‹ Sylla et son destinChapitre 2 sur 12 · LE ROI MITHSIOATE, LE DÉMOCRATE FIMBRIA ET LES PÊCHEURS PHALÉES · texte numérisé non relu

LE ROI MITHSIOATE, LE DÉMOCRATE FIMBRIA ET LES PÊCHEURS PHALÉES

Les affaires s'aggravant a Rome, où la démocratie, tnanœuvrée par deux intriguants, Cinna et Carbon, au mépris des complications extérieures, faisait rage, Hétella vint de nouveau retrouver son mari. Elle était accompagnée, cette fois, non seulement de Téron, de Castula et de la femme de Castula, mais encore d'une douzaine de sénateurs réactionnaires et de nombreux fonctionnaires. Tous exprimèrent cet avis que, seul, Lucius Cornélius pouvait désormais sauver une situation qu'ils lui dépeignirent comme noire et dure. En effet, à la sédition de la plèbe, et des chevaliers maniant la plèbe par l'argent, s'ajoutait celle de nombreuses villes des provinces contre Rome. Il en résultait une tension sociale, ou les usuriers faisaient d'immenses profits — soutenus par quelques magistrats indignes — où les pillages et les exactions ne cessaient point. La vérité était que les chefs de cetle canaille et lie étaient à" la solde de Milhridate et que la barbarie du dedans se trouvait manifestement fomentée e suscitée par la barbarie du dehors.

Sylla avait l'esprit clair comme le plein midi. En même temps qu'il subissait une difficulté, il trouvait le moyen de la résoudre et y courait avec toute sa vigueur. Là où les politiques ordinaires — et quelquefois aussi les extraordinaires — hésitent, tâtonnent et pèsent le pour et le contre, il se décidait sans merci. Un de ses apologues favoris était celui du paysan qui brûle sa chemise, envahie deux, fois de suite par les poux, a Avis aux poux. » Il se proclamait invulnérable, non seulement aux coups matériels — par la grâce d'Aphrodite, sa protectrice — mais aussi & ces coups moraux qui dépriment périodiquement les plus intrépides. Menacé à la fois par l'armée de Flaccus, devenue celle de Fimbria, qui s'était débarrassé violemment de Flaccus — et où servaient d'anciens compagnons d'armes et de jeunesse de Sylla — et par les partisans de Marius, unis aux banquiers et chevaliers ; menacé par la perfidie des Grecs, par le roi de Pont et ses immenses bataillons; ne disposant que de quelques navires de Lucullus et de la fidélité et science de ta guerre de ses lieutenants, le Proconsul n'éprouvait aucun abattement. Il plaisanta les sénateurs amis sur leurs mines longues, attribuées par lui à la traversée et au mal de mer, sur leurs vêtements fripés ; alors que les siens, après plusieurs combats et les nuits sous la tente, demeuraient brillants et comme neufs. 11 demanda à Métella, ironiquement et tendrement, si elle avait perdu cette flamme de confiance qu'une patriote ne laisse jamais éteindre, si elle doutait des capacités de son lion renarde. Un baiser rieur fut la réponse. En suite de quoi, il réfléchit vingtquatre heures, seul avec soi-même et sans que personne lui adressât la parole, ni ne lui donnât aucun avis.

Le résultai de cette réflexion et le premier eu date fut l'entrevue de Délion, au bord de la mer, auprès du temple d'Apollon, avec Archélaos, demeuré, malgré tant d'échecs volontaires, le plénipotentiaire de Mithridate. C'était la première fois que le général cappadocien se trouvait en présence de son vainqueur et acheteur, et son trouble était visible et grand. De sang mêlé, il avait aussi deux visages superposés, le grec et le barbare, qui se rejoignaient dans une sorte de grimace servile, pareille a un rictus douloureux. Habile rhéteur, il commença par noyer son interlocuteur dans un flot de paroles, lui proposant de quitter l'Asie et le Pont et d'aller & Rome, avec l'aide militaire et l'argent de Mithridate, écraser la guerre civile, sur laquelle il semblait parfaitement renseigné. A quoi Sylla répliqua froidement, et d'un visage illisible, qu'il serait beau à Archélaos de planter la Mithridate, de se faire roi à sa place et allié des Romains et de livrer d'abord sa flotte, en signe de bonne amitié. C'était une façon babile et indirecte de rappeler à Archélaos ses chaînes d'or de plusieurs centaines de milliers de sesterces et de rabattre sa superbe. Le Cappadocien, comprenant a merveille, se fit aussitôt petit et rampant, telle la souris qui a rencontré le chat, et pria son véritable maître de fixer et dicter ses conditions : « Je te demande seulement, et avec humi- « lité, de les faire telles que je puisse les rapporter à « mon prince, sans qu'il en résulte pour moi la dis- <* grâce, ni pire. Car avec un autre qu'Archélaos, ta « négociation serait plus difficile ».

Tant de franchise cynique amusait Lucius Cornélius, qui fixa aussitôt son menu, comme s'il eût parlé a son premier cuisinier : contre le titre d'allié de Rome et la

garantie de possession de ses autres Etats, Mithridatc devait : 1° renoncer a l'Asie et à la Paphlagonie; 2° restituer la Bilhynie à Nicomède et te Cappadoce à Ariobarzane; 3' payer aux Romains deux mille talents, soit douze millions de francs et leur livrer soixantedix navires a proue d'airain, arec tout leur équipement. « Ne t'imagine pas, ajouta-t-il, que je demande « beaucoup pour avoir peu, ni que l'incommodité de h ma situation présente et l'approche de Fimbria me « doivent pousser demain à entrer en composition a avec ton souverain, dans des conditions inférieures « a celles-ci. C'est la régie de notre Etat invincible, « qu'environné des pires difficultés, il augmente a « leur mesure ses exigences, n'étant jamais si hardi, « ni si fier et indomptable, que quand son destin « parait le plus bas. Ce sont les fauves, non les « Romains, qui reculent quand on attaque leurs « terriers et cachettes, afin de porter secours aux h leurs. Ha chère femme, Hétella, trésor de ma vie, « qui vient de repartir — et pourquoi le celer, tu le x sais déjà — je la laisserais massacrer par Carbon, « ainsi que mes enfants, plutôt que de conclure ici, « au nom de ma Ville, une paix médiocre. Apprends « à Mithridate que, s'il n'accorde point a Sylla ce que « Sylla lui demande, et intégralement, il recevra « demain des propositions pires. Je sais, moi aussi, a où vous en êtes et comment les dîmes nécessaires & ■i vos campagnes absurdes et inutiles ont soulevé la « Grèce entière contre vous. Ton maître, ô Archélaos, « est un colosse sans pieds et dont les bras com- « mencent a se détacher. Ses armées, minées par un « médiocre commandement et une discipline plus a médiocre encore, se délitent et s'effondrent. N'avez-

■ tous pas assez d'Orchomène, après Chéronéeî « Pensez-vous que j'ignore l'étendue de vos pertes, « alors que les miennes furent insignifiantes? »

Convaincu, en arrivant à Délion, qu'il obtiendrait quelque chose de Sylla, Arcbélaos voyait maintenant la situation nue et crue, dans sa réalité. Ainsi agissait sur lui la puissance de per.-uasion du Aomain : « Je rapporterai, fidèlement, ô divin, tes propos, bien « qu'impitoyables, à mon prince. J'insisterai aussi « pour qu'il sollicite de toi une entrevue, hors laquelle * il ne saurait se représenter ni ta colère, ni tes argu- « ments ». Cette platitude ornée toucha le chef, qui proposa à cet ambassadeur, compréhensif et docile, un nouveau cadeau de cent mille sesterces. Archélaos 6e laissa faire, sans trop protester, cette agréable violence, sachant que la feinte d'un refus ferait baisser le chiffre du tiers, et, prolongée, de la moitié. Le Proconsul n'aimait ni les simagrées, ni la perte d'un temps précieux ; attendu qu'il avait bâte de passer de l'action militaire a la civique, plus essentielle au gré de Mélella.

