‹ SyllaChapitre 144 sur 286 · TRADUIT DE L'ALLEMAND · texte numérisé non relu

TRADUIT DE L'ALLEMAND

Par M. Henri MERLE-D'AUBIGNÉ.

PARIS, J. J. Paschoud, libraire, rue Mazarine, n° 22,

GENE V£, Même Maison de commerce.

A mes Compatriotes.

Les vieux temps et la vieille Suisse* G. Tell. Acte I.er

\J N grand poète , rempli d'admiration à la vue des vertus que firent éclater jadis les fondateurs de notre liberté , a donne essor à son génie , et a retracé dignement dans ses vers le courage et la grandeur de ces pères de la patrie. A la lecture de ces pages sublimes, on est transporté cinq siècles en arrière ; on croit vivre avec les Tell et les Melctal, errer dans les campagnes de Schwitz et d'Ury, être témoin de la tvrannie des oppresseurs et du courage des opprimés- on assiste à cette grande scène qui devint pour l'Helvélie la source des biens les plus précieux !

La lecture d'un tel ouvrage doit être celle de tous les Suisses. Dès long-temps la plupart d'entr'eux ont pu en apprécier la beauté ; aujourd'hui je présente aux autres la possibilité de le faire. Ce n'est, il est vrai, qu'une ombre que je leur offre , mais c'est l'ombre d'un trop beau modèle pour qu'elle ne soit pas digne encore d'attirer les regards. Que tous donc, sans distinction de langues , lisant ce poème admirable , apprennent à connaître quelle a été l'origine de leur indépendance et de leur bonheur !

Mais ce grand tableau, où se trouvent peints avec tant d'énergie les vieux temps et la vieille Suisse, ne produirait- il aucune impression sur nos cœurs? — Non. Il doit avoir quelque influence sur notre état pre'sent. — Il y a un pas à faire. II y a quelque chose à détruire , il y a quelque chose à recréer. Il faut que ce noble feu , qui embrasait les fondateurs de notre indépendance , ranime ses flammes languissantes et réchauffe nos cœurs.

Pour produire de tels effets, peut-être suf-

firah-il d'attirer fortement l'attention sur l'œuvre de génie dont je donne aujourd'hui la traduction fidèle. Mais le but est trop important pour négliger aucun moyen de succès. Je vais donc profiter de cette occasion naturelle pour mettre au jour en peu de mots quelques pensées , quelques senlimens , qui depuis long -temps occupent mon esprit.

Ce n'est qu'avec crainte que je m'avance. Je ne suis qu'un citoyen obscur. Je ne puis prétendre à la faveur que donnent une réputation déjà faite , ou les marques d'un grand talent. Mais qu'est-il ici besoin de ces choses? Je suis Suisse, et bon Suisse. Il y a là de quoi supple'er à tout le reste , et je prends la parole, certain d'être écouté :

La Confédération Suisse est maintenant parvenue à un état auquel e\le n'avait point atteint depuis son origine. Son étendue territoriale est accrue • le nombre de ses Etats est augmenté ; ses liens fédéraux sont resserrés. Toute influence étrangère est détruite. Les

dernières années du siècle qui a précède celuici l'ont vue plongée dans un profond abîme; elle en est sortie , et a repris son rang parmi les peuples, plus grande et plus indépendante que jamais.

Comment donnera-t-elle des bases solides à sa prospe'rilé ? Comment fera -t- elle pour l'accroître sans cesse ? — Voilà la grande , l'unique question ; voilà ce à quoi doivent réfléchir tous les hommes qui s'intéressent à leur patrie.

Elle ne mettra certainement pas son espoir, et ne fera pas résider sa puissance , dans ce qui fait l'espoir et la puissance des autres nations. — Comme elles, elle ne se confiera pas dans des armées nombreuses et exercées au combat, dans de grandes ressources pécuniaires , dans l'ensemble et l'accord de toutes les opérations. Elle ne saurait avoir aucune de ces choses , et quel que soit l'ennemi qu'elle ait à combattre, elle lui sera toujours inférieure à ces divers e'gards. Elle ne se confiera pas davantage dans les secrets de la diplomatie , dans les ruses d'une

politique qui se glisse dans les cabinets des

Princes et gagne les dépositaires du pouvoir ;

dans ces combinaisons si vantées, qu'un rien

peut faire échouer, et dont la postérité se rit

d'ordinaire. Tout cela ne saurait convenir à

des hommes libres, et la franchise helvétique

répugnera toujours à de tels moyens.

Non- ce n'est aucune de ces forces que doit

rechercher le peuple suisse. — Il doit rechercher la force des peuples libres , celle qui suffit pour coutre-balancer toutes les autres, — la force morale, en un mot.

