EDMÉE DE SAINTE-AURE A LUCIE DE CRENEV
Provins, décembre.
Il y a bien longtemps que je ne t'ai écrit, ma bonne Lucie ; tu me croyais tout entière aux préparatifs de mon mariage , et tu ne voulais pas me déranger de mon bonlieur. Hélas! il a failli sombrer, mon bonheur. C'est avec
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des larmes que je commence cette lettre, et mon mariage est retardé jusqu'à la fin d'un deuil.
Nous avons perdu hier , à trois heures , cette honne Suzanne Duchemin ; et , si tu savais pourquoi elle est morte, comment elle est morte! Je ne suis plus, mon amie , la rieuse et folle Edniée que lu renvoyais à ses poupées. Je comprends, maintenant, que l'amour est une chose sérieuse qui prend la vie entière et qui peut donner la mort. Je comprends, maintenant, pourquoi l'Église a fait du mariage un sacrement. Je n'ai qu'une terreur désormais , c'est de m'oublier à sourire quelquefois à ces passions terribles qui ont failli dévorer ma couronne de mariée et qui ont consumé ma chère Suzanne.
Je Yeux tout te raconter à toi, mon unique amie, et je ne sais comment te faire ce récit. Les pensées m'étouffent. Depuis hier, il me semble que j'entre dans un monde nouveau. Je ne trouve point de mots pour des idées qui se révèlent.
Je dois d'abord commencer par un aveu. Ce grand mystère, dont je t'ai parlé un jour, n'était rien moins qu'une correspondance entre M. de Rianval et moi. Il m'avait remis une lettre au jardin. J'avais été fort effrayée de cette démarche ; mais n'osant me confier à ma mère, j'avais donné à madame Duchemin ce billet, qu'elle avait décacheté, lu, et auquel elle m'avait permis de répondre. M. do Rianval me parlait en termes si magnifiques de son amour et de ses projets, que je craignais de lui paraître bien sotte et bien ignorante, en lui répondant moi-même. Ma bonne Suzanne m'avait dicté la réponse. Le succès de cette collaboration nous enhardit ; d'autres lettres suivirent, et une correspondance très-régulière s'engagea.
J'écrivais , madame Duchemin dictait. Ce fut là une grande faute; mais je me disais si bien qu'un jour, par une Vie entière de soumission et de devoir, je dédomma-
gérais M. Valentin ! J'étais si heureuse de paraître à sa hauteur !
Si tu avais vu sa joie ! Combien il m'aimait et me remerciait de le comprendre ! Moi , je ne comprenais pas toujours , mais j'avais foi dans sa loyauté, j'avais foi dans l'expérience de ma bonne Suzanne, et je m'appliquais comme à une tâche à cette correspondance. Je mettais à transcrire ces lettres l'attention religieuse que nous apportions autrefois à nos analyses de catéchisme. Je me disais : Il faut que j'apprenne tout cela, pour être digne de lui.
Cela dura longtemps. Un jour, madame Suzanne me fit part de quelques scrupules, et se chargea de préparer Valentin à la découverte de cette supercherie. Valentin s'étonna, s'alarma de mon silence ; puis Suzanne lui dit tout , et je m'aperçus qu'il se débattait entre le ressentiment et le pardon. Je ne doutais pas , toutefois , de notre mariage ; je croyais en lui. Aussi, quand il demanda, il y a quelques jours , à aller à Rianval , je lui dis au revoir du fond du coeur, et il s'était permis la veille, dans le jardin, certaine familiarité sur ma joue, qui me constituait une preuve évidente.
Après son départ , Suzanne, souffrante depuis plusieurs semaines , dut garder le lit , et je t'avouerai qu'alors la pensée de Valentin laissa mon cœur un peu libre de se livrer à toute son affection pour ma bonne Duchemin. Le médecin n'avait pas dissimulé la gravité du mal; je compris bientôt que j'allais perdre ma seconde mère. Tu sais, ma bonne Lucie , combien je l'aimais. Depuis son retour à Provins , elle était la confidente de mes plus secrètes pensées ; je me sentais forte et hardie par elle. Son esprit, que moi seule connaissais , s'humiliait chrétiennement pour ne pas effaroucher le mien. Elle avait vu naître notre amour, elle l'avait approuvé, abrité, encouragé. Je
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m'épouvantais de l'idée de la perdre. Je m'installai près d'elle , dans sa chambre , et , jour et nuit , je la gardai , priant Dieu et la Vierge de me la conserver.
Mais , tout en attribuant à la maladie les bizarreries d'humeur que je constatais dans ma bonne Suzanne, je m'étonnais cependant de son changement à mon égard. Par instants, elle me haïssait; d'autres fois, elle m'attirait dans ses liras, m'étouffait de caresses. Je n'osais lui parler de Valentin. Quand je hasardais son nom, elle me reprochait de préférer mon amour à mon amitié; parfois, au contraire, elle me demandait des nouvelles de mon fiancé et m'exhortait à l'aimer. Elle ne dormait plus ; mais elle avait, la nuit, comme des extases pendant lesquelles le monde extérieur disparaissait; alors elle évoquait un couple angélique , auquel elle adressait d'ardentes supplications, et demandait pardon de crimes imaginaires.
