‹ SuzanneChapitre 1 sur 10 · Suzanne · texte numérisé non relu

Suzanne

« Ah, mon Liaurance, que je suis heureux de te voir... Depuis si longtemps!... Ainsi tu ne voyageras plus. Tu nous restes. Nous pourrons causer, comme jadis, d’une manière elliptique et fiévreuse, jusqu’à ce que l’audace des mots nous mène à quelque trouvaille... Mets-toi donc là, dans la lumière... Tout blanc, tout blanc...

— Dame, mon cher Harlon, soixante-quatre ans... et les fatigues!...

— Tu grisonnais déjà ferme à cinquante. Mais la figure est bonne, le geste vif, le même, identique. Il y a en nous quelque chose qui demeure intact, le roc, le réservoir central de la vie... »

Guillaume Harlon, le jeune et célèbre 'professeur

à la Faculté de médecine, celui qui parlait ainsi, était un homme de taille moyenne, au visage sans barbe et fin, creusé, passionné, où brillaient ardemment deux yeux noirs. La moustache semblait presque blonde et la ligne des cheveux plus foncée encadrait nettement un front superbe et sans rides. Sa voix nerveuse accompagnait des expressions vives de la physionomie tout animée par la joie et il secouait affectueusement son interlocuteur, beaucoup plus grand que lui, de corps robuste, de tête solide et carrée, où la barbe et les longues boucles étincelaient comme des broussailles d’argent.

« La belle journée, continua Guillaume! Le soleil de septembre ragaillardit. Me voici sur l’autre versant de l’existence, mon camarade. Hélas, j’ai usé ma force ici, à Paris, rue de Grenelle ou à la Faculté, dans les bouquins, dans les bouquins, dans les bouquins ! — Il montrait la vaste bibliothèque qui faisait le tour du cabinet de travail, très haut de plafond et somptueusement austère. — J’ai donné mon âme à la science, comme tu dirais, ô mystique...

— Et la science t’a récompensé. Tu as la gloire...

— Oui, la gloire ainsi que plusieurs titres et décorations; mais j’ai de plus quarante et un ans et la certitude de n’avoir joui de rien.

— Gomment, comment? — Liaurance s’assit et

un rayon illumina sa barbe de patriarche. — Tu as une femme charmante, un fils...

— Certes — Harlon, qui arpentait la pièce, s’arrêta brusquement — Marie, ma femme, fut une compagne admirable et parfaite. Je l’aime bien. Jamais pourtant elle ne m’a inspiré autre chose qu’une affection sérieuse. Quant à mon François, que tu as quitté ne parlant pas encore, c’est un bambin d’une précocité effrayante. Il a aujourd’hui dix ans; il raisonne de tout comme un homme et son excessive sensibilité le fait pleurer ou rire sans objet. Il est pour moi un tourment beaucoup plus qu’une consolation...

— Consolation à quoi, de quoi et pourquoi?...

— Tu te figures, Amédée Liaurance, chrétien passionné, passionné voyageur, amateur passionné de changements, d’aspects nouveaux, d’individus et de foules, tu te figures que je n’ai pas des minutes de tristesse profonde quand je considère la morne suite de mes jours, la parfaite inutilité de ma besogne...

— Inutile... guérir ses semblables !

— D’abord on ne guérit pas. Ensuite je sais un malade bien plus intéressant que les autres et dont je ne me suis jamais occupé, c’est moi-même. Je suis malade d’énergie captive, de désirs réprimés, de croyances sans emploi, d

Liaurance éclata de rire, un rire large et sain où

toute sa franche nature apparaissait : « Vas-tu déplorer ton athéisme maintenant! Tu en étais si fier, si joyeux. Tu vantais ta liberté d’imagination. T’ai-je assez sermonné, prêché, catéchisé! J’entends tes orageux blasphèmes, je les ai entendus bien souvent sous les nuits chaudes des tropiques, alors que songeant à toi, aux noirs événements de l’absence...

