I. \ BARONNE DE BLIGNY
chanta un peu l'avenue que parcouraient nos deux amants. On s'observa, on se commenta, et, si pur qu'on fût disposé à se trouver, on se soupçonna capable de petits défauts.
— Je saurai bien si Gérard m'aime absolument et sans arrière-pensée, se dit madame de Bligny. Je le contraindrai de quitter Paris, ses succès, ses triomphes, et je le mettrai à l'épreuve du désintéressement.
— Je saurai bien si Angèle veut m'épouser, dit à son tour Gérard, qui ne se souciait pas d'être pris seulement pour expérience et par vengeance. Je la suivrai jusqu'au bout du monde.
Et c'est ainsi que, voulant. attester la solidité de leur amour, ils coururent la chance de l'ébranler, et résolurent de quitter Paris pour aller se promener sur le Rhin. Hélas! il faut se défier des sentiments qui ont besoin de changer d'air et de climat. lis usent des moyens désespérés de la médecine, et sont bien près de leur fin.
L'amour de Gérard et d'Angèle n'était pas au dernier degré, mais il avait des déchirures dans le poumon, et il était pris de l'inquiétude de ceux qui se sentent menacés par la mort.
Gérard, nous l'avons dit, était pauvre. Fils naturel d'un père resté très-inconnu, il vivait avec sa mère, ancienne actrice, autrefois célèbre, et qui avait changé son glorieux nom de théâtre contre le nom de Gérard, qui lui semblait, dans ses scrupules maternels, plus pur et plus digne de son fils.
Madame Gérard n'avait rien gardé de toutes les fortunes que ses caprices avaient gaspillées. Devenue sage en devenant vieille mère, elle prenait soin de l'intérieur, ne vivait que pour son fils et qu'en lui. Elle était fière de ses succès, peut-être encore plus de ceux qu'il obtenait dans le monde que de ceux qui l'accueillaient en public.
LA BARONNE DE BLIGNY
L'amour de madame de Bligny, qu'elle avait deviné et que Gérard avait fini par lui raconter, lui semblait le plus heureux coup du sort. Aussi, quand elle vit son fds se préparer à un voyage :
— Va! lui dit-elle en l'embrassant, et reviens millionnaire.
— Oh! ce n'est pas la fortune que j'envie, répondit avec empressement Gérard, offensé de ce conseil pratique.
— Puisqu'elle est riche, il faut bien passer sur ce défaut-là, répliqua sa mère, qui savait par expérience que ce défaut est une vertu.
L'artiste fit deux parts de son argent; il en laissa une à sa mère et emporta l'autre. Il avait fièrement posé les conditions à la baronne, et avait juré qu'il ne partirait pas, si Angèle ne s'en reposait absolument sur lui pour les dépenses de la route.
Madame de Bligny s'était docilement soumise à cette exigence, dans laquelle tout d'abord elle vit un noble mouvement, et qu'elle avait ensuite considérée avec défiance, redoutant un calcul dans cette affection. Nous savons aujourd'hui à quel point ils en sont venus. Le doute est entre eux; ils s'aiment toujours, ou plutôt ils veulent encore s'aimer. Toutefois, la baronne s'irrite en secret, et par intervalles, des doléances de Gérard, qui lui semblent des sommations; et Gérard, dont la bourse s'épuise, trouve qu'on abuse de son désintéressement, et qu'il n'y aurait que justice à le récompenser.
Ils sont aussi sincères que des créatures humaines peuvent l'être. Ils ne mentent qu'à leur propre conscience, ce qui n'est presque rien, dans la confusion des hypocrisies ; la nécessité qui les pousse à se faire réciproquement des reproches est la dernière illusion d'une tendresse qui croit vivre parce qu'elle accuse.
Madame de Bligny avait un grand succès au bal. Tout
i.a BAKONtfÈ DE BLIGNY
le monde connaissait ou soupçonnait son engagement avec Gérard ; mais personne n'en paraissait scandalisé. La décence de ce sentiment, le respect qu'on semblait avoir pour le monde, suffisaient pour que celui-ci fût indulgent. II rembourse avec la monnaie dont on le paye et feint de pardonner à qui feint d'avoir peur de lui.
rendant que madame de Bligny, belle et souriante, dansait, valsait et flairait son bouquet avec ses lèvres, Gérard, adossé à l'angle d'une porte, se disait tout bas :
— Je n'ai plus que cinquante francs à dépenser pour elle. Que vais~je faire? Lui demander de m'épouser, parce que je n'ai plus d'argent, c'est hideux ! accepter ses offres, c'est m'avilir. Je n'ai d'autres ressources que de fuir, de voler ou de travailler. La quitter., c'est le comble de la lâcheté; donner des concerts, c'est l'humilier. Je suis entre le crime et une bassesse. Quoi que je fasse, je perds son amour. Plutôt la mort mille fois ! Ah ! que nous sommes fous, nous autres artistes, de nous attacher à ces impitoyables coquettes! Un jour, une heure d'amour, c'est tout, c'est trop; puis chacun retourne à son devoir. Mais pourquoi me suis-je habitué à cette pensée qu'elle pouvait être, qu'elle devait être ma femme? N'est-ce pas elle qui m'a donné cette ambition, qui l'a entretenue dans mon cœur?... Oui, je me rappelle toutes ses paroles: serais-je coupable de me les rappeler?
Et le pauvre Gérard cherchait des yeux, lui souriait de loin, lui envoyait un baiser des lèvres, quand la valse la faisait passer devant lui, puis il reprenait ses douloureuses réflexions.
