CHAPITRE II
Dans la claire salle à manger dont les murs et le plafond étaient tapissés par un miroitant carrelage de porcelaine, Suzanne, aidée de François, «faisait » les fleurs. Belles fleurs jaunes, éclatantes sous le jour voilé de l’automne, telles que des petits soleils tardifs, rouges et pareilles à de larges gouttes de sang, noires de deuil et de ténèbres, blanches d’une candeur satinée, que la jeune fille maniait entre ses doigts frivoles, dont elle harmonisait les couleurs. Elle-même semblait une de ces roses épanouies dont la gloire est banale, mais qui, au centre de leur ardeur parfumée, recèlent l’âme la plus mystérieuse. Sur son visage mat et pur frémissait l’étrange sourire qu’elle avait à son arrivée devant son père, ce soui’ire qui relevait une narine palpitante, l’angle des lèvres pourpres et faisait briller
les yeux verts, De temps en temps, satisfaite de sa besogne, elle reculait de quelques pas pour juger de l’effet, cambrait sa taille bohémienne si souple dans sa robe noire qu’égayait un tablier de taffetas à reflets d’argent, passait une main nerveuse sur ses bandeaux.
François la regardait avec admiration, et sa mince figure blême, pointillée de taches de rousseur, exprimait une allégresse timide. Il suivait ses gestes minutieux et charmants. Son cœur naïf, guidé par son esprit précoce, imaginait de tendres circonstances, d’héroïques dévouements, des discours impétueux. Le caprice des dieux versait dans cette frêle coupe assez d’amour pour la briser.
« Pourquoi, Suzanne, puisque tu es notre cousine, appelles-tu papa et maman Guillaume et Marie et vous, au lieu que tu me dis tu ?
— Parce que tu es petit et qu’eux sont grands.
— Alors je suis content d’être petit. Et comment ça se fait-il qu’on ne parlait jamais de toi quand tu n’étais pas encore à la maison ?
— Parce que j’étais bien loin, bien loin.
— Dans un pays comme celui de Liaurance, plein de tigres et de sauvages? Tu ne l’aimes pas beaucoup, Liaurance.
— Mais si.
— C’est drôle, moi je l’aime bien. C’est ennuyeux qu’il ne vienne pas plus souvent d’Arbonne. Ah,
depuis un mois que vous êtes ici, la maison est toute changée. »
Elle ne répondait point, mais dans un long vase de grès flambé enfonçait les tiges flexibles. Puis, sa gerbe faite, elle en respirait amoureusement le parfum avec un frisson voluptueux des paupières. L’enfant continua :
« Autrefois ce que l’on était triste ! Papa travaille tellement. A table lui et maman ne parlaient point et maman souvent, dans sa chambre, seule, pleurait contre la fenêtre en regardant les arbres du jardin. Aujourd’hui papa rit etmaman rit aussi, et toi... comme je suis heureux quand tu montres tes jolies dents. Tiens, tu ris encore ; oh, quelles petites perles !
— Pourquoi n’es-lu pas à travailler, François? » La jeune fille se mordait les lèvres afin de dissimuler sa gaieté, car elle savait le gamin susceptible.
« Mon ami Amédée trouve que j’ai déjà la tête trop chargée. C’est vrai qu’il y a des jours où mes idées me font mal. On croirait qu’elles ont des griffes. Et je raisonne, je raisonne... Suzanne, pose ta main sur mon front, ta main si douce. C’est cela, cousine, c’est cela. Laisse-l’v un peu. J’aime quand tu me caresses. Tu as du feu et du lait dans les doigts. »
11 se frôlait contre elle, tel qu’un chat qui ronronne. Elle l’embrassa sur ses longues boucles
pâles : « François, François, mon chéri, nous perdons notre matinée; si les fleurs ne sont pas prêtes, maman ne sera pas contente.
— Oh, maman, — il parlait bas, en une sorte d’extase, — quand tu veux, c’est comme quand je veux. Elle est toujours contente. Ce qui la fâche, par exemple, si, si, j’ai bien remarque, c est lorsque je montre comme je t’adore. Elle est jalouse. Aussi, pour éviter sa peine, je me retiens. Mais en cachette... — Il couvrit la main de haisers rapides. — Là, ne me gronde pas, c’est fini. Je n’ai plus faim. Achève tes fleurs, je monte à ma chambre. »
En quelques jours, par sa grâce et sa douceur, Suzanne avait conquis la maison. Même le domestique alsacien Fritz et l’enorme Rose, toujours essoufflée, chantaient ses louanges à la table des domestiques. François ne la quittait pas. Il la suivait de pièce en pièce, partout où la menait son incessante activité, car elle tenait a se rendre utile et secondait Marie dans sa tâche quotidienne. Celle-ci, de son côté, si profondément bonne et simple, s’était prise d’affection pour cette pauvre fille, élevée dans la misère, sans foyer, sans sollicitude et qui de sa jeunesse douloureuse ne conservait aucune amertume, buzanne évitait soigneusement toute allusion à sa mère. Quand Marie la mettait sur ce sujet, elle détournait la causerie,
comme prise d’une pudeur subite, et l’autre lui savait gré de cette délicatesse : « Elle craint de m’attrister, songeait-elle, la chère enfant. Hélas! elle ne sait pas que les sourires de mon Guillaume; plus fréquents depuis sa présence, l’affection renouvelée qu’il me témoigne compensent amplement cette sotte jalousie posthume. Heureuse Lucie Robert, qui avait su saisir ce cœur rebelle de telle sorte qu’après vingt ans écoulés l’apparition de sa fille bouleverse son caractère, lui rend la joie et la santé. » C’est par de semblables raisons que réellement, sincèrement Marie adoptait Suzanne. Elle l’avait installée dans la plus belle chambre de ce somptueux hôtel de la rue de Grenelle, environné de jardins. En se réveillant de bonne heure, car elle dormait peu et mal, la jeune fille entendait un concert d’oiseaux, chanteurs matinaux, perchés sur les hautes branches, qui saluaient la lente aurore de l’automne. Elle se rappelait le faubourg, le cri des marchands, la hâte des lourds souliers le long des escaliers qui tremblent, puis la petite mansarde rustique des bords de la Loire, puis le couvent, le vaste dortoir d’une fraîcheur âpre, aux murs blanchis à la chaux. L’idée de sa nouvelle existence entrait peu à peu en elle, cependant qu’un long reflet rose, se glissant à travers les persiennes, éclairait les meubles laqués, allongeait son fuseau sur les draps fins.
Les deux femmes passaient leur après-midi ensemble. Marie, peu coquette pour elle-même, s’amusait à vêtir Suzanne, à parer cette beauté triomphante, apte à toutes les nuances, à tous les tissus. Or Suzanne avait le goût inné. Elle étonnait les fournisseurs par un choix sûr et définitif. De taille souple, elle préférait les robes qui laissent au mouvement sa liberté, sa grâce, et, si son corsage l’étreignait savamment, sa jupe, faite d’étoffes légères, laissait du jeu à ses jambes sveltes, aux genoux ciselés, dont sa démarche était ennoblie. La mode lui convenait à merveille et elle se l’appropriait avec une singulière adresse. L’abondance de ses cheveux la gênait pour sa coiffure. La première fois que Marie les vit déroulés, ondulant jusqu’à terre comme une nappe d’or fluide et brunie, elle eut un cri d’admiration. Arrangés en bandeaux, ils encadraient sa petite tête ; mais, relevés, ils laissaient apparent son front lisse, front de penseur ou de déesse. Et ce que l’on remarquait en elle, c’était l’élégance naturelle de l’allure, ses attitudes de nonchalance, le moindre geste eurythmique et parfait. Pour la réflexion, elle approchait sa main de son menton, que creusait une minuscule fossette. Dans la gêne, elle lissait ses bandeaux. L’indécision donnait à ses yeux clairs un vacillement idéal, et la fatigue courbait ses membres grêles dans des poses d’une volupté
meurtrie. Enfin, sur ses joues, sur son cou, sur ses bras, lorsqu’elle se décolletait, sur sa chair mate et tiède, la lumière jouait à l’infini, irisée, fondue, capricieuse, comme sur les pelouses ou sur l’eau.
Seul, Liaurance demeurait insensible à ces charmes. Il tombait à l’improviste chez ses amis, jetait sur chacun un regard profond, comme s’il s’assurait des variations sentimentales, rides intimes qui sont la trame de la vie; puis il vantait la douceur de sa retraite : « A l’orée des grands bois, dans ma petite maison, entre ma servante et mes chats, j’écoute le murmure des heures et de mes souvenirs qui suivent une marche inverse, me ramènent à mes jeunes années. Ils sont là, mes vieux compagnons, mes livres habituels que j’emportais dans mes voyages.. Ce que je lis entre leurs lignes et sur leurs marges fatiguées, ce sont mes impressions d’antan. Eh bien, Marie, eh bien, Guillaume, savez-vous' la force de la foi? Elle garde l’âme fraîche, intacte, elle la préserve de ces rouilles, de ces souillures, la haine, l’envie, le régret, le remords. J’ai toujours eu les yeux tournés vers la lumière. Ils se fermeront l’admirant encore. Nul ne sait s’il a gravement péché parmi les pièges de l’existence, mais le repentir est mon état normal et j’ai conservé, comme un trésor, l’éternelle méfiance de moi-même. »
François entrant, la causerie changeait de tour : « As-tu regardé les images que je t’ai apportées la dernière fois?
— Oui, monsieur Liaurance.
— Quand tu ne m’appelleras pas Amédée, tu devras un gage. T’ont-elles amusé, au moins?
— Oh, beaucoup. Qu’est-ce que ça veut dire, ce chien environné de flammes et cet homme qui court avec un panier?
— Ce sont des légendes japonaises. Tu auras la suite une autre fois.
— Les légendes, c’est des menteries, n’est-ce pas, papa?
