SCÈNE VIII
MONSIEUR et MADAME CHAMBERT, HENRI, MONIQUE, BARDOT, RÉGINE
'■ CHAMBERT, après un salut.
Madame. {Désignant Bardot.) Vous pouvez parler devant monsieur qui est notre avoué. Comme il ne doit plus y avoir entre nous de conversation que juridique, je le prie de vouloir bien être notre porte-parole.
RÉGINE
Je suis venue parce que le certificat que j'ai reçu ce matin et la lettre de Suzette m'avaient fait croire que mon enfant était malade. Je l'ai vue, et j'ai été rassurée. Si j'ai demandé à vous parler, c'est pour vous dire que je suis à bout de forces et que je renonce à lutter contre vous. Je ne peux pas supporter plus longtemps les émotions qui me bouleversent depuis trois mois et, surtout, je veux en épargner le contre-coup à Suzette-. Je suis vaincue. Je me rends. Je sais que je ne pourrai pas vous reprendre ma petite, vous êtes plus habiles et plus forts que moi.
BARDOT
Madame, on vous a régulièrement envoyé votre enfant aux dates fixées par le juge.
RÉGINE
Oui. Mais, les certificats de vos médecins lui
18 i SUZETTE
interdisant de quitter ce pays, je suis condamnée à y venir pour la voir de midi à six heures. Bien. Mais on ne me fait pas grâce d'une minute. Et, si je la rencontre le matin, je ne dois pas la reconnaître. On m'empêche de lui parler.
On vous la laisse, dans les limites de votre droit. Il n'y a là aucune habileté.
RÉGINE
Ces limites sont vite atteintes. On a su les resserrer encore par de petites manœuvres qui m'ont été douloureuses. Je ne vous en dirai qu'une. Je devais avoir l'enfant pendant huit jours, à moi seule. On l'a fait vacciner la veille et j'ai encore reçu un certificat médical au lieu de sa visite.
BARDOT
Une épidémie de variole sévissait, je crois...
RÉGINE
Je sais que vous trouverez réponse à tout. Je ne suis pas venue pour discuter. Ce qui m'amène, c'est une chose terrible .. On m'avait repris son cœur... oui, ma fille ne m'aimait plus .. Monsieur, dans la lettre qui m'est parvenue tout à l'heure, mon enfant m'écrit : « Grand'mère me fera prier le bon Dieu pour qu'il te pardonne le mal que tu nous fais. » [Aux Chamberl.) J'ai reçu plus de coups que je ne vous en ai donné... Ma petite Suzette, qui avait tant d'affection pour moi, on en avait fait mon bourreau... Vous allez juger?
monsieur. {Elle sort des lettres de son réticule.) Ces lettres...
MADAME CHAMBERT
Croyez-vous qu'il soit bien utile.. .
RÉGINE
Puisque je n'ai plus d'espoir que dans votre pitié, il est bien naturel que je montre toute ma désolation.
BARDOT
Qu'est-ce que sont ces lettres, madame?
Ce sont les lettres que l'on dictait ici, à Suzette, et que j'ai reçues à Paris pendant la maladie de mon père... Je ne veux pas vous les lire. . mais seulement quelques passages... Oh! je les retrouve facilement. Je me suis si souvent torturée à les relire... Celle-ci... « Puisque tu veux que je t'envoie de mes nouvelles, les voici. Je suis très heureuse... » Là elle me, dit : « Je ne comprends pas que tu ne reçoives soi-disant pas mes lettres. Je t'ai écrit... » Celle-là, c'est une carte postale avec ces mots : « Je me porte à merveille depuis que je suis ici. » Rien de plus. Et cette autre : « Chère maman, je t'écris pour te prouver que je tiens ma promesse. » Encore une carte postale : « Temps superbe. » Regardez, monsieur, regardez. Il n'y a rien de plus... « Temps superbe. » Voilà tout ce qu'on lui permettait d'écrire à sa mère. Alors, je suis accourue. Je la voyais d'abord chez des amis. Puis ils n'ont plus voulu pous recevoir. J'ai dû prendre une chambre à
l'hôtel. A chaque visite, je trouvais ma petite plus éloignée de moi, plus indifférente à mes caresses... Et... elle et moi... nous en étions arrivées, cela est effrayant... et c'est vrai, cependant... nous en étions arrivées à nous ennuyer ensemble... Seules, vous comprenez, dans cette chambre banale, pendant six heures, sans occupations, sans habitudes, et l'enfant silencieuse par ordre... Monsieur, nous en avons été réduites à jouer aux cartes... Hier... hier, je n'ai pas pu continuer devant elle la comédie de la gaieté .le me suis laissée aller à pleurer, à tout lui dire de ce que je pouvais lui dire de mes chagrins. Elle m'a comprise. J'ai retrouvé ma Suzette. Elle m'a demandé pardon. Elle m'a tout raconté. Nous avons beaucoup pleuré ensemble et, cette fois, l'heure du départ n'a pas été une délivrance. {Un silence.) C'est parce que je l'ai retrouvée que me voici. C'est parce que j'ai vu ce qu'il en a coûté à sa jeune sensibilité. Je ne veux plus qu'elle subisse de telles secousses. Je ne veux plus continuer à me battre avec vous puisque c'est elle qui reçoit les coups que nous nous portons. Je ne vous fais pas de reproches, puisque je viens implorer votre clémence. Je demande la paix. Je ne vous hais plus parce que je suis trop désarmée. Seulement, je puis bien vous montrer les blessures que vous m'avez faites. Vous n'avez pas cru m'atteindre aussi profondément. Si vous aviez su le mal que vous me faisiez, vous n'auriez pas été aussi savamment cruels parce que n'importe qui en aurait eu du remords. Alors,
voilà... D'abord, je te jure une dernière fois, Henri, que je n'ai pas été coupable. Ensuite, je viens vous dire que, devant le tribunal, je ne me défendrai pas. J'accepte la proposition que vous m'avez faite deux fois, monsieur Chambert. .J'aime mieux vous donner mon enfant que de m'exposer à la voir tomber malade d'émotion si nous continuions à nous la disputer. Je veux m'en remettre à votre bon cœur. Je vous demande de ne pas me faire mépriser par elle, de ne pas me reprendre le terrain que j'ai reconquis. Voilà tout .. Vous me direz quand vous voudrez bien que je la voie... Je renonce à elle... Mon affection pourrait lui coûter trop cher. Je suis découragée, épuisée, abattue... Voilà ce que vous avez fait de moi... Adieu... Adieu... Henri... [Elle se lève.)