C'est par elle que l'Espagne s'est élevée tout-à-coup comme un boulevard que n'ont pu ébranler ni les canaux souterrains de la politique , ni le torrent impétueux des armes. C'est par elle que la Prusse a chassé de son sol des légions redoutables, et a donné des lois à un ennemi plus riche , plus habile et plus nombreux. C'est par elle que l'Amérique a fait la conquête de la liberté. C'est par elle que nos pères, que trois chétives tribus des Alpes, bravèrent la puissance des plus grands

Monarques, et se maintinrent libres au milieu de l'Europe asservie.

La possédons - nous cette force ? — Que chacun de vous, Confédérés , jette un regard autour de soi , et qu'il juge! — Et si cet examen ne suffit pas, je montrerai moi-même notre plaie- je le ferai sans crainte. Ce ne sont pas ceux qui découvrent les maux de leur patrie qui en sont les ennemis, a dit un grand homme, ce sont ceux qui la flattent. — Cet esprit d'intérêt, cet égoïsme, le vice du siècle, et qui se trouve dans un si grand nombre de nos cités, ces sentimens de discorde qui excitent quelques cantons les uns contre les autres ; cette indifférence pour la chose commune ; celle tiédeur pour la religion; cette dissolution dont l'on voit dans nos campagnes aussi bien que dans nos villes , de trisles et nombreux exemples : voilà quelquesuns des maux qui nous affligent , voilà des signes infaillibles auxquels tout le monde peut reconnaître que la force morale ne réside point en nous.

Ne tardons pas plus long - temps à porter remède à ces maux; mettons fin aux discordes, remplissons-nous tous d'un même esprit, d'un, morne amour. Que toutes les branches de l'arbre helvétique, dont plusieurs ont été fortement ébranlées, s'unissent et se rapprochent ; que la même sève , s'élanoant du tronc commun , leur donne à toutes la même vie , et qu'elles croissent, ainsi pleines de force , se prêtant l'une à l'autre un appui mutuel.

Mais qu'est-ce donc que cette force morale qui doit tout unir , tout vivifier ? En quoi consiste-t-elle ? — C'est dans le cœur qu'elle est placée , et elle contraste ainsi d'une manière frappante avec toutes ces forces du dehors qui sont l'appui ordinaire des nations. — Voici , ce me semble , pour chaque Suisse les élémens dont elle se compose :

Premier Elément. — Amour de la liberté. C'est là la base de tout chez un peuple libre, c'est là ce qui donnera du ressort à l'âme de chaque citoyen. Tout Suisse doit chérir la liberté , sans licence , et doit la rechercher

comme le premier des biens. Que l'on se débarrasse donc de ces notions singulières qui font confondre à tant de gens les ide'es libérales avec les idées de trouble et de révolution. Les idées libérales sont celles des Socrate , des Platon, des Ciceron, des Montesquieu, des Rousseau, des Saint - Pierre, c'est-à-dire de tout ce qu'il y a de plus grand sur la terre; il est tout au moins lisible après cela, de voir ces idées traitées avec mépris par quelques individus , qui peuvent à peine comprendre une page d'un de ces génies immortels. La liberté est une belle chose, comme la religion est une belle chose , et si les abus détestables que l'on a faits de celle-ci n'ont pu ternir sa beauté , pourquoi les desordres dont l'autre a été le prétexte nous empêcheraient-ils de lui rendre hommage ?

Second Elément. — « Amour de chaque patrie respective. Nommer l'amour de la patrie , c'est nommer un des plus puissans mobiles du cœur humain. Cette affection se développe toujours avec l'âge , niais elle peut

se dégrader. Pour empêcher ce malheur parmi

nous, il faut que les constitutions de chaque Canton soient propres à faire le bonheur de tous ceux qu'elles régissent, et à resserrer ainsi les liens qu'a formés la nature. Que les gouvernemens de quelques Etats fassent donc , d'eux-mêmes, et à temps, de généreux sacrifices ; qu'ils donnent à leurs administrés ces droits de l'homme libre qu'ils réclament , ne fût-ce qu'au fond de leur cœur.