— Tu vois, tu vois ton poison? — Liaurance se tournait vers Harlon avec un air de reproche. — Ah, Marie, comment avez-vous laissé votre savant déflorer ce cœur enfantin? François, je suis un vieux brave bonhomme et je crois encore aux légendes. »
Suzanne paraissait. L’attitude de Liaurance était cérémonieuse. Le silence de la jeune fille l’inquiétait. Et, quand elle prenait la parole, il éprouvait une irritation sourde qu’il attribuait à l’esprit du mal. Cette exubérante beauté au service d’une nature qu’il devinait fruste, inquiète et passionnée lui semblait un piège de l’instinct. Il la soupçonnait hypocrite et têtue, vindicative, armée pour le vice. Son perpétuel sourire l’agaçait, ainsi que son atti-
tude féline, que sa voix de timbre insaisissable Jugeant tout d’après la mystique, il la voyait marquée du signe dangereux, munie d’une puissance qu elle-meme ignorait, mais qui pousserait des branches maudites. Car Liaurance avait l’intuition Entre plusieurs personnes réunies il percevait les affinités, les courants contraires, les échanges Gomme des odeurs, comme des couleurs, il appré' cait les atmosphères morales.. Chaque phénomène reel, chaque etre, chaque circonstance était environné pour lui d’une sorte de halo.
D autre part Suzanne se trouvait gênée par les yeux aigus du vieillard. Elle si souple, si prompte a s adapter au milieu, perdait devant lui son assurance. Elle avait d’abord essayé de le capter par des attentions, des flatteries. Son insensibilité
exaspérait. Devinant ses idées, elle s’appliquait à les simuler, insistant sur les années de couvent, son affection pour les bonnes sœurs, son angoisse au pied de la croix. Mais le sentiment qu’elle n’était point crue la troublait dans ses expansions : « Quel est cet homme que mon regard n’émeut point? »
songeait-elle, et ce dédain apparent éveillait en elle une haine sourde®
Pour la femme de son ami Liaurance réservait sa endresse. Des la première entrevue il avait compris es blessures de ce cœur dévoué et fidèle. Comme un médecin moral, par des questions adroites il
mesura l’étendue du mal, provoqua des aveux, fit jaillir des larmes. Il connaissait la dureté foncière de Harlon, les aspérités de ce caractère orgueilleux et sensuel qui ne s’attendrissait que sur soi-même, soulageait par le scrupule sa facile conscience. Bientôt Marie se livra entièrement. Elle fit au vieillard le triste tableau de scs lentes déceptions successives- jusqu’à la certitude affreuse que celui qu’elle adorait ne l’aimait point : « J’avais vécu dans la douceur. Mes pafents, mes pauvres chers morts, m’évitaient toute contrariété, prévenaient mes désirs, me cachaient la sombre vérité de la vie. Ils se trompaient et c’est l’erreur qu’hélas je suis avec François, Quand j’épousai Guillaume que j’admirais passionnément, je lui fis le don complet de mon être. Sachez, mon cher ami, que c’était un terrible effort, car toujours je fus une concentrée pareille à ceux dont vous blâmez la retenue sentimentale. Je voulus qu’il n’ignorât rien de moi, de mes pensées les plus secrètes. Et je me déchirais par la confession et mon sacrifice m’était cher. Un jour je m’aperçus de ma méprise. Guillaume m’écoutait avec patience, mais ainsi qu’une de ses clientes, avec pitié. De même qu’il classe ses émotions, il classait les miennes à mesure et sa vanité satisfaite n’éprouva plus que de l’ennui. Ce que cette découverte me fit souffrir est incroyable. Je savais mon peu d’attrait physique et son amour de la beauté.
La jalousie in accapara toute, car je ne cessai point de l’aimer et de poursuivre ma chimère. Aujourd hui l’illusion est morte, et nos chambres sont séparées, mais la plaie reste ouverte et vive. Ah, comme le destin est cruel !
— Douce Marie, répondait Liaurance en saisissant sa main tremblante, douce Marie, nul effort ne se peid. I! viendra, le radieux matin où Guillaume, oppresse par la science et l’orgueil, ouvrira les yeux sur votre vraie et profonde beauté qui, n’étant point liée à la chair, ne passera pas.
Trop tard, Liaurance. C’est le mot déchirant que repètent tout bas les coeurs incompris. En moi les fleurs sont séchées, les sources taries. Il ne subsiste plus assez d’angoisses pour faire de la joie.
— Ayez donc une espérance plus haute. Au delà des apparences et des duretés il y a les forces secrètes, liées à nos efforts et dont les mouvements nous échappent. Je suis, quant à moi, persuadé que vous avez conquis Guillaume, mais vous ignorez tous les deux votre état, parce que vous n’avez point la lumieie, Ah, Marie, si la foi vous élevait un jour au-dessus des petits événements que nous laissons nous envahir, quel immense domaine ouvert subitement à vos yeux! Là vous verriez les résultats de \otre action sur votre mari, son égoïsme lézardé et la reconnaissance germant entre les pierres. Là vous puiseriez du courage par le sentiment de
l’équilibre qui rapporte la récompense au bon et la punition au méchant. »
La voix du philosophe devenait solennelle et son éloquence s’augmentait du tressaillement de la petite main, du pauvre visage où diminuait l’angoisse.
« Je pense à vous bien souvent. Vous savez mes folies. Partout où j’habite, je m’installe un modeste autel, sans sacrilège ni dorure, un simple crucifix, une statuette de la Vierge, les portraits des miens, des fleurs que je renouvelle moi-même, et là, chaque matin et chaque soir, je m’agenouille et prie avec ferveur. Ce sont des moments d’extase où je déborde de tendresse et de reconnaissance, où une joie intime me soulève, me rapproche de la divinité. C’est l’allégresse du jeune homme à qui l’univers appartient, c’est, mieux que tout cela, la calme félicité d’après la lutte dernière, dont nous voyons les augustes reflets sur le visage des morts. Mes heureux souvenirs, mes élans de jadis, mes rares bienfaits, mes douleurs, mes fautes fréquentes deviennent mon offrande aux pieds du Maître. Et je prononce des noms, des noms auxquels je souhaite le repos, une béatitude semblable à la mienne. Aujourd’hui le vôtre revient sans cesse à mes lèvres. Je vous le jure, je suis entendu. Il y a de la bienveillance autour de moi et le plus fort parfum des fleurs et de l’encens, une certaine vibration des
choses les regards devenus vivants des portraits m avertissent d’une prodigieuse présence. »
De ces entretiens renouvelés Marie sortait forte et sereine et elle s’émerveillait de voir, quelques ns ants apres, le prophète inspiré de tout à l’heure courant avec François dans le jardin, jouant au bal o„ s„ l’herbe, „„ rayon de soleil' da ” ™
r:r:^,,nadmirab,erire^nonissa„tso„
Lorsqu’il se trouvait seul avec Harlon, dont il connaissait le tempérament contradictoir , Liauance évitait toute allusion à sa femme. Il lu parlait
de Suzanne, de son avenir : P
« Puisque tu as eu le courage de l’installer dans a maison, et c’est une bonne action dont je te loue, tu ne dois plus avoir qu’un but: la marier II ne manque pas de tes élèves qui seraient fiers d’épouser une parente du maître. Prends garde que la vente ne se dévoile. Si l’on savait que cette cou
dams^S» ^ fi116 natU1 eIle’ cela écarterait !es préten- Le médecin haussait les épaules : « Nous avons
tempS; aucUQ de Ines éièves ne me
unartisfrSJe qU elIe Préférerait un artiste et
évitm T C°mpreûdrait sa beauté. Je veux lui evitei le calvaire de Marie. Tu me regardes d’un
souffeît et °hi’ ^ me C°mpte que Marie a souffei t et je te remercie de la consoler. Elle est
plus résignée depuis Ion retour. Est-ce de ma faute, la pauvre fille, si ses cheveux sont rares, si son corps m’inspire de la pitié, si les larmes ne siéent point à sa figure?
— Oh, Guillaume!
— Tu me crois un monstre. Je le savais en l’épousant. Sans doute. Mais le mariage est une conjonction d’intérêts. Je me suis mépris. Je n’avais pas prévu ma crise. Je me croyais à 1 abri de toute secousse sensuelle. Pour en revenir à Suzanne, elle est splendide, n’est-ce pas?
— Splendide, mais énigmatique.
— C’est curieux, mon vieil Amédée. Il te faut la laideur. Je me rappelle tes rares maîtresses, tes poux, comme nous disions. Pourtant la beauté aussi est divine.
— Quand elle n’est pas infernale.
— Tu l’entends, ô Vénus! Suzanne est difficile et elle a raison. Elle sera riche, car je lui ferai une belle dot. Plus j’étudie son intelligence inculte, plus j’y démêle des choses intéressantes. Bref, elle constitue un magnifique parti, comme s expriment les bourgeois. Et puis, et puis, si tu veux tout savoir, sa présence m’est chère. Depuis qu elle vit à la maison, je ne suis plus le même. J’ai découvert en moi des ardeurs paternelles que n’éveillait point mon François. Elle est l’enfant de mon amour, l’image parfaite de mon départ pour la gloire, de
mes années d’enthousiasme. Les quelques semaines qu’elle a déjà passées ici m’ont suffi pour dépister en elle des fibres de Guillaume Harlon, filons d’or inclus dans la gangue maternelle. Son sang et le mien courent ensemble. Analogies fugitives, mais si douces à mon cœur! Je ne veux point encore me séparer d’elle. Ton calcul est clair. Tu t’imagines que Marie souffre en silence de cette cohabitation. Je t’affirme, moi, qu’elle est heureuse et que Suzanne lui manquerait doublement, quant à elle d’abord et quant au repos de son mari. »
Là-dessus Liaurance faisait dévier la conversation : « Ton ironie touchant mes poux me remet en mémoire une de ces malheureuses avec qui je menais une existence bien cocasse. Nous manquions de tout. J’avais sacrifié mes dernières ressources à l’achat de livres de théologie. Cette pauvre Rose Sabotier, ou Savetier, ou Savatier, une manière de guenon maigre, criait famine du matin au soir. Or je donnais des leçons à un jeune enfant de riches, très méchant, très taquin, très stupide, dont les parents me payaient avec une irrégularité de grands seigneurs pour qui l’argent ne compte pas. J’avais donc imaginé d’inciter mon élève à de fabuleuses dînettes. Il mettait au pillage lés armoires et compotiers de sa maman et je rapportais à Rose Sabotier du chocolat, un pot de confitures, des petits fours, toute la réalité savoureuse de notre jeu. »
Guillaume riait et il n’était plus question de Suzanne.
