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Sylvandire

Ce que c'était que le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhem et sa famille, en l'an de grâce 1708

Dans un ouvrage beaucoup plus sérieux que celui-ci n'a la prétention de l'être, nous avons expliqué comment la noblesse de France fut mise en coupe réglée par trois hommes : Louis XI; Richelieu, Robespierre. Louis XÎ abattit les grands vassaux, Richelieu décima les grands seigneurs, Robespierre faucha l'aristocratie.

Le premier préparait la monarchie unitaire, le second la monarchie absolue, le troisième la monarchie constitutionnelle.

Mais, comme les événements que nous allons raconter se passent de l'an 1708 à Tan 1716, nous laisserons l'histoire apprécier, sous leur rapport social, les actes, du roi bûcheron et les faits et gestes du tribun guillotiaeur, pour jeter seulement un coup d'oeil rapide sur ce qu'étaient Paris et la province soixante et dix ans après la mort de Richelieu, c'est-àdire vers le commencement du xvm' siècle.

Quancf nous disons Paris, nous nous trompons, et c'est Versailles qu'il nous faut dire, car, à cette époque, il n'y avait plus de Paris. Louis XIV n'avait pu pardonner à la capitale de l'avoir, !out enfant, rejeté de son sein pendant uno des orageuses journées de la Fronde, et, comme dans toute sa puissance il trouvait le môme plaisir à se venger des

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choses que des hoaimes, iî avait créé Versailles, ce favori sans mérite, comme on l'appelait dans ce temps-là, cette gigantesque folie, comme on l'appellera dans tous les temps, pour punir, en lui retirant sa présence royale, le vieux Louvre de sa vieille rébellion.

Aussi Versailles, depuis le jour où Louis XIV y avait transporté sa résidence, élait-il le point lumineux du royaume, le flambeau où venaient brûler leurs ailes tous ces papillons dorés qu'on appelle des courtisans, ce soleil qui s'élevait sur le monde, non moins resplendissant que les autres *, et qui devait doubler de force et de lumière, à mesure qu'il s'avancerait **.

Aussi, cette immense clarté concentrée sur Versailles laissait-elle le reste du royaume dans l'obscurité; tout ce qui ne gravitait pas autoar de l'astre suprême semblait appartenir à quelque système inférieur, à quelque tourbillon inconnu, qui ne valait pas la peine d'être étudié par les astronomes politiques du temps; de là vient que, pendant les soixantetreize années que dura le règne de, Louis XIV, l'histoire de Versailles est, à peu de chose près, l'histoire de France.

Il en résulte que, dans cette galerie splendideque les mémoires du temps ouvrent à la curiosité des lecteurs, on ne voit passer que les grandes fortunes et les grandes disgrâces; on ne suit que l'élévation des Louvois, des Villars, des d'Argenson, des Colbert, et l'abaissement des Rohan, des Richelieu, des Lauzun et des Guise : mais, quant à cette brave et loyale noblesse de province qui autrefois faisait la force de la monarchie, qui avec Dugucsclin avait chassé le prince Noir de la Guyenne, et, avec Jeanne-d'Arc, le roi Henri VI de la France, elle n'existait plus, ou plutôt, comme éloignée du centre du mouvement, elle ne donnait aucun signe de vie, on eût dit qu'elle avait cessé d'exister.

Le fait est que, loin du soleil et, par conséquent, de la lu^ mière, elle végétait dans l'obscurité et dans l'oubli.

Si nous avions été le maître de notre sujet, nous eussions, sans aucun doute, été choisir notre héros au milieu de ces beaux courtisans que Saint-Simon nous montre assistant réguhèrement tous les jours au lever et au coucher du roi,

* Nec pîuribus impar.

" Vires acquirit eitndo. Double devise du soleil, que Louis XIT avais, pris pour ses armes.

s'inquiétant d'un froncement de sourcil, s (épanouissant à un sourire, se laissant mourir de douleur pour un mot amer; mais nous sommes historien avant tout, il nous faut donc aller prendre notre héros où il se trouve ; d'ailleurs, peut-être viendra-t-il un moment où, attaché que nous sommes à sa suite, nous nous verrons bien forct'^ de l'accompagner hors de son obscurité provinciale, pour apparaître un instant avec lui dans ce cercle de lumière que Versailles, même à cette époque de décadence, répandait encore autour de lui.

Mais, pour le moment, nous prions le lecteur d'abandonner Versailles, que la présence de madame de Maintenon rend, d'ailleurs, depuis quelque temps, déjà un assez maussade séjour, et de nous accompagner à deux cent trente-deux kilomètres de Paris, comme nous force à le dire la loi sur les nouvelles mesures ; quatre kilomètres formant une lieue, nos lecteurs n'auront qu'à diviser deux cent trente-deux par quatre, s'ils tiennent à savoir à quelle distance ils se trouvent précisément de la capitale. — Nous voudrions bien leur épargner cette peine ; mais, comme on nous fait payer cinquante franci, d'amende par chaque fois que nous employons les anciennes dénominations, nous sommes forcé, par mesure d'économie, de les renvoyer à la quatrième lègle arilhméticale; c'est fort stupide, mais c'est ainsi.

Nous sommes donc sur la rive gauche de la Loire, aux environs de la ville de Loches, dans une belle plaine .'ùtuée entre Tlndre et le Cher, coupée de bois qu'on appelle mn.jestueusement des forêts, et d'étangs qu'on nomme fastueusement des lacs.

Celte plaine était un véritable nid de genlilhommières, où végétaient les restes de toutes ces grandes familles que Louis XI avait fauchées par les pieds et Richelieu îpanchées par la tête ; aussi, grâce aux châteaux abattus, aux terres confisquées, aux privilèges restreints, tous ces braves campagnards, nobles comme Charlemagne, étaieni-iis pauvres comme Gauthier Sans-Argenl. Jadis détrousseurs de passants sous Philippe-Auguste et Louis XI, chefs de partisa:is sous Philippe-le-Bel et Charles V, capitaines sous François i"' et Henri II, ils avaient fini par être enseignes ou scigenis dans les armées de Henri IV et de Louis Xlll; puis, enfin,' ne trouvant plus même à employer dans les derniers rangs de l'armf^e les vieilles épées de leurs ancêtres, dont la rouille avait peuàpeu effacé la dorure, ils étaient revenus aux temps

primitifs dont parle la Bible, et s'étaient faits, à l'instar de Nemrod, de grands chasseurs devant Dieu. Bref, c'étaient. comme on le voit, les descendants des plus nobles, des plus vieilles et des plus riches familles de France; mais, il faut le dire, c'étaient, sous tous les rapports, des descendan*j Nen descendus.

En effet, les grands propriétaires s'étaient peu à peu lapprochés de Versailles, et l'ancienne Touraine aux châteaux magnifiques avait émigré corps et biens pour se transporter dans les environs de Chartres et de Maintenon. Loches, subissant la décadence universelle, avait cessé d'être ville royale, et les hobereaux d'alentour, habitant un pays riche, tranquille, mais perdu, avaient, quelque bruit qu'ils eussent fait pour disputer les derniers jours de la suzeraineté au silence et à l'oubli, senti peser peu à peu sur leurs têtes le linceul de l'obscurité.

On se soumet à un pareil état de choses, mais on n'en prend point son parti. Il en résultait qu'il y avait par toute la province, à cette époque, une sourde réaction contre le gouvernement du grand roi. Aussi nos gentilsriommes, entraînés par leur amour-propre blessé dans le mouvement d'opposition générale que nous venons de signaler, suppléaient-ils aux choses absentes par des noms qui les rappelaient ; leur maison continuait à se nommer le château; les murs extérieurs, le rempart, et le ruisseau boueux où barbotaient une douzaine de canards, les fossés ; il y avait la cour d'honneur, qui était la seule et unique de la maison; il y avait la salle d'armes, qui était d'ordinaire le fruitier ou la laiterie; il y avait enfin la chapelle, qui n'était rien autre . chose que l'église du village le plus voisin, et à laquelle on n'arrivait pour le plus souvent qu'après une heure de marche à travers les terres.

Cependant, orgueil à part et abstraction faite du rapport des noms avec la valeur des choses, toutes ces gentilhommières eussent été des nids de bonheur, si leurs habitants !ie se fussent pas trouvés humiliés d'avouer qu'ils étaient heureux. — Il est vrai que leur vanité était mise à couvert sous le mécontentement; que, trop pauvres pour aller à Versailles, Is disaient tout haut qu'ils boudaient la cour. — A chaque instant, c'étaient des avances qui leur étaient faites et qu'ils repoussaient. — Or, comme tous répétaient la môme chose. ils étaient bien forcés d'avoir l'air de se croire mutuellement.

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n va sans dire que toule cette pauvre petite opposition ne franchissait pas leslimites de la province, et, depuis cinquante ou soixante ans qu'elle se perpétuait en se léguant de père en fils, n'était iamais parvenue aux oreilles du roi.

Au reste, dans ce petit coin de terre qui fait partie de ce qu'on appelle le jardin de la France, un gentilhomme passait pour opulent avec deux mille écus de renie; aussi y en avaitil bien peu qui atteignissent à ce chiffre envié. Le coniniun des martyrs possédait une moyenne de deux mille cinq cents à trois mille livres de revenu, et quelques-uns, qui en étaient réduits de cent cinquante à deux cents pistoles par an, trouvaient encore moyen, malgré l'exiguïté de cette fortune, de ne pas figurer trop désavantageusement, eux et leur famille, quelquefois nombreuse, aux réunions des gentilhommières voisines.

En outre, tous ces braves seigneurs, ou plutôt leurs ancêtres, jouissaient autrefois de droits magnifiques et fort étendus, qui peu à peu étaient tombés en désuétude, ce qui ne les empêchait pas, lorsque par hasard ils relisaient leurs chartes et secouaient leurs parchemins, d'éprouver nn certain orgueil de ce qu'ils pouvaient faire des choses incroyables, et de ce qu'ils possédaient les privilèges d'un Procuste, d'un Géryon, ou d'un Phalaris. Aussi certain métayer du baron Agénor- Palamède d'Anguilhem fut-il, un jour, bien épouvanté en entendant son maître et seigneur dire tout haut en battant la semelle à une chasse au loup :

— Les d'Anguilhem ont, par une charte du xiii^ siècle, le droit, une fois par an, à la chasse, de se réchaufferies pieds dans le ventre d'un de leurs vassaux ouvert par leur écuyer tranchant.

Il va sans dire que le digne gentilhomme, ni aucun de ses ancêtres, ne s'était jamais senti tellement froid aux pieds qr/'il eilt eu besoin de recourir à cet étrange moyen.

Puisque le nom du baron d'Anguilhem vient de se présenter sous notre plume, profitons de l'occasion pour dire qui il était et ce qu'il était.

Le baron Agénor-Palamède d'Anguilhem était un de ces propriétaires suzerains dont nous venons de chiffrer la fortune et d'énumérer les privilèges : il habitait un château dans la partie supérieure de la vallée, possédait soixante brebis et six vaches, vendait pour deux cents livres de laine par an, récoltait pour trois cen!s livres de chanvre dans le même es-

pace ae temps, en tout cinq cents livres , qu'il abandonnait généreusement à madame la baronne d'Anguiliiem pour les dépenses de sa toilette et l'entretien de son fils.

Madame la baronne Cornélie-Athénaïs d'Anguilhem n'avait que six robes, mais elles étaient toutes, sinoji d'une parfaite élégance, du moins d'une suprême beauté : — l'une datait de son mariage, l'autre de la naissance de son fils, qu'on appelait baronnet par courtoisie, quoique, dans la hiérarchie aristocratique, il n'eût droit qu'au litre de chevalier, que nous lui donnerons purement et simplement, n'ayant pour le flatter aucun des motifs qui faisaient parler ceux qui rentouraient. — Quant aux quatre autres robes de la baronne, elles dataient d'une époque plus récente et étaient d'un goût plus moderne; ce qui n'empêchait pas qu'elles n'eussent vu deux lustres au moins; ce qui leur avait ôté quelque peu du leur, comme le disait, dans un jeu de mots plein de goût et de nouveauté, un goguenard marquis de Chemillé, leur voisin à deux lieues en plaine.

Le baronnet, ou plutôt le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhem, héritier présomptif des domaines d'Anguilhem, de la Pintade et de la Guérite, c'est-à-dire d'une soixantaine d'arpents de terre, d'une vingtaine d'arpents de bois et d'un verger planté de choux, entrait dans sa quinzième année. C'était un beau grand garçon, qui savait fort joliment courre un lièvre sur ses propres jambes; qui tirait un coup de fusil comme maître Lajeunesse,garde de labaronnie, lequel avait la réputation de tuer dix-neuf bécassines sur vingt; qui montait à poil nu les chevaux les plus rétifs de la province, ce qui lui avait fait à dix lieues à la ronde la réputation d'un véritable centaure; enfin qui, depuis l'Age de cinq ans, époque de sa vie à laquelle le baron Agénor lui avait mis une petite brette entre les mains, n'avait jamais manqué unseul jour de faire, pendant une heure ou deux, des armes avec monsieur son père, une des plus rudes lames de la province, bien que, grâceàsahaute renommée, il n'eûtjamais eu l'occasion de tirer l'épée au sérieux ; de sorte que, de leçon en leçon, de perfectionnement en perfectionnement, d'invention en invention, la petite brette était devenue une longue rapière ; le jarret débile, un ressort d'acier; le bras vacillant, une barre de fer, et l'enfant un gaillard qui aurait pu sans broncher se tenir toute une journée en garde, le corps appuyé sur la jambe gauche et le poignet à la hauteur du sein droit, ce qui était

le premier principe de la mcîihode du temps, laquelle, disonsle en passant, en valait bien une autre.

Outre ces avantages acquis, le chevalier possédait, comme dons naturels, de- beaux cheveux blonds, une taille de cinq pieds cinq pouces qui prometiait de ne pas s'arrt^ter en si beau chemin ; deux yeux bleus au regard franc et limpide, deux bonnes grosses joues roses sur lesquelles commençait à poindre un léger duvet, etune jambe admirablement bien prise. Aussi toutes les femmes des hobereaux d'alentour, usant du bénéfice que leur donnait encore son extrême jeunesse, l'appelaient presque toujours en souriant, ouïe beau Roger, ou le beau Tancrède, selon que leur esprit romanesque leur avait fait choisir pour héros le conquérant de la Sicile , ou l'amant de Clorinde.

Voilà pour le physique; — maintenant passons au moral.

Celte partie si essentielle de l'éducaliond'unhomme destiné à l'honneur de soutenir et de perpétuer le nom des d'Anguilhem, avait été, depuis le moment où la bonté de Dieu leur avait accordé un fils, la préoccupation suprême du baron et de la baronne. — Madame d'Anguilhem avait donné à l'enfant les premières leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Le curé du village voisin lui avait appris à décliner les noms et à conjuguer les verbes, mais là s'était bornée sa science, et il avait avoué avec une franchisa qui faisait plus d'honneur à sa loyauté qu'à son instruction, qu'il n'osait pas pousser son élève jusqu'en septième. Le baron et la baronne étaient donc fort embarrassés pour continuer l'éducation de leur fils, dont ils tenaient tous deux à ne ptis se séparer dans un Sge si tendre, lorsqu'un de leurs amis leur avait donné avis qu'un certain abbé Dubuquoi, qui venait d'achever l'éducation d'un des plus riches héritiers de Loches, cherchait une nouvelle éducation à perfectionner. C'était parfaitement l'affaire du baron et de la baronne d'Anguilhem. De sévères informations furent prises qui toutes se trouvèrent favorables au professeur; de sorte que l'abbé Dubuquoi fut installé au château avec cent cinquante livres d'appointements, la nourriture et le titre pompeux de précepteur du chevalier d'Anguilhem.

Maintenant disons quelques mots du château qu'habitaient les quatre personnages que nous venons dépasser en revue et dont l'un, nous ne voulons p;is en faire plus longtemps un secret à nos lecteurs, est destiné à devenir le héros principal

de cette histoire. On devine que nous voulons parler de celui que les dames, ainsi que nous l'avons dit, avaient pris l'ha- [iilude de dédgner sous le nom du beau Tancrède ou 4u beau lloger.

Ce château n'était pas précisément un chSteau; il est vrai çue ce n'était pas tout à fait une maison. — Non. — C'était une bfitisse qui tenait le milieu entre ces deux constructions, et qui pouvait passer pour une belle ferme. Cetle ferme, nous adoptons cette dernière dénomination, sauf le respect que nous devons à ses nobles commensaux, contenait huit pièces par le bas. Ces pièces étaient une laiterie décorée du nom de salle d'armes, une salle à manger, un salon orné de trois vieux portraits à peu près méconnaissables, et d'un portrait moderne représentant un officier de la marine du roi dans son costume de capitaine de vaisseau. Nous reviendrons à ce portrait. Une salle des gardes sans gardes, mais ornée de cinq armures qui avaient appartenu aux gardes au temps où il y en avait, et qui était devenue la chambre commune ; c'était dans cette salle qu'avaient lieu les réunions de famille. Quatre chambres à coucher. La cuisine et ses dépendances si tuées sous terre, et la cave et les caveaux situés sous la cuisine s'étendaient dans toute la longueur de ces huit pièces. Enfin, à l'un des quatre angles de la bâtisse surgissait une tour de douze mètres d'élévation, qu'on appelait la Guérite. M. le baron Agénor d'Anguilhem couchait dans cette tour, et c'était sur elle particulièrement qu'il appuyait sa prétention de baptiser son manoir du nom pompeux de château ; nom qu'au reste, soit par habitude, soit par politesse, on lui donnait généralement dans la contrée, et que nous seuls avons le mauvais esprit de lui contester.

Ce château n'était pas un des plus riches des environs. Le baron d'Anguilhem tirait des métayers auxquels étaient affermées ses dépendances la somme de douze cents livres ; or, comme en province les revenus de chacun sont connus de tous, il fallait se résoudre à paraître un gentilhomme peu Ibrtuné ou mentir.

Le baron mentit sans remords : il prétendit avoir cent louis de rente sur la caisse des guerres et cent autres sur la cassette du roi. Nous n'oserions assurer cependant qu'il l'affirma; mais iMe fit dire et le laissa croire. 11 en fut pourtant de cela comme des mécontentements dont nous parlions tout à l'heure : personne ne fut dupe de ces deux cents louis de

rente, de sorte que le chevalier Roger-Tancrède ne passait pas dans la province pour un magnitique parti.

Cela, au reste, comme on le comprend bien, inqnit'tait fort peu le jeune homme : il était grand, il élail fort: à défaut de chevaux à lui, il avait les chevaux de tout le monde; sa cha^se était magnifique; car, par une convention passée tacitement entre tous ces dignes gentilshommes, chacun d'eux , trop restreint s'il eût été contraint de s'en tenir à ses propres terres, pouvait chasser sur les terres de tous; il expliquait Cornélius Nepos à livre ouvert, et, n'ayant pas encore eu de besoins, ne s'était pas encore aperçu qu'il fût pauvre.

En effet, que lui manquait-il? Il avait un gouverneur qu'il ne détestait pas précisément, mais que cependant il regardait comme une grande superfluité. En revenant de la chasse, il trouvait toujours, grâce à la prévoyance maternelle de la baronne, un copieux dîner dont il donnait les restes à son chien. Puis, après ce repas, un lit l'attendait dans lequel il pouvait, si cela lui faisait plaisir, dormir douze heures de suite. C'était là de l'opulence, ou je me trompe fort.

Quand Roger-Tancrède sortait du château, soit à cheval, soit à pied, soit son fusil sur l'épaule, soit l'abbé Dubuquoi au bras, les paysans qui travaillaient dans les champs se retournaient pour le saluer, et les jeunes gentilshommes du voisinage s'arrêtaient en lui tendant la main. C'est là toute la puissance à laquelle peut aspirer un cœur simple et un esprit philosophique, ou je ne m'y connais pas.

Lorsqu'on recevait au chAteau, Roger-Tancrède se mettait à la besogne, ni plus ni moins que les deux serviteurs qui composaient tout le domestique de la maison. C'était lui qui polissait la vieille argenterie massive aux armes de la famille, et qui aidait la baronne à préparer la pâtisserie, que, pareille à une châtelaine du moyen âge, elle ne dédaignait pas de pétrir de ses mains. De plus, comme il était aussi adroit que tort, il était spécialement chargé d'essuyer certaines porcelaines du Japon, conservées depuis trois générations comme des reliques. Une fois les convives arrivés, Roger- Tanci ède passait son habit neuf, qui datai' toujours au moins de deux ou trois années, donnait un coup de peijne à ses beaux cheveux qui bouclaient naturellement, et offrait la main aux dames.