J'étais témoin de ces tortures qui m'arrachaient le cœur et que je ne pouvais soulager. De jour en jour ma bonne Suzanne s'affaiblissait. Une toux opiniâtre lui brisait la poitrine. Ses pauvres petites mains étaient devenues transparentes; elle n'avait plus que des yeux dans le visage. Mais ses yeux avaient un éclat surnaturel. Son frère , curé à Meurville , fut prévenu , et vint s'installer ici. Il parut anéanti à son aspect : il s'arrêta sur le seuil de la chambre, et lui, l'homme de Dieu, qui avait dû ensevelir bien des morts, se sentit défaillir devant l'agonie de sa sœur. Suzanne l'accueillit avec un navrant sourire :
— Eh bien! mon frère, lui demanda-t-elle, êtes-vous convaincu? en meurt-on?
Son frère pâlit. Depuis son arrivée, Suzanne avait retrouvé un peu de calme , elle allait plus doucement vers la tombe. Le souffle du prêtre chassait les visions;. elle dormait plus souvent, et son regard s'essayait à chercher les splendeurs de l'autre vie. Elle était aussi d'une
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humour plus égale pour moi. Je la retrouvais au moment de la quitter, aussi tendre, aussi maternelle qu'elle avait été autrefois; elle me tenait souvent enlacée sous ses baisers, et je sentais ses larmes glisser entre mes cheveux.
— Pauvre enfant ! me disait-elle, je vais donc te quitter! Mais n'aie pas peur, je veillerai toujours sur toi.
Une nuit je la croyais assoupie, et je lisais mes prières au pied de son lit, quand je l'entendis qui m'appelait tout bas. Je courus à elle; mais, comme j'allais l'interroger, elle me posa la main sur les lèvres...
— Laisse-moi te demander pardon , murmura-t-elle, je ne veux pas mourir avec un remords.
— Vous! m'écriai-je palpitante.
— Moi , qui t'ai trompée , ma pauvre enfant ; moi , qui ai été jalouse de ton bonheur, et qui ai voulu te le prendre. Approche tout près , et écoute ma confession.
Suzanne me fit alors une révélation au souvenir de laquelle je frissonne encore. Se peut-il , ma chère Lucie, que l'amour soit si dangereux? C'est à peine si j'oserai être heureuse , quand je songerai que mon bonheur me coûte la vie de ma plus tendre confidente.
Imagine- toi qu'elle aimait Yalentin. Elle avait conçu pour lui une de ces passions fatales qui tuent. Notre correspondance avait exalté son amour, et, ne se sentant pas aimée, brisée par la honte et le remords, elle mourait , la douce et chère rivale , plutôt que de me le disputer encore.
J'eus la vision rapide d'un abîme. Je compris bien des choses qui m'avaient étonnée et alarmée. Je pensai à Yalentin. Suzanne me devina.
— Puisque je meurs , me dit-elle , c'est qu'il t'aime.
Fut-ce cette assurance de la pauvre martyre qui éloigna de mon âme toute pensée mauvaise ? je n'en sais rien; mais je tombai dans les bras de Suzanne, je lui
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jurai mille fois que je l'aimais , et , dans l'exaltation de mou amitié, j'aurais volontiers fait vœu de renoncer à Valentin, si j'avais pu la conserver au prix du bonheur de toute ma vie.
De pareilles confidences vieillissent. Suzanne , à peine rassurée par mes caresses , me parla longuement , abondamment de M. de Rianval ; elle me l'expliqua , me fil comprendre combien je lui étais inférieure, et par quel dévouement je pouvais, sinon m'élever jusqu'à lui, du moins ne jamais gêner son essor. 31a bonne Lucie , qu'il est dune difticile d'être épouse ! Je ne serai plus une minute sans me rappeler les conseils de ma bonne Dueheuiin. Je sens comme un autre cœur inconnu jusqu'ici en moi, qui s'échauffe et qui se met à battre au-dessus de l'ancien.
Hélas ! Suzanne s'affaiblissait visiblement. Un matin , elle me dit :
— Permets-moi de le revoir encore une fois.
Je pleurai en l'embrassant , pour toute réponse. Elle écrivit elle-même à Valentin. Deux jours après , il arrivait avec un de ses amis qui revient d'Italie pour notre mariage.
Suzanne attendait. A chaque roulement de voilure elle me regardait, semblant dire :
— Ce n'est pas lui ; il viendra trop tard ! Enfin , hier, je lui murmurai à l'oreille :
— Ma bonne amie, il est venu, il est là !
— Fais-le entrer, me répondit-elle, et préviens mon frère.
