‹ SyllaChapitre 3 sur 286 · PRÉAMBULE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE HISTORIQUE

Les réputations se forment au hasard; les contemporains les reçoivent toutes faites, et les transmettent pour l'ordinaire sans discussion et sans examen. Les années , les siècles, s'écoulent; et l'écho des passions du moment, en se répétant d'âge en âge, forme ce bruit équivoque et monotone que l'on appelle l'histoire.

Cyrus, Alexandre, S) lia, César, Mahomet, Gengiskan, ces noms frappent l'oreille et la pensée d'une idée de grandeur vague et mal comprise. Mille écrivains nous ont entretenus de leurs vertus , de leurs crimes , de leur gloire; leur caractère personnel n'en reste pas moins un problème.

Les mêmes nuages qui enveloppent la destinée des hommes couvre celle des nations. Que fut l'Egypte? un vaste monastère où quelques centaines de moines hypocrites , dont les rois n'étaient que les premiers sujets, gouvernaient un peuple crédule et slupide. Les historiens qui en ont porté ce jugement ont-ils raison contre ceux qui nous représentent le royaume des Pharaons comme une admirable théocratie fondée sur les principes de la plus haute sagesse?

Que penser de Rome? Cette république, souveraine du monde, eut une caverne pour berceau ; mais elle produisit des héros, comme les autres états produisirent des hommes, et la grandeur en toute chose parait avoir été son élément. Rappelons ses crimes, on nous oppose

ses vertus inouïes; abandonnons-nous à l'enthousiasme que ses vertus inspirent, et Ion ne manquera pas de nous prouver que ses crimes, comme nation, ont surpassé ceux que la justice des tribunaux , chez tous les peuples de la terre, poursuit et punit du dernier supplice.

En élevant de pareils doutes, mon intention n'est pas de les résoudre, mais de montrer qu'ils sont également applicables et à Rome et à l'homme le plus extraordinaire qu'elle ait vu naître , au terrible et mystérieux Sylla.

On pourrait croire qu'il entrait dans les destinées de la république romaine de se personnifier elle-même sous la figure de ce dictateur. Il fut grand comme elle; elle lut atroce comme lui : il voulut comme elle être libre; et , comme elle , se faire une immortelle renommée : elle parvint à ce double but par l'asservissement et la ruine des autres nations; il l'atteignit par la proscription et les meurtres de ses concitoyens , et par son héroïque abdication.

Les premières années de Sylla s'étaient passées au milieu des discordes publiques. La dépravation du peuple, l'impunité des crimes des tribuns, la vénalité passée en usage dans les classes élevées, l'intolérable orgueil d'une aristocratie corrompue dans sa source, enlin le brigandage des proconsuls , annonçaient que , fatigués de vertus , enivrés de gloire , aifamés de richesses et de pouvoir, également incapables de supporter le travail et le repos , les citoyens de Rome n'étaient plus que les descendants dégénérés des Brutus et des Paul Emile. Dans cet étal de dépravation ils n'attendaient qu'un chef

pour se lancer dans la carrière sanglante que la mort des Gracques avait ouverte devant eux.

Marius se présenta. Un courage farouche avait révélé l'existence de ce soldat obscur; la nature l'avait fait insatiable et jaloux. « Les honneurs, dit Plutarque, tombaient dans son âme comme dans un gouffre sans »fond. » C'était un brigand ivre, que le sang et les triomphes ne pouvaient désaltérer , et qu'irritait toute gloire étrangère. Marius, vainqueur des ennemis de l'état, voulut se rendre maître de la république, et pour y parvenir il flatta l'hydre du peuple, brisa tous ses liens, souleva toutes ses passions, et devint le chef d'une anarchie sanglante , à laquelle le descendant des Scipions, l'orgueilleux Sylla , avait dès lors résolu de mettre un terme.

