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Sylla et son destin

Syllà ou Sni.LA (Lucius), né en 138 av. J.--C, était issu de la famille patricienne des Cornélius {gttu Cornelia), mais d'nne branche obscure dont le nom primitif était Rufinus. Nommé questeur l'an 107, il servit en Afrique sous Marius, gagna la confiance de ce général, fut chargé de négocier avec Bocchus, roi numide, et réussit à se faire livrer par lui Jugurtha; mais dès ce moment il devint pour Marius un objet de jalousie. Préteur en 93, il alla en 91, en qualité de propréteur, rétablir Ariobariane sur le trône de Cappadoce, d'où Mithridate l'avait renversé et lit alliance avec le roi des Psrthes. De retour en Italie, il eut part à la guerre sociale, prit Stables, Pompéi (89), traita les révoltés avec une extrême rigueur, réduisit le Samnium et mit ainsi fin à la lutte. Nommé consul en 88, il résista aux violences du tribun Sulpicius et parut désormais comme le chef du parti aristocratique, par opposition à Marius. Le sénat le chargea de conduire la guerre contre Hithridate, mais Marius, qui convoitait cette mission, fit annuler le sénatus-consulte par un plébiscite emporté tumultueusement. A cette nouvelle, Sylla va chercher son armée en Campanie, entre en vainqueur dans la ville, fait annuler le plébiscite, force ses adversaires à fuir et met a prix la tête de Marius. Marchant ensuite contre Mithridate, il aborde en Epire (janv. 87} avec 30.000 hommes, s'empare d'Athènes, remporte les victoires décisives de Ghéronée (86) et d'Orchomène en Béotie (85) et porte la guerre en Asie. Mithridate vaincu fait ouvrir des conférences à Délion en Béotie (85-84) et

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signe la paix de Dardanos (84). Pendant ces hostilités, Sylla avait eu à résister au consul démocrate Val. Flaccus et & Fimbria qui étaient venus en Grèce avec une armée, pour le supplanter dans cette guerre. Débarrassé de Mithridate et bientôt de Fimbria, il revient en Italie (84), et marche sur Rome, où Marius avait versé des flots de sang (87-66), et où Cinna avait confisqué à son profit le consulat (8*7-84). Vainqueur du jeune Marius à Sacriport et à Préneste, de Carbon en Etrurie, de Pontius Telesinua à la Porte Colline, il entre en triomphe à Rome (82). Aussitôt il fait proscrire 80 citoyens, puis 440; les proscriptions s'étendent bientôt à toute l'Italie, d'où la parti de Marias semble avoir disparu. Prenant le titre de dictateur (81), il modifie la constitution en faveur de l'aristocratie, enlève aux tribuns le droit de proposer des lois; augmente les pouvoirs des consuls en supprimant la censure, dont les attributions sont réunies au consulat; porto à 400 le nombre des sénateurs et les déclare inamovibles; chasse les chevaliers des tribunaux au profit des sénateurs, crée des tribunaux d'exception (qux ttioaet), pour rechercher les crimes de lèse-République [majestatit), de concussion (repetundarum), de brigue électorale (deambitxt), de meurtre ; abolit les fermes d'impôts intermédiaires, partage la province d'Asie en 40 circonscriptions. Après deux ans de pouvoir absolu, il abdiqua (79), et se retira près de Putéoles, où il mourut en 78, sans que personne eût osé lui demander compte de ses violence s. Ses restes, rapportés à Rome en grande pompe, furent inhumés au Champ de Mars. On plaça sur son tombeau cette épitaphe : « Nul n'a fait plus de bien à ses amis et plus de mal à ses ennemis ». Sylla avait pris le surnom de Félix, heureux. Il avait rédigé des Mémoires, qui sont perdus, Plutarque a écrit sa Vie.

Pendant que se poursuivait le siège d'Athènes, le proconsul Cornélius Sylla, dont le nom fit trembler Rome et le monde, s'était écarté de son armée et de ses généraux. C'était sa coutume aux heures graves, où tourne la roue de la Fortune. Sans autres armes qu'un court glaive à la ceinture, vêtu d'une tunique de soie blanche, que serrait à la taille une ceinture d'or et de fer, marquée du signe de la Louve, son casque défublé a la main, il marchait et rêvait. A vingt pas de lui, suivaient deux gardes noirs, deux géants, ramenés naguère de Numidie et qui avaient été à Jugurtha. On les appelait ses molosses, prêts à tuer quiconque s'approcherait, a l'improviste, de leur général.

Sylla était de taille moyenne, demeuré souple dansune corpulence assez lourde ; car il avai t toujours largement bu, et bien et joyeusement mangé, mettant.

après le plaisir qu'on peut tirer de la femme, celui du pouvoir et de la bonne chère au même rang. Sa mine altière et ronde, aux yeux pers, ardents et parfois farouches, puis soudainement rieurs, ne donnait nulle envie de lui manquer de respect. Ses cheveux, naguère d'un blond pareil au blé mûr, s'argentaient aux tempes, par le fait de la cinquantaine, mais la course de l'âge ne l'attristait point, contrairement à la plupart des mortels. Il se comparait à la flèche lancée vers le but et qui avale ainsi la durée. La mort était absente de son esprit, et, quand elle s'y présentait, à l'improviste, sous l'influence d'un spectacle quelconque, c'était environnée des feux de la vie, pareille à un repos bien gagné. 11 voyait et constatait les Dieux qui président aux forces de la nature, comme aux désirs humains ; il tenait à se les rendre favorables, mais il ne s'embarrassait pas de leurs menaces coutumières, reproches grondeurs ou tracassements. Il les comparait, en fin de banquet, à ces vieux précepteurs dont la sagesse est excellente et la colère insignifiante. Seule Aphrodite, aux belles formes et qui tient les dés, lui était continuellement chère et présente a sa pensée, semée d'actions. 11 se proclamait son chevalier, lui dédiant chaque semaine de blanches brebis et un jeune taureau en dépit du prix élevé de telles hosties dans la campagne grecque. 11 portait au poignet l'image de la déesse, gravée dans la pierre dure, et qui lui venait de son aïeul Pompilius Ruflnus Sylla, excellent par la course aux honneurs et le dévouement à la chose publique.

Hais, dans ces hautes régions d'autorité et de clairvoyance, où était parvenu l'esprit de Sylla, et qui assuraient sa destinée, Rome et sa femme Cecilia

Metella, fille du Pontife, avalent leurs assises. L'une le tenait par toutes ses pierres, l'autre par toutes les fibres de sa chair. Il les voulait prospères et ornées, trouvant à leur possession une joie égale et des impressions de même puissance. Quand Marins, puis Cinna et leurs partisans, avaient tenu & la fois la Ville et l'épouse, lui absent, et menacé ces existences si chères, une froide et lucide férocité avait habité le grand réactionnaire, ennemi de tout désordre non voluptueux. La haine l'avait éclairé en entier, lui révélant aussi les fondements des Etats, qui sont dans l'intelligence humaine, taillée en lois et décrets appropriés. Il savait maintenant ce qu'il ferait, le jour où débarrassé de ses ennemis extérieurs, de Mithridate, d'Arcbelaos, d'Aristion, il écraserait ses ennemig intérieurs et civiques, rendant la paix à la Cité éternelle. Cette œuvre à réaliser était devant lui comme un poème, [dont la substance et les plus beaux vers " sont prêts et qui n'attend .plus que la griffure du calame, sur les tablettes de cire tiède.

Le soleil montait derrière les Longs Murs. Apollon, suivant sa coutume, lançait d'abord en avant ses chevaux violets, [hennissant de rire dans l'aube verte, au-dessus d'une campagne rocailleuse et désolée par la guerre. Du promontoire nord-est où il se tenait, Lucius Cornélius, plein de piété devant [une telle magnificence, voyait venir à lui te quadrige d'or, aux jantes éblouissantes, derrière le second rang de chevaux pourpres. Les traits du Dieu demeuraient indistincts, & cause de la poussière rutilante et des éclaboussements de gemmes, qui s'envolaient vers l'orbe céleste; mais son souffle courait vers la mer, chargé des parfums brûlés de l'Attique. Insoucieux du récent

carnage, de la ville cernée et traquée, où ses autels ne recevaient plus nulle victime, des travaux des champs interrompus par la pesante et laide balistique, prenant son point d'appui chez les autres dieux, ses compères, et non plus parmi les humains, aux vaines querelles et dégoûtantes fureurs, le Père et le Prince de la lumière s'ébaudissait de sa propre fulguration et de l'éclatement de ses braises et couleurs. On eut dit qu'il forgeait, le jour nenf, empruntant les marteaux de Vulcain. Le coeur de Sylla se dilatait jusqu'à contenir tous ces rêves enflammés, qui ressortissent au réveil de la vie, et la prière montait & ses lèvres : « Donne-moi cette année même, ô Apollon, donne à « ton serviteur fidèle la sérénité dans la vengeance, « la présence de Rome et de Hétella. Inspire, 6 flam- « boyant, la terreur suprême qui clôt les guerres, a « cet Asiatique rebelle aux poisons, à ses généraux, à « ce rhéteur enfermé dans Athènes! Des vaisseaux, « donne-moi des vaisseaux, qui me ramènent à la « mère patrie, afin qu'y expient leurs crimes ces <i méchants, par qui tes autels sont voilés de noirl « Maître du sang utilement versé, conseille-moi c les coups décisifs et octroie le courage à mes « soldats! »

La réponse fut comme un tremblement de l'éther, où le Dieu commande aux atomes, pour ces architectures éphémères, qui sont les paysages et les corps. Ainsi consentait Apollon, lancé, cette fois, a toute vitesse dans les gouffres avides de l'Orient sans bornes, tandis que se déroulait sa piste d'un bleu cruel. Sylla perçut l'adhésion céleste et la promesse, mêlées aux grondements lointains des roues du char, sur les flots bruissants du Pirée. A ses pieds, Athènes

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et ses monuments, cuits et dorés, s'éveillaient pour la douleur triple du siège, de la défaite et de la disette, (el un blessé au revers d'un fossé. 11 sentit, le dur proconsul, qu'il l'occuperait bientôt, extrayant d'elle, avec un rayon de gloire militaire — (car des murs élevés sont malaisés à abattre) — ces manuscrits du divin Aristote, auxquels il tenait par-dessus tout et dont lui parlaient ses espions. Car il pensaitque d'une telle remise et de le fréquentation du sage des sages ( — pourvu que les papyrus fussent lisibles I) naîtraient — pour lui, uu argument de la compréhension universelle, un motif d'orgueil de plus. Sans compter le plaisir de cette syntaxe philosophique, complexe comme l'existence même, et assaillant la nature de tous cotés. Aristote, stratège de l'esprit, battant toutes places rétives avec l'aide de Minerve et les forçant à l'aide des mots 1

Un des noirs, qui précédaient le général, montra dans la vallée, à quelque distance, une petite troupe, qui contournait la colline, se dirigeant vers la tente pro consulaire. Elle paraissait hésitante et lasse, utilisait les anfractuosités, comme pour se cacher. Quand elle approcha, on vit qu'elle se composait de trois hommes, trois Athéniens, vêtus de hardes disparates, encadrés d'une demi-douzaine de soldats romains, que commandait un centurion. C'étaient des notables de la ville assiégée, dépéchés par Aristion et Apellicon de Téos, et qui venaient à composition. Quand ils furent devant le chef suprême, celui qui semblait le plus Agé et avait précisément une tête de chouette aux yeux ronds, prit la parole :

« Maître, o dominateur du ciel, de la terre et des « eaux, nous venons ici te supplier d'épargner la

« ville de Minerve, qui vit naître Thésée et Bumolpe, « et déconfit les Mèdes, réputés invincibles. Le senti- « ment qui nous anime |n'est nullement celui de la « crainte; mais, par une sorte de transfert moral, — a enseigné dans les écoles d'Ionie, et auquel ne sau- « rait être faite aucune objection, — celui de ta propre « et personnelle grandeur. Nous mettant à ta place « et dans les carrefours de ton jugement, tirant de ta « gloire elle-même, si justifiée, des motifs de miséri- « corde, nous concluons a ce que tu lèves le siège et « acceptes un simulacre de reddition, réglé de façon « philosophique et péripatéticienne, en un échange » de paroles rituelles. Apellicon s'engage, en outre, a « te recevoir, seul et sans armes, en son incompa- ■ rable bibliothèque, où tu consulteras à loisir ses « manuscrits les plus précieux, et enrichiras ainsi « ton intelligence de trésors inégalés par ceux de « l'Eupator en personne... »

Pendant que le coupeur de cheveux en quatre poursuivait ainsi son charabias, Sylla examinait sa misère manifeste et celle de ses deux compagnons, leurs cblamydes usées, leurs sandales percées et poudreuses. L'attention ironique le rendait rouge, comme la colère, et en plus piqueté de mouches plâtreuses, héréditaires dans sa famille et d'où celle-ci tirait son nom. Les soldats riaient ouvertement, mis en galté par cette prétentieuse faconde, si peu en rapport avec la situation; car il était de .notoriété publique que la population d'Athènes crevait de faim, mangeait de l'herbe parthénienne, le cuir des bottes, et faisait bouillir les vieux estagnons d'huile, afin d'en extraire l'enduit gras.

— J'ai fini, conclut l'orateur, et parlé sainement,

véracement, selon ta déesse, dont me soient témoins ces deux-là.

Il y eut un silence, pendant lequel la porte de la tente, secouée par le vent qui venait de se lever, se mit à battre et trembler comme la voile d'un navire ; ce qui parut d'un heureux présage. Déjà s'élevait la voix nette du proconsul, articulant le grec à merveille, avec un rien de rauque et de forcé ; car il était versé dans les trois idiomes, grâce à son ancienne maîtresse Nicopolis, athénienne et fort lettrée : « HessireB, dil-i I, « vous parlez d'or, et vos arguments sont d'une per-

■ tinence rare. Cependant, le peuple romain m'a * envoyé ici, non comme à l'école, mais comme à un « siège, afin d'y châtier des rebelles. Je ne saurais s manquer à ce devoir, sans offenser Minerve ellei même, puisqu'elle est le refuge et l'autel de toute « raison. C'est à moi, non à vous, qu'il appartient « de poser des conditions. Retournez dire à ceux qui « vous envoient que j'exige la reddition pure et « simple, la reddition effective, totale, me réservant « de punir les coupables et d'épargner, bien entendu, « les vieillards, les femmes et les entants. Je range,

■ parmi ces derniers, les philosophes, vous compris, « à l'exception du seul Aristion. C'est là mon dernier « mot.

— Permets-tu (demanda la première chouette, pendant que les deux autres tremblaient, sous l'action mêlée de l'aube et de la terreur) permets-tu, que j'ajoute une question, ô divin Lucius Cornélius ?

— Toutes les questions que tu voudras. Je ne déteste point la controverse et je sais que vous y excellez.

— Eh bien, à dur effet, cause souvent petite.

D'homme à homme, de penseur à penseur, ô loi qui tiens nos vies dans tes mains, veux-tu me dire la raison de ta colère et vindicte contre Athènes. Je la répéterai à mes concitoyens, afin qu'ils sachent leurs responsabilités. C'est un des privilèges de notre peuple d'aimer à souffrir et pâtir en pleine connaissance. J'avais sept ans 'qu'Ephestius de Cos me l'enseignait déjà : Pathemata, mathemata,

— Très volontiers (reprit Sylla, dontle visage récupéra aussitôt une effrayante pâleur). Ivres ou fous, plusieurs d'entre vous, depuis trois semaines environ, du haut des remparts, ont insulté ^grossièrement ma femme Gecilia Hetella, et offensé ainsi, de façon gratuite, mon bien le plus précieux et le sentiment de mon honneur. C'est cela que je compte châtier.

Jusqu'alors silencieux, le centurion romain indiqua, par un geste, qu'il demandait la parole. Le proconsul leva la main, ce qui signifiait : « Je le permets. » Cet homme rude, mal rasé et d'une odeur forte, mais plein de bon sens, déclara : <* Je les ai prévenus... Je « leur ai dit : le chef pardonne bien des choses. Il ne * vous pardonnera pas celle-là. Ils jn'ont pas voulu « m'écouter. » Les Athéniens baissaient le nez, mais dans leur for intérieur, trouvaient le grief bizarre et inattendu ; car c'est monnaie courante, en temps de siège, de crier a l'assaillant qu'il est coen. Cette susceptibilité, chez un loup, fils de la Louve comme Lucius Cornélius, les stupéfiait. Voulait-il faire respecter son cpouseadorable jusqu'aux extrêmes confins de l'Asie ?

Us s'en entretenaient encore, ergotant et discutaillant, les pauvres diables, comme ils redescendaient vers leur ville affamée. Bonhomme et comprenant les

choses de l'estomac, le Romain leur avait, fait servir unjrepas simple, mais solide, tel qu'ils n'en avaient pas mangé depuis plusieurs mois : un chevreau aux figues, dans un jus poivré, du pain frais, du vin doré, un gâteau compact de lait, de froment et de miel. ils en concluaient que ce terrible guerrier, cher a Aphrodite, savait à l'occasion régaler lepauvre monde; et la comparaison avec Aristion, débauché, poltron, sans dignité, bavard et inconsistant comme une pie béotienne, n'était pas a l'avantage de ce dernier.

Encouragé par un premier succès, le centurioD assura au lieutenant Brutius Sura, qu'il avait une communication de la plus haute importance à faire au général, actuellement en conseil avec quelques-un» de ses chefs de cohorte..

— Est-ce sérieux, au moins — fit Sura — j'espère pour toi que lu n'es ni saoul, ni excité par une longue abstinence de la femme. Car tu sais que le général ne plaisante pas, quand on lui fait perdre son temps. Tu jouerais tout bonnement ta tête, mon garçon.

Hais la visite des péripatéticiens avait mis Sylla de bonne humeur, comme un signe de fléchissement chez les Athéniens. Il tenait & prendre et piller la ville au plus tôt; d'abord parce que la sédition et Hétella le rappelaient à Rome ; ensuite parce qu'il avait besoind'argent, pour récompenser ses soldais. Le trésor, cependant célèbre, du temple d'Apollon à Delphes avait été une désillusion ; soit qu'il eût été exagérépar la faconde grecque (qui prête couramment & l'œuf les dimensions du bœuf), soit que les prêtres malins en eussent mis la plus forte part en sûreté. Le trésor d'Asklépiade, à Epidaure, se composait, en tout et pour tout, de vingt tonneaux d'argent massifs et

impossibles à partager. Restait celui de Jupiter Olympien, destiné a payer les machines de guerre, construites à l'aide des bois sacrés, et dont nul drachme ne pouvait être distrait. Ces circonstances ajoutaient & l'intérêt des révélations promises.

— Sois bref, camarade, et dis ce que tu sais.

— Général, moi Phréaon et nul autre, par la nuit claire, avanl-hier soir, j'ai entendu, et je le jure, sous tel serment que tu voudras — sèche ma langue, si je ne dis la vérité I — des vieillards parlant, près des remparts, dans le quartier du Céramique. Ils se plaignaient de ce qu'on laissât sans défense le côté de la muraille qui regarde l'Heptachalcon, où l'escalade est possible et même facile. En effet, il y a là un pan très large, où les pierres sont disjointes et ébranlées. J'y ai mené quelqu'un que tu apprécies, le lieutenant Marcus Téïus, qui la connaît dans les coins et il s'en est assuré comme moi. Même que nous avons rampé dans la nuit, comme deux escargots. De l'autre coté de la muraille, il y avait une femme qu'on battait, et dont on entendait les gémissements. Mous avons marqué la place, avec un béton courbe et deux pierres. La défense est nulle de ce côté-là.

