‹ Suzette, pièce en trois actesChapitre 39 sur 41 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

. CHAMBERT, MADAME CHAMliERT, HAMELIN, BARDOT, MONIQUE, HENRI .CHAMBERT. A l'entrée, brouhalia dans lequel on distingue ;

ÏÏAMELIN

Vraiment, madame, vous voulez bien excuser ce costume?

MADAME CHAMBERT

Mais, c'est nous qui vous sommes reconnaissants d'avoir bien voulu...

IIAMELIN

Ce que nous faisons là est tout à fait contraire aux règles de l'ordre...

BARDOT

Mais, ce n'est ni comme avoué ni comme avocat que nous venons ici, c'est comme amis... Ce vieux Chambert et moi, nous avons fait notre droit ensemble.

Eh oui... (A Hamelin.) Si vous le voulez bien, cher monsieur, je vais vous présenter à ma fille... (A Monique.) Tu connais Bardot... BARDOT, qui serrait la main de Monique.

Je crois bien... J'ai eu l'honneur...

CUAMBERT

Monsieur Hamelin.

MOMQUE

Monsieur...

HAMELIN

Enchanté, mademoiselle... Vous habitez un bien beau pays.

MONIQUE

N'est-ce pas, monsieur? {Lui montrant un siège.) Je vous en prie, remetlez-vous. [Madame Chambert a fait asseoir- Bardot avec la même formule.)

iiAMELLN, à Monique.

... Peut'être un peu froid, en hiver.

CHAMBERT

Et cette chasse, avez-vous été heureux ?

BARDOT

Oui, nous avons tué quelques perdreaux.

Et une caille...

CHAMBERT

C'est une des dernières...

BARDOT

Mais, ce qui est meilleur que de tuer du gibier, c'est de respirer ce plein air...

HAMELLX

A pleins poumons... quand on vient de Paris...

BARDOT

Et Censié nous a fait faire un déjeuner!

HAMELIN

Un vrai déjeuner de chasse'

BARDOT

Où diable trouve-t-il des vins pareils !

IIAMELIN

N'est-ce pas?

BARDOT

Il me semble que je vis deux fois... Nous avons ri, avec Hamelin, en venant, comme deux collégiens...

llAMELlN

Je vous demande pardon... Bardot, vous êtes inconvenant... Excusez-nous, monsieur Chambert... Nous étions venus pour vous parler de votre affaire...

BARDOT

C'est vrai... Je vous demande pardon, madame. .

HAMELIN, indifférent.

Eh bien, elle ne se présente pas mal, n'est-ce pas, Bardot?

BARDOT, de même.

Pas mal du tout.

CHAMBERT

L'adversaire vous a communiqué les pièces de son dossier?

HAMELIN

Oui...

CHAMBERT Et...?

IIAMELIN

Insignifiant. Tout y est insignifiant.

COAMBERT

Insignifiant?... Il n'y a rien qui...

BARDOT

Rien du tout... Mais laissez Hamelin vous parler de sa plaidoirie... Il m'en a dit quelques mots dans le train... Mon bon Henri, il va vous déchiqueter votre femme...

HENRI

Rien que ce qui sera indispensable, n'est-ce pas?

BARDOT

Pardon. Vous plaidez surtout pour obtenir la garde de l'enfant, n'est-ce pas ? Par conséquent, il faut taper sur la moralité de la mère, vous entendez, Hamelin. Tout le procès est là.

HAMELIN

Il y a dans le dossier de quoi la traîner dans la boue.

HENRI

Oh!

BARDOT

Qui veut la fin veut les moyens... Ne Técoutez pas, Hamelin, et marchez!

HAMELIN

Soyez tranquille !... J'ai déjà préparé sur ses chevaux noirs un trait dont je suis certain qu'il portera... Parce que voilà comment j'ai l'habitude de préparer mes plaidoiries... j'en raconte des fragments à des amis, des connaissances, n'importe qui... Je me fais la main, si l'on peut dire... sans nommer personne, bien entendu...

J'en ai déjà fait rire plus d'un aux larmes, avec votre histoire... {Souriant.) J'ai même un mot assez drôle... mais un peu vif... vous savez, Bardot?... Vous y êtes?... mais il ne peut passe dire devant les dames.

DENRI

Sur ma femme?

HAMELIN, candide.

Sur qui voulez-vous que ce soit. ., Je ne le dirai même que si c'est Gréminot qui préside le tribunal... 11 ne déteste pas un peu de poivre dans le potage, ni quelques sous-entendus scabreux. Gela le réveille... Et des détails... On raconte de lui qu'en province, je ne sais plus où, dans une affaire analogue, il a dit à l'avocat : « Maître, vous pouvez nous donner des détails ».

CHAMBERT, lOUt Cl COUp.

