SCÈNE PREMIÈRE
MADAME GHAMBERT, RICHARD, MONIQUE, M. CHAM- BERT, CÉLIiNE. GÉLINETTE. Au lever du rideau, madame Chambert est seule en scène. C'est une femme d'une soixantaine d'années, grande, distinguée, l'air autoritaire sans méchanceté. Elle est mise avec simplicité, mais avec goût. Cheveux blancs.
MADAME CHAMBERT, appelant Richard qui est dans la coulisse à droite.
Richard 1
RICHARD, au dehors, indistincter.nnt.
Madame... une petite minute... voilà, voilà.
MADAME CHAMBERT
Qu'est-ce que vous faites? Venez ici... Eh bien?... Je vous dis de venir ici... Qu'est-ce que vous faites?
RICHARD, jfarrfinit'?', rubicond, jovial.
Voilà, madame. Faut pas vous fâcher. Je suis venu tout de suite.
MADAME CHAMBERT
Je vous demande ce que vous faisiez là-bas, dans l'écurie.
RICHARD, riant.
Quelqu'un qui dirait que j'étais pas en train d'atteler, une supposition, caserait un rude menteur.
MADAME CHAMBERT, déposant SUT la table ronde son panier à ouvrage.
Qui vous a commandé d'atteler?
RTCUARD
C'est pas mademoiselle qui pourrait me poser celte question-là.
MADAME CUAMBERT
C'est mademoiselle ?
HICUARD
Si ça n'est pas mademoiselle, je veux bien que. .
MADAME CHAMBERT
C'est bo;n, c'est bon... Pour aller où?
RICHARD
Faudrait pas s'étonner que ce soit pour aller chercher M. Henri et Mlle Suzette.
MADAME CHAMBERT
A celle heure-ci! [Entre, par la gauche^ Monique. Quarante ans environ. Physionomie agréable. Elle est petite et boulotte. Cest une vieille fille, mais elle n'en ap)as l'extérieur Brune. Rien de ridicule dans sa toilette. Elle nest pas à la mode, voilà tout.)
RICHARD
Moi, je n'ai pas à m'occuper de l'heure qu'il est. Il est midi, il est minuit, on me dit : « Richard, attelez! » J'attelle...
MADAME CUAMBERT, à Monique.
Tu as dit à Richard d'atteler?
MONIQUE
Oui, mère.
MADAME CHAMBERT
Pour aller chercher ton frère ?
MONIQUE
Oui, mère.
MADAME CHAMBERT
Est-ce que l'heure du train est avancée ?
MONIQUE
Non, mère.
MADAME CHAMBERT
Alors, pourquoi faire attendre Richard deux heures à la station ?
MONIQUE
Deux heures 1
MADAME CHAMBERT, la montre à la main.
Une heure et demie, si tu veux. Le train entrera en gare dans deux heures exactement.
Ma mère, pardonnez-moi... votre montre est arrêtée.
MADAME CHAMBERT, après avoir mis sa montre près de Voreille.
Pas du tout. Regarde dans la salle à manger... [Pendant que Monique obéit, à Richard.) Richard, allez lier vos chicorées.
RICHARD, riant.
Mais, certainement que je m'en vais lier mes chicorées... Pourquoi donc... {Le reste se perd dans les coulisses. Monique rentre) une boîte de bonbons à la main.)
MONIQUE
Excusez-moi, mère. Je croyais qu'il était beaucoup plus tard. {Avec une teinte de mélancolie.) C'est vrai qu'il y a encore deux heures à attendre ! [Petit silence pendant lequel madame Chamhert sort de son panier tout ce quil faut pour faire de la dentelle sur un morceau de toile cirée.) Voulezvous un chocolat ?
MADAME chambertj s" installant.
Merci,
MONIQUE
Ceux-là... Prenez-en un de ceux-là... ils sont délicieux... Je vous affirme... A l'intérieur, il y a de la crème qui paraît toute fraîche. C'est une surprise parfumée quand on y arrive.
MADAME CHAMBERT
Merci.
MONIQUE, croquant.
Délicieux... Ceux-ci, les croyez- vous à l'amande? Il faut que je m'en rende compte... {Elle en prend un.) Tiens... je ne connaissais pas encore...
MADAME CHAMBERT
Où est ton père ?
MONIQUE
Là, dans la chambre noire.
MADAME CHAMBERT
Monique... {Monique est absorbée dans Vadmiration de sa boîte de bonbons. Madame Chambert regarde sa fille en souriant.) Monique...
MONIQUE
Mère ?
MADAME CHAMBERT
Est-ce que ce n'est pas un péché, la gourmandise?