— Si tu as dis vrai, centurion Phrénon, tu recevras deux mille sesterces et un objet m'appar tenant, en récompense du service rendu à Rome. Si tu as dit faux, tu seras frappé de verges devant l'armée. Maintenant va-t'en et tiens ta langue, avant qu'elle ne sècbe faute de vin.

Mais sa prévision naturelle assurait Sylla que le renseignement était exact, et que, cette fois, il tenait Athènes à merci. 11 remercia à haute voix Aphrodite, lui promettant, en cas de succès, un sacrifice et une

part du butin pour ses autels. Il espérait aussi arec confiance, de la Déesse, un autre prompt et immédiat bonheur, confirmant le premier, de la même façon qu'un malheur en appelle et attire un second, de Tonne similaire. Car les carreaux de la foudre se ressemblent et choient, & plusieurs reprises, au même lieu. En attendant que Harcus TéTus confirmât le récit du centurion, le proconsul tomba dans une sorte de rêverie, que respectaient ses lieutenants, ainsi qu'un gage de prochaine victoire. Avec les yeux de l'esprit, auBsi vifs et perçants que ceux de la chair, il voyait, en ce cas, des divinités, secondaires, mais efficaces, lui apporter et soumettre des plans d'assaut et de ruses, lui placer des armes enflammées dans les mains, lui ordonnant d'en frapper ses ennemis, les nommant à mesure. Cette forme de piété belliqueuse lui était tellement familière qu'il continuait, en l'éprouvant, à concevoir d'autres projets, d'une portée plus immédiate : un aqueduc, une route, un projet de loi.

Apollon commençait à tirer, hors de son carquois inépuisable, les flèches brûlantes, d'argent mat, du midi hellénique — qui faisaient jadis cligner les yeux de uiogène, au fond de son tonneau — quand parut un courrier trempé de sueur : « Tient-il de Marathon? > demanda le maître.

Sa plaisanterie se mua en ardent désir, lorsque le messager lui remit une tablette, où il reconnut, d'un coup d'oeil, l'écriture, menue et rapide, de sa femme Hétella, qu'il croyait en Italie, à Brundusium, ville fidèle. Sur quel point de la côte grecque, à l'aide de quel bateau avait-elle débarqué, au milieu de ce pays en armes que parcouraient les bandes d'Archélaos?

Il la savait audacieuse et précise, et cette preuve -d'amour lui était chère. Le billet, tendrement moqueur, disait: « Cher mari et proconsul redouté, « je t'écris ceci de Patronis, à quelques lieues de tes « fanions. Je me suis procuré un vigoureux cheval « et serai promptement dans tes bras. Ce mot me m précède, afin'que si tu as fait venir, pour charmer « tes loisirs, une courtisane ou une grande coquette « athénienne (on les dit de facile composition), tu a aies le temps de la renvoyer. Je crains, en effet, la h déconvenue de la surprise, un visage compassé, la « paniqne, ou l'insolence, de la dame, et le trouble « de tes serviteurs noirs. Mille baisers. Cecilia. »

Depuis de longs mois, Sylla était sevré de l'inégalable compagne, qu'il devait à la bienveillance •d'Aphrodite. Ce n'était pas seulement par chaque fibre de sa rare et souple beauté que Métella lui était «hère ; mais surtout par son délicieux naturel, son tranquille courage et l'excellence de son jugement. Pille d'un Pontife célèbre par sa sainteté, sa bonté et l'étendue de ses connaissances, elle avait été élevée petitement, sans aucun des colifichets luxueux auxquels étaient trop accoutumées les filles de l'aristocratie romaine, attentives & leurs bijoux, à leurs miroirs, a leurs fards, incapables de se mouvoir sans litière, et de s'habiller sans esclaves. Tôt privée de sa mère, elle avait veillé sur ses frères et sœurs et la modeste maison paternelle, allant au marché ellemême, comme une vierge de petite extrace, enseigant les rites pieux aux enfants, aimée des serviteurs et des voisins. Fréquentant peu la monde, elle avait rencontré Lucius Cornélius aux Arènes, un jour qu'il présidait un combat de gladiateurs, n'étant ^encore

que préteur en fin de fonctions et on le lai avait présenté. Lucius Cornélius, quelque temps auparavant, avait répudié la lourde Clélie comme stérile, Bans attaquer en rien son honneur, et l'avait comblée de présents. Il passait pour mener une vie demi-laborieuse, demi-débauchée ; mais Cecilia n'ignorait point les calomnies, qui s'attachent aux grands citoyens, quand ils prennent, contre les flatteurs de la plèbe et les démagogues, le parti de l'ordre et de l'autorité. Elle savait aussi la force de ses charmes, capables de retenir et capter le plus volage. Un échange de quelques mots et de peu de regards, longuement savourés, persuadèrent le hardi politique et la prudente enfant qu'ils étaient faits, de toute éternité l'un pour l'autre, qu'ils se retrouvaient après plusieurs existences antérieures en commun. La possession de la statue animée qu'était Cecilia n'apporta pas à son légitime amant de moindres délices que sa spirituelle causerie, et que sa gentillesse toujours imprévue. Soit qu'elle examinât les travers des gens, surtout vaniteux et bavards, frivoles à souhait et comblés par la fortune. Soit qu'elle relevât ce qu'il y a de bon, de rare et d'utile dans les natures les plus humbles et les moins cultivées.

Au cours de sa lutte avec la brute Marins et les pires factions asiatiques, qui lui dépéchaient de notoires et belles catins, afin de le tenter et de le perdre, Sylla trouva un recours inappréciable dans les conseils avisés de sa femme. Elle adoucissait les angles de son caractère hautain et vindicatif, lui montrant ses véritables amis et, parmi ses ennemis dissimulés ou déclarés, ceux qu'il convenait d'épargner et de ramener. Sensible comme pas un à la reconnais-

sance et a la colère, prompt au soupçon même injuste, entouré de flatteurs, le sauveur de Rome était fort entraîné a trébucher et à se tromper. Elle le remettait dans le droit chemin avec une circonspection souriante, implorait sa clémence à bon escient et obtenait de lui ces tempéraments, dont le peuple sait gré aux caractères forts. Au lion mâtiné de renard, toujours prêt à tendre ses griffes, elle composait une atmosphère de douceur et de mélancolie, une ambiance où il se laissait prendre voluptueusement. Elle écartait de lui les mimes et les baladins de réputation équivoque, pour lesquels il avait naguère un secret penchant, dans son désir de braver l'opinion et de scandaliser les gens peureux et compassés. Aussi, intraitable avec la plupart des femmes — qu'il jugeait frivoles, sottes et égoïstement dépensières — était-îl d'une surprenante douceur avec la sienne, cherchant à lui plaire en tout, et tenant à honneur de lui céder, -quand il y avait débat — non querelle certes — sur quelque point. Elle fermait les yeux sur les incartades cou lumières à un tel tempérament, les déclarant fantaisies canines et sans conséquence. Elle ne refusa point de fréquenter Nicopolis, ancienne maltresse de Sylla, joliment fanée et niaise, ce qui scandalisa divers pontifes, amis de son père, mais lui permit, par la suite, de connaître la société des chevaliers, ceux qu'il importait de ne pas proscrire, et d'utiliser & cause de leurs talents. Plus puissante qu'aucune Romaine, par son action sur le chef des chefs, elle demeurait aussi réservée et en retrait que la compagne du plus modeste boutiquier de la Voie Sacrée, et elle écoutait poliment les ennuyeuses explications des solliciteurs et solliciteuses, deman-

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dant un emploi ou de l'argent, du matin au soir.

Son discernement était tel qu'on ne citait d'elle aucune obtention de grâce imméritée, ni de faveur inutile et, comme disait Sylla, somptuaire. Elle élevait sur le même pied les enfants que son illustre mari avait eus des ses compagnes précédentes, une fille et un fils assez laids, mais bons et honnêtes, et ceux qui venaient de sa couche et qui étaient beaux et d'intelligence prompte. Elle ne faisait point de différence entre les uns et les autres et empêchait le proconsul d'en faire, ce qui eût été sa propension. Car, ne voyant que par les yeux de Hétella, il n'avait également de gâteries et d'indulgence que pour le garçon et la fille qu'il avait faits amoureusement avec elle et appelés Faustus et Fausta. Quand un ennui, ou un malheur, ou un revers — assez rares dans la carrière dorée de l'Epaphrodite — tombait sur ce couple privilégié, Cecilia en recherchait la plus large part et opposait au mauvais destin son calme visage aux lignes pures, aux regards malicieux et suaves. Elle disait à son lion renarde : « Nous ne « sommes pas les plus à plaindre. Regarde plutôt « celui-ci ou celui-là. Et puis, si l'on n'accuse pas trop «les coups du sort, ceux-là sont moins rudement ressentis. » Si la fureur animait Sylla, devant un manquement ou une injure grave, elle laissait d'abord passer l'orage ; puis lui représentait son ire comme insignifiante, ou comique en ses manifestations. Elle l'amenait à rire de lui-même, ce qui détend l'arc et apaise grandement le plus courroucé.

Elle lui avait fait une demeure fort confortable et avenante, sans ce luxe criard, qui est celui des voleurs juifs et asiatiques, et qui rebiffe la popularité

de bon aloi- Alors qu'avant elle des chambrières sans scrupule et des esclaves infidèles transformaient en pétaudière la maison de la via Alba et la villa célèbre de Cumes, son entrée changea tout dans le meilleur sens et tira parti de toutes les ressources. Experte en bonne chère, choisissant à merveille les plus beaux poissons et les plus onctueux, les légumes non encore gâtés par le passage de main en main, les viandes saines et appétissantes, jugeant la qualité du laitage et de l'huile au coup d'œil, elle enseignait au cuisinier mille recettes, toutes plus délectables les unes que les autres, et qui mettaient la joie au cœur des convives. Lucius Cornélius lui reprochait seulement d'user, avec trop de parcimonie, de l'ail, aliment sublime, qu'il mettait au rang des petits dieux. A quoi Hétella : « L'odeur en ressort par tout le corps et même par « les oreilles et fait ensuite non seulement du baiser, « mais de la simple confidence, un cruel supplice. » Elle bannissait aussi l'excès d'oignon, de cèbe et de poivre; et l'intestin farci du porc, savoureux à l'extrême, mais d'un fumet infect.

Ceci explique comment, à peine en possession du bienheureux billet, Sylla ordonna à vingt cavaliers d'aller immédiatement au-devant de sa chère femme, avec grande diligence, afin de lui rendre les honneurs. Brutius Sura en sollicita le commandement, qui lui fut accordé. En même temps, les esclaves noirs s'empressèrent à aérer et orner convenablement l'arrière-tente, où étaient le lit et le bain du proconsul, et qui fut décorée de tapis somptueux d'Orient, de miroirs, de statuettes sacrées d'or et d'ivoire. Dans la partie servant d'antichambre, fut préparé un repas abondant et délicat, composé d'œufs de pois-

sons en poutargue, dont Métella était friande comme son mari, de diverses salades essorées et de crème, ainsi que d'an jeune agneau rôti, égayé de flacons de vin de Samoa. Ayant ainsi tout préparé pour la venue de sa belle et son agrément propre, le maître se reprit k donner ses ordres militaires avec une égale lucidité, que troublait à peine, ici et là, l'aiguillon difficile à éviter d'Aphrodite souveraine.

Le char d'Apollon continuait à incandescer et a bondir, sans que se ralentit la course des chevaux après, coruscants d'or gemmé, quand, sur la plaine chaude et pelée, retentit la trompette annonciatrice : « Voici ma dame, — fit Lucius Cornélius aux iieute- « nanU. — Je vous prie de me laisser jusqu'après la « sieste, où nous reprendrons le plan de l'assaut final, « qui demeure fixé au jour des calendes de mars, à la ■ nouvelle lune d'Anthestérion, comme ils disent ici. a Réfléchissez-y a loisir et qu'on vérifie les propos de « Phrénon. » Puis il sortit devant sa tente, plein de gratitude pour la déesse.

Hétella et sa petite troupe débarquaient dans un flot de poussière bleue. Le vent de mer s'étant levé, elle avait ses voiles de soie, tissés d'argent, collés au corps harmonieux par larges plis et godrons, telle une statue de la Victoire ; et son ravissant visage ovale animé par la course et le plaisir. Amazone accomplie, elle ne marquait aucune fatigue, quand elle descendit, gracieusement, de sa jument blanche aux flancs écumeux. Elle se prosterna aux pieds de son seigneur et maître, mais il la releva de la main et la serra longuement sur son large cœur, dont elle entendait les fiers battements. Ainsi comprit-elle qu'il n'avait cessé de l'aimer, en dépit de l'absence, et qu'elle devait une

libation à Aphrodite. Tandis que l'on cherchait, les coupes et l'effigie, Sylla, félicitant les comp« gnons et protecteurs de celle qui lui était plus chère que sa propre vie, promit a chacun d'eux cent sestenes, et, à leurs chef», le grade supérieur, dont note fut prise sur les tablettes, ainsi que d'une journée de repos bien gagné : a Avant peu, ajouta-t-il, Athènes sera en notre pouvoir, et vous aurez tout a profusion. » L'arrivée de la délicieuse Cecîlia inclinait son âme a la bienveillance, el il fit grâce à trois sentinelles, qui s'étaient laissées surprendre pendant leur sommeil.

Quand il fut seul avec sa belle, el en mesure 'de la caresser el chérir sans témoins, ce fut lui qui s'agenouilla près d'elle assise, et lui demanda le récit de ce qui s'était déroulé a Rome, depuis son départ. Sa petits main légère sur la tète bruissante de l'Invincible, Nétella commença, d'un ton enjoué ; car le souvenir des misères enfuies, en une telle posture et attitude, semble doux : « Les enfants vont bien et demeurent a Hrundusium. sous la garde de leur nourrice et de mon pèr>-. Depuis de longues semaines, depuis que nous dûmes quitter la ville, nous sommes au calme, et mon existence a pris la courbe banale de celle de Pénélope sans les prétendants.

— Je l'espère bien — (interrompit Sylla, railleur) — autrement ces canailles d'Athéniens, beuglant sur leurs remparts, auraient dit vrai. Mais tu n'es pas de celles qui trompent la foi jurée.

— Ce n'est point ma manière, mon cher mari.

Depuis le jour maussade, où nous avons do nous séparer, toi allant ch Al îer Hithridate, moi demeurant auprès de nos cheTs petits, je n'ai cessé de pensera toi, de t'entendre, de conjecturer tes conseils et tes

encouragements. Grâce a tes partisans, k ta terreur de ton nom, à nos amis, j'ai échappé aux menaces directes, aussi bien qu'aux ruses et aux calomnies de Cinna, et des gens de Marius. Le vieux révolutionnaire une fois crevé...

— Mais gare a ses cendres et & sa postérité I...

— Ah! que je retrouve avec joie ton air sauvage 1 Comme le feu de ton regard me manquait 1 Une fois crevé, ce sinistre Marius, nous n'avons plus couru grand risque. Tu as su que le prétendu pillage de notre maison s'était borné a quelques criailleries et nazardes, devant nos portes, d'une populace payée par les banquiers... Ophidion, Hermès.

— Par Carbon, Ophidion, Hermès et les autres... cela coûtera cher a leurs descendants, foi de Diane hécatienne, à la triple corne!...

— C'est bien ce dont ils se doutaient. Les émeutiers — tu vas rire — claquaient des dents et tremblaient des mollets, en me huant et en jetant des pierres dans nos fenêtres. Père, décidément bien vieux, pleurait. Les enfants endormis ne se doutaient de rien. Alors est arrivé Claudius Fimber, avec quelques solides camarades tenant & la main un glaive long, et en menaçant et frappant cette canaille, qui prit la fuite. Le lendemain, nous partions pour Brundusium.

— Ma chérie! — (Lucius Cornélius était devenu ponceau, et presque noir, à la pensée du danger couru par son épouse ; sa main fit un geste de menace, il se redressa comme pour châtier). — Pareil service mérite récompense. Claudius Fimber sera préteur; j'ai déjà envoyé des ordres a ce sujet à tous nos agents électoraux. Il a montré une initiative qui le rend digne

des plus hauts emplois. Mais, dis-moi, Carbon et Ophidion ont bien été châtiés depuis, n'est-ce pas?

— Carbon, oui, ou plutôt il a disparu, et la trace de sa fuite a été retrouvée huit jours après, dans un ■igout.

— Parfait, excellent... et Ophidion?

— Il continue d'exercer l'usure, ainsi qu'Hermès, et de trahir. Il aurait, aux dernières nouvelles, prêté un million de sesterces à Cinna.

— Comment celai Est-ce ainsi que mes ordres secrets sont exécutes ! Es-tu sûre de ce que tu avances ?

— Absolument certaine. Calixta me t'affirmait «ncore la veille de mon départ.

A ces mots, Sylla frappa sur un timbre. Un esclave noir accourut : « Va me chercher mon secrétaire Dolabella. »

C'était un garçon d'allures timides, aux traits énergiques, et ce contraste lui valait, à Tétat-major du général, mille rudes plaisanteries. Mais il dénouait aisément les affaires les plus compliquées, et sa discrétion était hermétique.

— Comment se fait-il, — (demanda impérieusement In proconsul) qu Ophidion el Hermès soient encore en vie, après leur crime contre la sécurité des miens? N'avais- je pas don né l'ordre d'envoyer à Rome deux émissaires sûrs, porteurs d'instructions précises à leur sujet?

— Mais si, cher. Je suppose que ces émissaires, à leur arrivée, ont été dépistés, ou corrompus.

— Eh bien, c'est du propre ! Il faut en envoyer deux autres, des meilleurs. La survie de ces deux gredins de finance est une insulte aux Dieux et aux hommes. On les dit fort, riches et largement arrosés par Mithri-

date. Je m'occuperai plus tard de leur séquelle et de leurs fils et petits-fils. Quand on extirpe une telle engeance, il faut que ce soit jusqu'à la racine et au tuf-

— Madame, pardonnez-moi, fit Dolabella, se prosternant devant Cecilia. J'avais fait cependant le nécessaire pour que vous fussiez proprement vengée.

— C'est boa, c'est boa. Laisse-nous... » Le secrétaire ne se le fil pas répéter el sortit en hâte; cependant que Sylla, calmé, se remettait aux pieds charruants de Hétella, habituée à de telles scènes, au cours de sa vie dangereuse et pleine de gloire. Elle poursuivit posément son récit :

— J'ai une fâcheuse nouvelle à t'annoncer pourtant : Sabinia, qui futton amie, est morte par le poison, dans une conjoncture non politique; et Céphire a été proscrit, en raison de l'intérêt que tn lui portais. La populace a mis le feu & sa demeure et il n'en reste que des cendres. Ne m'en veuille pas, o très cher, de te parler sans ménagements. H faut que tu connaisses toute la mérité.

Sylla serrait les poings ; car c'est une dure chose que de ne pouvoir venger vigoureusement une injure cuisante. L'amitié était, chez lui, aussi violente et stable que l'amour; bien qu'il n'y mit aucune confusion. Avant d'avoir rencontré Métella, il avait trouvé, en Sabinia, une confidente et une conseillère, qui ne partageait point complètement ses idées. La pensée du poison contractant ses beaux traits lui était cruelle. Il s'informa si elle avait souffert. Il lui fut répondu que non, ce qui n'était pas entièrement exact ; car Cecilia était d'avis qu'il importe d'atténuer les circonstances malheureuses et d'outrer légèrement les heureuses.

C'est ainsi qu'elle revint avec complaisance sur la gentillesse de Faustuset, de Fausta, et sur la nostalgie que les patriotes romains avaient de leur proconsul préféré.

— Dans les derniers temps de mon séjour a Rome, chacun ouvertement m'abordait, pour s'informer de tes nouvelles et de l'état du siège d'Athènes. S'ils avaient su que je te rendrais visite, ici, que de commissions ne m'eussent-ils pas données pour toil Hais le secret était mien, et je l'ai gardé jalousement.