Jaloux du pouvoir de Marius, Sylla voulut d'abord se créer dans les camps une gloire rivale , et faire oublier les exploits du vainqueur des Cimbres. Tandis que le soldat d'Àrpinum souillait ses trophées au milieu des sanglantes orgies où s'écoulaient ses derniers jours , Sylla détruisait des armées entières, s'attachait par toutes les ruses d une politique habile les légions qu'il commandait, prenait d'assaut toutes les villes ennemies sous les murs desquelles il se montrait, et déjà se proclamait lui-même le favori de la fortune et l'homme du destin.

A soixante-dix ans Marius reprend les armes, et veut marcher contre le plus redoutable ennemi des Romains; il s'abaisse h briguer le commandement des troupes envoyées contre Mithridate; Rome se partage en deux grandes factions; le sénat se prononce en faveur de Sylla, et le nomme au commandement de 1 armée d'Asie.

ÎO PKEAMBOLE

Cet acte du sénat a donné le signal de la guerre civile : Marius déchaîne ses sicaires, à la tête desquels s'élance le tribun Sulpicius ; le forum est inondé de sang. Sylla, dont l'élection est faite, dont la cause cette fois est juste, rejoint son armée dans la Campanie, la ramène dans Rome; et, content d'avoir frappé de terreur ses adversaires, d'avoir vu fuir Marius, il vole à de plus glorieux triomphes contre les ennemis de sa patrie : Marius y rentre à la faveur des dissentions survenues entre les deux consuls , et les plus horribles vengeances signalent son retour dans la cité de Romulus.

Ce n'est qu'après avoir surpassé la gloire de son rival, après avoir vaincu à Orchomène, à Chéronée, après avoir triomphé de Mùhridate et subjugué la Grèce, que Sylla reparait sous les murs du Capitole à la tête de ses légions victorieuses.

Marius n'existait plus; son fils ne craignit pas de s'opposer aux progrès du vainqueur de l'Asie : il fut défait et forcé de s'enfermer dans Préneste , où il se donna la mort.

Sylla mit le siège devant cette ville, s'en rendit maître, en extermina tous les habitants, et rentra triomphant ii Rome, où il se proclama lui-même dictaient perpétuel.

Marins avait ouvert le champ des proscriptions, et s'y était lancé comme un monstre furieux qui égorgeait pour assouvir sa lage : Sylla parcourut plus froidement cette affreuse carrière; il s'y montra plus vindicatif que cruel, plus politique que féroce. Indifférent aux maux de ses ennemis, une ironie amère semblait guider son poignard; on eut dit, au choix des victimes, qu'il punis-

sait les Romains de leur lâcheté. Cinq cents patriciens sont immolés; les deux premiers noms inscrits sur cette liste sont ceux des consuls.

Il poussa au-delà des bornes de toute vraisemblance son triomphe sur la bassesse de ses concitoyens, et crut ne pouvoir réveiller en eux le sentiment de l'existence que par la douleur et les supplices. Les proscriptions dévastèrent Rome, Spolelte , Sulmone, Roviane, Ësernie . Télésie , Florence, Préneste; et cependant, parmi tant d'hommes immolés a la voix de l'inexorable dictateur, les deux historiens de celte terrible époque, Plutarque et Appien , ne citent pas un seul nom véritablement célèLre.

Sylla, dominateur des nations subjuguées par ses armes, maître de Rome, où il avait fondé son pouvoir sur la ruine des factions qu'il avait étouffées dans leur sang; sans autre appui contre tant de haines et de vengeances amoncelées sur sa tête, que l'autorité dictatoriale dont il s'est revêtu lui-même, Sylla prend tout à coup la résolution la plus sublime, la plus audacieuse que le génie de la puissance ait jamais conçue ; il convoque le peuple au forum, et abdique insolemment le pouvoir souverain : « Me voici semblable au dernier d'entre vous, n dit-il, et prêt à rendre compte de tout le sang que » j'ai versé. »

Tels sont les grands traits de la vie de Sylla; je les ai recueillis dans Pluktrque, Appien, Yalère-Maxime, \elleïus-Paterculus , etc. Quant à son terrible caractère, aucun de ces historiens n'a su le pénétrer, et JVIoniesquieu est le seul qui ait éclairé cet abîme d'un rayon de son çénie.