Le baron et la baronne pensaient souvent à l'avenir de ce

fils chéri, et les deux époux avaient plus d'une fois passé en revue toutes les carrières qui lui étaient ouvertes. Le père avait proposé la carrière militaire ; mais la laronne avait fait observer à son mari qu'à moins de se résigner à ensAvelir le nom des d'Anguilhem dans les derniers rangs de l'avmée, il n'y avait pas d'espôrance à concevoir de ce côté, attendu que le héros futur n'était pas assez riche pour entretenir un régiment il y avait bien des cas exceptionnels où le roi levait cet obstacle, eu faisant don d'un brevet de colonel et en ajoutante ce brevet cent mille écus de gratification; mais le roi Louis XIV avait tant fait de dons de cette espèce, qu'il avait déclaré n'en pouvoir plus faire que bien rarement. Or, le roi n'avait aucun motif pour déroger, en faveur du chevalier Roger-Tancrède, à cette sage détermination. Voilà ce que disait tout haut la baronne à son mari, lorsque son mari, remettait la conversation sur ce sujet. Quant à ce qu'elle se disait tout bas, c'est qu'elle ne voulait pas que son pauvre enfant fût militaire, attendu que le dernier des d'Anguilhem pouvait fort bien, comuieunsimple manant, recevoir un coup de hallebarde en Flandre, ou un coup de mousquet aux Lords du Rhin, ainsi que cela se pratiquait vulgairement parmi les gentilshommes que leur grandeur n'attachait pas au rivage.

Le baron se retournait alors vers un bon emploi dans les finances. Les finances étaient déjà à cette époque une carrière dans laquelle on pouvait entrer sans trop déroger. Mais où le prendre, cet emploi qui coulait à acheter le double d'un régiment, attendu qu'un régiment ne rapportait à son propriétaire que de l'honneur et des coups, tandis qu'un emploi rapportait à son propriétaire de beaux et bons louis d'or? Il fallait donc renoncer encore à cette carrière, restreinte aux favoris de madame de Maintenon, du père Lachaise et de M. du Maine. Or, le baron d'Anguilhem, en brave et loyal gentilhomme campagnard qu'il était, exécrait cordialement la vieille, le jésuite et les billards. Il n'y avait donc pas encore grande chance de ce côté, et la baronne ellemême, quelque désir qu'elle eût de voir son fils bien-aimé occuper une place qui n'exposait aucunement ses jours, était forcée d'avouer en soupirant et en secouant la tête que ce serait folie insigne de s'arrêtera un pareil projet.

Le baron en revenait donc à une idée favorite dont il se berçait dans ses jours de rêveries, c'était de faire de son fils un officior de marine. La marine était une belle et uobie

carrière, et en tout point digne d'un genlilhomme. Louis XIV avail fait de la France une puissance maritime qui comn?'*.nçait à contre-halancer l'influence de l'Angleterre et de la Hollande, ces deux reines de la mer qu'il était parvenu plus d'une fois à aîTaiblir l'une par l'autre, tandis que lui s'agrandissait aux dépens de toutes deux; mais, sur ce point 5urlou\, le baron rencontrait dans sa femme une trùs-vive opposition. Si elle craignait pour son fils la carrière d'un soldat^ à plus forte raison devait-elk craindre celle d'un marin, qui a chaque jour à lutter, non-seulement contre la force des hommes, mais contre tous les caprices des éléments ; une seule fois, dans le commencement de leur mariage, le baron et la baronne avaient visité un port de mer.

C'était à Brest que la chose s'était passée, et, dans une promenade qu'ils avaient faite, ils avaient été assaillis par un grain si -violent, que la barque qui les portait avait manqué cent fois de chavirer, et qu'elle n'avait regagné 1^ port que par un miracle du ciel.

Depuis ce temps, madame d'Anguilbem, qui, au fond, toute campagnarde qu'elle était, avait autant de nerfs qu'une marquise parisienne, ne pouvait plus entendre parler de la mer; elle voyait sans cesse, à la lueur des éclairs et au grondement Je la foudre, son pauvre chevalier ballotté par le vent, menacé par les vagues, prêt à s'engloutir dans les profondeurs de cet abîme liquide dont la voix prophétique l'avait avertie : si bien que, des que le baron, après mille circonlocutions, abordait ce sujet, la baronne commençait par pousser les hauts cris, et demandait à son mari si sou intention était, pour la récou^penser de la conduite exemplaire qu'elle aviiit toujours tenue à son égard, de la faire mourir de chagrin.

Alors le baron, qui était un excellent homme, soupirait à son tour profondément, et murmurait:

— Mad.ime, Uiadame, vous n'êtes pas digne du nom de Cornélie que vous portez !

A quoi la baronne répondait :

— Monsieur, nous ne sommes pas au temps des Gracques, et je ne suis pas une Romaine.

En effet, la pauvre femme n'était qu'une bonne, qu'une tendre, qu'une excellente mère, ce qui vaut peul-étre moins au\ yeux des philosophes, mais ce qui vaut certes bien autant aux regards de Dieu. On retombait donc dans une éteriielle indécision à l'endroit du chevalier Roger-Tan-

crède, auquel, en attendant, on donnait la meilleure éducation possible, quoiqu'on ne vît pas dans l'avenir autre chose à en faire qu'un gentilhomme campagnard à quatre cents écus de rente, comme était monsieur son père. La chose était triste.

Cependant, au fond de ce ciel ténébreux, brillait sournoisement une petite étoile, laquelle lançait de temps en temps aux d'Anguilbem les éphémères rayons de sa lumière intermittente. Cette constellation prolectrice était un héritage, sinon probable, du moins possible; c'était la foriune d'un arrière-cousin, chevalier des ordres du roi, capitaine de frégate retraité , espèce de loup de mer ayant navigué sous Jean-Bart, et s'appelant, de son nom, le vicomte de Bouzenois.

Ce portrait moderne qui brillait au salon parmi les vieux portraits de famille, c'était le sien.

Quelquefois on parlait au chftteau de cette illustration contemporaine qui était venue joindre sa lumière aux illustrations passées, mais on en parlait avec une retenue singulière. C'est qu'en effet cette fortune était si considérable, cette espérance était si précaire, qu'on regardait les projets qu'on pouvait bûtir sur elle comme des châteaux en Espagne, comme des chimères, comme des rêves; on n'osait donc pas songer sérieusement à cet héritage et l'on avait raison; mais, dans l'occasion, on disait avec une certaine fierté :

— Nous avons un parent à Versailles, M. de Bouzenois, capitaine d'un vaisseau du roi.

Puis on ajoutait en étendant la main vers le tableau :

— Voici son portrait en grand uniforme.

Or, toutes les idées de marine que le baron d'Anguilhem avait eues et que nous avons exposées à nos lecteurs, lui étaient venues en face de ce portrait et lui avaient été suggérées par cette bienheureuse parenté.

— Au bout du compte, se disait le baron, le vicomte de l'ûuzcnois est mon arrière-cousin ; je suis même le seul parent qui lui reste, à telle preuve que j'en hériterais s'il veliait à mourir intestat ; donc, si je lui demandais une recommandation pour le chevalier Roger-Tancrède, il ne pourrait pas me refuser : or, une recommandation d'un capitaine de frégate peut ouvrir la carrière de la marineà mon fil>', et, une foiscetlecarrière ouverte, qui sait où le chevalier s'arrêtera?

Ces idées étaient encore corroborées chez le' baron par la vie mxstérieuse du vicomte de Bouzenois, Les récils les plus

excentriques circulaient sur la source de cette fortune colossale qui éblouissait les yeux de toute la famille. Cependant, au milieu de ces récits, il y en avait un auquel on s'arrêtait comme au plus vraisemblable, et le voici :

Le vicomte de Bouzenois éiait parti à l'âge de seize ans sur la frégate française la Thélis. 11 avait d'al)ord gagné de la gloire en canonnant tour à tour les Anglais et les Hollandais; puis enflu, pendant la seconde gueire de Flandre, il avait armé pour son compte le brick le Marsouin, et avait couru sus aux vaisseaux de la compagnie anglaise venant de Chandernagor, et aux vaisseaux de la compagnie hollandaise venant de Batavia; ce gui lui avait valu, outre une part considérable dans les bénéfices, le grade de capitaine de frégate sur cette même Thélis qu'il avait déjà montée. Enfin, le traité de Nimègus avait été signé, et M. le vicomte de Bouzenois, en récompense de ses bons et loyaux services, avait été nommé gouverneur d'une petite colonie que nous possédions alors sur les côtes du Malabar.

Vous connaissez la coutume des femmes de la susdite contrée. Notre conlrère Lemierre, qui mourut sans avoir pu comprendre que le ministère de la marine ne lui eût pas donné une pension de six mille livres de rente en faveur du fameux vers

Le trident de Neptune est le sceptre du monde,

notre conlrère Lemierre, dis-je, a popularisé celte coutume dans un drame d'un immortel ennui. Or, cette coutume qui, grâce à la philanthropique surveillance des Anglais, commence à tomber en désuétude, cette coutume était alors dans sa grande vigueur. Il arriva donc qu'un joui' mourut un des plus riches et des plus puissants chefs malabars, et que, selon la coutume, sa femme, qui n'avait pas encore vingt ans et qui était belle comme le jour, annonça l'intention bien positive de se brûler sur son tombeau.

M. de Bouzenois, qui, à cette époque, était un homme de trente-cinq ans à peine, par conséquent jeune encore, M. de Bouzenois, disons-nous, fut averti de ce projet. Comme, du vivant du mari, l'ex-capitaine de la frégate la Thélis avait plus d'ime fois jeté un regard d'amateur sur celle qui aujourd'hui était veuve, il résolut, si la chose lui était possible, d empêcher le sacrifice qui se préparait, et se rendit en con-

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séquence dans la maison du défunt, où il trouva la veuve sô parant de se? plus beaux habits, se parfumant de ses pins suaves odeu''s, se faisant belle enfin pour la mort, com'?3''î une autre se serait faite belle pour une fête. Il exposa o'ors à la charmante Malabare le motif de sa visite, lui affirma que c'était un crime de quitter ainsi la vie sans regret, quand d'un seul regard on peut rendre aux autres la vie si précieuse. Il lui rappela qu'avant d'être veuve, elle était n'ii;:ie, et qu'elle se devait d'une façon bien autrement sacrée à son fils vivant qu'à son mari mort. Enfin, il fut galant, tendre, éloquent, pathétique; mais tout cela inutilement. La victime convenait qu'elle avait quelque regret d'abandonner si jeune cette existence qu'elle avait effleurée à peine; mais elle n'en persistait pas moins dans son projet, laissant cependant entrevoir, au milieu de ses refus obstinés, que c'était moins à i'arnour du mort qu'elle se sacrifiait qu'au préjugé des vivants, jurant enfin par Wishnou, Shiwen et Brama qu'elle serait à tout jamais déshonorée si elle avait la faiblesse de se soustraire à la coutume générale, si bien qu'il fut visible aux yeux du vicomte de Bouzenois que la pauvre veuve n'avait pas un enthousiasme profond pour les flammes, mais faisait la chose parce que la chose se faisait, parce que c'était Thabitude, parce que c'était la mode enfin, et qu'à toute force et dans tous les pays du monde, une femme tient à suivre la mode.

Dès lors son parti fut pris. II laissa toute la cérémonie aller son train, comme si la cérémonie devait s'accomplir; puis, au moment où la belle veuve faisait ses adieux à sa famille, il tira son épée, fit un signe à une vingtaine de soldats qu'il avait placés en haie autour du bûcher sous prétexte de donner plus de solennité au spectacle; et, tandis que la moitié de la petite troupe dispersait la paille, les rondins et les autres matières combustibles, avec l'autre moitié il enleva la belle veuve et la transporta dans le palais du gouvernement.

Une fois arrivé là, nous ne savons pas quel genre de raisonnement le vicomte de Bouzenois employa vis-à-vis de la Vénus malabare.

Mais ce que nous savons, c'est que, le lendemain, elle avaL Eon-seulement renoncé au bûcher, mais encore qu'elle paraissait toute consolée de ne pas mourir.

Un an après, M. de Bouzenois épousa la veuve; et tous deux s'étaient fait, disait-on. en se mariant, une donation de leurs biens, au dernier vivant. Or, ie dernier vivant était à

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cette heure le vicomte de Bouzenois, lequel, comme nous l'avons relaté plus haut, grâce aux roupies de la belle défunte, joinlas à ses propres piastres, jouissait d'une fortune de nabab.

Et maintenant, dans le cas où le vicomle de Bouzenois mourrait intestat, cette fortune devait revenir en totalile .uix^ d'Anguilhem ses plus proches parents, le fils de la Malabare ayant été, selon toute probabilité, désiniércssé lors du mariage de sa mère.

Cependant, cette possibilité était soumise à trop de chances, pour que la famille la fit ontrc en aucune façon dans les calculs qu'elle faisait sur l'avenir du clievalier Eîogcr- Tancrède.

Seulement, pendant ces longues soirées d'Iiiver où, réunis autour d'une large chaminée, les gentilshommes des environs du château d'Anguilhem causaient, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, des exploits de leurs aïeux ou dos faits d'annes de leurs alliés, M. de Chemillé, qui avait ou un grand-oncle mestre de camp, parlait cavalerie; M. de Birgarou, qui était cousin d'une filleule de Vauban, parlait sièges; M. Gantry, qui était beau-frére d'un aide aux gabelles, parlait finances, et l'abbé Dubuquoi parlait Église.

Quant au baron Agénor-Palamède d'Anguilhem, grâce à sa parenté avec le vicomte de Bouzenois, dans le congrès où «•.haque arme avait son mandataire, il représentait la marine. Tant il y a cependant que les aventures héroïques et amoureuses du capitaine de frégate jetaient un certain éclat sur ses parents de Loches : la gloire n est pas un apanage bien productif, chacun le sait; mais, lorsqu'elle arrive à défaut d'autre chose, elle vaut toujours mieux que rien.

Comment le chevalier d'Anguilhem, que les dames de Loches et de ses envi'ons appelaient, les unes, le beau Roger, et les autres, le bciia Tancrèdc, s'aperçut qu'il avait un cœur.

Les jours, et, par les jours, on sous-enfend les nuits, les jours s'écoulaient donc ainsi pour cette bonne famille, sans

qu'elle arrêtât rien sur la carrière à venir de son héritier, qui, pendant ces irrésolutions, atteignait sa quinzième année, prenant le temps comme il venait, chassant et chevauchant que c'était un plaisir, travaillant à ses moments perdus, prétendant que le grand air était très-favorable au développement de sa pensée, et, lorsqu'il était au grand air, ne pensant presque jamais, mais sifflotant presque toujours.

Au reste, le chevalier Roger-Tancrède, qui était la terreur des lièvres et des chevreuils, n'avait pas encore eu l'idée de pourchasser la moindre bergerette. Il tenait bien, il est vrai, de sa mère, un grand fonds de sensibilité, mais rien à Anguilhem n'en avait encore développé les germes. Beaucoup d'exercice, peu de romans et presque pas d'occasions d'aimer, voilà de quoi se composait la moyenne de son existence.

Cependant une occasion se présenta. Racontons comment le chevalier Roger-Tancrède s'empressa de la saisir aux cheveux.

Le baron et la baronne donnaient un grand souper de Pâques. Pâques était, à cette époque-là, une occasion de réunion, et toute la noblesse des environs, à six lieues à la ronde, était conviée au château d'Anguilhem. Le chevalier Roger- Tancrède, après avoir rendu à sa mère les services familiers qui étaient de son ressort et que nous avons détaillés plus haut, fit une toilette remarquable et entra au salon, où se trouvaient déjà réunis tous les convives.

La conversation roulait sur les coupes de bois, sur les dernières semailles, sur la chasse prochaine; et, comme ce triple sujet était essentiellement intéressant pour des gentilshommes campagnards, on ne fil pas trop attention au retard prolongé d'un des convives: ce convive, c'était le vicomte de Beuze:ie, reconnu dans toute la province pour être d'une telle exactitude, que cette exactitude était devenue proverbiale. Cependant, comme huit heures venaient de sonner à la pendule, que les invitations perlaient qu'on se mettrait à table à sept lieures et demie très-précises, les estomacs commencèrent à réclamer, et, sur cette réclamation, leurs proprié-iaires se demandèrent tout bas entre eux ce que pouvait être devenu le retardataire.

Cette question était d'autant moins inconvenante, que, depuis le moment où avait sonné l'heure indiquée, on avait pu voir le baron suivre des yeux, avec anxiété, la marche de la pendule, et que deux ou trois fois la baronne, demandée

à la porte du salon pour savoir s'il fallait servir, avait répondu tout haut :

— Un peu de patiance, Catherine ; M. de Beuzerie ne peut tarder à arriver maintenant.

La pendule marqua huit heures un quart ; il était évident qu'un accident avait pu seul retarder M. de Beuzeiie. La baronne d'Anguilhem commença donc à s'inquiéter beaucoup pour la vicomtesse , avec laquelle elle était liée de quelque amitié, et pour mademoiselle Constance sa 611e, qui, sortie de son couvent, était venue passer la semaine de Pâques dans sa famille, et devait accompagnera Anguilhem ses respectables parents.

Le chevalier Roger-Tancrède reçut alors l'ordre du baron de seller Christophe et d'aller à la découverte sur le chemin de Beuzerie. Au retour du jeune homme, et si, après une heure, il revenait sans avoir rien vu, on se mettrait à table, au risque de ce qui pourrait arriver.

Roger-Tancriïde accepta la mission sans se faire prier : c'était un de ces joyeux garçons toujours prêts à tout; il boutonna une longue paire de guêtres par-dessus ses bas de soie, sella Christophe, qui était un bon bidet de trois ou quatre ans, lui sauta sur le dos, rassembla les rênes, et, grâce à une badine de houx dont il s'était muni et qui était destinée à remplacer les éperons absents, il parvint à lancer au galop le pacifique animal.

Le temps était beau pour un poêle : une lune blafarde ensevelie dans de gros nuages cotonneux, une bise aigre qui sifflait entre les branches encore dépouillées de feuilles, les hurlements des oiseaux de nuit, tout cela eût enchanté Hené, Werther ou Hamlet; mais Roger était peu sensible à ces nocturnes enchantements : d'ailleurs, Roger avait grand faim, et, quand Roger avait faim, il y avait peu de chose dans la nature, à l'exception d'une table bien servie, qu'il jugeât digne d'attirer son attention. Aussi maugréait-il tout en galopant, envoyant au diable les gens inexacts, calculant que, grâce à ce retard, les ragoûts tiendraient aux caiseroles, et que le filet serait brûlé, et rejetant toute la faute tie celte inexactitude sur mademoiselle de Beuzerie, qui, sans doute pour faire une toilette plus complète, avait retenu >;es parents. Et, tout en faisant ces réflexions, le jeune mc^^ager fouettait Chrislophe, qui, habitué même avec le che.v-ilier à une allure plus modesie, galopait de plus bt.lie, souillant ia

fumée par ses naseaux comme le cheval fantastique de l'amant de Lénore.

Mais, quoique Roger Tancrède contint^At d'avancer, il ne voyait toujours rien, que l'ombre des nuages qui passaient sur la lune et qui, pour un moment alors, s'étendait comme un voile de crêpe sur le chemin. De temps en temps, il s'arrôlait pour écouter et n'entendait que le frissonnement du vent dans les arbres; alors il retournait, en soupirant, la tète vers Anguilhem et apercevait dans le lointain, à ti'avers les branches, les fenêtres enflammées du château. A cette vue, il lui prenait de vives tentations de tourner bride et de revenir en disant qu'il n'avait rien aperçu; mais il songeait qu'il y avait dix minutes à peine qu'il était parti, et que son père lui avait dit de marcher un quart d'heure. Il reprenait donc courage, et, fouettant de nouveau Christophe, il repartait au galop, au grand étonnement de la pauvre bête, qui, servant d'ordinaire de monture au baron, avait pris avec lui l'habitude d'une allure infiniment plus tempérée.

Tout à coup il sembla à Roger qu'il entendait à deux ou trois cents pas en avant de lui un cri de détresse; à ce cri, son cheval s'arrêta de lui-même, aspirant bruyamment l'air par ses naseaux fumants. Le chevalier jeta les yeux autour de lui ; il se trouvait dans un endroit creux, désert et marécageux, une chaussée étroite sur des marnières profondes; le cri était lugubre, la nuit sinistre : Roger frissonna.

Cependant, il faut le dire à la louange de l'héritier du nom des d'Anguilhem, le sentiment d'effroi qu'éprouva le chevuliei' fut court et cessa aussitôt à la réflexion qu'il pouvait être utile à ceux qui avaient poussé cette lamentable clameur. 11 remit Christophe au galop, tout en criant de toute sa force:

— Ohé! de quel côté fîtes-vous, vous qui appelez?

— Par ici, par ici ! dit une voix plus rapprochée que la première fois, et qui parut sortir des profondeurs de îa terre.