— Cinquante francs! se disait-il ; ce n'est pas même le prix du voyage pour la fuir. Je suis obligé de vaincre ou de mourir ici.
Et comme il cherchait parmi tous ces valseurs quelqu'un à qui, en désespoir de cause, il pût s'adresser pour
LA BARONNE DE BLIGNY -.'47
un emprunt, il aperçut un journaliste parisien en quête d'émotion pour un keepsake dont il dépensait d'avance le produit.
Gérard l'aborda, renouvela connaissance et présenta sa requête, en s'excusant sur un retard de la poste.
— Parbleu! mon cher monsieur, dit le journaliste, je vous demande deux heures de répit. J'ai quelque idée que la chance me sera favorable aujourd'hui, et je mets d'avance mon gain à votre disposition.
— Vous allez jouer?
— Oh ! je suis un observateur consciencieux. J'ai promis une imprécation contre la fièvre du trente et quarante; je veux m'inoculer le mal, afin de le mieux juger... Si vous ne craignez pas la contagion, venez avec moi.
— Volontiers; c'était pour jouer moi-même que je voulais emprunter ces quelques louis, reprit Gérard, qui se voyait obligé de mentir pour cacher son embarras, et qui, depuis son arrivée à Bade, tout enlier aux spasmes de son amour, n'avait jamais songé au tapis vert.
Les deux jeunes gens quittèrent la salle de bal et allèrent dans les salons où la roulette et le trente et quarante tiennent leurs assises.
Gérard eut une émotion profonde en entrant ; il sentit un frisson lui parcourir le dos. Une voix lui disait à l'oreille :
— Ici on laisse tout amour! Vous qui entrez, n'en espérez plus !
Il regarda les croupiers impassibles, les joueurs aux sensations diverses : les uns feignant l'insolence pour intimider le sort ; les autres pâles, muets, agitant leurs mains convulsives dans leur poitrine. Il se rappela les vers d'Alfred de Musset (car, bien que musicien, Gérard était instruit et
LA BARONNE DE BLIGN1
avait de la littérature). Il chercha les Fils de la Forêt Noire: il eu vit quelques-uns,
Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux, Poser sous les râteaux la sueur d'une année, Et la, muets d'horreur devant la destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux.
Gérard ne poussa pas l'exclamation du poète :
0 toi, père immortel dont le fils s'est fait homme!...
Mais il envia plus d'un de ces paysans dont la roulette multipliait l'enjeu, et il jeta sur la table, avec un serrement de cœur, dissimulé dans le plus faux sourire qui ait jamais brillé sur des lèvres humaines, un de ses derniers iouis, tiède encore d'un long contact, d'une étreinte désespérée.
Nous n'abuserons pas de la situation dramatique pour peindre les émotions de la circonstance. Ce qui importe , c'est de savoir que Gérard dut s'estimer très-heureux en amour, car son malheur au jeu fut complet. Il eut bientôt perdu ses cinquante francs.
— Vous ne jouez plus? dit le journaliste, qui perdait déjà la valeur du keepsake, et qui songeait à un second volume.
— Je ne suis pas en veine ce soir, répondit Gérard, dont les jambes tremblaient, et qui avait peur de s'évanouir.
Il se dégagea de la foule, et, au lieu de rentrer dans la salle de bal, il sortit et alla s'asseoir sous les arbres de la promenade, se cachant des groupes qui venaient écouter l'orchestre de la danse ; là, il faut bien l'avouer, notre héros n'eut plus de courage. Le dépit, l'amertume, le sentiment de sa défaite l'étouffèrenl : il pleura.
Les larmes sont une satisfaction que l'on s'accorde à soi-même, et, si l'on doit proclamer heureux tous ceux qui pleurent, ce n'est pas parce qu'ils sont consolés, mais c'est parce qu'ils se consolent eux-mêmes. Les pleurs sont une revanche et un certificat d'innocence que l'homme accablé se décerne. Je suis bien à plaindre, se dit-il, puisque je pleure I et, si je suis à plaindre, c'est que je mérite
l.A BARONNE T)i: BLIGNT
d'être consolé. De là à s'estimer plus que les autres, en raison même de sa douleur, il n'y a pas loin , et Gérard ne manquait pas à cette loi égoïste. Il en voulait à Angèle de ce qu'il pleurait pour elle. Il avait des mouvements haineux d'amour.
— Oh! je la forcerai hien à m' épouser, se disait-il. Il serait par trop ridicule d'avoir tout quitté pour la suivre, et d'être laissé là parce que je me suis ruiné pour elle. Mais comment oser lui dire... que je n'ai plus un sou... pas même de quoi faire l'aumône ? Oh ! ce jeu , quelle sottise à moi de lui demander un aide 1 Après tout, l'amour et la roulette se devraient plus d'égards. Si j'osais, je mendierais... Je comprends le vol! Qu'y a-l-il, à celte heure où je souffre, entre une mauvaise action et moi?... La seule distance que remplirait une occasion.
Et Gérard, froissé dans ses espérances les plus vives et les plus douces , se sentant à la discrétion de la femme qu'il aimait , n'ayant aucun moyen de la contraindre , rougissant de lui devoir quelque chose, perdant d'un seul coup cette égalité apparente que son indomptable fierté d'artiste lui avait conquise, Gérard se mordait les poings , poussait des exclamations étouffées, et s'animait d'une formidable colère contre lui-même, contre la destinée, contre la baronne.
