‹ Suzanne DucheminChapitre 74 sur 75 · I. \ B \ RO£NE !)K BI.KiA Y · texte numérisé non relu

I. \ B \ RO£NE !)K BI.KiA Y

tis sur les tempes. Si jamais la vengeance eut un aspect paterne, ce fut bien quand elle prit un masque pareil. Gérard voulut s'avancer, il était blême, ses lèvres s'agitèrent sans qu'il pût dire un mot.

— Remettez-vous, mon cher monsieur* dit M. Rosenheim, en lui serrant les deux mains. Nous commencions à craindre de ne pas vous embrasser ce soir. Ah! vous pouvez vous vanter de m'avoir fait faire un terrible voyage... d'autant plus que mon voyage était inutile. Ah ça ! expliquez-moi donc par quel moyen miraculeux mon vieil ami Walter a découvert que vous étiez son fds...

— Son fds! dit Gérard, qui se sentit touché par une étincelle électrique, et qui ne sut pas s'il devait crier ou rire.

— Oui , son fds , ajouta madame Gérard en s'avançant. Tu ne m'as jamais parlé de ton père, mon enfant; tu ne voulais pas me faire rougir. Moi j'avais changé mon nom de théâtre, celui que je portais quand je jouais à Francfort. Je croyais que le passé était à jamais derrière nous. Je ne pensais guère qu'un jour on viendrait me le remettre sous les yeux, en me demandant mon nom. Mais je ne m'en plains pas, puisque tu trouves une fortune... Mais comment as-tu su que le baron Walter?...

— Je n'en sais rien, le hasard, quelque chose de mystérieux ; mais je suis bien son fds, n'est-ce pas, ma mère? n'est-ce pas, monsieur?

Le vieux Rosenheim sourit sans répondre; il semblait dire : Demandez à votre mère. Madame Gérard renouvela ses protestations, et, en quelques mots, mit son fils au courant. Quant à celui-ci, écrasé, épuisé d'émotions, il avait peur maintenant de mourir de joie, de suffoquer. Il faisait des efforts inouïs pour retrouver son sang-froid.

— C'est égal, dit le vieil Allemand, c'est mal à vous , mon ami , de n'avoir pas écrit à votre mère que vous sa-

LA BARONNE DE BLIGNY

viez tout, que M. Walter était mort, que vous héritiez. Vous nie laissez ma part dans un coin, et puis bon voyage! Vous partez sans me dire où vous allez. Ah! les amoureux ! les beaux égoïstes ! Mais nous vous pardonnons. Savez-vous, mon ami, que j'ai eu toutes les peines du monde à trouver madame votre mère, et que sans un feuilleton qui racontait votre aventure avec le baron, en vous désignant presque, je n'aurais jamais été sur la voie? Je m'informai, je questionnai; j'eus votre nom, votre adresse. Je trouvai madame votre mère ; elle m'avoua tout, et nous voilà...

~ Ah ! mon ami ! ah ! ma mère ! si vous saviez quelle joie ! Pourquoi ma femme n'est-elle pas là?

— Ta femme, mon fils, je t'en parlerai; elle se plaint un peu de toi; elle t'a cherché dans toute la maison, dans ta chambre...

— Dans ma chambre? interrompit Gérard qui se souvint de sa lettre d'adieu. Il courut comme un fou, et faillit mourir de joie en retrouvant sur la cheminée la lettre non ouverte, le cachet intact.

— Dieu soit loué ! dit-il en tombant à genoux et en joignant les mains avec ferveur, elle ne saura rien. Le secret de ma honte restera dans mon cœur.

11 se releva comme un ressuscité. La vie, une vie nouvelle l'envahissait par tous les pores. Après avoir embrassé mille fois sa mère, causé et fumé avec M. Rosenheim , il alla doucement frapper à la porte de sa femme.

— Qui est là ? dit Angèle.

— Un coupable , un suppliant qui est à genoux , et qui va se tuer si tu ne pardonnes pas au plus sincère repentir.

Il entendit un bruit de verrou. Angèle ouvrit la porte. et, à demi vêtue, se jeta dans ses bras.

LA BARONNE DE BLIGNY

— Tu es guéri? lui demanda-t-elle, bien vrai?

— Regarde !

Et il essuyait ses yeux pleins de larmes avec les jolis doigts de sa femme.

Le lendemain , comme un gai rayon du soleil entrait dans la chambre :

— Voyons, dit la jeune femme, me raconteras-tu le sujet de ta mélancolie passée, de ta sombre humeur?

— C'est impossible, balbutia Gérard.

— Pourquoi? Il n'y a qu'une infidélité que tu ne puisses m'avouer.

Gérard eut une vision. Il lui sembla que le moyen de racheter sa faute et de s'attacher invinciblement à jamais le cœur d'Angèle , c'était de tout lui avouer. Il eut la noble confiance de lui raconter tout.

— Ce n'est que cela? dit Angèle qui avait pourtant pâli un peu à ce récit. Comment! je pouvais te perdre! comment! cette nuit même! Oh! tu ne m'aimais pas. Si, au contraire, je te pardonne ta vilaine action, parce que tu m'aimais et que tu voulais mourir. Va, ne crains pas que je te reproche jamais cette faute; tu as souffert, tu as lutté; c'était moi qui, par mes coquetteries, te poussais à l'abîme.

Et Angèle attendrie serra avec force son mari contre son cœur. Quelques instants après :

— A quoi tient la vertu! reprit-elle en souriant. Dire que je pouvais être la femme d'un coquin !

— Dites la veuve!

Gérard et Angèle furent-ils heureux ? eurent-ils beaucoup d'enfants? Je l'ignore, mais je le présume. Il y a quelques semaines, Angèle, m'a-t-on affirmé, disait, avec la coquetterie d'une Parisienne ennuyée d'être heureuse, à une de ses amies qui vantait les mariages d'argent :

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— Ah ! la vie est une série de déceptions; il n'y a pas de joie complète. On croit faire la fortune d'un pauvre artiste sans le sou, et on épouse un millionnaire!

Je connais beaucoup de femmes à Paris et ailleurs, qui ne craindraient pas d'affronter cette déception.

Décembre 1857.

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