‹ Suzette, pièce en trois actesChapitre 16 sur 41 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

MONSIEUR GUADAGNE, MYRIAM, SOLANGE. Solange Ole rapidement son chapeau pendant ce qui suit.

SOLANGE, à nu-voix.

Chut ! Ne parlez pas... Rien de nouveau pour Régine?

MONSIEUR GUADAGNE, de même.

Non... Qu'est-ce que tuas? Pourquoi entres-tu par la porte de la rue Lacroix?

SOLANGE

Chut I J'ai ramené un monsieur.

MYRIAM

Un monsieur?

MONSIEUR GUADAGNE

Qui est-ce?

SOLANGE

Je ne sais pas. Je ne le connais pas. U» de ces

imbéciles qui nous liarcèlent dans les rues, un suiveur. A la porte, il m'a demandé de monter. J'ai dit oui. {Sur un mouvement de son père.) Non ! non ! Je t'en supplie. Ne bronche pas... Dissimulez-vous un peu... Puisque j'en tiens un, je vais lui dire deux mots... [Elle sort. Au dehors, aimable.) Entrez donc, je vous en prie... {Entre le monsieur, trente ans environ, mise recherchée. Solange entre derrière, et reste auprès de la porte après Vavoir fermée. Le monsieur est interloqué envoyant Myriam et M. Guadagne. Il fait un mouvement de retraite. Solange lui barrant le chemin sans ostentation :) Vous n'allez pas nous quitter si vite !

M. GUADAGNE

Voulez-vous me dire, monsieur, à quoi je dois l'honneur de votre visite ?

LE MONSIEUR

Monsieur... {Regard vers la porte.)

SOLANGE

Père, je t'en prie !.., {Au monsieur.) Asseyezvous donc. {Elle le fait asseoir sur le petit canapé.) Je vous écoute... [Silence.) Je vous écoute...

LE MONSIEUR

Mademoiselle... (// se lève.)

SOLANGE, le faisant rasseoir.

Mais non ! mais non ! Depuis le boulevard, vous m'avez répété vingt fois : « J'ai tant de choses à vous dire... Où puis-je vous revoir?... » Eh bien parlez, je vous écoute. {Devant Vair

ahuri du monsieur^ Mxjriam éclate de rire. Solange est gagnée par le rire de sa sœur.)

LE MONSIEUR

Mademoiselle...

SOLANGE, da7is son rire.

Il n'y a vraiment pas moyen de rester longtemps fâchée en vous regardant ! Sur ce point-là, du moins, vous êtes irrésistible!

LE MONSIEUR

Mademoiselle, je vous demande pardon. (Mouvement de sortie.)

SOLANGE, le retenant.

Ah! non! non! non!... vous m'embêtez depuis la rue Richelieu... vous m'avez forcée à monter la rue Lepic au pas de charge, par cette chaleur : vous n'en serez pas quitte à si bon compte, mon cher monsieur.

LE MONSIEUR, sans grand espoir.

C'est parce que je suis un peu pressé...

SOLANGE

Ta, ta, ta!... Écoutez, cela m'arrive quelquefois d'être accostée dans la rue et suivie par un monsieur que je ne connais pas. Un échantillon de lespèce à laquelle vous appartenez. Eh bien, il y a une chose que je ne puis comprendre et que vous allez m'expliquer... Je veux profiter de l'occasion pour m'instruire.

LE MONSIEVR

C'est que ce serait peut-être un peu long. Je ne voudrais pas abuser...

Je VOUS rendrai votre liberté après... Voilà : dites-moi simplement ceci : vous et vos semblables, qu'est-ce que vous pouvez bien espérer? Qu'est-ce que vous attendez?... Quel est votre but?... [Le monsieur épluchait la paille de son chapeau. Solange le lui prend.) Laissez votre chapeau... {Elle pose le chapeau sur la table de M. Guadagne.) Du moment que la personne interpellée par vous ne vous répond pas tout de suite « oui », vous devriez conclure que vous vous êtes trompé, et que vous avez affaire à une honnête femme. Alors, pourquoi continuez-vous? Est-ce que vous seriez assez fat et assez sot pour croire que vous allez fasciner votre victime par votre joli physique, la frapper du coup de foudre par votre élégance et votre beauté?... Tenez, il y a une glace, là, devant vous... Regardez- vous donc? Vous vous croyez fait de manière à emporter par un seul regard toutes les pudeurs et toutes les résistances?... Mais regardez-vous donc, je vous en prie... [Complaisammenl, Myriam incline la psyché. Machinalement., le monsieur se mire,)

LE MONSIEUR, après un silence et en regardant Solange.

Je ne me sens pas bien.,. Si vous vouliez me permettre ..

Pas encore. Pourquoi n'attendez-vous pas le

soir avant de vous livrer à votre petit manège? Vous trouveriez à chaque coin de rue des malheureuses qui vous écouteraient et vous fourniraient la seule conversation et les seules amours que vous méritiez !... (// monte à Solange une bouffée de colère.) C'est tout de même malheureux, à la fin, que, si l'on n'est pas vieille ou difforme, on ne puisse sortir de chez soi sans être exposée aux insolences et à la persécution des goujats et des pleutres de votre genre. Je n'ai pas de femme de chambre pour m'accompagner, et je ne suis pas assez riche pour n'aller qu'en voiture. Si je sors, c'est que j'ai besoin d'aller gagner mon pain. Vous devriez le comprendre et ne pas ajouter par vos grossièretés à ce que la vie peut avoir d'âpre ou de douloureux pour nous. C'est afin de vous dire cela que je vous ai laissé monter, mon cher monsieur. Maintenant, fichez-moi le camp ! {Se ravisant.) Attendez ! Qui êtes-vous?... Je vous demande votre nom. Voici mon père, monsieur Guadagne, ancien marin. Mademoiselle est ma sœur. Moi, je suis Solange Guadagne, élève sage-femme à la Maternité... {Sur un sourire du monsieur.) Ah! Ça vous fait rire, pauvre imbécile ! Si vous pouviez voir ce que je vois dans une journée, vous ne ririez pas... Et — j'y pense — ce sont vos victimes que je soigne, et vos enfants que j'aide à naître ! Vous étiez mal tombé, vraiment. Quand on connaît l'amour de ce cùté-là, on est à l'abri des séducteurs. Alors, décidément, vous ne voulez pas vous nommer? Votre muflerie est anonyme?

Après tout, c'est logique... Allez! Bonsoir!... {Le monsieur se précipite vers la porte.)

MONSIEUR GUADAGNE, cérémonieux.

Monsieur, permettez-moi de vous reconduire. Par ici... Par ici la sortie...

LE MONSIEUR

Ne VOUS donnez pas cette peine, je vous en prie, monsieur...

MONSIEUR GUADAGNE

Comment donc ! mais j'y tiens absolument!... (7/ sort avec le monsieur.)

MYRIAM

Eh bien, il te reconnaîtra !

SOLANGE

Ouf! Ça va mieux ! {On entend un grand bruit sourd au dehors.) Qu'est-ce qu'il va?

MYRIAM

Qu'est-ce qui est arrivé?

MONSIEUR GUADAGNE, rentrant.

Rien, rien!... {Il montre le bout de son pied droit qu'il lève un peu.) Je lui ai fait manquer la première marche de l'escalier, voilà tout. (Entre madame Dumont, femme de rnénage., apportant un « petit bleu ». File est très propre.)

MADAME DUMONT

C'est une dépêche pour madame Régine.

MYRIAM, prenant le petit bleu qu'elle pose sur son bureau.

IVIerci, madame Dumont. [Madame Dumont sort.)

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