CHAPITRE VIII
Dans sa chambre, Harlon veillait, à la lueur rouge de sa grande lampe.
Il n’avait pu rester en bas près du corps de sa femme avec François et Liaurance. La mort, vieille compagnonne, F épouvantait sur ce pauvre visage, si calme après les contractures du poison, et où la joie était une étrangère. Ouverte à son premier baiser, fermée par ce cri lamentable, la bouche, porte close et tressaillante encore de l’agonie, semblait retenir des promesses et des reproches. Les mains parlaient, quoique raides et froides. Elles racontaient leurs inquiétudes, le tâtonnement autour du malheur. Elles parlaient, les paupières meurtries, les tempes creuses, les joues blêmes. Combien le savant enviait Liaurance, à genoux devant la martyre, intermédiaire entre elle et son
Dieu, tout éclairé par la prière : « 11 écoute des voix qui consolent; on lui chuchote des mots inexprimables. Le souffle de Marie est au-dessus de sa tête, et, plus loin que l’horreur charnelle, il voit d’immenses régions sereines. Moi, d’une âme composite, j’entends la déchirante clameur, mais j’entends aussi la lente malaguena d’Alger, chantée sous les ombrages lunaires et qui portait toutes les catastrophes. Que de douleurs en ce rythme perfide, que d’attentes malsaines entre le lit et le cercueil, tandis qu’on pare le corps pour l’amour ou l’autre voyage ! Ah, Suzanne, me voici tel que tu me souhaitais, absolument privé d’orgueil ; entre mes doigts, quelques rudes souvenirs qui me mèneront peut-être au suicide ; dans mon esprit une fuite d’images adorées et maudites, une déroute de remords et de rêves. Et sur ma chair, dont la trame s’use, l’empreinte de ta chair à toi, si parfumée, si glissante.
« Suzanne, je crie ton nom par cette nuit néfaste, au-dessus de celle que nous avons tuée ! »
La porte s’ouvrit. François entra. Il avait l’air si grave et si navré, les yeux si étrangement beaux que son père le regarda avec respect, ainsi qu’un être d’une race supérieure.
« Liaurance est toujours... là, dit l’enfant à voix
basse... Pourquoi ne descends-tu pas?... Tu es malade?
— Je vais venir, mon cher petit. Mais je ne veux pas que tu restes... D’ailleurs il faut te reposer...
— Oh, je ne pourrais pas dormir. Ne me déses-
père pas. Laisse-moi avec maman... Jelafixe comme cela de tout près, jusqu’à ce qu’elle semble sourire. Je lui ai fait de la peine, moi aussi. Elle était jalouse de Suzanne. Quand nous sortions, cousine et moi, elle disait : Adieu, mon chéri. Mais son ton
n’était pas le même. Père, tout à l’heure j’ai eu un rêve...
— Ne t’exalte pas, je t’en supplie, mon François. Rose va te mettre au lit et ne te quittera point.
— J’ai eu un rêve... Amédée à genoux,' moi debout contre la cheminée. Maman s’est soulevée. Elle m’a fait un signe; je me suis approché. Elle m’a mis un doigt sur le front..., c’était doux..., c’était calme... Je n’aurai plus d’idées qui font mal. Je ne serai plus «précoce » comme Lu m’appelles. »
Harlon attira son fils, l’embrassa avec violence, sur les joues, sur le front, dans les cheveux. Sans s’étonner de cette tendresse sauvage, François le laissait faire, et le père sentait ce corps grêle secoué, bouleversé par les sanglots.
« Tu vas m’aimer maintenant, soupira le petit. Oui, avant, bien souvent tu me faisais de
la peine... Je te consolerai... Notre maman... Est-ce possible qu’elle n’ait pas pensé à moi?... Tu comprends qu’on n’a rien pu me cacher..., bon Fritz. .M pauvres gens!... Et sais-tu..., c’est extraordinaire... Une fois que j’étais très, très rnalheureux, j’avais songé à ces poisons. Je connaissais bien la vitrine. Ce sont des choses qu’on n’avoue que...
— Il faudra me les avouer toutes et toujours, » dit Harlon.
Il entrevoyait son devoir. C’était une lueur encore hésitante, mais qui venait de ces yeux enfantins, yeux admirables où revivait la mère. Il eut le désir de les voir briller : « Jusqu’àcejour, mon François, je t’ai négligé en effet. Et j’avais tort. Car tu as un cœur excellent. . . Nous serons deux vrais camarades. Je t’apprendrai...
— Ne m’apprends plus rien, je t’en prie. Le peu que je sais me fait tant souffrir... Tu m’embrasseras très fort comme maman. . . Je devine tout sans qu’on m’explique... Tu m’enlèveras à Amédée?...
— Au contraire. Nous vivrons avec lui et peutêtre... peut-être sera-t-il notre maître commun... »
L’enfant s’élança vers son père, le serra passionnément entre ses bras minces, et disparut.
