C.liAMBERT
Tu as lair contrarié de voir M« Hamelin ?
HENRI
Non... Seulement... Alors, il a eu communication des... des griefs invoqués par la mère de Suzette ?
MADAME CUAMBERT
Ça ne doit pas être bien lourd.
Et c'est pour nous les faire connaître...
MONIQUE, qui a terminé sa lecture rendant
le certificat.
Très bien...
HENRI
Merci. (// met lentement le papier dans sa poche.)
MADAME CHAMBERT
Qu"est-ce que tu as ?
CHA.MBERT
Henri, tu nous caches quelque chose. [Silence.)
MONIQUE
Oui. Henri a quelque chose à vous dire.
CHAMBERT
Ah! tu es dans la' confidence?
MONIQUE
Eh bien ! Si Henri avait un secret pour moi, maintenant qu'il nous est revenu... (A Henri.) Tu n'as pas froid ? Tu es bien ? Tu n'as besoin de rien ?
HENRI
Merci.
MONIQUE, à ses parents.
C'est d'ailleurs beaucoup moins grave que vous ne pourriez le supposer d'après la figure que nous fait Henri.
CHAMBERT
Enfin, qu'est-ce que c'est?
HENRI
J'ai pensé qu'il valait mieux que vous l'appreniez par moi que par notre conseil... Voilà... Parmi les articulations que présentera la mère de Suzette... Enfin, ses griefs...
CHAMBERT
Quoi ? Tu l'as trompée ?
HENRI
Non... Oui... Mais ce n'est pas cela. C'est plus sérieux, si vous voulez, mais c'est tout à fait étranger à la cause... au débat actuel...
MADAME CHAMBERT
Alors, de quoi finquiètes-tu ?
MONIQUE
C'est une vétille... Un artifice qu'il a employé, dans ses affaires, pour se tirer d'embarras...
HENRI
Remarquez que cela se fait couramment. Il s'agit d'un poinçon... Seulement, vous, père, vous n'êtes pas dans les affaires, vous n'allez pas comprendre. «
CHAMBERT
J'essayerai.
HENRI
Je veux dire que certaines choses doivent être examinées, non pas en les situant dans l'absolu . . .
CHAMBERT
Qu'est-ce que tu baragouines ?
HENRI, embarrassé.
N'est-ce pas?... Tel fait, débarrassé des circonstances qui l'ont entouré, perd sa véritable physionomie. Un acte indifférent en soi peut paraître condamnable lorsqu'on l'examine longtemps après qu'il a été accompli. Tel «artifice », comme disait ma sœur, qui paraîtra tout simple à des commerçants, semblera blâmable à des magistrats.
CHAMBERT
C'est même pour cela qu'il y a des commerçants en prison.
HENRI
Nous avons aussi notre déformation professionnelle.
CHAMBERT, se levant, grave.
Dis-moi vite ce que tu as fait, car toutes ces précautions me donnent la chair de poule. Qu'estce que tu as fait ?... Allons !... Sans phrases !...
J'ai apposé moi-même le poinçon de l'Etat sur certaines marchandises...
CHAMBERT
... que le représentanPde l'Etatn'eùt pas poinçonnées ?
HENRI
Il ne les eût peut-être pas poinçonnées toutes.
CHAMBERT
Après ?
HENRI
Voilà... Je m'y attendais... Vous prenez cela au tragique... [Montrant le poing.) Ah! sacrée Régine, va ! sacrée Régine !
CHAMBERT
Qu'est-ce que Régine peut avoir à faire làdedans ?
HENRI
Vous ne le devinez pas?
CHAMBERT
J'ai peur de le deviner.
HENRI
Elle va réveiller cette vieille histoire.
MADAME CHAMBERT, vioUnte .
Mais, elle n'a pas le droit, à propos d'une séparation de corps...
Elle n'en a pas le droit, c'est ce que je disais à Henri.
SUZETTE iol
MADAME CHAMBERT
Ce devrait être défendu, ces monstruosités-là.
CHAMBERT
On ne peut pas lui défendre de faire le procès de la moralité de son mari puisque nous lui faisons le procès de la sienne.
MADAME CHAMBERT
Quand je disais que cette femme ferait notre malheur I
CHAMBERT
A-t-elle des preuves ?
HENRI
Elle n'en a pas besoi^n. Il y a eu des constats, des procès-verbaux. Il m'est absolument impossible de nier.
CHAMBERT, Ivès gnive.
Comment se fait-il que tu n'aies pas été poursuivi?
HENRI
C'était avant les élections. On ne voulait pas de scandale. Je n'étais pas le seul compromis.
Cela se fait couramment, paraît-il.
CHAMBERT
Tais-toi.
HENRI
.l'ai dû abandonner une grosse somme.
CHAMBERT, se dominant.
Tu t'es exposé à passer en cour d'assises.
HENRI
Dans les affaires, qui donc — en cherchant bien — ne s'y est pas exposé une fois dans sa vie. CHAMBERT, le regardant, atterré.
Ohl... [Un silence.) Et qui te fait croire que Régine usera de cette arme contre toi ?
RENRI
Elle me Fa annoncé.
CHAMBERT
Elle a peut-être voulu seulement te faire peur.
JIENRI
A l'audience de conciliation elle a tout dit devant le président du tribunal.
MADAME CUAMBERT
La misérable! Elle va nous déshonorer!
CHAMBERT
Ce n'est pas elle, c'est' toi, Henri!... C'est toi!... Mon pauvre enfant! Tu as fait cela... Et tu en parles avec cette inconscience !...