— Quand as-tu pi-is la résolution de faire le voyage î

— 11 y a six mois environ. Sur le conseil de la Déesse, que je vis en songe «t qui me dit : Va trouver Lucius Cornélius, et annonce-lui qu'Athènes tombera bientôt, et que Mithridute, défait deux foi», demander la paix, J'aperçois d'éclatant* triomphe», tel» que Marin» n'en connut jamais. Sou» la troisième dalle bleue bordant ta couche, te trouve te fragment d'un anneau d'or, où ett gravée encore une patte de louve. Porte-le à ton époux, comme le talisman qui fera tomber le» mur» orgueilleux de la cité minervienne. Un bateau te viendra à Cimprovhte et t'emportera vert ta côte grecque. Embarque-toi sans crainte. Je veillerai.

Il y eut un silence : le proconsul, penché sur les yeux clairs de sa femme, prenait la bague enchantée qu'elle lui tendait, et buvait ses paroles, ainsi que la plus émouvante musique. Il comprit ensuite, mais vaguement — tant était grande son impatience amoureuse — qu'elle avait eu de Lneullus (qui battait les mers, en quête de navires, pour le compte de Sylla) , une galère confortablement équipée, munie de vingt marins habiles, de vivres en quantité suffisante et

d'une voilure telle qu'elle échappât aisément aux felouques disjointes des corsaires grecs. Mais force fut de remettre à plus tard la description de la traversée.

Après le bain, commença la collation ; la voyageuse aimée avait grand faim et se réjouit de la poutargue, que te chef mangeait sans assaisonnement, découvrant en elle tout un horizon de mer — car son esprit giistatif était vif et exercé, mais que Cecilia endnisait d'huile. Elle se divertit du pain grec, plus décoloré que le latin, et d'une saveur plus délicate, de quoi Sylla convint aisément. Bien que mettant Rome et ses usages au-dessus de tout, il admettait volontiers les mœurs des autres peuples et leurs nourritures. C'est ainsi qu'il mangeait le poisson a la massilienna et baignant en un coulis safrané, et qu'il coupait l'anguille en tronçons, à la mode barbare, pourvu qu'elle fut grasse et dodue à souhait. Son habitude singulière était d'être tout 4 ce qu'il faisait, ne permettant à aucune préoccupation d'intervenir dans sa besogne présente, ni dans son divertissement, que ce fût à table, au lit, ou & cheval, écoutant la musique, assidu à la danse, ou aux luttes et palestres de toutes sortes. Chacun, autour de lui, se pliait et conformait à cet usage, nul n'entrant à ['improviste dans une pièce où il se tenait, ni ne lui adressant la parole, s'il méditait ou musardait, ce qui était fréquent. Il"priait aussi ses familiers de babiller et folâtrer, sans craindre qu'il les taxât comme frivoles. Car l'existence (ajoutait-il) est tissée de petites choses, comme de grandes, dont les premières n'ont pas toujours le moindre prix. Ayant donc ordonné ce discret petit festin d'arrivée, le chef voulait qu'il fût parfait en tout. L'agneau se

trouvant refroidi, bien que cuit à point — ce qui, tu le retard et le déduit, n'avait rien d'extraordinaire, ni d'insolite — il le renvoya au cuisinier, avec les pires imprécations, ainsi qu'à un briseur de jouissance. De quoi cet homme robuste et effrayé faillit avoir une congestion. Là-dessus, Hétella se gardait de le contredire, contemplant les cours, sinuosités et méandres de cette admirable nature, dominatrice de l'univers, ainsi qu'un spectacle où elle était engagée; mais se tenant elle-même pour rien, et tenant son époux pour an demi-Dieu. Le mouton revint, parfaitement doré cette fois, et digne des palais et dégustations les plus difficiles. Ils y firent honneur, jouant & se disputer les morceaux, mêlés de récits et de rires, puis buvant et rebuvant le Samos à la santé de la complaisante divinité, qui avait rompu leur séparation.

11 n'est plaisir qui ne prenne fin. Apollon terminait sa course, dans sa partie la plus effrayante, et le vent fraîchissait sur les Longs Murs et sur le Pirée, quand le proconsul, tenant sa femme par ses beaux bras ronds et nus, la mena et poussa amoureusement, et non rassasié d'elle, devant la tente. Là se trouvait on grand terre-plein, dallé par endroits, pour qu'y fût recueillie l'eau des pluies, dont les intendants faisaient provision : « Regarde, Métellal Si cela ne vaut pas nos montagnettes de Cumes, le paysage, tant célébré par les poètes d'ici, u'en apas moins quelque intérêt. »

Sous les lames d'or rouge, bordées d'un vert sombre, qui dessinaient un gigantesque escalier, partant du l'orbe d'Apollon, s'étendait la mer céruléenne. La flotte d'Archélaos dormait au Pirée ; mais, entre la port et Athènes, apparaissaient et brillaient les centaines de tentes des assaillants. Plus près des murs,

se dressaient les machines de siège, semblables à des insectes géants, au pied desquelles s'activaient des cirons guerriers. D'autres machines, prêtes a les cootre-battre, montaient de la périphérie de la Tille. Des milliers de vies, qui se trouvaient là sous les feux, éternels et cycliques, du Dieu, beaucoup, sans doute, avant quelques jours, seraient fauchées dans les cris et dans le sang; les âmes, transmigrant en foule chez Adès, se presseraient au bord des fleuves noirs, pleurées ici par toute la Grèce et jusqu'aux confins de l'Asie, puis loin en Italie et dans Rome. Le destin demeurait suspendu au-dessus de cet ensemble fragile; mais c'était Sylla, et nul autre, qui s'apprêtait* le déclencher, comme le bateau neuf, roulant sur ses glissières, est désamarré par la main du constructeur.

— Bientôt?... interrogea Métella, tremblante comme d'un accès de fièvre.

Le proconsul inclina son visage grave, plein, cuivré par la lumière, où paraissaient quelques mouchetures blanches. De son doigt tendu, il traça le cercle où s'accomplirait l'événement et qu'il ne devait point

Après avoir passé quelques jours dans les délices et baisers de son épouse, sous la bienveillante protection d'Aphrodite, le Proconsul comprit qu'il fallait lui épargner — bien que vaillante — les atroces spectacles qui allaient venir. Pendant les calendes de Mars, l'ayant réveillée dans la nuit, alors que tout dormait et faisait silence, hormis les lointains appels des sentinelles de garde devant la ville, il l'embrassa amoureusement et lui annonça qu'elle devait partir. Des courriers avec relais étaient préparés, sous bonne escorte, jusqu'au port de Malée, entre les golfes Laconique et Argotique, où attendait, équipée, une tartane à cinq voiles, des plus confortables et digne de la passagère, par les soins diligents de Princeps, lientenant de Lucullus. Métella, le cœur gros, se garda de pleurer et de gémir, et rendant caresse pour caresse : « Je ne crains rien pour toi, favori des Dieux et de la ■ Fortune. Ce qui fut annoncé sera. Songe seulement,

• le jour où tu signeras la paix romaine avec l'Enpa-

* tor, a ta servante Cecilia qui t'attend a Brundusium, « devant les images de tes ancêtres, et aussi à Paustus

a et & Fausla, tout nimbés, ces minimes, de la gloire « paternelle. * Ayant ainsi parlé, elle sa tendit et midi! entre les bras musclés du héros, jusqu'à devenir statue vivante, afin qu'il emportât d'elle, au milieu des combats, le galbe incomparable de sa beauté.

Gomme un char rapide — et non plus un courrier jugé trop fatigant — entraînait, quelques heures après, la Romains dans la plaine, bruissante de préparatifs, Sylla courut au même promontoire d'où il avait naguère salué Apollon. Il vit le lacet de la route poudreuse, l'escorte vigilante, puis, en un tour de roue, une éeharpe bleue qui flottait au vent, l'adieu de sa douce amie. Hais il ne permit pas à son coeur de sourdre des larmes sous ses paupières, attendu que ses soldats l'observaient.

La besogne de ses ordres le pressait d'ailleurs de toutes parts et il l'ordonnait de telle façon qu'elle ne fût ni confuse, ni contradictoire, ce qui décourage les exécutants. C'est merveille qu'un si parfait et ponctuel capitaine et intendant de ses armes, attentif A tous les besoins, séparé de la mère patrie par une immense étendue ds terre et d'eau, ait toujours procédé avec méthode et a temps, sans rien dépêcher à l'extrême, ni retarder, fût-ce de quelques heures. On eût dit qu'il avait en lui une horloge réglant ses démarches et activités et une balance à peser les équipements et les vivres. Des remparts de la ville obsédée, fort élevés et crénelés et ménageant des chemins de ronde spacieux, il fit approcher d'énormes palintones qui sont des catapultes & tir parabolique, et aussi des a onagres » et carrobaiistes, portant A mille pas et destinés à lancer de grandes flèches de feu et autres grégeois.- Il avait, en outre, préparé des hélépoles,

oglc

on tours roulantes, qui permettent, accotées aux murailles, de combattre les assiégés à même niveau. Les béliers, prolongés de chaînes et reliés à des portiques mobiles, se terminaient en an cbef de bronze ou de Ter et étaient manœuvres au aban de cent guerriers, poussant à la fois. Quant à la nourriture des troupes, laquelle n'importe pas moins que leur armement, elle était réquisitionnée par toutes les bourgades et petites cités circonvoisines, composée d'abattements de troupeaux entiers, de poissons en énorme quantité, d'huile, de pain a profusion, et aussi de vins et de légumes frais ou sécbés, ce qui faisait dire que nul proconsul n'avait autant gâté et amidoté son monde que celui-ci. D'où le surnom, et fort envié, de Cornélien* pour ceux qui servaient sous ses insignes, attachés à lui comme à un père et cbef de gent, prêts a mourir — et aussi à bien vivre et se garnir la panse — sur son signal.

Bien avant que l'ordre de l'assaut fût donné — et le plus grand secret étant soigneusement gardé, comme une pièce essentielle du succès final — Sylla visitait chacun de ses cantonnements. Il s'enquérait avec bonne humeur, etces mots qui chatouillent l'àme, sur la famille et les besoins, soucis ou espérances des uns et des autres, appelait chaque homme par son nom, vu que sa mémoire était drue, présente et fournie. La souplesse infinie de sa nature, dont il faisait un jeu et, à l'occasion, une mimique, lui permettait de tenir à chacun le langage qui convient, sans qu'il en résultat aucune familiarité, ou licence déplacée. Au voyou de Suburrhe, qui est souvent excellent à la bataille, il parlait l'argot de Suburrhe ; a l'honnête paysan du Latium, l'idiome villageois. Son étincelante

bravoure, mais sans morgue ni parade, le portait toujours aux endroits et ai les les plus dangereux, dont il riait et s'ébaudissait largement. L'inflexible rigueur de la discipline dans le service s'accompagnait d'une justice magnanime, s'il s'agissait de petits détails ou menus manquements. 11 était porté a concevoir qu'on peut demander à quiconque le pins grand effort, et s'étonnait de ne le point obtenir. Cela, parce que de lui-même il tirait le rendement maximum, ainsi que d'une riche terre, plus de dix et douze fois assolée. Levé avec l'aube, parcourant, & pied et à cheval, des milles et des milles, ne négligeant jamais, ni ne pressant ses propres repas, ni ceux de son état-major, il abattait la besogne de vingt officiera généraux, sans renoncer pour cela a ses vues et calculs politiques, d'une ruse et d'une puissance inégalées.

On eut dit que le Sénat de Home, ses orateurs, ses intrigues demeuraient, avec leurs mille détails, dans son esprit, en même temps que ses préparatifs de combat, sans que les seconds nuisissent aux premiers. Il avait eu soin d'enmener avec lui quelques sénateurs, de ses familiers et ayant sa confiance, par lesquels il travaillait, pelaudait et malaxait, ou effrayait de prés ceux qui étaient demeurés au loin. Alors que, trop souvent, les grands capitaines, accoutumés à obéir ainsi qu'à commander, se désintéressent delà politique pure, qui est cependant la science et l'art suprêmes (obéissant & des lois naturelles immuables, mais laissant son jeu à la fantaisie et initiative). Lucius Cornélius, au contraire, poli tiquait jour et nuit par toutes ses fibres. Son intrépidité et insouciance civile valaient son intrépidité et insouciance militaire. 11 savait que ce qu'une loi ordonne, une autre le défend,

que ce qu'un se oatus -consulte & fait, un autre le défait, que très peu résistent à la peur de la mort, delà ruine et du bannissement. S'il lui arrivait de plier et, comme disent les escrimeurs, de dérober le fer, c'était par calcul (pour obtenir demain un avantage plus grand qu'aujourd'hui), non par faiblesse, ni lâcheté.

Le principe d'autorité, qui était eu lui plus net et brillant encore qu'il ne le fut ensuite dans Jules César, n'acceptait nullecompromission.nidéfaillance. C'était dans les pires traverses qu'il le tenait le plus haut et ferme. Détestant et méprisant ces conservateurs et mondains pusillanimes, poids inutiles de ta terre et de la société, qui critiquent tout, n'agissent jamais, tremblent et cèdent toujours, il les employait cependant pour des ambassades, ou comme Bemeurs de bruits impressionnants. Au besoin, il les Battait, les consultant sur ce qu'il savait beaucoup mieux qu'eus, et s'ébahissait de leurs réponses, pour peu qu'ellesnefussentpasdela dernière sottise, ou impertinence. A son contact, le pire crétin acquérait quelque faculté de raisonner, et le plus lâche redressait l'échiné. Maïs il ne pardonnait jamais une injure, la laissait cuire et macérer, parfois pendant des années entières, sur le feu de son ressentiment, quand l'outrageant croyait qu'il l'avait oubliée. Un bienfait, pas davantage. Sa mémoire, sensible et morale, valait sa mémoire onomastique et de circonstance. Il prétendait même ressaisir l'heure ou le frisson, et multiplier ainsi ses ptaisirset voluptés, — qu'il tenait A leur rang, ni au-dessus, ni au-dessous, — presque A l'infini. Un ami ou un adversaire eût retrouvé, à l'extrémité du désert libyque, ou des brou illards cimmériens, la main de Sylla.

Sa modération pouvait être aussi grande que le lâcher volontaire de aa fureur et de sa frénésie. Il se comparait au peintre, qui met ici la couleur vive et, là, une Buave nuance, afin de composer nn effet d'ensemble. Un de ses lieutenants ayant épargné un ennemi, sous ce prétexe qu'il s'était bien battu, et en ayant accablé un autre, qui avait fui, abandonnant ses armes, le chef le tança et le dégrada, sur ces mots : • C'est exactement le contraire que tu aurais dû faire. « Il faut anéantir le brave, et donner relais et délai an « lâche. » Quelque philosophe de peu de tête ayant affirmé, devant lui, qu'il était beau de pardonner aux vaincus, le proconsul s'emporta, objectant qu'il n'est rien de si dangereux, ni de si sot qu'un tel principe, dont Rome serait morte, s'il l'eût appliqué: • Il faut « dire qu'on a pardonné au vaincu, mais seulement « une Tois qu'il est écrasé. » De même jugeait-il qu'il n'est pire faute que de mettre en délibération, devant une foule, ou nue assemblée, ce qui est dn ressort du petit et étroit conseil « Aux foules et aux assemblées, « comme aux enfants, il ne faut proposer que des « solutions et décisions toutes prêtes. »

Dans le délibéré avec soi-même, il affectait parfois de tirer la détermination aux dés, et chantait le loa du hasard, qui l'aurait mieux servi, à l'entendre, et plus diligemment, que la réflexion. 11 aurait avoué, par ailleurs, qu'il promenait et mûrissait longuemenl certains projets, imaginant leurs suites et conséquences, calculant leur effet sur le populaire et tachant à l'accorder avec le jugement plausible du Sénat, qui est fréquemment à l'opposite. Car c'est à la rencontre dn peuple et de l'élite que se tiennent les aclions fortes et fécondes, capables d'étonner et de séduire le mar-

ehwd d'herbes, comme le pavant. Une des maximes favorites de Sylla était que riea n'est dégoûtant et dangereux, dans l'administration de la chose punique, comme un bel esprit, qui prétend briller, aux dépens du sens commua. Il disait encore que souvent le droit chemin et le plus aisé est celui qui semble au rebours de la convention générale et de la facilité apparente, et qu'un obstacle est préférable à une glissière, ou pente bien huilée : « Je me méfia de la piste trop plane. »

Superstitieux a l'excès, quant aux chiffres, aux dates, aux conjonctures, il abandonnait ce qui se présentait mal et ne poussait pas le charriot grinçant. La femme la plus belle, pressentie rétive ou résistante, exigeant à l'avance tel sacrifice, ou de l'argent, était abandonnée par lui : « Qu'un autre en aie, s'il lui ■' plaît, la saumure. L'amour est un plaisir, non une « fatigue, ni une purge. » A celle qui lui demandait ■né preuve de passion, il répondait qu'un baiser, accompagné de pâmoison double, est une telle preuve, amplement suffisante, et qu'il est vain de chercher plus avant. Jamais il ne revenait sur une rupture, ni cassure d'amitié, ni de volupté, « étant, affirmait-il, piètre rapièceur de poteries rares ». Mais il ne lâchait jamais le premier ni un compagnon, ni une liaison, quelque décri qui dût en résulter pour lui. Sa parole avait le poids, le brillant, la durée, l'invulnérabilité de l'or. Bn lui, aucune de ces illusions, qui masquent, *ux mortels ordinaires, l'&preté des choses et des gens. Il s'attendait, en principe, au pire, avec un» sorte -d'optimisme railleur; mais goûtait la satisfaction d'avoir a revenir sur une appréciation péjorative. La qualité qu'il prisait le plus chez autrui, après le

courage et le dévouement à la cité, était le naturel, altéré chez la plupart et d'autant plus qu'on monte dans la condition sociale. La bassesse et la servilité l'irritaient, comme otant à la personne toute arête, tout support, partant tout intérêt. Il acceptait d'être contredit, et rebuté ou repris, à condition que ce fut dans les formes, et gaiement.

La conscience de son exceptionnelle valeur na l'aveuglait point sur ses travers, dont il riait et plaisantait avec ses intimes. L'orgueil lui était venu avec l'ambition, c'est-à-dire assez tard, débarrassé de toutes les impuretés et scories de la jeunesse, comme un feu à un arbre déjà résineux. II en brûlait, mais à belle hauteur, et telle qu'on le voyait de loin. Son commerce était infiniment agréable, à cause des saillies et plaisanteries dont il agrémentait ses moindre» actions, comme les plus vastes. La force de sa répartie était telle qu'elle décourageait, sur le Forum et au Sénat, ses contradicteurs. On attribuait à cette jovialité générale le succès constant de ses entreprises, même féroces et orageuses; et la multitude l'en chérissait. Il pouvait se moquer de ses pairs pendant des heures, avec une politesse raffinée, poussant la comédie dans tous les sens, puis redevenant sincère et sauvage brusquement. Hais c'était à table qu'il fallait le voir, tous soucis déposés, s'amusant de rien comme un gosse, et éludant les thèmes de causerie trop sévères, se répandant en blagues et en à peu près. Les diplomates étrangers, déconcertés, ne savaient plus par quel bout le prendre, en ces moments-là, ni comment obtenir de lui un raisonnement, ou un propos sérieux. Ce fut ici, et non autre part, l'origine de sa réputation de débauché, de paillard, et de coureur de

guilledou; alors qu'en général il s'allait coucher de bonne henre, buvait modérément et ne demandait aux mimes des deux sexes et baladins, mandés a sa villa ou à sa tente, qu'une distraction momenlanée à ses Apres et multiples travaux. Jamais il ne courtisa, ni ne prit la femme d'un de ses lieutenants, comme le firent tant de conquérants et, notamment, César. Jamais il ne versa dans aucun vice, ni ne mêla désagréablement, a ses plaisirs normaux, le ragoût du sang qu'il faisait verser. Seul le penchant républicain, et donc absurde, des historiens a pu fausser, sur ce point essentiel, la biographie de ce maître et héros réactionnaire et déchaîner ainsi des mensonges vils et flagrants. 11 ne s'amollit pas dans les orgies, celui qui exige de sa propre nature une continuelle rébellion contre le laisser-aller, et une trempe plus dure que celle de l'acier.