— Tu te disais : Ce pauvre Harlon, il est peutêtre à l’agonie et le diable apprête ses fourneaux. Eh bien, le Maudit me fait l’honneur d’un supplice terrestre fameusement aigu et raffiné : le regret. Je regrette tout, vois-tu, tout ce que la nature enferme de cruel et d’exquis dans un coin de paysage, dans un sourire de femme, dans une pensée paresseuse ou flottante. Mon labeur précis m’exaspère. Je suis à ce point périlleux où la froide recherche et la logique deviennent des ennemies, des sujets de haine. Je voudrais vivre, Amédée, je voudrais vivre! »

L’exaltation du savant était extrême; un sang rose affluait à son visage.

Liaurance le regardait avec un étonnement apitoyé. 11 soupira : « Je prévoyais cette crise. Guillaume, tu ne m’as jamais écouté. Tu te bouchais les oreilles. Aujourd’hui l’idéal se venge. Qu’esl-ce qu’une haute intelligence comme la tienne, quand on redescend la colline? Un fardeau.

Le sentiment du divin, mon pauvre ami, est une haleine rafraîchissante qui chasse les mauvaises pensées. Tu me raillais quand j’arborais ma formule, ce que tu appelais ma rengaine sublime : poursuivre le divin en soi-même. Elle m’a soutenu, cette rengaine, de telle sorte qu’aujourd’hui nul regret n’assombrit ma vieillesse. Je m’avance, la tête droite, vers une mort calme et parfumée, la mort des sages. Il est encore temps. Change de doctrine.

— Trop tard. Cette intelligence douloureuse, je l’ai si bien cultivée qu’elle a poussé ses branches maudites jusqu’à travers les régions morales. Il ne reste ’plus dans ma conscience un seul refuge de douceur vague où pourrait germer la mystique. J’ai eu le tort d’explorer mon cœur et de bannir les joies des simples. L’humanité m’apparaît algébrique et farouche. Mes sentiments sont classés. J’ai la liste.

— Malheureux!

— Oh, bien malheureux. Parfois, après une journée de consultation, lorsque ont défilé dans ce cabinet plusieurs échantillons de la misère physique, j’écoute distraitement leurs doléances et la pitié est tarie en moi; lorsque j’ai suivi la marche implacable du destin dans les poumons, les cœurs et les cerveaux, je sors demander à mon jardin un peu de repos et de calme. Les grands arbres fré-

missent. Des pelouses ari'osées monte une fraîcheur exquise. Je me tourne, pauvre affamé de joie, vers mon unique souvenir, mes brèves heures de jeunesse. Tu es là, brun, barbu, éloquent, notre ancien, notre prophète, comme on t’appelait. Nous venons de faire connaissance. Tu étudies une agrégation quelconque au Luxembourg. Moi, je suis ivre de physiologie. C’est la chambre du quartier Latin où trotte ma maîtresse, celte blonde Lucie Robert.

— Qui se moquait impitoyablement de mes théories et de mes gilets clairs. Vingt ans de cela. — Liaurance hocha la tête.

— Dans ses bras ronds et duveteux, sur sa rose poitrine j’ai connu l’amour. Oui, vingt ans et je bois encore à cette source-là. Quelle pitié! Comme elle était Hère ! Quand je l’ai quittée, si jeune, au bout de deux ans de collage, elle n’a rien voulu accepter.

— Tu n’as jamais eu de ses nouvelles? Très peu de temps après votre rupture le bruit courut qu’elle était enceinte. Tu m’envoyas à sa recherche, mais elle refusa de me voir.

— Non, jamais. Je crois qu’elle est morte. La singulière créature ! Que de poésie dans cette fille du peuple ! Ses deux passions, les fleurs et les oiseaux. Son dévouement lorsque mon zèle de néophyte me valut une attaque de croup.

Sa crainte des cauchemars. Elle me réveille, allume toutes les bougies..., autour de son corps, sa chemise flotte délicieusement, ses mules clapotent sur le plancher. Elle se recouche et nous chassons la peur avec des baisers... J’ai encore le goût de ces baisers. Ses colères bizarres, où elle répétait des lambeaux de phrase mystérieux : « Je ne suis ni un chien, ni un chat, j’ai des yeux et des oreilles... » Tout m’est resté distinct et lumineux de cette période de ma vie, la seule où j ai vécu.

Ce n’est pas gai pour ta femme ce que tu racontes là.

Oh, ma femme le sait bien. Je suis un athée,

Liaurance, mais aussi un scrupuleux excessif. Connais-tu le scrupule ?

