ACTE V, SCENE IV
Le peuple n'a jamais sauvé ses défenseurs.
SYLLA ( il monte à la tribune , et s'assied; les licteur*
et les soldats entourent la tribun* ). Romains, dans ce grand jour, le monde va connaître Si votre dictateur était digne de lêtre, Et si tant de travaux qu'il couronne aujourd'hui Vous ont à votre tour rendus dignes de lui.
ROSC lus, à part.
Que nous promet, grands dieux! ce superbe langage?
CATIL1NA, à Balbus , à part.
Vois quelle sombre horreur se peint sur son visage ; Lançant autour de lui l'arrêt silencieux, Il choisit sa victime, il la marque des yeux.
MÉTELL U S.
Par ton ordre , Sylla, les tribus réunies Ont autour du forum composé leurs curies. sylla, debout sur les rosù'es.
Citoyens , chevaliers , pontifes , sénateurs , Et vous, de la patrie illustres défenseurs, Ecoutez : je vous dois, je me dois à moi-même, De rendre compte ici de mon pouvoir suprême, Et d'exposer enfin à vos regards surpris Les immenses travaux par moi seul entrepris. J'ai subjugué le Pont, le Bosphore, 1 Épire; Les eaux du Phalaris traversent votre empire; La Grèce tout entière est soumise à vos lois, * Et des bords libyens j'ai chassé tous les rois. La chute de Carthage avait ébranlé Rome : J'ai réparé les maux qu'avait faits un grand homme.
7f> SYLLA.
Jugurtha fut vaincu, Mithridate est soumis,
Ma fortune a plus fait qu'elle n'avait promis. C'était trop peu pour moi des lauriers de la guerre, Je voulais une gloire et plus rare et plus chère; Rome en proie aux fureurs des partis triomphants , Mourante sous les coups de ses propres enfants , Invoquait à-la-fois mon bras et mon génie; Je me fis dictateur : je sauvai la patrie.
A l'antique sénat je rendis le pouvoir;
Le peuple mutiné rentra dans le devoir ;
Jamais on ne me vit, esclave du vulgaire,
Rechercher et trahir cet amour populaire
Où Marius voyait le but de ses travaux.
J'ai peu flatté ce peuple, et j'ai guéri ses maux :
Je m'armai contre lui de rigueurs légitimes :
Au salut de l'état j'immolai des victimes. Qu'on nomme violence ou même cruauté
* Ce que j'ai fait pour Rome et pour la liberté; Un reproche pareil ne saurait me confondre : Du sang que j'ai versé je suis prêt à répondre :
Oui , de l'humanité si j'étouffai la voix ,
Ce fut pour vous contraindre à fléchir sous les lois.
J'ignore quel surnom l'histoire me destine :
L'avenir jugera ce que Rome examine.
Du poids de ma grandeur plus accablé que vous,
Je viens briser le joug qui nous fatiguait tous.
J'ai vaincu, j'ai régné; maintenant je veux vivre !
Je rejette la coupe où le pouvoir s'enivre. J'ai gouverné le monde à mes ordres soumis;