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CHAPITRE IX

« Je vous jure que je fais tout mon possible. Il y a même des heures où je crois me repentir vraiment. Et j’entrevois mon salut complet. Mais bientôt une pensée néfaste... »

Suzanne parlait ainsi, vêtue de noir, appuyée au bras de Liaurance dans cet adorable jardin d’Arbonneoù elle était venue chercher asile. Il faisait un temps de fin d’été, clair et tiède. Diable, le chat gris du vieux philosophe, les suivait d’une allure oblique, car il guettait les derniers oiseaux dont on entendait la chanson.

Elle continua avec une extrême mélancolie : « J’ai de l’espoir. Le souci de ma beauté m’abandonne. Je ne fais plus attention à moi. Peu m’importent ma maigreur maladive et le changement de

mon visage. Savez-vous que mes cheveux tombent? C’est la litière de hideuses folies.

— Avez-vous eu depuis... votre accident?...

— Non... Heureux cet être... inachevé... qui n’aura pas connu l’existence... Après de mauvais rêves — oh, ces rêves, quelle angoisse, ils rendent le passé immortel, — je me lève pleine d’ardeur. Ainsi qu’au couvent jadis... avant toutes ces choses... je fais ma prière. Mais... j’ai honte. Il me semble que je n’ai pas le droit. Puis, j’éprouve un enthousiasme. Le rachat me devient facile. On m’encourage. On m’excuse. Ce sont des tourbillons où se mêlent le visage de ma mère, les yeux de mes anciennes amies, et des paysages delà Loire..., tristes..., légers souvenirs d’innocence... »

Elle s’arrêta comme suffoquée; des lueurs roses montèrent à ses pommettes, colorant sa figure amincie.

« Et que se passe-t-il?.. . demanda Liaurance, qui admirait malgré lui tant de grâce et de langueur.

— ... Alors, au milieu de la joie, ma poitrine se déchire... et... mon mouchoir est resté dans ma chambre...

— Il faudra quitter ce pays humide et que l’hiver fera meurtrier; nous irons dans le Midi, je vous accompagnerai.

— Oh non, pas le Midi!... —

Suzanne eut un

mouvement de terreur. — Le Midi..., les ciels d’or, la terre rouge, l’air rouge et les fruits rouges... Tout engourdit, tout pervertit, tout brise en ces climats de piège... Il flotte dans l’air quelque chose d incertain, de hasardeux, de farouche... — Elle leva ses yeux inquiets. — Mon grand complice fut le soleil... Il brûle tout... par ses belles flammes... et mes résolutions ne tiendraient pas devant lui... »

Le vieillard soupirait. Elle approcha de son bras une main extrêmement pâle et fluette...

« 11 ne faut pas m’en vouloir, monsieur Liaurance. . . J’ai promis d’être sincère. . . C’est assez courageux pour une qui vécut du mensonge. Quand j’ai quitté la maison... paternelle... après ces adieux de mort et de nuit..., j’ai erré dans Paris comme une folle... Et les projets bouleversaient ma pauvre tete creuse... Le suicide... Le poison... comme Marie... L eau..., certes, la Seine était tentante et couverte de plus de lumières que moi. Lerevolver. .., j’en avais acheté un la veille; je sentais son poids dans ma poche. . . Larrève. . . Oh. . . plus, plus jamais. — Elle trembla de dégoût. — Et, tout à coup, j’ai compris que mon hypocrisie me reprenait... par le îepentir... Je jouais la comédie à nouveau..., car je savais... je savais que je ne me tuerais point... et 1 innocente petite vie, éteinte aujourd’hui, qui commençait en moi et dont je me sentais respon-

sable... Je suivais les berges, il pleuvait, songeant à ces mendiantes que j’avais vues souvent courbées sur ce fleuve gras où les corps ne laissent point de traces... Peu à peu, votre nom a pris une forme sur mon désespoir... Vos cheveux, puis vos yeux... Puis j’ai entendu votre voix persuasive. Et le pardon m’apparut tout proche, un fruit savoureux des ténèbres... Je n’aurais qu’à me dresser pour l’atteindre, si je ne glissais dans la boue. »

Liaurance tressaillit. Il croyait écouter Harlon. Cette analyse aiguë, ces images et jusqu’aux gestes lui rappelaient son malheureux ami. Lorsqu’il quitta cette réflexion, la jeune fille contait son voyage...