C’est l’ennemi de la foi. Les théologiens le

redoutent.

Us ont raison. Le scrupule est un tueur

de sentiments simples. 11 fait de la veille une insomnie et delà réflexion un fléau. Celui que hante le scrupule n’a jamais répit ni plaisir. Son harcèlement est tel qu’on souhaiterait un vrai remords pour

l’anéantir et c’est pourquoi, chez ses victimes, il soulève la passion du risque et du danger. D un autre côté, il touche aux profondes forces perverses, que vous autres croyants dépensez en prières. Moi, qui n’ai point la ressource de la prière, ni de la confession, ni même du remords, moi qui n’ai la

ressource ni du jeu, ni de l’alcool, ni d’aucun crime, je suis rongé par le scrupule, aussitôt que je sors de l’étude. Ma femme n’ignore rien de mon passé. Je lui ai raconté ma liaison avec Lucie Robert. Ce récit m’a soulagé. Je lui confesse mes angoisses, mes tristesses sans cause, mes doutes et mes dégoûts. Elle est la sœur de mon âme inquiète. Elle me console admirablement. Elle est si noble, si pure, si loyale. Tu la verras et tu l’aimeras.

— Je ne l’ai pas oubliée...

— Mais nous venions de nous marier. Elle était encore timide et gauche. Mon trouble l’empêche d’être heureuse, et comme elle mériterait de l’être !

— A-t-elle des sentiments religieux?

— C’est une traditionnelle. Elle va à la messe en souvenir des siens et elle conserve mille petits cultes cachés, des habitudes pieuses, que je respecte. Vous vous entendrez parfaitement.

— Et ton fils ?

— Mon fils est à son âge aussi inquiet, aussi scrupulèux, aussi raisonneur que moi. Par crainte de son extraordinaire intelligence, j’ai négligé son éducation. Je l’ai fait baptiser, pour sa mère, mais nous nous en tenons là.

Ainsi tu discernes en lui le germe d’un mal semblable au tien et tu le prives du seul remède.

— François sera entièrement libre. Tant de

choses se heurtent dans sa petite tête que le jaillissement d’une étincelle mystique ne m’étonnerait point. Ma femme a pour cet enfant une tendresse aveugle et que je redoute. La sévérité...

— La sévérité ne sert à rien. Écoute, mon cher Harlon. — Liaurance mit gravement les mains sur les épaulés de son ami. — Il me semble que j’arrive à temps, d’une façon presque providentielle dans ta maison. Après des vacillements innombrables, ta personnalité, cette chose si fragile quand la foi ne la soutient pas, ta personnalité t’echappe. Tu es, sans bien t’en rendre compte toi-même, au bord d’un gouffre et le mal est en marche vers toi. Laissemoi exercer mon apostolat. J’ai souffert, j’ai vécu, j ai voyagé. Je suis capable d’enseigner autrui. Je viendrai souvent te voir. Je m’installe près de Fontainebleau, à la lisière de la forêt, à Arbonne. Là j attendrai la fin dans l’adoration du Créateur, dans cette sorte d’extase qui est devenue mon air respirable. Tu me confieras ton fils. Je lui rendrai au pauvre chéri , victime de toi , de tes pensées absurdes, la simplicité du cœur, sans laquelle cette terre n estqu un tréteau boueux. Et, qui sait? peut-être à travers lui t’atteindrai-je... »

Les deux hommes s’embrassèrent et pour la première lois depuis bien longtemps Harlon sentit sa gorge serrée, ses yeux pleins de larmes. Puis il y eut un silence, un long, un profond, un mystérieux

silence qu’éclaira le tiède soleil et pendant lequel se noua une de ces destinées intimes qui résultent du contact des cœurs.