De fait, l’arrivée soudaine de sa fille avait été pour le savant une vol te complète de situation morale : « Qu’est-ce qu’a Harlon? » Telle était la phrase par laquelle s’abordaient ses collègues accoutumés à sa profonde et muette mélancolie, et les élèves s’étonnaient de voir le « patron » , autrefois sec, s’intéresser au sort des malades, s’attarder au pied des lits, principalement des lits de jeunes femmes, les questionnant sur leur origine, leurs petites aventures, écoutant avec patience l’histoire monotone de la faute, de la misère, de la maternité, du servage et de l’alcool, tristes éléments qui constituent la légende de la fille du peuple. A l’Académie, lui, jadis taciturne et maussade, se précipitait maintenant dans les discussions, soutenait passionnément son avis, riait, parlait haut, faisait scandale. Dans sa clientèle privée, même transformation. Au lieu de couper court au bavardage de ses belles malades, pour lesquelles leur docteur était un dieu et qui admiraient sa voix brève, son regard noir et son autorité, au lieu de les brusquer et de lever les épaules à leurs récits, il les provoquait, il se plaisait aux confidences, il entrait dans ce mystère si mal gardé de la vie conjugale, et
la psychologie, qu’il déclara hautainement une parodie de la science, prenait pour lui de la valeur, primait les examens physiques. Il s’émerveillait de la récolte d’un seul jour, se reprochait d’avoir négligé tant de curieuses investigations : « Ah, si les romanciers assistaient à ces spectacles, s’ils entendaient ce que j’entends, la vie leur paraîtrait trop courte et leur art trop mesquin pour enregistrer tant d’étranges circonstances, tant de bizarres conflits entre la chair et le devoir, le mal et le désir, le caractère et le tempérament. » D’ailleurs il n’attribuait pas encore à la seule Suzanne cette prompte métamorphose de lui-même et il se félicitait de ce détour de la quarantaine, funeste aux uns, propice aux autres, et dont il bénéficiait.
Plutôt que de se faire conduire en voiture de la rue de Grenelle à l’Hôtel-Dieu tout en dépouillant son courrier, comme c’était son usage constant, il se levait de meilleure heure et accomplissait le trajet à pied. Il jouissait des brumes matinales de l’automne, allègres et fraîches, derrière lesquelles brille le rouge soleil. Les passants lui semblaient joyeux. La vitesse de sa propre marche et des voilures sur le pavé sec lui procurait une sensation délicieuse. Il descendait la rue des Saint-Pères, s’arrêtait devant des magasins d’antiquités, regardait les vieilles étoffes, les bijoux, les dentelles, quelquefois entrait, marchandait, emportait pré-
cieusement son emplette, se représentant le plaisir de Suzanne, ses battements de mains, son élan de reconnaissance : « Comme elle m’aime, la chère petite, songeait-il en suivant les quais, où la brume dorée se levait par longs voiles de tulle, caressait l’eau, les monuments, les barques et les ponts, se déchirait aux branches des arbres, laissait humides les feuilles rouillées, comme elle m’aime! Elle ne m’en veut point d’avoir abandonné sa mère. Et d’emblée, sans secousse, elle a envahi mon cœur. Quelques mmutes avant je touchais le fond du désespoir, un désespoir d’autant plus irrémédiable qu’il était vague et sans matière. — Une dame, monsieur. — Suzanne Robert! — Je tressaille. Je sens sur mon épaule le doigt énigmatique de la destinée. Elle entre. — Bonjour, mon père. — Oh, cette voix grave et moelleuse, je l’aurai toujours dans les oreilles. Dissipées, les vaines angoisses ! Évanouie, la noire, la douloureuse étreinte sous laquelle j’expirais lentement. Je reprends le goût de la vie. Par un de ces prodiges qu’on lit dans les vieux contes, je retrouve ma jeunesse, apportée par ces jolies mains, versée par ce regard sans bornes. Les oiseaux chantent, le jour éclaire, la lampe a son charme, la force est toujours dans les livres et l’immense curiosité des choses m’envahit à nouveau ! »
Les bouquinistes ouvraient leurs boîtes. Il flânait,
causait avec eux. Ils le connaissaient et recherchaient sa généreuse clientèle : « Quoi de nouveau père Anselme ?
— Rien pour vous, monsieur, des bouquins rigolos. »
Et le vieux bonhomme, avec un rire de singe, palpait un petit volume, soigneusement relié, à tranches rouges.
« Montre donc. »
C’étaient les Amours de Phénice ; la voluptueuse imagination du dix-huitième siècle éclatait dans des vignettes audacieuses. Ce corps nu, souple et douillet, la jambe en avant, au milieu des étoffes à gros plis, ce bras rond tenant un miroir qu’éclaire la torche de l’amour, rappelèrent à Harlon Lucie Robert.
Il acheta l’ouvrage.
Les dégoûtantes besognes de l’hôpital le rebutaient ; il chargea son interne des autopsies. Mais il s’informa des fdles mères, nombreuses dans son service, et il lit remettre à chacune d’elles deux cents francs.
A midi et demi précis, Marie, Suzanne et François étaient à table dans la grande salle à
manger. On entendait le roulement de la voiture : « Monsieur gui rendre, » disait Fritz de son accent alsacien. Une minute après, Harlon attaquait les hors-d’œuvre voracement, car il mangeait avec gloutonnerie et buvait sec.
« Pas de nouvelles de Liaurance aujourd’hui? Le farceur nous néglige.
— Il viendra demain, mon vieux père, répondait François. Nous avons joliment joué, cousine et moi, ce matin. — Il ajouta vivement : — Et cet aprèsmidi nous faisons des courses tous les trois avec petite mère.
— C’est pour cela que vous êtes toute rouge, Suzanne. Cela vous va très bien. Oh, oh, je n’avais pas encore remarqué la nouvelle robe. Charmante et distinguée. Chaque matin une toilette différente, c’est parfait. Dansez, sautez, écus scientifiques ! — Il se versait un verre de bordeaux blanc. — Que vous êtes heureux, mes enfants, de passer dehors cette belle journée ! Je vous envie bassement.
— Donne-toi des vacances, répliqua Marie, toute triste de ce qu’il n’avait pas remarqué son corsage à elle qu’elle avait combiné selon ses goûts.
— Mais oui, accompagnez-nous, Guillaume, ajouta Suzanne. La rue de la Paix sera en rumeur et chez notre illustre modiste vous retrouverez la plupart de vos clientes ébahies.
— Impossible, hélas, impossible. — Harlon
secoua la tête. — Je suis un cheval dans les brancards et je ne vais pas où je veux. As-lu bien üavaille, François?
— Amedee m’a défendu de me fatiguer pendant . une semaine. Comme il est chargé de mon éducation, je lui obéis. Nous étudions la botanique.
J est très, très amusant. Il découpe ces petites fleurs avec une adresse ! Pendant ce temps-là je suis contre son épaule et les poils de sa barbe piquent et ça m a fait rêver que Suzanne me piquait la joué avec son épingle à chapeau. Tu ne ferais pas ca dis, Suzanne? 1 *
Non, mon chéri.
Alors embrasse-moi ; toi aussi, mérette. Toi aussi, papa. - Il gambadait autour de la table plein d une tendresse enjouée.
-Et qu’avez-vous vu d’intéressant à votre hôpital ce matin ? demanda Suzanne.
. pamTe diable d°nt une voiture avait
écrasé la cuisse. Il était pour la chirurgie. On l’a nar erreur amené en médecine. Afin d’éviter le trans-
ert’ mon collègue Labrousse est venu dans mon service...
- Labrousse qui a l'air d'une tomate gratinée? interrompit François.
— Oui, mais un bien brave homme. 11 a questionné le malheureux : « Voulez-vous que je vous coupe la jambe ? - Non, non, a répondu l’autre avec
effroi, et il s’est presque dressé sur son lit, les yeux agrandis par l’épouvante. — Alors vous préférez mourir ? — Si j’étais seul, certainement, monsieur le docteur. Mais j’ai des enfants. Eh bien, laissez-vous faire, mon ami. Je me charge de votre jambe de bois. Je vous la renouvellei ai et vous pourrez encore travailler. Dame, cest à lui, sa jambe, » a ajouté Labrousse en se tournant vers nous. Ç’a été rapide, je vous le raconte mal, mais cela brisait le cœur. »
Et Harlon regarda Suzanne. Elle dissimulait un sourire. D’une voix fausse elle soupira : « C’est affreux ! » Marie était toute pâle et François relusa des œufs à la neige, sa gourmandise préférée.
Peu à peu les consultations fatiguèrent le savant. Il eut l’esprit ailleurs. Ce fut avec ennui qu’il alla, sitôt après le repas, s’enfermer dans son cabinet. Déjà les salons étaient pleins de malades attendant leur tour. Les cartes s’empilaient sur le bureau. A chaque instant le groom en apportait une nouvelle. Harlon bougonnait : « Ne recevez plus personne. C’est déjà trop pour aujourdhui. Je n’aurai jamais le temps de les expédier tous. »
Ce fut une nouvelle période. Il se lassa de ses questionnaires psychologiques. A chaque instant il regardait sa pendule, se demandait : « Que fait
Suzanne? Est-elle rentrée? Est-elle au jardin1? » Il eût voulu l’avoir près de lui, lui faire pour la centième fois raconter son histoire, s’attendrir sur ses années de misère. Un point l’étonnait, l’éducation correcte de la jeune fille, son usage du monde, très singulier chez une petite pensionnaire de couvent provincial. II lui trouvait de l’esprit naturel des réparties amusantes, un sens aigu du pittoresque et une certaine ironie dont les origines lui échappaient. C’était à ces choses qu’il pensait pendant qu une grosse dame au visage pourpre lui montrait un mollet bariolé de varices en relief, ou qu’un névropathe aux traits ravagés lui expliquait soigneusement ses manies : « Si l’on me retirait mon laudanum, docteur, je préférerais me suicider. D’ailleurs, c’est vous qui me l’avez recommandé. Je suis allé deux fois à Balaruc... »
L’histoire continuait. Harlon faisait des signes d’assentiment, mais il n’écoutait point. Son esprit, qu’aiguisait une fièvre perpétuelle, l’entraînait vers d autres régions, sans plaies, sans rides et sans douleurs. « Que m’importe à moi la chevauchée du mal à travers ces corps condamnés? Ce qui m’exalte, c’est la chair intacte, l’universel frisson de vie que manifestent une jeune épaule, un cou si frais que 1 aube, des petites mains aux ongles roses. O sources profondes de la joie, plus violentes que celles delà peine! » Et, quand il allait à ces sources, il
voyait les yeux de Suzanne et une noble silhouette aux traits fins envahissait aussitôt son imagination. Or cette imagination célèbre par le monde entier, bruissante comme une armée en marche, apte à saisir les mystérieux rapports entre les effets et les causes, mais plutôt rationnelle et logique, devenait sensible chaque jour davantage, s’attachait aux nuances d’émotion. Gomme jamais auparavant Harlon goûtait la douceur d’un ciel pur, d’un geste vague, d’un vif regard. La nature physique et la nature morale se mêlaient en lui d’une manière obsédante, aboutissaient à une sorte de songe vécu, de suave bercement où quelqu’un murmurait le nom de Suzanne. Il le trouvait, ce nom, chanteur comme un oiseau, souple comme la souple créature dont la marche était un menuet, et tout mouvement une mélodie musclée. Ainsi l’être qu’il avait créé lui créait à son tour un monde neuf, conquérait ses fibres une à une, l’arrachait aux notions, aux sèches besognes du cerveau, le plongeait dans cet état de perpétuel tremblement passionné qui fait de l’homme un comédien tragique et sculpte un poète nerveux dans la dure matière d’un savant.
