Suzette veut me lâcher!
— Pourquoi remettez-vous votre pantalon, Comtesse? demanda courtoisement, du fond de son vaste fauteuil propice aux nonchalances postcoïtales, notre inévitable Henry Maugis, impressionnant dans un pyjamah rouge brique.
— Parce que c'est fini nous deux, mon ami,
lO
répondit d'une voix nette et posée, l'adorable petite comtesse Suzanne de Lizery tout en remontant la gaine de dentelle mousseuse le long de ses jambes potelées et blondes — astucieusement parées de naïves chaussettes bébé.
Maugis avala toute la fumée de sa cigarette Bateman. (Rien n'a pu le guérir, ce garçon, de son goût bizarre pour les fades et sirupeux tabacs qui rappellent le miel, la confiture et toute l'horreur de Port-Saïd, cette porte bâtarde de l'Extrême-Orient. Mais sa connaissance de l'Est ne s'étend pas plus loin qu'aux villes diversement hanséatiques où l'on communie en Wagner).
Lorsqu'il eut retrouvé le rythme égal de sa respiration Maugis envoya vers le plafond une spirale de fumée et un regard également bleus.
— Vous avez bien fait, petite fille, dit-il, de réintégrer prudemment votre falzar avant d'énoncer une telle énormité.
Cette phrase contenait sans doute (sait-on jamais!) un regrettable sous-entendu, car la jolie tête blonde de Suzy s'ébouriffa, rose de colère, au-dessus des flots d'un jupon très enrubanné — et la mignonne bouche se crispa pour lancer:
— Apprenez, mon cher, que je ne suis pas toujours une petite fille .. . Que je suis bien décidée à ne plus l'être jamais . . .
— Je vois nettement ce que nous y perdrons tous deux, articula Maugis.
— -Et que c'est pour cela justement qu'il vous faudra renoncer à me considérer comme la joie de vos après-midi ... '
— Et de mes mains, donc! et de mes yeux! et de mon cœur ! et de . . .
— Oh ! pas d'obscénités, je vous en prie.
— Alors, quoi? La moins franche cordialité?
— Tout ce que vous voudrez, mais pas ça... Et Suzette, espiègle et du reste à peu près
rhabillée, fit craquer trois fois l'ongle de son pouce droit sur la nacre fraîche de ses dents en accentuant, crescendo :
— Pas ça ! Pas ça ! Pas ça !
Maugis se dressa, menaçant et d'ailleurs très embêté:
— Oh ! tenez, tenez, tenez, dit-il, vous mériteriez . . .
Madame de Lizery jugea opportun de s'asseoir pour boutonner ses bottines.
Maugis regretta qu'il fît vraiment trop chaud pour se livrer à des voies de fait et pour faire payer à l'envers de Suzette cette soudaine répulsion à son endroit. — Et l'on ne saura jamais pourquoi lui revint en mémoire le beau distique d'un poète méconnu:
Etant donné l'état de la température Aujourd'hui la volaille est à l'intérieur.
— Mais pourquoi diable, pensait-il, la volaille, la douce et passive volaille manifeste-t-elle ces velléités de s'enfuir — et de ne plus remettre les ailes dans mon poulailler . . . Qu'est-ce que j'ai bien pu lui faire? . . . Tout, sans doute — (et d'agréables souvenirs le hantèrent) mais rien ne justifie ce dégoût pour le plus paisible adultère d'inconvenance. . .
Il avait pris le parti d'arpenter en silence le vaste et confortable cabinet de toilette où se dénouait cette fraîche idylle. A travers les stores
baissés la chère vieille brise du soir apportait l'odeur vanillée de la poussière qui se mêlait à celle des trains de ceinture — Cris aigres d'enfants jouant sur le talus des fortifs proches, appels de tramways sur la place Péreire, sons de trompes enrouées des automobiles, „La Presse ! son curieux numéro! — Risport! Plet des courses!"
— Sept heures et demie ! murmura Madame de Lizery ... je vous demande un peu à quelle heure je vais rentrer chez moi?
— A sept heures trente six, la renseigna Maugis, vu la distance entre mon paisible intérieur (i-jjdis rue de Courcelles) et le petit hôtel où s'abrite le bonheur conjugal de Frantz {zôydi's Avenue Niel) . . .
— Ne me parlez pas de mon mari!
— Pardon . . . Frantz d'abord ! . . . Son bonheur conjugal m'intéresse autant que vous — et j'y ai contribué dans la mesure de mes moyens, d'abord en vous présentant naguère ce gentil Robert Parville qui fut votre premier amant — ce dont vous avez bien voulu me manifester votre reconnaissance — puis en remplaçant son troisième successeur galamment et sans secousse, de sorte que Frantz a toujours échappé, jusqu'ici, au ridicule d'être trompé par des gens inconnus de lui. Ainsi, vous avez pu goûter les indispensables joies et les petits chagrins de l'adultère sans que les habitudes de votre conjoint en aient été dérangées. Je ne vous répéterai pas, Suzette, que l'adultère est le fondement de la société, puisqu'en rendant le mariage supportable, il assure la perpétuité de la famille. . . Vos épingles à chapeau sont derrière vous sur la petite table. . .
Là, c'est ça. . . Mais ne comptez pas que je vais vous laisser partir ainsi . . .
— j\Ion ami, nous n'avons plus rien à nous dire, et vous allez encore me mettre en retard !
Maugis attendit patiemment que madame de Lizery eiit équilibré son canotier sur la torsade rebelle de ses cheveux blonds comme le bon pain (il savait par expérience que, pour une Femme qui se coifFe, le monde extérieur n'existe plus) — et ce fut seulement quand il la vit prête à partir qu'il vint à elle, saisit les petites mains qui le repoussaient ... et ne trouva rien à dire, sinon :
— Voyons, Suzette? qu'est ce que je t'ai fait? Et qu' as-tu à me reprocher?
— Mais rien, mon ami.
— Alors, c'est sérieux ! . . . Quand nous reverrons nous?
— Mardi soir, puisque vous venez dîner. Pour Frantz et pour nous je tiens beaucoup, vous le comprenez, n'est ce pas? à ce qu'il n'y ait rien de changé.
— Nous resterons bons amis . . . oui, je sais . . . et il est du reste évident que si nous ne devions plus nous revoir, Frantz, si Frantz qu'il soit, pourrait concevoir des soupçons . . . Mais enfin, excusez moi d'insister, Suzy, pourquoi cette rupture inattendue et folle? Tout à l'heure encore, et plus spécialement à cinq heures 37, vous étiez la plus délicieuse camarade de volupté, nous nous entendions à corps perdu . . ., et voilà que tout d'un coup, après six mois de cette entente plus que cordiale, vous me déclarez tranquillement que n . . . i — ni, c'est fini — et cela au mépris de
cet art des préparations sans quoi la vie n'est pas plus possible que le théâtre !
— Eh! bien, et vous-même, avez vous pris tant de précautions pour plaquer cette pauvre petite Marthe Payet?
— Son mari m'était insupportable . . . Moi, Suzy, je suis célibataire, célibataire à terre pour le moment, puisque tu me lâches comme tout.
— Je vois avec plaisir que votre douleur ne vous empêche pas de faire des mots . . .
— Je n'ai jamais pu causer sans cela et, de mes plus grands chagrins, j'ai toujours fait des petits à peu près.
— Eh bien, mon ami, continuez.
— Faudra bien. Mais tout cela ne m'explique pas pourquoi... Oh, je n'aurai pas l'impertinence de te demander la raison de cette démarche . . . arrière !
— A quoi bon ? Vous ne comprendriez pas !
Et les chers yeux bleus essayèrent une expression de dédain mystérieux dont Maugis se fût bien amusé à tout autre moment.
— Penses-tu ? dit-il simplement.
— Oui, mon ami, justement, je pense, répliqua Suzette d'un ton de défi qui eût démonté Descartes et Pascal . . .
. . . Mon Dieu ! qu'elle était donc jolie, toute droite et cambrée dans sa robe de toile blanche qui plaquait (elle aussi, pauvre Maugis!), dans sa blouse de mousseline transparente comme une allusion — et toute rose par endroits.
— Tu penses? A quoi? demanda simplement Maugis... Car enfin, mon bébé, tu ne vas pas
te mettre comme ça, tout d'un coup, à penser tout court?
— C'est ce qui vous trompe, mon cher . . . wSans que vous ayez daigné le remarquer, j'ai beaucoup changé depuis quelque temps.
— Pas à mon avantage, hélas !
— Il m'est venu des idées . . .
— Ah! mon Dieu! soupira Maugis, tu as toujours un bon médecin, au moins?
Cette discrète question lui attira un regard dont l'expression méprisante signifiait que, désormais, toute la dignité de Suzette était dans la pensée . . .
— Je vous saurai gré, dit-elle sèchement, de quitter ce ton d'ironie perpétuelle qui a cessé de me plaire. Vous n'avez pas su me comprendre, voilà tout . . . Vous m'avez toujours traitée en enfant . . .
(„Au point même, pensa Maugis, que certains de nos entretiens n'eussent point déparé ces livres spéciaux dont s'honore la littérature anglobelge.")
— Et vous n'avez pas deviné, continua l'imperturbable Suzette, l'évolution qui me transformait . . . Fille d'une mère qui a su créer autour d'elle une atmosphère intellectuelle . . .
