LES ANTPXEDENTS DE NAPOLEON DEMOSTHENE EGALITE DE BOURBON DEPOTOIR
Dix mois environ avant les péripéties bien parisiennes qui viennent de se dérouler sous vos yeux indulgents, un magnifique soleil d'automne se couchait, avec une majesté tout à fait digne de son défunt confrère Louis XIV, sur un des plus beaux paysages de la Louisiane . . . Ne craignez pas que je vous le décrive! Depuis la mort d'Emile Zola, le genre descriptif a subi une dépréciation considérable; quant à l'exotisme périmé, il ne nourrit plus son homme et les professionnels le traitent d'„ex-lotisme''.
De plus, la Louisiane m'étant aussi parfaitement inconnue que le bois de Vincennes et la rue des Pyrénées, je ne saurais trop vous conseiller, si vous tenez à vous documenter sur elle, de prendre le prochain paquebot — ou, pour plus d'économie, les Natchez de M. de Chateaubriand qui a décrit une fois pour toutes la faune, la flore et les aspects naturels et autres de l'Amérique septentrionale du Sud ! Il vous suffira de savoir qu'au moment où le soleil déjà nommé se payait aux environs de New Orléans le luxe d'une agonie décorative, Mr. Clarence James Tarner, jeune planteur américain, bâti en
athlète, prêtait une attention un peu lointaine aux confidences qui lui faisait, sous la vérandah de la maison de sir Algernon Lucky, sa fiancée. Miss Daisy Lucky, une admirable girl de dix sept ans, blonde comme son nom l'indique, oX. jolie coimne les A^iglo S axoiines quand elles se mêlent d^ être jolies (cliché 423).
■ — Je sais, James, disait la jeune fille, en se balançant sur le rocking chair (dont l'absence ferait pâlir la couleur locale), que vous devez me trouver folle. Mais c'est plus fort que moi: les allures de ce mulâtre m'inquiètent. Père me quitte ce soir : il doit passer une semaine à New-Orleans, où l'appelle je ne sais quelle affaire et, pour la première fois de ma vie, je ne dormirai pas tranquille sur la plantation.
. . . Décidément l'attention de James vaguait distraite et cela en raison d'une préoccupation bien naturelle: comme il faisait trèsch^aud ce soir là, miss Daisy était vêtue avec une simplicité toute créole — et ses petits pieds étaient nus dans des bottines de toile blanche qui les gantaient jusqu'à la naissance du mollet. Au balancement du rocking, la jambe ronde apparaissait à intervalles réguliers sous la jupe de tennis demi courte ... et James Turner, fiancé incandescent, ne s'occupait qu'à épier le retour de cet éclair de peau fraîche et blonde.
Miss Daisy finit par s'en apercevoir, rougit jusqu'aux oreilles (inclusivement) — et arrêta l'oscillation de son rocking.
— Oh ! James ! ! dit-elle d'un ton de reproche . . . Quand je vous fais des confidences si sérieuses!
— Mais, je vous écoute, darling, répondit
Mr. Tarner, qui en effet, n'avait plus de motif de ne pas écouter depuis que la jupe s'était rabattue sur les bottines blanches. . . Vous disiez, n'est ce pas, que cet animal de mulâtre vous inquiétait . . . Mais puisqu'il n'est plus employé sur la plantation ... et que votre père l'a chassé à la suite de ce vol qui, du reste, lui a valu deux ans de prison . . .
— Justement ... si vous m'aviez écoutée, James, vous sauriez que depuis sa sortie de prison, Sténéga (car nous l'appelions ainsi, vous vous souvenez) Sténéga a reparu dans les environs. Il erre autour de Leafy House et cherche à soulever nos nègres.
— Qu'importe ! votre père est adoré de ses serviteurs, comme l'était déjà votre grand père. On nous l'a souvent raconté: lors de l'abohtion de l'esclavage, tous les esclaves de la maison Lucky demandèrent, comme une faveur, de rester sur la plantation.
— Parce qu'ils se sentaient incapables de vivre ailleurs . . . Oh ! je sais, James, que vous ne partagez pas mes idées là dessus: vous auriez été un Abolitionniste convaincu, un affreux Nordiste. Moi, je crois, comme mon père, que les races inférieures ne sont pas dignes de la liberté: elle devient vite un fardeau pour elles et un danger pour nous . . . Mais revenons à Sténéga : malgré vos belles théories humanitaires, je ne pense pas que, tout au fond, vous le considériez comme un égal. . . Je n'éveillerai donc aucune jalousie chez vous en vous apprenant que je ne lui suis pas indifférente . . .
James se contenta de rire bruyamment :
— Vous ne m'apprenez rien, Daisy, répondit-il. Vous savez que les assiduités de ce mulâtre
auprès de vous père et moi . . .
nous ont toujours rejoui, votre
— Assez, James, interrompit
Miss Lucky qui redevint toute rose. Je le déteste assez déjà, ce Sténéga.
Et vous comprenez pourquoi je ne serai pas tranquille pendant l'absence de mon père.
— Pourquoi sir Algernon ne vous em-
mène-t-il pas avec lui à New-Orléans?
— Je lui ai bien demandé l'autorisation de accompagner mais il m'a répondu que ma présence était plus utile ici,- et que je ne ferais que le gêner. . .
James Tarner, esq., ne put réprimer un sourire pavé de dents étincelantes et de mauvaises in-
Je sais James disait la jeune fille, en se balançant
sur le rocking chair, que vous devez me
trouver folle. (P. 70).
tentions, tout ce qu'il faut enfin pour constituer le rictus méphistophélique à l'usage d'un Américain bien constitué.
Les petits voyages de son futur beau-père à la capitale prochaine l'avaient toujours rempli d'une joie sournoise : il n*en ignorait point les motifs, où les affaires n'entraient pour rien — au contraire, et il se représentait avec vivacité la maison où sir Algernon Lucky allait chercher des consolations à son veuvage, et dont l'hospitalité s'affirmait d'autant plus écossaise que les trois nièces de la propriétaire y portaient le costume national, mais écourté, des Highlanders. Or, contrairement au dicton qui prétend que ce sont toujours les mêmes qui se font tuer, les trois nièces de la maison changeaient souvent de nom et de visage, et leur seul point de ressemblance consistait à montrer, sous le kilt, des jambes toujours parfaites que rien ne défendait contre l'admiration labiale et digitale des habitués.