C'était à Grenoble! J'étais son assesseur... Dieu! que nous avons ri! [Ils rient tous les trois.)

HENRI

Vous ne vous bornerez pas à plaider le... le fait principal?

HAMELIN

Non. Mais j'y insiste beaucoup.

HENRI

Croyez-vous que...

HAMELIN

Comment! Vous avez la chance d'avoir un adultère et vous ne vous en serviriez pas jusqu'à épuisement?

HENRI

Je pensais que les petits faits, par leur nombre...

IIAMELIN

Ils ne sont pas pertinents.

BARDOT

Un bon adultère! (// fait claquer sa langue.)

llAMELIiN

Non... au contraire... je fais un tableau... les malles ouvertes... et... et ce que vous savez... Là aussi, j'aurai un mot assez piquant, mais je le réserve pour l'audience.

BARDOT

Oh! Hamelin!

IIAMELIN, faisant la coquette.

Non, non, non. Vous ne me le ferez pas dire !

HENRI, assez timide.

C'est que... je dois vous faire remarquer... c'est de l'honnêteté de ma part... Rien ne prouve que... que madame Henri Chambert ait été jusqu'à la faute... je veux dire la faute réelle... A part l'aveu du premier moment, elle l'a toujours niée...

BARDOT, à Hamelin.

Qu'est-ce qu'il veut dire? Je ne comprends pas bien.

Monsieur veut dire que l'adultère n'est pas prouvé...

BARDOT, à Henri.

Vous,.- [Avec un éclat de rire et une claque sur Vépaule.) Jobard, va !

HAMELiN, à Bardot.

J'ai remarqué que, dans toutes ces affaires de divorce ou de séparation de corps, il y a toujours un moment où les clients faiblissent, se dérobent.

BARDOT

Heureusement, nous sommes là pour les retenir.

UAMELIN

Sans nous, la moitié des affaires finirait par des réconciliations,

BARDOT, avec une tape sur le genou d'Hamelin.

Ce qui ne vaudrait rien pour les cabinets d'avocat.

HAMELIN, de même.

Ni pour les études d'avoué.,. Mais une fois la procédure engagée..,

BARDOT

Il arrive qu'il faut les calmer.

Comment 1 L'année dernière,..

MADAME CHAMBERT

Nous tenons avant tout à l'enfant,,. Henri a un nouveau certificat du médecin,,.

ITfi

HAMELIN

Il me le donnera, cela ne peut pas nuire. Mais je compte surtout sur le petit tableau que je vais tracer delà famille Gadagne. {Baisant ses doigts.) Vous m'en direz des nouvelles. (Plaidant.) Où messieurs, où donc vousdemande-t-on de placer cette fillette de treize ans? Où? Je vais vous le dire ? C'est auprès d'une famille composée d'un vieux et rude marin, d'une actrice et d'une élève sage-femme. De sorte... de sorte... (écoutez bien) de sorte que l'enfant aurait pour éducation des questions d'entrepont, des potins de coulisses, la révélation prématurée des mystères de l'obstétrique et des plaisanteries de salle de garde. [Parlant.) « Salle de garde » est très bien, car le mot crée une petite équivoque avec corps de garde... plaisanteries de corps de garde... Je n'ai pas dit le mot... mais l'idée en reste éveillée dans les cerveaux de l'auditoire. On ne s'en rend pas compte, mais ça reste.

BARDOT

Cet animal d'Hamelin ! 11 n'a pas son pareil! HAMELIN, modeste.

Si... si... c'est l'enfance de l'art. Tous mes confrères y auraient pensé... [Continuant.) Je termine par une description colorée du logis de Montmartre. A Montmartre, messieurs, à deux pas du Moulin-Rouge I... et je montre le père Gadagne bourrant sa pipe et buvant son absinthe avec ses deux filles, qui fument des cigarettes, dans un aimable abandon.

HENRI

Ce n'est pas tout à fait exact.

HAMELIN

Ces messieurs du tribunal sont là pour faire la part de l'imagination.

HENRI

Cependant...

CHAMBERT

Ce n'est pas tout à fait la vérité...

BARDOT

C'est vous qui me dites cela, Chambert, vous, un ancien magistrat!

UAMELIN

Si Ton ne devait dire que la vérité, au Palais de Justice, il n'y aurait plus quà le fermer.

MADAME CHAMBERT

Monsieur, ne développez que ce qui sera nécessaire pour nous assurer la garde de l'enfant. Vraiment, ces visites à l'hôtel ne peuvent continuer... L'enfant s'ennuie, malgré les goûters abondants qu'on lui sert, et malgré les parties de cartes que sa mère joue avec elle pour la distraire.