— Où, par ici? demanda Roger en s'avançant toujours.

— A gauche du chemin, dans la marnière; là, là, ici, audessous de l'endroit où vous êtes.

Roger arrêta Christophe et plongea son regard dans les ténèbres devenues plus épaisses par la disparition de la lune sous les nuages. Il crut voir s'agiter quelque chose à quinze pieds au-dessous de lui.

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— Est-ce que c'est vous, monsieur de Beuzerie? demandai-ii.

— Oui, oui, c'est moi, chevalier, répondit la voix; tireznous d'ici au nom du ciel; notre voiture a versé en suivant le talus de trop près, et nous sommes enfoncés dans la tourbe.

— Au secours, monsieur Roger! dit une voix de femme.

— Au secours! répéta une voix de jeune fille.

— Ah ! pauvre monsieur de Beuzerie ! s'écria Roger ; attendez, attendez, me voilà.

Et il sauta à bas de Christophe. Alors il entendit un affreux tapage, que les piétinements de sa monture l'avaient empêché jusque-là de saisir, et qui, du moment où elle était arrêtée, arrivait à lui distinctement. Un cheval nattait à grands coups de pied l'eau bourbeuse de la marnière dans laquelle il était enseveli jusqu'au ventre. L'anticjue carrosse, comme l'avait dit M. de Beuzerie, avait roulé de la chaussée en bas et était tombé tout à plat; mais, grSce à l'épaisseur de la boîte et au moelleux de la tourbe, la chute n'avait été dangereuse pour personne.

Madame de Beuzerie avait d'abord trouvé convenable de s'évanouir ; mais, à la voix de Roger, elle était revenue à elle. Quant à sa HUe Constance, elle avait supporté celte chute avec le plus grand courage; il va sans dire que M. de Beuzerie, qui n'avait éprouvé aucun mai, n'avait ressenti de craintes que pour sa femme et sa fille.

Le chevalier Roger-Tancrède, jugeant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, se laissa glisser le long du talus et se trouva sur le coche. Il appela alors le cocher pour qu'il vint à son aide ; mais le coctier était allé chercher du secours dans les environs, et il l'appela vainement. Le jeune homme résolut donc de tirer de là, tout seul, monsieur, madame et mademoiselle de Beuzerie ; le mérite en serait plus grand. Il commença, en conséquence, par ouvrir la portière et par faire sortir de l'intérieur de la voiture mademoiselle Constance, que sa mère lui tendait comme cette mère du déluge qui soulève son enfant au-dessus des eaux. Roger prit mademoiselle de Beuzerie, et la déposa sur la berge avec autant de facilité qu'il eût fait d'un oiseau. Puis vint le tour de la vicomtesse; c'était chose plus difficile. La vicomtesse était, en style de province, ce qu'on appelle une belle femme, c'est-à-dire une grosse mère encore fort appétis-

santé, de cinq pieds un pouce de haut, trrasse à l'avenant» qui pouvait peser cent soixante à cent soixante et dix livres. Cependant, en réunissant toutes ses forces, Roger parvint k la lirer en haut, tandis que le vicomte la poussait par en bas, et, au bout de quelques instants, il l'avait déposée saine et sauve près de sa fille.

Hesiait M. de Beuzerie, lequel était loin de présenter les mômes difficultés que sa femme. C'était un grand vieillard maigre, encore vigoureux et ingambe, lequel en un instant fut hors de la voiture, et qui, sans l'aide de Roger, sauta sur la berge, où il se trouva réuni au reste de sa famille.

Roger, qui n'avait plus rien à faire sur le coche, suivit immédiatement M. de Beuzerie, avec lequel il échangea force saints, tandis que les dejx dames se confondaient en remercîments et en révéï'ences.

Cependant le cocher ne revenait toujours pas. On avait beau l'appeler, les cris se perdaient dans la sohtude, et les chats-huants et les chouettes répondaient seuls, comme pour se moquer des pauvres voyageurs.

Roger, que son estomac de plus en plus affamé rendait de plus en plus impatient, proposa de ne pas attendre le cocher, qui, selon toute probabilité, se retrouverait tout seul, et se mit à dételer le cheval embourbé, lequel, au bout d'un instant, se trouva à son tour sur la berge, à dix pas de ses maîtres.

Il ne s'agissait plus maintenant que de regagner le château. La chose, qui paraissait des plus faciles au premier coup d'œil, se compliquait cependant, comme on va le voir, par les circonstances dans lesquelles on se trouvait. 11 y avait deux chevaux pour accomplir le trajet ; car, pour le coche, il n'en était plus question. Il eût fallu sept ou huit hommes pour le remettre, non pas sur ses pieds, mais sur ses roues, il y avait donc deux chevaux, disons-nous; mais un de ces deux chevaux était tout fangeux : Roger proposa d'abord à M. de Beuzerie de conduire Christophe par la bride, tandis que la vicomtesse et sa fille monteraient sur son dos, et que lui, M. do Beuzerie, enfourcherait l'autre cheval. Mais Christophe, encore tout échauffé de sa course, hennissant et frappant du pied, paraissait un peu trop fringant aux deux femmes, ex le moyen fut refusé.

Roger proposa alors de monter avec madame de Beuzerie sur Christophe, dont il répondait dés lors qu'il était sur son

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dos, tandis que le vicomte et sa fille monteraient sur l'autre cheval. Mais, comme nous l'avons dit, l'autre cheval, était couvert de boue, et la vicomtesse fit observer tout bas à son mari que, si l'on adoptait cet avis, Constance souillerait sa belle robe de pékin neuve. Cet avis fut donc rejeté comme le premier.

Enfin il fut décidé que madame de Beuzerie, ayant moins à craindre pour sa robe que mademoiselle Constance, monterait avec son mari sur le cheval du coche, au dos duquel on transporterait la selle de Christophe, tandis que le chevalier Roger-Tancrède , qui était un écuyer de première force, monterait Christophe à nu et conduirait mademoiselle Constance en croupe.

On procéda à la mise à exécution de ce projet, lequel devait recevoir encore une légère modification. M. de Beuzerie monta le premier à cheval; puis Roger souleva madame de Beuzerie et l'assit majestueusement derrière son époux. Jusque-là, tout allait à merveille: mais, arrivé à ce point, le reste du projet éprouvait une petite difficulté.

Si le chevalier Roger-Tancrède montait le premier à cheval , mademoiselle Constance n'avait plus personne pour l'aider à monter en croupe; tandis qu'au contraire, si le chevaher Roger-Tancrède plaçait d'abord mademoiselle Constance en croupe, c'était lui qui à son tour ne pouvait plus monter à cheval, à moins de se livrer à quelque gymnastique exagérée et d'enfourcher Christophe par la tête au lieu de l'enfourcher par la queue. On chercha partout un banc, une Dorne, un tronc d'arbre, il n'y en avait pas. Enfin le chevalier Boger-Tancrède, que son estomac affamé talonnait toujours, avisa un moyen : c'était de monter lui-même en croupe derrière mademoiselle Constance, qu'il serrerait alors dans ses bras au lieu d'être serré dans les siens. La posture était sans doute un peu bien inconvenante, et à cette proposition le vicomte et la vicomtesse froncèrent le sourcil; mais la vicomtesse se pencha à l'oreille du vicomte et lui dit ;

— Que voulez-vous, mon ami! il le faut, et, d'ailleurs, ce sont deux enfants.

— Montez donc comme vous voudrez, dit M. de BeuzeriSj car aussi bien il faut en finir.

— Mademoiselle, voulez-vous permettre? dit Roger.

Et il souleva comme une plume cette légère petite ombre.

qu'on appelait mademoiselle Consiance, et presqv,e aussitôt il se trouva en croupe derrière elle.

Mademoiselle Consiance jeta un joli peîit cri, bien effrayé, mais fort peu effrayant, auquel le vicomte répondit par un « Qu'y-a-t-il? » plein de paternelles et pudibondes inquiétudes.

— Rien, monsieur, rien, répondit Roger : au moment où le montais, mademoiselle a chancelé ; maintenant, je la tiens dans mes bras et il n'y a pas de danger.

— Dans vos bras, morbleu ! dans vos bras ? murmura le vicomte.

— Silence, mon ami, dit la vicomtesse, vous feriez venir à ces enfants des idées qu'ils n ont certes pas.

— N'en parlons plus, d l le vicomte.

Et il s'escrima si bien des talons, que son cheval prit le petit trot. Christophe le suivit par derrière.

Cependant, hâtons-nous de le dire les craintes du vicomte, pour être exagérées^ ne manquaient pas de fondement ; à peine le chevalier Tancrède avait-il senti mademoiselle Constance s'appuyer sur son cœur, que son cœur avait battu, comme jamais il ne l'avait senti batire. De son cô'é, la jeune fille, qui, élevée jusque-là au couvenî,montaitpouric. première fois à, cheval, était toute tremblante de peur, et, soi! qu'elley trouvât elle-même un plaisir inconnu, so't qu'effectivement, dans son innocence primitive, lacraintel'rmportât réellement sur les convenances, elle serrait contre sa poitrine la main dont le jeune homme l'embrassait, se retournant de temps en temps vers lui pour s'écrier:

— Oh! monsieur le chevalier, serrez-moi plus fort, plusfort encore 1 Oh ! monsieur le chevalier, j'ai bien peur! ohl monsieur le chevalier, je vais tomber...

Et, à chaque fois qu'elle se retournait, ses blonds cheveux effleuraient le front du jeune honmie, ses beaux yeux confondaient leurs regards avec les siens, sa fraîche haleine se mêlait à son haleine, si bien que le pauvi'e Roger oubliait sa faim croissante, et eût voulu que le voyage durât éternellement, tant il sentait un bien-être étrange, une béatitude inconnue, un bonheur inouï, se répandre dans toute sa personne; tant sa poitrine se dilatait, tant chaque bruissement d'arbre, chaque rayon de la lune le caressait doucement et murmurait à son oreille : « N'est-ce pas, Roger, que tu es heurcax. »

Oui, le chevalier était heureux, et, sans qu'elle sût pourquoi,

Baademoiseile Constance aussi était heureuse. Il y avait dans sa crainte un charmant petit mélange de douceur dont elle ne se rendait pas compte, si bien quelle se disait à elle-même quelle n'avait jamais tremblé si agréablement, et que la peur était un seolinient plein de délicieuses émotions, enfin une chose mal connue jusqu'alors, et, par conséquent, calomniée comme toutes les choses mal connues.

Ce fut en jouit^sant de ce bonheur mal défini par leur esprit, mais profondément apprécié par leur coeur, que les deux jeunes gens arrivèrent au château d'Anguilhem; les pas des chevaux avaient été entendus par tous les convives. Ventre affamé n'a pas d'oreilles, dit-on : on se trompe étrangement. Ventre affamé, au contraire, est tout oreilles, et même oreilles très-fines. Chacun accourut donc au perron, et le vicomte, la vicomtesse, mademoiselle Constance et Roger furent reçus aux lumières, ni plus ni moins que des souverains qui rentrent dans leurs États et pour lesquels on a illuminé la résidence royale.

Le baron tendit les bras à la vicomtesse, qui, grâce à ce soutien, mit assez convenablement pied à terre. Le vicomte descendit solennellement en trois temps comme doit descendre un écuyer; quanta Roger, il ne fit qu'un bond, prit des deux mains mademoiselle Constance par-dessous les bras, l'enleva comme une plume et la déposa sur le sol si doucement, si doucement, qu'on n'entendit pas môme le bruit que firent, en touchant le grès, les deux petits pieds de la jeune fille. Ce fut alors, à la lueur de ces flambeaux seulement, que Roger vit bien Constance, qu'il avait devinée jusque-là. Que dire de Constance? Des yeux bleus ravissants, des cheveux blonds qui semblaient des flocons de soie, une bouche comme une cerise, un cou de cygne, une taille de sylphide : voilà ce qu'était mademoiselle de Beuzerie. Un nuage brûlant comme une flamme paisa sur les yeux de Roger, et il lui sembla qu'il allait mour r de joie.

Il suivit, sans oser lui offrir la main, mademoiselle Constance, qui, a peine à bas de Christophe, avait fait en rougissant une jolie révérence de couvent à son cavalier et était allée rejoindre sa mère ; mais, chose étrange, déjà son cœur, si joyeux, si dilaté tout à l'heure, venait de se serrer. Il lui semblait que la jeune fille était séparée de lui. EtRoger,lepauvrs Roger, le jeune houmie dont le robuste appétit était devenu proverbial, se mit à table sans avoir la moindre faim.

Cependant un grand triomphe attendait Roger. I.ahâte qu'on avait de souper avait immédiaiement poussé les convives vers la salle à manger; mais à peine le premier service enlevé , la conversation étouffée par la faim commença à surgir par interrogations, l'on s'informa des causes qui avaient retardé M. de Beuzerie, et l'on demanda comment ce digne gentilhomme, qui devait faire la route dans sa voiture, était, au lieu de cela, arrivé à cheval.

Alors M. de Beuzerie raconta l'événement dans tous ses détails, présenta le chevalier Roger- ïancrède comme son sauveur, exalta le dévouement, l'adresse dont, malgré son jeune âge, il avait fait preuve. Madame de Beuzerie renchérit sur les éloges de son mari. Mademoiselle Constance seule ne dit rien, mais elle rougit prodigieusement et regarda furtivement Roger. Roger, qui ne la perdait pas de vue un instant, remarqua la rougeur et intercepta le regard ; et, sans qu'il sût pourquoi, il sentit que ce regard et cette rougeur lui faisaient du bien, 11 ne fut plus question d'autre chose pendant le souper, et, au dessert, le chevalier Roger-Tancràde était regardé par les convives comme le libérateur de toute la famille en général, et comme le sauveur de mademoiselle Constance en particulier.

Mademoiselle Constance et le chevalier Roger-Tancrède furent donc fêtés comme les deux héros de la soirée, et fêiés comme on avait l'habitude de le faire en cet heureux temps de politesse et de bonhomie ; en effet, à cette époque, il semblait que chacun voulût rendre le monde aimable et doux aux novices qui mettaient le pied sur le seuil de la socié'é. Les femmes allaient au-devant de l'écolier encore aux mains de son précepteur. Les hommes cherchaient à plaire aux héritières encore captives derrière les grilles de leur couvent. On sortait du parloir ou du collège, les jeunes gens pour parler d'amour et les jeunes filles pour en entendre parler.

C'était un heureux temps, où les hommes ne s'étaient pas encore avisés de parler politique en jouant à la toupie, et où les femmes ne songeaient pas à parler morale en habillant et en déshabillant leur poupée.

M. d'Anguilbem fut ravi au fond du cœur de l'iniportance que donnait à son fils l'aventure du marais. Partout, dans ses plans d'avenir, le baron cherchait un établissement pour son fils, et mademoiselle Constance, qui pouvait, à la mort de se.<5 parents, prétendre à six mille francs de rêve-

nu, était un parti plus que sortable pour le chevalier. On pourrait alors réunir Beuzerie à Anguilhem , en achetant trois ou qu tre lieues de marais, charmants pour la chasse, mais parfaitement incultes du reste, que l'on aurait pour trèspeu de chose, et qui, avec deux ou trois petits bois jetés çà et là sur la route et appartenant à de pauvres propriétaires qui les donneraient presque pour rien, formeraient une des plus majestueuses baronnies de la Touraine. Les enfants qui naîtjaient de ce mariage posséderaient ainsi la vallée et la montagne, comme les avaient possédées leurs aïeux aux temps de leur plus grande puissance. Ce serait beau, ce serait magnifique, ce serait splendide ; le digne baron fut d'une gaieté entraînante pendant tout le souper, et chanta au dessert.

Mais, tout au contraire du baron, et comme s'il eût pu deviner les projets de cet ambitieux père. M, de Beuzerie, qui déjà s'était assis à table d'un air plein de dignité, se guinda de plus en plus à mesure que le dîner tira vers sa fin, faisant signe ù sa femme de se tenir de son côté sur la défensive, manœuvre que la vicomtesbC accompht, il faut le dire, avec une intelligence conjugale digne des plus grands éloges. U y eut plus : .comme on avait placé les deux jeunes gens à côté l'un de l'autre, et qu'au lieu de manger, comme devaient lefaire des enfants de douze à qinnzeans, ils causaient tout bas comme auraient pu faire des amoureux. M. et madame de Beuzerie écrasèrent leur fille de coups d'œil foudroyants, dont Constance, préoccupée qu'elle était de tout autre chose, laissa passer les deux premiers tiers inaperçus, mais dontle dei'nier tiers, arrivant enfin à son adresse, mil la jeune fille dans un état d'angoisse d'autant plus terrible, qu'elle ignorait entièrement la cause de la colère que ses parents paraissaient éprouver contre elle.

Aussi, à peine fut-on levé de table, que madame de Beuzerie prit sa fille par la main et la fil asseoir près d'elle, tandis que AI. de Beuzerie, après avoir déclaré qu'il désirait partir le même soir, sortait pour aller demander des nouvelles du coche.

M. Je Beuzerie rentra désespéré; son cocher était revenu ivre-mort, et le coche étaii toujours couché délicat ement dana le marais : alors, comme la politesse l'exigcdii tout naturellement, le baron et la baronne ofl rirent à leurs voisins une chambre au château. Mais, à cette proposition, qui n'avait cependant rien d'insoUte, M. de Beuzerie fit un ici bond,.

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que le baron fut forcé de passer à une autre proposition. Cette proposition était de mettre le clieval du vicomte à la carriole du baron; de celte façon, M., madame" et mademoiselle de Beuzerie pourraient, comme ils paraissaient le désirer si ardenmient, regagner, la môme nuit, leur chAteau ; le lendemain, 2es gens de M. d'Anguilhem tireraient le coche du marais, on y attellerait Christophe, Christophe reconduirait le coche à Beuzerie et en ramènerait la carriole. ,

Cette proposition fut acceptée avec enthousiasme par le vicomte et la vicomtesse, au grand désespoir de mademoiselle Constance et du chevalier Roger-Tancrôde, lesquels échangèrent un pauvre petit regai'd plein de larmes, accompagné d'un soupir étouffé, qui ne furent heureusement pas surpris par les inQexibles parents de la jeune fille. Un quart d'heure après cette résolution prise, on vint annoncer que le cheval du vicomte était à la carriole du baron.

Il fallut se quitter ; les pauvres enfants s'étaient vus il y avait deux heures pour la première fois, il leur semblait qu'ils se connaissaient depuis leur enfance. Le baron et le vicomte échangèrent une peignée de main; madame d'Anguilhem et madame de Beuzerie s'embrassèrent ; Constance fit une belle révérence à toute la société, et jeta un regard bien triste au chevalier Roger-Tancrède; puis ils montèrent tous trois dans la carriole, puis le cheval partit, puis l'on entendit décroître le bruit des roues et des grelots, puis ce bruit s'éteignit tout à fait.

Roger n'était pas rentré au salon avec le reste de la compagnie. Roger était resté sur le seuil de la porte de la maison ; du seuil de la porte de la maison, il avait couru à la porte de la cour, et il était demeuré là, triste et immobile, les yeux fixés sur la carriole qui s'éloignait, et dans la direction de laquelle il regardait encore lorsque déjà on ne la voyait plus depuis longtemps. Sans doute, on l'eût retrouvé là le lendemain matin, s'il n'eût senti que quelqu'un lui frappait sur l'épaule. C'était son précepteur, l'abbé Dubuquoi, qui venait lui dire qu'une plus longue absence du salon serait regardée par ceux qui étaient restés comme une impohlesse. Roger essuya furtivement deux grosses larmes qui tombaient de ses yeux, et suivit son gouverneur.

SYLVANDIEE 27

Comment le chevalier d'Anguilhem, s'étant aperçu qu'il avait un cœur, voulut s'assurer que mademoiselle de Beuzerie en avait un aussi.

Heureusement pour le chevalier Tancrède qu'à cette époque les veillées, même celles de Pâques, n'étaient pas longues : à minuit, tous les convives se séparèrent, les uns, et c'étaient les plus voisins, pour regagner leur manoir, soit à pied, soit à cheval ; les autres, et c'étaient les plus éloignés, pour se retirer dans les appartements que le baron et la baronne, dans l'abandon de leur antique hospitalité, avaient mis à leui" disposition.

Roger, avant de monter à sa chambre, alla, comme d'habitude, embrasser son père et sa mère, qui s'entre-regardèrent eu souriaut ; puis il fit une révérence à l'abbé et se retira à son tour, non pas pour dormir, il n'eu avait pas la moindre envie, le somaieil lui était passé comme l'appétit, mais pour penser à mademoiselle de Beuzerie.

C'était la première t'ois que le chevalier pensait à autre chose qu'à une partie de chasse, qu'à une course à cheval, qu'à un assaut d'armes, ou qu'à un subterfuge ingénieux pour ne pas expUquer son Salluste ou son Virgile.

