Matter, loc. cit., p
A la lecture des œuvres de Swedenborg, on reste surpris de constater la multiplicité, la variété, la constance pendant trente ans des hallucinations dont nous venons de donner des exemples et d'esquisser les caractères. Chez certains persécutés chroniques, on en pourra rencontrer d'aussi suivies, mais combien plus circonscrites et moins variées; chez les autres délirants mystiques, on en trouvera qui rappellent celles de Swedenborg, visions d'étoiles, d'anges, de personnalités divines, mais combien moins riches, moins changeantes, plus passagères. En réalité, Swedenborç; a vécu un tiers de sa vie devant une sorte de kaléidoscope et on chercherait vainement dans l'histoire quelqu'un chez qui les troubles psycho-sensoriels aient pris un semblable développement.
Que ces troubles ne se soient pas produits d'emblée, qu'ils n'aient été que la révélation tardive d'une synthèse mentale sous-jacente, depuis longtemps en voie de se constituer, c'est, nous l'avons déjà dit, ce qui ne semble pas douteux. S'isolant volontiers du monde pour s'absorber dans ses méditations, comme il le faisait à Londres lorsqu'eut lieu la première hallucination, Swedenborg se plaça de bonne heure
dans des conditions favorables à l'apparition des troubles psycho-sensoriels. Nous savons que dans ses voyages il vivait d'une façon plus que frugale. Est-ce, comme on l'a dit, parce qu'il avait peu de goût pour la cuisine d'Amsterdam ou pour celle de Londres? Peut-être.
En tout cas, son régime ordinaire était des plus sobres. Au dire de Sprioger, son ami, il vivait de café au lait, de pain et de beurre, ou d'amandes et de raisins secs; ii mangeait quelquefois un peu de poisson, mais rarement de la viande, et buvait toujours peu de vin. L'aprèsmidi, il prenait du thé, mais ne soupait point. II n'est pas invraisemblable qu'une pareille frugalité ait été chez lui l'occasion d'une certaine déchéance organique, très propre, on le sait, comme tous les états d'inanition, à favoriser le développement des hallucinations.
C'est vraisemblablement sous cette influence que se sont produits chez Swedenborg certains faits de double vue et de télépathie à propos desquels, aujourd'hui comme au temps du théosophe d'ailleurs, la critique a quelque peine à s'exercer. Ces faits ont eu à leur époque un grand retentissement, il importe de les rappeler.
Le premier se passa à Gothenbourg le 19 juillet 1739. Swedenborg venait d'arriver dans cette ville, au retour d'Angleterre. « Dans la soirée même, raconte Kant*, il fut invité à une réunion chez un négociant de cette ville, et, au bout de quelques instants, il y donna, avec tous les signes de la consternation, la nouvelle qu'à cette heure même, il avait éclaté à Stockholm, au quartier de Sudermalm, un épouvantable incendie. Au bout de quelques heures, pendant lesquelles il se retirait de temps à autre, il apprit à la société ces deux choses, que le feu était arrêté et à quel point il avait fait des progrès. Dès le même soir, on répandit cette étonnante nouvelle et le lendemain elle circulait dans toute la ville. Mais le rapport de Stockholm n'en arriva à Gothenbourg que deux jours après, conforme en tout, dit-on^ aux visions de Swedenborg. »
Le second fait ne fit pas, en son temps, moins de bruit que le précédent. Il est relatif à une quittance de vingt-cinq mille florins égarée par M'°' de Marteville et retrouvée par elle à la suite d'un songe. On va voir en quoi Swedenborg
1. Rant. Œuvres^ t. III, p. 88. Rêves d'un visionnaire éclaircis par des rêves de métaphysique.
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incident, dont le général d'E..., deuxième époux de M"' de Martevîllc, a tracé le récit dans une lettre adressée le 1 1 août 1773 à un ecclésiastique qui avait réclamé quelques éclaircissements.
Voici comment s'exprime le général d'E...
11 Environ un an après la mort de M. de Marteville, ma femme eut l'idée de faire visite au célèbre M. de Swedenborg, qui était alors son voisin à Stockholm, afin d'apprendre à connaître de plus près une si rare merveille du genre humain. Elle communiqua ses sentiments h plusieurs dames de ses amies et la partie fut convenue à jour fixe. Ces dames furent toutes admises. M. de Swedenborg les reçut dans un fort beau jardin et un magnifique salon, qui était voûté et garni, au milieu du toit, d'une fenêtre par laquelle, d'après son assertion, i! avait coutume de s'entretenir avec ses amis, c'est-à-dire les esprits.
(I Entre autres discours, ma femme lui demanda s'il n'avait pas connu M. de Marteville; à quoi il répondit qu'il n'avait pas pu le connaître, par la raison qu'il avait passé luimême à Londres presque tout le temps pendant lequel ce seigneur avait été ministre de IIol-
I — A^ r^règ de la cour de Stockholm, Huit jours feu M. de Marteville apparut en songe à louse et lui indiqua, dans une cassette a anglaise, un endroit où elle trouverait, jlement la quittance, mais encore une à cheveux avec vingt brillants et qu'on également perdue.
itait environ à deux heures du matin, ie joie, elle se lève et trouve le tout à la idiquée. S'étant recouchée, elle dormit neuf heures du matin. Vers onze heures, vedenborgse fait annoncer, avant d'avoir pris de ce qui était arrivé, il raconta ns la nuit précédente, il avait vu plusprits et entre autres M. de Marteville.
t désiré s'entretenir avec lui, mais M. de lie s'y était refusé par la raison qu'il iligé de se rendre auprès de sa femme i faire faire une découverte importante, t plus qu'il quitterait après cela la coloiste oti il se trouvait depuis un an et it dans une autre beaucoup plus heu-
là les véritables circonstances de ce qui vé à mon épouse, à l'égard de la quitde M. de Swedenborg. Je ne me hasarde
pas à pénétrer les mystères qui s'y rencontrent. Ce n'est pas non plus ma vocation. J'ai dû raconter simplement. Ce devoir, je l'ai rempli, et je m'estimerai heureux si j'ai répondu aux désirs de votre Révérence' ».
On raconte encore qu'en 1762, se trouvant dans «ne société à Amsterdam, Swedenboi^, au milieu d'une conversation, devint tout à coup sombre et pensif; on lui demanda ce qui se passait. Il répondit qu'à cette heure Pierre III mourait dans sa prison, et c'était précisément le moment où le tsar fut assassiné, comme en firent foi les gazettes. Le fait, auquel nous avons déjà fait allusion précédemment, a été consigné par lung Stilling dans ses tablettes, en 1809. Son authenticité a d'ailleurs été mise en doute par Matter.
Le professeur Tafel tenait de la petite-fille de Bolander, fabricant qui dîna avec Swedenborg à Gottenbourg en 1770, l'anecdote suivante :
Pendant le diner, Swedenborg se tourna subitement vers BoUander et lui dit : « Vous feriez bien d'aller à votre usine. » Celui-ci, surpris du ton de voix, se leva et alla chez lui; il trouva