Cette apposition remplit Maugis d'une joie violente et secrète. Il se représenta vivement 1 insupportable mère Moupet des Tares, Philaminte sur le retour, Egérie obstinée pour académiciens fourbus, tenancière d'un des plus redoutables salons-parloirs où s'élabore la libre-pensée officielle.
Cependant Suzanne poursuivait:
— . . . J'ai retrouvé en moi les traces de cette hérédité et, malgré le tourbillon de la vie mondaine, j'ai réfléchi. . .
— Comme une glace, suggéra Maugis.
Mais Suzette était lancée et notre malheureux ami dut subir une conférence en trois points (. • .) sur le rôle social de la P^emme, l'Egalité des sexes, l'Emancipation intellectuelle et morale de l'Eternelle Sacrifiée, . le Droit à la Pensée, l'Iniquité du Mensonge Social, l'Evolution, la I / \ Lutte pour la Vie, la Per-
^ilL / vi sistance du plus apte, etc.
Mm \ etc..
^H \ Il se crut tout à tour au
yÊ \ cours de Monsieur Thalamas,
y A à une conférence du citoyen
Sébastien Faure, à une réunion électorale, à la Chambre partout, enfin, où souffle le vent de l'imbécilité démocratique.
— Où diable, pensait-il, cette Suzette inattendue a-telle appris ce langage de Manuel Civique et d'où lui confuses de matérialisme à profondes du suffrage universel? Dans cinq minutes, elle va m'apprendre que la fonction crée l'organe et que, sans phosphore, il n'y a point de pensée . . .
Q II'' elle était donc jolie, toute
droite et cambrée dans sa
robe de toile blanche/
Viennent ces notions l'usage des couches
Suzcttc n'eut g-^irde d'y manquer et seul, le timbre de la petite pendule de voyage, qui tinta ironiquement huit fois, l'arrêta net dans une citation de Nietzsche qu'elle confondait du reste avec Xovalis.
— - Et vous prétendiez, méchante, conclut Maugis, qu'il ne nous restait plus rien à nous dire? Mais la recherche des premiers Principes va nous créer des après-midi délicieuses . . .
— Peut-être comprenez-vous, maintenant, mon ami, repartit Madame de Lizery, que j'ai trouvé un autre emploi de mes après-midi . . .
— Porte-t-il des cheveux longs, des lunettes, et une serviette sous le bras? demanda Maugis.
— Mon pauvre ami, répondit Suzette, vous auriez pu m'épargner cette délicate allusion. Si vous saviez comme les hommes m'intéressent peu maintenant . . .
— Il me semble pourtant que, tout à l'heure encore . . .
— Vous m'avez déjà rappelé cette faiblesse...
— La concession d'une enfant du Siècle !
— Cette concession, comme vous le dites si bien, sera la dernière. En venant ici, tantôt, j'étais déjà décidée à vous faire comprendre que cette fantaisie a désormais assez duré. Et puis, je l'avoue, la force m'a manqué, je vous ai cédé encore une fois, et je tenais à ne pas vous laisser de moi un trop mauvais souvenir . . .
— Tout cela, ma Suzy chérie, ne me rend que plus douloureuse encore cette explication . . . après coup.
— Je ne voudrais pourtant pas, cher ami, que vous m'en gardiez rancune . . . J'emporte un très
iS
bon souvenir des six mois qu'aura duré notre liaison.
— Si peu dangereuse et si agréable, Suzette!
— Oui, nous nous sommes beaucoup plu.
Seulement, que voulez-vous, je n'ai plus l'état d'âme .. .
— Je crains bien, chère et cruelle amie, que vous ne soyez en train de prendre au sérieux bien des choses qui n'en valent pas la peine.
— Je le verrai bien ! Mais voilà qu'il est huit heures dix !
— Vous n'avez jamais pu dîner avant huit heures et demie et Frantz est depuis longtemps habitué à cette irréductible inexactitude qui vous sied comme une parure. Laissez-moi vous regarder, comme on regarde un paysage aimé qu'on ne doit plus revoir.
— Allons, allons, ne nous attendrissons pas. Ça devait arriver un jour ou l'autre, n'est-ce pas ? J'ai pris les devants. . .
Maugis retint une équivoque grossière et attira contre sa moustache gauloise le front qui cachait, faute de mieux, tant d'arrière pensées.
— Que votre volonté soit faite, dit-il . . . mais, juste ciel, qu'elle me paraît hnmotivéc.
Madame de Lizery, qui ignorait encore Schopenhauer, ne vit point quelle ironie se mêlait au regret de Maugis et goûta seulement la joie d'être incomprise. Elle crut que son ex-amant la jugeait mystérieuse et fatale, et pourtant elle ne put s'empêcher de prononcer la phrase inévitable que Maugis attendait sournoisement:
— Sans rancune, n'est-ce pas, nous resterons bons amis . . .
— Comme cochons, conclut Alaugis, d'un ton douloureux.
Et il reconduisit jusqu'au palier le bébé blond en mal de philosophie.
— N'oubliez pas surtout, lui cria ^ladame de Lizery, en mettant le pied sur la première marche de l'escalier, que nous comptons sur vous mardi.
— Est-ce qu'il y aura de l'eau du Léthé?
— Vous savez bien, fit la chère voix qui s'éloignait, que Frantz a toute une cave d'eaux minérales.
Derrière sa porte refermée, enfin seul, Maugis mêla d'abord les éclats de sa colère à ceux de quelques porcelaines irresponsables, (les objets mobiliers constituant, si l'on peut dire, le casuel de la Folle Enchère) et le nom adoré de Suzette se trouva compromis, avec celui de Dieu, dans une oraison jaculatoire qui fit trembler le groom Fred attaché à la personne de notre malheureux ami. Pauvre Fred! Ce qu'il prit ce soir-là pour son rhume: les ordres, les contrordres, les menaces, les injures volaient sur les lèvres du célèbre auteur d'A draps ottverts.
— Espèce de bougre de petit muffle, tu n'as pas encore trouvé le temps de foutre des boutons à ma chemise et de me préparer un habit? Et tu te figures que ça va continuer comme ça ?.. . Pâle voyou, tu as encore bu la moitié de l'eau de Cologne ! . . . Veux- tu laisser ça, nom de Dieu ! qui est-ce qui te prie de toucher aux flacons ? . . . Mes bottines et plus vite que ça. . . C'est-à-dire non ! . . . Tu vas commencer par téléphoner au Critérion tu diras que je prie Monsieur Robert Parville et Mr. Blackspot (ils doivent être là depuis huit heures, les pauvres) de m'attendre encore vingt-cinq minutes, et que j'arrive.
Et tandis qu'à grand renfort de sonneries et de tournoiements fébriles imprimés au moulin à café de l'appareil, le groom essayait d'arracher le 514 — 02 à la surdo-mutité qui est le plus bel apanage des téléphonistes, ^laugis souffrait de son abandon ... et de la difficulté qu'on éprouve à boutonner soi-même ses chaussures quand la nature et la quarantaine collaborent à votre obésité naissante. Comme un homme gras peut malaisément blasphémer en jouant du crochet à bottines, Maugis dut se contenter, pour quelques minutes, de monologuer intérieurement.
— Pourquoi l'ai-je laissée partir?... Il fallait la retenir, l'asseoir sur mes genoux ... ne pas la laisser se rhabiller surtout . . . Fatale imprudence! Tous les moyens vous échappent contre une robe ajustée et un corsage boutonné; et les femmes n'écoutent aucune explication que la main ne souligne pas... Il fallait la cajoler, la fesser ou la violer peut-être . . . Est-ce que je sais, moi ? L'inattendu de cette rupture (qu'elle avait sans doute savamment préparée, la mâtine) m'a pris au dépourvu. Je n'y ai pas cru tout d'abord, j'ai mal compris, j'ai perdu pied... Et si je n'avais perdu que ca ! . . . Mais la plus délicieuse gosseline, sensuelle et bébête . . . Une de ces fausses petites filles qui vous consolent d'avoir passé l'âge de s'amuser avec les vraies ! Et si différente de l'assommante et raisonneuse Marthe Payet ! . . . La bêtise de Suzanne de Lizery . . . mais c'était la tasse de lait matinale au Pré Catelan, le bain de son après la marche forcée, le plat sucré après la terrine de lièvre ! Et quelle peau ! Veloutée partout, duvetée d'or çâ et là, savoureuse et
comme fondante . . . une vraie poire . . . Eh ! la poire, c'est toi, fourneau de Maugis, qui n'as pas su trouver les paroles et les gestes qu'il fallait! Qu'est devenue, en telle occurrence, cette brutalité dont mes petites amies m'ont toujours su tant de gré, et que j'employai naguère si fort à propos avec Marthe Payet ? . . .
Ah ! c'est bien la peine d'avoir consacré dix ans d'efforts à me faire une réputation de mufifle, pour rester tout à coup, ahuri, désemparé, et poli . . . poli ! . . . en présence d'une gamine qui m'annonce qu'elle en a assez, qu'elle me trouve trop gras... Non, pas même! si encore elle m'avait donné des raisons ! Et puis, peut-être qu'elle n'en a pas plus de me quitter que de m'avoir pris . . . Ariane, ma sœur, vous êtes bien vengée !
— Monsieur ! monsieur ! cria le groom dont la voix lointaine venait du cabinet de travail.
— Eh bien! quoi, pochetée, tu ne peux pas venir ici?
— C'est que monsieur Parville attend monsieur à l'appareil.