« Je m’étais dit que je viendrais à pied, comme un pèlerin ou une vagabonde. Mais là encore j’eus un scrupule. C’était l’instinct de bohémienne qui me tentait et l’aventure d’une marche nocturne. .. Oh, l’hypocrisie... l’hypocrisie!... Je me mis en route cependant, et par des quais et par des rues sur lesquelles ruisselait l’orage, dans une obscurité de tempête, j’arrivai jusqu’à la barrière... Je pensais à beaucoup de choses..., surtout je m’admirais moi-même de marcher ainsi vers la vertu et je me répétais : « Tu es une sainte. » Près du rouge falot de la douane..., le rouge m’a toujours porté malheur, un coq chanta... Ce fut l’enfer... Je me rappelai une confidence..., de lui... tout ce

qu’éveille ce cri malsain... Et cette sensation en commun!... Seule, brisée de fatigue, trempée jusqu’au cœur, ce fut comme si j’étais dans ses bras... Je jetai un cri... Le gabelou vint à moi... J’entrai dans une pièce tiède. ..,empestéedetabac... Je tombais de sommeil.... Pourtant on trouva une voiture... La stupeur du cocher... Arbonne..., Fontainebleau... depuis la porte de Vincennes!... Ses yeux luisaient plus que ses lanternes. Gomme ces figures se creusent sur l’esprit... Enfin, il accepta contre un billet de banque... et à peine assise... je m’endormis comme on meurt... Mais que pensez-vous d’un repentir que dévie la moindre impression, de chaud, de froid, de faim, de soif, que la pluie détrempe et que le cri déchirant du coq éparpille?...

— Ceci vous sauvera, dit simplement Liaurance.

— Gomment... je suis à la merci d’une couleur, d’un son ou d’une odeur... Un tableau me damne, une marche hongroise m’affole... Lorsque le crépuscule descend sur la campagne, je suis bouleversée de passion et de désir... et... ceci serait ma sauvegarde?

— Plus vous serez tentée, plus le pardon sera grand... J’ai connu vos scrupules... et votre père les connaît aussi. Lorsque la croix dessine en nous ses branches, il se forme quatre chemins et

notre âme anxieuse se tient au carrefour... Elle ne sait quelle route choisir... Ainsi tâtonne la Grâce, avant qu’elle ait vaincu la raison. Soudain elle l’emporte et les quatre chemins s’éclairent, notre volonté saignant au milieu. Vous approchez de la croix, Suzanne. Dieu veuille que je voie le miracle. »

Elle regarda timidement ce vieillard d’une confiance paisible. L’idée du tombeau la terrifiait. Elle n’osait l’avouer. Puis, craignant le remords de se taire :

« Monsieur Liaurance, j’ai peur de la mort. »

Il eut d’elle une pitié infinie :

« Vous ne mourrez pas, ma chère petite.— Jamais il ne l’avait caressée d’une parole aussi familière.

— Je connais les signes de la mort, et vous avez ceux de la vie.

G est vrai? Elle se mità pleurer ensilence.

— Votre bonté m’épouvante. Que de mal je voulais vous faire! Ainsi...

C est inutile, interrompit Liaurance. Laissons en paix les fantômes. C’est moi qui fus coupable de ne pas lutter contre votre destin.

— Vous m’aviez devinée?...

Dès le premier jour. Votre voix et votre regard, voilà ce qui vous a trahie.

J aurais voulu vous rendre amoureux.

— Impossible..., car j’aimais Marie... Je ne suis

point pour les triomphantes... et je ne redoute rien d’elles.

— Une triomphante!... C’est vrai, pourtant. — Elle pencha la tête vers le sable que le crépuscule l'endait rose. — J’avais des idées de conquête..., de gloire... Je voyais tout à travers un diamant. La vie est une pierre sans reflets.

— Il est des flammes intimes et douces qui ne dévorent point la sagesse... Mais où donc est François? ajouta distraitement Liaurance pour fuir la causerie trop sagace où Suzanne cherchait à l’entraîner.

— A la basse-cour sans doute. — Elle eut un pâle sourire. — Pauvre petit! Il ne vous alarme plus par sa précocité... Méconnaissable, lui aussi... 11 parle à peine. Il ne m’aime plus.,. Quel changement !

— Une torche éteinte en effet. — Le front du vieillard devint soucieux. — La mort de sa mère qu’il adorait, votre départ, ces drames superposés et tout ce qu’il avait compris, par ses sens d’aiguille et de mystère... Quand je l’amenai ici, il n’était déjà plus le même. Il me demandait des nouvelles du chat, des poules, de ma bonne, de la voiture, du cheval. Je m’étais préparé à une scène violente, à des secousses, à un de ces désespoirs tragiques dont je le savais capable... Rien... J’ai eu un soulagement... Aujourd’hui celte torpeur m’inquiète.

Je crains qu’elle n’augmente... Et l’on veut connaître les hommes... lorsqu’un enfant nous déroute ainsi... Quelle est son attitude vis-à-vis de vous, Suzanne?