Valentin était trèsqtâle. Je ne voulus point lire dans ses yeux, et je baissai les miens. Il s'approcha du lit , s'agenouilla en sanglotant. Suzanne reprit un peu de force ; elle s'accouda sur son oreiller: on sentait qu'elle repoussait la mort qui l'obsédait.
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— Valentin , lui dit-elle, Edmée m'a pardonné, me pardonnerez-vous ?
11 prit sa main sèche et brûlante qu'il baisa.
— Mon frère, continua Suzanne en s'adressant à l'abbé Richard, vous voyez que je les unis, que je les bénis. Soyez heureux, mon fds, ma fille ; vous vous aimez, pensez quelquefois à moi. Valentin, ayez foi dans Edmée ; je sens que ma mort lui sera salutaire. J'ai tant prié Dieu . qu'il me permettra de lui léguer mon amour !
Elle nous attira près d'elle, serra nos deux têtes sur sa poitrine haletante. On eût dit qu'elle se rattachait à nous au bord de l'abîme, ou qu'elle voulait nous emporter avec elle. Mon père, ma mère, tout le monde fut introduit; elle les remercia tous, leur fit ses adieux , se fit absoudre encore une fois par son frère, et, sans cesser de nous tenir près d'elle, elle s'affaissa doucement sur son oreiller pour attendre l'agonie. Pendant une heure, je sentis à peine son souffle sur mon front. Valentin priait avec moi.
Tout à coup, elle fit un mouvement. Nous nous levâmes épouvantés. Elle était livide, ses yeux brûlaient la peau autour des orbites.
— Edmée, s'écria-t-elle, viens, toi seule! Et, repoussant Valentin , elle m'enlaça, me disant dans son délire :
— Prends bien garde , ne laisse pas échapper mon âme; je veux qu'elle entre en toi, qu'elle aime et qu'elle soit aimée avec toi !
Je sentis ses lèvres agitées de frissons convulsifs chercher les miennes, s'y poser; un cri sourd jaillit de sa poitrine et pénétra dans la mienne; elle était morte!...
Accuse-moi de superstition. Depuis hier, je crois que, par un miracle, Dieu a permis que l'âme de Suzanne pénétrât tout mon être. Je me sens autre. Je m'imagine n'avoir point encore aimé Valentin , tant j'éprouve pour lui de tendresses nouvelles, délicates, profondes. De son
côté, il m'a paru naïvement frappé de mon changement. Il a compris comme moi que la bénédiction de Suzanne nous avait mariés et consacrés. Nous la pleurerons ensemble, et, demain, nous irons tous deux prier sur la terre qui va recouvrir ce pauvre corps, dont j'ai enseveli en moi la parcelle divine, immortelle!
Je n'ose te parler du bonheur que j'attends dans l'avenir. Mêler mes espérances à ce récit serait un sacrilège.
Je veux m'oublier, pour la pleurer de toutes mes larmes, elle qui est morte pour moi. Tout ce que je puis te dire, c'est que je sens désormais, à ne point m'y tromper, que j'ai la force de rendre Valentin aussi heureux qu'il mérite de l'être. Je vais me dévouer avec une volonté si ardente à le comprendre, à le deviner, qu'il ne s'offensera plus lorsque je resterai un peu au-dessous de ses rêves. Notre amour a été béni au seuil de la mort ; mais, à travers le tombeau qui s'ouvrait , un rayon de Dieu a passé qui l'a éclairé et animé. Va ! je ne crains rien ; je ne faiblirai pas dans ma tâche. Valentin m'aidera, et j'ai désormais là-haut une auxiliaire invincible.
Adieu, ma bonne Lucie, toi seule me restes, prie pour nous; mais, je t'en conjure, prie pour ma chère Suzanne Duchemin.
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LA BARONNE DE BLIGNY
Si l'on refaisait la carte du Tendre, il faudrait aujourd'hui placer la route de la Californie ou de l'Australie entre les villages de Billets doux et de Petits seins. La crise monétaire est la plus sérieuse crise de sentiment qui fasse vibrer les nerfs de la génération actuelle.
Peut-être bien que Chatterton, s'il était égaré dans la cohue de nos boulevards, ne viderait plus aujourd'hui la fiole vengeresse, parce que le lord maire lui offrirai! une place de valet de chambre. 11 n'y a plus aujourd'hui de sot métier ; seulement , Chatterton aimerait beaucoup mieux servir un financier qu'un magistrat : il aurait beaucoup plus de chance d'être initié au grand œuvre contemporain , et il pourrait s'exercer à quelques petites opérations, que les poètes de la génération courante ne dédaignent pas absolument. Quant à la livrée, elle n'offense plus personne; beaucoup de gens en portent sans s'en porter plus mal.
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L'amour honnête, décent ; l'amour, celte folie des vieux,
cette sagesse des jeunes , a-t-il du moins échappé à La contagion? Reste-t-il un coin du ciel bleu où l'oiseau divin puisse déployer ses ailes et chanter ? rien n'est perdu, si l'amour est sauf. Je crois, à parler sans exagération, que tout est compromis, mais que rien n'est désespéré, parce que rien ne peut l'être.
