‹ Swedenborg; histoire d'un visionnaire aux XVIIIe siècleChapitre 27 sur 34 · Des Terres dans V Univers^ p · texte numérisé non relu

Des Terres dans V Univers^ p

ne percevait-il qu'une simple sensation cutanée, c'est ce qu'à la vérité on ne saurait dire avec certitude. Bien que la vraisemblance soit en faveur d'une hallucination motrice, il pourrait, après tout, s'être agi simplement d'hallucinations de la sensibilité générale. Ces dernières s'observent chez les mystiques, associées d'ordinaire aux hallucinations motrices qui les dominent en importance. On en trouvera aisément des exemples en parcourant la vie des saints ou la relation des cas de démonopathie *.

Ce serait allonger inutilement ce travail que d'en rapporter ici.

Nous en citerons un cependant que nous trouvons dans nos notes et qui vaut la peine d'être reproduit. Joséphine du B..., en religion mère Marie de Jésus, supérieure générale d'un couvent de la Creuse, fut, jusqu'à sa mort, survenue il y a quelque trente ans, le modèle de toutes les vertus. Douée d'une belle intelligence, remarquablement instruite, elle a laissé des lettres qui ont été soigneusement coUigées. Cette correspondance va de la jeunesse à

1. Calmeil. De la folie considérée sous le point de vue pathologique^ philosophique, historique et judiciaire, J.-B. Baillière, Paris, 1845.

l'époque de la mort; la lecture en est aussi instructive qu'attrayante ; on y suit révolution des idées religieuses et des préoccupations mystiques depuis leur origine jusqu'à leur complet épanouissement. La 39° lettre, datée de Toulouse, est adressée, en mai 1812, à M. TabbéL... et renferme, comme on va le voir, des détails pleins d'intérêt.

« Enfin, le Seigneur permet que je vous arrive; il a voulu, ce Dieu jaloux, m'ôter absolument tout, même les secours spirituels, afin que mon âme fût entièrement dénuée et dans un délaissement général de tout ce qui est créé. A présent, que je suis plus tranquille, je ne puis méconnaître la main de Dieu, qui agit sur moi, car j'ai éprouvé une si grande multitude de peines, elles étaient si fortes que je ne saurais trouver de terme pour les dépeindre. Celui qui m'a frappée sait seul ce qui en est; je crois même qu'il augmente ma sensibilité naturelle, afin de me faire sentir plus vivement la douleur; tout a été employé à me crucifier : le ciel, la terre, moi-même, les démons; le détail de tout cela irait à l'infini, car les peines et les contradictions naissent sous mes pas ; ajoutez à cela la faiblesse et les soufl*rances corporelles, l'hor*

reur des peines intérieures, la violence des tentations, les coups et les persécutions du démon, le délaissement de Dieu, les remords de la conscience, les sentiments de désespoir, de blasphème, de colère, etc., la persécution des amis, peines de la part du directeur, enfin, etc., etc. Tout cela ne vous donnera qu'une légère idée de mon état, cette année et une grande partie de l'autre; cependant, je vous dirai avec simplicité (car je ne crains pas de vous ouvrir mon âme) que tout cela, dont la seule pensée fait trembler la nature, ne me paraît presque rien ; 1° En comparaison de mes innombrables péchés; hélas! j'ai tant de fois mérité l'enfer; Kn comparaison des soullrances de Jésusist; 3° Et du bonheur que goûtent les heureux dans le ciel. Mais je vous avoue (je crains très fort d'avoir gâté toutes ces Hélas! comment ai-je souffert! Je me même plainte très souvent de la violence peines; cependant, à l'intérieur, Dieu présentait la croix ; je la serrais contre mon r, je consentais à tout ; un moment après, Ibliais mes promesses; de sorte que je ne prends rien à l'état de mon âme et ne sais le a avancé ou reculé. Je vous dirai, parce

que vous voulez plus de faits que de réflexions, quelques-unes de mes aventures. Le teigneux (le démon) me tourmentait à un tel point que je n'avais pas un moment de repos, il me poussait dans le feu, me donnait des coups qui me laissaient dans un état d'épuisement et de fatigue, comme si on m'eût disloqué les os. Je passais des journées entières sans pouvoir presque me remuer, sans parole, sans mouvement ; leau bénite me faisait sortir de cet état. Ce malheureiix démon me tirait l'esprit, je ne pensais à rien ; d'autres fois, il me donnait des transports de fureur qui me faisaient me déchirer moi-même. Cela se calmait lorsqu'on me jetait de l'eau bénite ou qu'on mettait des reliques sur moi; à l'approche de ces objets, il s'efforçait de m'étrangler ou de me casser la tête; mais à peine les avais-je touchés qu'il prenait la fuite, Anna, une bonne fille qui est avec moi, n'osait s'éloigner de quelques pas de crainte d'accident; il n'y avait qu'elle et moi dans le couvent qui sussions cette étrange persécution; elle était malade de chagrin de voir seulement ce que je souffrais, et c'était peu de choses en comparaison des souffrances du dedans. Souvent je ne pouvais m'empêcher de