HENRI, ému.
Père !...
CHAMBERT
Oh! Je ne vais pas te faire de reproches... Ils ne serviraient à rien... Tout cela était loin, bien loin... Seulement, j'aurais dû mourir hier... Je serais mort plus heureux, plus fier... {Il tombe assis sur une chaise et pleure doucement. Un silence. Personne n ose parler.)
BENRi, très bas.
Père !
CHAMBERT
Oui, je serais mort heureux, il y a six mois. {Tout le monde l'entoure.)
MADAME CriAMBERT
Lucien !
MONIQUE, s' essuyant les i/eux.
Ne dis pas cela!
HENRI, très sincère.
Père, jeté demande pardon... Je t'assure que ma faute n'est pas aussi grave que tu le crois, ni qu'elle le paraît, je m'en rends compte, maintenant. Ce que j'ai fait, c'était dans les habitudes. Tous mes concurrents agissaient de même. L'autorité ne l'ignorait pas et fermait les yeux. Si l'on m'a inquiété, à un certain moment, c'est qu'il y a eu un accès passager de vertu... J'avais une grosse échéance. La faillite me menaçait. Je me sentais perdu. Et tu vois bien que c'était accepté puisque j'ai pu demander et obtenir d'autres adjudications. Tu me comprends, dis?
MADAME CHAMBERT
Lucien 1 Tu vois bien qu'il n'y a rien à lui reprocher.
UE.NRI
Disque tu me pardonnes... Personne ne devait plus jamais en entendre parler... D'ailleurs... Il ne faut pas oublier que la publication des comptes rendus de procès en séparation de corps est interdite.
CHAMBERT
Ta femme peut très bien faire imprimer la plaidoirie de son avocat et la distribuer à tous nos amis et à d'autres. Elle ne serait pas la première.
HENRI
C'est vrai.
MADAME CHAMBERT
C'est vrai?
HENRI
Oui, mais je ne peux pas...
CHAMBERT
Une femme qui veut se venger est capable de tout. Et je vois maintenant que celle-là ne reculera devant rien. Et moi qui ne pouvais, au fond, m'empêclier de la plaindre! Moi qui me prenais à avoir pitié d'elle ! Je ne suis qu'un sot. Elle n'a pas de cœur. Pour qu'elle ait parlé de cette affaire au président du tribunal, pour qu'elle ait l'intention de jeter notre malheur dans ces débats, et déshonorer ainsi, non seulement nous tous, mais sa fille...
MADAME CHAMBERT
Voilà qui prouve bien qu'elle ne l'aime pas...
CHAMBERT
Sa fille, Henri! sa fille!... Je lui aurais pardonné de se venger sur toi, sur nous tous... mais qu'elle n'ait pas pensé à son enfant!
MADAME CHAMBERT
Elle y pense quand elle peut se servir d'elle pour nous faire souffrir.
CHAMBERT
Nous en avons désormais la preuve... Et, maintenant, je ne me refuse plus à croire ce dont l'accuse cette lettre anonyme que je voulais d'abord brûler... {Sortant une lettre de son portefeuille.) Tiens, Henri! Tu vas voir! Tu vas voir ce que vaut celle à qui tu as donné mon nom... Ecoute... (// met des lunettes. A Henri qui veut prendre la lettre.) Laisse. Laisse. Je veux te la lire. (// lit.) « Monsieur, une personne amie tient à vous prévenir que, le mois dernier, chez son père, madame Henri Chambert a reçu sa petite fille en présence de M. Georges Livrain. « Voilà. {Cri général d'indignation.) Voilà ce qu'elle vaut, celle que tu as voulu épouser.
UENRI
La misérable! La preuve? Il faut avoir la preuve de cela...
CHAMBERT
Malheureusement, la lettre n'est pas signée... Et elle est à la machine à écrire.
HENRI
C'est peut-être une odieuse calomnie...
MADAME CHAMBERT
Je le saurai bien.
CHAMBERT
Comment?
MADAME CHAMBERT
Je vais interroger Suzette... .
CHAMBERT
Tu n'y penses pas... Interroger Suzette...
HENRI
Mère, réfléchis...
MADAME CUAMBERT
Vous pouvez croire que je saurai le faire sans manquer au respect que l'on doit à cette enfant. Monique, va me chercher Suzette.
MONIQUE
A quoi cela servira-t-il?
MADAME CUAMBEBT
Si la chose est vraie, nous appellerons comme témoins la domestique et le concierge des Guadagne. Va.
MONIQUE
Mais on doit l'habiller, justement pour la conduire...
MADAME CHAMBERT, avec autorité.
Va me la chercher!
MONIQUE
Oui, mère. {File so^-t.)
MADAME CUAMBERT
Vous ne pensez pas que je vais envoyer ma Suzette à cette femme-là?
CUAMBERT
Nous ne pouvons faire autrement.
MADAME CBAMBERT
On lui dira qu'elle est malade.
UENRI
Elle voudra venir.
MADAME CHAMBERT
Je vais lui faire écrire un mot par sa fille.
HENRI
Mais, Suzette... Elle s'attend à aller... là-bas.
Elle ne demande pas mieux que de rester ici. Depuis trois mois, nous avons fait beaucoup de progrès dans son cœur. Et dans le sens que je voulais. La voici... Laissez-moi.
CHAMBERT
Vraiment?...
HENRI
Oui. Viens, père. Laisse faire maman!,..
CHAMBERT
Oh! mon enfant! mon enfant! {Ils sorlent.)