Et cependant Guillaume n’avait point d’inquiétude. Lui le scrupuleux, le bourrelé, le tourmenteur de sa propre conscience, lui l’observateur aigu de soi-même et des autres, qui suivait de la
source à l’embouchure une lésion, un vice ou une pensée, lui l’analyste imperturbable et le dialecticien sans défaut ne percevait point l’haleine infernale. Expert aux ruses de la philosophie, il attribuait sa crise au tournant de l’âge, la jugeait purement intellectuelle. Ou bien il se persuadait que Liaurance, déteignant sur lui, le métamorphosait en mystique : « Amédée, Amédée, je crois que je vais me convertir, s’écria-t-il un jour en riant.
— Ton heure n’est pas venue, répliqua le vieillard. Je crains que tu ne commences par te damner. »
Harlon resta gêné par cette réponse.
L’avertissement fut brusque et terrible. Un rêve mit l’imprudent en face de son désir et le souilla d’un étrange tableau. Il se leva trempé d’une sueur d’angoisse. Sa chambre lui parut décriée, son ame hideuse. L’heure était louche, une aube d’octobre d’un noir verdâtre. La pluie, comme un voleur, tâtonnait sur le gravier du jardin. Il ouvrit la fenêtre toute grande, respira largement l’atmosphère de feuilles mouillées. L’aigre cri d’un coq déchira le lointain : « J’en suis là, j’en suis là ! Moi le médecin, le guérisseur, je me suis laissé envahir et ma chair corrompue a parlé dans le silence nocturne. Voici la damnation que prédisait
Liaurance ! » Mais, comme il s’invectivait, sous son monologue hypocrite, il sentit éclos et déjà fort son immense amour pour Suzanne.
Jamais plus il n’oublierait cette circonstance livide, cette subite clairvoyance, la bousculade de sensations monstrueuses et confuses. L’angoisse et la volupté, telles que des ouvriers robustes, martelaient son âme en cadence et peuplaient la morne entre-lueur de tout le tumulte intime. « Pourquoi ce vacarme sur Paris? Quels lourds camions chargés de ferraille!... » Puis les fausses résolutions, la comédie du courage verbal : « Elle partira... aujourd’hui même. » Il avait prononcé, la phrase à haute voix. Les dernières syllabes le surprirent et, bien qu’il connût son mensonge, l’idée de la séparation le déchira, lui ouvrit une région enflammée. « La quitter, ne fût-ce qu’une semaine ! Ne plus deviner autour de moi les restes invisibles de sa présence! Ne plus deviner son approche ! Ne plus comparer sa figure réelle à l’image constante de ma pensée ! — Il éclata de rire. — Projet absurde! Elle est ici, à quelques mètres. Elle dort et son visage est fermé, replié comme une fleur sur son rêve... » Le monologue cessa devant ces mots : semblable au mien, qu’il n’osait prononcer, mais dont la forme le brûla. Aussitôt et sans transition il eut l’amer regret de sa jeunesse, plus vif que jamais, tel qu’une cou-
pure au niveau du cœur. Et de là, suivant la pente, il roula dans le gouffre humide du remords si pareil à l’aube pluvieuse.
Quelques heures plus tard, ce même matin, il se fit annoncer chez Suzanne. Son désordre dissipé, il jugeait ses terreurs ridicules et de cette fantasmagorie ne lui restait que le besoin impérieux de voir au plus tôt la jeune fille. Au milieu de la chambre joyeuse, étendue sur son canapé, devant un guéridon jaune, elle écoutait une lecture de François. Elle se leva, courut embrasser son père.
« Quelle bonne surprise ! Vous n’êtes donc pas allé à votre vilain hôpital? »
Il ne put répondre. Ce baiser, pourtant habituel, laissait sur sa joue une empreinte diabolique, le bouleversait à nouveau : « Jamais, jamais plus, aucune joie venant d’elle ne sera innocente ! »
« Papa, déclara François, Amédée m’a appris à réciter les vers. Écoute ça, c’est très drôle, ou plutôt non, ça n’est pas drôle, mais ça me touche comme de la musique :
Ariane, ma sœur, de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ! »
Et l’enfant, de sa voix grêle, répéta voluptueusement la strophe. « C’est de Racine, c’est de
Phèdre, ajouta-t-il avec fierté; mais ça n’a pas
l’air imprimé. On croirait que ça vient d’être dit.
— Ne vous en allez pas tout de suite, Guillaume, asseyez-vous un instant, implora gentiment Suzanne. Vos visites sont si rares et elles me font tant de plaisir. »
Elle paraissait tendre et languissante. Un peignoir soufre, harmonique à sa chambre et ruisselant de dentelles, faisait valoir son teint au repos, son ample chevelure rassemblée à la hâte.
« Je n’ai pas mes bandeaux, je suis un monstre. Marie me gronderait. L’avez-vous rencontrée, Marie ? Elle vient de sortir. Savait-elle que vous manqueriez l’hôpital ? Pourvu qu’elle n’ait pas l’idée de vous attendre... »
Il eût voulu s’enfuir, mais une main nerveuse le retint et il sentait courir sur lui le prestige des yeux vert et or.
« Inutile ! Je ne vous lâcherai pas. Vous avez mal dormi. Vous semblez fatigué.
— Oui, Suzanne, ma chère Suzanne, j’ai douloureusement dormi.
— Vous vous tuerez. C’est bien simple. Moi, je suis enchantée. Mes cauchemars disparaissent..., grâce à la drogue que vous m’avez donnée.
— Eh bien, François, tu ne continues pas? Je te
gêne?
— Certes, mon vieux père. Cette poésie-là me
fait souvent pleurer, et je ne veux pas devant toi.
— Mais tu veux bien pleurer devant Suzanne.
— Oh, s’attendrir avec elle! C’est une chose exquise. » Le petit homme s’approcha de sa « cousine », lui prit les doigts, y appliqua ses lèvres. Elle sourit, et Harlon trembla, car ce sourire était dévastateur. Fait d’orgueil et d’inconsciente férocité, il survivrait à tous les drames, brillerait audessus des cadavres, déplacerait les pires catastrophes vers une indifférence aimable. Dans les mêmes plis et sans rides, il serait le compagnon du vice, de toute débauche. Après un crime, il pourrait seul, cet odieux et tranquille sourire, rider l’eau du visage altier. En un éclair, avec une netteté sinistre, le savant vit à fond et jugea la nature intime de sa fille, à la fois pétrée et vibrante, tressée d’ombre et de frémissements, où luttaient le grandiose égoïsme paternel et la mollesse immorale de la mère. Or, à cette seconde, les regards se croisaient. Suzanne, ténébreusement, avait compris cette joute, et elle acceptait le défi...
Une fois la semaine, le mercredi, dans le grand salon de damas rouge, éclairé violemment par deux lustres de Venise, se réunissaient les élèves, les amis et les collègues de Ilarlon, les « apôtres de la matière », comme les appelait Amédée Liaurance,,que l’amour de la discussion rendait fidèle
à ces soirées. Guillaume disait : « ma ménagerie », et méprisait ce monde de flatteurs, de fantoches ou d’esclaves.
Les étudiants d’abord offraient des visages assez vagues et passifs. Admis au rude honneur de fréquenter les « maîtres », ils aidaient Marie et François à servir le thé et les petits fours, tremblaient au moindre mot, au moindre regard de ceux dont dépendait leur avenir et riaient bassement à toute plaisanterie. D’idée personnelle, sur quoi que ce fût, ils n’en portaient aucune, sachant le bagage dangereux. Soumis comme des filles, peureux comme des taupes et dressés comme des ours en foire, ils attendaient sans impatience la mort de ces vieillards qui laisseraient leurs fauteuils vides.
Ils marchaient lentement et tristement vers la tombe, les vieillards décorés et congestifs dont la Faculté était ennoblie. A leur tête, par l’âge et l’intelligence, s’avançait Édouard Belerry, naturaliste et philosophe, aux traits rudes et superbes, aux. mains poilues et démonstratives. Ses cheveux blancs, sa verve et sa démarche le rendaient bizarrement semblable à Liaurance, dont il était l’adversaire juré. Car Belerry représentait l’athéisme contemporain, farouche idole devant laquelle tous s’agenouillent, qui d’une main tient un sac d’or, de l’autre une effigie obscène, est assise sur un
trône de boue, a les pieds dans une mare sanglante. Les quatre lettres du mot Dieu affolaient Belerry, contractaient sa large figure, donnaient à sa parole des sons rauques et cuivrés. Contre l’idée de Dieu il déployait une ironie noire, tissée d’injures et de venin. Et Harlon affirmait qu’on eût pu, au festin du sabbat, à travers le brouillard puant, devant les viandes maudites, entre un bouc et une chèvre jaune, apercevoir sa face obstinée.