La porte s’ouvrit. Marie Harlon et François entrèrent: « Monsieur Liaurance!... Enfin de retour! » Elle allait lui serrer la main, prise de pudeur sentimentale; il l’attira dans ses bras robustes. Elle était brune et point jolie, de visage étroit, de bouche trop grande, mais la bonté éclairait ses traits malingres. Ensuite Liaurance souleva de terre François, pâle enfant aux cheveux blonds bouclés, qui mêlait les deux races, les yeux vifs de son père, la maigreur de sa mère, dans un petit corps souffreteux : « Ma chère amie, vous permettez cette familiarité au vieux Liaurance, ma chère amie, vous avez bonne mine. Depuis neuf ans que je ne vous ai vue, vous n’avez pas varié du pinceau d’un sourire. Je n’en dirai pas autant du bambin... Oui, mon bonhomme effarouché, il t’appelle bambin, le colosse, et il te fait danser dans ses pattes sans respect pour tes deux lustres. Qu’est-ce que c’est que ce teint de papier mâché? Oh, les beaux cheveux! Presque aussi beaux que les miens, mais moins clairs. Tu viendras chez ton anachorète d’Amédée à la campagne et je prierai mon frère le soleil de te faire reluire les joues. Tu verras si j’ai rapporté des bibelots et si je sais d’amusantes histoires! Les aimes-tu, les histoires?

— Je les aime mieux que la vérité. Elles sont des rêves. »

Liaurance étonné posa l’enfant à terre, lui prit les mains, ses étroites mains aux doigts blêmes :

« Regarde-moi. Est-ce que je te plais ?

— Beaucoup.

— Tu voudras me faire plaisir ? »

Un mouvement de la jolie tête fut la réponse.

« Alors il faut avoir l’air plus gai que cela. 11 faut rire. .Le rire, mon chéri, c’est la vraie huile de foie de morue, la vraje santé. Et puis ne travaille pas du tout. »

Marie et Guillaume se récrièrent joyeusement. La jeune femme sentait dans cette arrivée quelque chose de bon et de salubre. Ce solide vieillard à la parole chaude semblait ranimer la mélancolique maison...

« Son frère le soleil », murmura-t-elle, et contre l’épaule de son mari elle appuya la tête avec une expression passionnée. Il la baisa au front.

« Atnédée est. un ami de Dieu, déclara gravement Harlon. Il est de parenté avec les forces naturelles. Un magicien..., François..., un magicien. Nous raconteras-tu ton voyage ?

— Sans doute, mais peu à peu et selon que chaque épisode sera amené parla conversation. Tu ne supposes pas que je vais m’asseoir dans un fauteuil et deux ou trois heures durant dégoiser

ma petite affaire. Ah, madame..., pardon, ma chère Marie,, votre grand homme n’a point varié. Il veut vider les êtres en quelques instants. L’impatience a toujours été le trait principal de son caractère.

— Je le sais... Je n’ignore rien de' Guillaume.

— Et vous l’adorez, c’est clair.

— Je l’adore. »

Elle mit dans ce mot une sorte de vigueur amère. Harlon lui rendit sa caresse. Par une bizarrerie de reflets, des cuivres frappés par le soleil couchant étincelèrent et les trois personnages éprouvèrent en commun une tendresse mêlée d’angoisse.

« Cela sent la fatalité ici, » songea Liaurance qui avait le flair de l’invisible. Et il invoqua les puissances célestes.

« Papa, papa! cria François. — Par un escalier en tournevis, il était monté rôder dans la galerie qni à une certaine hauteur longeait la bibliothèque. — Papa, qu’est-ce que c’est que ces petits flacons à bouchon vert ? »

Guillaume s’élança : « Attention, malheureux, des poisons violents ! Une seule goutte te tuerait.

— Brrr! — L’enfant redescendit en courant, se jeta aux genoux de sa mère frissonnante. — Ne t’effraye pas, mon vieux père. Ton gosse est prudent, cir...cons...pect. — Il entourait Marie de ses bras

minces. — Mais pourquoi ne fermes-tu pas la vitrine ?

— Sage réflexion, ajouta Liaurance, tu es collé... Donc, mes amis, je vous demande de m’adopter, de tolérer certaines de mes manies, d’accepter mes arrivées saugrenues, mes sermons intempestifs, mes brusqueries, ma gourmandise et jusqu’à mes mauvaises humeurs. J’ai tant couru les routes, tant constaté de l’Orient à l’Occident qu’elles se ressemblent toutes, belles nous donnent la même émotion et longues la même fatigue, que j’ai un immense besoin de m’asseoir à un foyer comme le vôtre et d’écouter la discrète chanson des âmes... Tu entends, Guillaume?... des âmes... Je te préviens que je n’ai rien abandonné de mes marottes, que mon vocabulaire t’irritera souvent, que tu m’enverras promener et que je reviendrai souriant et impassible. Donne-moi ta main, la vôtre, Marie, la tienne, petit François que j’aime plus que tu ne saurais croire. C’est une sauvegarde et une source de joies que de se réunir ainsi par les mains et de ne pas craindre de se dire en face des choses sincères...