— Indifférente. Bonjour, cousine; bonsoir, cousine... Des nouvelles de ma santé. L’autre jour il m’a pris les doigts : Veux-tu nous promener un peu au jardin?... Je craignais que, comme jadis, il ne me câlinât..., me questionnât... Ah, cela m’aurait fait du mal!... Nullement... Il m’a parlé des fleurs, des fruits, de Diable, des oiseaux, d’un petit ton calme et raisonnable... Toutes ses idées extraordinaires..., son accent prophétique..., disparus, envolés... On dirait que Marie, au départ, l’a délivré d’un fardeau trop lourd.

— Peut-être, » murmura Liaurance. Ils marchèrent quelques instants silencieux dans la douceur du jour déclinant et leurs pensées se séparèrent. Enfin, d’une voix hésitante, presque basse, elle hasarda la question qui depuis huit jours lui brûlait les lèvres :

« Avez-vous de ses nouvelles... à lui ? » Elle n’osait prononcer le nom de Guillaume.

Il ne s’étonna point et sa figure fut sans émoi. Il répondit avec lenteur :

« Je le crois loin..., très loin... Il est vivant.

— Ah, merci. — Elle respira largement, ses joues

se colorèrent. — Sa détresse... ce dernier soir..., j’avais craint... Dieu soit loué !

— Vous... l’aimez encore?

Je laime... La nuit surtout... mes rêves m’emportent... Je m’agenouille... Je prie... C’est ce que vous m’avez conseillé... Ah, que de fois je prie, avant d’entendre ma prière... Dès que je ferme les yeux, Cordoue m’apparaît ou Tolède... ou une autre ville ardente et somptueuse... Cela circule avec mon sang, et, quand cela arrive au cœur..., j étouffe..., j’étouffe..., comme en ce moment. »

Elle s affaissa sur un banc, dans un désarroi de tout son être. Et sa poitrine se soulevait, cherchant de 1 air, et sur ses yeux de biche mourante tournoyait le petit jardin.

Liaurance se pencha vers elle : « Du courage ! Vous vaincrez la vie. Vous tremperez vos mains brûlantes dans les ondes immuables qui sont audessous des passions. Notre âme est un tranquille domaine, Suzanne, et celle qui se croit la plus tourmentée est aussi la plus sûre d’une vérité paisible.

Vosparoles, monsieur Liaurance, ont une figure grave et nouvelle. Peu à peu votre sagesse me pénètre et me plie... Quand saurai-je que la Grâce est proche?... gémit-elle en reprenant son bras.

— Lorsque vous serez le plus meurtrie, le plus

désespérée. Tout au bout du corridor sombre s’ouvriront devant vous les portes de lumière. Mais n’interrogez pas si fréquemment les forces muettes qui nous guident. Votre extrême sensibilité vous éloigne des régions célestes. Ce qui revient sur soi-même est du démon. Ce qui s’exalte sur soimême est du démon. Il faut se détacher de soimême, si l’on se met en quête du divin. »

Ils longeaient un petit étang. L’eau, pareille à un miroir d’or, n’avait pas le moindre frémissement. Sur le bord s’élevait un grand hêtre. Fixée à son tronc lisse et droit, au-dessous d’un crucifix d’ivoire, une chapelle de verre et de bois enfermait une statuette de la Vierge et plusieurs portraits, dont celui de Marie, ravivés de fleurs toujours fraîches. C’était là Fautel de Liaurance. Là, matin et soir, il s’agenouillait pour sa longue prière et François l’imitait avec ferveur.

« Bientôt vous pourrez, vous aussi...,» dit-il, montrant l’arbre religieux.

Elle le remercia d’un regard étrange où brillaient, sans qu’il s’en doutât, les dangereux trésors du sanctuaire de Cordoue.

Suzanne parcourait les bois de Fontainebleau.

Se sentant plus forte et plus calme, elle tentait la solitude, et Liaurance l’avait laissée faire, car toutes les épreuves sont utiles.

Elle s’enfonçait à grands pas dans le jour voilé de l’automne. Elle respirait avidement, dangereusement, l’air brumeux. Elle voulait ne penser à rien. Mais son esprit rapide, en dépit d’elle, tissait sa toile : « Trois mois... sans le voir... et je vis... et il vit... et je dois apprendre à l’oublier..., je dois apprendre. »

L’allée où elle s’engagea était déserte et droite..., une autre..., une autre plus large, d’un sable blême..., des arbres réguliers... Elle les compta par enfantillage et elle lisait les écriteaux, les nobles noms de roches et de carrefours, où le mot de croix revenait si souvent !

Les ombrages grandirent. Ils paraissaient croître à mesure. Il en était de verts encore. Il en était de jaunes, il en était de rouges et ceux-ci, dominant peu à peu, éclatant sous la terne lumière, l’exaltaient. De ces énormes hêtres d’un seul jet elle admirait l’élan et le défi. Toute la nature, flairant l’hiver, gardait une immobilité sibylline. Ils se taisaient, les oracles d’écorce, géants figés dont les pieds tortueux couraient entre les fougères pourprées. Ces vastes mains tendues vers le ciel, qui gesticulent dans la tempête, avaient l’air de prier le silence.