Cette maison, où sir Algernon Lucky, en bon protestant, fréquentait . . . pour les besoins du kilt, eût pu se parer de devises illustres: „Quo non ascendam! — Vires acquirit eundo — Toujours à mieux! — All's well that ends well!"
Lorsqu'ils en parlaient entre eux, le futur beau-père et le gendre en puissance (ohé, ohé) l'appelaient simplement la maison Excelsior.
— En vérité, James, je ne sais pas ce qui vous fait sourire, s'écria Daisy un peu irritée.
— Je m'amuse de vos frayeurs, darling, répondit James avec une franchise toute masculine. Ne croirait-on pas que la courte absence de votre père va vous exposer aux pires dangers?
— Vous savez, mon cher, répliqua Daisy, que je ne crains pas grand chose.
— Pardon, Daisy, reprit James Tarner redevenu sérieux. Je connais votre courage — et j'en ai eu maintes preuves, vous êtes une sportswoman parfaite et je ne vous cache point que c'est là une des raisons de . . . de l'afFection que je vous porte. Mais dans le cas qui vous occupe, un peu trop, selon moi, je crois que vous oubliez jusqu'à vos préjugés contre la race noire . . .
— Des préjugés! s'écria l'ardente Sudiste.
— Allons ! voilà la guerre de Sécession qui recommence, cria derrière eux une voix joyeuse qu'il suffisait d'entendre une fois pour y reconnaître l'accent de la bonté et la trace de tout un passé de gin-cocktails et de whisky-sodas.
Et sir Algernon Lucky secoua vigoureusement la dextre de James qui s'était levé à l'approche du beau-père.
Le nombre considérable de gravures anglaises qui représentent des gentlemen sanguins, massifs, quadragénaires ... et riders, en leggins et veston de chasse, rend inutile tout portrait du brave hobereau à qui miss Daisy devait le jour, l'éclat de son teint, une santé de fer, l'assurance de ses yeux clairs, et celle aussi de cinquante mille dollars de rente.
— Eh bien mes enfants et cette flirtation? reprit-il en s'asseyant auprès d'une table de fer qui se couvrit de cocktails à son aspect et comme par enchantement.
— Oh ! répondit James Tarner, le flirtation a pris tantôt des allures de discussion sérieuse . . .
— Je m'en suis bien aperçu! On a remplacé les balles par des aperçus politiques.
— Vous voulez dire par des idées noires, rectifid le futur gendre.
— Oh! James, fit Daisy, je ne comprends pas que vous plaisantiez là-dessus.
— Très bien ! petite, vous êtes une Sudiste irréductible et ce n'est certes pas moi qui vous donnerai tort.
— Je ne comprends pas justement, dit James Turner, que le mépris pour les races inférieures se puisse accorder avec la crainte . . .
— Voyons ! voyons . . . que voulez vous dire ? demanda le planteur ... Je ne sais pas où vous en êtes, moi, mes enfants: je viens d'arriver, que diable !
— Eh bien, voici ! . . . miss Lucky m'avouait tout à l'heure. . .
— J'aurais préféré, interrompit Daisy, que père ne sût rien de tout cela.
— Comment, mademoiselle, vous me cachez quelque chose?
— Sans l'indiscrétion de ce James qui est bavard comme Mrs. Nickleby, je vous aurais en effet laissé ignorer, mon cher père, que cette fois-ci votre voyage à New-Orléans me cause quelque appréhension.
— Je crains tout, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte, scanda James Tarner qui ne connaissait, CCAthalie, que cet alexandrin déformé.
— Silence, futur gendre, commanda Sir Algernon . . . Faites vous un Prairie-Oyster et imitez-en le mutisme ! Dites-moi ce qui vous inquiète, mademoiselle ma fille?
— Eh bien, c'est la présence de ce mulâtre qui est revenu sur la plantation.
— Sténéga ! mon voleur ... ah ! la canaille ! Justement j'allais vous parler de lui. Est-ce que ce fils de nègre ne se mêle pas de venir faire de la propagande jusque chez moi! Il a déjà débauché une dizaine d'employés dans les champs de coton. Il ne me pardonne pas de l'avoir livré à la justice, le chenapan ... et je le crois capable de tout pour se venger.
— Ah! qu'est ce que je disais, James! s'écria triomphalement Daisy.
— Capable de tout? . . . répondit James Tarner, sauf d'une entreprise qui exigerait de l'audace.
— Les plus lâches trouvent du courage quand ils sont vingt contre un, dit le planteur. Rappelez vous Dessalines à San Domingo ... et tant d'autres exemples.. . Daisy a raison, James! Et je me demande comment je vais faire pour remettre mon voyage . . .
— Une visite à la maison Excelsior ? interrogea sournoisement James Tarner.
— Il s'agit bien de cela ! I>a maison Excelsior ! cela se remet ...
— Comme vous dites, insinua le gendre malicieux.
— Non . . . vraiment, James, du moment qu'il s'agit de la tranquillité ... et peut-être de la sûreté de Daisy . . . Mais le diable est qu'il me faudrait absolument passer trois jours au moins à New-Orléans . . . Maston, le sollicitor, m'a télé^ graphie ce soir encore.
— Business is business, dit James. Partez
dès ce soir et prenez tout le temps qu'il vous faudra. Moi, je réponds que miss Daisy pourra dormir tranquille.
— Vous êtes un brave garçon, James, et votre pauvre père, mon meilleur ami, serait heureux de vous entendre . . . Mais je ne vois pas bien comment vous pourrez veiller sur Daisy . . . A moins d'habiter ici, ce qui est tout à fait impossible.
— Eh ! fit James Turner, les nuits ne sont pas si froides qu'on ne puisse coucher à la belle étoile. Je ferai dresser ma tente de campagne tous les soirs à la limite des deux plantations ... et à la moindre alerte, j'accours au triple galop avec quatre de mes hommes. Un mille est bien vite abattu . . .