Après un3 heure d'épanchement dans la solitude, il se crut plus calme, et résolut de rentrer. Madame de Bligny avait remarqué son absence; elle était inquiète et un peu jalouse. Mais quand elle le vit, elle comprit à sa pâleur qu'il souffrait, et, dans un regard expressif, elle lui demandapardon de l'avoir accusé.
— Qu'avez-vous, mon ami ? lui dit-elle, en allant vers lui.
— Rien... la fraîcheur de la nuit m'a saisi.
— Gérard, vous me cachez quelque chose.
LA BAIîOXXK DE BLIGNT
— Moi! que puis-je vous cacher?
— Je ne sais, une mauvaise nouvelle, un duel.
— Un duel! reprit Gérard avec un peu d'ironie. Oh ! ce n'est pas le duel que vous supposez , madame , je me suis battu contre votre amour, et j'ai été vaincu.
— Vous êtes fou, mon ami! dit la Parisienne avec une compassion railleuse.
— C'est possible.
— Ah ! je devine! s'écria Angèle, qui reconnut la vérité à certaine flétrissure des mains, à ce petit désordre des manchettes que causent toujours le maniement de l'argent et l'action du jeu. Vous avez joué, et...
— Et j'ai perdu, c'est exact; mais excusez-moi, mon amie, cette perte est insignifiante. Pourtant la persistance du sort m'a irrité. Je suis un mauvais joueur, je n'aime pas perdre. Voilà le motif de ma pâleur et de mon émotion.
— Je crois que vous me cachez quelque chose, dit Angèle en lui serrant les mains , et vous avez tort. Si quelque dette...
— Je ne dois rien... Ne parlons plus de cela, et dansons, si vous le voulez.
— Non, je me sens fatiguée ; je veux rentrer.
— Permettez que je vous reconduise.
Madame de Bligny était rêveuse. Cette douleur de Gérard lui semblait facile à interpréter; elle ne doutait pas qu'il n'y eût une question d'argent au fond de ce désespoir. I, 'épreuve touchait à son terme. Décidément, l'artiste avait triomphé. Son orgueil, qui n'avait jamais fléchi, son amour qui avait eu recours à toutes les luttes plutôt que d'accepter un bienfait, tout attestait le désintéressement de la passion.
— Gérard, lui dit-elle avec une sorte de gravité, laissez-moi vous dire que je vous aime plus que jamais. J'ai
LA BAKONNE DE BLIGNT
été cruelle envers vous peut-être ; mais c'était pour mieux vous prouver mon estime. Venez me chercher demain matin. Nous aurons une longue conversation ensemble ; nous avons tout notre bonheur à assurer.
Gérard ne put que répondre :
— A demain !
II mit sur le front d'Angèle un respectueux baiser, et il la quitta brusquement.
Elle m'a pris en pitié, se disait-il, j'ai lu dans ses yeux la compassion. Demain elle va m' offrir sa fortune avec sa main : c'est là mon rêve! Et pourtant je voudrais que cette ofi're ne vînt pas si justement à l'heure où j'en ai besoin ; elle saura plus tard que je n'étais plus en mesure de refuser. L'humiliation pour moi sera complète.
Les scrupules de Gérard devenaient absurdes, et sa délicatesse était surtout de l'orgueil. Mais , de toutes les tâches , la plus difficile pour l'homme est celle d'accepter simplement son bonheur. 11 perd un temps précieux à minauder avec lui, et il a parfois des accès de fierté chevaleresques et pervers , dans lesquels il prétend mériter les bienfaits qui lui tombent du ciel. Gérard traversait une de ces crises folles. Il n'avait qu'à passer cette nuitlà dans l'enchantement, dans l'espérance ; il aima mieux la consumer dans des enquêtes pénibles sur sa situation . sur la dépendance que sa pauvreté allait lui imposer.
Après avoir dit adieu à madame de Bligny, il revint à la Maison de Conversation. Le bal n'était pas fini ; on dansait et on jouait encore. L'artiste n'osa pas rentrer, mais il regarda les fenêtres du salon de la roulette, comme si l'une d'elles allait s'ouvrir, et comme si quelque joueur privilégié dût lui jeter de là toute une fortune dont il avait grand besoin, pensait- il.
Personne n'ouvrit de fenêtre ; il ne tomba aucune aumône, et Gérard, fort ému par avance de l'entretien qu'il
LA BAliOXXi: DE BLIGNY
de\ail avoir le lendemain, rentrait chez lui eu baissant la tête, quand il remarqua, au détour d'une rue, une ombre masculine attachée à ses pas avec une persistance singulière. Nous ne commettrons pas la mauvaise plaisanterie d'affirmer que Gérard, ce soir-là, ne redoutait pas les voleurs. Il se retourna brusquement, vint droit à son ombre, et lui frappant sur l'épaule :
— Que me voulez-vous? lui demanda-t-il résolument ?
— Rien, si vous n'êtes pas celui que je cherche, répondit l'ombre avec un fort accent germanique; ce qui prouvait par surcroît, après le témoignage sensible du contact, que cette ombre n'était pas celle de l'artiste lui-même.
— Et qui faut-il être pour vous satisfaire?
— Un jeune homme de bonne tournure qui se promenait tantôt dans les ruines du vieux château, en compagnie d'une charmante dame.
— Et si j'étais ce jeune homme? demanda Gérard.
— En ce cas, monsieur, j'affirmerais que je ne me suis pas trompé en croyant vous reconnaître, et je vous prierais de venir parler en toute hâte à mon maître, qui désire vivement vous entretenir.