A tout hasard, et dans l'ignorance où il était du résultat éventuel de la démarche faite par Archélaos, il se jeta dans la Médique, ravageant tout, brûlant les villes, passant les habitants au fil de l'épée; puis dans la Macédoine où, au contraire, il ménagea le populaire et les magistrats, afin que les épargnés fussent en haine aux non-épargnés et qu'il en résultat une proronde zizanie. L'axiome, selon lequel il faut diviser pour régner, était ancré dans le sang et l'instinct de ce maitre ouvrier, à tel point qu'il le suivait naturellement. Agglomérer ses amis, dissocier et entrechoquer ses ennemis, telle était la règle de sa

conduite. Sans elle, il ne fut jamais venu à bout des multiples coalitions qui l'assaillirent, st qu'il dispersa comme en se jouant. La fureur expansive n'était jamais chez lui que l'effet de la contrariété, le fond de sa nature demeurant l'enjouement voluptueux et l'aptitude a jouir des contrastes entre la grandeur et la vilenie humaines. 11 n'était si âpre conjoncture qu'un récit de Miréna ou de Galba, même fortement risqué et poivré, ne l'amenât a rire et s'esclaffer. Puis, avec la même facilité, sur un rapport défavorable et reconnu exact, il faisait couper deux ou trois tètes, ainsi qu'il eut bu une coupe de vin frais. Pareils caractères excellent dans les négociations, par la surprise dramatique qu'ils procurent à leurs partenaires et adversaires, écoutant tout, devinant le reste, mais déjouant tout. Au lieu que le bilieux imaginatif, qui se crispe et angoisse, plein de scrupules et de tourments, se trouve en état d'infériorité, même s'il a pour lui la force et l'occasion.

On le vit bien à Philippes, où Archélaos et un quarteron de diplomates du Roi de Pont, graves, solennels, magnifiquement vêtus, vinrent demander à conserver la flotte avec la Papblagonie. Jamais chiens, ayant sali leur écuelle et leur niche, ne furent reçus avec si peu d'aménité que ces infortunés, dénommés à tort plénipotentiaires, alors que leurs pouvoirs étaient plus que réduits : « Votre prince et patron se moque * de moi — criait Sylla devenu écarlate, les veines « du col gonflées et tendues. — 11 me prend pour un « Athénien, pour un sophiste, pour un Aristion ou « un Apeliicon de Téos, pour un péripatéticien. a Comment, après les massacres d'Ephèse, alors « qu'il est souillé du sang de milliers de mes con-

■ citoyens, alors qu'il devrait être coupé en morceaux,

■ et jeté au feu, en châtiment de ses félonies et crimes,

* il veut garder la Paphlagoniel 11 refuse de livrer « ses navires ! Au lieu d'être ici a mes [pieds, de me « supplier, il fait l'outrecuidant et le faraud ! Eh bien, « que je passe en Asie — ce qui, après tout, me diver- « tirait de mes embarras, fort exagérés, de Rome et « d'Italie — que je me mette au pourchas de ce « paladin, et nous verrons jusqu'où il devra fuir, et h si je lui en laisse le temps. A-t -il seulement vu la « guerre? 11 demeure loin d'elle, A Pergame, faisant « marcher des Dorylaos, des Archélaos, sa tourbe a d'incapables en «aos » et en «ails», et laissant mas-

* sacrer ses sybarites costumés en soldats. Hais qui n m'empêchera de courir & Pergame et de lui montrer « ce qu'est un combat, où le Roi lui-même n'est pas v épargné!... Je veux, entendez-vous, mes ^seigneurs, « je veux ma forte paix romaine, et je l'aurai, foi de « Sylla, et selon les textes, articles, paragraphes et « numéros que j'ai établis à Délion ! »

Abrutis par ce discours, cette rage, cette mimique, et ces jets oculaires fulgurants, les ambassadeurs revinrent déconfits auprès de Mithridate, déclarant que tout était perdu, qu'on avait affaire à un taureau, A un colosse ivre de victoire, qu'il n'y avait qu'à céder, que pareil démon ne s'était jamais vu. Leur peinture était si drue et menaçante, que le Roi, naturellement fat, et désireux de se mesurer, lui, fils de Jupiter et sorti de ses reins, avec un pareil phénomène, lui fixa rendez -vous à Dardane, en Troade, par un message des plus polis. La déveine de Fimbria voulut que, vers le même temps, il menaçât le Roi d'une attaque, ajoutant ainsi, sans s'en douter, a la pression de son

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rival et antagoniste. Car c'est un fait qu'un négociateur fascinant mue et mobilise en chance favorable cela même qui devrait lui être contraire.

Jamais la médiocre ville de Dardane — dont le théâtre ne contient que trois mille personnes — n'avait assisté à si somptueux spectacle que l'arrivée, tapageuse et simili-triomphale, de l'Eupator. Ce Prince outrecuidant, barbu de rouleaux de jais noir, que maintenaient des bandelettes, couronné de pierreries étincelantes, vêtu d'un manteau de pourpre, surchargé d'insignes carrés et triangulaires, chaussé à miracle, et parfumé comme un pied de bergamotte, s'avançait sur un éléphant blanc aux yeux roses, dans une petite maison d'argent damasquinée. Le long de son trajet, que des gardes casqués d'or faisaient libre, on avait disposé de riches tapis, sans souci des crottins du pachyderme, traité lui aussi en souverain, et répondant à un nom asiate et hirsute, qui signifiait Porte- Merveille. Suivaient vingt mille hoplites, six mille cavaliers et plus de mille chars armés de faulx. Le lieu du rendez-vous était sur la place d'armes, la maison d'un certain Xémandre, marchand et banquier, lequel avait dépensé, a l'orner, une grande partie des sommes volées depuis dix ans, origines de sa réputation. Pendant ce défilé, qui dura trois heures et demie, deux cents vaisseaux a rames croisaient devant le petit port, où ils n'avaient pu pénétrer, vu laur nombre, et arboraient, a. leur avant, des oriflammes d'argent, tressés eux aussi de carrés et de triangles, comme pour une diabolique géométrie. Afin de loger tout ce monde de fantassins, de cavaliers et de marias, de vastes tentes étaient préparées, aux portes de la petite cité, que considéraient avec ébahis-