— Je vous remercie de tout mon cœur, James, dit miss Lucky qui se leva et vint serrer la main de son fiancé . . . You are a real gentleman, ajouta-t-elle dans sa langue maternelle (qu'elle n'avait du reste cessé d'employer . . .) Maintenant père peut me quitter sans crainte.
— Vous serez bien gardée, Daisy, approuva Sir Algernon Lucky ... et mieux encore que par moi-même. Mon cher garçon, dit-il à James, vous me rendez là un très grand service. Je ne me fie qu'à moi pour la vente que me propose Impey Maston et ce voyage manqué eut pu me coûter cher . . . Mais le tiffin est loin, mes enfants — et je dois partir aussitôt après dîner . . . Allez vous mettre en full dress, Daisy, puisqu'aussi bien vous aimeriez mieux ne pas dîner que de rester en toilette de tennis . . . Nous vous donnons un quart d'heure ! Et quant à vous mon gendre, asseyez-
VOUS là et fumez avec-moi . . . Du Virginia ? . . , Non, vous aimez mieux vos sales mixtures égyptiennes. Vous n'êtes pas un patriote ! . . .
Les deux jours qui suivirent le départ de sir Algernon Lucky virent se dessiner les préparatifs d'une de ces grèves de nègres qui leur servent de prétexte à violer les femmes blanches, incendier' les plantations, éventrer les coffres forts et au besoin, les planteurs — en un mot faire valoir leurs revendications.
Les employés noirs de Leafy-House étaient tous fils ou petits-fils d'esclaves affranchis depuis la guerre de Sécession, et du reste prêts à se jeter au feu sur un signe de sir Algernon Lucky . . . parce qu'ils savaient pertinemment que l'honnête gentleman farmer n'aurait jamais l'idée de leur demander pareille preuve de dévoùment. Mais, quelles que fussent leurs attaches avec la famille du planteur, qui les avait toujours traités paternellement, ils n'avaient point su résister à l'éloquence de Sténéga.
Le mulâtre était fils d'un haïtien et d'une servante anglaise prise de force pendant une des périodiques émeutes de Saint Domingue. Les nègres de Leafy-House respectaient donc en lui le double ascendant d'un sang plus mêlé que le leur et d'une origine bâtarde mais éminem-
ment civique, le père de Sténéga étant libre citoyen de la République Dominicaine sur le territoire de laquelle il avait exercé de son vivant divers métiers douteux.
Quant au vol que le mulâtre avait commis au préjudice de sir Algernon Lucky, on ne s'en ^souvenait que comme d'une erreur de jeunesse, que deux ans de prison avaient suffi à réparer.
Napoléon Démosthène Egalité réunissait donc sur sa tête crépue tous les prestiges de l'Agitateur. De son séjour (aux frais de l'Etat de Louisiane) dans la banlieue de New-Orleans, il avait , rapporté toute la phraséologie nécessaire sur l'Egalité des hommes, le progrès de la Race Noire, l'exploitation de l'infâme capital, etc. et il mêlait dans ses palabres des citations de la Bible à des passages de la Case de l'oncle Tom. Il n'en fallait pas plus pour que lés noirs de Leafy- House devinssent les instruments de sa vengeance personnelle, et huit jours après qu'il fut revenu aux alentours de la plantation, la plupart d'entre eux s'étaient découvert des besoins, des tendances et des aspirations !
James Tarner s'inquiétait de cette révolte naissante que miss Daisy affectait dédaigneusement d'ignorer. Deux fois déjà il avait fait voir l'intention de rappeler le gentleman farmer, mais sa fiancée s'y était opposée de toutes ses forces.
— A quoi bon, lui répétait-elle, créer d'inutiles soucis à ce pauvre père qui a besoin en ce moment de toute sa tranquillité ! Il m'a télégraphié, ce matin encore que tout allait très bien et qu'il comptait rentrer dans deux jours.
— Qui sait ce qui peut arriver d'ici là? avait répondu le futur gendre.
— En vérité, dear, c'est à mon tour de vous
reprocher d'avoir des idées noires ! je ne
crains plus rien depuis que vous m'avez prise sous votre protection.
James avait saisi la main de sa fiancée, et l'avait baisé tendrement, un peu au dessus du coude, car les bras frais de Daisy
étaient nus dans les manches flottantes
de sa teagown . . . iNIais le pauvre garçon n'en passait pas moins des nuits blanches comme le discours d'un académicien.
Fiancé correct, il prenait congé de Daisy dès que le premier coup de dix heures sonnait au cartel du hall où sa fiancée exerçait sur un
jfajjirs avait saisi la main de sa Jiaucce, et az-ait baise teudrcvtciit (P. 8i).
Steinway qui n'en pouvait mais, ce nonsens musical que la divine providence a départi aux Anglo-Saxonnes ... Le cerveau plein de dissonances qu'il s'ingéniait à croire volontaires, il regagnait sa tente, dressée juste à la limite des deux plantations et, là, partageait sa nuit entre quelques voisins qui venaient de loin lui tenir compagnie et une douzaine de whiskys-an d-sodas dont il entretenait son alcoolisme héréditaire, national et méthodique. Les alternatives d'un poker sérieux occupaient les heures de la nuit, dont le silence n'était troublé que par l'ébrouement des chevaux attachés aux piquets de la tente. Au petit jour les voisins remontaient en selle et regagnaient leurs fermes, leurs châteaux, ou la petite de X . . . distante d'une dizaine de milles.
Resté seul avec son intendant Joë Gibson, le jeune planteur organisait le travail de la journée. Puis les deux hommes s'étendaient sur leurs nattes, et Tarner s'exerçait à ne pas se laisser aller au sommeil. La vision de Daisy et la lecture de Kiphng le tenaient éveillé jusqu'au grand jour, et la fatigue le forçait enfin à s'endormir, d'un mauvais œil. A dix heures il se levait, rentrait chez lui à bride abattue, se refaisait une physionomie — et aussitôt après son déjeûner, revenait à Leafy-House près de miss Lucky qu'il ne quittait plus jusqu'au soir.