« Quel calme! Muette poussée de héros rugueux. Fragiles graines ailées que le vent emporte. . . , puis . . . le hasard... et le père enlaçant la fille..., la mère le fils..., l’inceste de la tige. Côte à côte, issus d’euxmêmes, prolongeant la race en rameaux, ils bravent l’ouragan par le faîte et, cramponnés au sol, attendent longuement, courageusement la mort. Que n’ai-je leur hardiesse, leur dureté! »

Un souffle vaste, puissant et vif, fit frémir les dômes orgueilleux. Une multitude de voix s’élevaient, indistinctes. Confidences d’une foule végétale, elles procédaient par ondes rythmiques, elles s’élargissaient, s’étalaient, accaparant l’espace et l’inquiétude, et en Suzanne émue tout autant de paroles gémirent.

La jeune fille courait presque, pareille à une dryade enivrée. Elle n’avait ni la joie, ni la peine. Une étrange énergie lyrique, venue de la Nature vers sa nature, la gonflait d’ardeurs contradictoires, et le blasphème et la prière, le scrupule et la volupté s’entre-choquèrent violemment en elle. Cette soudaine frondaison suivait le cliquetis des feuilles. Ce fut un murmure sublime. Car il n’est pas un souvenir aux fines nervures de la mémoire, il n’est pas une angoisse, un regard, un désir gravé sur le tendre tissu de l’âme, qui ne reprît en elle sa forme et son émoi. La sève clapotait dans ses veines, plus douce que le lait, plus riche que le

sang, telle qu’un fleuve aux gouttelettes vivantes.

Tout à coup les nuages s’écartèrent. Un irrésistible rayon fit étinceler les feuillages moroses, mêlant la lumière à la tempête. La formidable architecture resplendit. Comme à travers une dentelle rousse, et déchirant ce délicat réseau, plongeait la rudesse du soleil. Le long des hêtres inflexibles elle frappait alertement de ses lances d’or. L’armée des troncs polis brilla sous la menace. L’astre, entre les rangs serrés, dispersa son glorieux ravage; des flammes obliques, où se mêlaient la clarté, le fauve et le rose, s’éparpillèrent jusqu’au lointain, jusqu’aux extrêmes clairières de la futaie victorieuse, et cet incendie géométrique était encore accru, ausommetdu champ de bataille, par le sauvage reflet d’un gros nuage noir frangé de cuivre.

« Cordoue..., Cordoue!... La mosquée..., les piliers..., » murmura Suzanne épouvantée.

Quel sortilège la saisit alors ! Elle fléchit sur le sol, le tapis de feuilles mortes et rouges. Un hoquet lui tordit le cœur. De sa bouche, de sa pauvre bouche impure ruissela le flot âcre, mystérieux, dévastateur du sang. Tandis qu’un lugubre corbeau croassait devant le soleil bordé de ténèbres, brisée, à genoux, mais sans autre prière que l’effroi, elle regardait s’égoutter, aussitôt bue par le sol de même nuance, l’écume écarlate de sa vie.

« Hélas, Guillaume ! ô mon compagnon de détresse, m’entends-tu, si loin que tu sois, m’entends-tu, mon chéri, gémir contre la terre dure, au-dessous de l’oiseau vorace? Le boirais-tu, mon sang, notre sang, ô Guillaume, si tu retrouvais ta lit le bien-aimée? Maishâte-toi, car voici l’automne, l’automne qui rouvre les cicatrices, qui ronge et dissout, l’automne de la bise et du rouge... Rappelle-toi le magicien, rappelle-toi... la cité maudite... »

Elle se releva péniblement. Sa jupe et son corsage souillés lui causaient une douleur insupportable. Elle prit le petit miroir qui ne la quittait jamais. Et le destin voulut que le soleil s’éteignît eomme elle le haussait inquiètement vers son visage, de sorte qu’elle se vit blême et défaite dans une lueur d’éclipse.

« Déjà ! » soupira-t-elle. Elle sentit quelque chose lui répondre sans parole, et, se retournant, elle aperçut une grande croix dressée sur la route et qui la désignait de ses bras mornes.

« Jecomprends... Liaurance ! . . . Liaurancel... »

Elle embrassa sur son miroir la dernière image vraie d’elle-même : « De sa part... à Lui... et pour toujours. » Puis, comme si l’on guidait son acte, au pied de la croix, avec majesté, lenteur et prudence, sous les feuilles bruissantes et légères, elle enterra la Suzanne sacrilège... Elle allait prier, les

lèvres amères encore, quand le son du cor la fit tressaillir. « La Nature me dispute à Dieu. »

Une force singulière la poussa néanmoins dans la direction d’ou venait le bruit. Elle devinait tant de présages autour de ses moindres mouvements qu’elle s’ordonnait d’écouter tout appel.