sèment les enfants du lieu. Déjà les cuisiniers s'activaient, découpant des bœufs entiers, achetés au double et au triple de leur prix, de centaines de moulons, et des milliers d'oiseaux gras et délicieusement farcis, appelés « tchatchas», dont le Roi et sa suite étaient friands. Hithridate amenait encore six médecins, qui ne le quittaient jamais, se disputaient sans cesse quant aux 'remèdes, et étaient devenus obèses a force de Burveiller ses aliments; quatre coiffeurs, quotidiennement pendus & son poil; douze femmes, plus belles les unes que les autres, dressées à la musique et à la danse; trois poètes, officiels, mais fort médiocres, chargés de célébrer ses inexistantes victoires; et une demi-douzaine de diseurs de bonne aventure et bohémiens, qui, chez les barbares, remplaçaient tes augures. C'est dire si Xémandre s'activait et était assidu à son hospitalité, pareil & un gros rat en péplum, dont il avait l'odeur musquée et le museau avide.

Bien petits apparurent, en comparaison, l'aspect et le cortège de Sylla, qui firent leur entrée, quatre heures après ceux du Roi. Le Romain, devinant son homme, et fuyant toute émulation vaniteuse, n'avait amené avec soi que quatre cohortes et deux cents cavaliers, accoutumés à vivre et marcher à la dure — sauf aux jours de victoire et de frairie. — Aucun éléphant, aucun médecin (le Proconsul ne croyait pas en eux et ne prenait jamais médecine, que contraint et forcé par Hètella), aucun coiffeur (un centurion se chargeant de l'accommoder tant bien que mal, une fois la semaine), et nulle danseuse. Afin d'éviter les conflits entre guerriers, qui venaient de se combattre, la tente affectée aux Romains fut dressée a l'autre

extrémité de Dardane; elle était de petites cuisines et commodités. En revanche, Xémandre, malin et ménageant la chèvre et le chou, avait fait, pour son hôte vainqueur, les mêmes frais dispendieux que pour son hôte vaincu, et divisé son palais en deux. De sorte que Lucius Cornélius disposait, pour lui et ses quatre secrétaires, du même logement que pour les cinquantedeux hommes de la suite du Roi. De ces quatre secrétaires, deux n'étaient autres que les princes Nicomède et Ariobarzane, qui auraient leur râle dans la céré-

Celle-ci fut sans ornement. Comme Sylla débarquait vêtu de la toge proconsulaire, l'air sérieux, l'œil distant, la face ronde, mais tendue sans goguenardise, Hithridate, paré comme une chasse, vint à lui et lui tendit la main. Ils passèrent dans une pièce attenante, ou ils furent seuls.

— Acceptes-tu, o Hithridate — (dit Sylla) — les préliminaires de Délion, que j'ai dictés à ton général Archélaos, venu de ta part demander merci?

Le monarque, interloqué par cette absence de protocole et cette brusquerie, leva, puis abaissa, en signe d'assentiment, sa tête trop belle, et pareille à un camée dans une vitrine, et sa barbe aux cadenettes luisantes. Puis il demeura muet un moment, songeant à l'agrément qu'il aurait à faire couper en quatre, et griller vif, ce gros .blond, aux yeux clairs, qui lui parlait sur ce ton familier. Jugeant la première couleuvre — (qui est toujours la plus amère) — digérée, Sylla reprit : « Ignores-tu donc, toi qui sais tant de « choses, que c'est a l'implorant et au vaincu à parler « le premier, tandis que le vainqueur l'écoute en « silence? -a

A ces mots, tels les moutons se pressant et poussant hors de la bergerie, donl le pasteur vient d'ouvrir la claie, un troupeau d'arguments, inanes mais rauques, sortit de la bouche bleuâtre du Roi de Pont, par lesquels il tentait de se justifier et magnifier : les torts ne venaient pas de lui. Il n'avait pas voulu la guerre. Ami de la paix et des masses populaires, désireux de procurer aux déshérités de ee monde le plus de libertés et d'avantages possibles, cherchant la justice et le droit des nations avant tout, détestant l'esclavage sous toutes ses formes, stoïcien, bien qu'accoutumé aux délices de l'Asie — (dont il ne pouvait plus se passer) — il aurait préféré l'ami lié de Rome. Or, le Sénat avait mal reçu ses ambassadeurs, semblé dédaigner son alliance, tourné son libéralisme en dérision. C'était alors, mais alors seulement, qu'il avait mis en mouvement ses armées, les plus formidables du monde — (parce que la discipline y était consentie et non imposée) — et les mieux et les plus habilement commandées; tous ses généraux étant philosophes, et munis de diplômes attestant leur science. S'il avait bataillé durement, c'était pour en avoir plus tôt fini, la terreur et la trucidation étant des moyens fort humains d'abréger l'épreuve de l'état belliqueux. D'ailleurs ce qui était passé était passé, et l'intérêt commun étant qu'on jetât l'éponge, il demandait à Rome d'oublier comme il oubliait et de faire succéder, sans trop d'exigences, la bonne entente a la discorde.

Le Romain, désormais, était fixé. Il avait affaire — (comme il s'en doutait un peu) — à un imbécile et à un fanfaron, plein d'une morgue à peine dissimulée. Ce qui, précisément, écœurait le plus le vainqueur de

Chéronnée et d'Orchomène, c'était l'affectation de philanthropie, laquelle aboutit invariablement à des massacres sans fin el à des charniers gigantesques. Il connaissait, de longue date, cette phraséologie onctueuse et pédante des Asiatiques, puisée dans leurs sociologues menteurs et diffus, où il n'est question que de paix, de bonne entente, de satisfaction universelle, et d'où coulèrent et coulent des torrents de sang. A Rome aussi, les chevaliers corrompus et gagnés (jusqu'à l'esprit) par l'or de ce niais grandiloquent, tenaient des discours analogues et jetaient la plèbe contre l'aristocratie, sur une assourdissante musique d'hymnes a la générosité et à la fraternité.

— Si je t'ai bien compris, tu es un monarque démocrate et tu ne voulais envahir la Grèce et l'iialie, que pour propager chez nous ta doctrine, qui est de commander paisiblement à l'univers.