La génération postérieure de trente à quarante, d’un matérialisme aussi intraitable, avait plusieurs représentants.
Le chirurgien Bourade, forte corpulence et parler gras, était farci de bonne humeur. De fait, la vie se présentait joyeuse à son bistouri, et lestement, gaiement, toutes manches retroussées, il sabrait sans trêve les ovaires. Grandes dames ou pauvresses, malqdes ou non malades, brunes, blondes ou grises passaient par ses doigts habiles et carrés et lui laissaient leurs œufs d’or. « Je dépeuple et je m’enrichis, » telle eût pu être sa devise. A l’hôpital, il s’exerçait sur les malheureuses dont la fécondité est un fardeau. Sa clientèle privée bénéficiait de ce long usage et ses opérées l’adoraient, tant le vice leur semblait désormais facile. Ce méthodique abatage lui valait le surnom de fléau des ventres. Il en riait. Il colportait sa méthode à l’étranger, faisait des coupes lointaines,
encaissait des trente, des quarante, des cinquante mille francs, et riait et roulait ses robustes épaules. Riant, il l’apportait les sommes à sa maîtresse, hideuse et flétrie, dont il avait jadis palpé les entrailles. Riant, il racontait ses mémorables exploits, la bêtise des maris et la reconnaissance infinie des femmes. Son cabinet de consultation abritait de subtiles enquêtes, où le soupir se mêlait au cri, et cet hilare opérateur menait toute entreprise avec dextérité.
L’intermédiaire de Rourade, celui avec lequel il « dichotomisait », ce qui, dans l’argot chirurgical, signifie partager les bénéfices, le rabatteur de gibier riche était le médecin Laffroy. Chez Laffroy, l’imbécillité et la gredinerie luttaient avec des chances égales, tantôt éclairant et tantôt laissant morne son visage de paysan rusé. Mais, au contraire de Rourade, Laffroy avait le parler triste, l’œil pleurard et la voix sombre. Il ne quittait jamais le deuil dans lequel il plongeait sa clientèle, estimant que la gravité sied seule au praticien. Et l’on affirmait que, Juif honteux, il s’appelait réellement Kreuger.
Le dentiste Trudaine offrait Tunique particularité d’une physionomie ardente et broussailleuse qui faisait demander : « Quel est celui-là? » D’ailleurs, il ne parlait point et répandait une odeur fétide.
La politique de la démocratie brillait dans la personne très laïque de Méderbe, légiste et ministre. De l’esturgeon il possédait la mâchoire redoutable, l’œil atone et glauque, le mouvement souple et, comme l’esturgeon, il mangeait tout, honneurs et honoraires, avec une voracité rigide. Quand Méderbe se mettait en chasse, le fretin fuyait par les deux Chambres. Sa chair semblait froide et ferme, appliquée à un squelette robuste. Sa parole sans timbre avait un jet tiède et tenace et il raisonnait, ainsi que le Code, par petits articles séparés, habilement déduits les uns des autres. Son œil vitreux ne devenait pénétrant que lorsqu’il se fixait sur sa femme, Jeanne Méderbe.
Celle-ci, célèbre par ses aventures, ses toilettes et sa cruauté, jouissait d’une tête de clown aiguë et vicieuse surmontée d’un chignon jaune. Longue, féline, armée de regards insaisissables, d’une taille mince et de bras d’athlète, elle parcourait dangereusement la société, en quête de péril et de jouissance. Elle affectionnait les sentiments extrêmes, l’analyse de ces sentiments, les solutions tragiques, l’odeur du carnage, le rosbif, le champagne très sec, les muscles durs, le cheval, les deux sexes et tous les poisons. Elle détestait les lâches, les timides, les sincères et tout ce qui restreint la violence. Depuis une année elle était la
maîtresse de Harlon dont la complexité morale l’amusa. Mais leur récent voyage en Hollande avait fatigué l’un de l’autre les deux amants.
Du côté des artistes, moins nombreux, un peu dépaysés en ce milieu scientifique, se tenaient les peintres inséparables, GoldardelBaveule. Goldard, pareil à une punaise de bois, face hexagonale et plate, d’une rosserie illustre et d’une lascivité dégoûtante. Baveule, masque de poitrinaire, joues creuses et barbe noire, truqueur, hypocrite et poltron. Le premier peignait des femmes du monde dans des postures d’épileptiques, le second les peignait toutes nues par manière de chantage, ou encore les gravait à l’eau-forte, volait les marchands sur le nombre des épreuves, exploitait l’engouement étranger, et ce que l’on appelait son « adresse de patte » s’exerçait surtout dans la poche d’autrui. Tous deux semblaient tremper leurs langues dans les matières les plus immondes, tant leurs propos étaient pestilentiels, et maintes retentissantes corrections n’avaient pu les décourager. Au reste, ils se déchiraient mutuellement et, par gentillesse, Baveule en l’absence de Goldard appelait Goldard la Charogne, cependant qu’en l’absence de Baveule Goldard célébrait sa diarrhée perpétuelle, ses sueurs âcres intolérables dès le printemps, lorsqu’il fallait peindre à ses côtés.
Beau d’une beauté fade et classique, le musi-
cien Charles Larreve faisait exception parmi ces animaux de proie. Il s’occupait surtout de sa fine barbe blonde, de ses cheveux qu’il avait naturellement bouclés, de ses gestes et de ses regards dont il combinait la langueur timide. L’amour rentrant dans sa profession, il s’éprit aussitôt de buzanne, subit docilement les moqueries de la jeune fille et, lorsqu’il s’asseyait au piano, tourna vers elle ses jolis yeux.
Guillaume était l’âme de ces réunions. Assis dans un large fauteuil moyen âge ou arpentant la pièce à grands pas, il lançait la causerie vers les hauts problèmes, interpellait vivement ses auditeurs, les ramenait à ses théories, et son geste soulignait sa pensée, et son regard augmentait son geste, et son imagination frénétique déformait le réel, inventait mille anecdotes attendrissantes ou bizarres que relevait toujours un grain de cruauté. La présence de Suzanne exaltait son éloquence. Il lui suffisait de la voir, telle qu’une fleur, fraîche et parfumée, ses admirables bras sortant d’un corsage rose, attentive à la discussion, émue par un mot profond ou pittoresque, il lui suffisait de respirer l’odeur subtile qui émanait d’elle, de sa chair ambrée, pour qu’aussitôt la puissance verbale se dressât dans son altier cerveau, sonore d’épithètes et d images, lourde et somptueuse :
« Certes, mes amis, ce dégoût de la science est
pour moi une phase pénible. L’autre matin, à l’hôpital, Labrousse me montrait un rein, une lésion nouvelle, une cochonnerie quelconque. J’avais envie de lui crier : « Qu’est-ce que ça me fiche, votre rein, notre rein, ce rein? Y ferons-nous quelque chose? Y fera-t-on jamais rien? Comment, malheureux, le soleil brille au dehors et nous sommes là, courbés sur un cadavre. L’air embaume et nous empestons! »
Il y eut des rires. Harlon continua : « Labrousse ne m’eût pas compris. C’est un bœuf attelé et qui suit le sillon. Moi aussi, je marche droit, mais au prix de quelles souffrances! Et, quand je regarde ma nature, je découvre au fond d’elle une vraie furie de changements...
— Tu m’inquiètes, dit Marie avec une douceur souriante.
— Chère femme. Il s’agit de changements intellectuels. Jeune, j’adorais la musique. Elle prêtait une figure à chacun de mes nerfs, une forme à mes pensées obscures. Aujourd’hui j’aime encore son mystère, mais je ne frissonne plus en l’écoutant. Et le frisson est le seul dieu que je reconnaisse!
— Excellent ! rugit Belerry.
— Absurde! riposta Liaurance.
— Excellent ou absurde, véridique surtout. Ensuite, la peinture me séduisit. J admirai les drames tranquilles d'une physionomie où luttent
la race et le sentiment, les hasards d’une étoffe de satin à gros plis rigides, d’un fleuve ou d’un visage flétri. J’admirai le miracle de la couleur, le vert, le jaune, le bleu, tels que des personnages, groupés pour certaines impressions, plus expressifs aux doigts des grands peintres que les pantins mus par les tragiques. Je me baignai dans les paysages et j’etreigms les héroïnes de brocart, les héros que blesse leur cuirasse, les infants appuyés sur un chien. Ornes fertiles rêveries du Louvre! Le long des galeries où rôdent des vagabonds, étincelants, immortels, ils régnent, les chefs-d’œuvre du Titien’ de Rembrandt, de Vermeer de Delft. Villes chaudes au crépuscule, maisons roses ou violacées, canaux d’une moire bougeuse, vierges humides du bain, de volupté tendre et de larmes, philosophes dans leurs celliers roux, jeux de l’or et de la pénombre,
— l’orateur se frappait le front, — j’ai tout gardé’
là, en bonne place, et je mourrai courbé sur mes lingots, »
Ici, Harlon observa Suzanne, savoura la joie de ses yeux clairs où chaque beauté avait son reflet.
« Maintenant, c’est la vie elle-même qui m’obsede, mère des arts, trésor sans fond, — il désignait une tapisserie de chasse et de verdure merveilleusement frappée par la lumière des lustres,
— la vie où sont tissés ensemble les êtres et les choses, les rêves et les désirs, les tortures, les
ivresses, dont la trame infatigable se détruit et se renouvelle selon le rouet de notre cœur. Il est de rares moments où je suis surchargé de vie. Mille tableaux m’assaillentàla fois. Ah, s’ils se doutaient, mes malades, des fantasmagories où ils me plongent. Je suis eux-mêmes et je souffre avec eux. Je suis le cardiaque au souffle court, rendu timide par son halètement, que traversent des douleurs soudaines et que la terreur fige dans un geste, le regard agrandi, un immense tocsin rythmant sa destinée. Je suis le poitrinaire que brûle une toux sèche, dont les doigts s’effilent, la voix se parcheminé, les tempes se creusent et le poil augmente. Il est gonflé d’aspirations troubles et la mort entre en lui par la mielleuse porte de l’espoir et du rêve. Je suis le nerveux aux idées étranges, aux gestes brusques, que son cerveau dévore en l’exaspérant, attaché à sa moelle par des liens de braise. Or ces métamorphoses m’épuisent et me trahissent. Je sors brisé'de tous ces costumes, j’aspire à la vie simple et normale, la vie ombragée, la vie laiteuse.