Roger était prolbndément triste ; il avait compris que ce départ précipité n'avait d'autre but que de lui enlever Constance ; mais il avait lu dans les yeux de la jeune fille qu'elle aurait eu aussi grande envie que lui de rester, et cela le cousoiait. D'ailleurs, il y a dans les premiers chagrins d'un premier amour quelque chose qui vous oppresse si doucement le cœur, qu'on les accepte comme des sensations bien préférables encore à l'indifférence qui leur a fait place : ce qu'on désire avant louie chose, ce n'est pas précisément d'être heureux, on ne sait pas «.ncore ce que c'est que le bonheur, mais c'est de ne pas rentrer dans ce désert aride d'où Ton sort; c'est de rester sous ces beaux arbres verts, au rayon de ce doux soleil, au milieu de ces fleurs aux enivrants paifurns dont les épines déjà vous ont ensanglanté les doigts, mais qu'à toute i'orce ou veut cueillir, qu'à tout risque ou veut

respirer; ce qu'on veut, c'est la tempête plutôt que le calme, c'est la souffrance à défaut de joie.

Roger s'endormit tard et d'un sommeil fiévreux, ce qui ne l'empêcha pas de se réveiller au point du jour, frais, dit;pos, et les yeux brillants. D'ailleurs, il avait son petit projet à lai, c'était de reconduire le coche avec Christophe, sous prétexte de demander, au nom de son père et de sa mère, des nouvelles de la famille de Beazorie, à laquelle, vu l'heure avancée où elle avait quitté le châleau, le baron et la baronne pouvaient craindre qu'il ne fût arrivé quelque accident. Au reste, il avait eu une première idée qui rendait la seconde toute naturelle : c'était de donner un écu au cocher pour qu'il contrefit le malade, et déclarât qu'il ne se sentait pas la force de retourner à Beuzcrie.'

Le chevalier, qui savait où était le coche, guida le gardechasse et le garçon d'écurie, lesquels, aidés du jardinier, du métayer et de ses trois ou quatre garçons de charrue, parvinrent, à force de bras et de cordes, à hisser le coche sur la chaussée. Par bonheur, la solidité de l'antique carrosse l'avait préservé d aucune fracture, et, une fois sur les essieux, il ne fit aucune difficulté de rouler vers Beuzerie. Quant à Christophe, aiguillonné par les coups de fouet réitérés de son jeune maître, il partit au grand trot, regimbant et hennissant en signe qu'il ne comprenait plus rien à la façon dont, depuis la veille, on se conduisait avec lui.

Mais, à mesure que Roger approchait de Beuzerie, ses instigations, à l'endroit de Christophe, devenaient moins pressantes, et, profitant de ceite intermittence de coups, l'intelligent animal était passé du grand trot au petit trot, et du petit trot au pas. En effet, cette chose, qui avait paru d'abord toute simple au jeune homme, de ramener au vicomte son coche, et d'aller reprendre en échange la carriole paternelle, lui sem! lait niainlenant une monstruosilé d'audace; il se rappelait le front sévère de M. de Beuzerie, ses sourcils froncés, sa voix brève, et, plus que tout cela, son départ précipité, et il se demandait si celui qui avait mis si grande hâte à sortir -'lu château d'Anguilhem éprouverait un bien grand plaisir à voir l'héritier de ce château dans celui de Beuzerie. Toutes ces réflexions rassuraient médiocrement le chevalier Tancrède-Roger, 'equel n'avait pas reçu, au milieu des heureuses qualités dont l'avait doué le ciel, cette heureuse hardiesse qui est l'enjeu presLjue cerlain du succès; non-seule-

SYLVA NDI RE 29

ment donc il avait cessé de pousser Christophe en avant, mais encore, si le cheval se fût arrêlé ou eûl tourné bride, peut être son maître n'eût-il pas eu le courage de lui- faire reprendre sa course ou de lui retourner la tête; heureusement, il n'en fut pas ainsi. Christophe était un honuéte animal incapable d'une pareille action, qui n'aimait pas à (5 ire surmené, voilà tout, mais qui, lorsqu'on s'en rapportait à lui-même, y mettait une conscience provinciale, à laquelle on pouvait se fier en toute sécurité. Il continua donc de s'avancer de son pas ordinaire vers Beuzerie, et bientôt Roger aperçut les deux tourelles couvertes d'ardoises du petit chlteau qui élevaient leurs girouettes criardes au-dessus des arbres du parc.

Roger continuait toujours d'avancer; mais, il faut le dire, ce n'était plus lui qui menait Christophe, c'était Christophe qui le menait, 11 avançait donc, plongé dans l'inquiétude la plus profonde, à l'endroit de la réception qu'on allait lui faire, quand tout à coup, à la fenêtre d'une des tourelles, apparut une petite tête blonde qui regardait de son côté, dp toute la grandeur de ses beaux yeux bleus, tandis que le main qui obéissait à cette tèfe secouait un mouchoir en signe que le nouvel arrivant était reconnu. A cette vue, Roger arrêta Christophe, et les deux beaux enfants se mirent à échanger tous les signes de naïve tendresse que leur coeur, en volant l'un vers l'autre, commençait à leur suggérer.

Cela durait depuis dix minutes et aurait duré probablement jusqu'au soir, si, derrière Constance, Roger n'avait pas vu surgir une seconde personne. Cette malencontreuse interruptrice n'était autre que madame de Beuzerie, laquelle, passapt dans le curridor, et voyant sa fille, qui avait eu l'imprudence de laisser la porte de sa chambre ouverte, faire par sa fenêtre des signaux inusités, avait été curieuse de savoir à qui s'adressaient ces signaux. Madame de Beuzerie, qui, la veille, avait blâmé chez son mari cette trop grande promptitude à s'alarmer qui leur avait fait quitter le château de si bonne heure, recoimut Roger et commença à croire que le? imaginations que le vicomte s'était mises en tête n'étaient pas tout à fait si folles qu'elle l'avait pensé d'abord

Roger, découvert, comprit qu'il n'y avait plus à reculer ; ii allongea un coup de fouet à Christophe, lequel, ne s'atlendant à rien de pareil, partit au galop, et entra à fond de train dans la cour du château de Beuzerie.

La première personne qu'aperçut Roger fut le vicomte, qui revenait de faire sa promenade du matin dans le parc. Roger pensa que le moment était venu de payer d'audace; il sauta à terre, s'avança vers M. de Beuzerie, lui annonça d'un air assez délibéré, pour un homme qui fait son apprentissage de mensonge, que, son cocher s'étant trouvé plus indisposé, il avait pri^^ îe parti de ramener le coche lui-mCme à Beuzerie, de peur d'abord que le vicomte n'en eût besoin, et eu' suite pour, s'informer, de la part du baron et de la baronne, s'il n'était pas arrivé pendant le retour quelque accident à leurs bons voisins.

Comme ces deux motifs, au reste, étaient on ne peut plus plausibles, force fut au vicomte de s'en contenter, (luoiqu'il pénétrât à merveille le motif véritable de la visite du jeune homme; il feignit donc de croire parfaitement atout ce qu'il lui disait, s'informa à eon tour de la santé du baron et de la baronne, et, comme c'était l'heure du dîner et qu'il rentrait pour se mettre à table, il poussa même la courtoisie jusqu'à inviter son officieux voisin à partager la fortune du pot. On devine que Roger accepta avec reconnaissance.

C'était une seconde épreuve que tentait le vicomte; il pouvait, à tout prendre, s'être trompé la veille, et il voulait examiner de nouveau les deux enfants. Hélas ! les pauvres jeunes cœurs ne savaient pas encore feindre. En entrant au salon, Constance rougit comme si elle eût eu quinze ans, et Roger pâlit comme s'il en eût eu dix-huit. M. de Beuzerie remarqua chez les deux jeunes gens un effet opposé, qui cependant partait d'une même cause, et ses soupçons chancelants s'affermirent tout à fait.

Pendant le dîner, Constance et Roger firent imprudences sur imprudences ; mais, cette fois, M. de Beuzerie, au lieu de froncer le sourcil comme la veille, les laissa aller, et se contenta de faire à sa femme des signaux qui voulaient dire :

— Eh bien, étais-je un visionnaire comme vous me l'avez dit? Est-ce clair maintenant? est-ce clair?

En effet, c'était si clair, qu'à la fin du dîner M. de Beuzerie, pour ôter sans doute à Ruger toute idée de reveair au château, annonça négligemment que Constance retournait au couvent le même soir. A cette nouvelle, Constancejeta un cri, et Roger, la voyant pâlir à son tour et croyant qu'elle allait «-3 trouver mal, s'élança vers elle ; mais le vicomte le retint doucement en lui faisant remarquer que madame de

Beuzerie était là, et que, si sa fille avait besoin de secours, c eiait à elle à lui en donner.

■ Mais Constance n'était pas d'âge à s'évanouir. La pauvre petite était trop naïve pour cela ; elle se contenta de fondre en 'armes, ce que voyant Rogei, il eut besoin de toutes ses forces pour retenir les siennes. Au reste, ces larmes intempestives amenèrent une cliose fort tri. e pour les deux enfants : Constance reçut l'ordre de remonter dans sa chambre. Elle fit donc, tout en sanglotant, une petite révérence à Roger, qui lui répondit par une inclination de tète des plus piteuses; après quoi,voyantqu'iln'y avait plus rien à faire pour lui au château, il déclara au vicomte qu'il allait avoir l'honneur de prendre congé de lui. On eût dit que le vicomte avait prévu ce départ précipité, car, en arrivant sur le perron de la cour, Roger vit Christophe tout attelé à la carriole. Il salua donc le vicomte, qui lui donna une poignée de main des plus amicales, le chargea à son tour de tous ses compliments pour le baron et la baronne, et compléta ses civilités en lui souhaitant un bon voyage.

Roger, comme on le comprend bien, ne repassa point sous la petite fenêtre de la tourelle sans y jeter les yeux. Le bonheur '"OU lut qu'en ce moment, par hasard, la vicomtesse, qui croyait toujours Roger au salon, quittât la chambre de sa fille; Constance, libre un instant, avait couru à la fenêtre : elle aperçut Roger. Au zrand étormement du chevalier, la figure de la jeune fille était radieuse. Le jeune homme allait demander à la belle enfant d'où lui venait cette joie inattendue, lorsqu'elle lui montra un crayon et un morceau de papier. Roger comprit que Constance allait lui écrire, et s'arrêta. En effet, au bout d'un instant, le papier et le crayon tombèrent à ses pieds.

Le papier contenait ces quatre lignes :

« Maman, qui m'aime beaucoup, vient de m'avouer que c'était pour que vous ne revinssiez plus ici qu'on a dit devant vous que je partais pour mon couvent ce soir. La vérité est que je ne partirai que dimanche prochain.

» Constance. »

Roger comprit que, puisqu'on lui jetait un crayon, c'était pour qu'il fît une réponse ; il déchira un morceau de papier, écrivit à son tour :

'« Demain matin, promenez-vous dans le parc, du côté de la glacière; je sauterai par-dessus le mur, et nous aviserons ensemble aux: moyens de nous revoir. Je ne sais si vous en auriez le même cliagrin que moi, mais ce que je sais, c'est que je mourrai si on me sépare de vous.

» Roger, n

Alors il enveloppa un caillou dans cette épître, qui, comme on le voit, était un peu précoce pour un amoureux qui n'avait pas quinze ans; puis, avec l'adresse d'un écolier, il lança le caillou dans la chambre de Constance. Constance s'élança pour le ramasser, reparut en sautant de joie et en faisant signe de la tête qu'elle serait au rendez-vous. Demeurer plus longtemps eût été une imprudence; aussi Roger, le cœur tout gonflé de bonheur, interrompit-il les méditations de Christophe par un nouveau coup de fouet : trois heures après, le jeune homme était de retour à Anguilhem.

Le baron et la baronne se regardèrent, échangèrent un sourire en voyant la joie qui débordait du cœur de leur fils et se répandait autour de lui par ses yeux, par ses paroles, par ses gestes. Jamais Roger n'avait été si officieux; il essuya les porcelaines, polit l'argenterie, lava le fusil du baron, et exphqua à l'abbé Dubuquoi tout l'épisode des amours d'Énée et de Didon.

La journée parut bien lenle à Roger ; il lui semblait qu'en s'agitant il pousserait les heures; il allait, il venait, il montait, il descendait, il regardait à toutes les pendules, il pressait le souper comme s'il eût eu faim. Il se mit à table et ne mangea point, et, les yeux plus éveillés qu'il ne les avait jamais eus, il se retira dans sa chambre en disant qu'il tombait de sommeil.

Comme on le comprend bien, ce n'était pas pour dormir que Roger était remonté chez lui : il avait à parler de son amour à la lune, aux vents, aux arbres, aux étoiles, aux nuages. 11 ouvrit sa fenêtre, et le monologue commença.

Roger passa une heureuse nuit.

Au point du jour, Roger descendit; personne n'était encore levé au château. 11 dit à la servante qu'il allait faire une promenade à Saint-Hippolyte. C'était du côté opposé à Beuzerie. Le pauvre Roger se croyait obligé de mentir, môme à une servante. Puis cette précaution, qui annonçait

au moins que Roger n'avait pas le défaut de rindiscrt^tion, rne fois prise, le jeune homme sella Christophe et partit au galop

Cette fois, le pauvre animal ne tenta aucune rébellion ; d'ailleurs, pour plus de sécurité, Roger s'était muni d'une paire d'éperons et d'une cravache. Christophe, qui sentit les éperons et qui avait vu la cravache, avait aussitôt compris, avec sa sagacité ordinaire, que, s'il essayait de faire résistance, il ne serait pas le plus tort.

Le baron, en se levant, apprit par la servante que son fils était allé faire une promenade à Saiiit-Hippolyte ; il n'en crut pas un mot, comme de raison, ni la baronne non plus.

A onze heures, l'abbé Dubuquoi, qui, depuis qu'il était levé, demandait son élèse à tout le mop-le, vint le demander à ses parents. Le baron et la baronnp se mirent à sourire malicieusement, et M. d'Anguilhem dit, en hochant la tâte d'un air goguenard, et en posant la main sur l'épaule du précepteur :

— Ah! l'abbé, l'abbé! vous avez fait de votre élève un bien mauvais sujet.

Le baron ne perdait pas de vue son projet le plus cher, qui était la réunion d'Anguilhem et de Beuzerie. Quant à la baronne, elle murmura :

— Au fait, Constance est une charmante enfant, et je serais bien heureuse de l'appeler ma tille.

— En tout cas, répondit l'abbé Dubuquoi, le mariage ne se ferait, je l'espère, que quand mon élève aurait fini ses études.

Le baron et la baronne se mirent à rire, un peu d'euxmêmes, et beaucoup de l'abbé. En effet, de pareils projets sur un garçon de quinze ans et une petite fille de douze, étaient, pour ceux mêmes qui les faisaient, une folie qui ne supportait pas le raisonnement. Le baron changea donc le premier la conversation en disant :

— Le temps est un grand maître ; laissons-le faire, et parlons d'autre chose.

El l'on parla de M. de Bouzenois. La matinée s'écoula sans qu'on revît Roger. Mais,à deux heures de l'après-midi, con)me on allait se mettre à table pour le dîner, il entra au salon, penaud, l'oreille basse et les yeux rouges. Le baron et la baronne échangèrent un coup d'œil qui voulait dire :

— Diable! diiible! il paraît que la chose ne marche pas sur des roulettes.

Le chevalier se mit à table et ne mangea point, ce qui était chez lui un signe de profonde préoccupation. Puis, après le dîner, il s'assit près de sa mère, rangea sa hlbliothèque particulière, qui se composait de trente volumes, tirés de la bibliothèque du château, suivit par derrière le baron, qui faisait son tour de potager, rentra toujours silencieux, n'interrompit son silence que pour se plaindre d'un violent mal de tête, et demanda à se retirer de bonne heure; c qui, comme on le pense bien, lui fut accordé sans contestation.

Mais, rentré chez lui, Roger oublie que son appartement est situé juste au-dessus de celui de sa mère, et que chacun de ses mouvements est dénoncé par le parquet criard. Toute la nuit, il arpente sa chambre, comme le malade imaginaire, tantôt en long, tantôt en large. Le baron et la baronne ne perdent pas une seule de ses enjambées.

— Voilà encore une espérance à tous les diables, dit le baron, et nous sommes battus du côté de Beuzerie.

Le lendemain matin, le baron descend lui-mûme à l'écurie et aperçoit Christophe qui se pavane devant son râtelier. 11 rentre à la cuisine et lève le nez en l'air ; les trois fusils sont au-dessus de la cheminée. Roger n'est pas sorti. Roger dort. A l'âge de Roger, si inquiet que l'on soit, la nature a ses exigences : 11 faut dormir, il laul manger.

Aussi Ro2:er dort jusqu'à neuf heures; à neuf heures, il descend pour déjeuner, les yeux bouffis et les joues pâles. Pauvre garçon ! il a cependant dormi deux heures de plus due la veille. C'est qu'il y a une grande différence entre l'insomnie de la joie et celle de la douleur.

Cependant, Roger mange; mais, pendant qu'il mange, la porte de la salle à manger s'ouvre, et le valet de chambre de M. de Beuzerie paraît une lettre à la main. Le chevalier reconnaît Comtois, rougit et pâlit successivement; puis, voyant que le valet s'approche de son père, il se lève de table et court se cacher dans sa chambre.

Le baron d'Anguilhem, malgré sa prétention à la philosophie, frissonne en ouvrant cette dépêche, dont il soupçonne le contenu. D'ailleurs, Comtois a pris son air grave et sa tournure majestueuse. Or, ni l'un ni l'autre n'annoncent rlea de bon-, toujours on devme le message à la physionomie du messager.. Cependant le baron ramène ses yeux du vilage de Comtois à la lettre du vicomte et lit ce qui suit :

« Monsieur et cher voisin,

» Celle-ci est pour vous souhaiter toutes choses à votre désir et présenter les très-huuibles salutation? de madame de Beuzerie et de moi, à vous et à madame la baronne. Nous sommes bien marris de vous adresser quelques mots peu avantageux au regard de monsieur votre fils, M. le chevalier Roger-Tancrède, que j'ai surpris hier, dans l'endroit le plus écarté du parc, aux genoux de notre fille, mademoiselle de Beuzerie, à laquelle il baisait les mains avec une ardeur un peu bien grande pour un écolier de quinze ans. Vous pensez bien, monsieur et cher voisin, que ce nous a été une profonde douleur de faire un reproche si mérité à un fils dont nous aimons tant le père et la mère, et aussi d'avoir à craindre pour notre fille une poursuite dont nous sommes sans doute honorés, mais qui nous semble non-seulement bien précoce, attendu qu'elle a treize, ans à peine, mais encore bien inconsidérée, en ce qu'elle s'exerce sans votre consentement. Nous regrettons d'être forcés de dire à M. le chevalier Roger-Tancrède qu'il nous ferait peine en revenant à Beuzerie ; mais nous comptons sur voire amitié et vos bons conseils pour le remettre en raison ; car enfin notre fille en est malade et sans doute de saisissement. Ce qui n'empêche pas que, vu l'urgence, elle partira ce soir pour son couvent.

» Adieu, monsieur et cher ami; croyez en notre sincère désir de vous plaire, et en notre vif regret d'avoir été forcés de vous porter de pareilles plaintes.

» De Beuzerie.

» Ce 17 avril 170S. »

La lettre tomba presque des mains du baron, ce qui ne l'empêcha point de sonner une servante et de faire conduire Comtois à l'office pour y être traité du mieux et régalé du meilleur; puis il répondit au vicomte, promettant d'aller, au nom 'lu chevalier, lui faire des excuses, à lui et à madame de Beuzerie.

Comtois, rasséréné par l'accueil qu'il avait reçu et qu'il était loin d'attendre de la courtoisie du baron, conta à la cuisinière tout en buvant sa bouteille de vin d'Orléans, que mademoiselle Constance paraissait bien chagrine et pleurait tout haut. Il résulta de celte confidence qu'il y eut presque

autant de douleur à Anguilhem que d'indisposition à Beuzerie. Roger-Tancrède, en sa qualité de fils unique, était non» seulement adoré du baron et de la baronne, mais encore de tous les gens du château ; et irès-certainenient, si l'on eût encore été au temps où de pareils procès se jugeaient par la lance et par l'épée, le baron aurait armé sans peine ses dix vassaux pour aller conquérir la jeune châtelaine que l'on refusait à son fils. •'

Comtois parti, on fit descendre le chevalier. Le baron lui adressa quelques reproches fort paternels et fort modérés sur la précocité de ses désirs amoureux et sur la nécessité d'avoir au moins fini ses études avnt de penser au mariage. Puis la baronne ajouta que, lorsque l'époque d'y penser serait venue, il serait encore bon que le chevalier ne jetât point les yeux sur de trop riches héritières, présomption qui pouvait attirer à ses parents l'hurniHation d'un i-efus.