— C'est cela même 1

— Eh bien, j'avais entendu vanter ton éloquence et ta subtilité naturelle. Hais je vois que ces éloges étaient au-dessous de la vérité. Nul sans doute n'a su, a ton égal, recouvrir du manteau de la bienveillance et de la douceur actions plus brutales et perfides et atroces. Rappelle-toi, Mithridate, le massacre de plus de cent mille Romains, issu d'un édit signé de ta main et transmis par tes égorgeurs. Rappelle-toi tes manquements a la parole donnée, tes serments aussitôt contredits, tes invasions et rapines, contraires aux accords et traités. Rentre en toi-même, afin d'y trouver cet art de corrompre et d'empoisonner, qui est tien et de ta race et par lequel tu nous a suscité, en Italie, les embarras que je dénonce aujourd'hui. Ta situation vraie, je vais te la dire : les quarante mille

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lia SYLLA ET SON DESTIN

hommes d'armes que tu as ici, si nous nous séparions, a ton dam, sans conclure, ne tiendraient pas une journée devant mes quatre cohortes et mes deux cents cavaliers. Ne proteste pasl Mes lieutenants et moi avons écrasé, à deux reprises, aux bords du Céphise et du Hélas, tes troupes, infiniment supérieures en nombre et en armement, que leurs chefs, tes féaux, menaient au néant, Bans aucune connaissance de tactique, ni de stratégie, plus maladroitement encore qu'Aristion n'exposait ses Athéniens. Veux-tu poursuivre l'expérience? A ton aisel De ta flotte, magnifique, mais inhabile, Lucullus, qui a l'usage de la mer, ne fera qu'un naufrage; tandis que Muréna, Galba et les autres tailleront en pièces tes armées de parade et dont la valeur est nulle, tu le sais. Je te tiens dans cette main comme jamais capitaine n'a tenu autre capitaine. 11 me suffit de la serrer pour te broyer.

Là-dessus, Sylla se tut soudain, selon son habitude après un exposé menaçant, afin de laisser à son vis-avis le temps de digérer une réalité si dure, mais exacte, et que corroboraient tous les rapports militaires d'Archélaos, de Taxile et de Dorylaos. Il s'attendait à ce que Hithridate lui objectât ges difficultés & lui, la guerre civile en Italie et à Rome, Cinna, Carbon, le jeune Harius, Fimbria, ainsi qu'il est d'usage entre commères, débattant le prix d'un poisson. Car l'amplitude de la scène et des intérêts en jeu varie; mais la comédie des marchandages est invariable. Il n'en fut rien. Pareil à une poupée, noire, dorée et assise, le Roi de Pont semblait devenu de marbre ou de porphyre, son œil rond demeurant prétentieux et cruel. La manière de Sylla, son style direct, l'avaient

désarmé, et il se sentait sans prestige devant cet animal inattendu, dont le geste aplanissait et perçait. C'était un pareil gaillard, et de cette trempe, qu'il lui eût fallu pour dompter l'univers et se faire adorer a l'égal d'un Dieu, mémo par ces hommes des marais romains, qui transmuaient en lois leur fièvre et ardeur. Mithridate n'avait plus envie de torturer et tuer son interlocuteur. 11 aurait souhaité le gagner et le prendre comme conseiller et général en chef, sachant d'ailleurs l'entreprise impossible, car l'autre n'était pas de ceux qu'on achète. La soumission restait la seule issue possible.

En cet instant de sa réflexion, retentit a nouveau la voix nette et sobre de Sylla : « Acceptes-tu, sans y rien modifier, les articles des préliminaires de Délion? »

— Il le faut bien. Fais-les recopier, ce soir même, par tes scribes et j'y apposerai mon sceau royal.

— Deux de ces secrétaires — (reprit le Proconsul) — ne sont autres que Nicomède et Àriobarzane, auxquels tu restitues céans leurs Etats. Permets-moi de te les présenter.

Il frappa sur un timbre — (ce qui était le signal convenu pour la fin de la conférence) — et les deux roitelets parurent, peu rassurés, comme si leur ennemi, mal réconcilié, allait leur faire trancher le col. Hais heureux de la bonne issue de cette importante affaire, Sylla apporta au rapprochement épineux beaucoup de cordialité et de rondeur, et demanda au Pontique, pour le soir même, un divertissement de danseuses et de poètes : « Quant à, tes médecins, je n'en ai cure; car je m'apprête à empoisonner tous ceux qui tenteraient de m 'empoisonner. Sache que-

j'aime trop la bonne cuisine pour ue pas reconnaître, a la seule odeur, dans les mets que l'on me présente, un venin suspect. »

Il songeait qu'en fait de cuisine les smxante-dix vaisseaux, les armements et soldats livrés, joints aux deux mille talents convenus à Délion, et ratifiés à Dardane, formaient un plat substantiel. Dans le premier moment de cette conclusion, Mithridate n'avait pas le cœur à rire, et, en outre, son visage ne s'y prétait pas. Le repas du soir, admirablement servi et commandé par Xémandre, n'en fut pas moins plaisant, Muréna y étant convié et n'épargnant pas les anecdotes scabreuses, sans souci de la majesté asiatique, ni de l'étiquette. 11 convient d'ajouter que Sylla avait exigé que le menu succulent de la suite du Roi fût transporté à la tente romaine, avec ses cuisiniers, et réciproquement, afin de marquer les différences. Ce qui fait que les barbares, déçus, durent se régaler du broutt romain, un peu supérieur au Spartiate, mais pas de beaucoup, et où l'ail était mal réparti.

Le jour suivant, s'étant levé dès l'aube, après un bon sommeil réparateur, le Proconsul se fit apporter les tablettes où étaient les conditions de la paix, les lut, les relut, finalement les trouva satisfaisantes et honorables. Il ne doutait pas qu'elles ne fussent bien accueillies à Rome, une fois connues. Néanmoins, il était vraisemblable que les chevaliers et les banquiers, voyant se tarir les subsides qu'ils recevaient de Mithridate ennemi, pousseraient leur cabale plébéienne et chercheraient de nouveau le grabuge. 11 importait donc d'en finir avec Fimbria au plus tôt. Pour en finir avec Fimbria, il fallait soudoyer ses troupes, par le moyen de la fraternisation avec les

Cornéliens. Mais ici se présentait une difficulté, les Cornéliens comprenant mal que leur chef mit sa main dans celle du Roi de Pont, souillée du massacre de plus de cent mille Romains. Après avoir longtemps réfléchi, Sylla se résolut à un expédient politique qu'il n'employait, en campagne, qu'à la dernière extrémité : l'explication directement donnée de sa conduite aux cohortes et manipules.

Cette décision prise, H sortit du palais et se dirigea vers le camp de ses légionnaires, qui ne comprenait que sept cents hommes environ, comme nous l'avons exposé.

Malgré le banquet de la veille et les copieuses libations, la discipline de ce détachement d'élite avait été soigneusement maintenue par les centurions. Les sentinelles étaient à leurs postes, gardant l'aigle d'or et le vexillum, qui signifient la majesté du commandement. Lourds encore de la bombance, quelques hommes continuaient à somnoler, ou se frottaient les yeux. D'autres astiquaient leurs effets de petit équipement. D'autres jouaient aux dés en bâillant. Aux premiers regards échangés, le Chef s'aperçut que la nouvelle du traité avait transpiré et qu'elle était loin de contenter ces braves gens, en qui était l'espérance de Rome et la sienne propre.

