‹ Suzette, pièce en trois actesChapitre 34 sur 41 · C.liAMBERT · texte numérisé non relu

C.liAMBERT

Tu as lair contrarié de voir M« Hamelin ?

HENRI

Non... Seulement... Alors, il a eu communication des... des griefs invoqués par la mère de Suzette ?

MADAME CUAMBERT

Ça ne doit pas être bien lourd.

Et c'est pour nous les faire connaître...

MONIQUE, qui a terminé sa lecture rendant

le certificat.

Très bien...

HENRI

Merci. (// met lentement le papier dans sa poche.)

MADAME CHAMBERT

Qu"est-ce que tu as ?

CHA.MBERT

Henri, tu nous caches quelque chose. [Silence.)

MONIQUE

Oui. Henri a quelque chose à vous dire.

CHAMBERT

Ah! tu es dans la' confidence?

MONIQUE

Eh bien ! Si Henri avait un secret pour moi, maintenant qu'il nous est revenu... (A Henri.) Tu n'as pas froid ? Tu es bien ? Tu n'as besoin de rien ?

HENRI

Merci.

MONIQUE, à ses parents.

C'est d'ailleurs beaucoup moins grave que vous ne pourriez le supposer d'après la figure que nous fait Henri.

CHAMBERT

Enfin, qu'est-ce que c'est?

HENRI

J'ai pensé qu'il valait mieux que vous l'appreniez par moi que par notre conseil... Voilà... Parmi les articulations que présentera la mère de Suzette... Enfin, ses griefs...

CHAMBERT

Quoi ? Tu l'as trompée ?

HENRI

Non... Oui... Mais ce n'est pas cela. C'est plus sérieux, si vous voulez, mais c'est tout à fait étranger à la cause... au débat actuel...

MADAME CHAMBERT

Alors, de quoi finquiètes-tu ?

MONIQUE

C'est une vétille... Un artifice qu'il a employé, dans ses affaires, pour se tirer d'embarras...

HENRI

Remarquez que cela se fait couramment. Il s'agit d'un poinçon... Seulement, vous, père, vous n'êtes pas dans les affaires, vous n'allez pas comprendre. «

CHAMBERT

J'essayerai.

HENRI

Je veux dire que certaines choses doivent être examinées, non pas en les situant dans l'absolu . . .

CHAMBERT

Qu'est-ce que tu baragouines ?

HENRI, embarrassé.

N'est-ce pas?... Tel fait, débarrassé des circonstances qui l'ont entouré, perd sa véritable physionomie. Un acte indifférent en soi peut paraître condamnable lorsqu'on l'examine longtemps après qu'il a été accompli. Tel «artifice », comme disait ma sœur, qui paraîtra tout simple à des commerçants, semblera blâmable à des magistrats.

CHAMBERT

C'est même pour cela qu'il y a des commerçants en prison.

HENRI

Nous avons aussi notre déformation professionnelle.

CHAMBERT, se levant, grave.

Dis-moi vite ce que tu as fait, car toutes ces précautions me donnent la chair de poule. Qu'estce que tu as fait ?... Allons !... Sans phrases !...

J'ai apposé moi-même le poinçon de l'Etat sur certaines marchandises...

CHAMBERT

... que le représentanPde l'Etatn'eùt pas poinçonnées ?

HENRI

Il ne les eût peut-être pas poinçonnées toutes.

CHAMBERT

Après ?

HENRI

Voilà... Je m'y attendais... Vous prenez cela au tragique... [Montrant le poing.) Ah! sacrée Régine, va ! sacrée Régine !

CHAMBERT

Qu'est-ce que Régine peut avoir à faire làdedans ?

HENRI

Vous ne le devinez pas?

CHAMBERT

J'ai peur de le deviner.

HENRI

Elle va réveiller cette vieille histoire.

MADAME CHAMBERT, vioUnte .

Mais, elle n'a pas le droit, à propos d'une séparation de corps...

Elle n'en a pas le droit, c'est ce que je disais à Henri.

SUZETTE iol

MADAME CHAMBERT

Ce devrait être défendu, ces monstruosités-là.

CHAMBERT

On ne peut pas lui défendre de faire le procès de la moralité de son mari puisque nous lui faisons le procès de la sienne.

MADAME CHAMBERT

Quand je disais que cette femme ferait notre malheur I

CHAMBERT

A-t-elle des preuves ?

HENRI

Elle n'en a pas besoi^n. Il y a eu des constats, des procès-verbaux. Il m'est absolument impossible de nier.

CHAMBERT, Ivès gnive.

Comment se fait-il que tu n'aies pas été poursuivi?

HENRI

C'était avant les élections. On ne voulait pas de scandale. Je n'étais pas le seul compromis.

Cela se fait couramment, paraît-il.

CHAMBERT

Tais-toi.

HENRI

.l'ai dû abandonner une grosse somme.

CHAMBERT, se dominant.

Tu t'es exposé à passer en cour d'assises.

HENRI

Dans les affaires, qui donc — en cherchant bien — ne s'y est pas exposé une fois dans sa vie. CHAMBERT, le regardant, atterré.

Ohl... [Un silence.) Et qui te fait croire que Régine usera de cette arme contre toi ?

RENRI

Elle me Fa annoncé.

CHAMBERT

Elle a peut-être voulu seulement te faire peur.

JIENRI

A l'audience de conciliation elle a tout dit devant le président du tribunal.

MADAME CUAMBERT

La misérable! Elle va nous déshonorer!

CHAMBERT

Ce n'est pas elle, c'est' toi, Henri!... C'est toi!... Mon pauvre enfant! Tu as fait cela... Et tu en parles avec cette inconscience !...