— Ah, bizarre personnage !

— Ne ris pas, Harlon. Ta science est bête. Tu en convenais tout à l’heure. Les cœurs distingués ne se livrent qu’avec réserve et cela cause de grandes tristesses. Il m’est arrivé dans ma jeunesse d’être étranglé par l’émotion, le désir d’embrasser, de

crier, de pleurer, et je restais raide comme un piquet, retenu par une honte. Voilà qui n’est pas le chemin du bonheur. N’imaginez pas non plus que je prêcherai tout le temps. C’est pour mon début, pour vous offrir d’abord l’ennuyeux de mon caractère. Resteront les surprises agréables. François, je fais ce que je veux avec mes doigts : des bateaux, des maisons en papier, des personnages en mie ou en cire, et avec de la colle, oh, avec de la colle et du carton, je peux construire une petite ville. Je t’apprendrai à jouer ; car je suis sûr que tu sais tout, sauf cela. Or il est très important de jouer. Tel que tu me vois, je saute, je danse, je cours à quatre pattes et j’ai fait rire de jeunes sauvages pareils à des perroquets. Tu monteras sur mon dos, je monterai sur le tien : bref, ce sera la félicité. » Et intérieurement le vieillard pensait : « Jetons des mots, et des mots, des paroles d’allégresse, afin d’apaiser la Providence. »

Quand Harlon fut seul à nouveau, devant sa table, au milieu de la pièce immense, il ressentit plus vive que jamais l’angoisse profonde qui jetait un crêpe sur ses pensées. Alors c’étaient de longs monologues intérieurs qu’aiguisait sa puissance d’analyse, des colloques sans fin entre les divers personnages de sa nature complexe et scrupuleuse.

Tel un oiseau aux ailes coupées sautille avec des envies de vol et d’espace : « Ils prétendent que la confession soulage. Je me suis confessé à Liaurance et je souffre plus qu’avant. Comment expliquer cela? C’est impossible. Du centre ardent de mon cœur monte le désir, le désir, vapeur chaude et lumineuse qui prend des formes de femme, de joie et de domination, sensuel jusqu’au délire ou chaste comme un baiser d’enfant. Puis, quand je veux réaliser mon rêve, pouah, quel dégoût ! Je ne l’ai pas raconté, mon essai d’il y a deux mois, cette fugueenlîollande, pendant une absence de sonmari, avec Jeanne Méderbe, ma plus vive cliente. Les brûlantes soirées d’Amsterdam, les canaux dorés et les ciels de tempête, toute cette riche nature gâtée par les réflexions de la gueuse, son rire niais, sa caresse de commande. Ah, je ne recommencerai pas l’expérience. »

11 se leva, marcha le long de sa bibliothèque : « La science est mauvaise. Elle est la route des secrets terribles et punit le pèlerin hasardeux. Mes pauvres livres, j’ai assez de vous. Je vous feuilletais avec ivresse, et vous avez faussé mon être. Mes pauvres livres, vous ne savez ni consoler, ni attendrir, ni maintenir la sérénité. Les vérités que vous enfermez sont inutiles ou dangereuses. Ils mentent, ceux qui prétendent que vous leur suffisez et tous, j’en suis sûr, ont leur crise comme moi. »