Elle arriva à un carrefour. Le cor se rapprochait. Elle entendit aboyer les chiens* Elle pénétra dans le taillis, bien lasse et la gorge brûlante, mais soutenue par un immense espoir.

« Je crois que ma destinée, avant de me quitter, m’assaille de conseils impitoyables. On souhaite mon salut... J’obéirai... »

Elle écarta quelques branches épineuses... Au milieu d’une large clairière les assassins sonnaient la curée. L’un, d’un geste monotone, balançait la tête du cerf, au-dessus de la dépouille sanglante, devant la meute enfiévrée que maintenait à grand’peine un valet armé d’un fouet. Toute cette furie de têtes de chiens, de corps mêlés, de pattes tendues, toute cette vermine cruelle et hurlante remplit Suzanne de dégoût. Une amazone rouge à cheval, assez jolie sous son tricorne bordé d’argent, minaudait à un groupe de fats en habit rouge et en bottes giolles, flattait l’encolure de sa bête, lui tapotait les flancs du pommeau d’une courte cravache, déployait une grâce un peu féroce et blasée.

Quelle autre allure avaient, aux taureaux, les aventureux danseurs de Madrid !

« Sans le danger, songeait Suzanne..., rien n’est beau... Le risque ennoblit tout... Qù est Hamlet, prince de Danemark?... A la chasse avec madame sa mère..., au bois..., au bois..., au bois... Il fait le subtil..., le galant... Mais l’acier luit sous les gentillesses. »

Et, quoiqu’elle n’eût plus son miroir, elle se permit encore un sourire.

Les fouets s’abattant, les chiens obscènes bondii'ent et grouillèrent ainsi que des vers sur le cadavre. La dame, d’un petit ceilpervers, guetta ces corps nus qui s’embrouillaient, se culbutaient, tournoyaient en essaim glapissant de gueules rouges... et Suzanne, éperdue de honte, comprit toute la bassesse de l’amour.

Elle ne voulut plus sortir seule. Dans la preste voiture à deux roues de Liaurance, elle se promenait avec François.

« Pourquoi ne frappes-tu pas le cheval? dit l’enfant. Il peut aller bien plus vite. »

Elle remarqua sa voix froide et male, sans mystère. Les boucles blondes étant coupées, la figure mince devenait banale... d’un petit adolescent quelconque. Elle répliqua :

« Il ne faut pas faire de mal aux animaux.

— Les animaux ne sentent rien. C’est Amédée qui l’a dit. »

Et il détourna la tête d’un air maussade.

Des arbres au tronc évidé, l’écorce noircie par les flammes, réduits à un geste sombre et tragique, apparurent au tournant d’une pâle route en lacets. Suzanne mit l’animal au pas et les durs sabots frappaient le sol en cadence. Magiques sabots, ils évoquaient les plus âpres secrets de la nature, car une plaine de roches jaillit du paysage, telle qu’un fleuve figé aux ondes pierreuses. Cela ruisselait de, l’est à l’ouest par blocs friables que manie fiévreusement une grosse racine jaunâtre. Vers' le fond de l’étroit vallon, comme pressé par la soif, le rude troupeau pelé descendait selon l’invisible bondissement des siècles, côtoyant une allée d’arbres roux et grêles. Le disque énorme du soleil, qu’argentaient d’incessantes vapeurs, éclaira maléficieusement ce chaos vagabond, cette déroute immobile.

« Quelque lueur peut-être, pareille à celle-ci..., » espérait Suzanne en silence, et elle épiait le visage atone de François, jadis si nuancé et si prompt. Nul émoi devant ces beautés .Ælle caressa une main inerte qu il retira bientôt avec gêne. Alors, comme le souvenir de Tolède l’opprimait en face de celte terre volcanique, elle arrêta la voiture, saisit.

pleine d’emportement, la petite tête rase et rétive, et l’embrassa jusqu’à défaillir, jusqu’à ce que le rêve ensorcelât le remords. Les nuées éteignirent le soleil tant qu’il devint un point à peine brillant dans leur profondeur spectrale..., les chênes incendiés et cambrés prenaient des silhouettes de gitanes.