HENRI
Mon père, parlez-lui !...
Nous sommes très émus... nous... nous vous remercions de. ..
Quel malheur que l'on m'ait toujours traitée ici comme une étrangère, comme une intruse... Je n'aurais demandé qu'à vous aimer tous... Mais ce n'est pas la peine de parler de cela... Vous m'écrirez... {Avec un regard circulaire implorant.) les uns ou les autres...
188 SUZETÏE
HENRI
Régine, je ne consentirai jamais à te laisser partir ainsi !...
MADAME CUAMBERT
Henri I
HENRI, ému, à ses parents.
Voici ce que j'ai à vous dire... Régine veut se sacrifier.. Après ce que j'ai fait, si j'acceptais, je serais le dernier des hommes. J'ai été coupable envers elle. Et, sans manquer au respect que je vous dois, je puis dire qu'elle a de graves raisons de se plaindre de nous tous. Elle a eu des loris. J'en ai eu davantage. *
MADAME CHAMBERT
Est-ce que tu penserais à le réconcilier avec elle >
HENRI
Oui. Mes bons, mes chers parents, ne vous y opposez pas.
MADAME CUAMBERT
Si tu veux reprendre la vie avec elle, nous ne pouvons pas t'en empêcher.
HENHI
Non ! ce n'est pas de celte façon-là que je veux que vous y consentiez... Allons 1 soyons aussi généreux qu'elle l'est.
MADAME CHAMBERT
C'est bien, c'est bien... Va-t'en avec elle... Laisse-nous mourir tout seuls.
HENRI
Maman, écoute ta bonté. Demande-toi si, en luttant comme tu l'as fait pour conserver Suzette, tu as été toujours complètement juste, si lu n'as pas été obscurément guidée par le désir de conserver auprès de toi la fillette qui éclairait cette maison de sa jeunesse et de sa gaieté.
MADAME CHAMBERT
Alors, je suis une méchante femme?
BENRI
Non, maman! Non! Mais elle non plus!..- Enfin! ne l'oublions pas, elle aurait pu avoir quelque excuse h chercher une vengeance. Elle tenait entre ses mains une arme, vous savez laquelle. Elle a d'elle même renoncé à s'en servir. Elle m'a épargné. Père, ne lui sais-tu aucun gré de cette générosité?
CHAMBERT
Ah! mon enfant. Je n'ai qu'un désir, moi, c'est que tu parviennes à faire accepter par ta mère votre réconciliation.
MADAME CHAMBERT, Cl SOïl mari.
Tu te ranges de leur côté !
CDAMBERT, à sa femme, grave.
Mon amie, mon amie... les lettres que tu as dictées à Suzette!... Je ne veux pas, devant ton fils, te dire à quel point je les regrette. Tu savais que tu faisais mal puisque tu ne m'en as jamais parlé!... Oh! ces lettres!... C'est comme si tu
avais mis un poignard dans la main de Tenfant pour en frapper la mère.
HENRI
Je t'en supplie, père, tais-toi 1 Ce que je veux, c'est l'oubli de tout le passé et non pas la récapitulation de toutes nos erreurs.
MADAME CUAMBERT
J'ai été une mauvaise chrétienne... Qu'elle reste, mon enfant ! qu'elle reste 1
HENRI
Oh! maman ! [Il l'embrasse et court vers Régine. Monique va chercher Suzelte qui se jette dans les bras de sa mère.)
CHAMBERT, à sa femme, en lui montrant Henri, Régine et Suzette.
Mais, vois-tu : le père, la mère et leur petit enfant, c'est une trinité sacrée. Il faut tout accepter plutôt que de la désunir... Venez, mes enfants, que nous nous embrassions tous.
BARDOT, gai.
Alors, je crois qu'on n'a plus besoin de moi, ici !
HENRI, lui serrant la main.
Non, monsieur Bardot.