Sylla avait remarqué que les déterminations fortes amènent fatalement un choc en retour, dont peut s'affaisser, ou périr, celui qui les a prises. Aussi, après l'accomplissement d'un acte décisif, se mettait-il tonjours un peu de biais, afin de laisser passer e d'esquiver ledit choc. Ceci retarda son ascension, mais lui donna une grande sécurité, puis de la stabilité. Sou adversaire démocrate, Harius, au contraire, demeura toujours stupidement au centre de l'ouragan qu'il avait déchaloé, et qui, finalement, l'abattit. Après avoir porté un terrible coup, Sylla s'en allait, disparaissait, faisait le mort, laissant aux ondes brutales leur durée normale d'irradiation et d'éparpillement. Car le résultat n'est jamais si rapide qu'on l'attend, et a quoi bon recevoir, sur le nez, les chaudes baguettes du feu d'artifice.

11 employait volontiers les horions moraux assènes en deux temps, comme fait le gladiateur exercé : celui qui ébranle, et celui qui abat. L'intervalle demeurant très court. 11 estimait qu'il est des cas où il faut négliger la parade el encaisser avec philosophie. Il s'appliquait à ne pas se laisser distraire, par une injure, ou une attaque latérale, d'une action déjà commencée. Il achevait son entreprise a loisir, sans hâte, et n'en était détourné par rien. Aucune menace ne l'émouvait. Il se gardait de menacer, ce qui est une façon d'avertir. Son élan avait la vélocité et la précision du fauve, dont il possédait le regard vert strié de jaune, et la flamme quasi phosphorescente.

L'avant-veille du jour marqué pour l'assaut général, eut lieu, sous la tente ds Sylla, un conseil des principaux lieutenants, auquel assistaient notamment Brutius Sura, Princeps, Marcus Téïus, Huréna, Curion et Dolabella. Les dernières dispositions furent prises, en ce qui concernait l'heure de l'événement, le point où il porterait, la façon dont il serait conduit. On décida de se mettre en branle & minuit, qui est le moment du premier sommeil, et celui où les images de terreur sont les plus vives et désemparantes. Il ne devait y avoir ni merci oi quartier, quant aux combattants athéniens et à leurs chefs, sauf pour Aristion et Apellicon de Téos. En ce qui concernait ce dernier, possesseur des manuscrits convoités d'Aristote, le proconsul décida non seulement qu'il ne lui serait fait aucun mal, mais encore qu'une garde, d'un centurion et de vingt hommes armés, serait attribuée à la bibliothèque, afin de la préserver du pillage et de l'incendie. C'était la que le Maître, la ville une fois

prise, comptait établir son quartier général, tant était grande sa bâte de connaître et d'examiner les inappréciables reliefs et travaux dn prince des philosophes. Le désir était, chez Sylla, impétueux et ne souffrait nul moratoire. On prétendit que c'était la convoitise de l'édition originale et des papiers d'Aristole qui l'avait décidé à l'attaque. Il n'en disconvenait point. Il confiait plus tard a un ami que, seule, la possession de Mételle, vierge alors et sédentaire a la maison paternelle, avait allumé dans ces veines un pareil feu, bien que d'autre nature. La question fut . examinée d'une feinte, portant sur un second point des murailles et divisant la défense immédiate des assiégés. Sura vantait cette tactique, à laquelle le chef s'opposa, comme susceptible d'établir, parmi les troupes romain, s, une confusion dangereuse. Il fit remarquer, à cette occasion, que, recommandable pour les situations équivoques, où les balances sont de mise, le stratagème l'est moins, ou ne l'est plus, pour les situations nettes, définies, en forme de coup de massue. Passant ensuite à la température et aux orages, fréquents a cette époque en Attique, il trancha qu'il n'en serait tenu aucun compte, l'embarras météorologique étant le même dans les deux camps. Il prescrivit, pour les troupes de la ligne la plus exposée, montant les premières à l'abordage, double ration de vin épicé, aHn que les têtes fussent chauffées au paroxysme et toute prudence périlleuse abandonnée. Sur ces enlref.-iies, survint Lucullus, embossé à quelques encablures du Pirée, en face des vaisseaux d'Archélaos, et paralysé par ce voisinage : « Paralyse- « le de ton côté — fit Sylla — et jette sur ses nefs « tout le grégeois possible. L'incendie sur mer est

« plus terrible que sur terre, attendu que bu! n'en « peut réchapper. »

Les choses étant ainsi ordonnancées, un grand sacrifice à Jupiter, Apollon et Aphrodite, fut préparé pour l'aube du lendemain, composé de vingt monta», autant de chèvres, cinq génisses, et destiné a, rendre les Dieux favorables. Gaspillage qui, en cas de succès, serait compensé au centuple, non tant à cause de la richesse d'Athènes — (où gîtaient de nombreux trésors particuliers) — qu'a raison de sa renommée universelle, et jusqu'aux confins du monde habité. La nouvelle de la chute, arrivant à Rome, y accablerait les révolutionnaires et rendrait sou audace A la réaction. Parvenant à M ithridate et à ses agents, elle les glacerait d'effroi et les amènerait sans doute à eomposilion.

Ce soir-lâ, qui précédait les calendes de Mars, la lune était neuve, le ciel clair, mais l'obscurité presque complète. A onze heures du soir, trois mille soldats et terrassiers, formant la tortue, se mirent à saper la muraille, entre la porte du Pirée et la porte Sacrée, a l'endroit faible signalé. Elle s'écroula bientôt, laissait la voie libre à une excellente cohorte, que conduisait Téïus en personne. Au premier Athénien se présentant devant lui, le valeureux Romain asséna un coup de son glaive, avec tant de force qu'il lui fendit le casque et le crâne; mais, de ce fait demeura désarmé, l'épée s'étant prise et coincée entre l'os et le fer. Un hastaire lui passa une pique, dont il traversa un sesond Grec. C'est ainsi que la mêlée s'engagea, avec une véritable rage de part et d'autre ; car la renommée de Sylla faisait que les assiégés n'attendaient aucun quartier des assiégeants, et poussaient leurs bottes en coa-

âfl SYLLA ET SUN DESTIN

séquence. Après ce premier Ûot, il en vint un second, sous la direction de Muréna, donl l'impétuosité et la férocité ne le cédaient en rien au premier, et qui était muni de fascines garnies de poix et enflammées. Les soldats jetaient ces brandons dans les maisons, d'où sortirent bientôt des torchères hautes et rouges, éclairant les rues et ruelles comme en plein midi. Parmi ces lueurs soudaines, couraient et sautaient, implorant, s'égorgeant, hurlant, vociférant, des silhouettes embrasées de poursuivants et de poursuivis, ainsi qu'en un bûcher démoniaque. Ceux frappés à mort tombaient & la renverse, ou droit devant eux, selon que les animait, au moment du heurt fatal et du trucidement, la fuite pale ou l'impulsion vengeresse. Plus acharnées que leurs époux, les Athéniennes et Asiates mêlées, quelques-unes d'une beauté étrange et transmise — plusieurs sortant de la race des demidieux — offraient aux meurtriers leurs poitrines rondes, leurs cous blancs et gras, leurs épaules à la courbe gracieuse, qu'ils tranchaient et taillaient sans miséricorde; d'autres, mégères et amazones, se précipitaient, brandissant des dards, qu'on connut par la suite être empoisonnés, visant la figure, la bouche, l'œil, creusant ainsi des blessures horribles, d'où le vewnois ruisselait à bouillons. 11 en péril certaines quittaient enceinte*, et dont le fruit gisait, près du tronc éventré, comme la pire épave d'un tel carnage. Sur las plus jeunes et les mieux faites, autant que le permettait la mêlée, étaient lancés des filets d'acier, les maintenant el captivant, pour le plaisir ultérieur et délice des chefs de sections. Vous eussiez dit des nasses, où frémissent les poissons A tas et & écailles luisantes, et jetées au'fon.c^de la barque. Celles-là,

chose singulière, cessaient lot de pleurer et se lamenter, acceptaient leur sort d'un visage tecdu, leurs yeux noirs brillant à travers te réseau métallique. C'est que chacune espérait devenir la galante proie du proconsul renommé; et la terreur cédait à la curiosité.

A mesure qu'une nouvelle troupe romaine se présentait, celle-ci poussait plus avant au centre de la ville, alors que les antécédentes occupaient méthodiquement quartier après quartier, mettant des sentinelles et barrant les communications. Ce système, fort bon, était de l'invention de Sylla et faisait ainsi, du sac de la cité, une succession de saccules secondaires. Dans chacun de ces districts, ou tlols, une demeure de choix était épargnée, où s'installait immédiatement un percepteur, chargé de colliger la dlme et au delà, sur la fortune de chaque notable, sous peine des plus cruelles exactions. L'or était préféré, bien entendu, mais les prestations en nature étaient admise» ; et si grande était la discipline des Cornéliens que nul iol ni larcin n'avait jamais lieu, a partir du moment où fonctionnait la « pompe », comme ils l'appelaient. Des énormes sommes, ainsi recueillies, une part allait aux combattants, divisée selon l'équité, étant tenu compte du grade et des périls encourus; une autre part revenait à l'Etal, pour couvrir les frais de l'eipédition. De la plus mince erreur, même involontaire, les comptables répondaient sur leur tête, et nul ne pouvait alléguer la bâte, ou le trouble, résultant d'une semblable pagaille, ou furie à peine apaisée.

Le grand chef ne prenait jamais d'argent pour lui, se contentant de quelques fruits, vins ou mets savou-

roux, et de la volupté d'une belle prisonnière & son humeur. D'après les renseignements des espions, qui n'avaient pas manqué pendant te siège, il avait laxé les particuliers athéniens à un globe de douze millions et demi de drachmes (environ douze millions de francs et quarante-huit millions de sesterces) répartis en trois catégories, selon leurs feuilles d'impôts. Quant aux banques, asiates et juives, elles avaient à fournir la même somme, sur garantie de leurs directeurs, gardés prisonniers jusqu'au versement intégral. L'expérience avait prouvé à Lucius Cornélius que la plus grosse indemnité et taxe de guerre victorieuse doit être perçue immédiatement, alors que les bonnes volontés sont encore chaudes et ouvertes par la crainte, et qu'aucun subterfuge n'est possible. Il obtint, par ce procédé (que suivirent dorénavant ses successeurs), l'assentiment simultané du Sénat, des édiles et des combattants, laissant aux vaincus le soin de calculer avec leurs revers et la possibilité de leur relèvement : « Il m'est fort indifférent — disait-il — « que les ennemis de Rome meurent de faim, se « déchirent ou s'effondrent; pourvu que les Romains « aient, eux, de quoi manger. » Il ne donnait en aucune façon dans ce sophisme qui rend toutes les nations, après une grande guerre, solidaires ou dépendantes les unes des autres; ni ne reportait à l'avenir les avantages qu'il pouvait remporter dans le présent. Bien mieux, si une cité, même latine, en révolte contre la Capitale, créait à celle-ci de trop grands embarras et répétés, il la rasait, en dispersait çà et là les habitants, et s'en trouvait bien. Le» reproches et ratiocinations qu'en pouvaient faire les gens de cabinet et prétendus philosophes, épicuriens.

sceptiques on stoïciens, le laissaient indifférent jusqu'au rire.

Ce ne fut donc qu'à minuit plein, les trois quarts du sanglant travail accompli, que le Maître invincible quitta sa tente, et prit le commandement de sa légion personnelle, précédé d'une force de licteurs et d'athlètes choisis, noirs et blancs, parmi les plus délibérés et les mieux faits. Dix rangs de clairons, trompettes et tambours en peau d'onagre, le précédaient, menant un vacarme rythmique tel que tout l'immense val en tremblait et qu'aucun autre bruit ne fut perceptible. Ainsi se présenta la majesté Romaine à Athènes terrifiée, en flamme, éclairée, payante et repentante. Accoutumé aux spectacles de guerre et aux supplications des épargnés et survivants, comme aux reproches des blessés et agonisants, Sylla, en ces minutes décisives, ne voyait que le but, indiffèrent à tout le reste, pressé d'en finir et de passer a une autre forme d'entreprise. Car Bellone, qu'il respectait, favorable, et, moins favorable, détestait, ne représentait, à ses yeux, que le pis-aller de la politique. On en venait là quand le reste avait échoué. Hais il ne la voulait subir ; et il la déclarait à l'instant précis où elle l'aurait saisi lui-même, an lien qu'il put la saisir et surprendre l'ennemi le premier. Pourquoi cela? Parce qu'il était parcimonieux des vies romaines, et ensuite latines, et se vantait d'être, parmi les capitaines réputés, celui qui obtenait le plus, au moins de frais. Or quiconque attend, au stagner, la volonté mauvaise, querelleuse, envahissante de son voisin, reçoit aussi d'emblée les coups les plus durs et les plus épuisants, même si, en fin de compte, après bien des efforts, il l'emporte.

— C'est lui, voici ses trompettes et buccins, aucun doute I... se répétaient de l'un à l'autre les bourgeois d'Athènes, épouvantés, dans leurs quartiers à peu près intacts, et se ruant à la reddition. A mesure que le cortège avançait, on les voyait, par rangs compacts, suppliants, mêlés de femmes, d'enfants, de serviteurs, qui apportaient leurs objets les plus précieux et demandaient qu'on les en débarrassât, qu'on les taxât, qu'on prit leurs trésors. La hâte et L'encombrement étaient tels que les centurions et percepteurs ne savaient auquel entendre, et, finalement, disposaient en tas, pour les récolteurs, les magnifiques dépouilles ainsi recueillies. Quelques-uns, plus hardis, criaient au vainqueur qu'ils l'avaient connu et apprécié jadis à Brundusium, ou à Rome, qu'ils l'admiraient, le chérissaient, que, par celte nuit agitée et agitante, le vœu de leur existence était comblé : « Ils exagèrent et forcent la note... » répondait Sylla en riant. Mais la pensée des manuscrits et ouvrages d'Arislote continuait à le préoccuper, parmi la fumée des incendies et le lointain ou prochain tumulte des premières pièces et premiers fagots du grand assaut.

A Huréna, qui s'approchait, rouge et suant, l'armure tachée (bien que bon gentilhomme, élégant et correct comme pas un en temps ordinaire), il demanda ce qu'était devenu le tyran philosophe, et fendeur de cheveux en quatre, Aristion. A quoi le lieutenant, s'essoyant le visage : « Il s'est enfui dans l'Acropole, « 6 Divin, et nous hésitons à mettre le feu, de crainte « d'endommager l'architecture, qu'on en dit fort « belle, et de te déplaire. »

— Il y mijotera dans son jus — répondit Sylla. — Mais que dil-on d'Apellicoo de Téos et de sa biblio-

thèquc 7 Est-elle [préservée, gardée, comme je l'ai prescrit?

Muréna l'ignorait, ayant Ira vmilié et Labouré ailleurs. Sous le ciel rouge accourut Curion, qui avait poursuivi Àrisliou jusqu'à l'Acropole, mais trop tard pour pouvoir y pénétrer à sa suite, sans sacrifier sa propre troupe. Puis ce fut, à son tour, Brutïus Sura, un bras presque entièrement tranché et pendant (qu'il soutenait jovialement de l'autre) annonçant que le secrétaire Dolabeila était tué. Derrière lui, on apercevait eu effet une civière, sur laquelle gisait, pantelant, un corps étroit. Cette vue réveilla la colère assoupie du proconsul :

— Ah les chiens I — cria-t-il — ils mêle paieront! » liais prenant sur lui-même et serrant les mâchoires, il s'informa du quartier où le meurtre avait eu lieu, et qui était le Dipyle, du côté nord-ouest, vers la porte menant à Colone. Il commanda «usai tôt que cinquante notables de cette partie fussent amenés devant lui, sous bonne escorte et sans tarder. Puis, descendant de cheval, tandis que sa suite formait la haie, il s'approcha du cadavre de Dolabellaetluidonnal'accolade suprême, insoucieux du sang et de la sanie. Rappelant en quelques paroles brèves, ainsi que taillées dans l'airain, les services rendus par le jeune homme et la fidélité témoignée, il demanda aux Mânes de lui faciliter le passage souterrain et au Prince des Enfers de l'accueillir.

— En attendant, que les honneurs lui soient rendus ainsi qu'à un brave parmi les plus braves 1 Que le laurier, tressé en couronnes, couvre sa dépouille, et que les trompettes entonnent pour sa louange et célébration funéraire!

Les assistants, émus, convenaient entre eux qu'il était beau de mourir et d'être regrette* de la sorte, en ai haute estime, dignité et déploration. C'est un don unique que celui du commandant, qui exhausse ainsi les courages par le deuil et ressuscite, & des centaines de lieues, le vieil esprit Romain. Beaucoup pleuraient, cependant qu'à distance le fracas diminuait et s'apaisait peu a peu.

Des cinquante captifs amenés, selon l'ordre, quelque temps après, il était malaisé de distinguer s'ils étaient en effet des notables, tant leurs traits et leurs vêtements étaient bouleversés et souillés. Brutalisés par la soldatesque — qui reflétait les passions du Chef — Us faisaient pourtant assez bonne contenance, ainsi qu'il est possible en une si âpre conjoncture. Le proconsul avait son idée. Au premier du rang, homme mur, barbu, aux veux fiers, il tendît son épée acérée, luisante, avec un geste mêlé d'indignation et de mélancolie : « Vous avez tué Dolabella, un des meil- « leurs et mon secrétaire, mon ami. Il faut paver a maintenant. Je ne souillerai point ma main de ton « sang. Jette-toi plutôt volontairement sur ce glaive. »

L'Athénien ne rétorqua pas un mot. A la lueur des torches fumantes, du ciel empourpré, mesurant l'injonction et le trépas, Celui qui donnait l'un et l'antre, il prit l'arme fatale à deux mains et se la plongea dans la poitrine. Elle y enfonça comme en un lait rouge et écumeux.

Un second fit de même; puis un troisième. Le quatrième était un jeune homme d'une quinzaine d'années, pathétiquement beau et qui, bien que se raidissant, tremblait. L'éclair d'une seconde, Sylla débattit «'il poursuivrait l'holocauste suicidaire, ou l'arrêter t

avant cette jeune vie. Hais, réfléchissant i la médisance et à l'interprétation qu'on ferait de sa faiblesse, il laissa le sacrifice pénible s'accomplir. Ensuite, étant remonté à cheval, l'esprit ailleurs, il tomba dans une méditation distraite, qui conta le souffle a six autres gens. II pensa alors, et son Etat-Major avec lui, que l'ombre de Dolabella était satisfaite et qu'on pouvait arrêter l'autothanasie. Hais tel est l'élan et le contage de l'exemple, que (rois notables encore voulurent en tater et se dépéchèrent eux-mêmes chez Pluton, a la grande stupeur des soldats romains : « Comme ils sont pressés, disaient ceux-ci, gogue- « nards, d'aller manger les lupins par la racine I On • voit bien que c'est ici la race de Socrate le fol, et « qui boit le fer comme la ciguë. »

Alors qu'on nettoyait le glaive empourpré de Sylla, et répondant une odeur chaude et acre, un centurion, qui n'élant auire que Phrénon, apparut, poussant une espèce de Ûamine à barbe blanche, lequel semblait sortir d'une tragédie de Sophocle.

