EDITION
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Si j'ai du croire qu'une pareille entreprise était au-dessus de mes forces, j'ai pu espérer que le public me tiendrait compte de mes efforts.
Quelques critiques, dérangés dans leurs habitudes, et semblables a ces Parisiens desheurés dont parle le cardinal de Retz, ont été fort embarrassés de cette pièce : les uns l'ont qualifiée de romantique; d'autres l'ont trouvée trop sévère; ici l'on a blâmé la faiblesse de Y intrigue, que je ne pouvais rendre plus forte sans nuire au déve loppement du caractère de Sylla; ailleurs on l'a trou vée embarrassée, obscure; sur ce point je n'ai rien à répondre, car je ne vois pas ce qui a pu donner lieu à ce reproche.
Dans l'incertitude où m'a laissé la diversité ou plutôt la contradiction de ces critiques, je dois en convenir, les encouragements du public ont acquis plus de prix à mes yeux.
On m'a reproché les innovations dont cette pièce es! remplie, et l'on ne m'a pas permis de douter du sens défavorable que l'on attachait à ce mot : je dois en accepter tout le blâme. On avait jusqu'ici fait sortir du combat des passions, de la fatalité des événements, le pathétique et la terreur; j'ai essayé de les faire jaillir de la force d'un seul caractère, d'ouvrir au spectateur les abîmes du cœur chez un homme extraordinaire, et de tirer de là seulement tout l'intérêt de mon ouvrage. J'ai essayé de mettre en action l'exposition, qui s'est toujours faite en récit.
J'ai introduit au lever de Sylla des rois, des ambassadeurs, des clients de toutes les classes, qui viennent en silence faire leur cour au dictateur.
HÏSTOKIQUE. ^3
J'ai fait du peuple un personnage dans le dernier acte de nia tragédie, et j'ai même osé lui faire prononcer quelques-uns de ces mots qui, dans tous les pays du monde, échappent simultanément à la foule.
La scène du sommeil d'un tyran , celle de l'abdication, sont autant d'innovations, dont le public a suffisamment accueilli la hardiesse pour encourager des essais du même genre dans l'intérêt d'un art enchanteur, dont le génie a fixé les règles, mais dont il n'a pas posé les bornes.
En rappelant ici le succès qu'obtient une tragédie où se trouvent tant de choses hasardées, c'est un devoir pour moi de reconnaître les obligations que j'ai aux acteurs du premier Théâtre français, dont le talent et le zèle ont triomphé si habilement des difficultés que ce! ouvrage présentait à l'exécution.
Mais l'élément le plus décisif de la faveur que le public accorde à cette tragédie, c'est le jeu sublime de l'acteur, qui ne représente pas, mais qui ressuscite sur la scène le personnage de Sylla.
il est rare que Ion rende une justice entière au mérite vivant, et jusqu'ici les admirateurs de ce grand comédien se sont bornés h le comparer à Lekain, à Garrick, à cet illustre Roscius que j'ai introduit dans ma pièce, et que M. Damas représente avec tant de chaleur et d'entraînement. En plaçant Talma au-dessus de tout ce que les annales de la scène offrent de plus grand, je crois être à son égard l'interprète le pins fidèle de l'admiration publique. Il n'est point acteur; il ne porte ni la pourpre, ni le diadème de théâtre : il vit chaque jour, pendant deux heures, de la vie du personnage qu'il re-
prosente; c'est Auguste, c'est Hamlet, i - -
Sylla. Jamais transformation ne fut plus complète.
gestes étudiés, ces poses géométriques, ces accents combinés, tout cet art de convention, il le rejette: c'est la nature dans toute sa simplicité; c'est la passion dans toute sa fougue; c'est le intiment dan? tool son abandon, qu'il expose aux yeux d'un public idolâtre.
Il s'avance d'un pas tranquille; son manteau .. . gemment croisé sur son sein, n'oflre qu'une draperie d'un goût sévère; sa figure est calme : cependant, à sure qu'il approche, l'effroi se répand autour de lui. Pourquoi cette attention passive, immobile? Il ne fait pas un geste, il ne dit pas un mot; il regarde.
11 s'assied, il s'appuie sur son fauteuil: on dirait que David a tracé la courbe heureuse de son bras. Sa voix forte, brève et profonde, laisse échapper des orar
Par quelle faculté merveilleuse cet acteur parvient-il udre le dédain terrible, 1 ironie épouvantable? Comment cet œil ardent semble t-il à la fois avide de gloin-, d« sang et de repos? Par quel prestige lit-on sur sa ligure l'ennui du pouvoir dans une âme atroce et I combinaisons politiques de l'esprit le piaf vaste, l'audace d'un guerrier, et les craintes d'un enfant timide?
La profession de comédien, que l'on »'e»l aria mépriser depuis quelle est honorable , ne fut t-xtr pendant long- temps a Rome que par des hommes de la dernière classe de la société; et cependant cette pr< sion, dans laquelle on comptait les baladins et les tmnides, les mimes, les ch.rorege.%, les embasicetes, les i répudiant, et les bateleurs de tout penre, lai«s;jit à celui qui se distinguait par du talent et de la conduite, toute la
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considération personnelle dont il s'était rendu digue.
Roscius, que Cicéron appelle F homme le plus vertueux de so?i temps, était l'idole de la jeunesse romaine, l'un des favoris du dictateur. Il n'usa de son crédit que pour tempérer, autant qu'il fut en lui , l'horreur des proscriptions, et ramener parfois à des sentiments plut humains l'âme inexorable de Sylla. Quel plus beau caractère que celui d'un homme célèbre par son talent et ses moyens, chez qui l'imitation d'une nature idéale, et l'expression des vertus héroïques se joignent à leur pratique dans l'expérience de la vie réelle!
Par un singulier rapprochement, qui n'aurait point échappé à mes lecteurs, Talma fut, comme Roscius, l'honorable ami des personnages les plus distingués de son époque, et vécut dans l'intimité de l'homme qui pendant quatorze ans fut le dictateur de l'Europe.
O ï \-j Ij nL.
PERSONNAGES