La troisième après-midi qu'ils passèrent ainsi en tête à tête fut troublée par une visite singu- Hère qui redoubla l'inquiétude de James. Comme ils causaient auprès de la table à thé, un bruit de dispute éclata soudain à la grille du parc et James se levait pour aller rétablir l'ordre, quand
une dizaine de , noirs envahirent le tennis-court. Démosthène Égalité, paré d'un complet trop clair, marchait à leur tête. Arrivé près des fauteuils de James et de miss Lucky, il fit signe à sa bande de se tenir à distance et, mettant chapeau bas (un bloum havane à l'avant dernière mode) devant les jeunes gens qui ne lui rendirent pas son salut :
— Je viens, miss, dit-il, vous présenter le comité du syndicat de Leafy-House . . .
(Le comité se découvrit comme un seul homme).
— Ces messieurs espèrent que vous voudrez bien vous intéresser à leur œuvre de Justice sociale et que vous plaiderez leur cause auprès de sir Algernon Lucky . . .
La jeune fille s'était vite remise d'un premier mouvement de frayeur : un regard de James avait suffi à la rassurer et ce fut d'un ton de princesse extrêmement lointaine qu'elle interrompit le loquace mulâtre.
— Je voudrais bien savoir, dit elle, comment vous osez vous présenter devant moi et qui vous a laissé pénétrer jusqu'ici?
— Mais, répondit le mulâtre avec un sourire avantageux ... ce sont vos portiers, miss ! il est vrai qu'il a fallu pour cela les attacher aux montants de la grille.
James allait se lever; Daisy le retint d'un geste.
— Je n'essaierai pas, dit-elle, de vous faire comprendre ce que votre conduite a de lâche et d'odieux. Mais puisque vous avez pénétré de force en l'absence de mon père dans cette maison d'où il vous a honteusement chassé, vous ne vous étonnerez pas que je vous cède la place.
Là dessus elle se leva et d'un pas tranquille se dirigea vers la maison.
— Et maintenant, mon garçon, à nous deux ! fit James, qui s'était dressé de toute sa hauteur pour venir se planter devant Sténéga ; vous allez d'abord me faire le plaisir de donner à vos compagnons l'ordre d'aller détacher ces pauvres gens que vous avez ligottés.
Comme le jeune homme, tout en parlant, agitait nerveusement sa raquette de tennis, dont le manche paraissait d'un bois assez dur, Napoléon Démosthène EgaHté ne souleva aucune objection, il se retourna vers les noirs qui, soumis comme de vrais révolutionnaires, firent demi tour et prirent le chemin de la porte.
Resté seul avec le robuste et paisible Américain, le mulâtre recula de quelques pas et dissimula derrière son dos une lourde canne qui l'aidait sans doute à conduire les races inférieures à la conquête de l'égalité.
— Si je vous considérais comme mon égal, poursuivit James Tarner, je vous aurais déjà donné la leçon que méritent vos précédés et j'aurais exigé que vous fissiez vos excuses à miss Lucky.
— J'aime a voir qu'elle est bien protégée, fit le mulâtre qui retrouva son insolence lorsque James l'eut rassuré sur l'éventuaHté d'une correction qu'il avait d'abord redoutée.
— Je vous souhaite, reprit James Tarner, de ne pas savoir jusqu'à quel point miss Lucky peut compter sur mon dévoûment. Mais je vous avertis que si, demain, vous n'êtes pas à trente milles d'ici, j'aurai le regret de m'occuper de vous.
— Je ne suis pas un esclave, s'écria Napoléon Démosthène Egalité.
— 11 y en eut qui furent d'honnêtes gens, dit James.
— • Ainsi voilà comme on accueille les justes revendications des prolétaires, commença de déclamer Sténéga. Nos droits sacrés . . .
— Mon garçon, mon garçon, on n'a pas de droits quand on a manqué au devoir. Mais je ne veux pas discuter avec vous. Allez-vous en, si vous ne voulez pas que je vous reconduise. Et retenez bien ceci : au cas où dans vingt quatre heures vous n'auriez pas jugé à propos de porter ailleurs votre industrie, je me chargerai de vous mettre en rapport avec la justice de New-Orléans . . . une vieille connaissance avec qui vous aurez l'occasion de développer votre éloquence naturelle. Je ne vous demande pas votre parole d'honneur de ne plus reparaître ici ; mais je m'en rapporte à votre prudence qui sera, du reste, surveillée.
Napoléon Démosthène comprit à l'attitude de James Tarner qu'il n'y avait pas lieu d'insister et se retira avec une dignité inspirée par les plus justes appréhensions.
James Tarner le suivit de l'œil jusqu'à la grille du parc, puis remonta vers la villa.
Miss Lucky accourut à sa rencontre et lui tendant les mains.
— Encore merci, cher James, dit-elle. J'étais bien sûre que vous auriez vite fait d'éloigner ce . . . prêcheur en eau trouble.
— Voilà, répondit James, un à peu près que je n'aurais pas cru possible dans notre langue et
qui me prouve combien vous restez maîtresse de vous même dans une situation assez inquiétante.
— Faut-il vous redire, mon ami, que votre dévoûment m'enlève tout espèce de crainte? . . .
— Je voudrais être bien sûr, reprit James, de pouvoir justifier votre confiance. . . Mais nous ne sommes que quatre planteurs sur une étendue immense et cette grève prend mauvaise tournure. On ne travaille plus ici depuis hier soir et j'ai reçu ce matin l'avis que mes noirs demandaient une augmentation de salaire -- et, naturellement, une diminution de travail . . . Tout cela grâce à l'influence de ce fâcheux mulâtre qui poursuit son plan de vengeance. Or votre père et moi nous avons depuis longtemps fait aux noirs de nos propriétés toutes les concessions possibles . . .
— Ne pensez vous pas, dit miss Lucky, que la présence de mon père suffirait à tout arranger.
— Je sais en effet qu'il est justement aimé et respecté, et je vais lui télégraphier dès ce soir.
— A quoi bon l'inquiéter puisqu'il doit rentrer après-demain ?
— Il peut se passer bien des choses en vingtquatre heures . . . Combien de domestiques gardezvous la nuit près de vous?