— Nous l'avons arrêté au moment ofi il célébrait un sacrifice incompréhensible. Ce doit être un de ces conspirateurs...

Sylla entendait parfaitement le groc, l'ayant appris fort jeune d'un professeur excellent, qui l'exerçait surtout aux thèmes. Le prêtre bredouilla des explications verbeuses, lesquelles mouvaient son poil calamistré et montraient une bouche bleue édentée. Il en résultait que l'assaut d'Athènes avait coïncidé avec des cérémonies rituelles, en l'honneur du déluge d'Ogygès.

— Sacré Ogygès! Quel Age aurait -il, à cette heure? interrogea le Proconsul.

Le (lamine, comptant de mémoire, articula le chiffre imposant de dix-sept cents ans.

— ■ Voilà, mes amis — ajouta le Chef — un bel • exemple de survivance traditionnelle et dont nous « devons faire notre profit. C'est par de telles obser- « vaoces et coutumes que les cités maintiennent leur « renom. Vieillard, il ne te sera fait aucun mal. Va « achever ton repas diluvien, mais crois-moi, ajoutes-y « quelque vin en l'honneur de Bacchus. »

Celte plaisanterie, bien qu'entachée d'impiété, égaya les assistants. Après les spectacles sévères de la nuit, chacun avait besoin d'une détente. Déjà les premiers frémissements de l'aube, dans un ciel brouillé et lumolleux, au reflet de la terre, montraient partout d'effrayants dégâts, des cadavres étendus, percés de mille traits, plusieurs couples gréco-romains embrochés mutuellement au glaive, au javelot, ou à la pique, comme animés d'une égale fureur. En maint quartier, notamment au Céramique, le sang ruisselait et couvrait la chaussée, débordant, assurait-on, jusqu'aux faubourgs. 11 y flottait des casques et des tronçons d'armes, reliefs de la mêlée meurtrière. Les incendies nombreux achevaient de se consumer, dégageant une odeur infecte de murs calcinés et de conduites tordues. Les plaintes et lamentations des blessés inachevés se faisaient entendre de plusieurs endroits, quelque diligence qu'on apportât à recueillir ces malheureux. Ici, des femmes non combattantes cherchaient leurs enfants en se tordant lea bras, ainsi que dans les tragédies athéniennes, dont elles avaient gardé les gestes harmonieux, a moins que ceux-ci n'eussent inspiré les tragiques. La, des vieillards à l'aspect farouche, assis sur un débris fumant, veil-

laient an mort aux yeux ouverts. Mais nulle part on n'entendait de ces disputes, trop fréquentes après les combats, et que suscite, chez l'assiégeant et le vainqueur, le partage du butin. Celui-ci se poursuivait avec calme, conformément aux règles imposées.

C'est alors que Sylla estima pouvoir, sans scrupule romain, se préoccuper d'Aj-istote. Ayant demandé a un lieutenant de le guider vers le palais d'Apellicon de Téos, il arriva à cheval, et las d'une telle équitation immobile de plusieurs heures, au séjour du soldat philosophe. C'était une ample et magnifique demeure, édifiée au fond d'un jardin quinconce d'arbres rares, précédée de portiques de marbres, telle qu'elle convenait à un épicurien. Des planions la gardaient de place en place, à demi somnolents, car ils étaient poses là depuis la veille, et n'avaient point bougé, la lutte n'étant passée dans les rues, ainsi qu'aux faubourgs et quadrivies. Apercevant des esclaves à l'aspect consterné, Lucius Cornélius se fil connaître et leur demanda oh était le mettre et ce qui causait leur chagrin. Ils répondirent qu'à la nouvelle de l'attaque il était décédé de saisissement et gisait encore en sa bibliothèque (d'où ils n'avaient osé le transporter), sans honneur funéraire d'aucune sorte. Le Romain pria qu'on le menât vers cette dépouille et félicita les serviteurs de ce qu'ils n'avaient point abandonné Apetlicon en un tel péril, ni même trépassé.

On le conduisit donc, par des escaliers majestueux, aux marches d'onyx, d'albâtre et de jade, vers la bibliothèque, où reposait le maître du lieu. Celait une pièce, vaste elle-même comme une maison ordinaire, en forme d'atrium, garnie du haut en bas, sur trois étages, de manuscrits de tous pays et de toutes formes,

que des échelles roulantes permettaient d'atteindre. II y avait là des papyrus égyptiens de la plus haute antiquité, du temps que ces peuples écrivaient par petites figures, à la représentation des objets signifiés. Ce qui rend l'expression abstraite difficile. Des rouleaux assyriens, marqués de lettres en formes de coins et de clous, disposée verticalement ou horizontalement. Des volumes des Indes et des Iles voisines, renfermant les secrets des prêtres de ces régions, où l'on fait couramment revenir les morts, accompagnés de leurs animaux domestiques. Certains contenaient de merveilleuses recettes, pour entendre la parole à grande distance; communiquer par les airs, en utilisant les fluides et aussi les migrations des oiseaux ; donner au feu et à la terre mêlés une puissance déflagrante inconnue; naviguer sans voiles et rouler sans chevaux, a l'aide de mécanismes engrenés. On remarquait jusqu'à des feuilles et écorces d'arbres séchées, marquées de signes cabalistiques, qui représentent la science non négligeable des Maures et nègres ou négroïdes ; et aussi de petites bouteilles de liqueurs diverses, tenant des poudres colorées en suspension, et qui sont, dit-on, des poèmes, recueillis, de villes englouties, par de savants navigateurs.

Etendu sur le sol, entre ces murailles de livres et bouquins, répandant une odeur de vieux cuir et d'olivier et de figues sèches, Apellicon semblait une poupée, ou une momie à barbe, chargée par un magicien de la surveillance du lieu. Sylla n'y prêta que fort peu d'attention, tant le tenaillait et poignail l'appétit des manuscrits d'Aristote. S'étant informé de leur emplacement, il ordonna qu'on le laissât seul, qu'on emportât, dignement mais prestement, ce mort

: LE SANG ET LE LIVRE j W

importun, et qu'on ne vint le déranger, ni le distraire, sous aucun prétexte. Chaque comprenait ce que cela voulait dire, et que ta désobéissance en coûterait cher .

Ceci fait, comme l'amant qui court rejoindre son amante, brûlant d'ardeur et déjà iaondé de délices, le conquérant, oublieux de sa conquête, approcha une échelle des rayons des œuvres grecques et se mil A la gravir. A la hauteur du premier étage, il constata que la collection aristotélique comprenait une trentaine de forts et grands ouvrages, non enroulés, mais aplatis, en forme d'albums, à la suite, sans doute d'une manipulation spéciale, numérotés et se suivant. Avec des précautions extraordinaires, il les délogea de leur réduit, un A an, et les apporta au milieu de la pièce, où régnait une lueur peu vive, à cause du mauvais temps extérieur. C'est pourquoi il allum i une de ces lampes à large godet d'huile, et emmêchées, que les Méditerranéens appellent un « caleu », et A laquelle pendait an briquet avec un silex. La clarté, loin de se perdre à travers la bibliothèque, se concentrait en un petit espace, A cause d'un abat-jour métallique, luisant et reflétant on ne peut mieux.

Bien qu'hellénisant comme nous l'avons dit, le- Rouiain, le premier manuscrit étant ouvert A la première page, déchiffra malaisément le titre, qui était la Métaphysique, ou science des sciences, puisqu'elle apprend A connaître l'être universel. Mais, s'étant promis un régal, il ne put même goûter aux horsd'œuvre; pour ce que la texte était illisible, surchargé de caractères dont on n'aurait pu dire s'ils étaient grecs, latins ou hébreux, et comme embrouillés à plaisir. Soit que le scribe, auteur de cette diabolique copie, se fût joué de la postérité comme un qui, nau-

frageant, jette à l'eau une recommandation incompréhensible dans un flacon ; soit que deux ou plusieurs écritures fussent superposées, ainsi que dans les palimpsestes; soit que le temps et l'humidité eussent effacé les caractères. La déception de Sylla était d'autant plus Tire que ce qu'il connaissait d'Aristote était alléchant au possible, tant du côté politique que philosophique, et fort supérieur aux raisonneurs latins les pins renommés, moralisant h tort et a travers, d'après des principes incertains. Aristote avait vu de près et étudié les diverses constitutions athéniennes, analysé cette démocratie par qui s'effondrent les groupes sociaux ; attendu qu'ils ne sont plus retenus par aucune tradition transmise, aristocratique ni royale, et que l'argent y devient la seule loi. On pouvait tenir pour assuré que sa critique était lé-dessus parfaitement juste et naturelle, sans rien de forcé, ni de paradoxal. Quelle meilleure école que de vériBer sur les lieux mêmes, après on assaut victorieux, l'excellence de tels préceptes et de ces analyses! Surtout en raison des charges et responsabilités qui pesaient sur le Proconsul, des projets qu'il avait formés, des confirmations qu'il en attendait.

Donnant un effort mental considérable, bandant son esprit dans un seul sens, comme si son existence en dépendait, le déchiffreur essayait, mais en vain, de démêler, comprendre et saisir au vol, fût-ce une bribe, ou no assemblage de lettres. Cet obstacle matériel l'irritait et lui paraissait de fâcheux augure. En vain implorait-il la belle Déesse, qui rarement faisait défaut à son appel. La nuit épaisse et opaque demeurait entre lui et le texte étalé sous ses yeux, et Aphrodite faisait la sourde.

Alors une idée lui vint. II se leva, alla à la porte, appela un des serviteurs. Ce fut un soldat romain qui accourut en hâte, croyant déjà qu'on égorgeait son Chef. Il lui intima de chercher à tout prix un esclave ayant appartenu à Apellicon de Téos, et, si possible, le gardien de la bibliothèque. Cet homme tremblait quand oo l'amena, supposant sa dernière heure venue. II répandait une odeur d'buile et de parchemin, et présentait l'aspect d'une vieille petite femme, soupçonneuse parmi ses rides. 11 saluait, remerciait et demandait pardon à chaque pas, soupirant et joignant les mains.

— Tu servais Apellicon depuis longtemps?

— Depuis trente ans et davantage, ô divin Proconsul.

— Tu possèdes bien sa bibliothèque? ,

— Autant qu'un ignorant comme moi peut posséder les trésors de la sagesse, c'est-à-dire fort mal.

— Enfin tu reconnais ceci... ?

— Ceci.-, la métaphysique d'Aristote! ... que de fois ne l'ai-je point soupesée, déplacée, ouverte à la page, replacée, 6 divin Proconsul !

— Peux-tu me débrouiller ce qui est écrit la?... De cette ligne a celle-là...?

— Je vais essayer.

Non sans humiliation — mais l'habitude des livres savants rend le plus modeste égal et supérieur au plus grand — Sylla vit alors cet esclave, ce simple, gardien, lire couramment le texte hermétique, sans une hésitation, ni un arrêt. Bienmieux, il détachaitk proposition principale, qui lance le trait, de ses incidentes, qui vont le ramasser et constater sa pointe, comme s'il n'avait jamais fait autre chose de sa vie

que mener et diriger la dialectique. Cette besogne le transfigurait, faisait de lui un être libre, presque ailé, comme doté d'un rémige par le génie d'Aristote. C'était un spectacle familier, intime, mais confondant et éblouissant

— Dois-je continuer, o divin?

— Va toujours. Comment t'appelles-tu ?

— Ephastès, à la sublime convenance.

— Eh bien, je t'attache à ma personne et & la garde de ces manuscrits, qui désormais appartiennent a Rome. Ephasthès, tu seras la vestale de ce feu philosophique et sacré, que nous ne laisserons point éteindre, j'en fais serment.

Sylla suivait par-dessus l'épaule du lecteur, admirant les méandres de la pensée incomparable, par qui le vrai était assiégé de partout. Epbastès, accoutumé aux livres, plus surprenants, en leurs détours, que les humains eux-mêmes, semblait trouver naturelle cette familiarité du maître de Rome et du Monde. D'ailleurs, il se savait le seul capable dans Athènes (avec feu Apellicon de Téos), de déchiffrer couramment ces textes ardus. Aristion lui-même, avec toute sa fatuité, bredouillait et bafouillait en leur présence.

Le temps passa si bien que le cône supérieur du sablier était presque vide, quand Lucius Cornélius se rappela que d'augustes besognes l'appelaient hors de la bibliothèque enchantée. Il fit an gardien ses dernières recommandations, concernant le transport des manuscrits à sa lente sous bonne garde et de nuit, afin de ne pas éveiller l'attention des voisins. Il conjecturait, avec orgueil, l'importance d'ensemencement qu'aurait, pour Rome et l'Italie, le contact

fécondant de ces essentiels et irremplaçables ouvrages. C'était la meilleure sagesse — et fort transmissible — qu'il emportait la, supérieure aux trésors les plus rares et précieux. Ne sont-«e pas les armes qui décident souverainement du sort de l'intelligence et de son support, le langage? Il n'est aucun précepte plus sot que celui qui fait céder les armes à la toge, ni plus dangereux, comme mettant les Etats et leurs défenseurs véritables dans les lisières des rhéteurs et des avocats. Ces derniers exercent alors sur les premiers une crainte, qui inhibe le plus apte capitaine et le plus habile, et fait de lui un petit enfant pour la conduite des actions guerrières et la conclusion des traités, auxquelles président des règles immuables et qui ne sont pas enfreintes sans préjudice : « Une fois « dictateur, j'y mettrai ordre — songeait Sylla — et « soumettrai à la loi militaire toutes provinces limi- ■ trophes, ou encline à quelque sédition. • Il estimait que le dégoût des armes et l'insuffisance des honneurs, paiements et règlements militaires, engendrent la guerre sociale ou intestine, mille fois pire que l'étrangère, et dont les querelles, sans cesse renaissantes, déchirent et exténuent la Patrie.

La première nouvelle qu'il apprit, une fois hors du palais et assailli aussitôt d'estafettes, fut que Curion assiégeait Ariation, solidement retranché dans l'Acropole. Il faisait un temps magnifique ; le soleil ardait dans le ciel d'un bleu si implacable qu'il en était noir, la poussière intense et altérante, et l'on espérait que, la réserve d'eau des investis étant petite, ils se rendraient bientôt & merci. Du côté des Longs Murs et du Pirée, les choses se compliquaient, du fait que les meilleures troupes grecques, et les plus enragées,

avaient fortifié la position avec l'aide d'un nombreux détachement des marins d'Archélaos et se ravitaillaient par mer. Quant a la cité elle-même, elle semblait matée et pacifiée, pareille à une scène gigantesque, oit vient de s'achever un horrible drame- Elle cuvait silencieusement sa misère, à laquelle insultaient la joie et l'arrogance des soldats romains, se partageant enfin ses dépouilles.

Sur ces entrefaites, on vint dire au Chef que trois des sénateurs suivant l'armée, Valérius, Téson et Castula, bons réactionnaires et dévoués à sa cause, amenaient avec eux, au tribunal proconsulaire, deux bannis d'Athènes, Hidias et Calliphon, lesquels imploraient que le sac cessât. Celui-ci et le butin consécutif durant depuis environ dix-sept heures, il n'y avait plus d inconvénient à faire quartier. La résistance de l'Acropole et du Pirée s'en trouverait peut-être ébranlée. Ainsi furent introduits, devant le Maître, les deux suppliants et leurs trois truchements. Or Sylla avait pris son visage sévère et fermé, résolu dans son cœur à ne céder que contre substantiel avantage. Il savait d'avance comment argumenteraient les bannis, comment ils allégueraient leur haine d'Aristion, ce qui ne manqua point. La harangue achevée : « Le pillage cessera, décida-t-il, quand vous aurez obtenu de* fous furieux du port et des Murs qu'Us déposent les armes et se rendent sans condition.

— Mais ils nous tueront, ou nous chasseront avec mépris, sur la foi des agents de Hithridate, qui pullulent parmi eux.

— Ceci ne me regarde pas, répartit Sylla. Ou vous aimez assez Athènes pour courir ce risque, ou vos actuelles doléances ne sont que simagrées.

LE SANG ET Ut LIVRE 68

Valérius, Téson et Caslula, qui n'avaient point imaginé une solution si élégante, admiraient l'à-propoa de Lucius Cornélius et l'habileté avec laquelle il utilisait, pour ses desseins, jusqu'à l'humanité et miséricorde- Ainsi s'expliquait la constance de sa fortune.

L'ambassade fut de nul Jefifet et les défenseurs du Pirée, ayant rossé Hidias et à moitié assommé Calliphon, les renvoyèrent, par dérision, au camp romain, sur deux maigres bourriques, ainsi que deux ballots de lentisques. Cette insolence devait leur couler cher. Sylla mit aussitôt & l'étude nn projet d'incendie, qu'avait drea>é Huréna, excellent dans l'artifice des feux combinés et qui, s'il se propageait, comme il était vraisemblable, & l'arsenal célèbre de Philo», dévasterait, avec les bassins de radoub et de carénage, une partie des vaisseaux d'ArcbcIaos. 11 se rendait compte de la nécessité d'en finir, avant que l'armée des démocrates, qui étaient actuellement les maîtres de Rome, vint encore compliquer ses affaires, en Grèce et en Asie, et l'acculer à une situation capable d'abattre tout antre que lui. C'est en ces conjonctures extrêmes qu'il tendait le plus ardemment sa volonté et se représentait l'obstacle dans les hommes, que l'on peut supprimer ou séduire, et dans l'écheveau des choses, qu'on peut débrouiller.

Deux jours après, accablés par la chaleur et une soif intense, qui leur collait la langue au palais, les belligérants de l'Acropole manifestèrent la volonté de se rendre. Arislion qui avait mis de côté quelques tonnelets d'eau lustrale, destinés aux sacrifices propitiatoires, et s'en régalait en cachette, leur tint un beau discours sur la résistance, et qui ne les convainquit point. Force fut donc de céder au tourment

que les ivrognes, qui r>e le connaissent guère, affirmant ètpe le plus terrible de tous. Une estafette athénienne, suçant, afin d'apaiser sa cruelle douleur, un caillou tiède, vint annoncer a Gurion que la place tombait. Elle trouva les Romains attables autour de cruches et vases, remplis d'une onde crue et bleue, qu'ils avaient admirablement fait rafraîchir, en la recouvrant de feuilles de figuier humides et dont Us lui offrirent deux, puis trois, puis quatre, cinq et six topettes, amusés et divertis de ses yeux extasiés, comme si toute la volupté du monde descendait dans son œsophage par l'hiatus du gosier. Au même instant, le ciel se couvrit et un formidable orage se décbatna, faisant pleuvoir et couler des trombes d'eau..., trop tard pour sauver les assiégés. Quand Arhtion le bellâtre fut devant Sylla, déjà prêt a dévider toutes sortes d'arguties et de noises, à l'accoutumée des bavards de sa rhétorique et sophistication « Hessire Gouverneur, lui dit le proconsul, « volontiers vous aurais-je accordé la vie et quelque « chose de plus, après cette âpre lutte et défense, si « voua fassiez demeuré bon gentilhomme, et correct « en vos moyens de guerre. Mais il vous a plu d'insul-

* ter et faire nazarder et brocarder de façon vile, du « haut des remparts, ma femme bien-aimée, Cecilia

* Metella, fort étrangère à toute cette affaire, et qui « mérite le respect universel. C'est pourquoi, jugeant « cet outrage peu convenable a la dignité d'un philo- « sophe et commandant en chef, je vous requiers de « boire la ciguë, ou tel autre poison a votre choix, « avec dix de vos lieutenants tirés au sort, dans un « délai de votre convenance, mais ne dépassant point ■ toutefois deux semaines. »

Qui demeura quînaud, à cette harangue, ce fut Aristion. Eu vain, allégua- t-i! son innocence et la vénération où il tenait toute la gent féminine, Métella en tête, de même que la mère, belle-mère, grand'tante et marraine du cbef romain. Celui-ci se contenta de secouer la tète avec une mine de dégoût et de s'étonner qu'un penseur et maïeuticien, de belle force en dialectique, ne prisât point l'honneur d'un trépas a la Socrate ; puisqu'il n'était volcan on le faire choir, comme Empédocle.