Maugis s'y précipite, son crochet à bottines encore engagé dans la cinquième boutonnière de droite, arrache le récepteur aux mains du groom, et alors s'échange un de ces dialogues résolument téléphoniques dont l'auditeur le plus attentif ne pourra jamais connaître que la moitié.
— Tu en es un autre, ô Parville, et crois bien que la distance, seule me dispense, seule me dispense d'en dire plus long.
— Non, sans blague, je t'assure. Circonstances indépendantes de ma volonté. Ironie des contingences. Explique ça à Blackspot.
— Ah! mon pauvre vieux, si tu savais ce qui
m arrive
— Comment, tu sais que . . . Ah ! par exemple, ça c'est trop fort ! Elle ma quitté, voilà un quart d'heure, pour rentrer chez elle, tu n'es pas sorti du Cri fer ion, alors qui est ce qui a pu te renseigner ?
— Lâche moi le coude avec ta psychologie ! ... Ta psychologie ! parce que tu écris des romans pour vivre, pauvre idiot !
— Alors, commande des Manhattan Cocktails. Mais tout cela ne m'explique pas comment tu peux savoir . . . c'a été si soudain, si inattendu ! Quand elle rompt, elle rompt comme une balle.
— Oui, fourneau! avec très peu d'Angustura.
— Une juive somptueuse, que tu dis ? Et . . . Ne coupez donc pas, mademoiselle. Elle ne m'en a jamais parlé . . . AUo ! allô !
— Hein ? pardon, je n'ai pas compris . . . Allô !
— Ah! j'avais entendu: „deux mousses." Ça t'apprendra à dire des obscénités. Tu vas faire rougir la plaque.
— Mais, sapristi, ça n'est pas ma faute. Tu me
retiens là depuis un quart d'heure. Laisse moi donc passer mon habit : je ne peux pas pourtant sortir en caleçon.
Ah! mon pauvre vieux, si tu savais ce qui 7n'ar?-ive / (P. 23).
— Eh bien, alors, puisque tu sais la cause de mon retard, de quoi t'étonnes-tu? Que Blackspot boive en attendant.
— Et moi donc, je boufferais des mottes de terre !
Tristf.incnf accoiniès à la barre du comptoir, de-iUmt un obèh'sqn de soucoupes. (P. 29).
— Cochon ! c'est toi qui as commencé puisque . . .
— Ah! et puis zut. Je m'amène tout de suite J'envoie Fred chercher un taxamêtre.
— Ah? Taxi? Locomotrice, alors. Va t'asseoir et bois. J'arrive. Taximètre, toi-même!
Bruit de friture dans l'appareil. Maugis, après avoir raccroche le récepteur, revient passer son habit et la revue de ses états d'âme.
„Je me demande un peu comment il se fait que ce sacré Parville ait tout prévu? Il aurait bien pu m'avertir ..."
— Toi, mon petit Fred, si tu ne sais plus faire les bottines vernies, je t'offrirai un joli voyage en troisième jusqu'à Mont-Bouccon où tu reprendras, sous la ferme direction paternelle, tes occupations agricoles ... Et tu verras si le père Jouffroy te fichera des billets d'auteur pour le Gymnase . . , Si tu es tombé amoureux de Polaire, dis-le, sacrebleu . . . mais je te préviens qu'il n'y a rien à faire.
„Avec tout ça, ,va falloir que je me mette en campagne pour remplacer Suzette. Comme c'est facile! Il y a bien sa fillette, oui, ça serait très drôle dans dix ans. . . Mais comme elle n'a que sept ans et demi ! . . . Et dire que cet animal de Willy, lorsqu'il a raconté cyniquement, dans Un Vilain Moiisieur, la liaison de Parville avec la joHe Lizery, a eu l'aplomb de terminer son indiscrétion à 3 francs 50 par un chapitre qui se passe dans trente ans d'ici, où il prédit tranquillement que Parville finira par épouser la gosseline de
Suzette ... et qu'a ce moment là, on me promènera, moi, dans une petite voiture ... Je ne lui pardonnerai jamais ça . . ."
— Ah! sacredié, Fred, si je t'y reprends à me mélanger mes cigarettes . . . Allons, va me cueillir un taxamètre, taxi, puisque Parville y tient.
„ ... Et le pire, c'est que je commençais a en pincer sérieusement . . . Enfin ! après tout, ça vaut peut-être mieux ainsi."
Tout en évoluant parmi des flacons et divers accessoires (mouchoir, gants, portefeuille, carnet de notes, étui à cigarettes, clef, montre, etc.) Maugis fredonna douloureusement le refrain d'une scie de \ Eldorado-.
Que c'est joli ! que c'est joli . . . l'amour ! C'est malheureux que (;a n' dur' pas toujours !
Fred reparaît, triomphant et narquois , . .
— Mais monsieur a une voiture en bas ... Y a un cocher qui attendait monsieur depuis quatre heures et demie . . . quand monsieur est rentré pour se déshabiller. Monsieur a dû l'oublier . . . môme qu'il fait une drôle de tête.
— Ah! sacré nom de cent mille noms de . . . etc. etc. . . .
Et, ^Maugis avec des allures de dompteur, s'élance dans la cage de l'estalier comme si c'était la cage centrale.
Devant la porte le taximètre n'a pas cessé de fonctionner, sans doute pour tromper l'ennui de l'attente ; et, tout en s'installant, malgré les protestations du cocher qui insiste pour rentrer au
dépôt, Maugis constate que sa petite note oscille entre 12 francs 45 et 12 francs 55, (mettons 12 francs 50 pour faire un compte rond).
Tandis que son sapin roule vers le Critérion Maugis poursuit le monologue intérieur qu'il n'achève jamais.
— Après tout, je serais bien bon de me faire du chagrin . . . J'en ai eu le meilleur, de cette petite Lizery! Et, par le meilleur, je n'entends point cette intelligence de bandagiste qu'elle vient de se découvrir! Quelle catastrophe, mon Dieu ! . . . Une adorable snobinette, qui était si délicieusement bébête, bête comme il y en a quelques unes, et qui se met à devenir bête comme Victor Hugo ! . . . Il y a quelque chose là dessous et je compte bien que Parville va projeter une vive clarté sur les allusions obscènes et téléphoniques qu'il ne craignait point de risquer tout à l'heure.
„ Qu'est ce que cette juive somptueuse, comme il dit, peut bien venir faire là-dedans? ... Je crains de n'en douter un peu . . . Est-ce qu'il s'agirait par hasard de la redoutable madame Hackel-Cadosch ? C'est vrai qu'elle m'a en horreur. Elle a déjà su me brouiller avec deux bons copains et une femme charmante — et j'ai reconnu son style dans quelques unes des lettres anonymes que reçoivent mes journaux et mes éditeurs . . . Du reste, on ne rencontre qu'elle chez la mère Moupet des Tares, qui n'a jamais rien fait de bien . . . que sa fille . . . j'en sais quelque chose. Ah! par exemple, si c'est la Youpine qui m'a enlevé wSuzette, elle va me le payer, capital et intérêts... 12 francs 75! Ce taxamètre, (taxi.
taxi, pour faire plaisir à Par ville) ce diantre de joujou administratif me rappelle vraiment la Peatt de Chagrin balzacienne . . .
„Mais quelle peau de chagrin me fera jamais autant de plaisir que la peau de Suzette . . . Quand je pense au creux de ses jarrets, j'en oublie ses idées générales ! "
Et Maugis revoit des choses. La paume de ses mains s'exaspère à des souvenirs tactiles. Oh ! ne plus caresser les mollets de Suzette ! . . . (serrement du jeu de paumes). Ne plus retrouver jamais la fraîcheur de ses dents sous le retroussis des lèvres veloutées !
12 francs 85 !.. .
Et l'odeur de sa chevelure . . . Souvenirs olfactifs.
Et la cambrure de la petite croupe ronde . . . Souvenirs visuels et ressouvenirs tactiles, exaspération du bout des doigts.
13 francs o
Le taximètre les marque, bien entendu, au moment précis où le sapin de Maugis vient de s'arrêter devant le Criterion.
16 francs au cocher.
Tristement accoudés à la barre du comptoir, devant un obélisque de soucoupes, Parville et Blackspot dévorent des copeaux de pommes de terre pour tromper leur faim et rompent un silence désabusé et accueillent Alaugis par des injures variées.
— Nom de . . . qu'est ce que tu fous?
— You damned fool, why do you keep us so long waiting? . . .
Les indiscrétions que j'ai déjà commises sur le compte de mon intime ami Henry Maugis, — indiscrétions qui remplissent son coeur de gratitude ... et aussi les 317 pages de Maugis amoureux — ne vous permettent pas d'ignorer les débuts éclatants de ce faux égoïste dans l'adultère, sa liaison avec Madame Payet, la rupture qui s'en suivit naturellement et les diversions qu'il alla chercher dans les Flandres . . . Maugis m'ayant confié sous le sceau du secret (c'est-à-dire avec le plus vif désir de les voir publier à son corps défendant) les cahiers où il avait consigné toute cette période de son aventureuses existence, je n'ai pas hésité à les réunir en un volume, et ce vieil Henry a touché le prix du déshonneur de Madame Payet avec une joie dont le cynisme parfait m'a un peu dégoiàté: il aurait bien pu m'ofifrir la moitié de ses droits d'auteur! A la vérité, comme il le disait tout à l'heure, il ne me pardonnera jamais de l'avoir représenté naguère dans un chapitre prophétique (et du reste final) du Vilain Monsieur, sous les espèces et apparences d'un cacochyme prématuré. J'ai beau lui démontrer que le chapitre incriminé se passe dans
une trentaine d'années, ce qui lui donne de la marge, il ne se console point d'avoir été travesti en vieux . . . margeur, et la sincérité de ses regrets m'impose le devoir de le suivre désormais à travers la vie et de vous tenir au courant de ses fêtes et gestes, en attendant qu'il ait définitivement relayé, — ce à quoi je dois convenir qu'il ne semble guère se préparer, l'animal !