Il se rassit et soupira profondément : « Mais que la mienne est longue et douloureuse! Le début, je le connais. Il y a deux ans, je sortais de l’hôpital, triste matinée, trois morts consécutives, des autopsies gluantes, tout le dégoût du sang et de la misère. Dehors, un ciel splendide. Un de ces ruisselants soleils qui pénètrent les sens et l’esprit. Des enfants couraient et riaient. Il passa une charrette pleine de fleurs jaunes et rouges. Alors pourquoi, oui pourquoi tout à coup ce déchirement dans ma conscience et cette fulgurante question au fond de moi : Que fais-tu? L’air était tiède et je frissonnai. Tout palpitait de bonheur et j’eus un sanglot de rage. Ainsi qu’à la lueur d’un éclair j’avais eu brève et soudaine l’apparition d’une autre vie, aussi brillante et douce que la mienne était âpre et terne. L’émotion, que depuis tant d’années je chassais de mon âme, se vengeait en une fois et me montrait son prodigieux domaine. Distinctement j’aperçus l’amour, non plus l’amour antique, petite statuette armée d’un carquois, mais le clairvoyant amour moderne, un corps souple et frémissant, une figure de pudeur et de charme... Désormais ce fut fini. Ni répit, ni trêve. Le regret s’installa chez moi. Ma femme et mon François ne me touchent plus que de pitié. Quand je les serre entre mes bras, j’étreins une partie de ma douleur. Mes belles années perdues se lamentent autour de

ma table, autour du lit des malades, autour de mes songes. Elles se tordent les bras de désespoir, la chevelure dénouée, la poitrine gonflée de cris, mes belles années perdues, que nulle puissance ne saurait ranimer . Elles m’accablent de reproches. Et déjà la grise vieillesse me fait signe, derrière son coteau d’os et de rides. »

Le savant mit la tête dans ses mains, comme pour éteindre des images néfastes : ? J’ai consulté plusieurs de mes collègues. Us m’ont ri au nez. Ce sont des brutes. J’ai consulté mon hérédité. Parfois un poète, un débauché ou un fou dans l’ascendance causent ce délire chez leurs successeurs. Personne de douteux. Tous les Harlon jusqu’à la troisième génération furent d’existence irréprochable, de désirs simples et de profession sédentaire. Mes parents réalisaient le type du calme bourgeois français. Moi-même, jusqu’à ma métamorphose, fus un modèle de sagesse et de raison. D’où vient le venin? De quels antres blêmes de mon individu? Quels monstres ignorés nourrissonsnous?...

« J’ai essayé de tous les remèdes. L’opium chasse momentanément l’angoisse. Ensuite il 1 amplifie jusqu’au suicide. Nulle distraction ne peut me distraire et ma volonté diminue chaque jour...»

A ce point du funèbre raisonnement, le dômes-

tique vint remettre à Harlon une carte de visite qui le fit sursauter : « Suzanne Robert! Est-ce possible? Cette dame est là?

— Oui, monsieur. J’ai dit que monsieur était sorti, mais elle a tant insisté...

— Qu’elle entre ! »

El Guillaume comprit que, sur le livre ouvert de sa vie, l’obscur destin tournait une page.

A petits pas, les yeux baissés, une svelte jeune fille s’avançait vers lui. Sa mise était modeste et neutre, sa démarche gracieuse. Sa figure inclinée au jour baissant montrait des lignes pures, des lèvres ardentes, un teint mat et sur son front parfait descendaient des bandeaux châtains à reflets métalliques. Lorsqu’elle fut tout près de la table, elle dit d’une voix harmonieuse, un peu basse : « Bonjour, mon père. »

Puis elle releva la tête, ses yeux verts piquetés d’or étincelèrent sous ses longs sourcils et elle attendit la réponse.

« Asseyez-vous. » Malgré son énergie, Guillaume sentait son trouble visible. Elle obéit. 11 continua :

« Expliquez-vous maintenant, car je ne comprends point... »

La voix reprit, insinuante et autoritaire : « G est bien simple. J’ai dix-neuf ans. Jem’appelle Suzanne Robert, mais je pourrais m’appeler Suzanne Harlon, car je suis la fille de Lucie Robert, votre mai-

tresse, qui était enceinte de moi lorsque vous l’avez quittée il y a vingt ans. Voici la bague que vous lui avez donnée. »

Elle tendit d’un geste rapide un anneau où brillaient deux saphirs semblables à des petits regards figés. « Oh, la chose est certaine. Je ne suis point une aventurière. J’ai d’autres références. »

Et sur ce mot elle esquissa un mystérieux sourire.

Très bas, sourdement, Harlon répondit : « C’est inutile, je vous crois. D’ailleurs la ressemblance. . . »

Et sur ce délicat visage il épiait les traces de son amour passé, fugitives et nettes, telles qu’au souvenir.