Lors Aristion se jeta à genoux, donnant à tous te spectacle de sa vilenie et lâcheté; et bien vainement, puisque le mari outragé était résolu à venger, et au delà, sa belle épouse. En fin de compte, les deux semaines écoulées, toujours trépignant et rechignant, ce déplorable citoyen but la ciguë, ainsi qu'un enfant boit sa purge, et creva de façon assez vilaine, sans dédier à Esculape aucun coq.

Pour lesdits lieutenants, la magnanimité de Lucius Cornélius, n'étant plus contrainte par le grief conjugal, se donna cours de belle manière. Les ayant mandés en grand et solennel apparat, il leur tint ce discours familier : "Vous mériteriez le 01 de l'épée, u comme Féaux de cet infect Aristion et vous étant « plies & ses vilenies. Néanmoins je vous pardonne, « o vivants, sur l'inlercessioo de vos illustres morts, « notamment d'Arislote, de Platon et d'Aristophane, « protecteurs de votre cité h l'instar de Pallas Athéné. » Ni celle-ci ne sera rasée, ainsi que j'en eus d'abord « l'intention. Puisse cette mesure de clémence vous « convaincre que les aïeux sont reliés aux vifs par une « chaîne plus étroite et plus dure qu'on ne le pense * communément, et que les bienfaits et belles actions

■ des pères retombent aussi parfois sur les fl!s. L'héré- « dite notre mère n'a pas qu'un profil, tourné vers le « mal et la haine. Bile en a un autre vers le beau et « la commisération. Allez conter à vos alliés, les offl- « eiers de tfithridate, comment Rome reconnaît « l'illustre mérite des morts et le récompense a trait vers les générations, »

C'est seulement no mois plus tard, en y mettant cependant toute diligence, que Huréna assembla, contre le Pirée et l'arsenal de Philon, la quantité de grégeois et de poix, salpêtres et chaux, indispensable à l'incendie de ces travaux. Chaque soir, à la nuit tombante, Sylla, accompagné de son état -major, allait se rendre compte par lui-même de l'état de la préparation. On comptait qu'il y faudrait jeter deux mille torches et fascines de belle dimension, a condition que le vent fût favorable et le temps suffisamment sec. Le Maître tenait a lancer la première torche, que les dieux guideraient en un endroit sur et de bonne propagation pour les flammes et flammèches. Elle tomba, en effet, sur des planches de sapin résineuses, d'où naquit un foyer inextinguible, que rejoignirent, presque simultanément, deux mille antres brandons analogues. Les substances prochaines de L'arsenal se mirent aussi lot a arder et craquer en buissons hauts comme des tours et dont tout l'orbe céleste s'éclaira. Il montait ainsi des panaches rouges, roses, d'un pourpre violet, ou d'un jaune d'ocre, répandant une fumée atroce, qui piquait les yeux et les oreilles et suspendait la respiration avec le souffle. Ainsi que l'escomptait Huréna, le fléau, une fois déchaîné, reprenant en chaque aliment une vigueur nouvelle et galopant comme un cheval monstrueux, gagna les

premières vergues des vaisseaux amarrés, dont il consuma plus de trente. Le reste prit la fuite avec les marins, cependant qu'Archélaos, fou de rage, assistait ainsi a la destruction de sa flotte incendiée. Spectacle incomparable, exemplaire, qui fut vu et contemplé avec terreur de tout le Péloponèse et des Iles, et augmenta encore le renom de Sylla. Trois jours et trois nuits, les cendres volèrent, même & très grande distance, accompagnées de papillons brûlants, parmi le crépitement des étincelles et bélugues et le brutt sinistre des charpentes, puis des toitures, puis des pans de murailles abattus.

Le réduit de l'arsenal, où l'architecte de Byzance avait mis tout son art génial, tint bon plus longtemps que le reste, a cause d'une enveloppe de fer dont il était encoqué et enrobé. Hais bientôt l'embrasement, s'attaquant & cette énorme tôle, la tordit, an milieu d'un vacarme et gondolage épouvantables. Elle s'écroula d'un seul coup, écrasant sous ses ruines plusieurs centaines, dit-on, de soldats, d'infirmiers et de marins. C'est en ce lieu que Sylla édifia une colonne relatant cet événement remarquable, les motifs et l'accomplissement de son dessein.

Tant il est vrai que rien ne résiste a l'intelligence humaine, si la meut une imbrisable volonté, qui était celle même de notre héros.

Ayant affaire a la fois à Mithridate Eupalor, roi de Pont, dont la vanité était extrême comme la fureur, et à la démocratie romaine, éparpillée entre plusieurs clans, Sylla, passé et campé en Béotie, avait imaginé nne méthode dont il ne se départit point, même si elle lui donnait des mécomptes; méthode issue de cet esprit et zèle de réaction, par qui seuls les Etats, comme leurs capitaines politiques, sont tirés de situations bien mauvaises, et même désespérées. A ses lieutenants les plus chers et éprouvés, un Muréna, un Ericius, un Gallus, lui demandant le secret de sa fortune, il répondait, montrant son anneau : « Aphrodite, • sœur de Bellone, et comme elle, en tous ses jeux et « délices, non moins cruels et sanglants, s'arcboutant « à la contre-attaque. » Car il usait volontiers de l'ellipse, qui est une ligure de brièveté et de demisecret, jusque dans son commandement, qu'on devait parfois saisir au vol et interpréter. Mais il arrivait aussi qu'à labié, il développât son idée en ces termes : « Il faut laisser l'adversaire épuiser d'abord les flèches « et dards qu'il a dans son carquois, publier le dessin

« de ses stratagèmes et manigances, montrer ses

■ qualités guerrières et ses défauts de jugement, bref « vider sa substance attaquante. Alors seulement toi, « Sylla, interviens I « Il disait encore que cette maxime interdit d'attendre l'agression sur son propre territoire, qui en serait ravagé, mais ordonne d'aller an-devant d'elle : « Ainsi, simple petit lieutenant, et * modeste, et dans mon coin, persuadai-je cependant « à l'épaisse brute Marius, tout en assurant I'inten- « dance — ce qui n'était point mince besogne — « d'aller forcer et déconfire les Cimbres et Teutons a

■ Aqure Sexiise, Fourrières et Fosse. Je suis né tel, « formant en mon esprit cette image de lutte dont a j'ai acquis, depuis, la certitude qu'elle était la meil- « leure et la plus propice. » Puis, après un silence, où brillaient et ardaient ses yeux verts, piquetés de jaune et d'or : « Au Forum, qu'il en soit de même et à « l'assemblée et partout! Laisse-toi assaillir, Sylla, « et insulter et outrager et couvrir d'arguments « médiocres, guettant, chez ton homme, le défaut de « la cuirasse et le trou du discours. Puis, sa première « impulsion et impétuosité dépensée, saute dessus & « ton tour, avec toutes tes forces, et ne le lâche

« qu'écrasé et anéanti. »

Quelqu'un critiquant la dangereuse tendance bienveillante, paresseuse et euphorique, qu'a le vainqueur à coucher sur sa victoire et à en rester là, démonstration de sa victoire une fois faite, tel le professeur, satisfait et craie en main devant son tableau : « C'est, n répliqua le chef, la mauvaise habitude des roili- « mires de piofession, limités a leur critique et « stratégie courante et ne songeant point aux con- « séquences politiques du succès. Excuse-mot, 6

« Huréna, et toi, Sara, et toi Cnéius. Vous ne voyez

a que le champ de bataille et le plaisir de la déroute

« infligée. Il faut songer au relèvement possible du

■ vaincu, actuellement à genoux, et lui couper les

■ tendons des jarrets. Ainsi ferai-je avec Mitbridate « (comme vous en aurez bientôt la preuve), et avec

Flaccus, les Dieux demeurant mes soutiens, h La nouvelle courait en effet, transmise par des espion* éprouvés, et aussi par des courriers de Métella, parvenant chaque mois avec régularité, que Ginna et la faction démocratique dépêchaient, a travers la mer Ionienne, le consul Flaccus avec Fimbria, et une puissante armée, ailn de combattre et molester Sylla, sous couleur de contenir Mitbridate. Trahison bien digne du tempérament révolutionnaire et républicain, enragé contre toute supériorité, même et surtout au service de la Patrie. Depuis qu'il savait ce projet fratricide, le proconsul nourrissait une colère froide et une résolution qui décuplaient les forces de son génie. Auprès d'Archêlaos, second de Miihridate sur mer, il entretenait quelques agents, bien placés, par lesquels il comptait gagner rapidement Archélaos lui-même, encore pantelant de l'affaire de Pirée. Lncullus, qui avait la sens de l'eau et du combat sur l'eau 'très spécial et indispensable en l'occurrence, afin de. n'être point bloqué) colligeait et recueillait partout des navires de toutes dimensions. L'argent ne manquait point, provenant des temples et sanctuaires et des impositions aux vilb-s moyennes. Enfin Lucius Cornélius connaissait de longue date, avec le peu de capacité de Flaccus, l'intrigue et l'ambition de Fimbria et avait, dans leur camp, des intelligences susceptibles de les

mettre aux prises et de les entrechoquer. Comblant d'or et de distinctions méritées ses propres légionnaires, Sylla se servait d'eux habilement — par les mille canaux de famille et autres, qu'ont entre eux les soldats d'une même nation — pour dégoûter,, et écœurer et révolter, à l'aide de la comparaison et envie, les troupes de celui qu'on lui opposait. Il avait institué, en son propre Êlal-Major, un service spécial, avec limiers déguisés en paysans et commerçants, pour le merveilleux travail de dénonciation et corruption, qui l'occupait pendant des jours entiers, et parfois fort avant dans la nuit.

Car il était incomparable dramaturge, composait même quelques Atellaoes, pleines de goût et de sel, mais surpassait les meilleurs metteurs en scène pour la combinaison et contexture de ses longues visées militaires et politiques. De quoi ne se doutait guère Mithiïdate, au milieu de sa pompe, de sa gloire, de ses courtisaues, favorites, danseuses et d'une cour tellement brillante et ornée, regorgeant de richesses et somptuosités de toutes sortes, qu'on n'en connaît aucune de comparable, ni approchante. Aux yeux de Mithiïdate, entouré de flatteurs et se tenant à l'égal d'un dieu, ce capitaine romain, qui le traitait légèrement de barbare, était lui-même un barbare, disposant de pileux moyens, une trentaine de mille hommes tout au plus, jouet du parti conservateur, en butte à la haine du populaire, et dont on brûlait la villa et chassait la femme, les enfants, les amis. Car le roi de Pont était de ces souverains absolus et même tyranniques, mais d'esprit faible, qui croient aux nouveautés et font risette aux révolutionnaires, et les achètent plus chers qu'ils ne valent. Il prisait

fort la quantité, au détriment de ta qualité, sans réfléchir que deux cent mille hommes mal conduits, bien qu'admirablement équipés, peuvent être battus par vingt mille dépenaillés, dont le chef sait ce qu'il veut et où il va. Ce qui était le cas de Sylla, aussi clair en ses visées que Mithridate était confus, négligeant de s'accoutumer aux poisons, attendu que nul ne se fût risqué & l'empoisonner, et ne dissipant ses ressources réduites que pour un résultat positif. Dans la balance, le poids de Sylla l'emportait autant sur celui de l'exubérant Eupator, que le poids du lion sur celui du putois doré, qui est l'espèce la plus rare et de pelleterie la plus chère. Le beau est que le roi infatué se régalait et saoulait de la conviction contraire et se cuidait le maître de l'univers, n'ayant qu'à prendre entre le pouce et l'index ce ciron romain, au teint rouge moucheté de plâtre, et à l'écrabouiller. Sur ces entrefaites, Sylla reçut de Hetella, apporté et transmis eu toute hâte et diligence, le préoccupant courrier que voici : « Très cher époux, la situation

* romaine réclamerait tout de suite ta présence, si

* tu n'étais à besogner durement contre le cabotin « au bracelet d'or, qui se dit Prince d'Asie et de « Grèce, en attendant de fondre sur l'Italie. Cinna et « Carbon font ici une existence intolérable à tout ce ■ que Rome compte de braves gens et de bons « citoyens. La canaille règne et du haut en bas, « occupant les charges et comptoirs, terrorisant le « Sénat, accaparant les questures et prétures, pillant « et tracassant la chose publique. C'est au point que tes « meilleurs et plus fidèles amis sont persécutés et « contraints de fuir. Quelques-uns se proposent de u fréter un navire et de te rejoindre. Je les eusse

« encouragés volontiers — me trouvant heureuse seu- « lement auprès de toi — n'étaient le grand Age et la « faiblesse de père, auquel on en veut de son affeo-

■ tion pour toi, et les mille tracas de nos hommes « d'affaires. Car on nous a brûlé la ferme de Vindes,

■ avec les champs attenants, non la villa de Gumes « heureusement, et je fais actionner en justice — quel « toupet I — devant HypatiuB le seul prêteur et démoli crate a peu près convenable, comme tel demeuré « suspect aux autres. A Brundusium où nous sommes, « ni moi ni les enfants ne craignons rien. Hais la « dictature que tu projettes, o suprême espérance de « la Patrie, serait gravement compromise, si ta « tardais et macérais encore, des années durant, « parmi les difticultés asiatiques. Après avoir lon- « guement réfléchi, médité la-dessus, parlé avec « celui-ci et celui-là, imploré les Dieux et recueilli

* les plus sages conseils, je pense que le mieux serait » qn'après une belle et bonne victoire, remportée sur « l'homme aux cent poisons divers, tu l'amènes, « vaille que vaille, à composition et & la paix. Car il ne « menace, ce chien de Mithridate, que les membres

* et extrémités de l'empire ; au lieu que Ciona, Caru bon et la révolte des villes italiennes menacent le

* corps et le cœur de la nation, d'où la force, avec la ■t. cohésion, est dispensée et irriguée a tout le reste. i Sans méconnaître l'intérêt qu'il y aurait à en finir

< avec l'Eupator, par le glaive et le feu, la décollation

< et tontes les gentillesses que je lui souhaite, ( j'aimerais mieux le savoir en vie après le massacre

< de tant de Romains et que Cinna et Carbon fussent

< au diable ou pendus, et toi tenant ici les rênes du i pouvoir. Dès que j'apercevrai une éclaircie — s'il

h s'en produit une — j'irai défendre auprès de toi, « mon mari aimé, cette cause si chère, usant de l'élo- ■ quenee de cette Sabinia, qji gagnait naguère tous • ses procès, bien que les lois interdisent aux femmes « d'ester et plaider en justice. Celui qui transmettra « ceci et qui est très sur, ayant servi jadis sous toi, « reviendra a Brundusium pour me dire, oralement, « ou en deux mois de ta main, ce que tu auras « résolu. De toutes façons, ne traîne pas trop. Je suis, « mon très cher amant, tou humble et fidèle ser- « vante, et qui ne cesse de te voir en songe et vivre « auprès de toi. Hétella. »

L'impression fut d'autant plus forte et durable que Sylla connaissait le sang-froid de sa femme et qu'elle n'intervenait ainsi que dans les circonstances tout & fait critiques. Four qu'elle lui parlât d'une paix avec Uiihridate, elle si profondément Romaine par le sang, J'honneur et toutes les fibres, it semblait que l'état des choses fût, en Italie et à Rome, pire encore que ce qu'elle avouait, et que confirmèrent peu après les fugitifs annoncés.

Lors Sylla entra en état second, car il faut bien appeler ainsi sa transe imaginative et volontaire, qui lançait sur la piste ses amis et partisans et fascinait a distance ses ennemis, comme un gibier. Chacun connall ce genre de chasseur auquel le sanglier vient sous la main, ou le renard, de pécheur attirant le saumon ou l'esturgeon, d'oiseleur médusant le faucon ou l'émouchet, par ses appaux et piperies. Tel était le Romain, se distrayant apparemment des choses, quand il tes guidait et dirigeait, des hommes quand il les commandait, dur, brillant et sournois comme certains métaux, qui en meuvent d'autres a distance.

11 n'aurait pu dire, à telles heures, s'il était dormant ou éveillé, bien qu'il accomplit, et avec minutie, toutes les actions de vigilance et précision ; attentif a tout, prompt comme l'éclair, impénétrable et soudain. L'incendie de sa ferme de Viodes et les persécution» de ses amis et de sa femme suscitaient, en sa bouche, le goût de l'acier froid et loi faisaient le cœur palpitant. Il souffrait de ne pouvoir mettre de nom sur sa froide fureur et de demeurer dans le doute, quant aux représailles ultérieures & exercer.

L'important était de gagner complètement Archélaos, confident de Hithridate, de le faire parler, de le lier. 11 y avait, à l'état-major de Sylla, dans le groupe d'espions que j'ai dit, un métis de Carthaginois et de Romaine, jeune et beau, du nom de Rufus Hammonius, et peut-être descendait-il du suffète Ammon. Ce fut lui que le procureur chargea de la mission difficile que voici : 1° obtenir d'Archélaos, qui était vénal, & l'aida de deux cent mille sesterces, immédiatement versés et d'une promesse de deux cent mille autres, le libre passage pour Hortensius, conduisant à Lucius Cornélius un important renfort de Tbessalie par les, défilés ; 2* amener le même Archétaos a embrouiller et exposer, auprès de Chéronée, son compère Taxile deuxième général mithridatéen. Pendant cette mission, un habile Phocéen, du nom de Caphis, était expédié à Hortensius, afin de modifier son itinéraire, de telle façon qu'en toute occurrence, il fut sauf. Enfin Ericius, tribun des soldats, fut dépéché à Chéronée avec pleins pouvoirs, et, vu ses connaissauces en poliorcé tique, mit la ville en parfaite défense et guerrière condition. Ce qui est un art tout spécial, que certains ont, comme d'autres celui de se

faire battre, ou de ne rien préparer, se fiant au hasard. Ces rets tendus, et pour ne pas s'énerver dans l'attente des résultais, le Chef, trouvant à ses propres troupes un peu trop de mollesse etd'lmpressionnabilité — car la réputation des armées de l'fiupator était grande — les contraignit a creuser des tranchées et détourner le cours du vaseux Cépiiise, dans la plaine d'Elatée.

Il faisait chaud, sous un soleil plombé qui suscitait des nuées de moustiques. Ceux-ci, de leurs millions de trompes et suçoirs, piquaient et dévoraient les travailleurs, que la fièvre quarte ou quinte prenait subitement, la pioche ou la peile à la main. On les voyait s'asseoir, grelottant et suant, au revers d'un fossé, les yeux caves et buvant à larges clapotis, ou s'étendanl tout de leur long, comme des cadavres, et demeurant là, les muscles raidis ; ou saisis d'hallucinations brusques, décrivant des bâtes et des animaux fantastiques, qu'ils feignaient d'attraper au vol; ou se chamaillant, ou querellant pour un rien, puis incapables de se colleter et demeurant benêts et face A face, ainsi que des chiens irrités. De quoi s'étonnaient et s'inquiétaient les centurions, a la pensée que l'ennemi arriverait et surprendrait les Romains «n cet état et n'en ferait, à l'apparence, qu'une bouchée. Hais, le soir venant, Sylla apparaissait, grave et confiant, à pied, suivi d'une dizaine de ses lieutenants, qui le laissaient toujours à la découverte «t en belle vue. 11 s'approchait des hommes, les interpellait, sans tenir compte du grade ni de la fièvre, leur demandait s'ils préféraient de tels travaux, ou la bataille. Mors les plus proches, et las et gisants, d'un seul bond se relevaient, prenaient l'atti-

jtude déférente et militaire et s'affirmaient prêts au combat et à la mort.