HENRI, ému.

Père !...

CHAMBERT

Oh! Je ne vais pas te faire de reproches... Ils ne serviraient à rien... Tout cela était loin, bien loin... Seulement, j'aurais dû mourir hier... Je serais mort plus heureux, plus fier... {Il tombe assis sur une chaise et pleure doucement. Un silence. Personne n ose parler.)

BENRi, très bas.

Père !

CHAMBERT

Oui, je serais mort heureux, il y a six mois. {Tout le monde l'entoure.)

MADAME CriAMBERT

Lucien !

MONIQUE, s' essuyant les i/eux.

Ne dis pas cela!

HENRI, très sincère.

Père, jeté demande pardon... Je t'assure que ma faute n'est pas aussi grave que tu le crois, ni qu'elle le paraît, je m'en rends compte, maintenant. Ce que j'ai fait, c'était dans les habitudes. Tous mes concurrents agissaient de même. L'autorité ne l'ignorait pas et fermait les yeux. Si l'on m'a inquiété, à un certain moment, c'est qu'il y a eu un accès passager de vertu... J'avais une grosse échéance. La faillite me menaçait. Je me sentais perdu. Et tu vois bien que c'était accepté puisque j'ai pu demander et obtenir d'autres adjudications. Tu me comprends, dis?

MADAME CHAMBERT

Lucien 1 Tu vois bien qu'il n'y a rien à lui reprocher.

UE.NRI

Disque tu me pardonnes... Personne ne devait plus jamais en entendre parler... D'ailleurs... Il ne faut pas oublier que la publication des comptes rendus de procès en séparation de corps est interdite.

CHAMBERT

Ta femme peut très bien faire imprimer la plaidoirie de son avocat et la distribuer à tous nos amis et à d'autres. Elle ne serait pas la première.

HENRI

C'est vrai.

MADAME CHAMBERT

C'est vrai?

HENRI

Oui, mais je ne peux pas...

CHAMBERT

Une femme qui veut se venger est capable de tout. Et je vois maintenant que celle-là ne reculera devant rien. Et moi qui ne pouvais, au fond, m'empêclier de la plaindre! Moi qui me prenais à avoir pitié d'elle ! Je ne suis qu'un sot. Elle n'a pas de cœur. Pour qu'elle ait parlé de cette affaire au président du tribunal, pour qu'elle ait l'intention de jeter notre malheur dans ces débats, et déshonorer ainsi, non seulement nous tous, mais sa fille...

MADAME CHAMBERT

Voilà qui prouve bien qu'elle ne l'aime pas...

CHAMBERT

Sa fille, Henri! sa fille!... Je lui aurais pardonné de se venger sur toi, sur nous tous... mais qu'elle n'ait pas pensé à son enfant!

MADAME CHAMBERT

Elle y pense quand elle peut se servir d'elle pour nous faire souffrir.

CHAMBERT

Nous en avons désormais la preuve... Et, maintenant, je ne me refuse plus à croire ce dont l'accuse cette lettre anonyme que je voulais d'abord brûler... {Sortant une lettre de son portefeuille.) Tiens, Henri! Tu vas voir! Tu vas voir ce que vaut celle à qui tu as donné mon nom... Ecoute... (// met des lunettes. A Henri qui veut prendre la lettre.) Laisse. Laisse. Je veux te la lire. (// lit.) « Monsieur, une personne amie tient à vous prévenir que, le mois dernier, chez son père, madame Henri Chambert a reçu sa petite fille en présence de M. Georges Livrain. « Voilà. {Cri général d'indignation.) Voilà ce qu'elle vaut, celle que tu as voulu épouser.

UENRI

La misérable! La preuve? Il faut avoir la preuve de cela...

CHAMBERT

Malheureusement, la lettre n'est pas signée... Et elle est à la machine à écrire.

HENRI

C'est peut-être une odieuse calomnie...

MADAME CHAMBERT

Je le saurai bien.

CHAMBERT

Comment?

MADAME CHAMBERT

Je vais interroger Suzette... .

CHAMBERT

Tu n'y penses pas... Interroger Suzette...

HENRI

Mère, réfléchis...

MADAME CUAMBERT

Vous pouvez croire que je saurai le faire sans manquer au respect que l'on doit à cette enfant. Monique, va me chercher Suzette.

MONIQUE

A quoi cela servira-t-il?

MADAME CUAMBEBT

Si la chose est vraie, nous appellerons comme témoins la domestique et le concierge des Guadagne. Va.

MONIQUE

Mais on doit l'habiller, justement pour la conduire...

MADAME CHAMBERT, avec autorité.

Va me la chercher!

MONIQUE

Oui, mère. {File so^-t.)

MADAME CUAMBERT

Vous ne pensez pas que je vais envoyer ma Suzette à cette femme-là?

CUAMBERT

Nous ne pouvons faire autrement.

MADAME CBAMBERT

On lui dira qu'elle est malade.

UENRI

Elle voudra venir.

MADAME CHAMBERT

Je vais lui faire écrire un mot par sa fille.

HENRI

Mais, Suzette... Elle s'attend à aller... là-bas.

Elle ne demande pas mieux que de rester ici. Depuis trois mois, nous avons fait beaucoup de progrès dans son cœur. Et dans le sens que je voulais. La voici... Laissez-moi.

CHAMBERT

Vraiment?...

HENRI

Oui. Viens, père. Laisse faire maman!,..

CHAMBERT

Oh! mon enfant! mon enfant! {Ils sorlent.)

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