pousser des cris de toutes mes forces, je disais : Mon Dieu, je veux souffrir, j'accepte tout; puis je m'écriais : Je souffre les tourments de l'enfer, je n'en puis plus. « vous tous qui passez par ce chemin, considérez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne. » D'autres fois : Non, je ne suis pas fatiguée de souffrir, frappez. Seigneur, me voici. Je défiais les démons : aussi revenaient-ils avec plus de fureur; et souvent brisée de fatigue durant le jour, j'espérais que la nuit me donnerait un peu de repos; point du tout, il y avait autour de moi une légion de ces malheureux esprits. J'avais d'étranges frayeurs, et je ne pouvais me reposer; mais je remerciais ces méchants de ce qu'ils me faisaient faire pénitence. La vie m'était à charge, car je ne pouvais faire quelques pas sans qu'ils me poursuivissent. Ils me poussaient contre la niin^aille et dans les escaliers. Un jour, ils me donnèrent des transports de fureur de telle sorte que je me déchirais avec les dents sans pouvoir m'en empêcher, car ils semblaient s'être emparés de mon corps ; ils me poussaient avec violence contre les angles de la muraille^ d'une telle vitesse que la personne témoin de cela se désolait de ne pouvoir m'ar-

; enfin, ils me jetèrent par terre. Elle

me relever, mais je faillis encore me casser

te; heureusement qu'elle trouva de l'eau

e qu'elle jeta sur moi; dans le moment,

ce calma. Je tombai sur une chaise, rom-

le fatigue. Alors cette personne crut m'ac-

r des plus cruels reproches avec une colère

s expressions qui faillirent me désespérer.

rsai un torrent de larmes et, prenant un

Tix, je dis : Mon Dieu, que je suis malheu-

, faut-il encore que je sois accablée de

ches? N'ai-jc pas assez de peines? Alors

'approcha avec un air de compassion, et

lemanda de quels reproches je voulais

f. Quoi! lui dis-je, ne savez-vous pas ce

fOus venez de dire? — n Moi! je n'ai pas

lût. » Je lui rappelai ce que j'avais en-

i; elle m'assura n'avoir rien dit; comme

16 ment jamais, je fus convaincue, aussi

bien qu'elle, que c'était un tour du teigneux.

Le jeudi suivant, jour de l'Ascension, je me

traînai avec beaucoup de peine à l'église; le

Saint-Sacrement était exposé ; je levai les yeux

sur la sainte hostie; il en sortit dos rayons très

vifs et très doux qui me donnèrent de la force

h l'intérieur et à l'extérieur. Je lui dis alors ;

Quoi, Seigneur, vous m'aimez? est-il possible que vous m'ayez délaissée de la sorte? Je me sentis tout embrasée d'amour : les ravons lumineux pénétrèrent jusqu'au fond de mon âme, je restai ainsi perdue dans la douce charité, le corps immobile comme une pierre; et^ lorsqu'on vint me chercher^ il fallut me secouer fortement pour me faire revenir. Je me levai encore tout absorbée, mais pleine de force et de courage ;f avais encore un mal de tête qui me dura jusqu'au jour de la Pentecôte... Un autre jour, étant aussi devant le Saint-Sacrement, il en sortit une vive lumière qui me fit voir la beauté des croix... Du reste, en tout cela, je n'ai rien vu que des yeux de l'âme; tout se passe intellectuellement,., »

Dans cette épitretrès curieuse qui se termine par la description fort précise d'une attaque d'extase, on retrouve indiquées la plupart des hallucinations que peuvent engendrer les préoccupations mystiques portées à un haut degré : hallucinations visuelles (sans extériorisation des images), hallucinations visuelles psychiques, hallucinations auditives et motrices, hallucinations de la sensibilité gêné-

raie : car il s'agit bien dans ce passage d'hallucinations de la sensibilité générale. « Le teigneux (le démon} me tourmentait à un tel point que je n'avais pas un moment de repos; il me donnait des coups qui me laissaient dans un état d'épuisement et de fatigue, comme si on m'eût disloqué les os. »

De même Swedenboi^ raconte qu'il y a des génies et des esprits qui introduisent dans la tête une espèce de succion ou d'attraction, de manière qu'on ressent de la douleur à l'endroit où existe une telle attraction ou succion. '< Le sens manifeste de la succion, ajoute-t-il, fut perçu par moi comme si une membrane était sucée à plein sens ; je doute que d'autres eussent pu la supporter en raison de la douleur; mais comme j'y ai été habitué, je l'ai enfin supportée sans douleur; le principal endroit de la succion était au sommet de la tête, et de là elle s'étendait vers la région de l'oreille gauche, puis vers la région de l'œil gauche'. » On verra plus loin, dans un passage que nous citons, que Swedenborg a éprouvé des souffrances et des tentations très analogues à celles

\. Train des représentationa et dts correspondances, p. 363.

dont la mère Marie de Jésus se plaint dans sa lettre.