Roger, piqué au vif, répondit qu'on s'était trompé, qu'il n'aimait pas mademoiselle Constance, qu'il n'avait jamais pensé au mariage et ne nourrissait pour le moment d'autre désir que de satisfaire son précepteur, M. l'abbé Dubuquoi; que, quant à la crainte qu'avait madame sa mère, qu"il n'adressât ses hommages en trop haut lieu, cette crainte était parfaitement chimérique, attendu sa résolution bien prise de rester garçon. Pauvre enfant, qui ne se doutait pas que le plus grand péril qu'il courrait de sa vie viendrait peut-être de la polygamie, le cas pendable !

11 y avait tant de douloureux orgueil dans la dénégation du chevalier, que le père et la mère respectèrent son mensonge. En conséquence, le baron lui prit la main, sa mère l'embrassa, et, selon le désir qu'il en avait manifesté, on l'envoya t son gouverneur, qui lui fit expliquer, au lieu du livre des amours d'Énée et de Didon, le chapitre du mépris des richesses. Le pauvre Roger était décidément malheureux, et comme amant et comme écolier. Comme amant, il était tombé de mademoiselle Constance dans M. de Beuzerie, et comme écolier, il tombait de Virgile en Sénèque.

A peine le chevalier fut-il parti, que le oaron s'habilla superbemlent pour aller faire à Beuzerie la visite nnoncée. Il fut reçu d'un air contraint par le vicomte et la vicomtesse, qui rejetèrent leur embarras sur les préparatifs du départ de leur fille pour son couvent. Le baron demanda à voir mademoloelle de Beu^rie, ce qu'on ne put lui refuser. Con-

stance entra avec des yeux si gonflés et si rouges, que M. d'Anguilhem comprit que, pour ccîte fois, le dt'part n'était pas le mning du monde simulé. Le baron alors par.'a fort courloiseuient de la folie impardonnable du chevalier, rejetant toute l'inconvenance de sa conduite sur l'ignorance et la frivolité de son âge, ajoutant enfin que le pauvre garçon se repciitail amèrement, et qu'il priait ses voisins et surtout sa voisine d'oublier tout ce qui s'était passé depuis trois jours; sur quoi, Constance devint pâle coixiuie la mort, et, sentant qu'elle allait éclater eu sanglots, sortit du salon.

Le baron était fixé sur les sentiments de la jeune fille. Elle aimait profondément le chevalier, et son regard avait pénétré au plus profond du cœur virginal de l'héritière de Beuzerie; restaient les parents à étudier à leur tour. La chose ne fut pas difficile : le vicomte fit touiber la conversation sur un certain marquis de Croisey qui habitait Loches avec ses parents et qui jouissait de quelque chose comme trois cents louis de rente. Il y avait eu depuis longterr.ps des projets arrêtés entre les deux familles, et l'on ajouta même que l'oa n'avait attaché une si grande importance à ce qui venait de i;e passer que parce que ce qui venait de se passer pouvait faire obstacle aux vues de ce gentilhomme.

Le baron sentit la botte secrète qui lui était portée, et, comme nous avons dit que c'était un maître en fait d'escrime, il riposta par un coup droit, en disant qu'il n'avait jamais voulu, en faisant cette visite à Beuzerie, que léhabiliter son fils, mais qu'il avait toujours entendu que cette visite serait la dernière. On le pria en vain d'être moins susceptible, il persista : on voulut lui faire des excuses, il se leva, en disant qu'un d'Anguilhem valait bien un Croisey, et qu'à part une légère différence dans les fortunes, son avis était qu'un d'Anguilhem valait aussi tous les Beuzerie de la terre.

Cette opinion, un peu exagérée, de la valeur de la famille d'Anguilhem, eût sans doute amené une grave collision entre les deux respectables vieillards, tous deux fort susceptibles sur le point d'honneur, si madame de Beuzerie, nouvelle Sabine, ne se fût élancée entre eux. Le baron et le vicomte se contentèrent de se saluer avec froideur et dignité, et se séparèrent parfaitement brouillés l'un avec l'autre. Le môme soir, comme l'annonce en avait été faite, made* moiselle Constance partit pour son couvent de Chinon.

Le chevalier Roger-Tancrède attendait avec grande impatience le retour du baion; car, dans le respect filial qu'il portait à son père, il comptait beaucoup sur lui pour renouer avec les Beuzerie le fil de leur vieille amitié qui menaçait de se rompre. Mais, tout au contraire de ce qu'il espérait, le chevalier vit rentrer son père avec un visage plus sévère au retour qu'au départ; il pensa donc que tout allait de mal en pis, et, sous prétexte qu'il mordait de plus en plus au latin, il s'enferma dans sa chambre pour travailler, disait-il, mais de fait pour soupirer et se plaindre tout à son aise.

iS'ous avons tous passé à travers ces premières émotions d'un premier amour ; nous avons tous reconnu à une douleur naissante, que nous faisions notre apprentissage d'homme. INous avons tous vieilli de plusieurs années dans une heure ; il en fut du pauvre chevalier comme de nous tous.

11 passa la nuit à arpenter sa chambre en long et en large ; puis, dès que le jour parut, pour tuer la douleur morale par une fatigue physique, il prit son fusil sur son épaule, détacha Castor, et se mit en chasse.

Mais la chasse n'était qu'un prétexte que le pauvre Roger s'était donné à lui-môme. Sans savoir comment la chose se faisait, sans que la course d'aucun lièvre l'eût attiré de ce côté, sans que le vol d'aucune compagnie de perdi-eaux lui eût fait franchir vallées et montagnes, sans qu'il y eût la moindre excuse enfin aux quatre ou cinq lieues qu'il venait de faire à pied, notre chasseur se trouva à une garenne située à cinq cents pas de Beuzerie, et qui était à cheval sur le chemin de traverse conduisant du château à Loches. Or, il était arrivé, par un hasard qui n'avait rien, au reste, de bien extraordinaire, que le vicomte de Beuzerie, sans doute aussi pour se distraire de son côté, car il avait ses inquiétudes paternelles comme Roger avait ses tracasseries amoureuses, il était arrivé, dis-je, que le vicomte de Beuzerie était sorti de son côté pour tuer un lapin, et qu'au détour d'un petit chemin les deux chasseurs se trouvèrent en face l'un de l'autre. Tous deux reculèrent d'un pas en s'apercevant. Roger avait grande envie de prendre ses jambes à son cou et de s'enfuir ; mais il comprit instinctivement qu'il ferait une lourde bôtise, et que mieux valait, puisqu'il était surpris,, payer d'audace; d'ailleurs, il était au milieu d'une garenne. et il pouvait aussi bien y chercher un lapin qu'y poursuivrô mademoiselle Coas>laQce.

Il y eut un moment de premier étonnement pendant le» quel M. de Beuzerie fronça le sourcil et pendant lequel Roger posa la crojse de son fusil à terre et ôta sa casquette. Le vicomte rompit le premier le silence.

— Encore vous, chevalier Ko-^^'er-Tancrède ! dit-il avec humeur.

— Monsieur le vicomte, répondit celui-ci, c'est le hasard qui m'amène ; mon chien s'est emporté sur un lièvre blessé : je l'ai suivi, et, sans savoir comment, je me suis trouvé dans cette garenne.

— Et pourquoi votre chien est-il sur Beuzerie ? demanda le vicomte.

— Pourquoi mon chien est-il sur Beuzerie? Mais j'ai vu vingt fois vos chiens sur la Pintade, et la Pintade dépend, je crois, à'Anguilhem;et puis, d'ailleurs, il me semblait que c'était chose convenue que nous chassions de droit les uns sur les autres.

' Ces mots avaient été prononcés avec une fermeté que le vicomte ne s'attendait pas à trouver dans un enfant de quinze ans; mais Roger avait sur le cœur sa mésaventure, et il fallait qu'il s'en vengeât sur quelqu'un. 11 n'avait là que le père de Constance, et il rudoyait le père de Constance. Si c'eût été un simple garde, il l'eût battu.

— Sans doute, reprit le vicomte un peu étonné de cette logique, qui prouvait que Roger ne se démontait pas facilement, sans doute il avait été convenu, je le sais, que nos chasses seraient comvnunes ; mais, après ce qui s'est passé, jeune homme, bien des choses sont changées, entendez vous?

— De votre part, monsieur, mais pas de la nôtre, reprit le chevaher ; vous êtes le maître sur vos terres, monsieur le vicomte, ei vous pouvez empêcher d'y chasser qui bon vous semble; mais je crois pouvoir vous dire, au nom de mon père, monsieur, que vous serez toujours le très-bienvenu sur les nôtres... Ici, Castor... ici!

Et Roger tourna le dos au vicomte, qui resta stupéfait de l'aplomb de son jeune voisin ; mais à peine avait-il fait quelques pas, que le jeune homme réfléchit à la différence d' :ge qu'il y avait entre lui et le vicomte, et se reprocha la leçon qu'il avait eu la prétention de lui donner : il se retourna donc, et, se rapprochant du vieillard :

— Monsieur, lui dit-il d'un ton poli, mais non moins fer»

me, permettez que j'aie l'honneur de vous présenter mes hommages.

Et il s'inclina respectueusement devant le vicomte, qui lui rendit machinalement son salut.

— Diable ! diable ! fit le vicomte en regardant Roger qui s'éloignait, ou je me trompe fort, ou voilà un petit bonhomme qui nous donnera du fil à retordre. Heureu?pmont que mademoiselle de Beuzerie est sur la route de Chinon.

Le vicomte avait oublié que la supérieure du couvent des Augustines de Chinon, où il venait de renvoyer sa fille, se trouvait être par hasard une tante du chevalier d'Anguilhem.

Où il est démontré par l'auteur que les pères et mères qui ont des filles au couvent peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Mais Roger s'en était souvenu, lui, et c'est ce qui avait fait qu'il ne s'était pas livré à un très-profond désespoir. Il se rappelait même, si ses souvenirs d'enfance ne le trompaient pas, qu'il était fort aimé de cette bonne tante, ci laquelle il avait fait autrefois une ou deux visites avec sa mère, et qui, de son côté, était venue autant de fois à Anguilhem; seulement, Roger éprouvait un remords au fond du cœur : c'était de ne pa- l'avoir fêtée à cette époque, ou plutôt à ces différentes époques, comme elle méritait de l'être.

En effet, il se rappelait mille choses, mille soins, mille attentions qui lui avaient paru alors des fatigues et des ennuis, et qui auraient dû, au contraire, le remplir de reconnaissance. Entre autres distractions claustrales, Roger n'avait point oublié avec quelle répugnance il avait été forcé, pendant tout le temps de son séjour à Chinon, d'adopter celle de la messe et des vêpres, et cela malgré le chant angélique des religieuses, des novices et des pensionnaires qui accompagnaient le service divin. Eh bien, voyez un peu comme l'homme est mobile dans ses goûts et changeant dans ses inclinations : ce qu'il ambitionnait surtout à cette heure, c'était d'assister à ces pieuses cérémonies, c'était de chercher i reconnaître, parmi toutes ces voix d'anges, la voix de Con-

SYLVAXDIRE 4!

stance montant mélodieusement vers le ciel; c'était de voir passer seulement, au milieu de ce blanc troupeau du Seigneur, cette forme si aérienne, si légùre, si pure, qu'elle semblait appartenir à quelque monde rêvé et inconnu qui, pour.-un instant, l'avait prêtée au nôtre, et, à chaque tieure, menaçait de la reprendre.

Roger se rappelait surtout vaguement certaine fenêtre de l'appartement de sa tante qui donnait sur le jardin où se promenaient les religieuses aux heures des récréations; fenêtre à laquelle — il ne comprenait vraiment pas son aveuglement — il avait à peine fait attention; fout cela avait bouillonné dans la tête du jer.ne homme depuis qu'il avait appris que c'était au couvent dirigé par sa tante qu'était élevée mademoiselle de Beuzerie. La tendresse de cette bonne, de cette excellente tante lui était revenue au cœur, et il avait compris qu'il lui devait un dédommagement pour la fausse appréciation qu'il avait faite de ses bontés. Ce dédommagement, c'était une visite dans laquelle il se consacrerait entièrement à ses devoirs de chrétien et de neveu, en assistant régulièrement aux offices et en lui faisant bonne compagnie, surtout pendant tout le temps qu'elle habiterait dans cette eharmante petite chambre donnant sur le jardin. Cette visite fut donc résolue; mais, comme on le comprend bien, in petto, et sans que le chevalier consultât personne sur son opijortunité. '

lin conséquence, un matin, avant le jour, Roger descendit, sella Christophe, et, pour qu'on ne prît sur son compte aucune inquiétude grave, prévint le garçon d'écurie qu'il allait faire une absence de quatre ou cinq jours.

D'Anguilhemà Chinon, il y avait vingt-quatre lieues, à peu près. En ne surmenant pas Christophe, c'était donc l'affaire de deux jours. En effet, le même soir, Roger s'en vint coucher à. Sainte-Maure, petite ville située à moitié chemin, à peu près, de la distance à parcourir, et, le lendemain, à quatr^' heures de l'après-midi, il était à Chinon.'

Quoiqu'il y eût six ou huit ans au moins que le chevalier n'eût visité sa tante, il n'avait pas oublié le chemin du couvent : il marcha donc droit aux Augustines, sans avoir besoin de demander sa route à personne, et vint frapper à la porte de la sainte communauté. Comme le couvent des Augusiines était fort sévèrement tenu, la tourière qui était venue ouvrir comme-içait à froncer le sourcil d'une manière for-

midable en voyant un beau grand garçon qui demandait à entrci'.dans le saint asile, lorsqu'en se nommant et déclinant le drgré de parenté qui l'unissait à la supérieure, il vit la figure de la vénéral)]e concierge s'adoucir tout à coup et les portes s'ouvrir comme delles-mêmes. Cinq minutes après, le ctiiivaiier Roger-Tancrède baisait respectueusemen. la main polelée de sa bonne tante.

Gelait une de ces charmantes abbesses dont les traditions aristocratiques du grand siècle nous ont conservé les portraits : ni trop grandes, ni trop petites, grasses, rondelettes, toutes confites de douces paroles et de religieux regards, qui trouvaient moyen de donner à leur costume, tout en conservant la règle de l'ordre, une grûce et une coqueiterie un peu bien mondaine, mais que cependant on ne savait précisément où reprendre. C'était, au reste, une sœur cadette de madame d'Anguilhem, née comme elle de la Roche-Berthaud, c'est-à-dire issue d'une des plus vieilles et des plus nobles familles de la Touraine.

La bonne supérieure, qui n'avait jamais eu que de saintes pensées, fut bien loin de se douter du motif qui amenait son neveu à Chinon. Elle ordonna que l'on conduisît Christophe à l'écurie, et que l'on prît de cette excellente bête, dont, depuis quelque temps, la vie était si fort accidentée, tous les soins possibles. Quant à Roger, il fut conduit à l'instant même à son appartement, appartement renfermé sous la clef de la supé'rieure, et se composant d'une grande et d'une petite chambre. Or, la petite chambre était justement cette petite chambre si fort ambitionnée de Roger, et qui donnait sur le cloître.

L'entrevue de Roger avec sa tante avait été des plus attendrissantes; il y avait trois ans que la bonne dame n'avait vu ni le baron ni la baronne; et, depuis t»-ois ans, Roger avait si fort grandi et était tellement changé, qu'au premier abord la vénérable supérieure avait hésité à le reconnaître, et avait presque retiré sa main, que, dans sa joie d'être enfin introduit dans le couvent qui renfermait l'objet de ses amours, le chevalier avait pressée avec ti'op d'enthousiasme. Mais, aux premiers mots que Roger avait dits du baron et de la baronne, quand il avait annoncé qu'il venait en leur nom, pleins d'inquiétude qu'ils étaient sur sa santé, prendre des nouv-elles de leur sœur et belle-sœur, la bonne ablicsse n'y avail pas tenu; elle avait pris, tout grand garçon qu'il était

devenu, son neveu entre ses bras, et lui avait rendu bien materiiellement sur le front le baiser qu'elle venait de recevoir sui la main.

C'éiait tout ce que pouvait désirer Roger pour le moment ; il était introduit.

Il n'y avait rien à espérer pour le soir : d'ailleurs, ce cher enfant devait être si fatigué d'avoir fait vingt-quatre lieues à cheval, que tout mouvement lui était interdit jusqu'au lendemain matin. On lui servit, dans la chambre même de sa tante, un charmant petit goûter composé de filets de poulets à la gelée, de pâtisseries et de contiîures; puis on le confina dans sa chambre avec ordre de se coucher à l'instant même et de ne se réveiller que le lendemain matin pour l'office.

Roger se laissa faire, il ne voulait pas inspirer de soupçons; il renira dans sa chambre et entendit assez philosophiquement se refermer derrière lui, à double tour, la porte deson appartement. Il est vrai qu'il lui restait sa fenêtre. Il y courut aussitôt, car c'était l'heure de la récréation; mais, par une fatalité affreuse, un gros orage qui, très-certainement, ne savait . guère ce qu'il faisait en ce moment-là, venait de crever sur Cbinon; de sorte que, comme le jardin du couvent n'otfrait aucun abri, toutes les religieuses, les novices et les pensionnaires étaient pour le moment au cloître.

llogcT comprit que, tant que durerait cette pluie battante, il perdrait son temps à attendre que quelqu'un vînt au jardin. Certes, si Constance eût su que le beau jeune homme était là debout, le cœur palpitant et les yeuv fixés sur le parterre où elle venait s'ébattre tousles jours,iln'y eût paseudepluie qui l'eûtariêtée, et malgré ce qui pouvait en résulter de fâcheux pour ses petits souliers de satin et sa belle robe blanche, elle eut éprouvé le besoin de prendre l'air, si humide et si malsain qu'il fût à cette heure. Mais la pauvre enfant se croyait bel et bien séparée du pauvre jeune homme, au moins jusqu'aux vacances, peut-être pour plus de temps encore, peutêtre même pour toujours, et elle se promenait bien tristement dans le cloître, appuyée au bras d'une de ses amies, et sajolie peti'e tête fatiguée et pâlie inclinée sur sa poitrine.

La nuit vint donc tout doucement, amenant à l'horizon de belles bandes de nuages dorés, qui indiquaient clairement une magnifique journée pour le lendemain. Roger se connaissait en pronostics de ce genre. La veille de ses grandes chasses, qui étaient, avant qu'il eût vu Constance, les s«julea

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émotions qui eussent fait battre son cœur, il avait plus d'une fois interrogé ce céleste barouiètre où lisent si sûrement les habitants de nos campagnes. 11 était donc parfaitement tranquillisé sur le lendemain.

Cette certitude lui valut une des meilleures nuits qu'il eût passées depuis huit jours. Il s'endormit dans une douce confiance de l'avenir. Car qu'est-ce que l'avenir, à quinze ans ? Le lendemain, trois ou quatre jours peut-être, une semaine tout au plus.

Le lendemain, il s'éveilla avec les oiseaux : à peine ses mouvements furent-ils entendus, qu'une vieille religieuse frappa à sa porte. Roger courut ouvrir : c'était son premier déjeuner qui venait au-devant de lui. Ce premier déjeuner se composait d'une tasse de crème fumante, de pâtisseries toutes chaudes et de fruits glacés.

Roger trouva l'ordinaire un peu bien claustral et infiniment plus recherché que succulent. Cependant, comme ri comprit que ce n'était qu'un à-compte, il demanda à quelle heure avait lieu le déjeuner véritable. On lui répondit que c'était après la messe. Il demanda alors à quelle heure avait lieu la messe, et il apprit qu'elle commençait à neuf heures et finissait à onze. Sur quoi, Roger but sa crème jusqu'à la dernière goutte et croqua sa pâtisserie jusqu'à la dernière miette. Il achevait son déjeuner, lorsqu'il entendit le frottement d'une robe sur le parquet et qu'il vit sa porte s'ouvrir. C'était la bonne tante qui venait s'informer elle-même de quelle façon son neveu avait passé la nuit, s'il avait été doucement couché, s'il avait bien dormi , s'il n'avait pas fait de mauvais rêves, etc., etc.

Roger satisfit allègrement à toutes ces questions; d'ailleurs, il avait un petit air joyeux et bien portant qui, à des yeux moins inquiets que ceux de sa bonne parente, eût répondu d'avance. De plus, il était frisé, paré, coquet comme un véritable petit abbé. La bonne tante avait des désirs inouïs de manger son neveu.