Si Roméo cherche à voir dans le porte-monnaie de Juliette , si une question de chiffres sépare et rapproche les Montaigus et les Capulets , si la lune des amours est argentée par le procédé Ruolz , si une défiance est au fond de toutes les expansions, une vénalité au fond de la plupart des services, une raillerie sous la plupart des joies ; ces misères, ces folies, ces ridicules, ces préjugés, passeront, comme toutes les imperfections humaines; l'amour et l'idéal ne passeront point.
Ces réflexions ne sont pas éloignées de celles que faisait un vieillard , arrêté par un beau soir d'automne, au milieu des ruines de l'ancien château de Bade.
Assis sur l'une des marches d'un escalier interrompu , adossé au tapis de lierre qui montait le long de la muraille, ce vieillard , pale et malade , promenait ses regards sur les magnificences de végétation qui envahissaient les débris. Il semblait envier cette persistance de la vie, qui jaillissait et s'épanouissait au sein de la mort, et, tendant quelquefois sa main momifiée aux rayons du soleil, il se disait, en hochant la tête, que l'homme, avec la conscience de l'immortalité, avait la cruelle certitude de sa destruction.
Il contemplait devant lui , à ses pieds, la ville de liade, uù tant de fous, atteints de la maladie de l'ennui, viennent essayer et risquer de se tuer; les montagnes parées d'autres ruines; dans le lointain, rampant sur l'herbe, ce serpent gigantesque qui s'enroule et se déroule si souvent
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autour du caducée, le Rhin, allemand ou français, et, plus loin encore, à l'extrémité de l'horizon, il apercevait vaguement une aiguilla, un fil , une ligne qui n'était rien de moins que la cathédrale de Strashourg.
Cette contemplation était un adieu. Ce vieillard se sentait mourant ; mais il avait horreur des moyens qui conservent la vie, autant que de la mort ; et plutôt que de s'enfermer au milieu des remèdes, et de disputer ses derniers jours à l'agonie, il allait, il se traînait, il rampait sur la terre, aimant le soleil jusqu'à son dernier soupir, saluant la nature jusqu'à son dernier regard. Il y avait des caresses, des adorations, des sensualités dans la façon dont il huvait la brise. Cet homme était un grand voluptueux, et toutes ses amours se trouvaient résumées dans cette suprême étreinte, dans cette aspiration ardente, avec laquelle il eût voulu pénétrer ses veines de quelquesuns des rayons de l'automne, et sentir battre sur son cœur le cœur du monde.
Comme il était absorbé dans son adoration, il n'entendit pas venir un jeune homme et une jeune femme qui visitaient les ruines, et qui, engagés dans la galerie à l'extrémité de laquelle il était assis , s'arrêtèrent, à deux pas de lui, avec respect, n'osant le prier de se déranger, et attendant qu'il tournât la tète de leur côté.
Le soleil tira les promeneurs d'embarras. Comme il baissait à l'horizon, il étendit l'ombre du beau couple sur les genoux du vieillard. Celui-ci fut surpris, regarda les nouveaux venus , balbutia quelques paroles d'excuse, et essaya de se lever. Mais ses forces le trahirent; l'engourdissement du repos avait paralysé ses jambes ; il chancela et faillit tomber. Le jeune homme laissa le bras de sa compagne pour offrir le sien au vieillard : la jijune femme elle-même mit sa main finement gantée sous le coude de l'inconnu.
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— Merci ! murmura ce dernier, en saluant avec émotion.
— Nous ne vous quitterons pas , monsieur, dit la jeune femme.
— Nous vous aiderons à descendre, ajouta le jeune homme.
— Ah ! si j'étais poète, reprit le vieillard avec un sourire, et en levant les yeux au ciel, je croirais à une vision de ma jeunesse ! Je rêvais , monsieur, de l'âge où j'étais comme vous , promenant avec orgueil ma joie et mon amour à travers les ruines ; de l'âge où j'avais aussi à mes côtés un ange, une fée...
La jeune femme rougit, et baissa les yeux; le jeune homme pâlit.
— Vous ne m'avez pas éveillé, vous avez complété l'illusion de mon souvenir. J'ai presque peur que vous ne me quittiez; on dit que les dieux se font voir à ceux qui vont mourir.
Tout en parlant ainsi, le vieillard s'appuyait sur le couple, descendait, soutenu par lui, l'escalier au sommet duquel il s'était assis.
On fit halte au bas des ruines. Un domestique attendait le vieillard. Celui-ci, malgré les offres du jeune homme et de la jeune femme, voulut quitter leurs bras.
— Ce serait une profanation que de continuer ainsi, dit-il. C'était bon là-haut, dans les décombres; mais vous avez d'autres promenades à faire ; je vous ai séparés trop longtemps. Les bras de vingt ans ne sont pas faits pour servir de béquilles. Adieu, madame ; au revoir, monsieur.