« Dieu, que ne suis-je assis à V ombre des forêts! déclama la voix de François. Fin, grêle et pâle, appuyé au fauteuil de Suzanne, il suivait passionnément l’improvisation paternelle.
— J’y suis à l’ombre des forêts. — Liaurance à son tour prenait la parole, et sa grande taille, sa barbe blanche, son air inspiré haussaient singu-
lièrement son discours. — J’ai la vie simple, la vie laiteuse. Tout, tumulte s’est apaisé en moi par la force du cri solennel poussé jadis sur le Golgotha.
! Tes transformations, Guillaume, sont les filles dangereuses de l’inquiétude et tu connais bien le remède...
— Je le connais aussi, votre remède! C’est sans doute le poison catholique. — Belerry poussa une sorte de hennissement. — Abêtissez-vous, abêtissons-nous, croule la science impie, meurent les savants chercheurs du vrai et contempteurs de la foi sainte. Monsieur Liaurance, regardez un homme, Édouard Belerry, soixante-quatre ans, votre âge, des milliers de blasphèmes et aucun remords, beaucoup de désillusions, mais nul regret d’aucune croyance, un homme satisfait de sa faiblesse humaine, certain qu’il n’y a rien derrière la porte. A tout considérer, je préfère le diable; c’est un expérimentateur. Il se sert du feu et il court le monde. La molle fainéantise de votre Dieu m’irrite et me dégoûte. Debout, paresseux! On t’injurie là sous tes pieds, ces pieds cloués dont, depuis plus de dix-huit siècles, tu opprimes le jobard bipède... »
Le tumulte d’une marche hongroise interrompit l’inévitable querelle. Jeanne Méderbe, excellente musicienne, apaisait ainsi les combattants. Ses doigts osseux frappaient vigoureusement les notes et ses bras se gonflaient à mesure, cependant
que, le buste tendu, ses minces lèvres entr’ouvertes sur ses dents d’une blancheur implacable, elle suivait quelque rêve intérieur. Charles Larrève lui tournait les pages. Alentour, les « apôtres de la matière » avaient pris des poses artificielles, Bourade souriant et lissant sa moustache, Laffroy, Goldard et Baveule d’une immobilité funèbre, Trudaine enfin cherchant une attitude pour son physique de dentiste génial.
Auprès de l’énigmatique et glacial Méderbe, Marie Harlon se tenait résignée. La musique avivait sa mélancolie. Elle sentait à deux pas d’elle l’active sympathie de Liaurance. François s’était rapproché du piano. Ramassé sur lui-même, en extase, il rapportait à sa cousine l’héroïsme du rythme guerrier. Le courage et le dévouement se fondaient pour lui en amour. Dans les mains roses de la charmeuse, au son des tambours et des trompettes, il eût jeté avec plaisir sa petite vie exaspérée et l’idée d’un tel sacrifice emplissait ses beaux yeux de larmes.
Guillaume chassait une pensée infâme. Mais, comme il s’apprêtait à la haïr, elle lui revint, ardente et batailleuse, telle l’âme en furie des Hongrois. Il écoutait un redoutable travail s’accomplir au fond de sa conscience, régions ténébreuses, de feu et de glace, où il n’était jamais descendu. Une multitude de sensations très délicates, très nuan-
cées, quelques-unes fulgurantes, tourbillonnaient autour de son angoisse et il sentait, par un instinct sûr, les puissances intimes de Suzanne d’accord avec les siennes, en marche vers le même destin, du même pas, de la même allure. Tournant la tête, il aperçut un regard singulier de la jeune fille, un regard qui rencontrait le sien et qu’il lut aisément, bien que complexe et poudré d’or. Pour la seconde fois en quelques jours ce mystérieux échange s’accomplit...
Plus Harlon voulait se détacher de sa fille, plus il se rapprochait d’elle. Une énergie inverse à ses résolutions prenait naissance au sein de son bouillonnant organisme. Par terreur il cessa de s’analyser, se laissa rouler sur la pente. Pendant quelques jours il devina que croissait en lui un sentiment nouveau, à goût double, amer et doux, ainsi qu’une plaie sur un homme joyeux. La plaie s’agrandissant, la joie augmentait, et les idées de blessure mêlées aux idées bienheureuses rendaient le savant accessible à tout. Le ciel, les feuilles, les paroles, les visages acquéraient des significations neuves, faisaient partie d’une sorte de symbolisme par lequel il était associé aux nuages, aux nervures, aux accents, aux rides, à ce qui bouge, pâtit et gémit. La vue de François, de Liaurance et de Marie lui devint pénible. Ses élèves
surtout l’irritèrent. Or, une nuit qu’il réfléchissait à ces choses, le mot jalousie lui apparut en lettres flamboyantes. Jaloux de quoi? De ses suppositions. Traversé par des glaives qu’il forgeait à grand’peine, si tranchants, si affilés qu’ils ne laissaient pas une maille intacte.
Comme pour accentuer le parallélisme, Suzanne lui fit vers cette époque l’aveu d’une de ses faiblesses. Ils se promenaient tous deux au jour tombant, dans le jardin aux allées droites, aux pelouses régulières, aux arbres dénudés, majestueux, qu’envahissait la mélancolie. Il se sentait élégant et robuste. Elle rentrait de course, pâle d’une pâleur extraordinaire sous un grand chapeau à plumes noires. Elle murmura :
« J’ai quitté Marie aux boulevards. C’est la dernière fois que je reviens seule à cette heure-ci.
— Pourquoi, chère Suzanne? Quelle aventure?...
— Non, rien. — Elle eutune moue exquise. — J’ai peu de succès dehors. Non,.., c’est la solitude qui m’attriste, m’épouvante, me rendrait folle. »
Elle s’arrêta, droite et songeuse, sa fine tête blême inclinée vers le sable qu’elle grattait du bout de son parapluie.
« Lorsque je suis seule..., déjà au couvent..., c’est difficile à comprendre, mais vous comprenez tout..., il me vient de vilaines idées, des idées... extravagantes... »
Elle mit sur ces dernières syllabes son accent le plus grave et Guillaume avait remarqué qu’elle prenait ce ton-là pour parler d’elle-même. Il joua la surprise :
« Extravagantes, ma chère? Vous m’intriguez.
Ah, oui... Je ne m’expliquerai pas davantage. D’ailleurs vous devinez à merveille... Si..., si..., je pense vos pensées bien souvent... Comment dire cela?... Je vous habite. »
Ils évitaient de se regarder. Elle continua d’une voix brève,, presque imperceptible et contractée.
« Je voudrais être plus fréquemment près de vous, que vous vous occupiez de moi davantage. Je ne sais rien. Je suis ignorante. Je voudrais apprendre, m’élever vers vous. Votre intelligence nous sépare. Je voudrais briser la barrière. Je dois être intelligente. Mais il faut qu’on se penche vers moi. Souvent je souffre de ne pouvoir m’exprimer. Je suis comme François. Mes idées me brûlent... Il y en a de mesquines, d’enfantines. Mais il en est d’autres, sérieuses, lentes, robustes, qui émanent du fond de mon être, m’étreignent, me roulent comme des vagues...
— Suzanne, je m’occuperai de vous. »
Il commença dès le lendemain. Ce tendre reproche l’avait bouleversé. II résolut de consacrer
chaque semaine quelques heures à ses « devoirs ».
Il précipitait sa consultation, expédiait ses malades
et, libre enfin, montait dans la chambre aux
meubles clairs. François se tenait amoureusement
assis près de Suzanne, qui caressait ses boucles
blondes.
« Marie n’est pas là? »
Ainsi débutait Guillaume par une petite hypocrisie.
« Maman fait des visites, répondait l’enfant. Que nous apportes-tu aujourd’hui, professeur?
Du Chateaubriand, du Lamartine, du Flaubert. »
Il savait la jeune fille accessible surtout aux magnificences du style, aux mots drapés, aux périodes pompeuses. Les métaphores l’enivraient, ainsi que celte course hardie des grands écrivains à travers les grottes du langage qu’éclairent brusquement leurs flambeaux. Alors elle se penchait en avant, la tête dans ses mains, les coudes sur les genoux et le lecteur passionné voyait ses yeux changer de reflets suivant les hasards du verbe, tantôt étincelants, tantôt sombres et froids, et trahissant leur âme mobile. Parfois elle saisissait le poignet de François attentif, le serrait d’une nerveuse allégresse. Elle détestait la verbosité : les longues descriptions la fatiguaient vite, ainsi que les pages d’une émotion simple, et jusque dans la
littérature elle portait l’amour des splendeurs troubles et des lueurs confuses.
Harlon, s’interrompant, lui posait une question : elle répondait d’une manière si juste qu’il en demeurait émerveillé, si conforme au tour d’esprit de l’auteur qu’elle prolongeait jusqu’à sa cadence.
« Ne trouvez-vous pas, Guillaume, que la prose vaut mieux que les vers? Moins factice, tout aussi solennelle, elle s adapte aux idées comme un vêtement humide.
Suzanne, les hauts esprits possèdent un rythme intérieur qui défie la mesure prosodique et donne à leurs périodes l’ample balancement de la marée. Je me rappelle à Saint-Malo, devant la tombe de Chateaubriand, que l’océan environne et caresse, avoir longtemps pensé à ces choses. Sous un ciel de lait et de brume, tandis qu’une cloche sonnait au loin, je compris l’harmonie universelle. »
Il cherchait des termes violents et capables de la pénétrer et il les sentait toucher son cœur. François ajouta :
« Il y a des moments où l’on croirait que tout danse autour de nous. C’est lorsqu’on est très heureux. Et, quand on est malheureux, cela paraît sec et immobile. »
Elle restait méditative, les regards perdus, chauffée par ces deux amours, l’un naïf, l’autre
criminel, comme par la tiédeur du soleil d’automne, envahie d’un orgueil immense, désireuse d’espace, de changement et de volupté.