11 fit sonner aussitôt le rassemblement, au son aigre de la trompette. Les dispos accoururent comme les fatigués et les engourdis, et firent cercle sans tumulte, respectueusement, autour de leur général. Celui-ci prit alors la parole, avec cette éloquence familière et puissante, dont il usait dans de telles circonstances. Il exposa ce qu'il avait obtenu, les menaces diverses de la situation, qui le contrai -

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gnaient à une paix rapide, le nouvel effort qu'il attendait des siens, quant à Fimbria. Si cet idiot s'était ligué avec Mithridate avant Dardane, une nouvelle période de luttes, plus dures encore que les précédentes, eût été ouverte ; et, pendant ce temps, Cinua eût achevé de ruiner l'Italie, en favorisant les exploiteurs éternels du peuple. Sans doute il était cruel de voir partiellement invengés — car il ne fallait tout de même oublier ni Ghéronée, ni Orchomène — tant d'excellents et d'honnêtes concitoyens. Mais leurs Mânes seraient apaisés par des sacrifices suffisants. Enfin, argument suprême, les deux mille talents de la rançon Pontique, sitôt versés — c'està-dire avant douze jours — seraient répartis intégralement, au tirage au sort, entre six mille soldats s'étant particulièrement distingués, depuis la prise d'Athènes.

Sylla évitait ainsi de demander l'avis de ses subordonnés, lesquels n'avaient, après tout, qu'a obéir. Pourtant, par un tel langage, il leur témoignait sa confiance, leur exposant les faits, & la façon d'un père qui s'entretient paisiblement avec ses enfants.

Dès la péroraison du petit laïus, il fut évident que la cause était gagnée. Les hommes, rassurés, se regardaient et hochaient la tête avec un air d'assentiment. Quand arriva la question du partage de l'indemnité de guerre, les yeux se firent plus attentifs. Un soldat, particulièrement dégourdi, du nom de Morellus, demanda à prendre la parole, ce qui lui fut aussitôt accordé.

— Les copains te remercient par ma bouche, 6 divin, de ta nouvelle preuve de générosité amicale. Mais, dis-moi, ne t'eut-il pas été possible d'obtenir

de ce vieux scélérat, qui nous a donné de ta tablature, une somme double de celle que tu vas nous distribuer?

— Comment t'appelles- tu?

— Morellus, de la troisième manipule de la quatrième cohorte.

— Depuis quand sers-tu ?

— Depuis deux ans, o divin.

— Si tu étais plus ancien sous nos enseignes, tu Murais que Sylla a toujours tiré du vaincu le maximum exigible et dans le délai le plus prompt et tu ne ferais pas une question si sotte.

Le benêt, assez honteux des rires méprisants de ses voisins, se le tint pour dit. Hais le général garda son nom dans sa tête, afin de ne pas l'oublier, le jour où quelque murmure, toujours possible, rendrait des Bandions nécessaires. Il remédiait, de cette façon discrète, au danger des fortes têtes, qui contaminent à la longue tout leur milieu.

Comme il revenait au palais de Xémandre, un conseiller privé de Hilhridate vint lui dire que son souverain désirait parler au Proconsul et le mandait auprès de lui : « Réponds a ton maître que c'est le « Proconsul qui le prie de se rendre en ses apparte- « ments, sans délai. • Car il redoutait un repentir, un revenez-y du Pontique et il désirait couper court brutalement à une telle velléité de ruse. Contre son attente, le bellâtre à la barbe de jais arriva à la botte, la mine joyeuse, comme détendu et soulagé : « Je » voulais, mon très cher ami, te remettre sur place, « et à titre personnel, le présent particulier que je te « destine et qui scellera définitivement notre accord.. . * Oh, ne fais aucun geste de dénégation. 11 s'agit

a d'un objet humain et qui te sera agréable. J'ai vu « que tu remarquais ma captive Zora, belle comme ■ la nuit étoilée, jeune de quinze printemps, qui « dansa après le repas d'hier. Permets-moi de te « l'offrir, eu souvenir de Dardane. »

Sylla ne put s'empêcher de sourire. On l'avait souvent mis en garde contre les savantes empoisonneuses du versatile et vindicatif souverain de Pont, dressées de bonne heure à son art maléflcieux. L'aventure d'Eucharis était encore fraîche : « Je te remercie, 6 Perfection Surnaturelle, d'une attention si délicate; mais ta captive m'embarrasserait plutôt, et un tel don ferait mauvais effet chez les miens, De plus, a ma première indigestion, mes lieutenants ne manqueraient pas de prétendre, faussement, qu'elle m'aurait versé, sur ton ordre, quelque ingrédient de sorcière, et t'arracheraient la vie sans façon. Je ne veux pas t'exposer ainsi, Délices du Ciel et de la Terre. »

— Ce barbare est décidément très fort..., songeait Hithridate, en se retirant. Mais Xémandre étant venu s'informer de sa santé avec génuflexions et prosternements, il le releva d'une paire de soufflets sonores, et passa ainsi sa mauvaise humeur. Comme quoi il n'est jamais sans péril de se frotter aux grands de ce monde, quand on n'a qu'une armée de domestiques à sa disposition.

Sitôt débarrassé du Pontique — dans la mesure où un arrogant de cette nature pouvait profiter d'une leçon — Svlla se tourna contre Fimbria, campé sous les murs de Thyatire, en Lydie. Il le tenait, de longue date — en dépit de son éloquence foraine et de son habileté à duper et capter les foules — pour un démocrate accompli, c'est-à-dire pour un esprit faible et

pour un brouillon. Ce qui était à prévoir était arrivé. Commandant en second sous Flaccus, Fimbria n'avait plus eu qu'une pensée : se débarrasser de son second et. prendre la capitainerie à sa place, selon la constante habitude des tribuns. Une sédition des troupes, fomentée par ce mauvais petit homme brun, à la tête de chien et aux yeux brillants, avait débarqué Flaccus, lequel d'ailleurs ne valait guère mieux, bien que haut de taille et voûté par l'âge. Puis, comme ceux qui l'avaient déposé ne savaientjplus que faire de celte grande larve gémissante et qui les obsédait de ses reproches, ils l'avaient égorgé, ainsi qu'un porc, à Nicomédie. Ensuite, étaient venus quelques succès, comme il arrive parfois, au début de la décompression d'une discipline quelconque, dans la première ivresse du désordre. A Hilétopolis, le fils de Hithridate, infatué comme son père, sans ses qualités de ruse et d'astuce, avait été battu et écrasé, laissant ouverte la route de Pergame. Hais l'entrain des mutins dura peu, et l'on n'avait rien fait de la victoire que se goberger, s'enivrer, tapager le long des bourgades abandonnées à cette frairie.