Mais, d'un autre côté, ne comprendra-ton pas dans l'amour de la patrie , l'amour des Magistrats qui en sont les membres d'élite ? Ne les mettrions-nous en évidence que pour les attaquer plus à notre aise, et ne les élèverions-nous au-dessus de nous que pour nous élever ensuite au-dessus d'eux ? Ah ! ne sontils pas les pères , et ne sommes-nous pas les enfans ? Que l'on réfléchisse seulement au dévouement de tous les jours et de toutes les heures , à ce sacrifice continuel des goûts particuliers pour l'intérêt général, à cette vie employée à des détails d'administration souvent

io

fastidieux, ou passes dans une agitation qui ïasse également et l'esprit et le corps : que l'on réfléchisse à ce que c'est qu'un bon Magistrat, et la plus vive reconnaissance remplira bientôt tous les cœurs. L'ingratitude, le manque de respect , ou même l'indifférence d'un peuple envers ceux qu'il a choisis pour ses chefs, est un signe certain que ce peuple est malade.

Troisième Elément. — Amour des Cantons les uns pour les autres. Dans les lieux même où il existe, cet amour n'est point aussi grand, aussi inaltérable qu'il devrait être. C'est de lui ne'an moins que notre salut dépend. Qu'est-ce qu'une famille où les frères sont désunis ? Si on lui intente un procès , comment se défendra-t-elle ? . . . — Point de véritable Confédération , point de véritable alliance, si elle n'est que sur du parchemin. Le cœur ! voilà quel doit être son siège. Qu'importe que tous nos soldats soient dressés d'une manière uniforme? qu'importe que leurs bras soient d'accord , si leurs cœurs ne le sont pas... Comme le premier souffle des vents d'automne disperse

les feuilles qui déjà desséche'es ne sont plus unies avec force par le rameau commun, ainsi l'on verrait nos légions indifférentes l'une à l'autre se dissiper au premier choc de l'ennemi. Soyez unis ! soyez amis ! telle est la voix de nos Ancêtres.

Quatrième Elément. — Amour de tous les Confédérés pour la commune patrie. Trop souvent le citoyen se place d'abord lui-même au premier rang de ses affections, puis sa famille, puis son parti, puis le canton dont il est membre, puis vient enfin la Confédération. Il faut que cet ordre soit renversé, il faut que chacun mette la patrie commune avant tout , et que chacun finisse par soi-même. La Confédération, ses intérêts, sa gloire , voilà le foyer vers lequel doivent tendre toutes nos pense'es. Et d'ailleurs mettre avant tout l'intérêt général , n'est-ce pas le moyen véritable d'assurer les intérêts particuliers? ... Si , dans une ville assiégée , les habitans au lieu de défendre les remparts communs, les abandonnaient pour se poster chacun à la porte de leurs demeures ?

que deviendrait cette ville ? que deviendraient ses habitans?. . . — Que tous aient les yeux sans cesse fixés sur le drapeau fédéral, et se rallient, au premier péril, autour de cet étendard (i) !

Tels sont les élémens divers dont la force morale m'a paru se composer. Pour la faire naître et prospérer parmi nous, il faut entretenir avec soin ces nobles affections du cœur. — Mais il est des moyens particuliers propres à produire cette force ; c'est aux Législateurs surtout à les rechercher et à les indiquer. Cependant , s'occuper des intérêts communs et iaire part aux autres du fruit de ses recherches, est, chez un peuple libre , le devoir de chaque citoyen. Je vais donc proposer quelques moyens qui m'ont paru devoir être d'une assez grande

(1) S'il est dans quelques Cariions des Citoyens qui, écartés de la chose publique par une constitution vicieuse, se détachent d'une patrie où ils ne sont que des contribuables, et perdent ainsi peu à-peu toute vie politique, qu'ils embrassent les intérêts de la grande patrie, qu'ils s'y attachent avec force, et ils trouveront de quoi alimenter leur âme.

Influence. Chacun , dit Tell , doit payer son tribut selon ses forces. Voici Je mien :

Je voudrais d'abord que l'on s'efforçât de faire du peuple suisse un peuple à part ; de lui donner toujours plus une figure nationale, un esprit national bien marqué. La Suisse ne doit ressembler à aucune autre nation , parce qu'elle n'a presqu'aucun rapport avec aucune d'elles. Tous les États libres de l'Europe ont disparu. Venise, Gènes, la Pologne sont maintenant soumises au sceptre de l'Etranger ; ces nations assujetties nous ont, en expirant, remis le flambeau de la liberté , et nos montagnes seules dans l'ancien monde se réjouissent à sa lumière. Il faut que tout le rappelle aux autres peuples, il faut que tout le rappelle à nousmêmes, si nous étions jamais tentés de l'oublier. Que des usages dignes des anciens temps , que des mœurs véritablement suisses, qu'une hospitalité patriarchale , une fidélité à toute épreuve, frappent l'Etranger au moment où il met le pied sur le sol de notre patrie. Quelquefois au milieu de nos Alpes, le voyageur,