Les deux jeunes gens insistèrent.
— Non, non, c'est inutile, dit le vieillard. Fritz est assez robuste pour me porter au besoin . Je lui avais défendu de me suivre, j'avais voulu gravir seul ces ruines
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où j'ai gambadé autrefois. J'ai bien fait, puisque Dieu m'avait ménagé la surprise de votre rencontre ; mais aller plus loin avec vous serait abuser. D'ailleurs , je ne voudrais peut-être plus vous quitter... Les tombes s'habituent aux fleurs... laissez-moi. Je voudrais seulement (ne vous moquez pas trop ) vous demander de me bénir. Dans le monde, on croit que la bénédiction de ceux qui n'ont plus rien à attendre, rien à donner, rien à promettre, peut porter bonheur. On fait bénir l'avenir par le passé. Je crois que c'est aller contre l'harmonie de la nature. Mes jeunes amis , vous qui êtes la beauté, la joie, l'amour, bénissez-moi. J'ai eu de folles et belles années. Il m'est resté, après bien des orages, le parfum des premières tendresses; vous qui êtes l'espérance, bénissez le souvenir.
Le jeune homme et la jeune femme se regardaient attendris , et peut-être un peu honteux des termes dans esquels s'épanchait l'émolion du vieillard. Pour toute bénédiction, ils lui serrèrent la main, et la jeune femme lui tendit le front.
— Vous n'avez pas peur que mes lèvres gèlent les roses9 dit l'inconnu, en donnant un baiser paternel.
On se sépara. Le vieillard, appuyé sur son domestique et tournant la tête à chaque pas, regagna la ville.
— Ah! Fritz, disait-il, la belle rencontre! la belle soirée !
Le couple avait repris en silence sa promenade. Il semblait que cet incident eût dérangé quelque chose de son bonheur.
— Ce bonhomme est un peu fou, dit la jeune femme avec un accent ironique.
— Pourquoi? parce qu'il a parlé de notre amour? demanda le jeune homme avec un sentiment d'inquiétude.
LA BARONNE DE liLIGNY
— Oh! non; car je confesse, Gérard, que vous avez toute l'apparence d'un amoureux.
— Doutez-vous de ma tendresse, madame?
— Allons! encore des reproches! Vous avez l'Allemagne mélancolique, mon cher!
— Et vous , Angèle, vous l'avez bien froide.
— Mais enfin, Gérard, puisque je suis là, à vos côtés, puisque j'ai mon bras sur le vôtre, puisque je dois être votre femme ! N'est-ce pas une preuve, cela !
— Oui: votre présence est incontestable; mais vous n'attendez peut-être qu'une occasion pour repartir. Oui, votre bras est sur le mien ; mais c'est à peine si vous vous appuyez. Oui, vous avez tout quitté ; mais vous regrettez tout!
— Gérard! Gérard!
— Ah ! laissez-moi parler, Angèie, car je souffre cruellement. Une sait pas le mal qu'il nous a fait, ce vieillard, en admirant notre joie, notre amour, notre bonheur. J'étais un pauvre artiste ; vous m'avez applaudi, accueilli, encouragé; vous étiez, par votre fortune, par votre position, une grande dame, riche, titrée. J'ai pris votre intérêt pour de l'affection. Vous m'avez laissé espérer votre main, par orgueil, peut -être, pour défier ce monde qui nous provoquait. Dieu m'est témoin que j'étais bienheureux. Mais, depuis quelques jours, je surprends dans votre amour des scrupules étranges. Vous êtes rêveuse. Un ennemi invisible, mais effroyable, s'est glissé entre nous. J'aurai le courage de le nommer, Angèle, c'est l'ennui ; vous vous ennuyez.
— Peut-être! mais seulement quand vous parlez ainsi. Vous êtes fou, Gérard !
— Oui, comme ce vieillard, n'est-ce pas?
— Non, comme un enfant, au contraire. Vous autres, artistes, vous empruntez aux femmes leurs nerfs et leurs
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vapeurs. Vous êtes d'une coquetlerie, d'une susceptibilité incroyables. Vous parlez d'orgueil ! le mien baisse pavillon devant le vôtre. Qu'est-ce qui me retient auprès de vous, mon ami? Je suis veuve, je suis libre, j'ai une fortune qui me rend indépendante. Je brave la méchanceté. Si je yous ai suivi, c'est que je vous aimais; si je reste, c'est que je vous aime.
— Est-ce bien vrai, Angèle, ce que vous dites là ?
— Non, j'ai menti! Je ne vous aime pas. Allons, Gérard, taisez-vous!
Et la jeune femme mit sa main sur les lèvres du jeune homme. Celui-ci retint vivement cette main, qu'il couvrit de baisers.
Quelques promeneurs aperçurent ce geste.
— Voilà des amoureux, disait-on.
— Que c'est donc bon de s'aimer ainsi !
— Sont-ils mariés?
— Vous voyez bien que non !