Faut-il nous attarder à discuter la nature hallucinatoire des fausses perceptions dont nous venons de donner des exemples? Cette discussion serait surannée, ce nous semble.

Laissons ceux qu^anime une foi consolante voir des apparitions et des révélations là où Fobservation et la rigueur scientifique nous obligent à ne voir que des troubles morbides. La science n'admet pas l'extraordinaire ; quand d'aventure elle rencontre un fait qui en prend la physionomie, elle le réserve et le classe jusqu'au jour où d'autres faits analogues permettent par comparaison de le mieux comprendre. Or, on n'a jamais constaté une apparition authentique; on a observé au contraire un nombre considérable de malades qui ont cru à des apparitions sous l'influence d'hallucinations nettement vérifiées. L'interprétation s'impose dès lors quand on se trouve en présence d'illuminés et de prétendus visionnaires : chez eux tout est subjectif; la perception vient du dedans, non du dehors. Nul mieux que Herder n'a mis la chose en relief en ce qui concerne Swedenborg, à une époque où il pouvait

paraître qu'il y eût encore quelque intérêt à le faire.

« D'abord, dit Herder, tous les esprits de Swedenborg parlent comme lui : aussi leur langage est-il monotone. Ensuite, quand il entra dans son « singulier état », ce furent les impressions de son enfance, dans laquelle on lui disait que les anges parlaient par sa bouche, qui s'animèrent et se personnifièrent devant sa vue. Puis ses visions portent l'empreinte de tous les défauts et de tous les préjugés de son individualité et de son temps ; ce sont les reflets de ses mœurs et de ses opinions, les copies de ses idées favorites. Ajoutez qu'on y voit si bien sa nature et ses talents, qu'il s'y rencontre sur la langue et les formes , sur les mines et les gestes, sur les penchants et les sphères d'activité des sens, de l'odorat surtout, sur les conséquences du sentiment moral et du sens immoral, des observations d'une telle finesse, qu'on aimerait que Swedenborg eût été assez poète pour mettre tout cela en action ou pour le dessiner comme Dante.

« Les caractères distinctifs des esprits qu'il met dans les diverses planètes sont pris dans les propriétés des métaux qui portent les

mêmes désignations que ces planètes : le vifargent prête ses qualités aux esprits de Mercure, le plomb, les siennes à ceux de Saturne, et ainsi de suite. En d'autres termes, ce n'est pas une illumination extraordinaire^ e'est une étrange illusion qui guide le voyant; c'est le minéralogiste qui inspii^e le spiritua liste,

« Enfin, les mystères que Swedenborg prétend découvrir dans le monde des esprits sont écrits dans Tesprit et le cœur de chacun. Voyez ce qui se passe en nous. Dès notre enfance, les pensées se forment en images. L'imagination, sans laquelle l'intelligence n'agit pas, est la faculté spéciale de ces opérations. La faculté de traduire nos pensées en images pour nousmêmes, nous la possédons aussi à l'égard des autres. Qu'est-ce, si ce n'est cela, que l'art que pratiquent les poètes, les peintres, les musiciens, les orateurs! Les penchants, les passions, la seule habitude opèrent de même sans avoir recours à l'art. Cela suffit pour nous expliquer, page par page, tout l'empire des anges et des esprits de Swedenborg. En effet, comment cet artiste parle-t-il avec ses anges? comme on parle avec ses pensées : ses anges et ses esprits sont ses créations.

« Sa bonne foi est entière : il n'a pas conscience de ses personnifications, ses visions sont réelles et sont, non pas devant lui seulement, mais en lui. C'est là un état de maladie, d'autant plus dangereux qu'on y passe ou y tombe plus facilement*. »

Il semble d'ailleurs que Swedenborg ait voulu lui-même apporter des arguments à l'appui de la thèse de Herder. A quelqu'un qui lui demandait un jour s'il pouvait conférer avec tous les trépassés ou seulement avec quelques-uns d'entre eux, il répondait :

« Je ne le puis pas avec tous; je vois ceux-là seulement que j'ai connus dans le monde, ainsi que les personnages royaux ou princiers, les héros illustres, les hommes éminents et savants que j'ai appris à apprécier personnellement ou par leurs actes et leurs écrits , tous ceux par conséquent dont je me fais une idée nette. Et l'on comprend aisément que je ne puis ni manifester ni avoir le désir de m'entretenir avec une personne que je n'ai pas connue ou dont je ne puis me faire aucune idée V »

1. Herder. Œuvres complètes. Philosophie et histoire^ t. XU, p. 114, in Matter, loc. cit.^ p. 378.

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