après avoir traverse de vastes plaines de glace, entrecoupées ça et là par des rochers arides, découvre tout- à- coup au sein de ce désert «ne prairie verdoyante où la nature se développe pleine de force et de vie. Surpris , il s'arrête, il contemple, il embrasse dans son ravissement cette terre que le Ciel distingue par tant de faveurs. — Voilà notre image. C'est ainsi que la terre de la liberté doit se distinguer des autres. Pour parvenir à ce but , faisons surtout régner parmi nous celte simplicité' républicaine qui a toujours établi , et qui doit établir encore, un si grand contraste entre la Suisse et tous les peuples qui l'entourent. Quoi ! rjons voudrions avoir d'un Etat républicain les avantages et la gloire, et nous nous refuserions aux sacrifices qu'il exige ! Loin de nous ces coûts futiles, ce luxe, cet appareil. Loin de nous cette petitesse d'esprit qui nous fait courir après tout ce qu'il y a de nouveau, tout ce qui peut éblouir les regards. Loin de nous ces spectacles qui ne servent qu'à énerver l'âme , à rendre l'esprit futile et à souiller le cœur.

i5 Déjà quelqnes-nns parlent de la simplicité des Suisses comme d'une chose passée. Prenons bien garde à nous, et que les braves Cantons démocratiques nous servent de modèles ici , comme en bien d'autres cas.

Que l'on établisse parmi nous des institutions de divers genres , qui parlent aux yeux et au cœur. C'est le véritable moyen de nourrir , d'exciter sans cesse la force morale; sans cela, elle se perdra bientôt dans le vague. C'est un feu dont la chaleur doit être réfléchie de tous côtés. Que le Suisse donc respire dans sa patrie comme une atmosphère à part ; que celui qui après une longue absence y reporte ses pas, éprouve à son arrivée l'influence restauratrice d'un air nouveau qui réveille ses affections engourdies, et ranime le feu sacré dont son âme était jadis enflammée.

A cette figure nationale , à cet esprit national , j'ajouterai l'esprit religieux 3 bien propre à faire naître et à augmenter sans cesse la force morale, ha Foi , dit Muller, était le lien de la fidélité de nos pères , la base de

leur constitution > la législatrice de leurs mœurs y la cause de la tranquillité et de la sérénité de leurs âmes courageuses quand ils marchaient cl l'ennemi. La Religion est le principe de toutes les pensées grandes et ge'néreuses. Dépourvu de ce puissant guide , l'homme se laisse conduire par l'intérêt personnel. Seront-elles capables de quelque sacrifice, des âmes desséchées par l'indifférence ou la fausse philosophie? Non : si elles s'enflamment un instant, leur feu sera de courte durée , parce que rien ne pourra l'entretenir. Le philosophisme et l'indifférence disparaissent tous les jours ; le règne de l'Evangile s'avance à grands pas ; il faut que tout accélère sa marche dans notre patrie. — 11 faut que les Gouverneurs réfléchissent que l'avancement du Rècne de Dieu sur la terre est une chose d'une J)ien autre importance que tel ou tel projet d'une utilité minime et passagère, pour la réussite duquel cependant ils se donnent tant de peines , ils font tant de démarches , ils prononcent tant de discours. — Il faut que les

Ministres de la Religion raniment leur courage

abattu , et pensent sérieusement u la charge qui leur a été donnée. — Il faut que les Citoyens rejettent loin d'eux ces jouets d'enfans que le dernier siècle a mis entre leurs mains, et qu'ils s'approchent de l'Evangile , qui seul peut satisfaire leurs désirs. — L'Evangile ! voilà quel est le besoin du siècle. Les îles éloignées le demandent et le reçoivent. Les savans, sortant des ténèbres où ils étaient plongés , cherchent à saisir quelque chose de fixe, afin d'échapper à toutes ces accablantes incertitudes , au travers desquelles leur prétendue sagesse les a si long-temps promenés. Mais si l'Évangile est le besoin du siècle, il est surtout celui de notre patrie. Il n'y a que le Christianisme qui puisse donner à tous cet oubli de soi-même, cet esprit de sacrifice et d'amour , qui passe pour rêverie dans les temps où nous sommes. Que l'on répaude avec profusion le livre divin , où tant de Fidèles ont su puiser dans tous les temps une ardeur, un courage, un dévouement supérieurs aux forces humaines ; que l'on se