MONIQUE
M. le curé a dit que c'était celui des péchés capitaux que Dieu pardonnait le plus aisément.
MADAME CHAMBERT
M. le curé a dit cela? Où donc? Pas en chaire, je suppose?
MONIQUE
Non. A dîner.
MADAME CHAMBERT, SOUriant.
Ah ! je comprends.
MONIQUE
Remarquez que le bonbon que j'allais prendre est un des médiocres. Les meilleurs, je les garde pour Suzette. {On entend la corne d'appel du marchand de journaux.)
MADAME CHAMBERT
Voilà seulement le marchand de journaux.
MONIQUE
Tiens ! le facteur est un peu en retard... {Coup de sonnette lointain à la grille.)
MADAME CHAMBERT
Va vite chercher le journal... {Monique sort à gauche.)
MONIQUE
Oui, mère...
MADAME GHAMBERT, frappant à la porte du petit pavillon.
Lucien !
CHAMBERT, à l'intérieur du pavillon.
On n'entre pas...
I MADAME CHAMBERT
Voilà le journal
CHAMBERT, de même, criant.
Dans cinq minutes .. Elles sont très belles.
Gomment?
CHAMBERT
Mes plaques sont superbes.
MADAME CHAMBERT
Bon.
MONIQUE, qui lisait le journal.
Mère... mère... Voyez donc... là...
MADAME CHAMBERT, après un coup d'œil, se levant et allant à la porte du pavillon.
Lucien !
CHAMBERT, toujours invisible.
Qu'y a-t-il encore?
MADAME CHAMBERT
Sors vite...
CHAMBERT
Mais je ne peux pas ! J 'ai deux nouvelles plaques en développement. Dis-moi ce qu'il y a.
MADAME CHAMBERT, à la fente de la porte. Dans le journal...
CHAMBERT
Oui.
MADAME CHAMBERT, sanS joïe.
Il y a un article au sujet de ton fils.
CHAMBERT
Lis-le-moi...
Vraiment, tu ne peux pas sortir?
CHAMBERT
Mais non... Jusqu'à ce qu'elles soient dans Vhypo. Il est long?
MADAME CHAMBERT
Quoi?
L'article.
Six lignes.
CHAMBERT
MADAME CHAMBERT
CHAMBERT
Alors, lis-le-moi.
MADAME CHAMBERT
Voilà. (Elle lit.) « Un journal de Paris annonce que M. Henri Chambert, le fabricant d'équipements militaires bien connu... » Tu entends?
CHAMBERT
Très bien, après?
MADAME CHAMBERT
« ... bien connu et fils de notre honoré concitoyen, M. Lucien Chambert, ancien magistrat... »
Comment?
MADAME CHAMBERT
...Et fils de notre honoré concitoyen, M. Lucien Chambert, ancien magistrat, vi^nt de se rendre adjudicataire... adjudicataire... d'une importante commande du ministère de la guerre... » Tu as compris?
CHAMBERT
Oui.
MONIQUE
Ainsi, c'est sur le journal 1
MADAME CHAMBERT
Oui.
MONIQUE, haineuse.
Elle est arrivée à ce qu'elle voulait. [Paraît M. Chambert, sortant de sa chambre noire. Il a soixante-six ans. Favoris et cheveux blancs. Vêtu avec une propreté méticuleuse et une certaine recherche. L'air d'un très brave homme. Lunettes pour voir de près. Il entre en remuant une cuvette noire de photographe. Il la pose sur la table.)
CHAMBERT, cu retirant son tablier de jardinier.
En voilà un événement! (// reprend sa cuvette quil ne cesse d'agiter pendant ce qui suit.) Voyons... Fais-moi voir... Où est-ce?
MADAME CHAMBERT, lui tenant le joumal.
Ici. [Il lit.)
Sapristi ! une commande de cette importancelà, sans capitaux.
MADAME CllAMRERT
Il t'a dit qu'elle était importante?...
CHAMBERT
Oui.
MONIQUE
Quel besoin a-t-il de se lancer dans de si grandes affaires ?
MADAME CHAMBERT
C'est une idée de Régine.
MONIQUE
Naturellement.
CHAMBERT, allant pointer sa cuvette dans le laboratoire.
C'est bien probable. '
MADAME CHAMBERT
Je le sais... Elle ne sera contente que lorsqu'elle l'aura mené à la faillite.
CHAMBERT
Voilà un garçon qui est avocat, qui pouvait se faire sans peine une carrière honorable dans la magistrature...
Oui. Mais, dans la magistrature, on ne gagne pas assez pour se payer des équipages à étonner Paris.
CHAMBERT, qui ne comprend pas.
Des équipages?