— Vous aurez bientôt le combat, camarades, mais

• quant à la mort tous connaissez ma règle et devise « et le pouvoir que je tiens d'Aphrodite : cinquante

• mille Asiates et Grecs ponr cinquante Romains. »

— « Oh, ob, cinq cents, Chef, c'est la bonne mesure... ■ répondaient les plus farauds, en riant à gencives sèches et bleues, à cause de la quarte qui les grillait.

— « J'ai dit cinquante et pas davantage. Voyez le « lieutenant Unréna, qui m'approuve de la tète, a Rappelez-vous le stege d'Athènes. Maintenant « voici l'ordre des Dieux : demain l'ennemi arrive. « Après demain, et malgré lui, nous faisons jonction

• avec Hortensias, qui n'est plus qu'à quelques lieues « de marche. Le jour suivant, Archélaos et Taxile « nous attaquent et viennent se perdre dans ces tran- « chées, dont vous ne regretterez alors ni la fatigue, «■ ni les trous puants, ni la fièvre. Puis, d'après « l'oracle de Tmphooius et le secret de Sylla, c'est la

• victoire, immense et retentissante, portant la ter - « reur auguste du nom romain jusqu'aux extrêmes « confins de l'Asie. Je vous promets enfin, & Tbèbes,

■ une semaine de fêtes et divertissements où les fon- « taines verseront du vin, où vous jouirez des plus « belles femmes, cependant que l'or du Pactole cou-

■ lera dans vos mains et dans vos poches et ruissel-

■ lera sur vos équipements. »

En général, ces encouragements étaient accueillis avec fierté et reconnaissance, sinon avec enthousiasme. Certains rustres du Latium, et d'ailleurs, demandaient ce qu'était l'oracle de Trophonius ou de

Libadée et si cala se mangeait, ou buvait. Les centurions, l'ignorant eux-mêmes, ne les en renseignaient et endoctrinaient pas moins, leur contaient, sur le proconsul invincible et la réalité de ses prédictions, toujours vérifiées, mille prodiges. D'autres soldats demeuraient sceptiques et silencieux, mauvaises têtes, en qui la méfiance gtte plus aisément que la confiance, et qui préfèrent le labour aux armes, de quoi on ne saurait les blâmer. Cette fois-là, on grand diable, vert de fièvre, aux os saillants, à la figure carrée et entaillée comme d'une médaille, se dressant sur ses énormes pieds, déchaussés et noirs, et s'approchant du chef jusqu'à ce que son haleine touchât la sienne, lui cria ce seul mot : « menteur I » Déjà le lieutenant Galba s'élançait. Hais Sylla, d'une main, le contint ; de l'autre, saisissant le glaive bref et massif, qu'il portait constamment à la ceinture, il le plongea, avec celte lourde agilité qui était sienne, dans la poitrine bombée de l'audacieux. L'homme s'affaissa comme une victime sacrée, sans que le sang jaillit de la blessure, ce qui était d'un heureux augure ; et bien loin de s'indigner il implora son pardon dans un raie, puis fit le mouvement de s'agenouiller, suppliant, et roula, de son long, sur le sol boueux. Comme un silence accueillait cette sévère leçon : ■ 11 le fallait, ■ mes enfants, dit le Proconsul. Celui-ci m'avait

• insulté, moi le père de famille, de la grande famille « que vous êtes tous. Ne l'eussé-je aussitôt châtié, « vous en concluiez que j'étais indigne du comman- « dément. Si quelqu'un me blême, qu'il le montre ; il « sera exécuté immédiatement et de la même façon

• que celui-ci. Sinon, prenez sur-le-champ vos armes

• et allez camper sur cette colline, qui est de l'autre

« côté du Céphise, auprès de ce mont Hédylium. » Ainsi donnait-il un but à l'irritation et au malaise qu'il soniait planer, mêlés au sentiment de la justice faite, et par la main qui convenait.

Les soldats se précipitèrent comme s. l'assaut, précédés de leurs sectionnaires. Groupant autour de lui ses officiers, Sylla qui avait soigneusement étudié le terrain, leur montra comment aurait lieu la bataille, à la condition que Etufus Hammonius eût réussi dans sa mission; et comment, dans le cas contraire, elle se déroulerait vraisemblablement. Kn chaque hypothèse, les dispositions, d'une grande simplicité, concluaient à la contre-offensive acharnée, qui délivrerait Chéronée, et sans doute la Béolie tout entière. « J'espère, ajonla-t-il, que ce sera à peu de frais, « môme si on dépasse le chiffre de cinquante, que je « donnais ans enfants tout & l'heure. Peut-être a faudra-t-il recommencer quelque temps après, si • le nettoyage est imparfait. Quant & vous, mes amis

■ et collaborateurs, qui connaissez le fond de ma « pensée, retenez la précaution que j'ai ene de venir « quérir et dissoudre ce maudit animal, souverain du

■ Pont, en Asie; contrairement au principe démocra- « tique, qui ordonne de se laisser attaquer sur son « propre sol, afin de mettre le bon droit apparent de

■ son côté. Qu'en réaulte-t- il?... l'invasion, la ruine, a une multitude de petits Harius, qui prennent texte a de tant de ravages pour susciter la plèbe et la

sédition. »

— « Et que vas-tu faire de Flaccus et de ce Fim « briaî... » demanda Oallus, grand amateur de vues d'ensemble.

— u Je les rendrai comestibles l'un par l'autre,

60 SYLLA Eï SON DESTIN

k comme deux bons républicains qu'ils sont... » répliqua Sylla en riant.

Les choses se passèrent & peu près comme il l'avait annoncé, car il y a toujours un léger décalage de l'événement sur le présage qu'en forme le plus habile; et Lucius Cornélius comptait avec ce clinamen. Le lendemain, en effet, les troupes ennemies, au nombre de plus de cinquante mille hommes, se répandirent dans la plaine, où les Romains étaient retranchés, avec un épouvantable vacarme de chars et de chevaux caparaçonnés, et force colonnes de poussière rose et grise, qui obscurcissaient le soleil. Jamais torrent, roulant ses ondes mugissantes, n'eut pins éblouissante et écumante allure, de myriades d'armures médiques, scytiques et de tous les peuples barbares, en cette extrémité du monde oriental, flamboyants, hurlants et emmêlés. Pour la quantité et pour le luxe, les Cornéliens, groupant en tout une vingtaine de mille combattants, dont quinze cents chevaux, faisaient mine d'assez pauvres hères, et, derrière leurs glacis et palissades, considéraient avec quelque mélancolie — je parle pour les meilleurs — ce déploiement d'équipages, cet étincellement de fer, d'airain, d'or et d'argent. Il semblait qu'un magicien furieux eût transformé, en escarboucles rugissantes, chacun des cailloux de ce val enchanté. Galopeurs, trotteurs, chalcaspides, gens de pied, conducteurs de chars hérissés de faulx aiguisées, prenaient leurs postes en une sorte de fantasia, comme pour une fête, non pour une bataille. Cependant que Sylla, secrètement averti de l'heureux succès de l'intrigue de RufuB Hammonius et de la trahison prochaine et concertée d'Arcliélaos, ne manifestait aucune émo-

lion. Durant que tournait et cavalcadait ce carrousel asiatique, le grand chef, confiant dans l'intelligence de ses lieutenants et la solidité de ses légionnaires, réduisait, a quelques plans et ligues très simples, la bousculade qu'il projetait, dans la direction du mont Thurium, lttquel est une raide éminence, terminée en cône, consacrée A Apollon Thurien et que les Grecs nomment Ortbopagus. Quant aux chars tranchants et fauchants, dont il ne possédait point la réplique en ses remises, il comptait se jeter sur eux et les rendre ainsi inefficaces, vu qu'ils n'auraient plus le champ ni l'élan indispensables à leur brutalité. Tel celui qui. assailli par une bêle fauve, se précipite aussitôt vers «on gésier et ses tripes, passant, pour ainsi dire, entre les griffes et crocs, privés de jet. Il avait remarqué, sous Mari us, que la victoire générale dépend d'une victoire localisée au centre, ou aux ailes, de préférence à l'aile gauche, et parfois petite, mais intense, qu'il appelait l'œuf de la décision. C'était à obtenir cet œuf que, contre-attaquant à l'aide de bataillons éprouvés, il consacrerait son effort, soucieux, avant toute chose, de déterminer le moment où fléchirait l'agression adverse.

Les Dieux se montraient favorables. A Lébadée, une génisse, que l'on allait immoler, poussa un rugissement semblable A celui du lion, et remplit de terreur les prêtres assemblés devant l'autel. L'onde, qui est dans l'antre de Trophonius, se mit A bouillir sans raison, répandant une vapeur soufrée. Enfin, comme le Chef donnait lui-même, sur les bords du Cêphise, un sacrifice propitiatoire A l'arrivée sans encombre d'Horlensius, six colombes blanches, fort rares en ces parages, volèrent de gauche A droite peu-

dant les paroles consacrées. Voyant ceci, Lucius Cornélius chargea Gabirius et Gallus d'occuper, avec un millier de soldats, les hauteurs du Thurium, sous la conduite de deux Chéronéens, fort au courant de ces parages, nommés Homoloïchus et Anaxidamus, ce, sans attirer l'attention de l'ennemi, tout occupé d'ailleurs à ses campements. C'était l'habitude des Asiatiques, communiquée par eux aux Macédoniens et même aux gens du Péloponèse, d'outrager et gouailler leurs adversaires, avant que d'en venir aux mains. Ils ne faillirent point & cette coutume, beaucoup plus puérile que guerrière, et les lieutenants de Sylïa s'en félicitaient, à cause de la susceptibilité de leurs hommes, que mettaient hors d'eus ces insultes au nom romain et a l'honneur de leurs épouses, ou de leurs mères et sœurs.

La seconde journée ne fut marquée par rien de saillant, si ce n'est la poursuite des préparatifs militaires de Taxile et de son second, très visibles a l'œil nu pour de bons observateurs; on en pouvait aisément conjecturer la tactique projetée, consistant a allonger l'aile droite, alin d'envelopper les Cornéliens. C'était là, & n'en point douter, le premier gage donné par Archélaos et comme une indication, à grande distance, de sa prochaine félonie. Comme se levait l'aube du troisième jour, un immense murmure et piétinement, bientôt accru du bourdonnement de la cavalerie, sur la rive du fleuve opposée aux barbares, versPatronis, annonça l'arrivée des renforts d'Hortensias, lieutenant fidèle et que guidait Caphie. Sylla qui ne dormait guère et couchait tout botté deses cothurnes, guettant l'événement, se porta au-devant du nouveau venu, pour le féliciter de sa diligence. L'entrevue des deux fiers capitaines

fat très bonne, et leur accord uns aucune feinte. Plus encore que la valeur et le nombre, c'est la doctrine qui dispose de la fortune des armes, comme de la fortune politique. A qui applique les meilleurs préceptes, vient le plus pr jinpt etfacile succès. L'école de Hithridate et de Taiile, ainsi que de tous les Asiates et barbares, sur terre et sur mer, s'épaulait sur cette unique idée que la bataille est une confusion, où il s'agit, au point essentiel et au moment convenable, de disposer de la supériorité brute et quantitative. L'école proprement romaine, et gardée dans l'aristocratie, consulaire et militaire — à laquelle appartenait la gens Cornelia — consistait a opposer, à la foule impétueuse, le rempart de l'autorité, de la discipline et de l'ordre. Cela, aussi longtemps que faire se pouvait. La colère des assaillis étailcontenue et accumulée, jusqu'au moment propice de refouler les assaillants, et de prendra alors, aux ailes comme au centre, un avantage sérieux. II en était de ce point de la tactique et stratégie comme de tous les autres, où le génie patient et retors de la Louve devait finalement avoir raison de la frénésie chaotique et de l'improvisation orientales. Sylla, comme Fabius et Scipion, définissait la bataille : « La projection san- « glante d'un propos tenace ». 11 n'admettait point que le hasard y fût autre chose qu'un condiment ; l'essentiel dépendait de l'esprit et du vouloir, et la plus magnifique soudaineté ne remplaçait jamais une prévision, même déroutée. 11 disait que celui qui a conçu — même si sa conception défaille, ou est déviée en cours de route — abat et déconfit, en fin décompte, celui qui s'est livré & la seule circonstance. Raisonnement d'autant plus méritoire de sa part qu'il était le favori d'Aphrodite.

Il prétendait aussi que l'heureuse issue d'une entreprise est nue somme des insuccès et sucées partiels, ce qui justifiai! son application au détail. Hortensius, arrivant au débotté, trouva des campements prêts, de la boisson, des vivres et des récompenses, en argent comptant, pour nés officiers et centurions. Il leur fut octroyé, même au cas où l'action s'engagerait tout de suite, trente-six heures d'un repos bien gagné, ainsi qu'aux troupes. Ou lui indiqua la position qu'il devait prendre et le mouvement qu'il aurait & effectuer. Tel le joueur d'échecs combine tout, avant que la partie soit commencée, en maintenant l'hypothèse d'un embrouiilis inattendu et écheveau, que saura dénouer son calcul.

Il advint que les soldats de Taxile et d'Archélaos, trop confiants dans leur multitude et la supériorité — plus apparente que réelle — de leur armement, s'égaillèrent et dispersèrenlpendantunedemi-semaine; ils ne résistaient pas au plaisir d'aller piller des villes du voisinage et jusqu'au sanctuaire de Lébadée. Ainsi indisposèrent-ils & la fois les Dieux et les hommes, au grand contentement du Proconsul, qui les eut payés volontiers pour agir ainsi. Si grande était leur négligence que Sylla, contournant leur camp, accompagné seulement d'une centaine d'hommes, alla de nuit encourager les gens de Chéronée, qui lui remirent une couronne de lauriers. II la rapporta dans ses lignes, comme un trophée et un signe de triomphe indubitable, parmi l'affluence, les acclamations et les rires de ses compagnons ragaillardis. Toujours il avait excellé dans ce genre d'exploits, et ranimé, en parant de sa personne, le zèle d'autrui. A ces occasions, il raconait volontiers un apologue, une fable, où il se mettait

en scène bous les traits tantôt du renard, tantôt du lion, par lesquels on le symbolisait.

Le neuvième jour enfin, les Barbares se portèrent «n avant, au son des trompettes et des tambourins, lançant leurs cavaliers et leurs chars, leurs chalcaspides et leurs porte-piques. Dans leurs rangs combat • taient quioze mille esclaves, enrégimentés parmi Les hoplites, affranchis par décret dans les villes de Grèce, ■comme pour quelque immense Saturnale. Ceux-ci, après une première poussée et ruée assez convenable, furent rapidement démoralisés par la froide méthode des légionnaires, lesquels ripostèrent, & leurs piques ■et tridents, par des jets de javelots si nombreux que le soleil en était obscurci. On leur avait assuré, pour les entraîner, que les cohortes de Sylla, rongées de dèvre, ne tiendraient pas le choc des Mèdea et des Scythes, alors qu'elles leur opposaient une muraille 4e traits et d'acier infranchissable. Au même moment, flabirius et Gallus dévalaient du sommet du Thurium, avec leur millier de guerriers, qui faisaient un vacarme comme dix mille, et jetaient le trouble sur le flanc ennemi. Au lieu de parer à cette alerte imprévue, Archélaos — (afin de gagner honnêtement ses ■deux cent mille autres sesterces) — étendit son aile ■droite démesurément, se prêtant ainsi à une menace audacieuse d'Hortensius. Taxile, abandonné et demeuré en l'air, avec la lourde masse de chalcaspidas, voyait surgir et fondre Huréna, qui lui portait des ■coups pressés, rudes, à la façon d'un bélier battant -un mur, mais formé de cinq mille guerriers de premier choix, entraînés par tant de campagnes, su •dehors, et en Italie même.

Immobile et calme comme un vautour, qui sur-

veille la frairie de ses petits, avant de se porter & leur aide, Lucius Cornélius, à la tête de trois phalanges, formées en triangle et opposant deux pointes aux agresseurs, — (il affectionnait cette figure mobile) — attendait l'instant d'intervenir. Vous eussiez cru, sous les rayons déjà obliques de son camarade et complice Apollon, une statue A cheval, casquée, d'aspect étincetant, suivant du regard les diversesphases de la lutte, et Agée dans le pressentiment de la victoire. Il pensait bien qu'Archélsos plierait perfidement, et il lui savait gré de Unir si exactement son emploi. La dégringolade des sommets du Thurium lui donna toute satisfaction. Celait donc Taxile qui le tentait, aux prises avec le cher Huréna, et exposé an premier choc latéral, qui pourrait lui être asséné. Prompt et hardi, le Chef suprême, portant avec lui le destin de Rome et quatre cent cinquante ans de prospérité future pour l'Empire — (Ce n'était rien de moins qui se jouait en une telle minute) — bondit vers la sorte de rose tournante et tumultueuse que formait la mêlée de ce côté-là. Voyant fondre à la rescousse les Cornéliens et comprenant que c'était le dernier acle, les Muréniens poussèrent d'immenses clameurs joyeuses, que répercutèrent les échos. Clameurs auxquelles répondirent les cris d'effroi des esclaves, se débandant et se sauvant, jetant leurs équipements et leurs piques; telle était la terreur du nom de Sylla,. portée jusqu'aux confins de la terre habités par les brises et les aînées de la valeur romaine. La commença le vaste carnage, auquel n'avait voulu croire Hithridate, la pluie de sang et rage de fer, que soufflait le héros irrésistible, du moment où, tel Hercule, il entrait en branle. Sans se désunir un instant, ses.

trois phalanges, ainsi que les trois tranchants d'une hache, fouillaient et taillaient l'armée opposite; ii paraissait, lui, en tenir la cognée, exposé autant que qniconqua, encourageant les siens, les frappant, s'ils faisaient montre de quelque mollesse, fumant de certitude et de courroux.

Huréna, Galba, Teïus, Gallus, Rortensius et les autres racontèrent ensuite qu'ils avaient vu, distinctement, au-dessus du maître, pendant la mêlée, une vapeur en forme de Bellone, armée d'un fouet aux lanières de feu, et qui fustigeait la mithridatesque. Des quatre-vingt-dix mille qui avaient participé à l'affaire, et du début à la fin du jour, il ne demeura qu'une bouillie rouge et noire, puante, charognée, infecte, sur laquelle, un mois durant, s'abattirent et déchiquetèrent des nuées et cercles de rapacesetdc voraces. Des douze mille environ qui s'échappèrent — (car on ne fit aucun prisonnier, qu'il aurait fallu nourrir et choyer, bien à contre cœur) — la plupart s'enfuirent à Chalcis. Les Romains, de leur côtéf perdirent quelques centaines d'hommes, que Sylla ramena au nombre de quatorze, ajoutant même, en son désir de perfection et de petites estimes, que deux de ces quatorze étaient revenus le soir au camp. Archélaos et Taxile en réchappèrent, ainsi que leurs ^principaux officiera, lesquels, voyant comment les choses tournaient, avaient lâché pied, sous couleur de porter a Mithridate Eupator la nouvelle du désastre, encore chaude. A. quoi le Proconsul : « Si pressé et impa- « tient que soit ce cabotin aux bracelets d'or, il aurait « bien tout de même attendu, quelques jours de plus, « le régal d'un semblable récit ».