— Quel est ton maître?
— Le baron Walter, un vieillard bien malade, que vous avez rencontré dans les ruines.
— Quoi ! ce bonhomme un peu fou!
— Je ne sais si mon maître est fou, reprit gravement Fritz ; mais je sais qu'il veut yous voir et qu'il m'achargé de vous amener à lui en toute hâte.
— Mais je ne le connais pas du tout, dit Gérard d'assez mauvaise humeur, et comme je ne suis ni notaire, ni médecin, je n'ai rien à faire au lit d'un moribond.
Fritz garda le silence, il attendait un refus plus formel.
— A moins que ce ne soit pour me nommer son héri-
T. A BAIiOXXE DE BLIGNY
lier, continua l'artiste, qui mêlait ses préoccupaliops d'argent à cet incident bizarre, et qui riait à moitié ; auquel cas , mon cher, je te suivrais avec empressement.
— C'est peut-être pour cela, en effet, répliqua Fritz, qui s'inclina etqUi passa devant, comme pour indiquer la roule.
— Au surplus, la nuit est bonne pour les aventures, continua Gérard, je ne dormirai pas; allons visiter les mourants, c'est une œuvre méritoire.
A quelques pas de là, Gérard s'arrêta tout à coup.
— Es-tu bien sûr, demanda-t-il à Fritz, que ton maître soit un vieillard ?
L'Allemand ne parut pas comprendre le sens de cette interrogation.
— Il me le semble, balbutia-t-il.
— C'est que si , par hasard , tu me menais à quelque jeune ou respectable dame, reprit l'artiste avec fatuité, je t'avoue, mon cher, que, par égard pour ta maîtresse, il vaudrait mieux me laisser en route.
Fritz sourit et répondit avec dignité :
— Je suis père de famille, monsieur, et mon maître n'est pas une femme.
— Que peut-il me vouloir? se demanda Gérard, qui continua son chemin.
Le baron Walter occupait un appartement, meuble très-conforl'.blement, à l'hôtel d'Angleterre. Gérard fut introduit dans un salon, où on le laissa seul pendant quelques minutes; puis Fritz, qui avait élé prévenir le malade, revint chercher notre héros, qu'il conduisit à la chambre du baron.
Gérard se laissait aller aux chances de cette aventure avec l'enthousiasme ironique d'un homme qui vient d'être profondément atteint et qui méprise le surcroît des petites
LA BAlïONNE DE BLIGNY
misères humaines. La curiosité qui naissait en lui s'aiguisait en sarcasmes.
— Parbleu! se disait-il, je veux savoir quelle sotte mésaventure la chance qui m'a trahi au jeu me réserve encore !
Le vieillard essaya de se soulever sur son séant quand il le vit entrer ; mais ses efforts furent vains, sa tète retomba sur l'oreiller.
Fritz s'approcha pour l'aider.
— Non, merci, murmura le baron, je n'ai pas besoin de toi, nous avons à causer, laisse-nous.
Fritz avança un fauteuil pour Gérard au pied du lit, ranima le feu du foyer, jeta un coup d'oeil aux diverses potions ordonnées par le médecin et se relira.
— Monsieur, dit le mourant en s'in ter rompant presque à chaque syllabe, je vous remercie d'être venu ; vous m'enlevez une grande inquiétude de l'esprit; et si, comme je l'espère, vous voulez bien accepter la tâche que je prends la liberté de vous confier, je mourrai sans remords.
— Mais, monsieur, interrompit Gérard, vous ne me connaissez pas!
— Si, je vous connais bien, dit le moribond en essayant de sourire et en secouant la tète, vous êtes la jeunesse, l'amour, l'illusion, par conséquent la candeur, la bonne foi. l'honneur. Oh ! je vous connais bien !
— Mais tout cela n'est pas sur mon passe-port, dit Gérard. Avant de recevoir des confidences qui sont peut-être le résultat d'une prévention trop favorable, et par cela même dangereuse, j'ai besoin, monsieur le baron, de vous dire qui je suis : je me nomme Gérard, je suis musicien ; je ne vous assurerai pas que j'ai du talent, mais j'ai l'honneur d'avoir quelques ennemis qui travaillent à ma réputation.
LA BARONNE DE BLIGNY
— Artiste et amoureux! vous êtes complet, mon ami, dit le malade, et cette belle dame...
— Sera ma femme dans quelques jours, monsieur le baron, dit Gérard avec fierté.