— Sept, vous le savez bien : ma femme de chambre anglaise, la cuisinière française, les deux mulâtresses de service, le cocher et les deux palefreniers '. . . mais pourquoi me demandez vous cela, James?
— Parce qu'il faut tout prévoir. Vous êtes sûre de vos gens?
— Oh! ce sont tous de vieux serviteurs, très
dévoués. Et puis, quand je reste seule, mon revolver me tient toujours compagnie et il y a tout un arsenal dans le billard, de quoi soutenir un siège.
— Nous n'en sommes pas là ! dit James Tarner. . . . Mais enfin, voilà une des occasions où je regrette de n'être encore que votre fiancé !
— Impatient James ! . . . vous n'avez plus que trois mois à attendre. Laissez-moi donc le temps d'attraper mes dix-huit ans, puisque papa a fait à ma pauvre mère le serment de ne pas me marier auparavant . . . Vous me voyez tous les jours.
— Raison de plus pour perdre patience, observa James.
Et la causerie prit ce ton de marivaudage que les amoureux ne savent éviter sous aucune latitude, non plus que sous aucun prétexte. Pourtant le positif Américain sut obtenir de Daisy la permission d'en\'oyer à sir Algernon Lucky un télégramme de rappel. Et selon son habitude, au premier coup de dix heures, après s'être bien assuré que toutes les issues de la villa étaient barricadées, il donna à miss Lucky le baiser frontal et respectueux qu'autorisait sa situation de frère aîné provisoire.
— N'oubliez pas surtout, en cas d'alerte, de m'appeler d'un coup de revolver. Mais dormez tranquille : à la suite de notre petit entretien, j'ai lieu de croire que Napoléon Démosthène Egalité ne s'attardera pas dans les environs de Leafy-House.
— Vos recommandations me paraissent un peu contradictoires, mon pauvre James, répondit gaîment Daisy. Dormir tranquille en tirant des coups de revolver est une occupation nocturne assez
singulière . . . Enfin je tâcherai de tout concilier. A demain.
James enfourcha son cheval, que le palefrenier avait amené au bas du perron et s'éloigna, sans pouvoir s'expliquer pourquoi le regard du domestique nègre lui avait paru ironique et menaçant.
— Je crains bien, pensa-t-il, de ne pas apporter au poker de ce soir une attention très soutenue . . .
— Dear James paraissait laisser seule ce soir, se disait miss Lucky tout en procédant à sa toilette de nuit . . .
Il s'inquiète davantage à mesure que je deviens plus tranquille. Comme si ce Sténéga allait- tenter quelque chose contre moi. maintenant qu'il est sûr de trouver à qui parler !
Tout en monologuant, miss Lucky allait et venait à travers le vaste appartement qu'elle occupait au premier étage de Leafy- House et qui se composait d'une chambre à coucher, dont les trois fenêtres donnaient sur le parc, d'un petit salon meublé de tous les bibelots que sir Algernon Lucky rapportait de chacun de ses voyages, d'une biblio-
trés ému de me
^/ïss Lucky allait et vriinit
à ira-,- ers le l'astr nppar-
te7nent.
go
thèque où le roman anglais triomphait sur toute la ligne et d'un cabinet de toilette-salle de bainsboudoir-reposoir comme on en trouvera en Europe dans un siècle et demi.
Quoiqu'elle inventât toutes les raisons possibles de se rassurer, miss Daisy ne pouvait se défendre d'une vague appréhension qu'elle se reprochait, et qui l'irritait contre elle même. Souvent pourtant son père l'avait laissée à la villa — et les grèves de noirs se déclaraient comme un phénomène périodique que la seule autorité du planteur conciliant et paternel avait jusqu'ici toujours apaisé. Miss Lucky était bien sûre que, dès le retour de son père, le travail reprendrait sur toute la plantation. Non, ce qui l'inquiétait malgré la vigoureuse intervention de son fiancé, c'était la présence de ce mulâtre qu'elle détestait depuis l'enfance.
Napoléon Démosthène avait occupé pendant cinq ans le poste de surveillant à Leafy-House ; et sir Algernon Lucky qui lui reconnaissait une réelle autorité sur le personnel de la plantation lui avait accordé toute sa confiance, jusqu'au jour où le mulâtre en avait profité pour accuser d'un vol de deux mille dollars un pauvre nègre — qui sut très bien se défendre et faire retrouver la moitié de la somme dans les effets de son dénonciateur ... Le contrôle des ventes de coton n'avait du reste laissé aucun doute sur la culpabilité du mulâtre, qui avait pris le parti de tout avouer et n'avait dû qu'à l'indulgence de son maître de s'en tirer avec quelques mois de prison.
Pendant les cinq années qu'il avait passées sur
la planUition, Stcnéga avait vu grandir la jolie Daisy et le goût naturel que ressentent les mulâtres pour les blanches, avait développé en lui la mentalité d'un Ruy-Blas tropical.
Miss Lucky se rappelait encore avec un frisson de dégoût une aventure qu'elle avait eu la générosité de tenir secrète pour ne pas faire chasser le surveillant. Elle avait alors quatorze ans et portait encore des jupes courtes qui laissaient voir une paire de jambes admirables à quoi les jeunes planteurs des environs commençaient à s'intéresser.
Une après midi que la température oscillait entre Serres chaudes et Scncgal, Daisy était descendue dans le parc et, avec une insouciance toute créole, se promenait nu-pieds sur le gazon qu'on venait d'arroser. Quand elle en eut assez de cette distraction où se révélait un kneippisme ingénu, elle alla s'étendre à plat ventre sous un arbre et, la tête entre ses mains, s'absorba dans la lecture de X Alliimeitr de réverbères, le roman de miss Cummin-s qui a passionné des générations de jeunes anglaises. Tout à coup elle sentit sur sa jambe nue la caresse froide d'une main qui se refermait. . . D'un bond souple elle fut debout et se trouva face à face avec Sténéga qui balbutiait des paroles éperdues dont elle ne saisit point le sens (heureusement, du reste, car le désir du mulâtre s'y traduisait avec la plus parfaite sincérité). Enivrée de dégoût et de fureur, la solide fillette sauta sur le mulâtre et par trois fois le gifla à tour de bras du plat de X Allumeur de réverbères dont la reliure ne s'en remit jamais . . . puis elle prit sa course vers la maison et alla s'en-
fermer dans sa chambre où elle pleura jusqu'au soir. Maintenant encore, elle gardait de cette caresse la sensation physique d'avoir été frôlée par une bête immonde — et, cette nuit, sans qu'elle put démêler pourquoi, il lui, semblait que le désir du mulâtre la menaçait comme une souillure.