Sous la plume de l'auteur immortel de ta Grandeur et de fa Décadence des Romains , Sylla devient le réformateur de Rome; il asservit les Romains pour leur faire haïr l'esclavage; il veut les ramener à l'amour de la liberté par les horreurs de la tyrannie; et quand il a suffisamment abusé du pouvoir, dons l'intérêt de la république, qu'il ne sépare pas de ses vengeances personnelles , satisfait de la leçon sanglante qu'il a donnée à ses compatriotes, il brise lui-même la palme du dictateur, qu'il a usurpée, et vient, avec un sourire effrayant, se confondre parmi les citoyens dont chacun peut lui demander compte d'un acte de sa cruelle dictature.

Ainsi toute cette vie est une combinaison; toute cette tyrannie est un calcul; toute cette audace est du sangfroid et du raisonnement.

Plus j'ai médité sur l'étonnante contradiction du caractère de Sylla, plus je me suis convaincu que le génie de lumière qui avait su expliquer l'énigme de la grandeur des Romains, avait également pénétré l'àmc de cet homme extraordinaire.

Ce n'est point le Sylla si imparfaitement esquissé par Plutarque, c'est le Sylla si admirablement indiqué par Montesquieu, que j'ai voulu reproduire sur la scène.

Après avoir suffisamment établi la vérité de l'ensemble, je m'arrêterai sur quelques traits particuliers du modèle, que m'ont fournis les auteurs anciens que j'ai consultés.

Sylla, dans l'exercice du pouvoir, était aussi sombre, aussi sévère, qu'il était facile et communicatif dans la vie privée.

Il ne cherchait pas le péril, il le méprisait; il se croyait

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protégé par un génie qui veillait à sa fortune : il avait pris le surnom de Faustus (heureux), qu'il avait transmis à son fils.

Plein de mépris pour les prêtres, il était superstitieux, et consultait sans cesse les devins et les oracles. Rien ne lui plaisait davantage que l'aspect des troupes s'essayant aux manœuvres sous les murailles de Rome. Le luxe des camps était le seul qu'il favorisât, et l'on n'était ja • mais plus sûr d'en être accueilli qu'en se présentant devant lui à la tête d'un escadron hérissé d'or et d'acier.

Tour à tour superbe et familier, il effrayait de son regard, ou séduisait par un sourire, quand il s'abaissait à vouloir plaire.

Remarquable par une éloquence brusque, par un langage heurté, ses discours se bornaient presque toujours à quelques phrases.

Au commencement de la plus célèbre bataille qu'il ait gagnée, ses troupes fuyaient; il se jette au-devant d'elles :« Je meurs ici, dit-il; vous, retournez à Rome; et »si l'on vous demande où vous avez abandonné votre » général, vous répondrez : A Orchomène. »

Crassus lui demandait une escorte pour remplir une mission périlleuse qu'il lui donnait : « Pour escorte, ré- » pond Sylla, je vous donne votre frère, vos parents et »vos amis, égorgés par Marius, et qu'il faut venger aujourd'hui. »

Lue plaisanterie sèche, une ironie sanglante, décelaient l'amertume de son âme; il parlait avec un froid mépris de sa gloire et de sa puissance.

Jamais homme n'a exercé plus d'empire sur les esprits et même sur les cœurs : ses soldats l'adoraieut. Ce lion-

renard, comme le nommait Carbon, était, suivant l'occasion, féroce, généreux, adroit, souple, d'une force d'application sans exemple, ou d'une activité sans bornes.

Sylla, dans le cours de sa dictature, disposa de cinq ou six royaumes; chaque mot de sa bouche devenait proverbe, et avait pour ainsi dire force de loi; les surnoms qu'il donnait, le plus souvent sans intention, aux hommes de sa cour, s'attachaient irrévocablement à leur personne; il dit un jour : Salut, grand Pompée! On n'appela plus Pompée que M w;ms, et l'histoire a consacré très-sérieusement cette flatterie de circonstance.

