cela se trouve! Je vais faire concurrence à mon frère !

Ah ! surtout, n'ayez pas trop de désappointement, si je tombe au premier pas, et si l'on vous écrit qu'à force de rêver l'éternité, j'ai passé la tète à travers la mort pour mieux la contempler. Je vous promets de revenir vous raconter ce que j'aurai appris là-haut; je serai bien plus immatérielle, bien plus digne d'être aimée, et peut-être bien qu'alors, Valentin, vous oserez me tendre les bras. Adieu! adieu! ma plume mystique pèse à mes doigts comme une lance, et je suis bien faible, mon ami. Vous avez une marraine qui n'a plus longtemps à être adorée. Quoi! je ne serai ni votre sœur, ni votre épouse, ni votre mère, mais votre marraine? Pauvre filleul!

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