— Oh! le beau rêve! Tâchez, mon ami, de ne pas vous éveiller; je ne pouvais choisir mieux, et je vous ai bien deviné! Moi, je suis le baron Walter, un vieil Allemand sentimental qui va faire bientôt son dernier voyage dans le bleu! J'ai aimé l'art et les .artistes; j'ai aimé tout ce qui est aimable; maintenant il me faut aimer la mort. Après une existence assez orageuse, pendant laquelle j'essuyai bien des tempêtes, sans faire beaucoup de naufrages , je vais quitter la terre, en laissant une dette à payer... Oh! cette dette-là est sacrée. Je l'ai oubliée longtemps, mais le malheur m'a frappé et m'a averti. J'avais un fils légitime que j'aimais ardemment... Je l'aimais trop : c'était le témoignage d'une union heureuse et courte. Il y a quelques mois on m'apporta le cadavre de mon enfant blessé mortellement dans un duel... Je ne vous dirai pas combien je pleurai... mais je vous dirai que je meurs de sa mort. Après quelque temps d'un désespoir que la pensée d'une réunion prochaine finit par adoucir, comme j'allais prendre des dispositions pour distribuer ma fortune entre les diverses sociétés chorales du pays, je me demandai si je n'avais personne à frustrer, et si j'avais bien réellement le droit de disposer ainsi de mon bien. Cette question fut salutaire. Je me souvins alors que, parmi les orages d'une existence dont la passion était la boussole, j'avais abandonné, il y a quelque trente ans, une charmante femme, parce qu'elle m'attribuait avec obstination la paternité d'un enfant dont je ne consentais pas à m'avouer le père. Un scrupule contraire à celui que j'avais ressenti autrefois me saisit. J'aimai cet enfant entrevu n repoussé, j'eus une vision de cette jeune mère si belle... Et
LA BA1IONNE DE BLIGNT
puis c'était un péché de jeunesse que j'allais revoir... et j'ai eu une jeunesse dont les cendres sont encore chaudes. Je résolus de me mettre à la recherche de cet enfant et de lui léguer mon hien. Un de mes amis, auquel je donnai des instructions et qui avait plus de sanfé que moi, s'est mis en campagne. Il m'a écrit qu'il était en bonne voie, qu'il espérait m'amener mon fils dans quelques jours... Par malheur, je ne serai plus là, monsieur, quand cet héritier viendra frapper à la porte du père prodigue... Je sens que je meurs. Cette promenade de tantôt m'a achevé. J'ai voulu aspirer la vie. C'est une boisson désormais trop forte ; elle m'a enivré, elle m'a tué. J'ai besoin de quelqu'un à qui je puisse confier mes dernières volontés." J'ai horreur des gens de loi; je ne les aime qu'en costume et dans des cortèges de féeries. Comme je cherchais dans mon esprit à qui je pourrais m'adresser, votre pensée m'est venue. Les amoureux, tant qu'ils aiment, ont toutes les vertus ; ils sont chevaleresques et dévoués : un artiste surtout a des fiertés et des tendresses qui le rendent incapable d'une félonie... Monsieur, je vous le demande avec l'ardeur et l'insistance d'un mourant, voulezvous accepter un dépôt? Si je meurs cette nuit ou demain, vous entrerez en possession de tous mes papiers, de tous mes effets; j'ai ma fortune là, réalisée dans ce portefeuille, prenez-la pour la remettre à mon fils. 11 viendra, amené par mon ami Rosenheim ; dites-lui que. je le prie de me pardonner, et tâchez d'en faire voire ami.
Gérard s'était levé pâle et ému.
— Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez là est impossible , je n'ai ni la liberté ni le temps d'accepter ce fidéicommis.
— Oh ! vous serez libre demain soir, peut-être, ou dans deux jours. Rosenheim ne peut tarder; il devrait être ici,
LA BARONNE DE BLIGNÏ
j'étais venu au-devant de lui jusqu'à Bade; mais je ne peux aller plus loin.
— Pourquoi ne pas confier ce dépôt à votre valet, à ce Fritz, qui me paraît dévoué ?
— Fritz m'est dévoué, mais... je ne veux pas le tenter. Gérard voulait s'écrier :
— Pourquoi me tentez-vous, moi ?
Une secrète pudeur retint ce cri; il se borna à dire :
— Attendre un jour ou deux n'est pas une si longue tentation.
— D'ailleurs, reprit le vieillard, j'ai mon idée, et la voici :
— 11 se peut que Rosenheim, malgré ses espérance*, revienne seul, que mon fils soit mort ou introuvable; dans ce cas, je veux que ma fortune serve à des gens dignes du bonheur. Vous la garderez, monsieur, vous en distrairez une part que j'ai indiquée pour mon ami Rosenheim; une seconde part pour Fritz, qui retournera dans son pays, et une troisième :part, destinée aux sociétés chorales. Je veux que tous les ans on donne, en mémoire de moi, un petit concert dont l'écho me viendra sans doute à travers la tombe.
— Monsieur, dit Gérard, qui faisait de grands efforts pour dissimuler un tremblement dans la voix, je ne puis accepter, moi, inconnu, des chances pareilles... ma conscience...
— Quoi! votre conscience vous interdit de me rendre service? de me permettre un peu de repos à mes dernières heures... de me donner l'appui de votre probité... Allons, monsieur, n'ayez pas d'orgueil, c'est une bonne action que je vous offre, cédez à la tentation, je suis convaincu que celle que vous aimez vous conseillerait d'accepter.
— Soit! alors j'accepte, monsieur, dit Gérard, qui se
LA BARONNE DE IJL1GXT
sentait le front humide. Mais permettez-moi de vous donner ma parole d'honneur que je remettrai fidèlement ce dépôt.
— A quoi bon jurer? interrompit le vieillard; si je ne me suis pas trompé, le serment est inutile; si vous devez me trahir, que vous importerait un parjure? Puisque vous le voulez, donnez-moi votre main; voici la mienne; Dieu nous voit et scelle entre nous un contrat dont il est le seul témoin et le seul jupe. Maintenant, mon ami, prenez dans ce secrétaire-là ces deux portefeuilles, et causons.
Gérard obéit; mais, sans qu'il pût dire pourquoi, il était pâle, il tremblait, et il acceptait cette bonne action comme s'ii se fût disposé à commettre un crime.