Quelquefois la causerie devenait philosophique. Elle se plaisait à ces termes vagues, fuyants profils d'idées qu’elle comprenait à demi, mais dontla fumée lui semblait grisante : « Cela me fait comme de la musique. » Et, tandis que Guillaume s’efforçait de rendre telle théorie compréhensible, elle continuait sa rêverie propre, bercée par les mots sans couleurs et les raisonnements sans images.
Son extraordinaire entêtement le frappa. Lorsqu’elle se butait, elle serait morte aux pieds de son erreur. Il s’en plaignit hypocritement près de Marie, qui l’excusait : « La pauvre petite n’a guère eu d’éducation. Ses dons furent innés. C’est à nous à la former, à l’assouplir. Je suis heureuse que tu la comprennes. Je t’assure qu’elle n’est point banale et que certaines de ses réflexions me stupéfient; j’y retrouve la précocité de François. »
Ce qui étonna aussi le savant, ce fut la faculté du mensonge. Suzanne savait prodigieusement feindre, sans profit, sans but, d’un air candide. Elle affirmait connaître un auteur dont, elle n’âvait jamais lu une ligne. Elle niait avoir donné un ordre aux domestiques, être sortie, rentrée à l’heure
exacte. Elle inventait pour ses moindres actions des prétextes extraordinaires, s’embrouillait peu dans ses récits contradictoires, ses affirmations fausses. Il avait été convenu qu’elle se promènerait le plus rarement possible seule dans Paris et, quand Marie était occupée, Rose lui servait de chaperon. Bientôt elle l’essoufflait par sa marche rapide : «Ah, oh, mademoiselle,jenepeux pas vous suivre. C’est trop vite pour moi. » La grosse servante se désespérait et voyait sa souple maîtresse disparaître au milieu de la foule. Elle revenait seule et bougonnante à la maison. L’optimiste Fritz la consolait: « Vaut bas vous tésoler. Rose. Matemoiselle marche pien. Elle marche très pien. Elle a des très ponnes chambes. Vous, vous etes un peu plus crosse, mais vous marchez très pien aussi. C’est rien qu’ça, c’est rien, che sais, che sais. »
Suzanne cependant allait droit devant elle. Le coudoiement de tous ces inconnus, le fracas des voitures, les maisons, les quais, les jardins la plongeaient dans une extase trépidante. Elle croyait courir à travers sa destinée, tristesses, joies et dangers, tentations et plaisirs illicites. Dans sa tête défilaient des images lointaines et presque effacées, paysages tourangeaux, physionomies de bonnes sœurs, gestes de sa mère, rêveries de la petite enfance, espoirs de luxe et de richesse aujourd’hui réalisés, le mot « amour » avant le sens, quand elle
l’entendait prononcer à mi-voix, lui prêtant une auréole obscure, le mot amour après le sens, tel qu’il lui apparaissait aujourd’hui. Elle murmurait :
« François, Guillaume, » et ces deux noms la faisaient sourire de sa manière énigmatique. Tout en elle pourtant était calme et douceur. Mais il lui semblait que la tendresse normale, celle de ces ouvriers, de ces bourgeois, de ces naïfs qui la frôlaient ne suffirait point à son vaste cœur, à son cœur avide, à son cœur palpitant et neuf . ® Qui donc me satisfera? A qui livrerai-je ma force et mon ardeur? Dans les bras de qui reposerai-je moite et brisée, peut-être pleurante? » Quand elle se parlait à elle-même, elle employait des termes crus et bizarres, fouettait ainsi son désir. Elle préludait à des tableaux plus précis qui l’effrayaient, la laissaient meurtrie et morose. Et son orgueil écartait toujours les prétendants : « M. Charles Larrëve, un étudiant quelconque, moi, moi, c’est impossible. Comme je le haïrais le lendemain ! » Elle percevait des cris, des sifflets sur la Seine, des appels, des grincements d’essieux. Des passants s approchaient d’elle. Leur sottise ne l’émouvait pas : « Mon glorieux père, mon père si beau ne voudra point me donner... jamais. 11 ne saurait se passer de moi. Je suis sa chair, je suis son sang. Marie, il ne l’aime point. Comme il me regarde! » Ses oreilles bourdonnaient, elle savourait le goût de la brume, la légè-
reté de l’air et sa légèreté propre, l’idée qu’elle était belle, adorée, enviée, qu’on pourrait se tuer pour elle. Elle imaginait la scène, le cadavre, son désespoir et son remords. Or la figure de Guillaume, fine et perspicace, dominait toujours ces tableaux, leur ajoutait un relief étrange, des nuances défendues... Elle avait entendu Liaurance, parlant d’elle avec Marie, s’écrier : « Cette fille a quelque chose de maudit, je vous le jure, quelque chose de maudit. » — « Comme il appuyait sur ce mot ! Il avait peut-être raison, le vieux, prophète. Puis, quand les gens vous croient perverse, n’a-t-on pas envie d’être perverse, quand ils vous croient hypocrite, d’être hypocrite, quand ils vous croient brave, d’être brave? »
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« Suzanne, pourquoi mentez-vous? » Guillaume avait l’air triste, debout près d’elle et feuilletant d’une main distraite une revue de médecine. Elle répondit avec une feinte candeur: « Je mens parce que c’est dans ma nature. Sans le mensonge, le monde serait fade. On excite les enfants à vivre avec des contes et j’ai toujours pensé qu’il faudrait engourdir les mourants par de belles histoires. Pas déplaisir hors du mensonge.
Liaurance est d’une sincérité absolue et il trouve l’existence joyeuse.
— Le mensonge religieux est le plus doux de tous. Les sœurs au couvent avaient sur la figure ce repos que donne une confiance absurde. Je m’imaginais leur stupeur après la mort : un corridor obscur et un vent froid. Elles s’étonnaient : Eh bien, le paradis ? Où donc les anges ? Et les trompettes ? Puis elles se dupaient par cette explication : le purgatoire. Mais voici que je mens encore, car j’invente... Guillaume, je suis heureuse quand je trompe. Toute petite, j’adorais les déguisements et les costumes. C’est pour cela que j’imite si bien les intonations, les gestes, les attitudes. Je me glisse dans les êtres à volonté. »
Assis devant sa table, dans un coin de son immense cabinet de travail, Harlon rêvait. Il voyait deux yeux verts, une main charmante, un petit pied nerveux. 11 entendait une voix musicale, tout à coup grave et pénétrante. Fritz entra :
« C’est Mme Méderbe.
— Tu as dit que j’y étais?
— - Ah, pien sûr. Che sais. Che sais. Cette tamelà, elle tevine très pien.
— Que le diable t’emporte... »
« Je vous dérange, cher ami? » Jeanne Méderbe paraissait fatiguée, moins audacieuse qu’à l’ordinaire, tout élégante et mince dans un fourreau de
satin noir. Elle s’assit, soupira, bâilla, étira ses bras souples, regarda le savant avec mélancolie : « Si, je vois bien, je vous dérange. » Ses yeux rapides et cernés firent le tour de la pièce, des. bibliothèques, des galeries. Elle ajouta plus bas : « Je te dérange. » Elle secoua la tête, une petite broche de perle étincela. « J’avais besoin de te parler. De toi d’abord. Tu es amoureux... » Guillaume sourit.
«... Oh, cela m’est égal. Mauvaise inspiration, le voyage en Hollande. Ma peau te plaisait, mais mon caractère... brrr... tu en grelottais. Avoue, va. D’ailleurs, toi-même, tu m’as lassée... Quel despote !... » Il restait muet. Elle fixa le jardin : « Lugubre jour! Novembre s’annonce par un cliquetis de branches. Confidences mornes... »
Il y eut encore un silence. Elle reprit : « Donc lu es amoureux. Ta cousine le tient. Je comprends cela. Chair exquise, naïveté dangereuse, des reins de caoutchouc et des cheveux, une toison à rêver dessus qu’on est en mer. »
11 haussa les épaulés i « Parlons d’autre chose, si... vous voulez... »
Elle ricana : « Tu as peur que je ne te la vole. Elle me tente comme un fruit, cette Suzanne. Je te félicite. Tu trouveras là tous les parfums de la femme. Tu es si expert. »
Une violente jalousie sensuelle mordit à ces mots
le cœur deHarlon. Elle s’en aperçut et insista : «Ta es vigoureux. Mais hâte-toi. Sa taille, son geste, ses yeux, tout crie la passion. Profite du courant, sans cela il entraînerait n’importe quel Larrève... et ce serait dommage... Tu voudrais me mordre... Nous ne sommes plus à Amsterdam... Cette nuit, tu te rappelles nos craquements, nos grincements!... » Elle changea de visage, eut un air de dégoût : « J’ai dégringolé tout de même. De Guillaume Harlon, roi de la médecine, en Bourade, l’arracheur d’ovaires. On prend ce qu’on trouve... Il me brutalise. Il pue l’iodoforme, le phénol... C’est un buffle... Je crois que je le planterai là sur une paire de soufflets. Et soigné..., un porc qui se vaporise... Mon bavardage t’assomme... J’arrive au principal. Je souffre atrocement de l’estomac. L’autre jour, devant mon piano, je me tordais de crampes. »
Avec une froideur professionnelle, le médecin interrogeait : « Où exactement ? » Elle répéta par moquerie : « Où exactement?... Je vais te montrer; c’est plus simple. Ça t’embête, hein? Un dernier service. Je ne suppose pas que Méderbe s’amuse à m’empoisonner..., néanmoins, depuis quelque temps, il a un air si bizarre. Tu sais que je suis brave ; il m’impressionne. Farouche sous sa mine froide. Sises collègues savaient ce que je sais... Capable de tout... Un requin... Tiens, c’est là,.
Non, un peu plus haut... Une barre de feu après les repas. »
Tout en parlant, elle avait enlevé son corsage, son corset, une chemisette de fine batiste, et son impudique prestesse la laissait le torse nu, renversée dans le fauteuil, caressant sa poitrine maigre, ses bras musculeux, sa chair glissante et jaune avec un rire navré: « Ça ne vaut pas la belle cousine, hein, Guillaume? »
Il la palpait méthodiquement, gêné par mille souvenirs, désireux de maintenir l’entretien dans des bornes médicales. Elle jeta un cri, sa face vicieuse exprima l’angoisse.