MADAME CHAMBERT
Tu ne te rappelles pas... on m'a répété que, le jour même de son mariage, elle a dit à quelqu'un : a Dans deux ans, je veux avoir une paire de chevaux noirs à étonner Paris. »
SLZETTE 11
CHAMBERT
L'ambition la perdra...
MADAME CHAMBERT
Il y a treize ans, de cela. Oîi sont-ils, les chevaux noirs?
CnAMBERT
Treize ans !
MADAME CnAMBERT
Dame ! Puisque Suzette en a douze.
MONIQUE
Moi, je connais mon frère. Je sais bien que, sans Régine, il n'aurait jamais pensé à entrer dans l'industrie.
CHAMBERT
Comment a-t-il osé soumissionner sans avoir les capitaux nécessaires?
MADAME CHAMBERT
Il comptait sur nous.
CHAMBERT
Nous en avons parlé, mais je n'ai rien promis. Je suis content qu'elle ne vienne pas, nous pourrons causer de tout cela avec Henri.
MADAME CHAMBERT
Mais il n'est pas possible que nous les lui refusions...
MONIQUE
Suzette pourrait un jour nous reprocher notre prudence.
MADAME CHAMBERT, véveuse.
Pauvre Suzette !
MONIQUE, de même.
Pauvre Suzette !
CHAMBERT, à mi-voix.
Pauvre Suzette ! {Un silence.)
MADAME CHAMBERT, dans la joie.
Tout de même nous allons l'avoir pendant quatre jours entiers, bien à nous...
MONIQUE, de même.
Sans sa mère I
CHAMBERT, léger reproche.
Monique I
Je veux dire que je l'aurai toute à moi... Je pourrai me figurer qu'elle est ma fille... Je vis beaucoup pour ces jours-là... Ma Suzette !... Elle couchera dans ma chambre !... Je n'ai jamais été aussi heureuse que lorsqu'elle a été malade I
MADAME CHAMBERT
Qu'est-ce que tu dis ?
MONIQUE
Tu me comprends bien... Elle était ici, toute seule. Je la soignais ! Quelqu'un avait donc besoin de moi 1... Et quand je tendais les bras...
CHAMBERT
Toi, tu aurais dû avoir une douzaine d'enfants.
MONIQUE
Malheureusement, il aurait fallu commencer par prendre un mari !...
CHAMBERT, allant ouvrir un châssis sur la table de droite.
Je parie que tu as laissé brûler mes positifs!...
MONIQUE
Père, je les ai regardés, il n'y a pas une heure, et j'en ai retourné deux.
CHAMBERT
Il était temps. (// prend ses châssis et va les porter dans la chambre noire dont il laisse la porte ouverte.) Nous ferons deux ou trois belles photos. {Revenant.) Et puis, je veux profiter de ce que sa mère n'est pas là pour conduire Suzette à mon vieil ami, le docteur Blain. Régine se moque de moi lorsque je lui en parle, parce que le docteur Blain n'est pas un jeune médecin à la mode de P^ris et qu'il est un peu sourd, mais, moi, j'ai une grande confiance en lui. Suzette est fatiguée par la croissance, elle doit avoir besoin de fortifiants.
MADAME tUAMBERT
Et puisque Régine ne sera pas là pour m'en empêcher plus ou moins ouvertement, j'emmènerai Suzette avec moi rendre une petite visite au digne abbé Carlier qui lui a fait faire sa première communion.
MONIQUE, dans le ravissement.
Moi, je la coifferai à mon idée, d'une façon que sa mère trouve ridicule et qui est charmante... Je lui ai préparé une surprise, à Suzette... CHAMBERT, riant.
Je parie que c'est une mousse au chocolat.
14 SDZETTE
MONIQUE, riant.
Oui,
CHAMBERT
Je lui en ai préparé une aussi., une surprise !
MADAME CHAMBERT
Moi aussi.
CHAMBERT
J'ai demandé à M. Delannoy de nous prêter pour elle son petit âne et sa petite voiture. [Céline, quat-ante ans, cuinnière, et Célinette, sa fille, dix -huit ans, coquette et jolie, traversent la scène de gauche à droite.)
MOM'jl'E
Où allez-vous?
CÉLLNETTE
Cueillir des fleurs avec maman.
MONIQUE
Va, ma petite. Tu sais lesquelles?...
CÉLINETTE
Oui, mademoiselle...
CÉLI>E
Voilà une heure qu'elle me taquine, elle a peur d'être en retard...
CÉLOETTE
Moi, je veux que mademoiselle Suzette soit contente.
CÉLINE
Et moi? Je ne veux pas qu'elle soit contente, mademoiselle Suzette ?