La superstition de Sylla n'avait rien de vulgaire : il consuliail les aruspices, et cependant il ne pouvait les regarder sans rire; avant le combat il sacrifiait aux dieux, et pillait leurs temples après la victoire. Les statues d 0lympie, de Delphes, d'Lpidaure, consacrées par la vénération des peuples, furent enlevées par Sylla, et transportées à Rome; il s'emparait du trésor des temples, qu'il distribuait à ses soldats, en disant d'un ton moqueur qu't7 ne pouvait manquer de remporter lavicloire, puisque les dieux soldaient ses troupes.

La fortune n'abandonna jamais celui qui s'était déclaré lui-même son favori; et tel était le bonheur de Sylla, qu'il semblait se communiquer à ses partisans : il est à remarquer que dans le cours des guerres dont il eut la conduite, aucun de ses lieutenants n'éprouva le moindre échec.

Sylla fut le nouveau législateurde Rome : il ht des lois sages dont il assura l'exécution par des supplices; il s'empara violemment du pouvoir, et signala son avènement

a la dictature par L'affranchissement de di\ mille esclaves, dont il composa sa garde.

Les historiens ont parlé avec une juste et profonde indignation de la tyrannie de Sylla; un seul d'entre eux !t fait mention de la position désespérée où se trouvait Home h l'époque où le vainqueur de Marins s'en rendit inailre. Florus est forcé d'avouer que Sylla fut regardé comme un sauveur, qu'il ferma les plaies cruelles de la république; ce vieux corps, ajoute-l-il, avait besoin d'une main ferme, habile et cruelle, Sylla fut le médecin, et C horrible méthode de guérison qu'il employa n'en fui que plus efficace. '

Sylla, mort dictateur, aurait pu être comparé à plusieurs tyrans habiles, à plusieurs conquérants célèbres; mais il abdiqua, et dans les annales de tous les peuples, ce trait le dislingue et l'isole; il abdiqua, et tout l'unieers,à\\, naïvement Rollin, en fut étrangement surpris.

Les parallèles historiques ne sont, pour la plupart, qu'un abus de l'esprit : on peut les comparer à ce jeu de >ociété connu sous le nom de Marmontel, et qui confie à trouver, entre des mots indiqués au hasard, des rapports d'autant plus ingénieux que les objets sont plus disparates.

Plutarque a plus abusé qu'aucun autre écrivain de ces rapprochements forcés, qu'on a comptés pendant longtemps parmi les nécessités de l'art d'écrire; mais c'est surtout dans son parallèle entre Lysandre et Sylla qu'on peut remarquer tous les défauts inhérents à ce genre de composition.

1 Florus, Dût. III, aS.

En retraçant, pour la scène, le portrait de Sylla, je n'ai pas un moment détourné les yeux de mon modèle, et jetais loin de croire qu'on pût me supposer l'intention de calomnier, sous un pareil nom, des souvenirs récents, qu une gloire et des malheurs inouïs ont consacrés dans la mémoire des Français.

Mais puisque la tragédie de Sylla est devenue, pour quelques écrivains, le motif, ou plutôt le prétexte d'un parallèle entre le vainqueur d'Orchomène et celui d'Austerlitz, j'examinerai en quelques lignes les rapports que ces grandes renommées peuvent avoir entre elles, et les oppositions bien plus frappantes qui leur assignent dans l'histoire une place si différente.

Enfants de leurs œuvres, ardents amis de la liberté avant l'époque de leur grandeur, tous deux crurent avoir acheté, à prix de gloire et de triomphes, le droit d'asservir leur pays. L'un s'empara violemment du pouvoir, l'autre le reçut comme un dépôt, et en usa comme d'un héritage.

i\apoléon et Sylla marchent à leur but sans ostentation comme sans mystère; ils prennent l'empire comme un bien que la fortune leur restitue; et les hommes semblent reconnaître la marque du pouvoir sur le front de ces deux dominateurs du monde.

Sylla, dans l'exercice de la puissance, déploya une âme implacable et féroce : sa cruauté froide et réfléchie n'était pour lui qu'un moyen plus simple et plus prompt d'arriver à son but.