Ce même jour, longeant l’auguste lisière de la forêt, où, par la force de midi, descendaient d’immenses routes lumineuses, ils arrivèrent à un vieux village penché sur une rivière si fraîche que Suzanne eût voulu y tremper son âme. De l’église aux pierres disjointes sortit un noir convoi qu’accompagnèrent le son des cloches et le bruit joyeux desbattoirs.il prit le pont, rampa vers les bois, à la recherche de l’automne, et les chantres gémirent. Ici François parut près de s’éveiller ; la superstitieuse Suzanne guettait ces paupières sèches, ces yeux presque inquiets. Il eut celte remarque égoïste :

« Comme ce sera triste quand je mourrai ! » Puis, fatigué par l’effort, il bâilla, soupira : « J’ai faim. » Les dieux abandonnaient son cerveau.

« En serait-il ainsi de l’amour?... se dit Suzanne tremblante. Entre les croix et les tombeaux, je cours environnée de signes. Il m’avertit encore, celui-ci d’où l’intelligence s’envola. Chacun marche

derrière soi} cercueil. Les battoirs..., les clochettes..., les baisers..., les corbeaux..., le cortège... et tout cela pourrit sous les feuilles d’or. »

Liaurance choisit la nuit pour complice, mais la lune fut son adversaire. Haute, pure et solennelle, elle transposait les bois dans la légende et peuplait les fourrés de gnomes aux yeux d’argent. Les hêtres s’enveloppant d’une gaine d’acier bruni, où les rigides reflets coulaient en cire verte et' pâle, les chênes tordus, recroquevillés par la lumière, le cliquetis pailleté des trembles, les buissons ardents de flammes bleues et vertes, l’incendie lacté des fougères, les mousses, éponges violacées, les bouleaux, baguettes de diamant, et les rochers, perles baroques, ce frémissant réseau de feuilles, ce poudroiement de gouttelettes nacrées, ces noces délirantes du blanc et de l’azur, rappelaient invinciblement à Suzanne la redoutable soirée algérienne.

Liaurance s’interrompit d’encourager le cheval qu’effrayait la splendeur silencieuse...

« Votre pensée côtoie des abîmes... encore... »

Il se repentit aussitôt, car, sous la lueur de sortilège, le douloureux visage de la jeune fille se crispa comme une feuille mince et blême.

« Je suis damnée... sans rémission... Jamais, au

pied du grand hêtre. . . Ah, pourquoi m’avez-vous emmenée ce soir?...

— Sans rémission !... Devant tant de clarté, un mot si ténébreux... »

Il ralentit l’allure et se tourna vers elle, les cheveux et la barbe étincelants, dans les yeux un sourire stellaire...

« Vieil hôte de la forêt, je vous parle avec l’expérience d’un arbre dont les racines fléchissent... Vous serez sauvée, Suzanne — sa forte voix devint plus forte — sauvée, sauvée... Les souvenirs qui vous accablent sont les derniers balbutiements de la chair, l’agonie de l’enveloppe, ma fdle, et votre cœur bat vers la liberté... »

Elle eut un gros soupir : « Il ne saurait battre longtemps.

— Que c’est mal de blesser un vieillard par le rappel incessant de la mort! Ah, ma chère, pauvre, douce Suzanne, de vos jolis doigts sanctifiés vous fermerez les paupières du bonhomme... qui vous aime... et qui... pleure avec vous. »

Il lâcha les guides, la saisit à pleins bras et elle sentait toute la vie restant à ce grand corps robuste qui se dépensait pour elle en pitié, en pardon.

Que de larmes, dans la nuit fluide et bienveillante ! Que de sanglots parmi les ramures éclairées ! Liaurance ne pouvait se contenir, et, s’il voulait se

désenlacer, les membres amincis de la petite pécheresse le serraient avec violence.

« Il est donc des choses plus belles que l’amour, songeait-elle malgré son désordre. Dieu ennoblit ses serviteurs. »

Soudain, du centre mystérieux de la forêt, jaillit le cri néfaste du hibou, sombre démon que punit la lumière... et ce hululement s’élargit comme une plaie, la blessure des bois sous la lune.

« Le camarade suit nos lanternes..., dit Liaurance avec un bon rire mouillé. Toujours un charme vient briser l’autre. »

Mais Suzanne ne se remettait pas. Elle comprenait autrement cet appel. Et il lui parut qu’en plein repentir, un messager sans nom ni figure lui glissait dans les doigts une clef froide.

Elle réfléchissait longuement dans sa chambre, qui donnait sur des plaines magiques, et cela jusqu’à ce que le crépuscule vînt frôler la vitre de son aile grise.