Gérard avait besoin de croire aux douces el moqueuses paroles de son enchanteresse.
— Se peut-il qu'on cesse de s'aimer? reprit-il en serrant avec force le poignet de la jeune femme.
Celle-ci poussa un cri.
— Vous m'avez fait mal ; vous m'avez écorchée avec le bouton de ma manchette.
— Pourquoi, aussi, portez-vous des diamants au poignet? dit Gérard en embrassant la place meurtrie.
— Le reproche est singulier !
— Pourquoi souriez-vous, Angèle ?
— Parce que vous m'avez fait horriblement mal.
— Non, je devine. Vous vous dites que je suis bien ridicule de blâmer un luxe que je ne sais pas donner.
— Ah! mon ami, ce n'est plus à moi que vous pense/ en parlant ainsi !
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— Laissez-moi m'expliquer, Angèle; d'ailleurs, c'est là le secret de ma jalousie, de ma douleur, de mes doutes incurables! Je suis pauvre, vous êtes riche. Vous, baronne, veuve d'un millionnaire, vous avez quitté un hôtel élégant, des domestiques habiles, un luxe raffiné, pour courir les hasards de l'hospitalité vénale. Je souffre de vous voir ainsi, et j'ai peur que vous ne regrettiez Paris dans les auberges des bords du Rhin!
— Vous êtes jaloux du confortable!
— Je suis jaloux de tout ce que vous méritez et de ce que je suis forcé de vous refuser. Si vous vouliez me permettre, Angèle, de donner un concert...
— Et je recevrais les billets à la porte, n'est-ce pas? interrompit avec fierté la baronne. Ne vous inquiétez pas de ces vulgarités, mon ami. Ce pays est charmant; les hôtelleries y sont propres; je m'y trouve à l'aise; ne souhaitez rien de plus. Nous avons nos deux cœurs; toutes le^ chaumières peuvent nous suffire.
— Ces vulgarités, mon Angèle, mettent bien des cailloux sous nos pas. Vous n'osez jamais vous plaindre; mais je devine des privations. Ah ! pourquoi ne suis-je pas riche!
— Ne vous plaignez donc pas d'un défaut qui m'attache à vous! D'ailleurs, si je vous coûte un peu cher, c'est \otre faute : cotisons-nous.
— Encore! ne renouvelez jamais ces propositions Angèle, je me trouverais déshonoré le jour où votre main, en se posant dans la mienne, y mettrait de l'or.
— Cependant, mon cher, dit la baronne avec un petit sourire, je ne peux pas me ruiner pour vous épouser.
Gérard rougit, garda quelques instants le silence et reprit :
— Pourquoi prenons-nous plaisir à gâter notre bonheur par des défiances ?
LA BARONNE DE BL1GNY
— Allons, vous voilà raisonnable, répondit Angèle, qui souriait toujours. Qu'importe le reste, quand les cœurs sont unis?... Irons-nous ce soir au bal, mon ami?
— Encore la foule, le bruit.
— Je ne crois pas que la solitude absolue nous réussisse, Gérard!
— Soit ! allons à ce bal !
— Et pour vous prouver, mon ami, que je n'ai pas oublié mes habitudes de femme coquette, j'exige un beau bouquet !
— Vous l'aurez.
— Promettez-moi aussi de n'être pas d'une assiduité trop farouche pendant le bal. Ne compromettez pas trop celle qui doit être votre femme.
— Je vous admirerai de loin, mon amie. Mais nous ne sommes pas encore au bal, Dieu merci !
La promenade se continua quelque temps encore; mais une rêverie douce avait succédé aux tendres reproches. La mélancolie du bonheur semblait précéder ce couple charmant et éloigner de lui tout regard indiscret, tout bruit discordant. Le coucher du soleil mettait de l'or à la pointe des herbes que foulaient nos chastes amoureux ; la nature coquette des environs de Bade se revêtait de solennité. C'était l'heure des extases et de la poésie universelle. Angèle et Gérard paraissaient subir le charme enivrant de celte soirée.
Or, voici ce que se disait tout bas la baronne :
— Certainement, j'aime beaucoup Gérard. C'est un artiste d'un grand talent. 11 a une belle figure, et je crois qu'on en ferait un mari enviable ; mais sa trop grande sentimentalité m'est suspecte. Il me parle si souvent de sa misère et de ma fortune, que je tremble qu'il ne songe trop à m'épouser, et pas assez à m'aimer toujours. Les artistes enrichis sont insupportables. Je veux encore
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éprouver sa sincérité avant de consentir à lui donner un million.
Et la baronne se serrait contre Gérard, et levait sur lui des yeux languissants. De son côté, l'artiste murmurait dans la profondeur de son âme : — Certainement, j'adore Angèle; je donnerais ma vie pour elle; mais je n'ai pas le moyen de soupirer toujours après sa main. Ce soir, le bal va me coûter encore quelques louis, presque mes derniers ; dans cinq ou six jours, je n'aurai plus le sou. Accepter son aide, c'est décboir. Je ne crois pas faire injure au sentiment loyal que j'ai pour elle en désirant l'épouser promptement. Elle est très-riche, je pourrai l'aimer à mon aise, sans être obligé de la quitter tous les jours pour travailler. Mais si, décidément, elle craint de se mésallier, je neveux pas voler ou mendier pour lui acheter des bouquets...