Cependant, elle n'avait pas oublié les moues enfantines que faisait, cinq ou six ans auparavant, le cher petit bonhomme toutes-les fois qu'il était question d'assister à l'office divin. Aussi se crut-elte obligée d'user de moyens circonlocutoires pour amener la proposition qu'en son Ame et conscience la dévote Àoiiïie se croyait obligée de faire au chevalier; mais, à son grand étonnement, le chevalier répondit que, depuis l'é-

poque dont parlait sa tante, il était bien changé à l'endroit des choses de religion ; qu'il avait fort réfléchi là-dessus, et qu'il en était arrivé à regarder non-seulement comme un devoir, mais encore comme un plaisir, d'entendre tous les jours la messe et les vêpres. Une pareille déclaration comblait la supérieure de joie; elle regarda son neveu avec un pieux attendrissement, et déclara qu'à partir de ce moment elle concevait l'espérance qu'il y aurait un jour, dans la famille d'Anguilhem, un grand saint, comme il y avait eu de grands légistes et de grands capitaines, la noblesse des Anguilhem C'tant à la fois de robe et d'épée.

Sur ces entrefaites, la messe sonna. Roger, forcé de mettre en action les principes qu'il venait de confesser, offrit cavalièrement le bras à sa tante pour la conduire à l'église; mais, ici, Roger se trompait. La supérieure lui fit comprendre qu'il était devenu, pendant les six ans qui s'étaient écoulés depuis qu'elle ne l'avait vu, un trop grand garçon, et surtout un trop joli gentilhomme pour entrer dans le chœur avec elle, et s'asseoir, comme il le faisait jadis, sur les marches de sa stalle; il devait purement et simplement prendre place avec les assistants habituels, hoi's du chœur, réservé exclusivement aux religieuses, aux novices et aux pensionnaires.

11 fallut bien subir cette règle; d'ailleurs, en insistant, Roger eût sans doute trahi les motifs qui l'avaient rendu tout à coup si parfaitement dévot ; il s'inclina donc en siane d'obéissance, et demanda qu'on lui indiquât le chemin qu'il devait prendre pour obéir aux instructions qu'il venait de recevoir.

L'église du couvent était déjà ouverte aux fidèles. Comme les dames augustines de Chinon passaient à bon droit pour avoir les plus belles Voix de la province, l'office divin était toujours fort suivi au couvent. Roger se glis:.a au premier rang des auditeurs, et se plaça le plus près qu'il put de la grille qui sépaj'ait le chœur de la nef.

Son attente ne fut pas trompée. Au milieu de toutes ces voix virginales qui s'élevaient vers le ciel, il en démêla une si douce, si vibrante, si inspirée, qu'il ne douta pas un instant que cette voix ne fût la voix de Constance. Dès lors son seul travail fut de suivre cette voix dans toutes ses modulations, sans la perdre un instant parmi les voix de ses compagnes. Suspendu à cette voix, il lui semblait que son Ame montait avec elle jusqu'aux demeures célestes, où elleailait

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chanter la gloire des bienheureux et retombait avec elle sur la terre, où elle descendait pour pleurer sur les fautes et sur les uiisères des hommes, planant d'ailleurs sans cesse audessus de ces sons terrestres comme ces mélodies nocturnes que le vent tire des harpes uoUennes, el qu'on prendrait pour des notes échappées au\ concerts des esprits de l'air.

Tout le temps que dura la messe s'écoula pour Roger dans une extase perpétuelle. Jamais il n'avait eniendu ou plutôt jamais il n'avait écouté celte sainte umsique d'Église, la plus belle de toutes les musiques. 11 trouva en lui des cordes religieuses qu'il ignorait lui-même, et qui vibraient jusqu'au fond de son cœur, éveillées à la fois par le double contact de l'amour et de la piété.

La messe était déjà finie depuis longtemps, que Roger était encore agenouillé devant la grille du chœur. Pendant tout l'office sacré, la bonne supérieure avait eu les yeux fixés sur lui, et elle avait été édifiée du profond ravissement qui, chaque fois que reprenaient les chants, se peignait ?ur le visage de son neveu. Aussi, rattendait-elle à sa sortie pour le complimenter sur le changement qui s'était fait en lui, et dont elle ne doutait plus maintenant qu'elle avait pu en reconnaître les symptômes par ses propres yeux. Aussi ne fut-eJle nullement étonnée quand Roger lui demanda de se retirerun instant dans sa chambre pour s'y remettre des mystiques émotions qu'il venait d'éprouver. Non-seulement la digne supérieure lui accorda son assentiment, mais peu s'en failatmême qu'entraînée par le sentiment d'admiration que lui inspirait une piété si profonde, elle ne demandât au jeune néophyte sa bénédiction. Roger la laissa sous l'impression de ce sentiment et se retira lentement dans sa chambre ; mais à peine y fut-il enfermé à double tour, qu'il courut à la fenêtre et l'ouvrit.

Le jardin était plein de jeunes filles qui, pareilles à des abeilles, couraient de fleurs en fleurs, et révélaient leurs modestes ou orgueilleux instincts en se fiiisant les unes des guirlandes de marguerites, de pervenches ou de violettes, les autres des couronnes de roses, de tulipes ou de lis.

Loin de ces jeunes filles éparpillées çà et là, fleurs ellesmêmes au milieu des fleurs, se promenaient deux pensionnaires, parlant à voix basse et regardant de temps en temps d'un ail' inquiet autour d'elles pour s'assurer qu'on ne les écoutait pas. L'une de ces deux pensionnaii'es étail Constance.

Toutes deux tournaient le dos à la fenêtre où se tenait Roger et suivaient une allée qui allait aboutir à un mur, de sorte qu'il était évident qu'arrivées à l'extrémité de cette ailée elles reviendraient sur leurs pas. Ce fut effectivement ce qui arriva. Les deux jeunes filles se retournèrent; les yeux de Constance se levèrent machinalement vers la fenêtre. La jeune tille reconnut Roger, et, ne pouvant maîtriser sa surprise, elle jeta un cri d'étonnement et de joie.

Le chevalier avait été vu, c'était tout ce qu'il voulait; il se rejeta en arrière.

Le cri poussé par Constance avait été si perçant, que toutes ses jeunes compagnes accoururent autour d'elle, s'inforuiant du motif qui l'avait causé. Constance s'affaissa sur elle-même comme une fleur qui plie sur sa tige, et répondit qu'ayant rencontré un caillou, son pied avait tourné sur la pierie et qu'elle avait craint, au premier abord, de s'être donné une entorse.

Peu s'en fallut que la pauvre enfant ne portât la peine de son mensonge, car elle fut menacée à l'instant même du docteur du couvent, que vingt de ses officieuses compagnes lui offrirent à la fois d'aller quérir. Mai? Constance affirma avec un tel accent de vérité qu'elle n'éprouvait plus aucune douleur, que les jeunes tilles, qui s'étaient groupées autour d'elle, la quittèrent les unes après les autres, comme des oiseaux qui s'envolent un à un, et se retrouvèrent, au bout d'un instant éparpillées de nouveau dans le jardin. Constance resta seule avec sa compagne.

Aussitôt les yeux des deux jeunes filles se levèrent lentement vers la fenêtre, et Roger vit clairement qu'entre ces deux blanches âmes il n'y avait pas de secret. Alors il s'approcha, ayant soin cependant de demeurer dans la demiteinte,- de manière à n'être vu que de celles qui le savaient là. Coiistance appuya le bras sur la main de son amie, et rougit déUcieusement. Puis eile se leva et se mit à cueillir un bouquet de pensées, qu'elle posa sur sa poiirine, et dont le violet sombre se détacha sur sa robe blanche. Enfin, après un instant de promenade, les deux jeunes filles rentrèient. Un instant après, Roger entendit des pas dans le corridur ; il courut à sa porte; mais si rapidement qu'il l'ouvrit, il était trop tard : il ne vit plus que deux sylphides, «leux omhres, deux visions, qui s'évanouissaient à l'extrémité de la goletie. Seulement, devant sa porte, seule trace du passage des deux

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pensionnaires, était le bouquet de pensées qu'un instant auparavant il avait vu à la ceinture de Constance.

Roger .'^e jeta sur le bouquet et le baisa mille et mille fois; puis, comme il entendit les pas de sa tante, qui, pensant qu'il était -remis de ses émotions religieuses, le venait ciiercher pour iéjeuner, il glissa rapidement le bouquet dans sa poitrine et courut au-devant de la digne supérieure»

Rien n'enhardit comme le succès. Roger avait vu de loin Constance, et il avait été vu d'elle. Roger pressait sur son cœur le bouquet qu'elle avait porté sur le sien ; c'était plus que Roger n'avait espéré d'abord, et pourtant ce n'était déjà plus assez. Roger voulait se rapprocher d'elle, Roger voulait lui parler : il épiait donc la première occasion, prêt à la saisir aux cheveux quand elle se présenterait. Ce fut la bonne supérieure qui la lui fournit elle-même.

On comprend que la conversation entre Roger et sa tante était un éternel échange de questions de la part de celle-ci et de réponses de la part de celui-là. — D'abord les questions avaient eu pour objet le baron et la baronne, puis les métayers, puis la terre ; de là, on était passé aux plus proches voisins, qui étaient les Senectère ; puis, après les Senectère, on avait passé en revue les Chemillé ; enfin, après les Chemillé, on en était arrivé aux Beuzerie.

— Ah ! bon Dieu 1 s'écria Roger en entendant ce nom, comme c'est heureux, ma chère tante, que vous me rappeliez une commission que j'avais parfaitement oubliée... Trois ou quatre jours avant mon départ pour Chinon, j'ai rencontré en chasse M. de Beuzerie, et, comme il savait que j'étais sur le point de vous faire une visite, il m'a prié de me charger d'une lettre pour sa fille... Maintenant, ce que j'ai fait de cette lettre, qu'il m'a envoyée la veille de mon départ, sur mon honneur, je n'en sais plus rien.

— Ah '.mon Dieu! dit la bonne supérieure, pourvu que tu ne l'aies pas perdue. La pauvre petite est fort triste depuis son retour, et cette lettre lui eût été une consolation.

— Dame, ma tante, dit Roger, je la chercherai, elle doit être dans mon portemanteau ; mais, au reste, si mademoiselle de Beuzerie est triste, il faut lui donner une poupée, car c'est encore une enfant, ce me semble.

— Voyez-vous, monsieur Thomme raisonnable, reprit la supt.'ioure. Eh bien, c'est ce qui vous trompe. : mademoiselle de Beuzerie est devenue une jeune personne depuis un mois.

TLVANDIRE 49

3e ne sais pas ce qui lui est arrivé penaant son voyage cnez ses parents ; mais ce que je sais, c'est qu'elle n'est plus reconnaissable.

— .Alais, dit Roger, j'ai soupe à Anguilhem avec elle il y a huit ou dix jours à peine, et je vous avoue, ma tante, que je ne me suis pas le moins du monde aperçu de ce que vous dites là.

— Eli bien, écoute, dit la bonne supérieure, va chercher la lettre, je ferai appeler Constance, et tu en jugeras toimême.

— Volontiers, dit Roger en se baissant pour ramasser sa serviette, car il sentait le sang lui monter tellement au visage, qu'il comprit crue, si sa tante jetait par hasard les yeux sur lui, sa rougeur le trahirait : volontiers, ma tante; mais, continua-t-il en faisant un effort sur lui-même, après le déjeuner, si vous le voulez bien.

— Oui, oui, déjeune, mon garçon, déjeune tranquille. A ton âge, c'est la grande affaire, je sais cela: mais, je t'en prie, tâche de retrouver cette lettie, car, si elle est perdue, la pauvre enfant sera désespérée, j'en suis sûre.

— Oh ! elle se trouvera, ma bonne tante. Soyez tranquille, je crois même me rappeler où elle est.

— J'en suis enchantée dit l'abbesse. Mes pauvres petites, je les aime tant!

— Eh bien, ma tante, reprit d'Anguilhem, je neveux pas retarder plus longtemps le plaisir que vous croyez que cette lettre doit faire à mademoiselle de Beuzerie. Faites-la appeler, et moi, pendant ce temps, je vais chercher Tépître paternelle.

Et Roger sortit de la chambre d'un air si parfaitement dégagé, que la supérieure, eût-elle eu des soupçons, ne les eût pas conservés devant un pareil aplomb; mais elle était à cent lieues d'en avoir. Elle fut donc entièrement dupe du chevalier.

Roger tarda à rentrer pour deux raisons : la première, c'est qu'il lui fallait le temps d'écrire la prétendue lettre du vicomte; la seconde, c'est qu'il voulait donner à Constance le loisir de se préparer. Quant à ce qu'il y avait dans la lettre, le lecteur s'en doute d'avance; c'était la conjugaison du verbe aimer au passé, au présent et au futur. En outre, Roger racontait à Constance le point où il en était avec le vicomte, et lui rapportait mot à mot son entrevue avec lui dans la ga-

renne de Beuzerie. Il élait important que Constance sût à quoi s'en tenir sous ce rapport, afin qu'elle ne se laissa* point surprendre par quelque feint retour de ses parents.

En rentrant, Roger trouva mademoiselle de Beuzerie près de ?a-/ante. Constance, en l'apercevant, rougit et p;1lit successivement ; mais elle avait par bonheur le dos tourné à la fenêtre, de sorte que, placée comme elle était dans la demiteinte, la bonne supérieure ne s'aperçut de rien. Roger s'approcha de la jeune Elle dun air fort délibéré, et, lui présentant la leltre :

— Mademoiselle, lui dit-il, m'excuserez-vous, arrivé ^ue Je suis depuis hier au soir, d'avoir tant tardé à vous remettre cette lettre? Mais M. de Beuzerie m'avait si fort recommandé de la rendre à vous-même, afin que je pusse lui reporter des nouvelles certaines de votre santé, dont il m'a paru fort inquiet, que j'ai prié ma bonne tante de vous causer ce petit dérangement. Vous m'excuserez, n'est-ce pas?

Constance balbutia quelques mois de remercîment; mais, comme, au premier coup d'œil jeté sur la lettre, elle avait vu que l'adresse n'était pas de la main de son père, elle comprit tout, et, au lieu de l'ouvrir, elle la mit dans la pochette de son tablier.^

— Eh bien, dit la supérieure en prenant les deux mains de la jeune fille et en l'attirant à elle, eli bien, ceUe lettre vous consolera-t-elle un peu, voyons, méchante petite boudeuse? car je sais de vos nouvelles; on m'a dit que, depuis votre retour, vous ne faisiez que gémir et soupirer.

— Dame, écoutez donc, ma tante, interrompit Roger voyant que la pauvre enfant était au supplice, quand on quitte ses parents, c'est bien naturel de pleurer un peu; puis cela n'est pas bien amusant le couvent; n'est-ce pas, mademoiselle Constance? et les distractions doivent y être rares.

— Eli bien, dit l'abbesse, je veux vous en donner une aujourd'hui, ma chère petite. Au lieu de dîner au réfectoire avec tout le monde, vous viendrez diner avec moi et mon neveu.

— Oh! quel bonheur! s'écria Constance impuissante à cacher un premier mouvement de joie.

— Mademoiselle, dit Roger comprenant qu'il ne fallait pas laisser à sa tante le temps d'analyser le sentiment qui avait arraché à Constance rexclamalion de bonheur qu'elle

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avait eu l'imprudence de lai.^ser échapper; mademoiselle, aurai-je le bonheur d'être votre messager comme j'ai eu riioiuu'ur d'être celui de monsieur votre père, et daignerezvous me remettre la réponse à la lettre que je vous ai apportée ?

— Partez-vous donc sitôt, monsieur ? demanda Constance en rougissant.

— Mais j'ai peur, dit Roger, d'être forcé de quitter Chinon d'un moment à l'autre. Hélas ! je suis en pouvoir de précepteur, et je vous avoue qu'à chaque bruit qui arrive jusqu'à moi, à chaque porte qui s'ouvre, je m'attends à voir paraître la sournoise figure de mon cher abbé Bubuquoi. INe perdez donc pas de temps, je vous prie, si vous voulez profiter de l'occasion que je vous offre de remettre une réponse, qui est attendue, j'en suis certain, avec une grande impatience.

— En ce cas, monsieur, dit Constance, si notre bonne mère le permet, je me retirerai pour lire la lettre que vous m'avez remise et pour y répondre.

— Allez, chère petite, allez, dit la supérieure en embrassant la jeune fille sur le front, et n'oubliez pas qu'à deux heures nous vous attendons pour dîner ; d'ailleurs, je vous ferai prévenir.

— Oh! il n'en sera pas besoin, madame, répondit Conêtance, et j'éprouve un trop grand plaisir à me trouver avec vous et avec monsieur votre neveu, notre bon voisin de campagne, pour ne pas me rendre avec exactitude à votre bonne invitation.

Et mademoiselle de Beuzeiie, tout à fait remise de sa premièi'e émotion, fit une petite révérence des plus coquettes, et sortit, la main sur la lettre, qu'elle tenait dans sa poche, tandis que Roger la regardait s'éloigner, la main sur le bouquet, qu'il serrait contre son cœur.

Constance tint parole ; elle fut plus qu'exacte : à deux heures moins un quart, elle était chez la supérieure, où l'attendait Roger, qui lui demanda tout en entrant si elle avait songé à la lettre. Alors Constance, en rougissant bien fort, tira de son corset une jolie petite épître à l'adresse du vicomte de Beuzerie, qu'el'e remit à Roger, mais sans avoir même la force de la lui recommander. Quant à Roger, sous prétexte quil craignait de la perdre, il sortit aussitôt pour la serrer, disait-il, dans son portefeuille, mais, en réalité, pour dévorer les lignes qu'elle renfermait.

C'était une de ces charmantes petites lettres d'enfant, bien naïves, bien tendres, bien sincères, pleines de promesses d'un amour éternel, né d'hier, et qu'on jure de garder jusqu'à la mort. Toutes ces protestations couvraientquatre pages, et pouvaient cependant se réduire à trois mots : «Je vous aime. » Roger baisa d'abord l'enveloppe, puis les quatre pages de la lettre, verso et recto, puis chaque ligne des quatre pages, puis enfin chaque mot de chaque ligne. Son bonheur ressemblait à du délire.

Il entra et trouva Constance rougissante comme une cerise. Les deux pauvres enfants, échangèrent un regard plein d'un indicible bonheur. En ce moment, la porte s'ouvrit, et la supérieure jeta un cri de joie ; à ce cri, les deux jeunes gens se retournèrent, et leur regard, tout étincelant de félicité, se voila sous une larme.

La personne dont l'apparition inattendue avait fait pousser à la supérieure un cri de joie était la baronne d'Anguilhem.

Les deux sœurs s'embrassèrent, tandis que les pauvres enfants se regardaient en secouant la tête, d'un air qui voulait dire : «Tout est fini. «Puis Roger alla vers sa mère, qui, au lieu de l'embrasser, comme elle venait d'embrasser sa tante, lui donna seulement sa main à baiser. Quant à mademoiselle de Beuzerie, elle fit à la baronne une profonde révérence, à laquelle celle-ci ne répondit que par une froide inclinaison de tête.

Les deux enfants tremblaient de tout leur corps; mais la baronne ne dit rien, et, après les premiers compliments échangés avec sa sœur, elle accepta l'invitation que celle-ci lui fit de prendre place à table.

Constance avait bien envie de demander à se retirer; mais elle n'osa point. Son couvert se trouvait placé entre celui de la baronne et celui de la supérieure, de sorte que, tout le temps que dura le dîner, elle n'osa pas lever les yeux; plus d'une fois même Roger surprit une larme furtive qui coulait le long de ses joues et qu'elle essuyait rapidement avec sa serviette.

— Quaut à lui, il rougissait et prdissait dix fois en une minute. 11 essaya de manger, mais il avait le cœur tellement gros, que c'était chose impossible.

Pendant ce temps, la baronne racontait comment lui était venue, à elle aussi, l'idée de faire une surprise à sa bonne sœur, et comment le baron n'avait pas pu l'accompagner.

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retenu qu'il était par les préparatifs d'un voyage qu'il comptait faire avec le chevalier aussitôt son retour à Anguilhem. A cette nouvelle que le chevalier allait faire un voyage, les larmes de la pauvre Constance se précipitèrent plus rapides, et le chevalier sentit son cœur se serrer plus fort. Enfin Constance n'y put tenir davantage, elle se renversa en arrière en éclatant en sanglots. A cette explosion inattendue' la bonne abbesse s'aperçut seulement de la douleur de la jeune fille, qu'elle interrogea, il faut lui rendre cette justice, avec l'anxiété d'une mère. Mais Constance se contenta de répondre qu'elle ne savait pas ce qu'elle éprouvait, que sans doute c'était ce qu'on appelait duns le monde des vapeurs, et qu'elle demandait la permission de se retirer dans sa chambre.

Cette permission lui fut d'autant plus facilement accordée, que madame la baronne d'Anguiilaem ne fit aucune instance pour qu'elle restât. Constance se retira donc sans une seule parole de consolation ; car Roger, comme fasciné par la présence de sa mère, n'osa pas même lui dire adieu.