Lucius Cornélius avait donc la partie belle quand, prenant ses quartiers à quelque distance de ceux du factieux envoyé, par les révolutionnaires, pour l'anéantir, il commença par creuser une large tranchée, où furent plantés les insignes des légions. Il signifiait ainsi que Rome était avec lui, et non ailleurs. La deuxième nuit de son installation, il fut averti par sa police militaire, excellemment organisée comme nous l'avons dit, qu'un de ceux d'en face, chargé par Fimbria de l'assassiner en simulant une fausse reddition, mangeait le morceau et réclamait

une petite prime. Elle lui fut aussitôt accordée. Une heure après, un second transfuge se présenta de même manière, avec mêmes propositions, et fut récompensé de même façon, suivi presque aussitôt d'une menue troupe de Pimbriens écœurés. Dès que l'aube éclaira la campagne, ou put faire le dénombrement d'une telle infiltration, où apparaissaient l'éboulement et l'effritement de celte multitude de citoyens transplantés, turbulente, costumée en soldais. Les ayant réunis et groupés, Huréna les appela en riant « chers assassins », les félicita de leur clairvoyance, par laquelle ils reconnaissaient la distance de talent et de fortune entre le vrai chef et le chef truqué, et les pria de retourner dans leur camp et d'y faire une propagande de désertion : « Nous vous appuierons — ajouta-t-il — « d'un simulacre d'attaque, « un peu après midi. Ayez déjà, à ce moment, détaché « de votre cher démocrate un bon morceau de ses a prétendus partisans; » la nouvelle de la débandade et de la harangue s'était rapidement diffusée parmi les Cornéliens, qui se gaussaient et goguenardaient de cette armée pour rire, et, comme ils disaient, « de ces conseils en marche ». Un manipulier du nom de Cestinus improvisa, sur l'air célèbre de « Quand je combattais Jugurtha » une chanson dont le refrain était : « Thyatire n'est pas le Forum et Pimbria s'en apercevra »,

L'infortuné devait en effet s'en apercevoir, au milieu de ses lieutenants qui, un à un, lui tournaient ledos, attirés par le rayonnement du Proconsul et dégoûtés par l'indiscipline ambiante de leurs propres soldats. Car la juxtaposition du désordre et de l'ordre esl toujours à l'avantage de l'ordre, besoin inslinctif de

l'esprit humain devant le danger. Là-dessus précisément tablait Sylla, avec le détachement apparent qu'il affichait au moment où tout lui succédait,- où Aphrodite, une fois de plus, à travers le vert feuillage du destin, lut souriait. Pendant ce va-et-vient de transfuges, et sachant comment tout cela se terminerait, il rédigeait, avec rapidité et précision, de son écriture fulgurante, mais peu lisible, même aux yeux de ses immédiats collaborateurs, une liste des villes de Grèce et d'Asie à châtier, et de celles à récompenser, selon qu'elles avaient servi la bonne cause ou, au contraire, celle de Hithridate, qu'elles avaient tenu dur pour Rome, ou médiocrement, ou trahi. Ayant dressé ainsi trois colonnes, pareilles à une préparation algébrique, il écrivit, en tête de la première, vingt mille talents, soit environ cent vingt millions de francs, qui était le chiffre a répartir de la contribution asiatique. En outre, son intention étant, une fois remboursé, de laisser le gouvernement de ces provinces reconquises à Lucius Licinius Huréna, dont la fidélité était certaine, il prescrivit, avec minutie, les devoirs des autochtones vis-à-vis de ses soldats vainqueurs et garnisaires- A chacun des hommes logeant chez lui, avec un billet en règle, l'hôte devait payer quatre tétradrachmes, soit quinte francs par jour, et fournir un souper copieux pour lui et ses amis invités, sans que le nombre desdits amis fût limité. Chaque centurion recevait cinquante drachmes par jour, soit quarante-cinq francs, et deux costumes, l'un de domicile, l'autre d'apparat. Ces mesures étaient destinées à faire sentir au vaincu la supériorité du nom romain et le péril d'une nouvelle révolte, où la vie, cette fois, eût répondu de la félonie.

A aucun prix le massacre naguère commandé par Mithridate ne devait plus être recommencé, ni même conçu. Suivaient quelques ordonnances exceptionnellement sévères, quant à la conservation d'armes cachées et d'armes en général; tontes celles de Grèce, de [Macédoine et d'Asie Mineure devant être livrées, dans un délai d'un mois à dater de l'édit, ainsi que les constructions quelconques, de bois ou de fer, susceptibles de servir à un siège.

La coutume du poison, sous toutes ses formes, étant fort répandue en ces régions, depuis les incursions du Roi de Pont, qui en poussait l'usage jusqu'à la manie — car il en prenait pour son plaisir — de terribles représailles étaient fixées contre les empoisonneurs et empoisonneuses. Non seulement ils étaient promis à la torture par l'eau et par le fen, mais leurs corps demeureraient exposés. Leurs demeures, et celles du voisinage, dans un périmètre de deux cents mètres, devraient être brûlées et rasées. Ceux qui, pouvant les dénoncer, ne l'auraient point fait — fût-ce simple négligence — seraient bannis et leurs biens confisqués. Au bout de deux années, si les choses se passaient bien, la dureté du système pourrait être relâchée d'un degré — pas davantage — quant aux habitants ayant fait preuve de soumission et de zèle proromain. La juridiction locale et habituelle était remplacée par des tribunaux d'occupation, les uns civils, jugeant des contestations d'intérêt simple, les autres criminels et militaires, jugeant des meurtres, des concussions et des sévices.

Le Chef en était là de son travail, d'autant plus prompt qu'il s'appliquait davantage, et le visage rouge de la tension d'esprit, quand un manipulai™

pénétra dans sa tente, portant un message de l'adversaire. Fimbria demandait une entrevue.

Après un coup d'oeil : « Réponds à ce drôle — fit • Lucius Cornélius, sans s'interrompre — que sa « requête est rejetée. Ajoute que je ne le reverrai que « repentant et à merci. La remise de son épée m'en « sera le gage ». Puis il se remit à sa besogne, improvisant, avec une sagesse consommée, et déduisant des règlements faciles, clairs, venus de l'expérience, qu'il imaginait réalisés. 11 se plaçait tout naturellement dans la situation d'un de ses propres lieutenants, campant loin de tout secours, parmi les barbares ou les perfides Grecs, soutenu seulement par cet édifice d'èdits menaçants et dont il calculait la portée. Puis il se muait en Hellène ou en Asiate, et il conjecturait ce qui, en ce cas, l'impressionnerait et assurerait son obéissance. Cette aptitude à passer de personnage en personnage ne gênait nullement la fixité et la rigidité de sa logique, laquelle allait de bout en bout, sans brisure, ni césure.

i&Torquatus, nouveau secrétaire, et, en conséquence, assez intimidé, entra pendant ce feu de la conception. Comme il ouvrait la bouche, sou patron, détourné d'une idée soudaine et alléchante, frappa du plat de sa main sur la table, avec une brusque vigueur, dont tressautèrent les tablettes et le caïame. Hais il se reprit aussitôt : ■ Qu'y a-t-il encore de nouveau? »

— Fimbria, A divin, fait demander...

— Encore lui!... Que sollicite-t-il? Un glaive pour se couper le col? C'est ce qu'il aurait de mieux àfaire. Un bateau pour se sauver par mer? Qu'on lui eu donne un, avec un trou dans la coque, et qu'on me laisse travailler.