rattache aux grandes vérités de la Révélation -, se préservant à la fois de l'aridité du rationalisme et des erreurs de la superstition ou d'une imagination qui s'égare ; que la Religion , eu un mot j reprenne son ancienne puissance sur les âmes, et par elle la patrie sera peu-à-peu ramenée à sa primitive grandeur. — Et quel formidable allié la Religion ne nous donnerat-elle pas ? Faibles comme nous le sommes , ce n'est que du Souverainement-Puissant que nous pouvons espérer quelque force. C'est en lui que nous devons mettre tout notre espoir. U 'Etre-Suprême protège notre Confédération, tel fut toujours le principe de nos Aïeux , teî doit être le nôtre. Ce n'est pas à nos montagnes que nous devons le trésor de notre liberté. Voyez le Mont-Blanc, il est plus élevé que nos Alpes, et le Savoyard a fléchi sous le joug de l'obéissance. C'est à celui qui dominant au-dessus des montagnes et des vallées, au-dessus des Princes et des Nations, et donnant à chacun ce qui lui convient , nous a choisis de son immuable volonté pour être

indopendans et libres, tandis que d'autres seraient soumis à des Empereurs et à des Rois. C'est lui qui a suscité nos héros et toutes les circonstances qui nous ont été favorables. Tremblons , si nous ne nous rapprochons de lui, qu'il retire de dessus nos têtes son bras protecteur, et ne nous fasse subir le sort qu'ont déjà subi tant de peuples.

La Religion parle au cœur ; c'est pour cela que sa force est si grande. Rien de ce qui saisit le cœur de l'homme ne doit être négligé : nous indiquerons donc, en troisième lieu, comme un puissant mobile, ce respect pour l'antiquité, cet amour pour nos Ancêtres, qui se trouvent au fond de tous les cœurs. Employons cette émotion religieuse que nous font éprouver les mœurs antiques, à faire revivre parmi nous la simplicité, la générosité, l'union, en un mot tout ce que nos Ancêtres avaient et que nous avons presque perdu. Pour cela , que dès l'enfance on mette dans l'esprit , mais surtout dans le cœur des Suisses, l'histoire glorieuse de leurs pères. Que dans chaque académie ou

établisse une chaire d'histoire suisse. Que celte histoire soit enseignée dans chaque collège , dans chaque pension, dans Ja plus pelile école des campagnes. Que l'enfant du pauvre laboureur, comme celui du premier magistrat, en ait un abrège dans ses mains. Que ce soit là-dessus qu'il apprenne à lire; que ce livre r en un mot , et le Livre par excellence soient ses deux manuels. Ne pourrait-on pas charger un de nos meilleurs écrivains de composer «ne histoire de la Suisse, courte, mais pleine de vie, mais propre à enflammer de jeunes cœurs, et à jeter dans l'âme des enfans de précieuses semences pour l'avenir ? Parvenus à Page où la patrie leur remet sa défense , ils se souviendraient, au premier cri d'appel, de la glorieuse conduite de leurs Ancêtres; ils saisiraient leurs armes, ils marcheraient au combat, et, pleins de la même ardeur, remporteraient les mêmes triomphes (1).

(i) Lorsque la vue du présent nous afflige, lorsque le spectacle des intrigues, des petitesses de tout ge.ire flétrit notre âme, reculons en arrière, parcourons nos

Mais, s'il le faut, reculons encore plus loin dans l'antiquité , et consultons l'exemple des anciennes Républiques confédérées. Le Législateur des Hébreux , aussi bien que les Législateurs de la Grèce, voulant resserrer les liens qui unissaient leurs differens Etats, avaient institué des fêtes solennelles auxquelles accouraient en foule tous les peuples confédére's. La constitution fondamentale de la Suisse est exactement celle de ces deux nations ; pourquoi donc n'avons-nous rien de semblable?... Serions-nous plus sages que ces Législateurs des nations les plus célèbres de l'antiquité ? — Mais, dira-t-on , les temps sont changés. — L'essence d'une République fédéralive est toujours la même, répondons-nous ; peu importent quelques siècles de plus ou de moins. — Mais l'esprit qui animait les Grecs ne règne plus parmi nous. — Eh ! c'est justement pour cela

annales-, transportons -nous dans les anciens temps, pénétrons-nous de cette vie, plus grande, plus noble, que l'on y respire ; puis revenons clans les temps présens, et employons nos forces, ainsi ranimées, à travailler au bien de tous.

qu'il faut adopter ces institutions républicaines,

si propres à faire revivre cet esprit !

— Je voudrais donc ( et ce n'est pas ici un vain rêve, mais le vœu réfléchi d'un Suisse), je voudrais que l'on instituât une grande fête nationale, qui se répétât à de certaines époques (1). Tous les cantons enverraient à cetie fête un certain contingent de leurs soldats, et un grand nombre de Citoyens s'y rendrait sans doute de tous les points de la Confédération. Evolutions militaires (2), jeux du tir, de la course et autres semblables; musique, spectacles, réunions de toute espèce, tels seraient les fondemens de ces fêtes helvétiques. Des prix seraient distribués d'une manière solennelle, non-seulement aux vainqueurs des jeux, mais encore à tous ceux qui se seraient le plus distingués dans les différens genres de travaux utiles ou agréables à l'homme. L'inventeur du

(1) Tous les deux ou trois ans.