« Oui, je lui ressemble beaucoup. Plus jeune, c’est à vous qu’elle me...

— Quand est-elle morte. . . , Lucie. . . , votre mère ?

— Il y a sept ans.

— Vous viviez seules?

— Après votre départ elle avait épousé un commerçant, mais il se ruina et disparut...

— Comment?

— Il s’est suicidé. Ce sont des choses pénibles. Voulez-vous que je vous les raconte ?

— Il le faut. ï>

Elle se tenait la taille droite, les mains sur les bras du fauteuil, dans la plénitude de sa jeune beauté et l’énervement faisait ses joues roses.

Guillaume admirait sa merveilleuse figure, son élégance, sa parole aisée. Il se répétait : « Voici ma fille, voici ma fille, » et ce mot n’allait point à son cœur. Il cherchait à sortir de sa froide réserve et l’élan ne venait point. Avec le calme le plus parfait il écouta la triste histoire qu’accompagnaient de petits gestes de la fine main dégantée. De temps en temps le clair regard s’assombrissait. Une ironie singulière plissait à la fois les ailes du nez, l’angle des lèvres. Une barre se creusait au milieu du front, ride passagère d’une eau limpide. La voix surtout était saisissante et nuancée et tout à coup morne, sans timbre, comme après une longue douleur ou une catastrophe.

« Nous avions vécu dans l’aisance jusqu’à lamort de mon père adoptif. Mais à partir de ce moment ce fut la ruine, puis la misère. Nous habitions faubourg du Temple, tout en haut, près de Belleville, une grande maison remplie d’ouvriers. Nous ne mangions pas de la viande tous les jours et je ne sais trop comment on payait le terme. Alors maman commença à tousser et très vite elle cracha le sang. Le médecin nous conseillait de changer d’air. On alla donc à la campagne chez ma tante, aussi pauvre que nous, près de Tours. Cela paraissait plus sinistre qu’au faubourg, parce que le pays était gai. J’adorais les fleurs et les oiseaux — Harlon tressaillit, — mais depuis cette époque je les

déteste ; ils me rappellent les mauvaises heures. J’ignorais ma situation. Un matin plein de soleil comme aujourd’hui — oh, la vilaine lumière ma mère m’appela : « Quand je serai morte, il faudra aller trouver ton père et lui dire simplement .

« Bonjour, mon père, » en lui montrant cette bague. Tu as douze ans. Tu es assez grande pour comprendre. C’est aujourd’hui un médecin célèbre et riche, M. Guillaume Harlon, qui habite à Paris, rue de Grenelle. — Et elle m’écrivit l’adresse sur ce bout de papier que j’ai gardé. — 11 m’a quittée comme j’étais enceinte de toi, mais par fierté je n’ai pas voulu le prévenir. Rappelle-toi bien : Guillaume Harlon, rue de Grenelle. S’il ne veut pas te reconnaître, tu lui remettras ces lettres. — Suzanne posa sur la table un petit paquet soigneusement ficelé. __ S’il te chasse, ma pauvre enfant, tu n’auras plus qu’à te jeter à la Seine. » Là-dessus, elle toussa horriblement et elle eut une syncope. Je pleurai beaucoup. L’idée de la Seine m’épouvantait et puis cela me faisait de la peine de savoir que celui que j’avais cru mon père n’était pas mon père.

« Un mois après, ma mère mourut. Les bonnes sœurs d’un couvent de Tours me prirent à ma tante, se chargèrent de moi et m’élevèrent. Je n’avais pas oublié les lettres, la bague ni l’adresse, et il y a huit jours, quand la supérieure m’interrogea sur mes projets, elle fut bien surprise d’ap-