— Ce n'est pas cela, maître redouté. Fimbria demande le code, l'étiquette, enfin le protocole de sa reddition. 11 désire que celle-ci conserve quelque dignité romaine.

Cette fois, Sylla éclata de rire : « C'est renversant, ■ par Diane chasseresse 1 Comment ce pilier de « cabaret, cet ivrogne — car on le dît toujours entre

* deux pots de vin — cet orateur de carrefour, se « convertit aux bonnes manières, parce que ses sol-

* dats l'abandonnent! 11 lui faut des parfums, une « robe spéciale, un insigne, pour recevoir ici le pris

* de sa trahison et de sa lâcheté! Eh bien, fais-lui « connaître qu'une obole entre les dents, pour passer « chez Pluton, est le seul, l'unique cérémonial requis « et que Lucius Cornélius Sylla exige de lui. Mais je « défends, comprends-tu, nigaud, je défends qu'on « me dérange, une fois de plus, pour de semblables « fariboles. Dans une heure — Huréna a mes ordres — « on attaque ce trou de putois, qu'il appelle son « camp, on le vide, et nous en finissons avant la nuit, « du démocrate, de ses démocratons et de ses démoli cratillons de démocrasserie. »

Torquatus, qui en avait par-dessus la tête de cette Affaire, ayant noué une intrigue dans le voisinage arec la très jolie fille d'un fermier, expédia la commission en un coup de dé. Introduit, par des gardes & moitié saouls, devant Fimbria accablé, qu'environnait le murmure de ses soldats, impatients de rejoindre les Syllaaiens, il répéta, brutalement, les propos de son maître. Sur quoi, à la stupeur générale — la chose ne s'étant jamais vue dans l'armée romaine — l'ancien tribun boucla son ceinturon, prit son casque, se démit de sa fonction, et partit à cheval, comme un

fou, dans une direction opposée à celle de son adversaire. Deux jours plus tard, on te trouva gisant, au milieu d'une flaque de Bang, dans le temple d'Esculape, à Pergame, où il s'était donné la mort, clôturant ainsi une existence de bavardage, d'idées fausses et de promesses vaines, traversées de quelques prouesses militaires. La renommée de cet invraisemblable événement courut, sur des ailes mystérieuses et rapides — comme si Mercure s'était chaussé trois fois — par-dessus les terres et les mers, et arriva à Rome, presque en même temps qu'à Mithri date. Elle démontrait à satiété la fortune irrésistible du hardi Proconsul, dont la seule approche désorganisait les bataillons ennemis et matagrabolisait leurs capitaines et conducteurs. La fin misérable et tragique de Fimbria fit presque autant, pour la renommée de Lucius Cornélius, que jadis la capture de Jugurtha. Elle annonçait, à la faction révolutionnaire et libérale, que c'était décidément fini de rire et que les torts faits à la Patrie et à son illustre enfant et défenseur seraient vengés.

Quant a Sylla, il se contenta de s'écrier, en apprenant ce trépas sans noblesse : « Pourquoi Esculape ? » Le mot circula avec un grand succès, excitant la gaieté des soldats, qui ne s'abordaient plus sans se répéter de l'un à l'autre : « Pourquoi Esculape? « Si bien que la locution tourna à la scie. Cent ans après ces événements, on la retrouvait encore dans la bouche des paysans de Lydie et des environs de Sardes, qui n'en comprenaient naturellement plus le sens, mais en faisaient une nazarde et moquerie. De là vient le surnom d'Esculaplers donné aux soldats des deux légions de Fimbria, passés sous la coupe de

Muréaa, et destinés à demeurer en Orient, le Proconsul n'ayant aucune confiance dan» leur loyauté ni dans leur valeur. Il n'en garda auprès de lui qu'un seul, personnage bizarre, grammairien et fort érudit du nom de Tyrannion, lequel connaissait par cœur, d'après une copie, un des ouvrages perdus de Théophraste, et dont le titre enchantait Sylla : Les ruses de* boit et des fontaines. A l'inverse de la plupart des ivrognes, Tyrannion n'était jamais si savant, ni si délié, ni de si bonne mémoire, que s'il avait ingurgité cinq ou sis pots de vin ; et du vinasson terriblement cuit et fort que Ton fabrique en ces régions. Aussitôt, rouge comme une tomate, l'œil malicieux, la barbe poissée, pareil à un Silène concupiscent, il récitait, d'une voix mesurée, en détachant les syllabes harmonieuses, quelque morceau de son auteur et de son ouvrage préférés. 11 avait été admis quelque temps dans la bibliothèque d'Appellicon de Téos, et avait fréquenté ces manuscrits d'Aristote, transportés en Italie par les soins du Chef, mais retenus loin de Rome par l'état de sédition, où ils risquaient de s'endommager. Car la Révolution, mauvaise et cruelle aux meilleurs, n'est pas moins fatale aux manuscrits, sur qui s'appuie la civilisation.

Ayant ainsi réglé à miracle deux des principales difficultés que les dieux avaient dressées devant ses pas afin de l'éprouver — un peu de la même façon qu'Hercule aux biceps indomptables — l'époux de Hétella éprouva le besoin de quelque repos d'esprit. Il revint à Athènes complètement pacifiée, accompagné de Marcus Téïus, d'Effruda le jeune et d'une petite garde, laissant ses lieutenants et Cornéliens prendre du bon temps dans leurs quartiers d'Asie,

désormais tranquilles. L'atmosphère de cette vaslo région, qui va de la Macédoine au Pont et au Péloponèse, était pareille — sauf quelques escarmouches locales sans importance — à un récent champ de massacres et de tumulte, où tous bruits se seraient apaisés. Apollon avait perdu son air farouche. Diane montait dans un ciel laiteux. Les constellations brillantes souriaient aux humains rassérénés. C'était là-bas, & Rome, que sifflait et se tordait toujours le nœud de vipères. Hais patience!

Désireux de ne point dormir seul, le Proconsul avait admis à sa couche glorieuse une personne, cette fois absolument sûre, nièce de sou ancienne maltresse Nicopolis, morte au milieu de la considération générale, en léguant à sa parente un vaste domaine. Elle était de stature longue, harmonieuse, de poitrine étroite et ferme, reposant sur un bassin assez large, à la façon des amphores, et se nommait Dyra. Son esprit était vif et railleur. Un peu intimidée, au début, par les lauriers et l'allure de son général — qui souvent se levait dans la nuit pour rédiger un texte de loi ou un ordre militaire — elle s'était défarouchée peu a peu, laissant transparaître, sur un visage ovale, aux yeux clairs et ardents, un mélange de naïveté et de malice. Lucius Cornélius, qui n'attachait à sa possession qu'une importance relative, l'avait surnommée m l'Anguille », en raison de sa souplesse et de son amour de l'eau et des ablutions. Ceux de son entourage l'appelaient familièrement ainsi. 11 lui reprochait avec gaieté un goûl excessif des exercices physiques, allant de la conduite du char au jet du javelot, aux assouplissements gymnastiquesetà la natation continuelle.