El Gérard, en pressant dans son gousset les dernières pièces d'or qu'il eût à dépenser, regardait Angèle d'un œil enivré d'amour et brûlant de supplication.
Le soir de cette promenade de sentiment, la baronne Angèle de Bligny entrait dans la salle de bal de la maison de Conversation, avec une toilette qui évoquait Paris, et un bouquet dont le pauvre Gérard savait le prix.
La baronne était fort belle, de cette beauté singulière et toute française qui n'a rien à démêler avec l'art grec, avec les symétries de la statuaire, mais qui se compose d'un agencement gracieux des lignes, de la vivacilé des traits, de l'éclair du sourire, du vague caressant des regards, de ce je ne sais quoi qui déconcerte l'analyse précise.
Il y a des femmes à la physionomie placide et tout extérieure qu'on ne regarde bien qu'en face ; il en est d'autres qu'on n'ose jamais regarder, mais qu'on entrevoit de côté, qui vous parlent toujours comme à la dérobée, dont le charme pénétrant et indécis échappe à une observation fixe, qui miroitent, et qui laissent dans le cœur une sensation violente et imparfaite d'où naît une curiosité sans fin et sans assouvissement.
La baronne était une de ces créatures moirées. On ne pouvait arrêter sa figure dans un contour net et immobile. Jamais aucun portrait d'elle ne lui avait ressemblé, parce que son visage n'exislait pas sans le rayonnement de ses prunelles battues par les paupières , comme par un éventail qui les attisait: parce que sa peau transpa-
LA BABONNE DE ULIGNY
renie, qui laissait compter les veines, avait des lueurs fugitives; parce que sa grâce était un arôme; parce que la voir, sans en être vu et sans qu'elle parlât, ce n'était pas la voir. Il n'était pas jusqu'à la nuance de ses cheveux qui ne participât à celle harmonie vague. Était-elle brune? Etait-elle blonde? c'était une question sans cesse agitée, jamais résolue. Angèle,en un mot, était le type le plus complet de la Parisienne. Elle avait le secret de la coquetterie et de l'élégance. Spirituelle, frondeuse, mais effleurant l'épiderme, sans avoir le mauvais goûl provincial de déchirer, parlant de tout avec vivacité, n'approfondissant rien, passionnée jusqu'à la passion exclusivement, poétique jusqu'à la poésie, évaporée avec un fond inaltérable de bon sens pratique, elle possédait toutes les vertus mondaines, c'est-à-dire tous les défauts des Parisiennes.
Elle avait ce soir-là une toilette de tulle qui semblait accumuler les nuées autour de ses épaules et de sa taille. Gérard l'admirait de loin avec amertume. Fidèle à ses exigences, il n'osait rester trop assidûment près d'elle; mais il était remplacé, selon l'échange célébré dans les romances, par son magnifique bouquet, et c'était peutêtre bien à lui, autant qu'aux fleurs elles-mêmes, que s'adressaient les petits baisers, ou, pour mieux dire, les petits mordillements d'Angèle.
Veuve et riche, madame de Bligny avait été persécutée le lendemain de l'enterrement de feu M. le baron, son époux, par les adorations de plusieurs cousins qui se disputaient la faveur de ne pas laisser sortir de la famille une fortune qui s'y était augmentée. Mais l'encens de ces héritiers manquait de délicatesse ; et la jeune veuve avait l'odorat susceptible. Elle fut blessée jusqu'au plus profond de sa vanité, je veux dire de son âme, et jura de se venger. Quoi ! c'était pour sa fortune qu'on la courtisait, et
LA BABONXK DE BUGS Y
sa main fine et blanche, aux fossettes délicieuses, aux ongles roses, n'était sollicitée qu'à cause des gros et vilains sacs d'écus qu'elle était capable de dénouer! C'était à rassasier des hommes et de la fortune. La baronne eut le courage de se résigner à la richesse, mais elle ne pardonna pas à ses cousins, et le dépit excitant sa sensibilité, l'amour-propre froissé portant un défi à l'amour, elle en vint à rêver une union disproportionnée, dans laquelle toute sa fortune servirait à récompenser une tendresse désintéressée, un dévouement sincère, une àme d'élite. Tout homme soupçonné de posséder quelques belles rentes solides lui devint odieux. Elle essaya de s'apitoyer sur un jeune homme d'excellente famille qui venait de se ruiner au jeu; mais quand on lui eut donné la preuve que celte union était une faillite, et qu'il y avait de la spéculation mal avisée dans ce désordre apparent de la passion, elle chercha ailleurs.