Lors donc que Maugis fut revenu de Bruxelles par une brumeuse matinée de février 1903, il s'occupa d'abord, fiévreusement, de ne point renouer avec Marthe Payet dont il avait par dessus la tête, et mit à ne pas la rencontrer tout le soin qu'il mettait jadis à la joindre. Il y réussit d'autant mieux que, Madame Payet ayant pris le parti de ne plus le reconnaître, les répétitions les plus générales, les concerts les plus dominicaux, les teas les plus afternoons, les salons les plus ouverts, les vernissages les plus dissidents, et les grands enterrements même, devinrent pour Maugis de reposantes oasis.
Et, comme l'oasiveté est la mère de tous les vices, notre ami ne tarda pas à retomber dans les siens. Il reprit son train de vie méthodiquement crapuleux. Il partagea, comme avant l'adultère Payet, son irreparabile tempus entre le plaisir et le travail, l'un assurant l'autre, et des bâtons de chaise de son existence se fit des échelons pour atteindre aux gros tirages. Son roman Fleur des Poids (histoire d'un lutteur) y qui parut vers juin 1903, lui valut une éclatante notoriété, et à défaut de l'Académie française, ou même Goncourt, lui ouvrit toutes les baraques foraines où il sut se créer les plus belles relations
avec des gonzesses à la redresse qui vous retournent un pauvre homme comme un paquet de linge — à charge de revanche.
• La môme Poil de Brosse, célèbre dans le quartier des Bassins par une fourrure bizarrement répartie, le retint quelques mois jusqu'au moment où sa bienveillante attention élut pour deux mois la blonde Croupe en Zinc, la Reine de la Barre Fixe. Cette superbe fille ayant trouvé un engagement dans un cirque américain, Maugis se consola avec quelques jolies cabotines ravies de se montrer auprès d'une figure bien parisienne, et son ciel de lit se constella d'étoiles de cafésconcerts.
Pendant toute cette période que la pudeur me contraint à passer sous silence, Maugis fut heureux comme un peuple qui n'a pas d'histoires, ce qui, joint à la pudeur ci-dessus invoquée, me dispense de vous les raconter.
Puis, tout à coup, vers le début de 1904, une nostalgie lui vint, sinon de Marthe Payet depuis longtemps oubHée, du moins de l'Adul-Cythère, si je puis dire, où elle l'avait conduit par le bout de nez, et voilà qu'il sentit renaître en son coquin de cœur ce goût pour „la petite femme à soi tout seul" qui conduit les célibataires à rechercher les femmes des autres, celles dont le propre (?) est d'être mariées en justes noces — ce qui ne doit nullement décourager de la faire avec elles.
Il se mit donc en quête, et s'ouvrit de son état d'âme à son vieil ami Parville, toujours reconnaissant de ce que Maugis, seul, avait pris sa défense, alors que l'iniquité parisienne le considérait, lui, Robert, comme un «vilain Monsieur".
Après avoir rompu, bien à contre cœur, avec la mignonne Suzanne de Lizery, Parville ne s'était jamais défendu d'une secrète tendresse pour son ancienne amie. Il était resté, bien entendu, l'inséparable du mari, cet excellent Frantz, l'anglomane belge, et fréquentait assidûment le salonparloir de la maman Âloupet des Tares.
Quatre ans avaient déjà fui, depuis que Suzette et Robert s'étaient quittés, iiivitus invitam, et ni l'un ni l'autre n'avaient cru devoir se passer de consolations. Mais Madame de Lizery consultait toujours Parville pour le choix de ses successeurs, et le bon goût de Robert sut lui épargner le ridicule de céder à deux ou trois rastas, trop voyants, qui faisaient l'ornement exotique des réceptions maternelles.
Or il advint que la confidence de Maugis à Parville coïncida justement avec une vacance.
Madame de Lizery venait de plaquer un parfait gentleman de l'Ambassade d'Angleterre dont le tort, à ses yeux, était de lui rappeler son mari. Non point qu'elle détestât Frantz, si gentil, si doux de caractère, si merveilleusement confiant: mais elle n'éprouvait pas le besoin de le posséder en double exemplaire. Aussi, lorsque Parville se mit à pousser son candidat Maugis, trouva-t-il un terrain tout préparé.
Le célèbre auteur de Fleur des Poids (histoire^ d*tin hitteur), l'humoriste connu, le grincheux critique musical, tous les modes enfin qui constituent l'essence de la substance d'Henry Maugis, qu'elle connaissait de longue date, du reste, avaient de quoi flatter le snobisme de Madame de Lizery ... et tout au fond d'elle-même, quand Robert
mit en avant le nom de son vieux copain, elle s'étonna sincèrement que ce ne fût pas déjà fait.
Ce fut fait dans les quinze jours, et si bien fait que Maugis et Suzette s'en gardèrent une reconnaissance émue.
Maugis connut un bonheur sans mélange et cette „ volupté d'aimer une femme enfantine" que chanta jadis Francis Vielé-Griffin, poète talentueux je ne crains pas de le proclamer.
Suzanne, — je l'ai dit et je le répète — Suzanne de Lizery est jolie, adorablement. Ses cheveux ondulés naturellement (notable économie! seule d'ailleurs que leur mignonne propriétaire ait jamais faite) ses cheveux fins, d'habiles lotions d'eau oxygénée les ont amenés à un blond si délicatement atténué, si pâle, si touchant, qu'à les voir on retient sa respiration.
Sous l'arc toujours étonné des sourcils, ses yeux de myosotis rêvent, ou du moins ont l'air de rêver, ce qui, pour l'Esthétique, me paraît tout à fait suffisant.
Le nez aux narines sensuellement mobiles, la bouche, pas très personnelle, mais dont les coins se relèvent dans le sourire avec une mutinerie aguicheuse, la taille d'une souplesse friponne, la carnation savoureusement école anglaise, autant de facteurs de succès qui suffiraient à classer bien haut une professionnelle. Aussi bien cette désirable créature ressemble indéniablement à une cocotte . . . Avec assez de qualités physiques pour constituer deux émérites demi-mondaines, elle n'a pas l'air d'une mondaine tout entière. Arithmétique, que me veux-tu?
Et plutôt bébête avec ça !
Une perle quoi !
Une vraie perle ! Aussi je vous laisse à penser quel plaisir dut trouver ce sacré iMaugis à 1' . . . Mais je sens que la suite logique des métaphores m'entraînerait trop loin.
Vous en savez assez pour concevoir le bonheur de Maugis ; vous devez comprendre par là même quelles orestiques fureurs l'agitaient, au moment où il pénétrait au Criterioii, contre la fâcheuse virago qu'il soupçonnait de lui avoir enlevé Suzy — , et de quelle soif de savoir se doublait la soif naturelle qu'il étancha d'abord avec trois opportuns cock-tails, malgré les protestations d'un Parville désaltéré, mais affamé, et celles de l'élégant Blackspot, qui avait perdu presque tout son calme.
Ce Blackspot, il n'a point changé, et les années passent sur lui sans trop le flétrir. Il correspond toujours au signalement que nota jadis Maugis sur une fiche (selon sa vieille habitude):
„ . . .d'une rare élégance britannique, ou mieux londonnienne, cette rare élégance, commune d'ailleurs à tous les gentlemen chics et un peu noceurs de la métropole: sa jaquette bordée, deux de ses complets marrons, ses cravates knitted ou de crêpe de Chine et ses pardessus de forme si nouvelle qu'ils semblent quasi démodés à des yeux non avertis. D'ailleurs la signature du tailleur de Hannover Square (Boulter, Hepburn and Watts, naturellement !) garantissait la perfection de ces objets sur lesquels Carlyle construisit toute une philosophie. Le World out of clothes. pour Blackspot c'était ... (à développer.)
Soigneusement rasé, et les cheveux plats, le proto-
type du jeune anglais au nez résolu fréquentant les bars des grands hôtels et le „Smart Set". Assez inconsistant, aimant par-dessus tout son plaisir et le plaisir, noceur par vocation, cynique par laisser-aller, paradoxal par pose et vicieux par principe ; d'un esprit un peu spécial, ce petit Jamey, soigneux de son personnage et cabotin avec sincérité; vivant selon son caractère (ce n'est pas si maladroit) et disant, avec des gestes appropriés, les choses qu'on s'attendait à lui entendre dire."
Maugis. — Ainsi, je ne m'étais pas trompé et c'est bien à la veuve Hackel Caclosch que je vais devoir la solitude de mes après-midi, la mélancolie de mes crépuscules . . . Dieu des Juifs, tu l'emportes!
Parville. — Ne faut-il pas toujours qu'il emporte quelque chose? Tant que ce ne sera pas le morceau . . .
Maugis. — Ah! mon vieux, n'attige pas la cabane! Tu me vois sincèrement désolé, pire encore, embêté, et voilà tout ce que tu sais me dire pour me consoler . . .
Blackspot. — C'est tellement comme vous, Maugis, cette façon de vouloir être plaint!