Elle ouvrit une des fenêtres de sa chambre. Une brise légère venue de la mer prochaine agitait les feuilles des grands arbres et éparpillait sur la campagne déserte la mélancolie d'une chanson de nègres qui semblait la voix même de cette nuit résolument exotique. Miss Lucky connaissait bien ce „Down South" dont sa vieille bonne mulâtresse avait bercé ses sommeils d'enfant.
«Allons, pensa-t-elle, voilà qui n'annonce guère un lendemain sanglant!"
— Betsy ! appela-t-elle.
La femme de chambre qui rangeait des flacons dans le cabinet de toilette montra par l'entrebâillement de la porte une longue tête chevaline •où brillaient deux yeux bleus honnêtes et francs.
— Miss désire que je lui passe son peignoir? demanda-t-elle.
— Oui, justement. Merci. Je n'ai plus besoin de vous . . . ah, dites-moi donc, Betsy, est-ce que tous les domestiques sont couchés?
— Oui, miss, sauf la cuisinière que je vais aider à finir son ouvrage.
— Tout est bien fermé en bas?
— Oui, miss, on peut dormir tranquille: ce n'est pas encore cette nuit que ces sales nègres nous mangeront.
— Ail right. Good night, Betsy.
— Good night, miss.
Restée seule, miss Lucky eut vite fait de s'apercevoir qu'elle n'avait aucune envie de dormir. Elle alla chercher dans la bibliothèque un volume de son cher Ruskin et revint s'installer dans un de ces vastes et confortables fauteuils de cuir dont l'invention est la seule excuse du modem style. Elle ramena sur sa poitrine ses deux tresses blondes, ouvrit son livre et se mit à penser à James.
— Quel honnête garçon ! et quel parfait gentleman . . , Oh! j'en suis sûre, nous serons très heureux tous deux. Nous nous connaissons depuis toujours et quand il a demandé ma main à mon père, cela m'a semblé une chose toute naturelle, nécessaire et que j'attendais. Nous ferons notre voyage de noces en Angleterre . . . Quand je pense que je ne connais pas encore mon pays ! Père n'a jamais repassé l'eau depuis vingt, ans et pourtant nous avons un château en Ecosse ! Nous y resterons trois mois avec James ... et puis nous irons à Paris ! James me mènera partout . . . au Moulin Rouge, à l'Opéra, à la Chambre où les vieux messieurs français se disent des injures — au Louvre aussi, — le musée, où les Parisiens ne vont jamais. Et je me remettrai au français, pour lire des romans moins ennuyeux que ceux de Marie Corelli. . . Nous achèterons une automobile, et des toilettes, oh, des toilettes!
Miss Lucky redressa vivement la tête : il lui avait semblé entendre marcher dans le corridor qui séparait son appartement de celui de son père. Elle courut à l'une des deux portes de sa
chambre, l'ouvrit et scruta de sa lampe levée au dessus de sa tête tout l'espace obscur. Rien . . . Elle entra dans l'appartement de son père, traversa la chambre, le cabinet de travail, la salle de bains — tout était tranquille. Du second étage, par la cage de l'escalier, descendaient les voix assourdies de la cuisinière et de la femme de chambre qui se couchaient.
— Je suis folle, pensa Daisy. Après tout, qu'ai je à craindre de plus qu'une jeune fille d'Europe dans une maison de campagne? je ne suis pas en pays ennemi, ni chez les sauvages ! le railway passe à deux milles d'ici. Tout dort sur la plantation . . . sauf ce pauvre James en train de jouer au poker; il doit relancer avec une paire et bluffer comme un sourd !
Elle rentra dans sa chambre, où elle ne s'enfermait jamais à clef pour le cas où elle aurait eu besoin de services de Betsy.
Sur la table de nuit le joli revolver buU-dog arrondissait son barillet luisant. Miss Lucky le prit dans sa petite main qui ne tremblait pas, l'arma, puis le reposa sur le marbre et revint s'étendre dans le grand fauteuil.
— Et père, pensa- t-elle, que peut il faire à cette heure ci? Il doit être juché sur un grand tabouret de bar parmi des marchands de coton et des armateurs en dinner-jacket, je vois cela d'ici . . . Cher père, il ne vit que pour moi. Je suis son étoile, comme il dit . . . Oh, comme il avait peur que son candidat James ne fut pas agréé ! comme si je pouvais aimer un autre homme ! comme si il pouvait exister un autre James!
Cette impossibilité une fois constatée, Daisy
fit un plongeon dans Ruskin et les considération esthétiques envahirent sa petite tête, tant et si bien que quand la pendule de Boulle (mais oui! il n'y en a plus qu'en Amérique !) sonna la demie de minuit, elle sentit qu'une vague somnolence alourdissait se paupières.
Elle posa son livre et allait se lever, lorsqu'un frisson la cloua dans son fauteuil, les yeux agrandis d'épouvante. Etait ce une hallucination? il lui avait semblé que le bouton d'ivoire de la porte, près de la grande armoire anglaise, tournait lentement comme sous la pression d'une main invisible. . . Elle se passa la main sur les paupières et machinalement regarda l'autre porte. Elle s'ouvrait lentement, celle-là ! et une main noire apparaissait sur le chambranle.
Daisy poussa un grand cri et bondit vers la table de nuit. Mais avant qu'elle eût pu saisir le revolver, deux nègres et Sténéga s'étaient emparés d'elle et lui liaient les mains tandis qu'un bâillon s'abattait sur sa bouche. Les trois hommes alors la soulevèrent dans leurs bras, la portèrent sur le fauteuil et l'attachèrent solidement au dossier avec une forte corde qu'il lui passèrent sous les aisselles.
— C'est très bien, dit Sténéga, l'opération n'a fait aucun bruit.