Quand mademoiselle de Beuzerie fut sor'ie et que la baronne pensa qu'elle devait être rentrée dans son appartement, elle invita son fils à passer dans sa chambre et à faire sans retard son portemanteau, attendu que Tordre du baron était qu'il repartît le soir même pour Anguilhem. Roger obéit sans souffler le mot. Le respect filial, à cette époque encore, était une de ces précieuses vertus de famille qui s'étaient conservées sacrées, surtout dans l'aristocratie de province, cette arche de la noblesse. Il salua donc sa mère bien humblement et se retira dans sa chambre.

Les deux sœurs restèrent ensemble.

Comment le chevalier d'Ansuilhem se sauva du collège des jésuites d'Amboise, dans l'intention d'enlever mademoiselle de Beuzerie, et quelle nouvelle il apprit en arrivant au couvent de Chinon

Il est inutile de dire au lecteur sur quel objet roula la conversation de ces deux dames; disons seulement qu'au

bout d'une heure, on fit redemander le chevalier, lequel arriva, son petit portemanteau sous le bras et tout penaud de sa déconfiture.

La supérieure savait tout: elle avait fait redemander à Constance la préteadue lettre du baron qui lui avait été remise par le chevalier; mais Constance avait rencontré son arnie dans le corridor et lui avait vivement glissé dans lo main celte lettre, son seul trésor. Or, comme personne ne connaissait cette circonstance, mademoiselle de Beuzerie répondit liardiment qu'elle av.iit brûlé la lettre qu'on lui redemandait, et que, si l'on en doutait, on n'avait qu'à chercher f)<8 tous côtés, ce que ion fit, mais inutilement.

La baronne était venue dans la carriole, avec le cheval et sous la protection du métayer. On attela Christophe près de son camarade, et l'on repartit après de courts adieux, pendant lesquels la bonne abbesse conserva vis-à-vis de son neveu toute la sévère dignité qui convenait à son orgueil blessé. -

A peine madame d'Anguilhem et son fils furent-ils seuls dans la carriole, que la baronne ne put, en voyant la tristesse du chevalier, garder rancune plus longtemps au pauvre garçon. Les femmes ont une sympathie instinctive pour toutes les douleurs de l'amour, et la mère la plus sévère devient indulgente du moment qu'il est question d'une faute commise par le cœur. Alors, au lieu de ces durs reproches auxquels s'attendait le chevalier, commença une série de raisonnements pleins de logique, d'abord sur l'âge du chevalier, qui avait quinze ans à peine, ensuite sur la différence de fortune qui existait entre les Beuzerie et les d'Anguilhem; puis enfin sur les arrangements pris depuis longtemps entre le père de Constance et le père du comte de Croisey. Mais à tous ces raisonnements, Roger répondait par ce dilemme, autrement fort et puissant que tous les raisonnements de la terre :

— Ma mère, j'aime Constance, Constance m'aime, et nous sommes bien décidés à mourir si l'on nous sépare.

Pendant deux jours que dura le voyage, la baronne attaqua son fils sur tous les points; mais elle épuisa sa logique sans pouvoir en obtenir d'autre réponse que celle que nous avons dite.

Lorsqu'on avait appris la disparition du chevalier, il y avait eu grand conseil à Anguilhem : ce conseil se compo-

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sait du baron, tie la baronne et de l'abbé Dubuquoi; or, comme, dès le jour du départ de Roger, on avait été fix,i\sur la route qu'il avait prise, et qu'une fois fixé sur cetle route, il n'avait pas été difficile de deviner où il se rendait, il avait surtout éié question, dans le conseil, des moyens à employer pour empêcher cet amour, qui se présentait avec des symptômes si effrayants, de faire de nouveaux progrès, Ou du moins, s'il faisait des progrès, d'empêcher que leurs conséquences n amenassent quelque grave collision entre les deux familles, les d"Anguilhem et les Beuzerie ayant toujours vécu en excellent voisinage, et l'intention du baron et de la baronne élant encore de maintenir, du moins de leur part, ces bonnes relations.

La décision arrêtée par le triumféminav!,raJ. avait été qu'aussitôt son retour à Anguilhem, le cheva.'ici- se mettrait en route pour aller faire sa philosophie au collège des jésuites d'Amboise ; puis, cette décision prise, la baronne partit pour hâter ce retour, tandis que le baron, comme l'avait dit madame d'Anguilhem à son fils, se pi'éparait à conduire lui-même Roger dans la capitale de la province, de peur que, dans la route, il ne fît quelque escapade à son gouverneur.

En aMi\ant à Anguilhem le surlendemain de son départ de Chinon, le chevalier trouva donc les choses préparées pour partir vingt-quatre heures après. Il est inutile de dire que toute idée de rébellion à la décision paternelle et maternelle demeura absente de son esprit. En face de son amour, le chevalier sentait qu'il était déjà un jeune homme; mais, en face du baron et de la baronne, il comprenait bien vite qu'il n'était encore qu'un enfant.

La route fut triste ; entre l'abbé Dubuquoi, pour lequel il n'avait pas une profonde affection, et son père, qui repoussait momentanément sa tendresse par la sévérité de son visage, Roger était fort mal à l'aise. D'ailleurs, l'idée que lui, l'enfant des bois, des plaines et de la liberté, allait avoir une année tout entière à passer dans uns espèce de prison, avec une foule de gens vêtus de noir qui imposeraient à sa vie les règles de leur ordre, cette idée, dis-je, lui pesait comme une punition mal proportionnée à la faute qu'il avait commise. Puis, toute une année sans voir Constance, c'était un siècle.

Il est vrai que, de temps en temps, un projet qui avait d'à-

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bord épouvanté le chevalier, ruais auquel il s'habituait cependant à force d'y penser, venait s'offrira son esprit comme un éclair. 11 ne s'agissait pas moins que de réunir à la petite somme que lui avait déjà donnée la baronne au moment de partir, et que lui donnerait sans doute encore son père^en le quittant, toutes les économies qu'il pourrait faire; puis, quand il aurait devant lui deux ou trois cents livres, ce qui, aux yeux du chevalier, était une fortune, de se sauver du collège, de partir pour Chinon, d'escalader les murs du couvent, d'enlever Constance, de s'enfuir avec elle, et de se marier devant le premier venu.

Parmi les vingt-cinq ou trente volumes que possédait Roger dans sa bibliothèque d'Anguilhem, il y avait un roman intitulé VAstrée, qui avait fait les beaux jours de la jeunesse de la baronne, et dans lequel florissaient une foule de rois qui enlevaient des bergères, et de reines qui épousaient des bergers. Or, Roger pensait que, si grande que fût la distance pécuniaire qui le séparait de Constance, elle ne pouvait pas se comparer à la distance sociale qui sépare un roi puissant d'une pauvre bergère, ou une grande reine d'un humble berger. Puis, d'ailleurs, il y a un âge où l'on croit que la vie s'arrange comme un roman, et Roger était dans cet âge; seulement, ce qu'il ignorait, c'est qu'à cet âge on peut enlever déjà, mais qu'on ne se marie pas encore.

Il est inouï combien, dans une situation extrême et qu'un instant même on a cru désespérée, il est inouï, dis-je, combien une résolution, n'eût-elle pas le sens commun, n'offrîtelle pas la moindre chance de succès, apporte de calme dans l'esprit et de résignation dans le cœur. Roger sentait trèsbien qu'en supposant que toutes les ciiconslances favorables, et il en fallait beaucoup, se réunissent pour seconder ce projet, ce projet ne pourrait avoir lieu que vers un temps bien éloigné. Mais n'importe, si éloi..;né que fût ce moment, en mettant des jours et des mois au bout les uns des autres, ce moment ne pouvait manquer de venir. Montrez au voyageur accablé de fatigue, perdu dans la nuit, errant dans une forêt, prêt à tomber de lassitude, montrez une lumière à l'horizon, cet horizon fût-il distant de deux ou trois lieues, le pauvre égaré reprendra courage, et marchera d'un pas aussi rapide et aussi ardent qu'il marchait le matin, au moment de son départ.

Le chevalier avait donc déjà repris quelque courage en ar-

rivant à Amboise; aussi entra-t-il au collège en apparence plus résigné que ne l'avait espéré son père. Cette résignation attendrit le brave, gentilhomme, qui, il faut le dire, aimait tendrement son unique héritier. Il advint donc que son cœur paternel se fondit, et que le résultat de cet attendrissement fut une somme de soixante et douze livres, représentée par trois Jouis d'or, qu'au moment du départ le baron glissa dans la main de son fils.

Lesquels trois louis, réunis à deux autres louis que la baronne lui avait donnés, formèrent un total de cinq louis, ou de cent vingt livres, ce qui était déjà un joli petit comment cernent d'économies.

Roger avait compris que, pour éloigner tout soupçon, il devait commencer par s'adonner au travail avec une assiduité exemplaire. On faisait, comme on sait, d'excellentes études chez les jésuites, et, quoique labbé Dubuquoi fût un précepteur fort au-dessus des précepteurs ordinaires , les bons pères, après examen fait de ce que savait Hoger, n'en décidèrent pas moins qu'il était urgent qu'il doublât sa rhétorique. Roger reçut cette nouvelle, qui portait à deux ans au lieu dun son séjour au collège, avec plus de calme que l'abbé ne s'y attendait. Cependant, comme l'abbé, moins facile à tromper que le baron, soupçonnait toujours quelques roueries cachées sous celte apparente résignation, il se résolut à ne pas perdra de vue son élève.

Mais, quelles que fussent la vigilance et la perspicacité de l'abbé, il y fut trompé. Le chevalier avait une de ces natures fécondes sur lesquelles il n'y a qu'à semer la parole pour que la parole porte ses fruits. Roger, qui n'avait d'autre distraction à son amour que le travail, et, qui, d'ailleurs, sous prétexte de travailler, se renfermait pour parler avec Constance, Roger faisait des progrès rapides ; les âmes tendres se passionnent facilement. Notre écolier se passionnait pour les poésies grecques et latines; d'ailleurs, dans les bucoliques de Virgile, dans les idylles de Théocrite, il y avait toujours quelque dialogue de berger et de bergère qui rappelait à l'écolier sa situation. C'était une médiocre consolation, sans doute ; mais, si médiocre qu'elle fût, elle aidait notre amoureux à attendre.

Le premier soin de Roger avait été de s'informer si, parmi les écoliers qui habitaient le collège avec lui, il n'y en avait pis quelques-uns qui fiisseat de Chinon. Le hasard servit

Roger à souhait : trois de ses camarades étaient nés dans cette ville, et leurs parents l'habitaient. Le nouveau venu se lia avec eux et apprit, avec une joie que l'on peut comprendre, que l'un de ces trois jeunes gens, que l'on nommait Henri de Xarcey, avait sa sœur au couvent des Augusiines. Or, comme, depuis trois ans, cette sœur était élevée dan:- ce couvent, elle devait être liée avec mademoiselle de Beuzerie, ou du moins la connaître. C'était un moyen de correspondance.

Le moment des vacances arriva. Comme Roger n'élait entré au collège qu'au mois de juin, et que les vacances avaient lieu à la fin d'août, une crainte, qui plus d'une fois s'était présentée à son esprit, se réalisa. Le jour de la Noire-Dame, il reçut du baron d'Anguilhem une lettre dans laquelle le digne gentilhomme employait toute sa logique pour faire comprendre à son fils qu'il valait infiniment mieux emr ployer les six semaines de vacances à travailler et à réparer le temps perdu, que de les venir passer à Anguilhem. La vérité était que le baron et la baronne s'étaient imposé cette privation de ne pas voir leur fils, de peur que le voisinage de Beuzerie ne rallumât dans le cœur du chevalier un amour qu'on croyait aller s'éteignant, parce que Roger n'en parlait plus. Au reste, pour adoucir autant que possible ce refus au pauvre écolier, on autorisait l'abbé Dubuquoi à lui faire faire quelques excursions dans les environs de Tours, et, comme on ne savait pas avec quelle parcimonie le chevalier avait usé de sa petite fortune, on invitait l'abbé à donner à son élève, sur les fonds confiés à son administration, deux louis de la part du baron et un louis de la part de la baronne. Or, comme pendant les trois mois qui venaient de s'écouler, Roger n'avait dépensé que vingt-quatre livres, il se trouvait, en conséquence, à la tête de sept louis.

Roger s'était donc lié avec les trois jeunes gens de Chinon, et plus particulièrement avec Henri de Narcey. Aussi, au moment où celui-ci partit pour Chinon, le chevalier n'hésita-t-il point à s'ouvrir à lui; il lui raconta comment il avait aim.é mademoiselle de Beuzerie, et comment il en était aimé; comment il n'avait été conduit au collège d'Amboisa que parce que ses parents désapprouvaient cet amour, qui n'avait pas l'agrément des parents de Constance; et comment enfin on le retenait au collège, de peur que, pendant son séjour à Anguilhem, il ne fît, en se retrouvant si près de Beuzerie, quelque coup de sa tête.

Henri de Narcey comprit parfaitement tout cela, et se mit, lui et sa sœur, au service de son camarade. Les communications étaient d'autant plus faciles, qu'il avait souvent entendu parler à sa sœur de inademoiselle de Beuzerie, et toujours comme d'une amie intime. En effet. Constance de Beuzerie et mademoiselle Herminie de Narcey ne se quittaient point; et, au portrait que Henri fit à Roger de sa sœur, celui-ci reconnut la jeune fille qui donnait le bras à Constance le jour où il l'avait vue dans le jardin du couvent, et où, de son côté, en le voyant. Constance navait pu retenir un cri de surprise, qu'elle avait été forcée de faire passer pour un cri de douleur. ^

Roger remit une lettre à Henri; cette lettre devait, à son retour au couvent, être remise par Herminie à Constance; puis, dans une lettre d'Herminie à son frère, Constance ferait parvenir sa réponse. Roger détaillait à Constance son projet de s'enfuir du collège, de l'enlever de son couvent et de 1 épouser devant le curé du premier village qui se rencontrerait sur la route ; une fois mariés, il faudrait bien, quelle que fût leur répugnance à ce mariage, que les grands parents donnassent la bénédiction. La lettre, d'ailleurs, était pleine de serments de fidélité inviolable et d'amour éternel.

Le jour des vacances arriva; les deux amis se séparèrent, Roger en recommandant à Henry ses intérêts, Henri en jurant à Roger qu'ils ne pouvaient pas être en de meilleures mains. Le mois de septembre s'écoula sans que Roger manifestût la moindre impatience. Seul de tous ses camarades, il était resté au coUége, et il travaillait de manière à satisfaire !es exigences les plus difficiles; l'abbé Du'ouquoi n'y comprenait plus rien.

Au commencement d'octobre , les écoliers rentrèrent; mais, quoique ce fût Henri que Roger attendait avec le plus d'impatience, ce fut Henri qui rentra le dernier. 11 est vrai que, dans la poignée de main que Henri donna en rentrant à Roger, il y avait une petite lettre.

Oh! une petite lettre bien couile qui ne contenait que trois lignes ; mais ces trois lignes aussi en disaient plus que des volumes, les voici :

« Je ne vous aime pas moins que vous ne m'aimez. Vous m'offrez votre vie, je vous donne la mienne. Prenez-la donc, ei faites-en ce que vous voudrez.

s Constance. »

11 paraît qu'il y avait aussi dans la bibliothèque de Beuzerie quelque beau et bon roman, destiné, comme VAslrée, à former le cœur et l'esprit des jeunes filles-,

Les choses s'étaient passées à merveille, grâce à l'imagination de Henri. Comme toutes les lettres qui sortaient du couvent étaient naturellement soumises à un examen préa lable, il avait, au moment de son départ pour Tours, fein une indisposition ; ce retard avait donné le temps aux pensionnaires augustines de rentrer à leur couvent. De cette façon, Herminie et Constance avaient pu se revoir; et, comme au moment de partir Henri avait été faire une visite d'adieu à sa sœur, sa sœur, en l'embrassant, lui avait glissé dans la main la petite lettre de Constance.

Roger était donc tranquille désormais : toute tentative de sa part serait secondée de celle de Constance ; son amour était payé d'un amour égal, plus cette tendresse et ce dévouement qui feront la supériorité éternelle de l'amour de la femme sur noire amour.

Les jours s'écoulèrent, pendant lesquels Roger, fidèle à son système d'économie, grossit son petit trésor de toutes les largesses paternelles et maternelles. Deux fois, pour consoler leur fils de cet exil, qu'il supportait, du reste, avec une héroïque résignation, le baron et la baronne vim-ent à Tours. Pendant ces deux fois, à peine si le nom de Constance fut prononcé. De sorte qu'à leur second retour à Anguilhem, le baron et la baronne étaient convaincus que leur fils était devenu parfaitement raisonnable à cet endroit.

Au bout de six ou huit mois, Roger avait donc assoupi tous les soupçons, et, comme il avait atteint sa seizième année et qu'il avait fini sa rhétorique, on lui laissait entrevoir que, s'il promettait de ne plus faire de folies, il ne reviendrait plus au collège. Roger promit tout ce qu'on voulut, ."ïîoger avait tourné et retourné dans sa tête mille projets d'évasion tous plus insensés les uns que les autres. Ce n'était pas chose facile que de fuir pour aucun des pensionnaires, et encore moins pour Roger que pour tout autre , attendu qu'outre la surveillance générale des bons pères jésuites, il avait encore la surveillance particulière de l'abbé Dubuquoi. Enfin Roger s'arrêta au projet le plus simple, et qui lui était ▼enu le dernier, justement à cause de sa simplicité.

Roger, comme tous les élèves qui avaient atteint leur seilième année ou qui étaient en rhétorique ou en philosophie.

avait une chambre particulière, mais clans laquelle l'abbé coucCiait pour plus grande surveillance ; il est vrai que l'abbé, une fois endormi, avait le sommeil profond, et qu'il y avait un signe des plus bruyants auquel on pouvait reconnaître qu'il était dans la plénitude de son sommeil; bref, l'abbé Dubuquoi, tranchons le mot, avait l'infirmité de ronfler.

Voilà donc ce que Roger, à force de chercher, avait arrêté dans son esprit.

Le soir fixé pour son évasion, Roger se coucherait comme d'habitude et laisserait l'abbé se coucher; seulement, il regarderait bien où il poserait ses habits; puis, comme labbé et lui étaient à peu près de la même taille, dès que la lumière serait éteinte, et qu'au ronflement périodique de l'abbé, il serait bien certain que son surveillant s'était endormi, il se lèverait doucement, s'affublerait de la culotte noire, de l'habit noir et du petit collet, se coifferait majestueusement du tricorne, et sortirait de la chambra le plus légèrement possible. L'abbé, selon toute probabilité, ne s'éveillerait que le lendemain, à six heures du matin, et, de cette façon, le fugitif aurait huit ou dix heures d'avance sur ceux qui tenteraient de se mettre à sa poursuite.

Quant au prétexte à donner au portier pour sa sortie à une pareille heure, le prétexte était tout trouvé. Roger décida, de plus, que son évasion aurait lieu dans lanuit du mercredi au jeudi. Il avait calculé qu'il lui faudrait trois grandes étapes pour arriver d'Ainboise à Chinon, et, par conséquent, qu'il y serait dans la journée du dimanche. Une fois là, il n'avait îien de bien arrêté et comptait prendre conseil des circonstances; seulement ,il se présenterait en abbé àlatourière, lui remettrait une lettre de Henri pour sa sœur, et, à une lertaine marque contenue dans cette lettre, marque ininteligible pour tout le monde expceplé pour elle. Constance reconnaîtrait que Roger était à Chinon.

La journée de ce grand mercredi s'écoula au milieu d'angoisses profondes de la part de Roger ; mais il y avait trop longtemps qu'il nourrissait ce projet pour reculer devant lui au moment de l'exécuter. Il commanda donc à son visage et à sa voix ; il eut lecourage de faire son thème et sa version ; enfin, au souper, il mangea comme d'habitude et fut gai comme à l'ordinaire. "Véritablement, le chevalier était prédestiné aux aventures romanesques, et avait reçu de la nature toutes les qualités qui aident à les accomplir. A neuf

fâ SYLVANDIRE

heures, l'abbé et le chevalier se couchèrent. L'abbé déposa tous ses vêtements sur une chaise voisine de son lit; puis il éteignit la lumière. Au bout d'un quart d'heure, il dormait profondément.