Parville. — Ton malheur me paraît de ceux dont on se console avec de petites chaussons.
Maugis. — Et voilà maintenant que tu me refiles des à peu près dont je rougissais vers la fin du siècle dernier . . . Des chaussons ! Où pourrais-je en trouver, désormais, qui convinssent à ma pointure ? Tu sais ce que vaut Suzanne . . .
Parville. — Je sais ... je sais . . .
]\Iaugis. — Depuis plus longtemps que moi. Oui ! Tu es bien gentil de me le rappeler . . .
Blackspot. — Avec ce si personnel tact . . .
Parville. — Mais, sacrebleu, tu ne vas pas tout de même me le reprocher, je suppose? Ça serait du joli! Comment, monstre d'ingratitude, je me mets en quatre pour que tu recueilles ma succession . . .
Maugis. — Pardon: je ne t'ai pas succédé immédiatement. Entre toi et moi, il y avait ce grand imbécile de . . .
Parville. — Ne les nomme pas: je les connais mieux que toi. N'empêche que sans mon entremise . . .
Maugis. — Un joli métier que tu as fait là !.. . Allons, ne prends pas tout d'un coup l'air furibond du monsieur qui s'apprête à transformer les couverts en projectiles rasants. Voyons, mon vieux, ma douleur t'égare : voilà maintenant que tu verses de la Fine 74 dans ton café!!
Parville. — Sois tranquille, ma tasse était vide.
Maugis. — Ce n'est pas une excuse. Je ne comprends pas qu'on ose boire devant moi de l'alcool, et quel alcool ! . . . dans de la porcelaine. Puisque tu as sous la main un verre adéquat et spécial, large du fond, étroit des bords, de manière à concentrer le parfum . . .
Blackspot. — Waiter ! bring me a small soda !
Maugis. — Sacré mannequin, tu ne vas pas foutre du gaz dedans cette vieille fine ! . . .
Blackspot. — Je dis: B ... ! to you.
Maugis. — Vous mériteriez tous deux de boire des eaux minérales jusqu'à la consommation des siècles, la seule gratuite . . .
Parville. — Et' si je veux, moi, que mon cognac prenne la chaleur de ma tasse?
Maugis. — Il te faudrait sans doute aussi un petit réchaud portatif? Et le creux de ta main, qu'en fais-tu malheureux? Penses-tu que Dieu te l'ait donné pour y regarder pousser des poils?...
Parville. — Mais enfin, tu auras beau dire, je t'assure . . .
Maugis. — Tais-toi, philistin ... ou du moins ne parle que de ce que tn connais — de Suzanne par exemple.
Parville. — Ne l'as tu point traitée justement comme tu me reproches de traiter ce cognac ?
Maugis. — Si c'est, comme je l'espère, une obscénité que tu t'efforces d'insinuer . . .
Parville. — Rentre tes longs espoirs et tes vastes pensées. Je veux dire seulement que tu n'as pas compris Madame de Lizery.
Maugis. — Il vaut mieux prendre que comprendre.
Parville. — Mais il faut parfois comprendre pour conserver. Comment ne t'es-tu pas avisé que vSuzette traversait une période de crise. . .
Blackspot. — Pas une crise, une „Craze" Elle est „crazy", ma-boule !
Parville. — ... Qu'elle s'intéressait à d'autres choses, que son intelligence . . .
Maugis. — Ne parlons pas des absents. Suzette s'est mise à libre-penser : elle parle comme un livre de bibliothèque municipale. Elle darvvinise (Darwine, si tu peux !) avec la prétentieuse vulgarité d'un potard anticlérical. Il est un potard pour y remédier.
Parville. — De tout ce que tu me dis, je conclus qu'à tes yeux elle est devenue parfaitement insupportable? . . .
Maugis. — Je ne te le fais pas dire.
Parville. — Eh ! bien alors ? qu'est-ce que tu regrettes? De quoi te plains-tu?
Maugis. — De ta stupidité, sombre idiot! Ce que je regrette en elle, ce n'est point, certes, ce que, par un euphémisme heureux, tu appelles son intelligence ... ce sont ses yeux, ses lèvres, sa poitrine, ses bras, ses mollets, son . . . que sais-je moi? Je m'accomoderai fort bien d'une Suzette qui penserait comme M. Homais et parlerait comme M. Jaurès (ou vice versa) pourvu que . . .
Blackspot. — Swinburne a chanté quelque part . . .
Parville. — Jamey, pas de littérature ni de digression. Soyons à notre sujet. Le malheur est que l'influence de Mme Hackel Kadosch ne semble pas s'être bornée à détraquer la petite cervelle de notre amie. Cette aimable veuve, qui t'a en horreur, s'est offert le malin plaisir de te débiner auprès de Suzette. Je crains fort qu'elle ne s'en tienne point là. Tu connais ses goûts?
Blackspot. — Prononcez la consonne finale s. v. p. ! . . .
Maugis. — Ils me dégoûtent . . . aussi j'estime que je ferais une bonne action en arrachant Suzette aux tentacules de cette pieuvre — la Pieuvre par g, pour ne pas dire plus . . .
Parville. — Je ne vois qu'un moyen de concilier ton naturel besoin de vengeance avec ton désir de sauver Suzette.
Maugis. — Voyons ton moyen ?
Parville. — Appuie-toi la Pieuvre.
Maugis. — Est-ce que tu te fous de moi?!
Parville. — Je n'en ai jamais eu moins envie.
Songes-y bien: La triple veuve (car elle a eu trois maris tués sur elle) reste encore une superbe femme malgré ses trente-cinq ans.
Maugis. — Et les années bissextiles?
Par VILLE. — Non, je t'assure. Jim Smiley Ta connue à Francfort en 85 ; c'était une gamine de quatorze ans, qui montrait encore ses jambes.
Maugis. — Encore ! Tu veux dire déjà ? Non, vois-tu, je ne me sens aucun goût pour jouer les Gilliatt; d'abord, comme tu dis, la Pieuvre me déteste.
Blackspot. ~ Ça ne fait aucune différence.
Par VILLE. — Au contraire, raison de plus : ça commence souvent par là.
Maugis. — Oui ! mais si elle me hait, moi je le lui rends bien. Tout me répugne en elle : son maquillage, ses yeux trop noirs, sa bouche trop rouge — et puis ce je sais quoi de morbide, d'inachevé, de frelaté . . . Du reste elle est brune ; et depuis Poil de Brosses, unique erreur d'une vie toute entière consacrée à l'exploration des blondes . . . Non, cette femme noire me rebute ! . . .
Blackspot. — Je me souviens, elle a été une season à Londres, le Carlton était, comment dites vous? ail up side down, ... ah oui, sens dessus dessous à cause de ses frasques et elle a été vue soupant au vSavoy avec des Gaiety girls. Evidemment sa vertu est aisée et à votre place. Maugis, if I were y ou . . .
Parville. — Oui . . . c'aurait été une belle vengeance et, sans te flatter, je crois que l'exercice de tes petits talents d'amateur aurait amplement suffi à occuper les loisirs de la Pieuvre. Tu l'aurais accaparée — et tu aurais su détour-
ner de Suzanne son attention, ses attentions, ses intentions.
Maugis. — Laisse-moi donc tranquille: tu allitères sous toi! La veuve Hackel-Cadosch me déplaît — et elle m'a dans le nez. On ne fait pas un béguin avec deux antipathies : il faut inventer autre chose.
Parville. — Je ne vois vraiment pas ... à moins de lui inventer un amant?
Maugis. — Parfait! Tu l'as dit, ingénieux ami, polumètis ! Inventons-lui un amant!! Et le plus tôt sera le mieux. Toi et Blackspot qui avez, si j'ose dire, un pied dans tous les mondes, vous devez la rencontrer souvent, la Triple Veuve?
Blackspot. — Jamais trop ! . . . Elle fait ma joie !
Parville. — Je la vois chaque semaine chez son inséparable amie, ton irréductible ennemie, Madame Moupet des Tares . . .
Maugis. — Alors, tu la connais comme si elle t'avait fait?
Parville. — DU avertant omen ! Mais je sais ce qu'il lui faut . . . Bien que rien de féminin ne lui soit étranger, la Pieuvre ne s'est jamais désintéressée du sexe auquel nous appartenons: en dehors de ses trois maris légitimes, on lui a connu une vingtaine d'amants.
Blackspot. — My dear ! vShe is a perfect h. . . !
Maugis. — Don't be so rude ! Ses amants ? de quelle espèce?
Parville. — De la pire ! . . . Ses plus violentes passions se sont toujours adressées à des rastas avantageux et multicolores. L'exotisme l'excite . .^ . Atavisme peut-être, ou besoin d'affirmer ses thé-
ories internationalistes: car elle politiquaille, comme tu sais.
Maugis. — Parville, tu m'enchantes! L'enfant se présente bien! Il sera simple et facile de lui découvrir quelque basse crapule . . . Tu ne vois pas ça dans notre entourage?
Parville. — Puisque tu ne veux pas t'y prêter !
Maugis. — IMuffle, va !.. . mais parlons sérieusement; il importe, pour le soin de ma petite vengeance personnelle, et pour le sauvetage de Suzanne, que la veuve Hackel Cadosch soit pourvue d'un gigolo qui lui en fasse voir de vertes rien qu'en lui tournant le dos.
Parville. — Elle est assez riche pour se payer ça!