Il réfléchissait : « Rien d’apparent. C’est incompréhensible...Rhabillez-vous, buvez du lait. Surtout pas de morphine. Plus, une courte prescription. »
Elle se vêtit avec lenteur, sans le quitter des yeux, tandis qu’il écrivait, pinçant les lèvres, le regard méchant. Quand il eut achevé, elle plia l’ordonnance, s’inclina d’une manière cérémonieuse : « Merci, mon cher docteur. Vous êtes d’une courtoisie, d’une convenance, d’une délicatesse admirables. En échange, un conseil : observezvous le mercredi soir. Votre tenue est un aveu, et quand, vos affaires en train, vous aurez besoin d’une corruptrice, soit comme aiguillon, soit comme abandon, soit comme échange, un simple signe et je suis à vos ordres. Adieu. » Elle sortit
d’un pas rapide, laissant une odeur de musc et de -cruauté.
« Comment cette causerie avec Jeanne Méderbe m’a-t-elle ainsi tenaillé... Sauvage et sotte... Charles Larrève... Une corruptrice... J’y prendrai garde... La scélérate emploie des mots brûlants. » Ainsi monologuait Harlon, attendant après déjeuner que Suzanne fût prête. Il s’était donné congé pour la promener dans Paris. Marie enrhumée gardait la chambre. François passait trois ou quatre jours auprès de Liaurance, à Arbonne.
Elle parut, fière et rayonnante, dans une modeste toilette sombre : « C’est la robe de mon arrivée. La reconnaissez-vous?... Oue je suis heureuse de sortir avec le grand homme !»
Par le ciel tempétueux et changeant couraient de gros nuages livides.
« Le triste hiver nous guette. Ce sera beau, le jardin couvert de neige... » Elle se serrait frileusement contre lui. Il se trouvait transporté à une vingtaine d’années en arrière, robuste et libre, chargé de gloire future, gonflé de passions et de rêves. Ce bras si souple sous le sien lui paraissait réviviscent, et tout l’homme qu’il était alors se
reformait en lui peu à peu, métamorphose bientôt mélancolique. Comme il songeait à Lucie Robert, Suzanne fut prise d’une quinte de toux sèche. Il s’effraya. « C’est nerveux, c’est nerveux, » répétat-elle, et leurs terreurs se rejoignirent : « Ce serait triste, n’est-ce pas, Guillaume, si je devenais poitrinaire comme maman? »
Dans leur lête-à-tête se glissa une torpeur silencieuse. Ils subissaient l’univers autour d’eux. Après le boulevard Saint-Germain, la Seine, froide et ridée, leur parla du cours rapide des heures, puis le jardin des Tuileries où tourbillonnaient les feuilles mortes précisa des images sinistres qui harcelèrent leurs imaginations. Rapides et rouges, innombrables, bruissantes, elles se poursuivaient par les allées avec un chuchotement tragique et leur multitude éphémère simulait un troupeau en déroute.
« Comme elles se hâtent! » soupira Suzanne.
Sa jolie figure avait une expression inquiète.
II répondit : « Elles émigrent vers les hautes terrasses pour s’y décomposer dans une boue noire à odeur d’éther. » Le bras de la jeune fille frissonnait. La même onde de volupté les envahit devant ces tombeaux de la nature, grands ouverts, d’où sortaient des voix douloureuses : « Jouissez, sans honte et sans crainte ! Elle est si courte, l’heure du bourgeon, de la sève et de la racine.
Jouissez, malgré les lois et les défenses. A peine les chairs ont-elles fleuri que déjà le vent les entraîne... »
La rue de la Paix, somptueuse et animée, rompit cet impur sortilège. A chaque bijoutier, à chaque vitrine, Suzanne admirait les rubis en gouttelettes sanglantes, les perles qui tremblent au bout d’un fil et dont le reflet vacille, les diamants montés sur du fer, les fauves topazes, les émeraudes aux flots changeants. 11 épiait ses regards conformes aux pierreries, enflammés de désir, enchâssés dans de la fièvre, où erraient les passions humaines. Il essaya de la tenter : « Ce bracelet, voulez-vous ? Là immédiatement vous l’emportez et le plaisir est double. »
Elle riait, secouait vite la tête : « Vous êtes fou. Ce serait ruineux. » Son doigt charmant désignait un collier : « Quelle femme ne serait point gracieuse armée d’une telle parure? Sauvons-nous. J’ai peur de moi... et de mon père. »
Ce mot de père déplut. Elle l’employait trop souvent ; chaque fois il voyait un abîme.
Ils descendirent les boulevards, lui plutôt grave, elle bavarde et enjouée, s’amusant des annonces, des encombrements de voitures, des badauds, sautillant d’un sujet à un autre avec une rapidité extraordinaire. « Que c’est bon de marcher! A Tours, nous faisions de grandes promenades. Oh,
ce bicycliste, j’ai cru qu’on l’écrasait! Que de livres b Mon cher professeur, je vous estime de passer vos jours au milieu des livres. Moi, j’aimerais être fleuriste ou marchande d’oiseaux. Il y a un merle en ce moment dans le parc, le tapageur!... Je l’embrasserais lorsqu’il me réveille. Au fait, Guillaume, où allons-nous ? »
Ils se trouvaient en face de la porte Saint-Martin. Le boulevard changeait de caractère. L’oisif cédait au travailleur, la peine affinait les figures et celte lente évolution de la richesse vers le besoin, telle que la décadence d’une famille, augmentait jusqu’au faubourg du Temple où ils s’engagèrent.
« C’est extraordinaire, murmura Suzanne. Je remonte vers ma jeunesse. Que nous avons été tristes ici, toutes les deux..., mère et moi... »
A cette heure, la population était rare. Les retardataires du déjeuner passaient avec leurs outils et quelques-uns déjà zigzaguaient en chantant. Des petits rentiers à mines défaites égayaient la flânerie des boutiquières et la plupart des chiens couraient sur trois pattes, la quatrième restée aux mains d’une féroce marmaille dont les ébats emplissaient la rue.
« Guillaume, vous avez deviné mon désir. Comme tout cela me rappelle des heures !... »
Elle regardait à droite et à gauche les maisons, les devantures, l’amorce des étroits passages et il
admirait dans ses yeux limpides la floraison du souvenir.
Une charcuterie la frappa. Elle se rappelait y être entrée souvent : « La brave femme nous faisait crédit. Elle doit être morte. C’est vieux, tout cela. Dix ans... »
Enfin ils s’arrêtèrent devant une de ces cités d’ouvriers où le besoin fourmille sous toutes ses formes. « C’était là..., je m’y retrouve, » gémitelle. Dans la cour carrée qu’entouraient d’énormes bâtiments criblés de fenêtres, dans la cour d’épluchures, de chats et de vermine, un chanteur à face canaille, coiffé d’un haut de forme sans poils, célébrait les gazelles, les gondoles et la détresse des Alsaciens. Mais ses roulades bouleversèrent Harlon, car des larmes mouillaient les cils soyeux de Suzanne. Elle songeait aux temps enfuis, au gâchis des tendresses. 11 lui prit les mains, étreignit les petits doigts brûlants. Par ce frêle contact une débandade obscure de sensations, pareilles aux feuilles rouillées, se pressèrent le long de leurs âmes. Si mêlées, si lointaines elles se rejoignaient en désir et, dans son cœur troublé, le savant entendit comme une voix qui lui ordonnait la chose impossible:
Fatigués d’une si vive contrainte, ils suivirent en silence des rues vastes, glacées et mornes qui les menèrent aux Buttes-Chaumont. Le parc rocail-
leux, que dévastait l’automne, les accueillit par les pires conseils. Plus encore qu’aux Tuileries, les arbres auxquels ne restait que le geste, les pelouses flétries, la trace confuse des joies de l’été, proclamaient la force de l'amour, la sottise des lois morales. Ils contemplèrent Paris, étendu devant eux, dont la fumée s’accouplait aux nuages, et qui, sans bruit, tissait la fièvre et la débauche, broyait le pain, le fer et l’or, minute de maisons parmi les siècles, tente de pierres et d’os gardée par la luxure.
« Les paysdu soleil! ditSuzannecommeenrêve...
— Voulez-vous que nous y allions?... Heureux et seuls... »
Il frémit de la tête aux pieds, tendit le bras vers la ville immense :
«... Loin de ceci, loin des ciels bas et ternes, loin de ce qui dégrade. . . »
Elle ne répondait point, mais son maléficieux sourire...
« Et votre femme, et votre travail, et votre enfant ? » Il haussa les épaules. L’astre évoqué par elle perça soudain l’atmosphère brumeuse et, du fond de l’horizon, lança sur la fourmilière une grande route empourprée, celle de la fuite et de tous les songes. Il la montra du doigt :
« Partons, ceci nous guide.
— Et le prétexte? — La voix de Suzanne devint dure et précise.
— Votre santé. Cette toux m’inquiétait tout à l’heure. » Il plongea ses yeux dans les siens, étancha sa soif de ces regards d’eau et d’acier où viraient tant d’étoiles. Elle ne sourcilla pas. Debout, l’un près de l’autre, détachés et muets, ils se comprirent et s’excusèrent, car le destin courbe tous les hommes. Ils prirent à témoin de leur faiblesse la cité rocailleuse, le parc mourant et la saison. Guillaume poussa un profond soupir. Suzanne resplendit de fierté et, comme elle levait la tête pour respirer ce glorieux crépuscule, il vit sur son cou délicat le battement pressé des artères...
Causant de choses indifférentes, insensibles à la durée, bienheureux et complices, unis par l’idéale souillure de leurs deux cœurs, ils redescendirent vers Paris. Le long du faubourg et comme à un assaut montaient des cohortes pressées d’employés et d’ouvrières ; les voix et les rires se cherchaient dans l’ombre commençante, l’amour tâtonnait, et la sueur de ces corps alertes fit battre les narines de Suzanne. De chaque côté de la pente étincelèrent les rôtisseries. La rouge haleine du feu éclaira le tumulte des groupes ; chaque visage devint expressif. Pour la première fois, néfaste et délicieuse à en mourir, la jeune fille sentait croître en elle la force dévastatrice de l’amour.