De cette façon, et non d'une autre, fut livrée la

m . SYLLA, ET SON DESTIN

bataille de Chéronée, laquelle marqua d'un si durable vestige le sable de l'histoire, à peu près conformément aux dessins et plans de celui qui la g>gna. S'il avait cru, comme les Asiates, au méli-mêlc- du hasard et du nombre, il eûl Lusse aller les choses et perdu infiniment plus de monde, et pour rien. Celui qui tient sa volonté ferme et raisonnante, est toujours plus économe du sang des autres que celui qui se plie, geignant, aux circonstances et s'étonne inconsidér ment qu'elles l'aient trahi. La suite des affaires le démontrera encore plus.

Des trois sénateurs de droite qui accompagnaient Sylla en Grèce, Téson et Castula, bien qu'assez grincheux et enclins à clabauder contre le Chef, élincelant, de leur faction, furent chargés officiellement de porter à Rome la nouvelle de cette puissante victoire. A. Castula, dont la femme était liée avec la sienne, le vainqueur remit une autre lettre, très détaillée, pour Métella, où il inséra amoureusement quelques herbes odorantes, cueillies aux pieds du Thurium. Au sommet de ce même mont fut érigé un monument, en forme de pyramide, rappelant les noms d'Homo loïchus et d'Anaxidamus et le service éminent rendu. Trois imposants trophées de dix pieds de haut, consistant en chars, armures, piques et glaives, dédiés & Mars, à la Victoire, a Aphrodite, se dressèrent dans la plaine sur les bords du fiévreux Céphise et de son petit affluent, le Molus, ou Morius. Le contentement dés soldats était extrême, comme celui des lieutenants, à cause du petit nombre de pertes et aussi de la distribution des luxueux équipements médiques et Kcythîques. Sylla se promenait parmi eux, se faisait raconter les bons mots et brocards de tel ou tel, peu-

dant la bataille, distribuait, à pleines mains, l'argent, les brevets d'avancement, les insignes honorifiques. Il lui tardait d'être dictateur pour avoir le droit ' d'anoblir et de prolonger, sur toute une lignée, les témoignages de aa satisfaction, ainsi que ceux de son courroux- A mesure que sa Fortune grandissait et que la Déesse aux beaux flancs le comblait davantage, il songeait plus ardemment a la postérité et i la nécessité de mordre, même après la mort, sur le temps. Il répétait volontiers: * Mon seul ennemi sérieux, ce « ne fut point Darius, ce n'est point Hithridate, ce a n'est point Cinna, c'est le père Cbronos; et je veux, « à tout prix, faire de lui un ami. Hais la difficulté « est de le rattraper. Car il court vivement, le bou- « gre! »

Après une si chaude affaire et un effort de cette taille, le droit de chacun au repos et au plaisir était indiscutable. Lucius Cornélius ordonna que des fêtes magnifiques fussent données è Thèbes, à cause de son théâtre renommé et de ses acteurs pleins de zèle et de talent. LesThébains n'avaient jamais eu la moindre sympathie pour lui, étant gens médiocres et de petit jugement; il le savait, mais n'en avait cure, et accueillit fort bien les Archontes, qui vinrent lui proposer, comme lieu de réjouissances, la fontaine d'CBdipe, où accourt, puis stagne et repart une eau d'une limpidité sans pareille, et ombragée d'arbres fort rares, en ce pays aride et pelé. Ces respectables vieillards étaient accompagnés de dix jeunes filles de toute beauté, choisies parmi les plus élégantes et de noble famille, destinées au chef et a ses officiers, bien qu'il n'en eût point fait la demande. Chacune d'elles jouait d'un instrument différent, était vêtue d'une

tonique légère — (la saison étant chaude) — de couleur brillante, et présentait un type de séduction variée. Elles manifestaient moins de crainte et de timidité que de curiosité galante, coiffées, à la mode de leur nation, de manières de petits paniers creux, «ù ondulaient les touffes, dorées ou brunes, de leurs cheveux fins. Sylla en choisit une du nom d'Eucharis — c'estrè-dire « pleine de grâce » — qui avait les yeux noir- et moqueurs, les jambes longues et les chevilles particulièrement fines. Elle savait par cœur un chant entier d'Homère, et psalmodiait a ravir. 11 la pria seulement de ne point l'implorer, pour qu'il prit a son compte les frais des spectacles, comme c'est trop souvent l'habitude de ces adorables suppliantes, stylées par des magistrats trop malins 11 lai déplaisait que l'on mêlât les questions d'intérêt à celles, autrement pressantes, de la volupté. Eucharis se le tint pour dit.

On vit alors, tout chaud encore de sa victoire, le plus réputé des Romains — (et qui effaçait tous ses prédécesseurs et rivaux) — s'occuper de ces représentations et des râles et décorations, comme un régisseur de théâtre. Chaque matin, il quittait sa résidence de bonne heure, accompagné de la jeune et souple Eucharis, se rendait à la fontaine d'OEdipe, prenait aon bain brièvement; puis, après le massage, se faisait montrer les plans et maquettes et interrogeait les acteurs. C'étaient, pour la plupart, d'asses pauvres hères, plus errants que stables; quelques-uns, fort prétentieux, dont la suffisance enchantait le Proconsul. 11 leur faisait réciter des passages de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, de ce dernier surtout, en qui il prisait le peintre le plus fidèle et le plus joyeux

des démagogues. Il les interrogeait sur leur façon devivre, leurs préférences en nourriture, leurs bonnes fortunes, comme si leur avis avait eu, a ses yeux, quelque importance. Les autres se gonflaient, se dandinaient, faisaient la roue, prenaient des mines altieres ou railleuses, s'enhardissaient & contredire et morigéner le plus vaste esprit et le plus instruit de leur époque. Ils ne s'embarrassaient point de l'ironie, cependant assez visible, de leur protecteur et disaient ensuite à Muxéna, Hortensius, Gabinius et autres de l' état-major : m Vous avez vu si nous l'avons collé t... » A quoi les lieutenants, enchantés, répliquaient qu'on peut être un grand capitaine et rendre les armes, sur son terrain, à un comédien réputé.

Les Archontes s'étant enhardis, sur le conseil de ces nigauds déporte-masques, à présenter an cahier de doléances politiques et religieuses — (concernant le pillage du temple) — Sylla les manda a son conseil. La, d'un visage tout autre que celui qu'il montrait aux pauvres cabotins, il leur lut un décret, enlevant aux Thébains la moitié de leurs terres et les consacrant à Apollon Pythien et Jupiter Olympien : « Ainsi, « ajoula-l-il, seront remboursés ces Dieux augustes « des sommes que j'ai dû leur emprunter pour faire « la guerre ». Les Archontes n'en revenaient pas, croyant d'abord a une plaisanterie de mauvais goût, rapidement convaincus que la chose était sérieuse. Ils ergolèrent pendant deux bonnes heures, invoquèrent le droit de propriété urbaine et suburbaine, la jurisprudence hellénique, qu'ils connaissaient & fond, la romaine, qu'ils inventaient à mesure, firent appel au cœur de Lucius Cornélius, le flattèrent de mille façons. Lear interlocuteur les regardait alternativement, de

<fâ SYLLA ET SON DESTIN

ses yeux jaunes et verts, qui Taisaient perdre contenance aux plus brans. Quand ils eurent achevé : « Cette comédie est lionne, — leur dit-il, — mais un « peu monotone et moins bien jouée que par vos • émules {il voulait parler des comédiens de métier). « Elle a encore besoin de quelques retouches ». Il leur indiqua, en outre, qu'un certain article de la loi Valeria — {tirant son nom, comme par hasard, du sénateur demeuré à Thebcs) — interdisait aux vaincus la discussion, quant aux transmutations de biens vers le vainqueur, tant que durait l'occupation territoriale. {C'était naturellement lui, Sylla, qui avaitdictéce texte & Valérius, son truchement, et très docile.) La peine, au cas de contradiction, était de dix mille sesterces. Les Archontes n'insistèrent point.

Le mutin du jour ou commençaient les fêtes — (tout étant à point et réglé) — un eenturionde la phalange de haute police, nommé Trémula, reçut avis d'un complot ourdi par quelques riches Thébaina, et visant & empoisonner le Proconsul, sur l'ordre de Mithridate. Une jeune fille devait verser le venin, dont on ignorait la nature, dans l'oreille du maître, pendant son sommeil. Le soupçon se porta naturellement sur Eucharis, que Sylla manda aussitôt, ana de l'interroger en secret. Sa fureur intérieure était grande ; car il avait bien traité la jeune fille, depuis qu'elle lui appartenait, et consenti & ses parents quelques avantages très réels. Cependant l'esprit de justice — (quine se taisait jamais en ce véritable chef) — ini représentait le courage civique nécessaire a une telle entreprise, dans cet être frêle et livré à lui.

— « Avance, petite, et examine avec attention com- ■ « ment est conformée la cupule de mon oreille. Vois-

i tu la possibilité d'y verser, sans qu'il s'écoule << aussitôt, un poison... comme celui qui est là dans h cette coupe, par exemple, mais que Mithridate n'a « pas composé? »

A peine achevait-il que la Thébaine, devenue aussi pâle qu'il était rouge, se jetait à ses pieds, se voyant prise, et bien que muette — (que pouvait-elle dire pour sa défense ?) — manifestait une profonde contrition. Elle avait eru lire, dans son regard, une résolution douloureuse et farouche.

— « Je ne puis te pardonner, à Enchéris ! Car c'est « à Rome que tu aurais nui, si ton projet scélérat eût « été exécuté. Magistrat civil et militaire, opérant au « nom de ma ville, je suis contraint 'le te juger et te « condamner. Je le fais souverainement, afin de « t'épargner toute honte et torture. Tes parents n'atr- « ront aucun mal. Je te laisse seule avec cette coupe. * Tu la boiras & ta convenance, d'ici la chute du jour, « et inscriras, sur ces tablettes, tes adieux à la vie et « aux liens. »

Ayant ensuite fait venir Trémula, il lui conla ce qui s'était passé — (car il devait telle confidence à bob avertisseur et sauveur) — et le préposa aux funérailles, lesquelles devaient être secrètes ; il lui Ordonna, sous peine de dégradation, le silence total. Il sut, vers le soir, qu'Eucbaris s'était fait justice, quelques minutes après son départ, et qu'elle avait inscrit son regret sur les tablettes, en termes fort décents. De toutes les jeunes filles de l'Hellénie, les Thébaines passent pour les mieux instruites et les plus déterminées. Naturelltmenl, la chose s'ébruita, non par le centurion, mais par les servants et les valets, qui remarquèrent le désordre, et la sortie du cadavre. On écha-

fauda la-ilessus, dans la société bavarda et irritée, mille suppositions désobligeantes, non conformes a la vérité, et les commères s'en donnèrent a coeur joie. Le départ de la famille de la morte pour les Iles laissa supposer qu'elle était au courant et redoutait quelque contre-coup.

Le cérémonial des Tètes en l'honneur de la bataille de Chérooée se déroula avec toute la pompe requise et un vaste concours de populations. En quelques jours, les habitants de Thèbes et des environs avaient appris à connaître le personnage qui leur était imposé par la Louve et qu'il eût été dangereux de molester, même de contredire trop àprement. Ils avaient donc pris le parti, fort sage, de s'amuser et de se divertir, comme si la commémoration d'un tel événement, qui les tarabustait, leur eût été heureuse et agréable. Les combats d'amateurs, négligés par eux depuis la période resplendissante et lointaine de leur histoire, réveillèrent une fibre qu'ils croyaient assoupie. Grand amateur de ces exercices, Sylla avait requis, dans son armée, les lutteurs et manieurs d'épée les plus réputés et institué des prix nombreux. Les coups mortels étaient interdits, lesquels se donnent en taillant et frappant de trop près. Ce qui n'empêcha point deux jeunes Romains d'excellente famille de s'écharper et traverser de part en part, au vif mécontentement de leur cher. On n'avait pu avoir, en fait de bêtes féroces, que quelques ours et loups assez maigres, captures dans les montagnes de Thessalie, que les condamnés à mort servirent mollement, et qui se laissèrent faire avec non moins d'insouciance; ce qui fit dire a Muréna qu'en cette région, autrefois courageuse, les fauves et les gens présentement se valaient. Hais le clou d'or de ces

journées — et bien au delà des représentations dramatiques, assez médiocres en somme — ce furent les auditions musicales, admirablement réglées, accompagnées de chœurs et contre-chœurs d'un rythme parfait, et telles qu'en aucune région de l'Italie on n'eût pu en former, ni réunir de semblables. Les Gr*'cs emploient eu effet de nombreux ÎDstruments a cordes et à anches, de nom bizarre, de forme plus bizarre encore, a la sonorité agréable et douce, aisément mariée aux voix, polyphonique, imitant le bruit de la mer et celui du vent dans le feuillage, la tempête et son accalmie, les mouvements des passions et l'apaisement dans la sérénité.

Encore occupé de son cher Aristote, de la lecture qu'il en avait laite, grâce au gardien Ephastès et de la récitation du plus beau et noble chant de V Iliade par la perfide et regrettée Eucharis, le Proconsul goûtait le contraste de ces chants et des rauques clameurs de la mêlée guerrière. H déplorait presque d'avoir du faire un tel carnage de si aimables chanteurs et diseurs, descendant de poètes et de philosophes incomparables. 11 eu détestait davantage Mithridate, qui avait entraîné tout ce peuple, aimablement dégénéré, de poètes et de baladins, dans des aventures pour lesquelles il n'était plus fait, et qu'il payait de son sang et de ses femmes. Le soleil, jouant sur ces assemblées d'archontes, de belles filles, de citoyens aux visages réguliers, mêlés à des guerriers rudes et joyeux, le soleil, courant le long des gradins coupés de figuiers, vers la scène et les choristes, le soleil rond et chaud de ce qui fut Thèbes, apparaissait comme une cymbale géante, mère des sons et de la lumière. Les enfants s'appelaient, se poursui-

Taient, lulinaieut les marchands de pâtes et de tartines d'huile sucrée aux amandes, et, avec la gaminerie de leur âge, plaisantaient les lourds uniformes romains. Or, au milieu de ces sensations agréables, en raison de leur confusion même, voilà que monte et grandît soudain, en Lucîus Cornélius, l'obsédant souvenir de Rome, de Métella, de ses ennemis déchaînes, du péril menaçant sa famille et ses amis. 11 s'en veut des délices où il est plongé, pendant que son peuple et les siens gémissent et souffrent. Il se reproche cet intermède et loisir, bien dû, néanmoins, a de telles fatigues. Il amasse, dans son esprit et dans son cœur, un nouvel appétit de justes châtiments, accompagné d'un ardent amour pour son épouse vertueuse et son pays.

Sylla contestait ce dicton d'après lequel un même événement, heureux ou malheureux, n'est jamais redoublé, à un court intervalle, dans des circonstances identiques. Il avait remarqué, au contraire, que la Fortune retourne souvent deux fois de suite les dés selon les mêmes chiffres. Ce qui fait qu'après une victoire il attendait une autre victoire, après une trahison une autre trahison, après une disgrâce du sort une autre disgrâce, après une chance favorable une autre chance. Cette idée le poussait & chercher comment et sous quelle forme lui viendrait la réplique de Chéronée, qui amènerait le roi de Pont a conclure la paix. Elle lui arriva, mais par un détour assez imprévu.

En efff t , un autre lieutenant de Mithridale, Dorylaos, ayant débarqué à Chalcis avec cent autres mille soldats bien équipés, et cherchant à entraîner le Romain à une bataille, Archélaos l'en détourna par des raisonnements spécieux; car c'était un homme faible et

LE TACTICIEN DE LA CONTRE OFFENSIVE ffï

impulsif que Dorylaos, toujours la proie du dernier interlocuteur, et plus parlementaire que militaire. Hais, cette fois, l'opération, étant négative, parut suspecte. Un fils du premier mariage d'Archélaos, combattant et officier de haute valeur, nommé Diogène, fit à son beau-père de telles remontrances que celui-ci résolut d'accomplir ce qu'il avait dissuadé Dorylaos d'accomplir. Il attaqua Sylla furieusement comme s'il n'avait jamais eu la moindre tractation secrète avec lui; soit qu'il voulut encore deux cent mille sesterces, soit qu'il eut remords de sa forfaiture antérieure. Ainsi s'engagea la bataille d'Orchomène, seconde mouture de celle de Chéronée, la reproduisant jusqu'en ses détails et jusqu'en sa topographie.

Le choc inattendu fut si dur que trois rangs de légionnaires, en train de creuser des tranchées, reculèrent en désordre et furent à un cheveu de se rendre à merci; ce qui entêté un opprobre sans nom, aux conséquences incalculables. Voyant cette débandade, le Proconsul saisit une enseigne, sauta à bas de son cheval et se jeta au milieu de la mêlée, en criant de sa terrible voix caustique : « Romains, quand on vous « demandera où vous avez abandonné a la mort votre « général, vous répondrez A Orchomènel » Cet appel, ce mouvement, la vue de l'étendard brandi par cet autre étendard vivant qu'était leur chef, remplirent de confusion les Cornéliens. Us reprirent coeur et chargèrent si soudainement ceux qui les chargeaient — toujours la contre-offensive — que ces derniers tournèrent les talons A leur tour. Huréna, Galba et Téïus, accourus au secours de leur général, firent un terrible carnage de l'ennemi. Si terrible que le fleuve et l'étang Hélas, dont les eaux sont noires comme le

nom, et qui baignent les mars d'Orchomène, en devinrent rouges du sang répandu. La tuerie immiséricordieuse, plus dense et sauvage encore qu'à Chéronée, dura six heures, et reprit le lendemain, par l'impossibilité où était Archélaos d'arracher ses débris à une plaine maudite. Le doute subsiste s'il n'embrouilla pas la retraite A plaisir, bien qu'il eût demandé en toute hâte h Dorylaos des renforts que celui-ci (le tenant pour versatile et peu sain de jugement) lui envoya avec parcimonie.

Au cours de la bataille, Diogône, qui coupait les cols par dizaines, à l'aide d'un sabre courbé et spécial, présent de Hithridate, se trouva nez à nez avec Galba, le meilleur athlète de sa cohorte et, comme tel, toujours en avant.

— A nous deuxl... s'écria le Romain.

Il poussa son cheval avec tant de violence qu'il culbuta celui de son adversaire et chut de son côté sur le sol. Gomme il se relevait, Diogène lui asséna un coup de son arme fatale, qui lui trancha net un bras au niveau du coude. Mais Galba, de l'autre main, poussant sa pique courte et acérée, en cloua le jeune homme au sol par le ventre. Le bruit du trépas du héros, beau-fils d'Archélaos (qui était tout le contraire d'un héros) en se répandant, brisa l'énergie des Asiatiques. A partir de là, ils succombèrent a la façon de moutons ou de bœufs dans l'abattoir, sous le marteau sans relâche de Sylla. La lune se leva, pleine, sur des amas de cadavres, chauds encore, qu'elle faisait semblables a des poupées d'argent et d'airain. Comble d'horreur, alors que les roseaux dont on fait les flûtes abondent aux marais du Hélas, affluent lui-même du Céphise, un effrayant concert de l'instrument cher à

Pan retentit soudain, à travers la nuit, et glaça les os des vainqueurs. C'étaient, dirent-ils, les morts du charnier aquatique qui se consolaient ainsi, en soufflant dans la vase et ses syrinx et donnaient la sérénade macabre à leurs bourreaux. Le Chef raconta par la suite que jamais il n'avait ouï concert si désolé, ni témoignant d'une aussi lugubre nostalgie.

Par ailleurs, l'économe tacticien se félicitait de n'avoir perdu que quatre centaines d'hommes et de ce que Galba eût tranché, dans Diogène, la principale espérance militaire du Roi de Pont. 11 ordonna que des funérailles convenables fussent faites au jeune guerrier, à la place même où il avait été fiché en terre et déboyauté. Déplorant en lui-même qu'un si fier rejeton fut issu d'un père indigne et perfide.

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