Maugis. — Alon honneur (et celui de notre Suzette aussi) exigent que nous découvrions, dans ce bouillon de culture que Paul Brulat appellerait „les bas-fonds de la vie parisienne" une de ces doucereuses fripouilles que l'Europe nous envoie — et le Nouveau Monde!
Parville. — Où diable veux-tu que nous trouvions un numéro pareil?
Maugis. — Est-ce que je sais moi?. .. Sur le trottoir . . .
Parville. — Alors sortons ... il est minuit et demi et nous sommes les clients de la dernière heure . . .
Blackspot. — Presque closing time . . .
Maugis. — Garçon, l'addition!
Parville. — Ah ! ça non par exemple je ne souffrirai pas.
(. . . Discussion vive et animée.
Garçon ne prenez pus l'argent de Monsieur — Garçon, suis-je ici chez moi, oui ou non? Si vous laissez payer Monsieur Parville, c'est la dernière fois que je fiche les pieds ici — Tu me fais suer — A charge de revanche, etc. etc. etc. . .
Blackspot, lui, ne discute pas. Calme il enfile son pardessus.)
En sortant du Criterion, Maugis, Parville et Blackspot avaient pris le parti de s'injurier en anglais :
— You b . . . fool !
— You c . . . !
— I say : B . . . !
Genre de plaisir qu'ils ne se refusaient jamais pour ce que la langue de Shakespeare et de Joë Chamberlain est particulièrement riche en invectives et monosyllabes blasphématoires. Il n'en fallut pas plus pour attirer l'attention d'un de ces interprètes qui pullulent autour de l'Elysée Palace, Croyant avoir à faire à des gentlemen en quête de distractions nocturnes, cet obligeant rôdeur aborda les deux, amis et leur offrit ses services (naturellement!) dans le dialecte qu'il leur avait entendu si bien parler . . .
— Would you like a guide, Sir?
Blackspot le regarda avec un peu d'étonne-
ment. Parville s'apprêtait à lui donner une leçon de français rapide; mais Maugis lui posa la main sur le bras et très vite et très bas:
— Laisse faire, dit-il, j'ai mon idée ... le moricaud va nous emmener dans quelque endroit où nous trouverons ce que nous cherchons.
„Moricaud" pouvait passer pour un euphémisme, l'interprète réalisant jusqu'à la nausée le type de ces sirupeux mulâtres qui savent unir la bassesse de la race noire aux pires instincts de la blanche.
— Tous ces sales nègres se ressemblent, affirma Blackspot, mais il y a dans la face de celui-ci quelque chose particulièrement hostile et qui ne m'est pas inconnu. Je l'ai sûrement rencontré . . . oh I must remember ! , . .
Et il se plongea dans de rétrospectives réflexions.
— Nous cherchions justement, reprit Maugis en anglais, quelqu'un qui pût nous guider.
— Vous ne pouviez pas mieux trouver, répondit l'interprète.
(Je ne vais pas me tuer à vous répéter à chaque réplique que la langue anglaise fait les frais de cette conversation : la vérité eût exigé sans doute que tout ce qui va suivre fût sténographié en anglais, mais je ne veux pas vous imposer le travail d'une version — ni à moi non plus d'ailleurs.)
— Vous connaissez bien Paris, reprit Maugis . . . il me semble pourtant que vous êtes étranger.
— Je suis en effet créole, répondit avec simplicité le mulâtre.
— Cela se voit, répondit suavement Maugis . . . Mais tout homme a deux pays.
— Moi, j'en ai beaucoup, fit l'interprète avec quelque fierté, comme si toutes les cases de l'Oncle Tom se disputaient l'honneur de lui avoir donné le demi-jour . . . Mais Paris est ma patrie d'adoption.
(Maugis et Par ville se sentirent flattés).
— Et je puis vous conduire dans tous les mondes, continua le mulâtre!
— Si qu'on lui demandait de nous mener chez IMadame Hochon, murmura tout bas Parville, ou même de nous présenter au Jockey-Club? C'est une occasion unique, tu sais, mon vieux.
— Shut up, répondit Maugis, (en français, cette fois) et s'adressant au guide :
— Pour ce soir, dit-il, nous nous contenterions, mon ami et moi, de visiter quelques-uns de ces cabarets où l'on trouve de jolies femmes.
— Oh !.. fit le mulâtre, on n'a que l'embarras du choix. Toutes les femmes de Paris couchent avec les étrangers : il suffit d'y mettre le prix.
Cette conception du monde parisien enchanta Maugis.
— S'il n'y a que cela à mettre, dit-il, on peut toujours s'arranger. Et combien coûtent les femmes du monde que vous connaissez?
— Il y en a de tous les prix, depuis un louis jusqu'à vingt-cinq. Mais je saurai vous faire obtenir une réduction. Si vous voulez, je vais vous conduire dans un salon très chic où toutes les femmes marcheront pour cinq louis.
— Où donc que j'y coure? s'écria Maugis. Le mulâtre appela une voiture, et donna au
cocher l'adresse d'un des salons parisiens les plus fermés . . . rue Colbert.
— Non ! pas là ! cria Maugis, j'y ai de la famille !
— Oh ! alors ! fit le mulâtre.
— D'autant plus, fit remarquer Parville à son ami, que cinq louis, rue Colbert! La petite commission serait rondelette ... Et puis nous n'y trouverions que des femmes . . .
— Tu as raison. Non, décidément, opina Maugis, nous préférerions vous suivre dans quelque restaurant de nuit.
Le mulâtre appela une voiture. (P. 47).
— Qu'à cela ne tienne, messieurs, je vais vous conduire dans un des endroits les plus curieux de Paris.
L' interprète s'était déjà installé à une table libre. (P. 52).
Et, triomphalement, il jeta au collignon l'adresse de la Souris convalescente !
— Eh bien ! mon colon, dit Parville, si c'est tout ça qu'il invente, ton moricaud !
— Laisse donc, on se paiera sa tête. Et puis je te le répète, j'ai mon idée !
L'interprète attendit que Maugis, Parville et Blackspot fussent installés et se casa sur le siège de la Victoria. Puis il se retourna et com^ mença de guider.
— Les voitures sont ignobles ici, dit-il. Si vous voyiez les attelages de Cavaltépec !
— C'est votre ville natale? demanda Parville.
— Non, fit le mulâtre, je suis Américain, New- Orléans.
— Je préfère l'ancienne, murmura Maugis.
— La place de la Cocorde et l'obélisque, continua le nègre, il y en a un pareil à Londres (qui a été donné à Queen Victoria par la reine Cléopâtre), mais plus petit.
— Maugis! dit tout à coup Blackspot, je sais maintenant, je connais cet oiseau; j'en étais sûr: je vous dirai, il est encore plus crapule que vous croyez.
— Hurrah ! fit (pas trop haut) Maugis ravi ; voilà notre homme ! . . .
— L'Opéra, fit le guide en désignant un monument que les trois amis se rappelèrent avoir déjà vu. C'est là qu'on chante et qu'on danse. Il y a beaucoup de dames très jolies et très gentilles avec les étrangers : mais elles demandent cher. Et puis à cette heure-ci les théâtres sont fermés. Vous ne connaissez pas le théâtre de Papaouto? c'est beaucoup plus luxueux ; et celui de Aguas Tenidas! il y a de l'or partout.
— Est-ce qu'on peut en emporter? demanda Parville.
— Mais tais-toi donc, animal, grommela Maugis qui commençait à ne pas s'embêter. Et que jouet-on dans les théâtres de Paris, demanda-t-il.
— Oh! toujours la même chose. C'est partout l'histoire d'une Erançaise qui fait son mari cocu : alors elle s'en va avec son amant. Et puis quand elle en a assez, elle revient et le mari lui pardonne.
— Je compte m'attacher ce garçon-là, pensa Maugis, par les liens de la plus durable amitié : il ne dit pas un mot qui ne m'enchante . . .
. — La Trinité! expliqua le guide: c'est une cathédrale d'où le gouvernement républicain va prochainement renvoyer les curés. Ils volaient tout l'argent des Français et ils couchaient avec toutes les femmes. Et ils savaient tout par la confession : et puis ils fouettaient les petites filles et dépravaient les petits garçons. Alors on leur a repris l'argent et dans quelque temps on installera des musics-halls dans leurs cathédrales. Ce sera beaucoup plus agréable pour les étrangers.
— En effet, approuva Maugis dont l'instruction laïque faisait des progrès rapides. Et que pensezvous de la France en général?
— C'est le pays le plus cochon du monde : on a toutes les femmes pour de l'argent. Mais les Français ne savent plus rien faire, ils ne comprennent rien au commerce et ils se mettent tous dans la politique: ça fait que tout le monde gouverne et on ne pourra rien faire tant que les Etrangers n'y auront pas mis ordre. Mais ça viendra bientôt parce que les Français ne veulent plus se battre.
Maugis retint d'une main ferme Parville qu'il sentait sur le point d'interrompre ce cours d'histoire de France. Maintenu, Parville respira bruyamment et demanda au guide:
— Est-ce que vous êtes reçu dans beaucoup de familles françaises?
— Je n'y tiens pas, répondit le mulâtre. Du reste tous ces gens couchent entre eux et alors, il n'y a rien à gagner.
— Comme vous dites! acquiesça Maugis qui savourait toutes les voluptés du mépris.
— Nous voilà rendus, fit le guide. Faut-il garder le cocher?
— Non, dit Parville, nous en retrouverons toujours un à la sortie.
— Alors donnez-moi cinq francs, dit le mulâtre. Je vais payer.
