‹ Suzette, pièce en trois actesChapitre 15 sur 41 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MONSIEUR GUADAGNE, MYRIAM. M. Guadagne a soixante ans. Cheveux gris en brosse. Toute sa barbe courte. Il est vêtu sans élégance, mais avec correction. Pas distingué, mais pas vulgaire. Rien qui veuille rappeler l'ancien marin. Myriam est une grande belle fille ^brune de vingt ans. Au lever du rideau, M. Guadagne assis à sa table, lit un volume, en prenant des notes. Myriam, sur son canapé, étudie un rôle. Long silence, Myriam pose son livre, se lève, va i\ son bureau et y prend une dépêche qu'elle relit.

MONSIEUR GUADAGNE, posant sa pluïïie et se levant. Allons, Myriam ! Au travail, ma petite gosse. (// voit ce que fait Myriam.) Mais tu dois la savoir par cœur la dépêche de Régine ?

MYRIAM

Régine aurait bien pu nous donner plus de détails...

Ah ! Ah !... 11 te faut des détails !... « Arriverai demain matin. Ne venez pas à la gare. Irai vous voir aussitôt que possible. Tendresses, — Ré^ gine... « Que veux-tu de plus?

MYRIAM

Tu ne crois pas que ce soit grave ?

MONSIEUR GUADAGNE

Mais, petite romanesque! Je suis certain que tout est arrangé à l'heure qu'il est !

MYRIAM

Cette dépêche si sèche...

MONSIEUR GUADAGNE

Justement. Régine est loin, elle s'est raccommodée avec son mari, elle ne peut pas penser que nous sommes inquiets.

MYRIAM

« Ne venez pas à la gare »... Pourquoi ce soin de nous défendre...

MONSIEUR GUADAGNE

Mais parce qu'elle a des courses à faire, parce qu'elle va reconduire Suzette à sa pension... parce que... je ne sais pas, moi!... Allons! depuis hier que cette dépêche est arrivée, nous avons dit tout ce que nous pouvions dire.

MYRIAM

Tu as raison. Il n'y a qu'à attendre.

Tu viens d'avoir une intonation de ta pauvre mère. Lorsque, à Marseille, entre deux voyages, il m'arrivait de m'attarder le soir avec des amis, je la trouvais à la fenêtre en rentrant, et elle me disait doucement : « J'aurai passé ma vie à t'attendre »...

MYRIAM, après un silence et reprenant la dépêche.

Crois-tu sincèrement que Régine ait bien agi, en courant ainsi après son mari ?

MONSIEUR GUADAGNE

Mais certainement. Le mieux qu'elle avait à faire, c'était de lui demander pardon et de luî dire franchement ce qui s'est passé, de lui raconter les choses comme elle nous les a racontées samedi.

MYRIAM

Tu as été très chiC; toi, père, samedi.

MONSIEUR GUADAGNE

Moi?

MYRIAM

Oui... la façon dont tu as reproché à Régine ce qu'elle a fait... c'était très bien... tendre tout de même... très tendre...

MONSIEUR GUADAGNE

La pauvre enfant était encore toute frémissante ; après cette triste scène, elle n'avait eu qu'une pensée, courir ici comme à un refuge. Je n'allais pas...

MYRIAM

Cane fait rien... Tu as su trouver des mots qui « portaient,»... Pas « pompier », mais justes et prenants... {Lui mettant affectueusement la main sur Vépaule.) Tu es un brave ho nii;e de père.

MONSIEUR GUADAGNE

Ne nous attendrissons pas et passons à Cassandre. A propos, as-tu répété à ton professeur.

au Conservatoire, ce que je t'avais chargée de lui dire ?

MYRIAM

Quoi donc?

MONSIEUR GUADAGNE

« Naturellement ».

MYRIAM, avec un sourire.

Ah! Uui!