Le baron Waller mourut dans la nuit. Il avait remis à Gérard les titres de tous les biens, et il avait dit à Fritz :
— Monsieur est le maître ici; obéis-lui comme tu m'obéirais, il saura récompenser ton zèle.
Fritz s'inclina sans étonnement. Le baron l'avait habitué aux surprises. Quand le vieillard fut mort, Gérard, debout au pied de son lit, le regarda longtemps. On eût dit qu'il interrogeait ce cadavre, voulant savoir si l'àme ne se cachait point quelque part pour le guetter et pour reparaître en l'accusant, s'il ne suivait pas les instructions reçues.
II était grand jour. Les oiseaux chantaient dans les arbres. Ils savaient la mort d'un Allemand mélomane, et ils voulaient l'honorer par un petit oratorio. Gérard . brisé d'émotion, de fatigue, plus pâle que le drap blanc sur lequel reposait le vieux baron, songea à aller se reposer.
— Veille bien auprès de ton maître, dit-il à Fritz; je reviendrai pour ordonner le service funèbre. S'il arrivait d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, de France, ou de je ne sais où, un ami de ton maître qui s'appelle Rosenheiin, avec un jeune homme, fais-moi prévenir.
Gérard rentra chez lui; mais il ne put dormir. Il avait la fièvre. D'ailleurs, il lui restait beaucoup de choses à
LA BARONNE DE 1SL1GNY 261
faire dans la journée môme. Son rôle de fidéicommissaire l'obligeait à des soins envers le défunt; et puis Angèle l'attendait. Angèle! Pourquoi la pensée de la baronne de Bligny venait-elle se présenter, comme un danger, comme une menace, depuis sa visite au baron de Walter? 11 redoutait maintenant de revoir celle qu'il aimait et qui lui avait paru dans de si tendres dispositions à son égard. Il eût été ravi d'apprendre qu'elle était devenue invisible pour quelques jours seulement. C'est qu'au fond de lui, en dépit de lui, malgré tous les raisonnements, tous les efforts de son cœur, une voix terrible, inexorable, retentissante, une voix métallique, la voix des écus de l'Allemand lui chantait, lui criait :
« Si M. Rosenheim revient seul ou ne revient pas, tu hérites.
II était, au premier abord, invraisemblable que M. Rosenheim ne revînt pas. Mais il était possible qu'il revînt seul; et alors Gérard se trouvait à la tête d'un bon gros million ; il devenait aussi riche que la baronne, son égal, il pouvait l'épouser. Si, au contraire, l'héritier inconnu se présentait, il r.e restait au pauvre artiste que l'àcreté d'une convoitise inutile, que l'amertume d'une terrible déconvenue.
Celte tentation, qui arrivait à l'heure la plus critique de son existence, le jetait dans de grandes perplexités. Fallait-il avouer tout à la baronne, l'associer à ses espérances, se ménager près d'elle des consolations, en cas de désappointement? Fallait-il lui dire: Attendez deux jours avant de m'accorder votre main! dans deux jours, je pourrai devenir votre mari sans que vous me fassiez l'aumône? Ou plutôt ne valait-il pas mieux accepter dès maintenant, enchaîner Angèle par sa promesse, et lui ménager la surprise d'un million comme une récompense?
Quand il descendait au fond de ses perplexités, Gérard
la.
LA BARONNE DE BLIGNY
se trouvait en présence de ces deux questions : Fallait- il confier à la baronne ses chances de fortune? Et quelle était la valeur réelle de ces chances ? Ce dernier point, le plus sérieux, dominait et réglait tous les autres. Si les chances étaient nulles ou de peu de poids , il devenait inutile de les confier. Gérard, dans l'entretien suprême de la nuit, n'avait eu relativement à la mission de l'ami Rosenheim, que de vagues confidences. La baron Waller n'avait pu ou n'avait rien* voulu lui dire de précis.
L'héritier allait-il venir ? Les recherches seraient-elles infructueuses ?
11 parut tout simple, en dehors de toute chicane de sa conscience, à Gérard, de souhaiter que l'ami Rosenheim ne rencontrât personne. Il fit des vœux insensés pour que cet enfant , peut-être abandonné, peut-être délaissé parmi les enfants trouvés, fût introuvable. Puis, quand il avait honte de cette ardeur, il revêtait hypocritement sa convoitise de prétextes plausibles. Il se disait que, chargé de la volonté expresse du baron, il avait besoin d'apporter un soin extrême, des scrupules rigoureux dans la remise de sa fortune. Il faudrait qu'on lui prouvât jusqu'à l'évidence, jusqu'à la démonstration la plus éblouissante, le lien du sang. Car, enfin, ce bon ami Rosenheim pouvait être un coquin, un intrigant, d'accord avec le premier venu, et il ne souffrirait pas, lui, Gérard, qu'on le frus- Irât d'un si bel héritage, ou plutôt qu'on manquât ainsi à la mémoire du baron, etc., etc.
Sur cette pente, et toujours poussé par la rage de la justice, Gérard en vint à ne plus admettre que comme une hypothèse invraisemblable l'arrivée de l'héritier et de l'ami Rosenheim. Il se trouvait si digne lui-même et investi si bien à propos de cette énorme fortune, que son imagination inventait tous les prétextes pour n'avoir pas ; la îvndre.
LA BARONNE DK BLIGNY
Cependant il fallait aller chez la baronne, qui l'attendait et qui avait promis de se prononcer.