Or, voici qu'un matin, après le rapport, formé d'une

multitude de dépêches venues des provinces et très strictement annotées et colligées, le Maître ressentit, au pouce du pied, une vive douleur. Il appela un thérapeute, le vieil Allosthéne, dont ou disait couramment, par la ville, qu'aucun mal ne lui résistait, non plus qu'aucun malade. Cet homme de l'art conclut à la goutte, et recommanda les bains de mer chauds d'Edepsus. en Rubée, près du cap Cénéus. Sylla qui n'aimait la souffrance ni la gène, ni l'empêchement physique, quel qu'il fut, résolut de suivre ponctuellement celte ordonnance et transporta, dans cette ville d'eaux renommée, sa maison civile et militaire, sa police de sûreté, MarcusTéïus, Effruda, Tyrannion le philosophe et son secrétaire Torquatus. Les lieutenants étaient accompagnés de charmantes esclaves syriennes, à la peau ambrée, dociles, habiles et assez silencieuses, mais bonnes musiciennes. Le Chef avait mis galamment Dyra l'Anguille dans ses bagages.

Les Bains d'Edepsus se composaient de quelques villas, élégamment aménagées au bord de la mer, aux ciselures retentissantes et d'un bleu plus profond et cru qu'en Italie. Sylla fit évacuer, par leurs propres propriétaires, celles qui étaient en marbre, à cause de la fraîcheur, et dont l'atrium était le plus spacieux. Il y logea son monde confortablement, ayant le goût de ces installations improvisées et se plaisant a les perfectionner. Une certaine étiquette était requise, pour éviter la familiarité qui naît d'un conlact trop fréquent entre le chef suprême et ses subordonnés. Les lieutenants et leurs maîtresses devaient s'absenter à certaines heures, prendre leurs repas à part — sauf quand le général les invitait — et observer les dehors de lia discipline, dite relâchée, qui est celle des armi-

stices, ou de la demi-paix. Ils s'y conformaient sans défaillance. Mais quand leur illustre capitaine décrétait « l'existence civile » et levait ainsi, pour quatreou six heures, tout lien et toute contrainte, ils jouissaient avec délices de cette échappée.

A quelques kilomètres de la se trouvait la bourgade d'Halées, en Béotie, dont Sylla avait ordonné la destruction après Orchomène, où elle avait donné asile aux fuyards. Ce mandat, pour une cause oupour une autre, n'avait pas été exécuté. Si bien que, rencontrant un jour, en compagnie de Dyra la blonde, des pécheurs qui se disaient d'Halées et portaient des poissons dans leur nasse, Lucius Cornélius leur demanda, moitié figue, moitié raisin : « Eh quoi donc, il y a encore des Haléens vivants? » Ces pauvres gens demeurèrent muets et terrifiés, dans la conviction que leur dernière heure était présente. Hais le Romain, d'un autre visage: « Que portez-vous làdedans et comment appelez-vous ces rougets, ces rascasses, ces homards, ces loups, ces sépions et oursins, dont j'aperçois ici le frétillement? » Ils donneront. en tremblant, les noms grecs des hôtes luisants et piquants de leurs filets, ignorant où le monstre joyeux voulait en venir : « C'est fort bien. Savez-vous, mes « bons cuisiniers — car chaque pécheur a l'art de ■ préparer le poisson — faire un ragoût savoureux « de toutes ces bestioles, a pleine eau et huile, dans « l'oulle que voici, la flambée très vive durant peu, « et y ajouter, avec le poivre et l'ail à profusion, « parmi quelques floches de tomates, des tranches n d'un pain blanc et crémeux? »

Celui qui semblait le plus âgé répondit qu'il accommoderait volontiers cette royale pitance et que les

convives s'en lécheraient les doigts. Ainsi fat fait. Sylla «t sa bonne amie s'assirent sans façon sur les rochers blancs, devant les flou d'un azur plus foncé, mais aussi immobile et magnifique que celui de la voûte céleste; cependant que les gaillards s'activaient autour des écuelles et des bols empruntés à d'autres maisons du voisinage, ainsi que quelques bouteilles d'un vin rose et parfumé. Le tout payé généreusement. La soupe poissonneuse fut vite confectionnée, en sa marmite, sur un feu de braise; elle répandait une odeur délectable, dont frémissaient les narines roses de la jeune fille et se réjouissait la gourmandise indiscutée de son compagnon. Le pain était demeuré tiède, à la forme du sein de Dyra et de toute vierge bien faite, et, pour ce, dit en grec téton ou teston. Une assiettée de soupe avalée, en dépit des arêtes mêlées aux tranches onctueuses et au jus, une autre ne faisait pas défaut, arrosée d'un gobelet, de deux, de trots, voire de quatre et cinq. Promptement, les pécheurs s'étaient enhardis, flairant une aubaine exceptionnelle dans cette rencontre et ce marmitonnage. A quelques pas du général et de sa belle, qui riait de plaisanteries innocentes ou a demi, et aussi de l'eau et du ciel, ils dévoraient le potage sans rival, traditionnel, cuit, depuis des siècles et des siècles, dans toutes les anfractuoBités, baies et calanques de la mer céruléenne, où flottent les navires.

Lorsque tout fut raclé et torché, il demeurait encore, au fond des oulles et poêlons, une manière de gratin, embaumé, noble, que les hommes de mer nomment la rouille, et qu'ils agrémentent de piment. Cette pommade et confiserie d'ail, captée sur le pain, brûle la langue jusqu'aux délices, dans une saveur

qui dépasse et efface la mémoire des plus somptueux festins. Une ombre passant sur le front de Sylla, la jolie « Anguille • s'enquit de ce léger nuage, dont la nature, enflammée et bleue, semblait faire reproche au dompteur d'hommes et de difficultés : « C'est, « répondit-il, que jamais plus je ne me délecterai « d'une pareille soupe ! »

On en était à plier bagage, les meilleures choses ayant une fin, quand retentit dans l'espace un cri sauvage, mêlé d'humain et de chevalin, de rauque et de strident, qui fit s'envoler a droite trois oiseaux. Cet appel venait d'un roc voisin, creusé en forme de caverne. Les marins y coururent, et, après une courte lutte, ramenèrent, ficelé dans leurs filets, une façon de satyre, velu, hideux, pareil à ceux que figurent les sculpteurs et les peintres, et rappelant, en caricature, l'infortuné Fimbria. « Oh, quelle horreur! » s'écria Dyra, cachant, sur la poitrine du maître, sa tête adorable aux cheveux tressés d'or fin. Après avoir examiné ce hideux produit de Pan et d'Amphïtrite, constaté qu'il participait du bouc et de l'homme, et, pour les sabots, des 'pieds du centaure, Sylla, écœuré, ordonna qu'on le déficelât et relâchât, d'autant qu'il puait comme vingt démons. Car, que faire d'un pareil gibier? Hais il s'étonnait que, d'une si. belle et calme nature, jaillit soudain une telle horreur, et il y voyait comme une leçon.

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