Parville allait protester. Mais Maugis tendit au guide la thune requise et Blackspot fit signe au chasseur, qui se précipitait, de ne point les reconnaître. Tous trois s'engagèrent derrière le guide dans l'escalier, et tout alla bien . . . jusqu'à la dernière marche! Mais là, ce qui devait arriver, arriva: l'apparition des trois amis fut saluée par une tempête d'exclamations joyeuses. De la plupart des tables jaillirent les paroles nécessaires : „Tiens, voilà Maugis et Blackspot! Tiens, voilà Parville ! On ne vous a donc pas encore couchés ! Alors quoi? c'est la noce ..." Et des mains se tendirent, des bienvenues s'entrecroisèrent.
L'interprète s'était déjà installé à une table libre et avait échangé quelques signaux avec les professionnelles attachées à l'établissement par les saucisses et les choucroutes-jambon dont on payait
leur présence quotidienne. Mais ces jeunes inoccupées lui laissèrent voir, par la réserve joviale de leur attitude, qu'il n'y avait rien à faire et que les types qu'il avait „picked up" n'étaient ni des miches ni des poires ! Déjà l'entrée triomphale de ses trois compagnons avait fait naître quelques doutes dans la demi-intelligence du mulâtre . . .
Aussi, quand ils le rejoignirent, après avoir serré des phalanges innombrables, crut-il devoir se lever et dire dans son meilleur français:
: — Je crois que ces messieurs ont voulu me poser un bateau.
— „]\Ionter", corrigea Maugis . . . mais ce n'est pas une raison pour nous quitter. Puisque vous nous avez initié aux mystères de Paris, et découvert les arcanes de la Souris convalescente, vous ne partirez pas sans accepter quelque chose. Nous vous devons bien cela pour ce lumineux tableau synoptique de la France contemporaine . . .
— Que ces messieurs m'excusent, dit le mulâtre : on ne sait pas toujours à qui l'on peut avoir à faire.
— Mais vous êtes tout excusé, fit Maugis. Vous partagez sur notre pays l'ophiion de plusieurs de nos compatriotes . . . Allons, asseyez-vous. Mes amis et moi nous serons très heureux de causer avec vous.
(Parville fit une bien bonne tête.)
— C'est que, messieurs ... si je reste ici, je risque de perdre une partie de ma nuit.
— Ne craignez rien, répliqua IMaugis . . . Tout plaisir mérite salaire et l'on ne saurait trop payer la compagnie d'un gentleman intelligent et . . . serviable.
Et discrètement il passa un louis au mulâtre qui s'assit rasséréné.
Parville avait renoncé à toute tentative d'opposition. La soudaine sympathie que Maugis affectait pour cet échantillon d'humanité colorée et déchue le gênait autant que l'ironie des copains environnants qui s'amusaient follement de la nouvelle découverte que promenait le sympathique auteur d'A draps ouverts. Blackspot prenait des notes mentales.
Cependant, tandis que le mulâtre, tout à fait à l'aise, commandait un souper que son appétit permettait de supposer dînatoire, Blackspot s'obstinait vainement à réclamer qu'on ne lui servît pas son whisky-and-soda dans deux verres, dont un petit.
^- Décidément, je n'aime pas la façon qu'il servent les drinks ici, soupira l'Anglais.
— Vous me permettez, dit Maugis à l'interprète, de vous demander votre nom ? . . . La vie peut nous ménager d'autres rencontres.
— Mais comment donc ! fit le mulâtre ... je m'appelle Napoléon Demosthène Egalité de Bourbon Dépotoir.
Parville se leva pour éviter une présentation et Maugis cacha dans son mouchoir les éclats d'une toux opiniâtre.
— Mon père, expliqua Napoléon, était citoyen libre de la République de Papaouto.
— Cette admirable république soeur, dit Maugis, qui nous a montré tout ce qu'on pouvait attendre de la race noire!
— Mon père était déjà créole, se rengorgea Napoléon.
„Déjà" plut à Maugis: il considéra d'un oeil attendri ce Bourbon imprévu qui flattait son dégoût naturel pour les rastaquouères. Une idée folle lui traversa l'esprit — „Si l'on pouvait le faire connaître à la Pieuvre!"
Napoléon-Démosthène avait en effet tout ce qu'il fallait pour plaire à la triple veuve ... La sensualité exotique et détraquée de cette chercheuse de sensations bizarres se fût allumée au regard brillant et langoureux de ces yeux à la cornée bleuâtre.
. — Comme elle aurait plaisir, pensait Maugis, à laisser ses doigts errer dans cette chevelure d'astrakan, à sentir sur sa peau la succion de ces lèvres lippues — Mais non : ce serait trop beau : il y aurait de quoi dégoûter à jamais cette chère petite Suzy . . . qui n'aime pas les choses trop sales ... Et ma vengeance aurait quelque chose du brouet noir des Spartiates (ça devait se manger froid aussi, cette cochonnerie là) Seulement, voilà ! Comment introduire ce coloured gentlema7i dans l'intimité de la Pieuvre ... Ce n'est pas qu'elle s'en étonnerait. Son salon en a vu bien d'autres! ]\Iais il faudrait trouver un cornac ... Et Parville n'y consentira jamais . . . Blackspot peut-être ! . . . Et encore, non ! Quel dommage ! et que ce tropical gigolo, stylé par mes soins, eût jeté d'imprévu dans le triple veuvage de la redoutable youpine. Ah ! qui me donnera, comme à la colombe, un rameau d'olivier pour me réconcilier avec Madame Hackel Cadosch, momentanément!
Maugis en était là de ses regrets, lorsque, par un de ces hasards qui n'arrivent que dans la vie quotidienne et banale. Madame Hackel Cadosch elle-même, accompagnée de toute une smala d'esthètes et de quarts d'intellectuels, surgit en haut de l'escalier — comme aux nuits du Rat Alort pompeusement parée.
Elle promena sur la salle bruyante un regard lent et circulaire (comme un voyage à prix réduits), feignit de ne pas voir Maugis et s'installa juste en face de lui, avec sa bande composée de quelques-unes de ces figures bien parisiennes qu'on ne rencontre qu'aux jours d'émeute et ou dans les salles de répétitions générales.
— Voilà, pensa Maugis, une des plus fortes raisons qui m'aient été données de croire à la divine Providence.
Cependant Napoléon-Démosthêne-Egalité qui dévorait en silence un chateaubriant sanglant, tourna vers Maugis un regard luisant de convoitise.
— Vous avez vu cette magnifique personne? dit-il. . . . C'est une dame du grand monde ! Le type de la Parisienne élégante.
— Yes, a thoroughbred lady ! . . . Right you are, dit Blackspot.
Madame Hackcl Cadost/t elle-même accompagnée de toute une smala d^csfltètes. (P. 56).
— Comme vous vous y connaissez! s'écria Maugis.
— Oh ! je n'ai pas de mérite, fit modestement Bourbon Dépotoir. Ce n'est pas la première fois que je la vois . . . Elle fait souvent la vadrouille dans les restaurants de nuit, comme toutes les femmes de Paris, d'ailleurs . . .
— En effet, approuva Maugis, Madame Hackel Cadosch . . .
— Comment vous savez qui c'est?
— Un peu . . . Madame Hackel Cadosch réalise le véritable type de la grande dame française. Née à Francfurt am Main d'un israëlite polonais et d'une juive portugaise, elle a épousé en premières noces un armateur levantin, en secondes un banquier moldovalaque, en troisièmes un coulissier de sa tribu . . .
... Si étranger qu'il fût, surtout à toute espèce d'ironie, Napoléon Démosthène Egalité sentit vaguement que Maugis le promenait un peu.
— Tous les hommes sont égaux! dit-il avec dignité, nous le savons depuis la grande Révolution.
— Je vois, dit Maugis ébloui du rayonnement que projette la Déclaration sur les deux hémisphères, que vous êtes fils des Immortels Principes de 89.
— Non, ce n'est pas cette emnée-là, observa le mulâtre.
— Au fait, il a peut-être raison, pensa Maugis ébranlé.
— Je voulais parler, continua l'autre de notre grande Révolution de 1882 à Papaouto.
— Ah ! parfaitement.
— Vous savez bien quand le président Cicéron de Montmorency . . .
— Oui, je sais coupa Maugis. Tous les événements de cette glorieuse histoire sont présents à ma mémoire. Mais vous me disiez que cette dame ne vous déplairait pas?
— Vous causez, Monsieur, répondit Bourbon Dépotoir qui n'était pas encore très au courant des locutions parisiennes. Pensez donc, c'est une blanche ! !
Il se corrigea et reprit:
— Je veux dire une tout à fait belle femme. Et comme elle a l'air cochon ! On ne doit pas s'ennuyer avec. On voit ses estomacs à travers la dentelle.
En effet, Madame Hackel Cadosch portait une toilette de la plus prétentieuse indécence et qui ne laissait rien ignorer d'une académie dont quelques morceaux restaient encore en parfait état de conservation. Son corsage s'arrêtait juste sous les seins — toujours fermes comme le Rio — qui pointaient assez fièrement à travers une dentelle révélatrice . . , Rébecca n'ignorait point que le Dieu d'Israël lui avait donné une poitrine, des épaules et des bras dont plus d'une chrétienne se fût contentée ... et, du reste, l'idée ne lui était jamais venue d'en priver personne; mais elle savait aussi que la peau qui recouvrait tout cela ne brillait point par la finesse, et elle ne se décolletait jamais que par transparence, comme elle s'efforçait de dissimuler ses pieds et ses mains, qui en disaient long.