La politique de Napoléon, dans le cours d'un règne beaucoup plus long, n'eut à se reprocher qu'un acte sanguinaire. Sa volonté, non moins inébranlable que celle

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du dictateur romain, prenait sa source dans un génie d'un ordre supérieur, et dans les conseils d'une raison sublime : j'entends ici par raison sublime la facullé de combiner, avec autant d'audace que de sagesse, les éléments de succès. Même indifférence pour l'opinion contemporaine, même besoin de l'estime de la postérité, même sang-froid dans le péril, même dédain des hommes, même force et même faiblesse d'une intelligence qui ne pouvait se soutenir constamment à la même élévation.

La froideur systématique de ces deux hommes était le résultat de principes différents : il y avait chez l'un égoïsme de vengeance, et chez l'autre égoïsme de grandeur.

Le besoin de renommée qui les dévorait tous les deux avait entièrement desséché l'âme de Sylla; celle de Napoléon était restée accessible aux plaisirs purs et aux douces affections de la vie domestique.

Napoléon ramena la sévérité dans les mœurs, et donna lui-même l'exemple du respect pour la morale publique, dans un temps où elle avait été corrompue par le gouvernement directorial auquel il avait succédé : pour Sylla, au contraire, la puissance suprême ne fut qu'une occasion de donner un éclat scandaleux à la dépravation de ses mœurs.

L'un, pensif et réfléchi, fuyait la société que ses compatriotes adorent; l'autre, déréglé, ami des plaisirs, d'un commerce facile, s'entourait de courtisanes, de bouffons et d'artistes grecs que ses concitoyens méprisaient : peutêtre néanmoins trouverait-on au fond de ce contraste une sympathie intérieure et un mépris commun de l'estime commune.

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Sylla, dont le but était le rétablissement de l'ancienne aristocratie, et le triomphe des patriciens sur le parti populaire, n'employa d'abord que des nobles et des hommes consulaires; mais bientôt, averti de la légèreté de leurs affections, et du peu de fond qu'il pouvait faire sur eux, il se jeta du colé du peuple, et s'entoura de gens obscurs. Napoléon suivit uim marche contraire; on sait quel en fut le résultat.

Sylla fut le général le plus heureux, et Napoléon le plus grand capitaine qui ait encore paru sur la terre.

Sylla, fatigué de sa propre tyrannie, dit aux Romains :

i \ ous que j'ai égorgés comme de vils troupeaux, je suis » las de vous commander, soyez libres : je redeviens l'un » de vous! »

Il abdiqua le pouvoir; Napoléon le perdit : et cette seule circonstance, tout entière a l'avantage du dictateur romain, rétablit une sorte d'équilibre entre deux caractères dont 1 inégalité se refuse d'ailleurs à un autre parallèle.

L'un rendit la liberté aux Romains, qu'il avait massacrés et avilis ; l'autre couvrit la France dos monuments de sa gloire , et arbora sur tous les clochers de l'Europe l'étendard delà liberté, dont il avait déshérité sou pays.

Sylla termina paisiblement ses jours à Rome, qu'il avait inondée de sang et de larmes, au milieu d'une génération d'enfants dont il avait proscrit les pères. Napoléon mourut, prisonnier des Anglais, sur un rocher perdu au sein des mers, où il traça lui-même l'espace de son tombeau.

Après avoir établi sur des faits historiques et sur la

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pensée de Montesquieu la vérité du caractère de Sylla, ([ii*1 j'ai osé produire sur la scène française, me sera-t-il permis de répondre aux critiques, et j'ose dire même aux éloges dont cette tragédie a été l'objet, par l'exposé succinct d'une théorie où j'ai cru entrevoir la solution de la grande question dramatique qui partage eu ce moment le monde littéraire.

Le théâtre est une représentation de la vie humaine : on veut y retrouver une copie fidèle de la scène du inonde. Pourquoi cette représentation, dont le but est partout le même, est-elle considérée, sur divers points de la terre, sous des aspects si différents ? L'homme est le même sous toutes les latitudes, mais le portrait de l'homme en société varie d'une latitude à l'autre; passez un détroit, un fleuve, une chaîne de montagnes, le système théâtral est changé.