(2) Il est d'une grande importance que les soldats des différens Cantons apprennent, durant les temps de paix, à exécuter d'accord lès manœuvres de la guerre.

meilleur mécanisme ou du meilleur instrument aratoire , Fauteur de l'ouvrage le plus remarquable , le poète ou le peintre qui aurait su le mieux revêtir de ses brillantes couleurs un sujet tiré de nos annales, le Magistrat qui aurait rendu le plus de services à sa patrie, le soldat qui l'auroit le mieux défendue, entendraient dans ce grand jour leur nom proclamé à la face du peuple. Ainsi un homme de génie ne serait plus expose à rester enseveli dans une obscurité profonde ; ainsi l'émulation régnerait dans toutes les classes, et ferait disparaître cet état de langueur qui paralyse toute industrie et comprime tout essor. Qu'il serait intéressant de convoquer une de ces grandes fêtes nationales sur les lieux mêmes qui ont vu le triomphe de la liberté ! Qu'il serait beau de voir, dans la plaine même du Rutli , l'babitant des bords du lac de Constance, tendre la main à l'habitant des bords du Léman , le Suisse des vallées d'Italie s'unir au Suisse des vallées du Jura, et tous ensemble bénir ces héros de la patrie auxquels, malgré la distance

qui les sépare , ils doivent les uns et les autres leur indépendance et leur bonheur ! De même qu'un seul esprit qui anima celte génération de héros, qui se trouve maintenant couchée sous la terre , un seul esprit animerait la génération qui s'agiterait alors au-dessus d'elle. On apprendrait à se connaître , à s'aimer. On se réunirait pour aller visiter les lieux que rend célèbres quelque grand souvenir; on formerait des relations précieuses; on acquérerait de ces antis d'hospitalité dont il est parlé dans Guillaume Tell : on reviendrait ainsi peuà peu à ces liaisons des temps antiques si touchantes dans leur simplicité. — A l'ordinaire cependant la fêle pourrait avoir lieu dans le Cantou Directeur , et l'on pourrait en déterminer l'époque d'après celle de la réunion de la Diète Fédérale. Je voudrais même que les cérémonies par lesquelles les Députés de tous les Cantons confédérés procèdent à l'ouverture de leurs séances , fussent comme le premier acte de cette grande fete nationale. Ce serait un beau spectacle que de voir le Conseil su-

prt-me de la pairie procéder à son installation à la face du peuple qu'il doit représenter. Il faut , autant qu'il est possible dans un Elat libre , identifier le peuple avec le Gouvernement • il faut , autant qu'il est possible , que tout se fasse à découvert. Que le Divan se retire dans les profondeurs du sérail , à la bonne heure ; le pouvoir chez un peuple esclave est un feu caché qui agit sourdement et par-dessous terre; mais dans un peuple libre ce doit être le flambeau du soleil qui , à la face de tous, répande sur tous la lumière et la vie. Un spectacle plus propre qu'aucun autre à embraser les cœurs, pourrait former comme le dernier acte de cette fête : ce serait la représentation de Guillaume Tell , faite, s'il était possible, en plein air. Si les Grecs se sentireut embrasés à la représentation des Perses d'Eschyle , quel effet ne produirait pas ce poème admirable sur des Suisses ainsi rassemblés (i)?

(1) Si l'on veut absolument un spectacle, que l'on joue Guillaume Tell et des pièces semblables. Je voudrais qu'on le jouât dans toutes les villes de la

La Religion avec ses cérémonies ouvrirait et terminerait cette fête d'une manière convenable. Tous les Citoyens commenceraient par se rendre aux pieds des autels pour y faire entendre d'un commun accord des chants, des prières, des actions de grâce. Le Prédicateur prononcerait ensuite un discours composé à l'avance pour cette solennité'. Il y rappellerait avec force la tolérance et l'affection cordiale qui doivent régner entre les Suisses de communions différentes ; il s'efforcerait de remplir tous les cœurs de dévouement et d'amour pour leur Dieu et pour leur patrie (1). Telle serait

Suisse, et que dans celles où il n'y a pas de spectacles en règle, des jeunes gens l'apprissent et le représentassent. Déjà Berne a donné l'exemple l'hiver passé. Honneur à ces jeunes gens, qui, conduits .par les plus nobles motifs, le soulagement de l'indigence, et l'enthousiasme pour les vertus de leurs pères, n'ont pas craint de paraître sur un théâtre. Ils l'ont honoré par leur présence, et ils se sont honorés eux-mêmes; ils ont montré que les sentiraens de leurs nobles ancêtres n'étaient point éteints dans leur cœur.