Guillaume tomba dans une rêverie singulière.
Un malade l’interrogeait, et ce malade était lui. Il expliquait son cas avec une lenteur calculée. Il se plaignait d’une souffrance inaccessible aux médecins, d’une angoisse générale qu’il attribuait à la tension excessive et simultanée de tous les sentiments : « L’amour et la haine, le remords et la crainte m’assiègent... Je suis environné d’alarme, je baigne dans le sang et dans le deuil... Un certain cri, une certaine chanson ne sortiront jamais de mon cerveau... Et pourtant, sous ces odieuses figures, tressaille une joie nouvelle, imprévue, que je ne puis nommer... Est-ce celle du carnage, celle qui accable les grands chasseurs, par un pluvieux crépuscule, près de la bête râlante?... Est-ce quelque immonde espoir?... Car tout ce que je nourris est immonde... Est-ce une?... Les enveloppes du cœur humain sont formées d’étranges mystères... »
« Le viens vous dire adieu, mon père... »
Suzanne était devant lui, pâle et fiévreuse, en toilette noire, le chapeau sur la tête. Elle tenait entre ses doigts une fleur rouge et noire.
« Tu pars?
— Je pars. Il y a dix mois j’entrai ici... Un cadavre et... deux crimes... Il est temps, je crois, que je m’en aille.
— Tu vas retrouver Larrève ?...
— Je ne retrouverai personne. Je fuis, com-
prenez-moi, n’importe où... hors de voire maison, hors de... hors de moi-même.
— Tu m’abandonnes en pleine ruine, quand tout s’écroule... Tu ne te demandes pas si moi aussi... Non, cela t’est égal... Il s’agit de vivre, n’est-ce pas,
— Ne soyez pas cruel. Vous le regretteriez, Guillaume, je suis très malade. La mort, qui est en bas, n’a que quelques marches à monter... Après toutes ces horreurs... j’ai craché le sang... une pleine cuvette... et si je vous montrais... »
Un obscène et doux souvenir le traversa. Elle le comprit et baissa le visage. Ils restèrent une minute immobiles et muets dans le satanique reflet de la lampe. Elle, enfin, avec effort :
« Avant de vous quitter..., un aveu, un lourd aveu... Rassemblez..., rassemble... ta force... Je suis' enceinte. »
Il n’eut pas la secousse qu’elle prévoyait. Mais ses lèvres tremblèrent comme lorsqu’il contenait une émotion trop vive. Elle ajouta :
« Rassure-toi..., c’est de... de l’autre... »
Comme il demeurait inébranlable et silencieux, elle saisit sa main, inerte et glacée, la mit sur son ventre à elle, avec une solennité mystique :
« Quelques secondes..., rien que quelques secondes..., le temps du pardon..., pardonne au sacrifice..., pardonne à la misérable..., à ce qui
va naître..., au nom de celle qui n’est plus.., Tiens, prends et conserve cette fleur... Adieu. »
Il la retint et, comme elle s’effrayait :
« N’aie nulle crainte, Suzanne... La honte m’accable à mon tour. Mais veux-tu, ma fille, avant de t engager dans le chemin d’une vie nouvelle, veux-tu le dernier témoignage de ton père? »
Elle s approcha, les lèvres fermées, les paupières demi-closes. Une ultime fois, malgré les laines, il eut le contact de ce corps précieux et dévastateur, dont il n’ignorait nulle merveille, son orgueil et sa flamme, sorti de lui et revenu à lui à travers tant de sortilèges, ce corps d’impureté et d’ivresse possédé sous des cieux ardents, devant le remords et devant le doute. Il eut les seins, la molle courbure des hanches et les bras victorieux. Et, quoiqu’il détestât son péché et qu’il eût envie de la tuer, il ne put anéantir la mémoire.
Comme ils se séparaient: « Notre suprême mensonge, » soupira-t-elle toute tressaillante, et elle s’en allait à reculons, un doigt sur les lèvres, pour un baiser ou pour le silence.
Hailon se jeta à terre, son mouchoir dans sa bouche, afin d’étouffer ses hurlements. Son cœur meurtri frappait le sol à grands coups mats et rapides.
Des pas gravissaient pesamment l’escalier. Il se releva. On heurtait avec timidité. 11 ne répondit point. Par la porte entre-bâillée passa la fruste figure de Fritz, le domestique.
« Monsieur... Ah, pauvre monsieur... C’est M. Méterpe qui foudrait barler à monsieur. Il tit que c’est apsolument intispensaple. »
Harlon fit un signe que Fritz crut une acceptation ; l’entrée de Méderbe, quelques instants après, le stupéfia. Il lui montra machinalement un siège.
« Merci, » fit cet homme extraordinaire. Il était en grand deuil, très correct et froid ; mais, lorsqu’il parlait, ses lèvres se séparaient avec difficulté, comme si la salive les rendait adhérentes, et Guillaume s’attacha à ce détail sans importance.