— Faut-il lui administrer sa petite correction tout de suite? demanda l'un des noirs.
— Non, pas maintenant, répondit le mulâtre. Je vous appellerai pour cela dans une heure. Prenez deux autres camarades et allez vous occuper de la cuisinière et de la femme de chambre qui pourraient nous gêner ... Le cocher et le premier
palefrenier sont ligottés . . . l'autre est avec nous les deux mulâtresses aussi. Tout va bien. Laissez moi causer avec la demoiselle . . .
Les deux nègres se retirèrent.
Elle alla s' èiendre à plat ventre sous un arbre. (P. 91).
Lorsque Sténéga se trouva seul avec miss Lucky qui se tordait dans ses liens :
— Excusez moi, miss, dit-il, d'avoir employé envers vous des procédés un peu cavaliers. Mais je n'avais pas d'autre moyen de vous entretenir en particulier et je tenais à vous faire mes adieux avant de vous quitter, puisque votre . . . pro-
tecteur m'a imposé l'obligation de m'éloigncr. Le mulâtre s'arrêta, visiblement satisfait de cette phrase d'intro- __^
duction qu'il trouvait sans doute très
Régence. Mais la Régence no fait pas le bonheur et quand il vit à sa merci cette belle fille dont rien n'aurait jamais pu lui faire espérer même un regard, Napoléon Démosthène Egalité ne sut point maintenir le ton d'ironie triomphante jusqu'où il s'était haussé : son naturel revint au triple galop et toisant la pauvre Daisy qui lui lançait des regards chargés de haine :
Xoits allons vous faire payer vos dédains de saiitiiic
et voir si l'otre peau est toujours aussi blanche.
(P. lOO).
— Ah! Ah! ma petite, siffla t-il, vous voilà donc enfin matée et tout à l'heure je vais pouvoir caresser et meurtrir votre peau blanche sans que vous me frappiez comme un esclave! C'est la dernière nuit que je passe ici, mais je vous garantis qu'elle ne sera point perdue et Mr. Tarner conduira au temple une jolie fiancée dont l'instruction me fera honneur.
Du fond de son fauteuil, Daisy regarda le mulâtre avec un tel regard de mépris que le drôle dut baisser les yeux.
— Vous serez moins fière dans quelques instants, reprit-il. Et ne craignez pas que votre protecteur ne vienne nous déranger. J'ai posté autour de la maison une vingtaine d'amis solides et bien armés qui sauront le retenir, s'il lui prenait fantaisie de faire un tour par ici. Quant à moi je ne passerai avec vous que le temps nécessaire ... Je me retirerai avant le jour et laisserai à monsieur Tarner le soin de vous détacher. Pourtant je vais vous retirer votre bâillon car ce me serait un vif regret de ne pas vous entendre crier un peu, et je crois que les nègres que vous avez si mal reçus tantôt vous en fourniront quelque motif . . .
Et Sténéga dénoua le bâillon de Miss Lucky.
— Oh vous pouvez appeler au secours maintenant ! dit-il ... on ne vous entendra pas du dehors. Les nègres font trop de bruit autour de la maison.
Daisy réfléchit qu'en effet James était hors de portée de la voix et se tut.
— Je vois, dit le mulâtre, que ce bâillon était une précaution inutile. Mais parlons sérieusement
je n'ai pas une minute à perdre . . . vous ne pensez pas que je vais entreprendre sans argent le voyage assez lointain que va m'imposer la petite fantaisie de vous posséder ... Je ne vous demande point où monsieur votre père cache ses valeurs, je connais assez la maison pour vous éviter l'ennui de me donner ce renseignement: du reste je n'aime pas les femmes qui causent. Permettezdonc de vous laisser seule quelques instants: je vais faire une petite exploration dans l'appartement de sir Algernon ... Je suis à vous tout de suite. Un meilleur ironiste eût dit en pareille occurrence: „vous serez à moi tout à l'heure" — mais le mulâtre n'en pensait pas si long. Il fit à Daisy un petit signe de la main et sortit.
I.a pauvre Daisy en était à regretter que la folie ou la mort ne fussent pas venues la délivrer d'une situation dont l'horreur dépassait toutes ses craintes. wSon premier mouvement d'épouvante avait fait place au plus tranquille désespoir. Elle se demandait seulement comment elle pourrait se suicider avant l'arrivée de James: car elle savait qu'elle n'affronterait pas le regard de son fiancé après avoir été la proie du mulâtre.
Le revolver était toujours là-bas sur la table de nuit. Ces gens n'avaient pas songé à s'en emparer ... Si elle pouvait s'en rapprocher, dégager une de ses mains, se donner la mort avant le retour de Sténéga qu'elle entendait crocheter et bouleverser les meubles.
A petits bonds successifs, en se secouant dans
BlBLlOTHeCA Ottav\««^»^V
ses liens, elle parvint à pousser le fauteuil près de la table de nuit et ces légères secousses détendirent un peu la corde qui lui serrait les épaules. Mais ses mains restaient attachées derrière son dos.
Une idée lui vint : le revolver était au cran de l'armé. Elle pouvait le prendre entre ses dents, introduire le canon dans sa bouche et frapper la crosse sur le marbre de la table de nuit.
Au prix d'un effort qui fit entrer la corde dans ses épaules elle pencha la tête et ses lèvres embrassèrent le canon . . . elle souleva l'arme. Mais l'acier glissa et le bulldog, entraîné par le poids de la crosse, tomba sur le parquet.
Le coup partit:
— Aura-t-il entendu ? se dit miss Lucky . . . hélas il arrivera trop tard ! . . .
Mais Sténéga avait entendu, lui aussi.
Il rentra dans la chambre, vit Tarme qui gisait à terre et comprit.
— Ah ! ah ! Miss a voulu m'échapper par la tangente ... et il se trouve qu'elle a donné l'alarme sans le vouloir. Bien joué ma petite ! Vous ne me laissez pas le temps de fouiller tout le mobilier paternel. Il va donc falloir que je me contente des cinq mille dollars trouvés dans le secrétaire. Etouffons-les d'abord soigneusement.
Il enfouit les bank-notes dans une poche intérieure de son veston.