(1) Ou pourrait désigner à l'avance, pour remplir ces fonctions , quatre Prédicateurs : un parlant français, et Piéformé, pour les habilans de la Suisse Ko-

à peu près l'ordination de cette Fête; du reste, tout devrait y être grand, mais simple. Si tôt que nous viserons à la pompe des Rois, nous ne serons que ridicules. Tout est grand par soi-même dans un peuple libre ; le faste , les ornemens y sont des choses inutiles : une chapelle de Guillaume Tell fera toujours naître bien plus de grandes pense'es dans le cœur, que le Louvre sa magnificence et ses trésors. — Après avoir beaucoup joui , les soldats et les Citoyens retourneraient dans leur patrie ; partout sur leur roule ils raconteraient les détails de la fête du Patriotisme, et tout, dans une institution pareille , contribuerait à re'pandre cette vie, cette force morale qui est pour nous le plus grand des biens (1).

mane; deux parlant allemand , l'un Catholique, l'autre Réformé; un quatrième Catholique et parlant italien, pour les habitans de la Suisse Italienne. Ces quatre services auraient lieu en même temps, dans des lieux différens, soit dans des temples, soit en plein air. Les discours devraient être ensuite imprimés.

(i) J'indiquerai encore une autre institution, qui serait peut-être d'uue aussi grande utilité. — Ne pour-

Je m'arrête. — J'ai montré que la Force MORALE est la seule force en laquelle nous puissions placer notre espoir. J'ai indique les éléraens dont elle m'a para se composer , et quelques-uns des moyens qui peuvent la faire naître. Ce sont là sûrement des choses importantes, ô mes Compatriotes ! je n'en veux d'autre preuve que le témoignage de votre cœur. — Nous ne sommes pas parvenus à un tel état de faiblesse , que nous ne puissions plus revêtir cette force morale ( qui oserait dire le contraire? ) , et dès-lors qu'y a-t-il au monde de plus désirable que de nous la voir revêtir?. . . Réunissons donc tous nos efforts

1 ait-on pas établir un journal particulièrement attaché à la Diète, et qui serait destiné à donner le premier toutes les nouvelles qui peuvent intéresser la Confédération. 11 devrait surtout, par des articles éloquens, ranimer le feu sacré près de s'éteindre. Combien de Citoyens ne s'empresseraient pas de contribuer au bien qu'une telle institution pourrait produire en envoyant des articles propres à produire l'effet demandé ? L'on, pourrait puiser dans les journaux allemands beaucoup d'articles iniéressans. Le journal devrait être rédigé dans les deux langues , et d'un prix inférieur à celui des autres journaux.

pour retremper nos cœurs de la trempe de

nos Ancêtres; quand nous y serons parvenus, nous pourrons opposer aux forces des Etrangers une force d'un autre genre , mais qui ne manque jamais son effet.

Confédérés ! l'expérience parle avec moi , elle dépose en ma faveur. Il y a trente années qu'un grand homme , un grand citoyen , Jean Muller , vous adressa les mêmes paroles. Sa voix ne fut point écoulée , aucun changement ne fut opéré , et bientôt la commune pairie vit l'ennemi fondre sur elle ; bientôt elle vit

ses enfans Ces sinistres événemens sont

encore présens à votre mémoire , et aucun Suisse ne doit les retracer. — La leçon esl là. Si nous ne prêtons pas l'oreille à la voix de l'expérience , peut - être le Souverain Dominateur nous enverra -t- il une seconde épreuve. Prévenons de si funestes destinées. Tout a pris chez nous un nouvel essor ; le malheur, en bien des endroits, est venu réveiller des âmes engourdies. Toici le momei.l de la régénération ! . . . — L'époque est Lieu

plus favorable que lorsque Millier vous parlait : je vous repèle les mêmes prières ; son éloquence n'a point passe sur mes lèvres , mais mon cœur bat avec le sien. Qu'est-il ici besoin de la voix du génie? celle du Patriotisme suffit. C'est à vous en particulier que je m'adresse, Citoyens de tous les Cantons qu'un noble enthousiasme anime ! Répandus cà et là sur la terre de la patrie , vous êtes comme des flambeaux qui brillent au milieu des téuèbres , éclairez donc tout ce qui vous entoure ! parlez ! exhortez ! propagez le beau feu dont vous êtes remplis ! . . . Que l'homme fait , instruit par de grandes leçons , que le vieillard chez qui l'âge n'a point porté atteinte à la vie du cœur, que le jeune homme qui à l'entrée de sa carrière s'élance déjà vers tout ce qui est grand, que le ministre des autels dont l'âme se nourrit de hautes pensées; en un mot, que toute l'élite de la patrie forme une sainte ligne ! Eiforcezvous tous de donner de la vigueur à ce qui est faible et de la vie à ce qui est mort : c'est là votre tâche.