prendre que je voulais venir à Paris pour « retrouver mon père ». L’excellente femme me croyait décidée à prononcer mes vœux. Mais je peux vous l’avouer : je jouais la comédie. La religion ne m’a jamais pénétrée. — Un joli geste indiqua les tempes. — Elle passait ici et là sans m’atteindre. J’ai pris le chemin de fer ce matin même et suis venue directement de la gare rue de Grenelle. Telle est mon aventure. Voulez-vous de moi? J’ajoute, au cas ou vous montreriez peu d’entrain, que j’ai d’autres ressources que la Seine. » Harlon, pendant ce récit rapide et fort net, avait pris une décision. Il attira Suzanne dans ses bras : « Aucun doute n’est possible. Vous êtes ma fille, ma chère fille, et cette maison devient la vôtre. » Son accent manquait d’enthousiasme; ils échangèrent un baiser de théâtre. Le savant ajouta : « Je suis' marié ; j’ai un autre enfant. Nous arrangerons cela. Vous serez pour le public une cousine éloignée que j’adopte. Ne craignez rien. Votre bellemère a le caractère noble et affectueux. » Il sonna : « Priez madame de venir tout de suite. » Il jugea nécessaire d’éviter le silence : « C’est il y a sept ans, Suzanne, que vous auriez dû faire cette démarche. — Il mit rapidement le paquet de lettres dans sa poche. — Le souvenir de Lucie ne m’a jamais quitté. Vous m’auriez évité un remords. Sept ans seule au monde, pauvre petite !

— Je n’étais point malheureuse. A la fin seulement le couvent me pesaiti La nuit, je rêvais de notre entrevue. Tantôt vous m’accueilliez avec joie et tantôt vous me repoussiez.

— "Vilaine ! »

Il prit ses mains mignonnes que l’émotion rendait moites. Elle eut un rire cristallin et frais :

« Est-ce que je savais? C’est si bizarre, une grande écervelée comme moi qui tombe un après-midi chez son père.

— Le ciel vous envoie, puisque vous venez du couvent.

— Oh, le ciel, ou l’enfer. Votre bonté m’étonne. On me disait le monde si méchant... »

Dès le seuil, à la vue de cette étrangère serrée , contre son Guillaume, Marie Harlon -s’arrêta stupéfaite : « Ma chère amie — il était plein d’audace et d’assurance, — je vous ai parlé souvent de celle qui, avant vous, occupa mon cœur. Voici sa fille, Suzanne Robert, ma fille, car, à mon insu, Lucie était enceinte quand je la quittai il y a vingt ans. Sa mère morte, Suzanne est entrée au couvent. Elle en est sortie hier pour venir me trouver, me demander abri et protection. Quel est votre avis? Vous voilà juge. »

A cette révélation, à ce vous solennel dont se servait Harlon pour les grandes circonstances, Marie sentit une douleur aiguë, violente et dont

les causes profondes lui échappaient. Mais elle se domina et ce fut avec un divin sourire que toute pâle, s’approchant de Suzanne, elle la serra tendrement sur son cœur : « J’aime mon mari et ne suis point jalouse du passé. Puisque vous êtes sa fille, vous êtes la mienne aussi et je vous accueille avec joie. »

Cette émotion sincère fut communicative. Les yeux devinrent humides. Ceux de Suzanne perdirent la méfiance, ceux de Harlon, la dureté et cet échange de regards voilés alla plus loin que les mots, exprima ce que gardaient les lèvres.

Tout de suite Marie envisagea les choses avec sangfroid : « Moi seule dois être dans le secret. Liaurance peut-être à la rigueur...

— J’ai déjà songé à cela, interrompit Harlon. Pour tous, sauf Amédée, Suzanne sera une cousine.

— Pour François surtout, d’esprit si rapide et inquiet. C’est mon fils, ajouta-t-elle en se tournant vers Suzanne. Votre frère. Il a dix ans. »

Et dans ces paroles elle mit comme une prière, comme un appel à la pitié.

Harlon éprouvait une allégresse singulière, succédant à la gêne du début. Il était fier de Suzanne, si séduisante, si distinguée, fier de sa femme intelligente et bonne, subitement heureux de vivre, enorgueilli par sa propre grandeur d’âme, attendri par

le sacrifice conjugal. 11 s’écria gaiement : « Nous serons quatre à table. Nous mangerons comme quatre ! » Et il regarda attentivement les choses et les êtres afin de fixer cette minute dans sa mémoire.

Marie et Suzanne se parlaient à voix basse, debout, dans une attitude d’amitié. Le soleil avait disparu. 11 régnait un crépuscule mi-parti rose, mi-parti grisâtre, qui jetait sur le jardin et sur la pièce une lumière trouble, une lueur d’éclipse. Le grand cabinet prenait une apparence de cathédrale, où se célébrait la religion scientifique, parmi les livres et les poisons.

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