Elle entendait une voix défendue. Elle voyait des yeux défendus. Une main défendue pressait sa taille. Des vers maudits chantaient dans sa tète, et les lentes brisures qui s’opéraient en elle la rendaient tressaillante à toute harmonie. Une écou-

leuse de la Nature, sagace jusqu’aux pleurs, sensible jusqu’au martyre, voilà ce qu’elle se reprochait. Mais l’âme rit de la volonté. Sous le poids du souvenir, amant trop lourd et trop tenace, Suzanne fléchit en silence. « Entre le coq et la lampe, je me déchire impitoyablement. »

Ses rêves surtout la torturèrent. Bien qu’elle priât au pied de son lit, chaque soir avec plus de ferveur, le tentateur ne s’écartait point. Et il lui dépêchait ces messages qui nous rendent si blêmes dans les songes. Le lit devint sa croix où, les bras étendus, en sueur et gémissante, elle but le fiel de la volupté. Le long de ses membres brûlants couraient des caresses agiles et odieuses. ... Elle se relevait avec rage..., se tordait sur le sol froid et dur, tant qu’elle toussait désespérément, ou bien, enfouie dans un lourd peignoir, elle restait assise devant sa fenêtre... et brisée de fatigue et de dégoût, d’un œil vacillant, attendait l’affliction du jour.

Elle devint tout à fait muette et morne et Liaurance s’inquiéta vraiment. Quant à François, malgré les observations du vieillard, il fuyait maintenant sa cousine : «Elle est trop triste... Elle m’ennuie, » répétait-il avec entêtement, et il retournait aux poules et aux lapins.

Un dimanche matin, que les cloches de la petite église sonnaient avec allégresse et qu’un doux soleil d’automne attiédissait la campagne dorée et brumeuse, Suzanne, apres une nuit presque paisible, s’entendit appeler par Liaurance...

« Venez, venez, Suzanne... Venez vite. »

Elle frémit, car dans cette voix se mêlaient la crainte et l’espoir, et, par superstition, elle jeta sur ses maigres épaules le châle espagnol, le châle rouge à broderies noires.

Gomme elle descendait en hâte, dans l’entrebâillement de la porte, elle le reconnut, lui, Guillaume, très grave et très ému, immobile à côté de son ombre qui s’allongeait sur le sable du jardin.

Affreusement changés tous les deux, ils se retrouvaient pourtant identiques, car ils voyaient plus ' oin que leurs visages.

« Bonjour, mon père...

— Bonjour, ma fille. »

Ils n’osèrent pas s’embrasser. Liaurance leur joignit les mains et ses gros doigts velus tremblaient mêlés aux leurs. François les observait d’un œil terne.

« Va..., mon chéri..., va un instant... Nous te rappellerons », lui répéta Liaurance.

Puis, lorsqu’ils furent seuls tous les trois :

« C’est un bien grand bonheur que ce bonheur arrive un dimanche... Assieds-toi..., Guillaume.

— Je suis si fatigué...

— Dehors... le soleil est bon... Le soleil te rendra tes forces. Acôté de lui..., entre lui et moi... Suzanne..., je vous permets de vous... »

Ils échangèrent un de ces regards où trop de vie retourne presque à l’indifférence. Leurs yeux, en se reconnaissant, reflétèrent d’abord des paysages, des deux, des eaux et des ruines; puis, enhardis peu à peu, ils osèrent comparer leurs souffrances et les prunelles furent voilées de crêpe. Mais celles de Suzanne, encore inquiètes et mobiles, découvrirent dans celles de Guillaume une sérénité singulière.

« J’ai oublié de mourir, dit Suzanne..., grâce à Liaurance... Pourtant j’ai échappé au crime... d’être mère... Mon enfant... n’est plus et n’a pas été. »

Guillaume soupira profondément et fixa le sol jaune en silence. Enfin il commença d’une voix basse, qui demeura voilée et monotone, comme si toute émotion était amortie par une vue intérieure :

«Je l’ai relail, le voyage d’Espagne, le voyage qui nous a damnés. A pied, seul et sous le soleil, Tardent, l’implacable soleil... Non, il n’y avait plus

d’oranges... Il n’y avait plus de brume violette... et brûlé par le ciel et... par le souvenir... j’ai parcouru les roules...

« Longues, terribles routes..., pareilles à des lames d’or, sous la lumière, mais que la pluie creuse et détrempe... D’autres fois, quand venait le soir..., je songeais à toi malgré moi, car leur courbe avait la mollesse de tes bras et je croyais, à contre-jour..., oui, je croyais t’étreindre encore... »

Ici, Harlon fit une pause comme pour chercher de l’air. Il ne releva point la tête. Liaurance tenait la sienne dressée et immobile, et Suzanne pleurait doucement, mais elle ne cessait de regarder son père. Les cloches de la petite église se mirent à tinter sur un rythme plus lent dans le calme auguste du dimanche.

« Longues, terribles routes... Chacun y voit ce qu’il veut voir... Je rencontrais des vagabonds, des vagabondes, des bohémiens... Pour eux la route était un pain... qu’ils dévoraient de leurs maigres jambes noires... et les yeux noirs des femmes, leurs cheveux noirs, leurs gestes malsains..., leur hâte poudreuse... m’enfiévraient...