Les causes de cette variété sont évidemment dans le gépie des peuples, dans le plus ou moins de liberté des institutions, dans le degré de civilisation qu'ils avaient atteint à l'époque de l'établissement de leur théâtre.

Chez les uns , c'est une peinture fougueuse et sans choix des événements de la vie, un choc perpétuel d'événements et de passions , qui semble constituer l'art dramatique. Demandez à l'homme des bords de la Tamise la définition du beau idéal dans les jeux de la scène; il vous répondra : variété, mouvement, succession rapide de situations tendres , fortes, nobles , ou vulgaires; contrastes philosophiques résultant du conflit Ac^ caractères de toute espèce, des caprices de la fortune, des bizarreries du cœur humain.

A l'aspect de ce chaos, l'homme des bords de la Sei-

ne sourit avec dédain : pour lui la beauté dramatique est simple et régulière; une action claire, unique, toujours croissante, une habile distribution des parties, un arl profond dans la conduite de l'ouvrage; un intérêt progressif dont la puissance se combine de manière a converger, si j'ose m'exprimer ainsi, sur un seul point et sur un seul personnage; une élégance soutenue, un style constamment noble et châtié; telles sont parmi nous les conditions inséparables du beau dans l'art dramatique.

Instruit à l'école des Corneille , des Molière , des Voltaire et des Racine, j'indique et je ne mesure pas l'immense intervalle qui les sépare à mes yeux des adversaires que les Anglais , les Allemands , et même les Espagnols , voudraient en vain leur opposer.

Chez le seul peuple élève des Grecs, l'art de la scène s'est naturellement divisé en trois classes : mœurs, intrigue, caractère; cette classification si simple, si réelle, n'est pas moins applicable a la tragédie qu'à la comédie, et l'on peut s'étonner qu'aucune poétique n'ait songé à les soumettre à cette division commune.

La comédie de moeurs, c'est Turcaret , ce sont (es Femmes savantes, les Précieuses ridicules, le Pltilosoplie sans le savoir, etc., etc.; la tragédie de moeurs, c'est l'Orphelin de la Chine, Bajazet , Brilannicus, Alzire, où Racine et Voltaire ont eu pour objet principal de peindre les mœurs du peuple chez lequel se passe l'action de leur draine.

Le Mariage de Figaro est le chef-d'œuvre de la comédie d'iM'RiGUE; la tragédie d'iirniiGUE a pour modèle unique la sublime énigme d' Hèraclius. Voltaire a ré-

chauffé de toule 1 ardeur des passions Zaïre et Tancrède, qui ne sont que des tragédies d'intrigue heureusement modifiées par une légère peinture de mœurs.

La comédie de caractère est la plus haute des conceptions dramatiques; aussi le Tartufe et le Misanthrope , où le génie de Molière a dépassé les hauteurs de son ;irt, restent-ils au-dessus de toute comparaison. Saisirun caractère entier, arracher, suivant l'énergique expression de Locke , le monstre à sa caverne; creuser le cœur humain, le montrer dans un seul individu, sous toutes ses faces , dans sa force , dans sa faiblesse, dans son orgueil, dans sa honte; quelle tâche et quelle admiration pour l'homme prodigieux qui a su la remplir!

La tragédie de caractère a été entrevue par Racine dans le personnage de Néron; cependant il n'offre sous ce rapport qu'une admirable esquisse jetée au milieu d'une composition d'un autre ordre. Le Mahomet de Voltaire pourrait être considéré comme le type de la tragédie de caractère , si dans cet admirable tableau la vérité historique n'avait été quelquefois sacrifiée à la haute pensée philosophique qui domine dans ce chef-d'œuvre de la scène. Le caractère d' Auguste , dans la tragédie de Cinna, est plus historique : mais, au milieu des passions et des événements dont ce personnage est le pivot et non pas la cause, Corneille, qui n'a réservé qu'un seul monologue au développement de ce caractère , n'a pu nécessairement l'approfondir.

Séduit par l'idée que je tentais une route nouvelle qu'avaient néanmoins indiquée les trois grands maîtres de la scène , j'ai essayé de peindre pour le théâtre un des plus grands caractères qui aient étonné le monde.

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