Angèle attribua l'étrange pâleur et l'éclat des yeux de son ami à l'animation, peut-être à la fatigue du jeu. Mais elle ne parut ni alarmée ni choquée; au contraire, elle sourit, et, lui tendant les deux mains :
— A quelle église nous marierons-nous , Gérard ? Une larme parut dans les yeux du musicien.
— Angèle! Angèle! s'écria-t-il , vous êtes trop bonne pour moi. Avez -vous réfléchi à la détermination que vous prenez?
— Oui, et à moins que vous ne me refusiez, je persiste.
— Mais , voyez quelle disproportion de rang, de fortune!
— Gérard, si vous me poussez à bout, je vais me ruiner d'un coup, et me faire si pauvre que vous serez obligé de me faire l'aumône.
— Gardez-vous-en bien. Angèle! Laissez-moi plutôt devenir riche !
— Combien de temps vous faut-il pour cela? demanda la baronne en souriant, mais réellement froissée de l'insistance avec laquelle Gérard parlait fortune, quand elle parlait mariage.
— Je ne vous demande qu'un jour ou deux.
— Vous êtes fou , mon ami ; je ne veux pas que vous retourniez au tapis vert.
— Il ne s'agit pas du jeu...
— Quoi! fabriqueriez-vous de la fausse monnaie? ou bien feriez-vous partie d'une bande de voleurs?
— Angèle, reprit Gérard, je suis fier, et je me sens pénétré d'une reconnaissance infinie quand je songe à votre amour. Cette main que vous m'offrez , c'est mon ambition, c'est ma gloire. Mais excusez des scrupules de
264 LA BAHOXNK DE BLIGXY
délicatesse, ridicules et insensés. Il se passe dans ma vie quelque chose d'étrange. Une fortune m'est promise. Permettez-moi quelques jours d'attente. Si je deviens riche, j'accourrai déposer cette fortune à vos pieds. Si la fatalité veut que je reste pauvre, je serai vaincu et je viendrai vous demander pardon d'avoir eu un peu d'orgueil. Mais, au nom même de cet orgueil dont l'agonie commence, et qui sera mort peut-être dans deux jours , accordez-moi un délai.
— Eh ! mon cher, dit la baronne un peu piquée, prenez votre temps! je n'allais vite que pour vous!
— Soupçonnerait-elle ma détresse présente? se demanda Gérard. Dans ce cas, plus que jamais, je tiendrais à l'arrivée de M. Rosenheim.
— Angèle , reprit-il , j'ai votre amour : c'est le seul bien que je ne pourrais attendre patiemment. Ce qui me manque maintenant, ce n'est plus que votre fortune; je puis, je veux attendre cet accessoire.
— En vérité, pensa Angèle, il est incorrigible, il tient trop à m'humilier avec mon argent.
— Vous vous rappellerez, Gérard, que je n'ai plus de consentement à vous donner ; je serai votre femmequand il vous plaira de m'accorder cet honneur.
— Ah ! si je pouvais hâter les événements !
— Seulement, mon ami , ajouta la fine Parisienne avec un peu d'ironie , prenez garde de devenir trop riche. Ce serait moi qui rougirais à mon tour et qui n'oserais pas me marier.
— Raillez -moi, moquez -vous de moi, Angèle; un jour, vous saurez ce que j'ai souffert, et vous m'estimerez davantage.
— Vous tenez trop à l'estime, mon ami , et pas assez à l'amour.
— L'un ne vit pas sans l'autre.
LA BARONNE DE BLIGNV
— Vous ê!cs fou , dit la baronne en haussant les épaules et avec un rire un peu forcé.
Gérard eut peur ; il se demanda s'il ne lâchait pas la proie pour l'ombre; si la vanité de se présenter avec un million , qui était d'ailleurs fort hypothétique, ne le poussait pas à froisser, à blesser un cœur aimant et à ajourner une dot considérable. Le miliion de madame de Bligny était là; il brillait dans ses yeux, il rayonnait sur sa main. Gérard n'avait qu'à s'incliner pour le prendre ; un mot, un baiser, un regard et tout était dit.
La tentation était grande ; mais la fatuité et l'orgueil murmurèrent de leur côté :
— Tu lui diras tout dans trois jours. Si tu restes pauvre, elle t'adorera pour tes scrupules; si tu deviens riche, elle trouvera ta surprise de fort bon goût. D'ailleurs elle cède peut-être à un accès de pitié. Elle a soupçonné tes pertes au jeu. Montre-lui que tu es supérieur à cet échec, et qu'elle ne soit pas ta femme par charité, Aie la coquetterie de la pauvreté; prends tes précautions pour n'être jamais humilié.
Gérard se croyait bien sage en raisonnant ainsi, le pauvre fou ! Il ne raconta pas à Angèle tous les incidents de la dernière partie de la nuit précédente ; mais il parla de la mort du baron , de la confiance singulière que le vieil Allemand avait eue en lui, des devoirs que cette confiance lui imposait envers la mémoire du défunt, et de la possibilité d'un testament qui lui ferait des avantages.
Mais de ce malencontreux Rosenheim , et du plus malencontreux héritier, il ne dit mot. Je ne sais quelle force secrète paralysa sa langue toutes les fois qu'il fut tenté d'entrer dans ces détails. La baronne, encore une fois, lut choquée de le voir suspendre son mariage jusqu'à l'ouverture prétendue du testament. Elle lui dit assez
LA BARONNE DE BLIGNY
froidement qu'il n'avait pas à se distraire de ses fonctions d'ordonnateur des pompes funèbres pour l'accompagner dans sa promenade, et elle le quitta , afin d'aller bouder seule , et en grande toilette, dans les allées de Lichtenthal.