— Là, dit-il ... Et maintenant, miss, avant que votre appel ait amené trop de monde autour de nous, nous allons vous faire payer vos dédains de gamine et voir si votre peau est toujours aussi blanche.
Il avança vers le fauteuil et déchirant le col
lOI
du peignoir de Daisy découvrit les épaules que la corde avait rougies. Puis se penchant sur cette chair palpitante, il tendit ses lèvres lippues.
C'est à ce moment précis qu'éclata sous les fenêtres la fusillade que vous attendez tous.
En beaucoup moins de temps qu'il n'en faut au mulâtre le plus déterminé pour violer une blanche, même attachée, James Tarner bondit dans la chambre et de là sur Napoléon Démosthène- Egalité qui fut renversé en un tour de main.
Tout en le maintenant sous son genou, James se tourna vers Daisy:
— Je n'arrive pas trop tard ? demanda-t-il.
— Non, James, vous êtes mon sauveur, dit miss Lucky.
Et malgré tout son courage, elle céda à la détente naturelle de ses nerfs et éclata en sanglots.
Trois amis de James Tarner venaient d'entrer dans la chambre. C'étaient des voisins que Daisy connaissait de longue date.
Correctement ils saluèrent d'abord miss Lucky, puis s'adressant à James:
— Laissez-nous ce garçon, dirent-ils, nous avons tout ce qu'il faut pour le faire tenir tranquille ... et détachez Miss Lucky qui doit avoir besoin d'être délivrée !
James ne se le fit pas dire deux fois et tandis que ses amis ligottaient Napoléon Démosthène, il arracha les liens qui retenaient Daisy sur le fauteuil.
Dès que ses mains furent libres, miss Lucky s'en servit pour donner à son fiancé le shakehand le plus vigoureux qu'on ait jamais accordé à un citoyen de la libre Amérique, un shake-
hand qu'un amant passionné n'eût pas chang"é contre un baiser.
— Oh! cher, dit-elle à travers ses sanglots de joie, je serai deux fois votre femme et je vous dois plus que la vie . . . Mais comment avez-vous fait pour arriver si vite?
— Grâce à une violation de domicile, répondit James. Au lieu de rester ce soir sous ma tente . . . comme je prévoyais que vous auriez besoin de nous, j'ai amené ces messieurs faire une promenade nocturne dans votre parc, de sorte que, quand nous avons entendu votre appel, nous étions pour ainsi dire sous vos fenêtres. Le satané mulâtre avait bien songé à placer des nègres autour de la maison . . . mais ils ont fait mauvaise garde et je crois que le whisky de votre père les a distraits de leur faction! Quelques coups de revolver ont suffi à les disperser.
Cependant, sous les mains vigoureuses des trois jeunes Américains qui le passaient à tabac avec une joie quelque peu féroce, Napoléon Démosthène Egalité commençait à sentir vivement qu'une blanche vaut parfois quelques noirs.
— - Allons, mes amis, intervint James Tarner, contentez-vous de ficeler cette canaille qui appartient à la justice de l'Etat. Là . . . maintenant que le voilà bouclé solidement, nous allons le descendre dans un petit réduit que je vais vous indiquer au fond des écuries. Il y attendra le retour de sir Algernon Lucky qui le remettra aux magistrats.
— Je ne sais vraiment, dit miss Lucky, comment remercier ces messieurs d'avoir . . . d'avoir collaboré à mon sauvetage !
Les trois sauveteurs se confondirent en protes-
tations de dévouement et ne dissimulèrent pas que cette petite expédition nocturne les avait enchantés. (Et que ne ferait-on pas pour sir Algernon Lucky et sa charmante fille ! — Il est de ces occasions où il est bon de se sentir les coudes. — Le devoir de bon voisinage peut parfois devenir un plaisir . . . etc. . . . etc. . . .)
— Ils sont charmants, vos amis, darling, dit miss Lucky, tandis que les trois voisins descendaient aux écuries le mulâtre qui geignait douloureusement.. . Aussi, pour remplir mes devoirs de maîtresse de maison, je vais vous prier de les retenir à souper ici cette nuit . . . dès que mon personnel sera déficelé,
— J'allais nous inviter, Daisy, repartit James Tarner. Les circonstances sont exceptionnelles vraiment; et je ne voudrais pour rien au monde vous laisser encore toute seule ici cette nuit. Il peut rester des rôdeurs autour de la maison.
— Et puis à quatre, fit miss Lucky, vous cessez d'être compromettants. N'empêche, dear, que je' suis tout à fait honteuse d'avoir été surprise par vos amis dans cette situation ridicule ... et de leur avoir montré mes épaules.
— Oh! Daisy, je vous ai vue souvent plus décolletée aux bals de New-Orléans . . . Mais vous êtes blessée !
En effet le peignoir que miss Lucky avait pudiquement fermé sur ses épaules blondes se teignait de quelques gouttes de sang.
— Non, ce n'est rien, fit-elle. Cette maudite corde m'a un peu écorchée quand j'ai voulu atteindre le revolver ... je vous raconterai ... ce n'est rien je vous jure. Tenez, voyez.
Et la belle fiancée ouvrit son peignoir et montra son épaule droite où quelques rubis brillaient sur le satin blanc de la peau.
— Oh! pauvre Daisy chérie, fit James tout rem.pli d'une émotion où la pitié n'entrait que pour une partie. Mais vous devez souffrir beaucoup. Que faut-il pour vous soulager?
Les grands yeux bleus jetèrent un éclair. Daisy tendit son épaule nue.
— Un baiser, dit-elle, vous l'avez bien gagné, pauvre cher!
Et comme elle frisonnait toute sous les lèvres chaudes qui buvaient les gouttelettes rouges.
— Dearest, je vous adore, murmura dans son cou le pauvre cher qui lui aussi se sentait défaillir.
— Allons, allons, assez, mon fiancé, dit-elle. Il faut en garder pour notre mariage.
— Ah! Daisy, chère petite femme, le temps va me sembler encore plus long!
— Eh! bien, monsieur, dit-elle . . . jusqu'au jour où vous serez mon mari, je ne porterai que des robes montantes.