Mais que suis- je pour exciter ainsi les autres? que suis-je pour élever la voix et donner des conseils? — Certes peu de chose. Je m'arrête donc , et je fais taire ma jeunesse et mon inexpérience devant la sagesse de ceux auxquels il a été donné d'être les conducteurs de la patrie. J'ai apporte mon grain de sable, c'est à ceux qui sont chargés de bâtir l'édifice à en faire l'usage qui leur semblera bon. ■ — Magistrats vénérables ! qui composez le conseil suprême de notre Confédération , c'est en vous que nous mettons toutes nos espérances. Votre conduite, vraiment suisse, vraiment paternelle, a montré à tous nos Etats que c'était en de dignes Représentans qu'ils s'étaient confiés. Vous n'avez qu'une seule pensée , vous n'avez qu'un seul but : la gloire, la prospérité de la patrie. C'est à vous qu'il appartient de voir le mal tel qu'il est , de trouver les remèdes les plus convenables, et de les mettre à exécution. C'est à vous que nous devons une nouvelle vie. — Oui, vous avez déjà beaucoup fait : les constitutions de chaque Canton sont arrêtées ;

Je pacle fédéral est conclu ; le système des finances est règle ; le système militaire a pris des développemens nouveaux. Tout est bien ordonne, tout est dans les meilleures formes, mais cela suffit-il ? . . . Est-ce dans les formes et les dehors que réside la puissance d'un peuple ?. . . . Habiles ouvriers , vous êtes parvenus , quoiqn'avec peine , à faire de notre Confédération une statue bien proportionnée ; maintenant il faut lui donner la vie • il faut , nouveaux Prométhées , que vous ravissiez un des rayons du soleil , et que vous le placiez dans ce corps. — C'est là ce que vous voyez mieux que nous. — Magistrats vénérables ! nous mettons en vous tout notre espoir , et cet espoir est grand ! La vie ou la mort , voilà maintenant ce que nous avons à espérer où à craindre. — Votre choix n'est pas douteux j et la Suisse, régénérée par vos soins, se présentera bientôt aux nations étrangères telle qu'elle fut et telle qu'elle doit être.

Henri Merle-d'Aubignk.

Genève, le 22 Septembre 1817.

POÈME DRAMATIQUE

PERSONNAGES

citoyens de SchwUz,

HERMANN Gessler, Gouverneur impérial dans

les cantons de Schwitz et d'Ur) .

Verner , Baron cTAttinghauss , Seigneur Ban-

neret.

Ulric de Rudens , son neveu.

Werner Stauffack, Conrad Hunn, Itel Reding , Jean Auf-der-Mauer , George Im-Hofe , Ulric der Schmidt, Jost de Veiler , Walter Furst, Guillaume Tell , Le curé Rosselmann , Le sacristain Petermann , Le berger Kuoni , Le chasseur Werni, Le pêcheur Ruodi , Arnold de Melctal, Conrad Baumgart , Meyer de Sarnen , Struth de Winkelried, Nicolas de Flue , Burkard Am-Buhel , Arnold de Sève ,

citoyens d'Ury.

citoyens u"TJnterwald,

PERSONNAGES. 55

Pfeiffer , de Lucerne.

Kunz , de Gersau.

Yenny, jeune pécheur.

Seppi , jeune berger.

Gertrude , femme de Slauffacl:

Hedvig , femme de Tell , et fille de Furst.

Bertha De Brunek, riche héritière.

Armgart ,

Mathilde ,

Elisabeth ,

Hildegarde ,

Walter ,

WlLHELM ,

Leuthold , j Rodolphe-du-Harras , ècuyer de Cessler, Jean-le-Parricïde , Duc de Souabe.

Stussi , garde-forêt.

Le Cor cTUiy.

Un coui-rier de l'Empire.

Un officier des corvées.

Un maître maçon } ouvriers et manœuvres. Crieurs publics.

Cavaliers de Gcssler et de Landerbcrg.

Plusieurs citoyens, hommes et femmes, des Valdstettes.

paysannes.

> fils de Tell*

FRISHARDT, 1

soldais.

POEME DRAMATIQUE

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