— Maugis, she is making eyes to him, look, look . . . insinua l'Anglais dans l'oreille de Maugis.
— Mais, ma parole, on dirait qu'elle vous fait de l'œil, insinua celui-ci, sournoisement, dans l'oreille du négro.
. . . On ne se fût point trompé. Depuis quelques instants, la triple veuve considérait le mulâtre, comme une petite fille regarde un sac de chocolat à la devanture d'une confiserie.
Napoléon-Démosthène n'en marqua aucun étonnement :
— Les femmes françaises nous aiment beaucoup, constata ce psychologue avec simplicité.
— Elles ont si bon goût, appuya Maugis.
— Et puis nous savons les prendre, fit le mulâtre. Ça les change de vous autres, qui causez trop.
— Je finirai par lui trouver de l'esprit, pensa Maugis. Mais que peut bien faire ce satané Parville ? . . . Tout marche à merveille. Le moricaud vibre et la juive trépide : il suffirait d'un contact et l'étincelle jaillirait. Il le faut, il le faut pour l'honneur de l'internationalisme et pour tant d'autres raisons qui m'intéressent davantage.
— Vous ne pourriez pas me présenter à cette dame? demanda tranquillement Napoléon, encouragé par un regard qui ne laissait plus aucun doute.
— Ah! je vous assure bien, dit Maugis, que je ne demanderais pas mieux ! Seulement il y a une petite difficulté : je ne suis pas en relations avec elle ... et alors ... à moins que Blackspot . . .
— Ah! non, non, renâcla celui-ci, je n'aime pas de . . . No, really I can't ... je ne la connais pas assez.
— Qu'est ce que ça fait? observa Napoléon. A Papaouto . . .
— Hélas! nous ne sommes pas à Papaouto, et nos moeurs sont encore bien en retard sur les vôtres.
— Oh! vous nous rattraperez, fit poliment le mulâtre.
— Mais pourquoi, demanda Maugis, semblez vous si attaché à cette République tropicale?
— C'est que j'y suis né.
— Ne disiez vous pas tout à l'heure que vous étiez citoyen américain?
— J'ai quitté mon pays tout jeune pour venir à New-Orléans où mon père avait un emploi . . . dans une plantation.
— Je vois! je vois, dit Maugis.
— Avec un chapeau, comme pour chanter Bedelia, compléta Blackspot.
— Et vous, Monsieur, demanda Napoléon, est ce qu'il serait indiscret de vous demander ce que vous faites.
— Mais pas du tout ! je suis homme de lettres.
— Ecrivain public?
— A peu près ! j'écris des romans, je veux dire des histoires, des contes . . .
— Ah oui! des choses qu'on imprime dans les journaux ?
— Comme vous dites.
— Que c'est donc curieux ! On n'a pas idée de ça, chez nous ... Et vous gagnez beaucoup d'argent ?
— Tantôt plus, tantôt moins . . .
— Très curieux, reprit Napoléon après quelque secondes de réflexion. Enfin, n'est ce pas, monsieur, comme on dit chez nous: il n'y a pas de sot métier ...
— Mon Dieu, pensa Maugis, comme mon amie Claudine aurait „du goût" si elle était là! Et que son Renaud de mari s'amuserait donc !
... Mais Robert Parville venait enfin de reparaître et présentait ses hommages à Madame Hackel Cadosch. Il finit par s'asseoir à la table où Rébecca trônait parmi sa tribu, et Maugis le vit s'absorber dans une conversation particulière avec la Pieuvre qui cherchait évidemment à l'accaparer et se trémoussait de toutes ses tentacules.
— Je parle que cet animal de Robert va me lâcher salement, se dit Maugis . . . Juste au moment où j'aurais le plus besoin de lui.
— Mais votre ami la connaît très bien, cette dame, dit Napoléon-Démosthène, sans du reste perdre une bouchée d'une énorme tarte aux cerises qu'il avait vidée tout entière dans son assiette. Demandez-lui donc s'il ne pourrait pas ne présenter: j'ai justement un complet tout neuf. Et ça me rendrait si heureux . . . pensez donc, elle a l'air d'en vouloir ... Et puis il paraît qu'elle est si riche!
— O sancta simplicitas! s'écria Maugis, mais intérieurement. Si Parville ne marche pas je suis capable de tenter le coup moi-même. La Pieuvre trouvera cela d'une parfaite impertinence. Moi aussi, du reste. Mais nous n'en sommes pas à cela près; et je ne demande qu'à faire son bonheur ... et mon plaisir !
Parville se levait parmi des exclamations de regret. Il revint prendre sa place en face de Maugis et de Bourbon Dépotoir,
— Pas trop tôt, grommela l'irascible écrivain pubHc, ... j'ai cru qu'on ne te re verrait plus.
— Je ne pouvais pas pourtant me dispenser de saluer Madame Hackel Cadosch, protesta Parville.
— Elle aurait peut-être préférée ne pas être reconnue dans cette société un peu mêlée ... je parle de celle qui l'entoure, et qui me fait penser à la phrase terminale des faits divers: „Tout ce joli monde a été envoyé au Dépôt!"
— Tu manques d'indulgence, Henry i Toi-même, tu t'entoures parfois . . . Mais il ne s'agit pas de cela. J'ai quelque chose à te dire en particuHer.
— Ah! bah! vous permettez? demanda Maugis à Démosthène Egalité.
— Mais comment donc, fit l'autre, qui se partageait entre sa tasse de café et tout un exercice de télégraphie sans fil avec la Pieuvre de plus en plus tentaculaire.
— Vas-y, mon vieux, dit Maugis en se penchant vers Parville.
— Eh bien, mon colon, murmura Parville, à voix basse: tu ne devinerais jamais de quoi la Pieuvre vient de m'entretenir.
— Si elle se met à t'entretenir, Robert, je t'avertis que nous nous verrons beaucoup moins!
— Sois donc sérieux ... ce que j'ai à te dire va te combler de joie.
— Alors, ne me fais pas languir!
— Eh bien, figure toi, que la Pieuvre m'a pris à part pour me demander des détails sur ton moricaud.
— Soyez béni, mon Dieu ! Et tu n'as pas fait de gaffe, au moins?
— Aie pas peur ... Tu penses bien que depuis une heure j'ai percé à jour tes sinistres projets . . . Alors j'ai répondu que le coloured gentleman était un agent d'affaires que tu avais amené par hasard. Elle m'a demandé si je le connaissais.
Mais Roberf Parville venait enfin de reparaître et présentait ses hotnmages à Madame Hackel CadoscJi. (P. 62).
J'ai dit non ... et elle a paru le regretter vivement.
— Mon vieux Parville, dit Maugis qui savait parfois prendre des décisions rapides, permets moi de, te présenter monsieur Napoléon Démosthène Egalité de Bourbon Dépotoir qui désire vivement connaître ton amie Madame Hackel Cadosch.
Parville, pris de court, ne put que s'incliner (d'un peu haut) tandis que le mulâtre se confondait en courbettes.
— Et maintenant, mes petits amis, dit Maugis, excusez moi de vous plaquer salement, Garçon, l'addition !
— Voyons, Maugis . . . Tiens, au fait! monsieur Bourbon Dépotoir ne te connaît sans doute pas encore, bien que vous ayez passé une heure ensemble. . . Monsieur Henry ^Maugis, le célèbre écrivain et Mr. Jamey Blackspot, notre ami.
— How d'ye do? fit celui-ci assez raide. Napoléon Démosthène refit des plongeons et
tendit une main visqueuse et moite, que le romancier prit mollement.
— Maugis, reprit Parville, tu ne songes pas sérieusement à nous quitter?
— Tu sais bien que c'est l'heure où je vais travailler. Du reste, je n'ai plus rien à faire ici : tu vas présenter monsieur de Bourbon à ton excellente amie . . . qui ne t'a pas caché combien elle en serait heureuse, ajouta IMaugis à haute et intelligible voix.
Bourbon Dépotoir roula des yeux blancs pleins d'extase.
— 26 francs 60 . . . voilà trente francs. Gardez la monnaie. Au revoir, mon vieux Robert; à
bientôt j'espère, monsieur de Bourbon ; good night, dear Jamey.
— Non, je pars avec vous, j'ai des tas de choses à vous dire.
Et tout bas, à l'oreille de Parville, Maugis murmura :
— Mon vieux, je t'en prie . . . Pour moi et pour Suzanne ! .
Parville vaincu serra la main de Maugis avec la douloureuse énergie d'un condamné qui monte à l'échafaud.
— Merci ! fit Maugis.
Puis revenant à Napoléon qui se perdait en formules de gratitude émue . . . pour le bon souper et pour le reste ! . . . Maugis lui frappa sur l'épaule :
— Et maintenant, jeune homme, fit-il entre haut et bas, je n'ai plus à vous donner qu'un conseil . . . que vous ne demandez qu'à suivre, du reste ...
— Et lequel, monsieur Maugis?
— De plaire à cette dame ... et d'être son amant !
Il s'éloigna avec Blackspot et on put, tout de suite, entendre la voix de celui-ci qui commençait une histoire :
— My dear, I must tell you . . . J'étais bien sûr que je le connaissais, cet horrible nigger. C'était in the States, comme disent les Américains, en i8 . . .
L'histoire qu'il raconta à Maugis ahuri et ravi, vous en trouverez le résumé dans les Chapitres suivants.