Mattcr, loc. cil. Notes, p
robservation de chaque jour nous montre, ce qui oblige, en saine logique, à les considérer comme de même nature que ces derniers.
Revenons à l'œuvre et à la vie de Swedenborg et cherchons à analyser et à classer les manifestations morbides qui s'y rencontrent.
Les Hallucinations y tiennent la première place, la grande place. Les idées du théosophe sur l'univers, sur ses habitants, sur les anges et les esprits qui peuplent les terres et les planètes, semblent dériver des troubles psychosensoriels qui ont dominé sa vie mentale : en tout cas, elles ont des rapports étroits avec ces troubles. C'est un problème de psychologie morbide toujours délicat et souvent difficilement soluble que celui qui consiste à préciser l'ordre de subordination des phénomènes pathologiques que l'observation décèle : le délire ou les conceptions erronées qui s'en rapprochent sont-ils, d'habitude, cause ou effet des hallucinations qui les accompagnent? Une observation sommaire conduirait à penser que le plus souvent les troubles psycho-sensoriels commandent les idées délirantes : il semble en
être ainsi, par exemple, dans les délires toxiques. Mais sauf ce cas, lui-même discutable, qu'elles servent ou non d'aliment aux idées fausses, les hallucinations sont plutôt un résultat qu'une cause : chez les persécutés, par exemple, l'inquiétude, le soupçon, les interprétations erronées précèdent, et souvent de longtemps, les hallucinations de la sensibilité générale et de Touïe qui, lorsqu'elles apparaissent, ne font que révéler ou accuser un trouble mental sourdement et insidieusement développé, et dont l'évolution est déjà avancée; dans l'hystérie elle-même, les hallucinations visuelles si caractéristiques traduisent un rêve dont un événement extérieur, une impression ou une émotion pénible ont été la cause occasionnelle. Chez les délirants mystiques, la subordination des phénomènes psycho-sensoriels à un trouble mental antérieur et sousjacent n'est pas moins évidente.
Ce serait donc risquer une interprétation erronée que d'attribuer les idées théosophiques de Swedenborg aux hallucinations dont il a été, pendant trente années, le jouet. Tout autorise, au contraire, à penser que ces hallucinations, y compris la première, celle de Londres, ont
été précédées d'une longue période d'incubation pendant laquelle les dispositions mystiques du théosophe se sont organisées et développées. A défaut d'observations directes, on doit, à cet égard, se borner à des conjectures : toutefois, ces conjectures ne sont pas sans point d'appui. La vision de Londres eut lieu au cours de l'année 1843, or, dès le commencement de cette même année, Swedenborg avait fait paraître en Angleterre un ouvrage en deux volumes, De Cultii et amore Dei^ oîi se trouvait le germe des idées qu'il devait s'attacher à développer pendant le reste de sa carrière. Matter, son biographe, proteste contre l'idée que la métamorphose religieuse de Swedenborg se soit faite sans transition. 11 rappelle que le théosophe s'était réservé, dans l'auberge où il allait dîner, une chambre où il pouvait se livrer à ses méditations sans être dérangé, « Rien n'indique mieux, écrit-il, que ce sont les habitudes de retraite et de méditation qui ont amené la crise, la vision et le changement de carrière... La vision ^ loin d'être une cause ^ est réellement un effet, » Et ailleurs, il ajoute : a Swedenborg est un, et les trois phases qu'on distingue dans sa vie ne sont que trois degrés
d'un seul et même développement. L'élément religieux, qui a prévalu dans l'enfance, et qui a paru disparaître d'abord sous l'élément littéraire, puis sous l'élément scientifique, est resté à ce point vital et actif qu'il s'est au contraire assimilé les deux autres et a fini par s'en approprier toutes les forces vives. »
On ne saurait mieux dire. Les symptômes que nous allons mettre en relief ne nous paraissent donc que des symptômes secondaires subordonnés, quant à leur évolution, à un état mental antérieur et sous-jacent, qui les a produits et n'en a pas été la résultante.
S'ils doivent attirer surtout notre attention, c'est que leur authenticité et leur physionomie ressortent de la lecture des œuvres de Swedenborg, tandis que les documents sont moins explicites en ce qui concerne l'état mental qui a commandé et déterminé ces symptômes.
Chez la plupart des délirants mystiques, comme nous le verrons plus loin, les hallucinations sont de règle, mais ces hallucinations sont rares, peu variées et presque toujours exclusivement visuelles. Il n'en a pas été ainsi dans le cas de Swedenborg : chez lui, les troubles psycho-sensoriels ont pris un développe-
ment véritablement extraordinaire ; ils ont été aussi divers que durables.
Les hallucinations de la vue y tiennent naturellement, comme il convient chez un mystique, la place prépondérante. Cette prépondérance des hallucinations visuelles dans les délires mystiques est un fait bien établi par l'observation clinique. On en entrevoit les raisons : d'abord ces délires (nous y reviendrons par la suite) ont une ressemblance étroite avec le rêve; or, dans le rêve, on le sait, il y a prédominance des hallucinations de la vue. Puis, comme Ta montré M. Ghaslin*, « le monomaniaque religieux a des hallucinations de la vue parce qu'un état faible, une idée visuelle a précédé l'hallucination; parce que la croyance à la possibilité de la vision existe antérieurement à sa formation. Tous les religieux, tous les saints, tous les prophètes se sont toujours fait, quelle qu'ait été leur intelligence, une idée anthropomorphique de Dieu et on ne peut s'en faire une autre, malgré les efforts de H. Spencer et de ses disciples*
1. Ph. Ghaslin. Contribulion à Tétiide des rapports du délire avec les hallucinations. Ann. médic. psychol.^ 1890, t. IL
Les recommandations faites aux fidèles par les livres pieux, les exhortations que Ton trouve dans Vlmitation de Jésus-Christ, montrent bien que tout individu religieux doit chercher à se représenter l'objet de son culte comme une personne. Dans V Introduction à la vie dévote^ saint François de Sales recommande divers moyens pour se mettre en présence de Dieu, notamment « de se servir de la simple imagination « nous représentant le Sauveur dans son huma- « nité sacrée, comme s'il était près de nous, ainsi « que nous avons accoutumé de nous j'epré- « senter nos amis et de dire : je m'imagine de « voir un tel qui fait ceci et cela, il me semble « que je le vois, ou chose semblable. »
Chez Swedenborg, le plus souvent les hallucinations sont vagues, il s'agit d'un nuage, d'un globe de feu, d'une lueur. « Il apparut une flamme assez éclatante dont le feu réjouissait et cela dura près d'une heure; cette flamme signifiait l'arrivée d'esprits de Mercure'... » « Un jour, des esprits de Mercure apparurent vers la gauche en globe, et ensuite en une masse enroulée s'étendant en longueur». »