«... Je me mêlai à leurs caravanes. Ils ne comprenaient pas mon langage..., mais ils devinaient ma souffrance, et, à l’approche du crépuscule, entre les chariots, un grand vieillard, pareil à Amédée, me regardait avec pitié sangloter dans

la lumière rose, tandis qu’on accordait les guitares et qu’on épluchait les légumes terreux...

« Dans l’odeur d’ail et de graillon, auprès des grands feux allumés, en pleine campagne incendiaire, vers Grenade, j’écoutais de prodigieuses histoires dont n’arrivait à moi que le geste; et souvent l’orateur en délire se dressait et hurlait vers la nuit, assez semblable à mon remords, aux applaudissements des castagnettes...

« Cependant la foi m’assaillit... A tous les carrefours, aux portes des villes, aux brancards des chariots, devant les foyers, dans les arbres, dans les chevelures tordues des gitanes se dressait la croix rédemptrice. Alors je t’entendais, Liaurance, et ta voix puissante traversait les espaces roux, brûlés et pelés de l’Andalousie, portée par le parfum de toutes les herbes aromatiques qui délient leurs âmes dans la chaleur.

« Sur les peaux sèches, je ne dormais guère. Et peu à peu, Suzanne, ô Suzanne, je sanctifiais ton souvenir. Tu m’apparus ainsi que la flamme qui délivre le cœur delà chair. Le 11 août, si je me rappelle, sur un vieux calendrier qu’épelait une fille à peau dorée, je découvris ton nom sacrilège et je tombai dans une lourde méditation, à genoux sous l’implacable force du soleil. Ainsi je célébrai ta fête...

« Je revis Cordoue et la mosquée... Quel change-

ment!... La croix me poursuivit parmi les piliers maures, et dans le patio impur, à l’ombre fraîche de la glande tour,j accomplis ma seconde prière...

« Mais je n’eus la vraie secousse que plus tard, vers Malaga, patrie des chansons et des rêves, où la mort est belle comme une femme. L’enfant d’une bohémienne qu’étranglait le croup dans une hutte fétide... Quand j’arrivai, parents et amis, avec de farouches lamentations, imploraient la clémence céleste... Je me rappelai mon malheureux métier. Je sauvai cette petite vie en hasardant la mienne,et quelle immense béatitude, quand, la bouche encore pleine de sang et de sanie, entouré de laimes de joie, je sentis la marque divine qui s’imprimait en moi p.,r le feu de la gorge... Ma science s'effondra dans un tourbillon et l’enthousiasme m’éclairait parmi de mystérieuses figures... Ainsi, ma pauvre Suzanne, la grande main de salut m’arrachait à vous, mais on me promit de nous réunir.

— C’est fait, interrompit Liaurance. L’heure est venue... »

11 se leva et tous deux l’imitèrent, tandis que sonnait la cloche rustique, si différente du bourdon de Tolède.

Ils côtoyèrent le petit étang, somptueuse étoffe de lumière. Suzanne de son doigt aminci détacha la bague de diamant, l’anneau enchanté de Séville et sans trouble ni regret, sans une hypocrisie

suprême, dans l’eau et le soleil, avec un frémissement mystique, elle lança ce précieux témoin. L’anneau, creusant sa tombe liquide, traça plusieurs molles images de lui-même qui s’élargissaient en mourant jusqu’aux rives, ainsi que le sourire de la jeune fille.

Au pied du hêtre religieux, devant le Christ, la Vierge et le portrait de Marie, ils s’agenouillèrent, Liaurance entre Guillaume et Suzanne, et la Grâce les toucha en commun. Alors le vieillard, d’une voix forte : « Tu vois nos corps et nos transes. Tu vois la science défaite et l’amour plus fort que la science et la folie des incroyants. Tu vois ces deux victimes qui s’immolaient à toi sans le savoir, tant tes chemins sont obscurs.

« Le repentir aujourd’hui les courbe et, si leurs âmes sont encore inquiètes sous l’effort d’une tentation trop longue, ils n’ont plus pourtant devant eux que ton image et que ton amour. Pardonne, Seigneur, à la tendre pécheresse, et pardonne au pécheur meurtri, offre-leur la vie qui rachète, les jours et les nuits de larmes apaisées. Change pour eux l’éclat du soleil en lumière calme de la foi. Que ton sang soit leur sang, que ton esprit souverain les anime, et que toutes flammes pures et pures et si pures que toi rayonnent au-dessus de leurs têtes penchées. »

François apparut, stupéfait.

« Fais comme nous, » lui dit Liaurance.

Il obéit.

Ainsi devant la lumière, l’eau et le son des cloches palpitait un cœur guéri, l’autre saignant encore. Suzanne et Guillaume, l’enfant et le vieillard, écartés par l’émotion sainte, formèrent une croix humaine où expirait l’amour de la chair.

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