MONSIEUR GUADAGNE

« Naturellement... comme danslavie »... Vous a-t-il recommandé encore de jouer la tragédie « naturellement », de parler « comme dans la vie »... Quel serin ! Tu ne lui as pas dit de ma part qu'il est un serin ?... « Naturellement ! » la tragédie!... Je bondis!... Comment! Il y a des auteurs qui ont ressuscité des rois, et quels rois, quels empereurs : Néron, Alexandre, Mithridate ; il y en a qui nous montrent des dieux... et à quels moments ! dans des catastrophes, des cataclysmes, des bouleversements... on discute la vie ou la mort de tout un peuple... et il faut dire cela « naturellement »... D'abord, qu'est-ce que c"est « naturellement »?... Le naturel, pour le tonnerre, c'est le vacarme assourdissant... La tragédie, on ne la chante pas, parce qu'on n'ose pas, mais elle devrait se chanter, justement pour montrer que ce n'est pas des histoires de boutiquiers... Mon enfant, je ne suis qu'un vieux serin, mais rappelle-toi ceci : dans la tragédie, il faut être excessif. Tu entends : excessif. Extrême, exagéré... Et je ne suis pas certain qu'il ne faut pas étrede même dans la vie... Le succès va aux

exaltés, et trois mille francs d'appointements aux gens bien sages. Et relis Homère. On ne peut pas comprendre la tragédie, si on ne sait pas Homère par cœur... Je me rappelle certain passage... Quand je l'ai lu pour la première fois, il m'a paru si admirable que je suis monté sur la passerelle pour le faire entendre à mon second. Il en bavait... Même, nous avons failli échouer le bateau... {Exalté.) Echouer le bateau... Et sais-tu où? Sur quel récif?... Sur un récif décrit dans V Odyssée, sur le Phœtos!... Ce n'est pas admirable! Non, mais, réponds, ce n'est pas admirable !... Sur un récif décrit dans ÏOdyssée !

MYRIAM, riant.

Vous n'avez pas échoué, cependant?

MONSIEUR GUADAGNE, très simplement.

Non. L'homme de la barre, de lui-même, est venu en grand sur tribord, de sorte que, cette fois, le commandement a suivi la manœuvre au lieu de la précéder. Voilà... Allons, mon petit : Cassandre... Et pas naturellenïent, hein?... Rappelle-toi les paroles que Clytemnestre vient de prononcer en parlant d'elle : « Elle est dans le délire, c'est la déraison qu'elle écoute... Elle va jeter la sanglante écume de sa colère »... Va... MYRIAM, déclamant.

« Grands dieux I Grands dieux ! Ah ! ciel 1 Terre ! Apollon ! Apollon ! »

MONSIEUR GUADAGNE, s'excitaut peu à peu.

Va donc I va donc ! Tu as l'air d'appeler l'omnibus I

MYRIAM

» « Grands dieux!... Apollon! Apollon!... Dieu qui m'entraînes ! Dieu qui me perds ! Je vais donc une seconde fois subir tes inévitables coups... » MONSIEUR GUADAGNE, en même temps quelle.

Très bien ! Encore plus ! Tu souffres ! Tu es déchirée! Tu es possédée... Va'...

MYRIAM

« Apollon, où m'as-tu amenée? Vers quel palais ? Palais abhorré des dieux, palais complice de tant de meurtres ! Cordes fatales ! Epoux égorgé! Dieux! Dieux! Hélas! Que vois-je!... Furies insatiables du sang de cette race, poussez le cri du triomphe : l'exécrable sacrifice va se consommer... » (M. Guadagne, tout rouge, les yeux gros, dit le texte à voix basse en même temps que Myriam. Il est penché derrière elle et semble lui souffler son âme.)

MONSIEUR GUADAGNE, tendre, à mi-voix.

Oui, oui, mon chéri! Gueule, mon petit chéri! Gueule plus. fort, mon enfant ..!

MYRIAM

« Ah ! Ah ! les voilà ! les voilà! Écartez le taureau de la vache !... »

Attends... C'est bien... Il faudra que tu médises comme ça le premier acte démon Achille... Tu sais... Seulement, fais bien attention... la prophétesse Gassandre est captive dans Argos. Elle voit,

elle voit réellement les faits qu'elle prédit... Tu comprends. Cependant...

MYRIAM

Oui... Il faut qu'elle conserve dans sa furie même, une contrainte d'esclave...

MONSIEUR GUADAGNE

C'est un rien... un rien... {Entre Solange en coup de vent, toute frémissante. Solange est une très jolie blonde de vingt-trois ans.)

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