« Mon cher ami, je vous demande pardon de troubler ainsi votre solitude... C’est une pénible circonstance... que je connais, hélas... Mais je n’ai point voulu partir... pour l’Indo-Chine... où je suis enfin nommé, sans vous présenter mes condoléances.
— Est-il fou? se demanda Harlon, tant ces manières compassées, en un pareil moment, semblaient insolites.
— Je n’avais pas le choix de l’heure, continua le juriste... Le train, le paquebot... et ce que je
voulais vous confier était d’une urgence absolue. Voilà : j’ai tué ma femme... »
Guillaume ne broncha point. Méderbe le considérait avec curiosité, mais sans ironie.
« J ai tué ma femme..., dans un accès de jalousie..., de jalousie accumulée... Vous étiez là dedans peut-être pour quelque chose... C’est le passé... Et puis elle provoquait tout le monde..., vous..., Bourade..., qui encore... Enfin je l’ai empoisonnée. »
Ce mot rendit au savant son sang-froid.
« Pourquoi, je vous prie, cette confession, Méderbe ?
Parce que, élève de Belerry, je ne crois pas aux prêtres et que je devais absolument, avant de m’embarquer, livrer le secret à quelqu’un. Je vous ai choisi. La chose est faite... La chose est faite, repéta-t-il avec une satisfaction visible.
— Votre conscience. . . ?
— Oui et non. Un besoin, je vous assure, une véritable nécessité. Je suis un parfait assassin. Mais je ne suis plus le seul à le savoir... Ouf! »
U secoua les épaules. Ce fut l’unique geste qu’il se permit : « Cette affreuse chose m’a décidé. J’avais beaucoup d estime pour votre femme... La vraie vertu est rare... Ma mignonne à moi était une coquine... Et je. l’aimais... Il est de ces contradictions... Je ne vous tends pas ma main véné-
neuse... Bonsoir, docteur... Si l’Extrême-Orient vous tente... »
« Quelle apparition infernale !... se dit Guillaume. Il me fautdes spectres réels. » Cette visite, toutefois, l’avait sorti du gouffre. Il eut le frisson du surnaturel. Il regarda la lueur rouge de sa lampe qui crépitait. Il lui sembla que quelque chose allait se passer, et les molécules chuchotèrent.
Un bruit léger venait de l’escalier : « C’est Marie. » Laporte glissa... : c’était Liaurance, blanc du blanc de ses cheveux, mais d’une admirable stature.
« Tu arrives bien..., Amédée... L’heure est venue... Il faut que je te parle. »
Harlon subissait l’entraînement de Méderbe, et il croyait l’aveu une délivrance. Mais le vieillard l’arrêta soudain et, lui mettant sa robuste main sur l’épaule :
« Arrête. N’ajoute pas un nouveau sacrilège... On ne doit compte de ses péchés qu’à Dieu... Il y a un piège dans la fausse confession. »
Pour la seconde fois le savant entrevit cette lueur qui brillait dans les yeux de François. Mais elle ne venait plus du dehors et vacillait au fond de sa
conscience. La main pesait sur lui davantage. Il balbutia :
« J’étouffe... N’auras-tu point pitié?
— La pitié, Guillaume, n’est point la Grâce. Écoute-toi et prie.
— Je n’ai point de prière.
— Tout hoipme a en lui une prière, mais il n’ose s’approcher d’elle s’il ignore les routes de la foi.
— Quelles sont ces routes?
— Souillure et douleur.
— J’aurai la*foi... Je te confie mon fils. »
Liaurance hocha la tête avec majesté et considéra longuement le pécheur.
« Elle sonnera, l’heure miraculeuse. Je vois tourner lentement les aiguilles. Va, Marie n’est pas loin de toi. Son- cœur palpite autour de nous. Tu portes aussi un enfant, Guillaume, et ta félicité, ô mon ami, sera immense. »
Le vieillard se tut et, comme la lampe baissait, les forces surhumaines purent agir. Liaurance reprit d’une voix obscure :
« Ne redoute point la sécheresse, car ton cœur, par le mal, sera délié du mal. Ne redoute point le désir. Il a été ton guide vers les bienheureuses contrées de lumière et t’a brisé pour te refondre. Recueille, esprit trop orgueilleux, les lambeaux de ton âme déchirée. Souffre et gémis. Frappe contre les murailles ce front altier qu’en-
combra la science, où loge aujourd’hui la détresse. Va où te mènera la faiblissante destinée terrestre qui cède la place au grand Pouvoir. Un jour, proche, j’en suis certain, tu viendras à moi, après tant d’épreuves que tes pieds te porteront à peine, brûlé parle sel de tes larmes. Jet’écouterai alors et ce sera un resplendissement, la Parole étant accomplie. »