HAMELIN

Excellent! Excellent! Et vous alliez me laisser ignorer cela! {Plaidant.) « Et cet amour maternel, messieurs, cet amour maternel qu'on veut nous montrer si pur, si attentif, savez-vous comment il s'exerçait quand il en a eu le pouvoir?

Je vais vous le dire : « La mère initiait sa fille aux règles du jeu de manille, en lui faisant boire du vin deMalaga!... Les mœurs de Montmartre!... »

HENRI

Vous exagérez !

IIAMELIN

D'accord. Mais comme votre adversaire fera de même... Le tribunal sait bien qu'il y a toujours à ramener les choses au point... Il baisse d'un ton. De sorte que vous donnez une note insuffisante, si vous la donnez juste.

MADAME CUAMBERT

Mais votre adversaire ne pourra trouver rien à dire contre nous !

HAMELiN, avec un sourire de pitié.

liien à dire, Bardot!... Rien à dire!...

BARDOT, de même.

Rien à dire!...

IIAMELIN

Mais, madame, un bon avocat trouverait à dire sur son propre père, si c'était dans les besoins de la cause! Rien à dire! Si j'étais à sa place!

CUAMBERT

HAMELIN

Si j'étais à sa place, vous passeriez un mauvais quart d'heure...

MADAME CUAMBERT

Nous sommes au-dessus de toute attaque.

SLIZETTE 179

UAMELIN

J'en suis convaincu, madame... mais si j'étais à sa place vous passeriez tout de même un mauvais quart d'heure. (// se lève.)

CUAMBERT

Mais... son dossier... Vous ne nous avez pas dit ce qu'il contient.

IIAMELIN

Rien... Ah! si... Une lettre de M. Georges Livrain, du mois dernier.

CUAMBERT

Une lettre?

UAMELIN

Oui, du Japon, où il est.

CUAMBERT

M. Georges Livrain est au Japon !

UAMELIN

Oui... J'ai pensé comme vous à contester lauthenticité de la lettre, mais elle a toutes les herbes de la Saint-Jean, visa du consul de France... et tout ce que vous pourrez imaginer.

CUAMBERT

Alors, il était au Japon, le mois dernier?

UAMELIN

Je vous dis. Inutile de songer à le nier.

HENRI

Et qu'y a-t-il dans sa lettre ?

C'est la lettre d'un galant homme qui jure sur la tète de son père qu'il n'a pas été l'amant de votre femme. Ça n'a aucune valeur... Dans le dossier?... Eh! il y a une quinzaine d'articulations... brutalités... injures...

IIENBI

Et d'adultère de ma part?...

IIAMELIN

Oui... mais pas le nom de la complice. Pas de preuves. Pas de témoignages. Une affirmation... une simple affirmation.

HENRI

Et rien autre chose?...

Non. Vous en avez l'air surpris.

C'est parce que Régine s'était fait l'écho, devant le premier juge, d'une calomnie dont mon fils a été victime. Un de ses contremaîtres avait volé un poinçon... Vous ne savez pas l'histoire du poinçon?

UAMELIN

Aucune...

CUAMBERT

C'est très bien. On aura fait comprendre à l'adversaire... [Entre Célinettc^ une lettre à lamain.)

SUZETTE ISl

MADAME CUAMBERT

Qu'esl-ce que vous voulez?

CÉLINETTE

Madame, c'est une lettre.

MADAME CUAMBERT

Eh bien, attendez... plus tard.

CÉLINETTE

C'est très pressé... c'est... c'est madame Henri.

MADAME CUAMBERT

Madame Henri?

CÉLINETTE

Oui, madame. Elle est là!...

MADAME CUAMBERT

Elle est là, madame Henri ?

CÉLTNETTE

Oui, madame. En bas, avec Suzette...

MADAME CUAMBERT, Usant.

« Je vous supplie de me recevoir pour une communication de la plus haute importance. — RÉGINE Cqambert. » (Si/euce. Tout le monde se regarde.)

Que faire?

Recevez -la.

Vous croyez'

HENRI

BARDOT

CUAMBERT

BARDOT

Vous ne risquez rien.

CHAMBERT

Alors, VOUS restez ?

BARDOT

Si VOUS voulez.

CHAMBERT, à CéUnette.

Qu'elle vienne.

HAMELIN

Je vous demande la permission de me retirer ..

BARDOT

Oui, cela vaut mieux.

nAMELIN

Vous venez me reprendre chez les Censié !.. .

BARDOT

Je tâcherai de rejoindre la chasse... Sinon, je vous retrouverai là-bas,

HAMELIN

Entendu... (Saluant.) Cher monsieur...

CHAMBERT

Et merci, mon cher maître... {Salutations. Hamelin sort.)

HENRI

« Communication de la plus haute importance. »

{Silence. Entre Régine dans une attitude de vaincue.)

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