— Est-ce que je serais un imbécile? se demanda, pour la seconde fois, notre musicien. Ne risqué-je pas tout mon bonheur en prenant trop de précautions pour l'assurer ?
Mais cette réflexion , ce remords , au lieu de faire courir Gérard sur les pas de madame de Bligny, le cloua davantage à la place où il méditait , profondément absorbé dans ses calculs ; s'attachant d'autant plus étroitement à l'idée d'hériter du baron , que cette espérance de fortune s'était jetée au travers de ses rêves et avait dérangé les plans de sa petite comédie d'amoureux ; il devenait impatient de savoir à quoi s'en tenir.
Dix fois dans la journée il alla à l'hôtel d'Angleterre demander si quelque voyageur n'était pas arrivé. Il faisait des suppositions sur la figure probable de M. Rosenheim , et, dans chaque physionomie inconnue, il croyait le reconnaître.
— Jusqu'à quand me faudra-t-il l'attendre ? se demandait-il, car enfin , il peut se faire que M. Rosenheim ne revienne pas : un accident , une mort subite peut interrompre son voyage. Le baron ne m'a pas dit l'âge de son ami; mais, pour qu'il y eût entre eux une si grande intimité, une confiance si absolue, il fallait nécessairement qu'ils fussent contemporains. Or, voyager à cet àge-là, c'est imprudent. Du moins , je ne serai pas chargé d'enterrer M. Rosenheim. Mais encore faut-il que je sache s'il est mort.
Et Gérard revenait sur ses pas, questionnait Fritz. Fritz ne savait rien. M. Rosenheim lui était peu connu.
LA BARONNE DE BLIGNY
II n'était entré lui-même que depuis quelques années au service du baron. II avait entendu vaguement parler du voyage, mais il ne pouvait dire si c'était pour l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, la France ou l'Amérique que M. Rosenheim était parti. Le baron avait brûlé ses lettres. Cet original avait pris une sorte de plaisir à remettre tout le dénoûment posthume de son existence aux mains de Gérard, sans indications, sans notes, sans une seule trace qui pût venir en aide à la bonne foi de son exécuteur testamentaire.
Toute la journée fut un tressaillement perpétuel. Gérard allait, venait, passait dans l'allée de Lichtenthal, saluait Angèle, lui parlait précipitamment de son amour, de son bonheur, puis la quittait brusquement pour courir au-devant d'un vieillard qu'il croyait être Rosenheim, ou d'un jeune homme qui lui paraissait ressembler vaguement, c'est-à-dire lilialement au baron Walter. Ce fut une anxiété croissante qui menaçait d'atteindre au supplice.
Pour surcroît de douleur, Gérard, dont les rêveries avaient ordinairement une pente musicale, ne pouvait plus songer qu'à son fantastique million. Il l'entendait carillonner à ses oreilles. Les pièces d'or ou d'argent grimpaient dans sa tête, comme des notes, à des échelles de gammes. 11 ne pouvait s'empêcher de calculer ce que cette énorme fortune, ajoutée à celle de la baronne, lui assurerait de beaux revenus. Soyons juste toutefois, l'artiste ne se laissait jamais étourdir par ce cauchemar; c'était pour procéder plus facilement à des chefs-d'œuvre qu'il calculait , et Angèle brillait toujours, au milieu de ces splendeurs rêvées, comme la reine, comme la raison de tout ce luxe.
La journée finit. Tous les courriers étaient arrivés. Aucun Rosenheim n'avait paru. Il sembla à Gérard qu'on
LA BARONNE DE BLIGNÏ
lui enlevait un fardeau d'un million de la poitrine. Il respira, le sang circula plus librement, et ce fut alors qu'il s'aperçut qu'il avait remué, en imagination, des tas d'or, sans avoir un sou dans sa poche. Il alla à l'hôtel. Fritz préparait les malles, tout en veillant avec décence sur lu dépouille du vieux baron. Le fidèle valet devait partir le lendemain, après la cérémonie. Il osa réclamer sa part, mais avec tant d'ingénuité, qu'on ne pouvait s'en fâcher.
— C'est juste , dit Gérard en soupirant, tu n'attends personne, toi!
Fritz s'inclina.
— Pourquoi ne restes-tu pas avec moi? .le te prendrais à mon service.
Fritz avoua qu'il avait là-bas, à quelques lieues de la forêt Noire, une cousine aux joues roses, aux mains potelées, aux yeux de myosotis, qui l'attendait. Il avait désormais une dot et de quoi manger de la choucroute.
Gérard ne fit aucune objection. D'ailleurs Fritz était un témoin. Et, sans savoir pourquoi, il aimait à se retrouver seul pour penser à son million, pour le contempler des yeux de la foi , et l'embrasser des lèvres de l'espérance. Sa fortune tout entière, en effet, gonflait deux gros portefeuilles. L'emprunt que leur fit Gérard pour acquitter le legs convenu envers Fritz diminua à peine leur embonpoint.
Ne sachant comment échapper aux idées singulières dont il se sentait obsédé , mordu par des désirs dont il avait honte. Gérard prit une résolution vraiment héroïque, mais qui prouvait, par son caractère même, le chemin que la gangrène de l'or avait fait en lui.
— Je passerai la nuit , se dit-il , seul , face à face avec le mort. Je veux que cette veillée austère me purifie et me débarrasse de mes agitations indignes.
Eu conséquence, Fritz alla dormir, en rêvant à sa cou-