Gérard passa, un soir qu'elle était triste et fiévreuse, dans un coin de salon, regardant de jeunes héritiers faire la roue devant de jeunes héritières, et écoutant de petits ambitieux baragouinant le langage de l'amour à déjeunes coquettes qui voulaient se marier, pour porter des cachemires.
Angèle, que cette spéculation universelle désespérait, reçut à cet endroit du corps, inconnu en physiologie, où naissent les sentiments, une commotion électrique, quand elle vit les grands yeux rêveurs de l'artiste, ses joues un peu maigres et suffisamment pâles, ses cheveux inspirés. Mais quand elle l'entendit chanter, et lancer dans le plafond des notes qui ne devaient s'arrêter qu'au ciel, la baronne faillit s'évanouir ; elle ferma les yeux devant son idéal, qui l'éblouissait. Elle apprit que Gérard était pauvre, qu'il vivait avec sa mère; qu'il avait un grand talent de compositeur et de chanteur; qu'il était dévoré d'ambi-
LA BARONNE DE BLIGXY
tion, et qu'il voulait faire un chef-d'œuvre ou mourir. Pour le coup, l'instrument de la vengeance était forgé par Dieu même. Madame de Bligny eût manqué à tous ses devoirs envers elle-même et envers l'amour, en ne faisant pas à Gérard l'honneur quelle refusait à ses avides cousins de tous les degrés. Elle pleura des vraies larmes, en écoutant s'épancher, avec des dièses et des bémols à la clef, l'âme mélodieuse du musicien. Elle s'en fit remarquer; et, huit jours après cette première rencontre, ils déchiffraient ensemble un duo, qu'ils n'avaient pas encore appris au bout d'un mois, et dont ils avaient oublié le nom deux mois après.
Gérard fut sincère dans ses transports. L'amour d'une grande dame, veuve, riche, lui donna des mouvements fiévreux de reconnaissance. Il jura de devenir illustre pour couronner tant d'abnégation. Il voulut s'élever à la hauteur du sacrifice. 11 y eut vraiment, dans les premiers temps de celte liaison, qui resta d'ailleurs dans les bornes du respect le plus ardent, des heures sublimes, dignes des poètes, et à faire envie aux nigauds éternels qui ont inventé l'amour extatique. Angèle se vengea avec luxe. Gérard eut du génie. Ces deux beaux jeunes gens, elle séduisante et rayonnante, lui pâle d'émotion et de joie, tous deux jaloux de se venger du monde, qui les trouvait, lui trop pauvre, elle trop riche, ces deux incompris qui se comprenaient si bien, eurent des appétits de bonheur à ruiner le ciel. Us s'aimèrent en cachette, en public, à l'Opéra, à l'église, en riant, en pleurant, en priant, de toutes les façons; et ils s'aimèrent comme il faut s'aimer, en ne pensant qu'à l'amour, en oubliant, par intervalles, lui son ambition, elle son dépit.
Ce fut une orgie divine dont le monde parisien devina et admira les joies, puisqu'il s'empressa de les calomnier. Au premier sifflement des couleuvres, Angèle tressaillit,
LA BARONNE DE BLIGXY
non pas qu'elle se repentit de son bonheur, mais les méchancetés du dehors la rappelèrent à son rôle.
— Puisque l'on continue à me provoquer, se dit-elle, je les pousserai à bout; je leur montrerai qu'il n'y a pas de caprice dans notre amour.
L'imprudente, en effet, voulut y mettre de la logique, de la raison. Ce fut sa folie, son fruit défendu, auquel naturellement elle Gt mordre Gérard.
— Je serai ta femme, lui dit-elle.
— Hélas! tu étais ma muse! dit le pauvre musicien, auquel ce mol rappela qu'il n'avait plus à obtenir de la grande dame que ses millions ; cette pensée, en le mettant en présence d'une convoitise d'argent, l'attrista et le blessa d'abord. Puis, l'un et l'autre, ils s'habituèrent à cette idée du mariage, et, en s'y habituant, ils l'étudièrent.
Il se fit une déchirure dans le ciel qui les enveloppait et qui les cachait. Par ce trou, on aperçut la vie positive, et l'on sentit passer un vent glacial.
— N'est-ce pas me déshonorer, se demanda tout d'abord et tout héroïquement notre artiste, que d'épouser une femme si riche? On ne voudra jamais croire que je l'aime pour elle ; on dira que je l'aime pour son argent.
De son côté, madame de Bligny, quand elle songea qu'un contrat de mariage, rédigé sur un papier timbré, allait consacrer et immobiliser son bonheur, se sentit prise, non d'un doute pour Gérard, mais d'un besoin instinctif de veiller à la sûreté de son rêve. Puisqu'elle portait un défi aux soupirants de sa bourse, il fallait être bien certaine que Gérard ne chantait pas pour ses écus; et non-seulement cette conviction devait lui être acquise, mais il était d'obligation, de bon goût, de la faire entrer dans la conscience de tous.
Dès lors, la nécessité d'une épreuve réciproque désén-