Boger attendit qu'un autre quart d'heure fût écoulé; puis il se laissa doucement glisser à terre, s'arrêtant à chaque craquement de son lit. Enfin <es pieds touchèrent le parquet; il sappuya au mur, et attendit un instant. Le ronflement de l'abbé continuait à se faiie entendre dans sa majestueuse périodicité. Tout allait bien. Alors il s'approcha, les mains étendues dans l'obscurité, jusqu'à ce qu'il touchât la chaise, qui, pour l'heure, servait de portemanteau à toute la défroque préceploraîe, transporta cette défroque de sa chaise sur son lit, et là commença sa toilette, qui s'accomplit sans accident. Enfin, la toilette achevée, Roger, parfaitement transformé en abbé des pieds à la tête, ouvrit la porte aussi doucement qu'il put, la referma de même, tendit le cou pour s'assurer que ses divers mouvements n'avaient point tiré son précepteur de son sommeil, gagna l'escalier, descendit dans la cour,- et, allant frapper hardiment à la loge du portier : . — Je suis l'abbé Dubuquoi, précepteur de M. le chevalier d'Anguilhem. M. le chevalier d'Anguilhem se trouve fort indisposé, et je vais chercher le médecin.

Le portier, à moitié endormi, reconnut par le vasistas le costume de l'abbé, tira le cordon en grognant quelques paroles que Ro;^er n'entendit pas, et Roger se trouva dehors. Son prfc.nier mouvement fut de courir devant lui; mais, au bout de dix minutes de course, il s'arrêta subitement: il allait se jeter dans la Loire.

Arrivé là, il s'orienta; il savait que Chinon est à vingt-cinq lieues d'Amboise, à peu près, et qu'il n'avait, pour se rapprocher de cette première ville, qu'à suivre le cours du fleuve. Seulement, il y avait deux routes pour arriver à ce but, celle de la rive gauche et celle de la rive droite. Roger se décida pour la rive droite; cette route l'éloignait de trois ou quatre lieues, il est vrai, mais elle lui offrait plus de sécurité de ne pas être rejoint. 11 traversa donc l'entre-pont, dt, marchant sans s'arrêter toute la nuit^ il se trouva vers les six heures du matin à Rouvray. Là, la fatigue le força de faire une station; il avait fait huit heues tout courant. 11 s'arrêta dans une auberge, se jeta sur un lit, et ordonna qu'on le réveillât à dix heures; son intention était de repartir aussitôt qu'il aurait déjeuné.

SYLVAx\DIRE 63

En se déshabillant, Roger s'aperçut qu'outre sa bourse à lui, qu'il avait glissde dans une des poches de sa veste, il possédait encore la bourse de l'abbé, qui était restée dans l'autre poche. Comme l'argent qu'elle contenait était celui de son père, Roger, au lieu de concevoir des scrupules, se réjouit fort de cet événement, qui augmentait son trésor de quatre louis et d'un petit écu , c'est-à-dire de quatre-vingtdix-neuf livres. Le chevalier avait maintenant de quoi aller au bout du monde.

Pendant que Roger déjeunait, Thôte entra pour lui annoncer qu'un batelier qui descendait la Loire et qui recrutait des voyageurs tout le long de la route, lui faisait demander s'il ne préférait pas continuer son voyage en barque. Cette idée sourit assez à Roger, attendu qu'on perdrait plus facilement sa piste sur l'eau que sur la terre; la trace du bateau sur la rivière étant une de ces traces aussi difficiles à retrouver qu'aucune de celles indiquées comme introuvables par le roi SalomoD, de proverbiale et poétique mémoire.

Roger fit donc répondre que, si son voyage ne devait rien perdre comme célérité à ce nouveau mode de locomotion, il accepterait avec le plus grand plaisir; l'hôte lui assura que, bien loin d'y perdre, il y gagnerait, puisque, de cette façon, il voyagerait jour et nuit. Cette assurance séduisit Roger au point qu'il chargea l'hôte d'arrêter à l'instant même sa place, quoique le bateau ne dût partir que dans deux heures: il est vrai que l'avantage de voyager toute la nuit compensait bien la perte de deux heures.

Cependant, au moment où l'hôte sortait, Roger le rappela pour s'informer de lui quels étaient les voyageurs avec lesquels il allait faire route. Il apprit alors que c'étaient en grande partie des négociants qui allaient à Nantes pour leurs alTaires, des officiers qui rejoignaient leurs garnisons de Rennes ou de Brest, enfin des Parisiens qui voyageaient pour leur plaisir. 11 n'y avait dans tout cela rien de suspect pour lui ; cette énumération ne lui fit donc rien changer à ses dispositions premières, et il renvoya l'hôte en lui disant que le batelier pouvait compter sur lui.

Vers le midi, on partit effectivement; la barque ou plutôt le coche, traîné par quatre vigoureux chevaux qui suivaient la rive, allait aussi bon train qu'on pouvait le désirer; il en résulta que, pendant toute la journée, Roger se félicita d'avoir choisi ce m )de de transport, qui lui promettait un voyage

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nocturne non moins rapide que celui qu'on accomplissait à la lumière du soleil. Vers les trois heures seulement, on s'arrêta à Tours pour dîner: mais, vers cinq heures, on repartit, et, jusqu'à la nuit, on marcha d'une égale vitesse. Le patron, interrogé sur le chemin que l'on ferait pendant l'obscurité, avait répondu que, le lendemain matin, on serait à Langeai; pou)' déjeuner: sur la foi de celle promesse, Roger s'enveloppa dans son manteau, se coucha sur un banc et s'endormit.

Cependant, comme malgré les précautions prises par lui, Rogor n'était pas sans inquiétude, son sommeil fut bientôt troublé par un rêve. Il lui sembla qu'il voyait poindre à. l'horizon deux cavaliers qu'il reconnaissait, l'un pour son père, l'autre pour l'abbé Dubuquoi, lesquels, en apercevant le coche, pressaient l'allure de leurs chevaux; tandis que, au contraire, le coche, malgré les prières que faisait Roger au patron, ralentissait son mouvement à mesure que s'augmentait la vitesse des cavaliers. Enfin tous deux s'approchèrent tellement, que Roger, dans son rêve toujours, songea qu'il n'avait plus d'autre ressource que de se cacher à fond décile. Il y descendit donc, se fourra entre deux barriques et attendit. Au bout de quelques instants, il lui sembla que non-seulement le mouvement du coche allait se ralentissant, mais encore qu'il cessait tout à fait. Puis il entendit des pas qui se rapprochaient de lui, puis il lui sembla sentir une main qui le saisissait au coUetj il était de nouveau prisonnier : il iefa un cri et se réveilia.

Son premier sentiment fut une impression de joie ; car, en ouvrant les yeux, il vit qu'il était encore parfaitement libre ; seulement, son rêve n'était pas tout à fait un mensonge ; le coche était arrêté et se tenait immobile au milieu du courant. Roger alla s'informer des causes de cette immobilité au pilote, qu'il trouva endormi comme le reste des voyageurs. Un moment il hésita à le réveiller ; mais la position était trop grave pour que cette hésitation durât longtemps. Il secoua donc le digne navigateur par le bras, et celui-ci, tout en grommelant de ce qu'on le lirait de son sorotoeil, répondit, comme une chose toute naturelle et qui, par v^onséquent, n'avait le droit d'exciter ni surprise m mécontentement, que le coche s'était ensablé, accident qui lui arrivait toujours trois ou quatre fois par voyage. Cette explication donnée, le pilote laissa retomber sa tète sur le gouvernail et se rendormit.

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Eu effet, la Loire était, à cette époque, ce qu'elle est encore aujourd'hui, c'est-à-dire une des plus capricieuses rivières de France, en ce qu'on n'est jamais sur de la trouver chez elle, et que, comme ce tyran de l'antiquité qui avait douze chambres, elle ne couche jamais deux nuits de suite dans le même lit. On était donc ensablé, c'est-à-dire qu'on était menacé de demeurer à la même place jusqu'à ce que quel- (jue pluie d'orage vînt rendre à la rivière l'eau qui lui manquait, ou qu'en doublant ou triplant le nombre des chevaux qui composaient l'attelage, on parvînt à faire franchir au coche l'obstacle qui l'avait arrêté.

On se figure facilement, en se mettant un instant à la place de Roger, l'impression que dut produire sur lui une semblable nouvelle. Il y avait déjà '-fagt-quatre heures qu'il était parti, et il n'avait encore faix que quinze à dixhuit lieues, c'est-à-dire qu'à peine était-il à moitié du chemin ; cependant, si critique que fût la situation, il n'y avait pas d'autre parti à prendre que celai de la patience : le lendemain matin, si l'eau n'était pas montée ou si les chevaux ne parvenaient point à désensabler le coche, le chevalier gagnerait la rive gauche ou la rive droite, peu lui importait laquelle, et continuerait son chemin à pied.

Ce point arrêté dans son esprit, Roger essaya de se rendormir, mais cela lui fut impossible. Il demeura donc éveillé, pensant à Constance, et rêvant aux moyens d'arriver jusqu'à elle.

Cela lui paraissait, au reste, la chose la plus facile : du moment que Constance serait, par la lettre que Henri de Narcey écrivait à sa sœur, prévenue de la présence de Roger, elle se tiendrait sans doute prête à tout événement. Alors Roger, à l'aide d'une échelle, passerait par-dessus le mur du couvent, qui donnait sur une rue parfaitement déserte ; puis, comme la fenêtre de Constance donnait elle-même sur le jardin, à l'aide de cette échelle, elle descendrait par In fenêtre, tous deux escaladeraient alors le mur, puis ils s'enfuiraient jusqu'au premier village, où un prêtre quelconque les marierait.

Ce fut en passant et en repassant toutes ces idées dans sa tête que Roger vit venir le jour. Mais lejour vint sans rien changer à la position du coche; toute la nuit s'était écoulée sans que l'idée vînt à la Loire de monter d'un pouce. D'un autre côté, le conducteur, voyant l'insuffisance de ses quatre bêtes, était allé chercher durenfort au plus prochain village,

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et en avait ramené huit chevaux qui, réunis aux quatre première, formaient un total de douze. Mais, malgré les efforts réunis des pauvres animaux et les coups de fouet plus que consciencieux que leur administrait le charretier, le coche ne bougeait pas plus que :.'il eût pris racine au fond de la Loire. Deux ou trois heures se passèrent ainsi en tentatives infructueuses.

Roger se mangeait les poings d'impatience, et ne comprenait rien à l'apathie des voyageurs qui l'entouraient, et qui raisonnaient, graves et tranquilles, sur l'événement qui l'exaspérait, proposant des moyens plus impraticables les uns que les autres pour en sortir, et paraissant, au reste, résignés à demeurerlà jusqu'à ce qu'un miracle deDieu vînt les en tirer. Il avait affaire à des gens visiblement habitués à descendre la Loire, et, par conséquent, familiers avec de pareils événements.

Roger alla trouver îe patron du coche et lui déclara que, si dans une demi-heure le coche n'était pas remis à îlot, il le prévenait qu'il sauterait à l'eau et gagnerait le bord à la nage. Le patron déjeunait fort tranquillement avec des côtelettes et du vin u'Orléans ; il écouta le discours de Roger d'un bout à l'autre, et lui demanda s'il avait payé le pa^-sage ; Roger lui répondit en lui montrant son reçu; alors le patron l'assura qu'il était parfaitement libre de s'en aller comme bon lui semblerait, et il se remit à finir ses côtelettes et à achever sa bouteille.

Roger se sentit pris d'une envie féroce d'étrangler le patron; cependant, comme il comprit qu'un homicide ne ferait que compliquer sa situation, il se contint et remonta sur le pont.

îl espérait trouver les voyageurs impatients, et comptait profiler de cette impatience pour fomenter une petite émeutej il s'approcha en conséquence de différents groupes; mais, à son grand étonnement, il trouva qu'au lieu de se préoccuper de laccident, chacun parlait de ses affaires ; les politiques commentaient les conférences de Gertruydenberg, les officiers racontaient la bataille de ?.îalplaquet, et les négociants discutaient l'impôt du dixième. Roger vit qu'il n'y avait rien à tenter de ce côté, et il commençait à aviser aux moyens de mettre à exécution la menace qu'il avait faite au patron de gagner le bord à la nage, lorsqu'il vit cinq ou six barques se détacher du rivage et ramer vers le coche. C'étaient des na-

turels du pays qui venaient offrir aux voyageurs échoués des vivres frais, des gâteaux et des fruits , comme viennent les sauvages des mers du Sud autour des bâtiments égarés dans l'océan Pacifique.

Roger acheta toute la cargaison d'une barque, à la condition que cette barque le conduirait à l'instant même à terre.

Le di'part du petit abbé interrompit un instant les conversations. Quelques têtes se retournèrent pour le voir descendre et le suivirent un instant pendant qu'il s'éloignait; mais bientôt chacun reprit sa conversation et personne ne parut plus s'occuper du déserteur.

Roger mit pied à terre en face de Luyncs. Il avait bien envie de gagner la ville, éloignée d'un quart de lieue, à peu près, dee bordi de la rivière, afin de voir s'il y trouverait un cheval; mais i! pensa que cela le retarderait. D'ailleurs, en prenant un cheval, il fallait prendre un homme, et c'était mettre quelqu'un dans son secret. Il prit donc la résolution de continuer sa rc'Ute à pied, et se mit aussitôt en chemin pour Langeais, où il arriva à sept heures du soir.

L:i, quel que fût le désir de Roger d'aller plus loin, force lui fut de s'arrêier pour passer la nuit. Il lui fallait au moins faire une halte d'une heure pour souper et se reposer quelque peu. Le moyen de se remettre en route à pied et à huit heures du soir! c'était s'exposer à éveiller les soupçons; d'ailleurs, notre amoureux était arrivé à l'endroit où il devait traverser la Loire et s'enfoncer da-cs les terres; or, comme il n'y avait que des chemins de traverse pour se rendre de Lan geais à Chinon, il y avait dix chances contre une que, pendant l'obscurité, il s'égarerait. Roger, bon gré mal gré, passa donc la nuit à l'auberge, et, pour ne pas perdre son temps, il se fit parfaitement renseigner par l'aubergiste sur la route qu'il aurait à suivre pour le lendemain.

Au point du jour, Roger se mit en voyage. Il espérait, en marchant bien, être à Chinon vers les deux heures de l'après-midi; en effet, à neuf heures, il déjeunait à Armentières; à midi! il faisait une halte ù Saint-Benoît, et, à deux heures moins quelques minutes, il apercevait enfin les tours et les clochfus de la ville tant désirée. Loin de redoubler son courage, cette vue sembla épouvanter Roger; il s'arrêta un instant, les jand^es tremblantes et la main appuyée sur sa poitrine, comme pour comprimer les battements de son cœur enfin, il reprit courage, et, honteux sans doute de sa faiblesse

il se remit en route en doublant le pas : un quart d'heu.'î après, il était à Chinon.

Alors, et comme il arrive à tous les cœurs résolus, l'approche du danger doubla la force du chevalier ; il s'avança droit vers le couvent, sonna sans hésiter à la porte, et, soutenant avec le plus grand calme le regard scrutateur de la tourière :

— Ma sœur, lui dit-il, vous avez, je crois, dans ■"^' -• rruvent, mademoiselle Herminie deNarcey?

— Oui, mon frère, répondit la tourière ; que lui voulez- ▼ous?

— Je suis chargé, par M- Henri, de lui remeitre cette lettre. Auriez-vous l'obligeance de la lui faire passer après l'avoir, bien entendu et comme c'est la règle, remise à votre digne supérieure?

— A l'instant même, répondit la tourière. Hélas! pauvre chère demoiselle, cette lettre lui fera un grand plaisir, surtout dans ce moment-ci où elle est si triste.

— Triste de quoi? demanda Roger avec inquiétude.

— Triste d'avoir perdu sa meilleure amie.

— Sa meilleure amie? reprit Roger avec une crainte croissante ; elle a perdu sa meilleure amie, dites-vous?

— Oh I mon Dieu, oui, répondit la tourière en levant les yeux au ciel; Dieu nous l'avait donnée, Dieu nous l'a reprise; il a bien fait, car c'était un ange.

— Mais... mais... cette meilleure amie, s'écria Roger essuyant la sueur qui lui coulait sur le front; cette meilleure amie, si je ne me trompe, c'était...

— C'était mademoiselle de Beuzerie, reprit la tourière ; la connaissiez-vous, par hasard, mon cher frère?

" Constance ! Constance ! s'écria le chevalier. Au nom du ciel, achevez, achevez! Que lui est-il arrivé?

— Elle est morte il y a trois jours, répondit la religieuse, et on l'a enterrée hier.

Roger ieta un cri terrible, chancela comme un homme frappé de la foudre, et serait tombé de toute sa hauteur sur le pavé, si le baron d'Auguilhem, qui en ce moment venait de son côté pour entrer au couvent, ne l'eût retenu entre ses bras.

SrLVANDIRE «9

Où il est raconté comment le chevalier d'Anguilhem éprouva une telle douleur de la mort de mademoiselle de Beuzerie, qu'il résolut de se faire jésuite.

Quand le chevalier revint à lui, il était couché dans une chamhre d'auberge, et le baron d'Anguilhem était assis au chevet de son lit.

En rouvrant les yeux, il regarda tout autour de lui, comme fait un homme qui se réveille, et qui, en se réveillant, rappelle ses souvenirs. Alors ses souvenirs lui revinrent : il se rappela ce qui s'était passé à la porte du couvent ; qu'il avait, de la bouche de la tourière, appris la mort de Constance, et comment, écrasé par ce coup, il était tombé dans les bras d'un homme qu'il avait vaguement cru reconnaître pour son père.

Un instant le chevalier voulut douter de son malheur; mais l'état dans lequel il se retrouvait, les habits de son précepteur jetés sur une chaise, son père assis et pleurant près de lui, toutes ces preuves de son malheur étaient trop grandes pour qu'il pût conserver aucune espérance; il se retourna donc vers le baron, les bras étendus, en criant :

— Ohî mon père, que je suis malheureux!

Le baron adorait son fils ; aussi lui prodigua-t-il toutes les consolations qui sont démise en pareille circonstance; il lui rappela qu'il était homme, que l'homme était né pour souffrir, et que c'était dans ce but que Dieu lui avait donné la force. Tout cela était de la bonne philosophie de collège; mais à toutes ces sentences, si consacrées qu'elles fussent, Roger murmurait en secouant la tête :

— Si ma mère était là ! si ma mère était là !

— Eh bien, que ferait-elle que je ne fusse pas? demanda le baron.

— Oh ! elle pleurerait avec moi ! s'écria Roger. Et il retomba sur son oreiller, éclatant en sanglots.

Le baron pensa que ce qu'il avait de mieux à faire en pajeille occasion était de laisser pleurer son fils tout à son ai^e

En effet, les larmes le soulagèrent un peu, et il commença à pouvoir parler de Constance. Ce fut, comme on le pense bien, pour multiplier les questions sur sa maladie et sur sa mort. Le baron se contenta de rt'^pondre qu'il ne connaissait, de cette maladie et de cette mort, que les circonstances que tout le monde en connaissait; la jeune fille avait été prise de la petite vérole, et, malgré la science des médecins, elle était morte après six jours de souffrances.

Le chevalier déclara alors qu'il voulait aller au couvent, voir la chambre qu'habitait Constance, voir la tombe où elle reposait; qu'il voulait pleurer dans l'une et prier sur l'autre.

Le baron lui répondit que, le lendemain, on chantait un Requiem pour le repos de i'ilme de la jeune fille, et que, s'il voulait promettre de se conduire en homme et de repartir le même soir pour Anguilhem, il assisterait à ce Requiem, et qu'en sortant de l'église, il le conduirait avec l'ahbesse à la cellule, puis à la tombe de Constance.

Le chevalier donna sa parole d'avoir du courage. Quant à ce qui était de quitter Chinon, il le désirait au fond du cœur, car il sentait combien, dans la circonstance où il se trouvait, il avait besoin de l'amour de sa mère.

Le reste de la journée se passa donc d'une façon assez calme, quoique toujours assez triste. Roger resta couché, faisant de temps en temps semblant de dormir. Aussitôt son père, qui croyait à son sommeil, sortait sur la pointe du pied, et Roger, qui se trouvait seul, pouvait alors pleurer tout à son aise.

La nuit vint, et, si malheureux que fût le chevalier, avec la nuit un peu de sommeil; il rêva de Constance, et, chose étrange, au lieu de voir la jeune fille pâle et mourante sur son lit, ou pâle et morte dans son cercueil, à chaque fois qu'il la revit, il la revit pleine d'existence, le sourire sur les lèvres, l'amour dans les yeux, telle qu'il l'avait vue enfin à Anguilhem, à Beuzerie et au couvent. Alors il se réveillait, le cœur bondissant; puis, pendant quelques instants, il doutait de son propre malheur, jusqu'à ce que cette chambre d'auberge, ces vêtements ecclésiastiques, les pas de son père qui occupait l'appartement voisin, et qui à chaque mouvement que faisait le chevalier se rapprochaient de la porte, vinssent le ramener à l'atTreuse certitude que la mort de Constance seule n'était pas un songe.

Au point du jour, Roger entendit tinter la cloche du courent : elle annonçait le service funèbre de la journée; chaque battement lent et sourd du bronze mortuaire retenti' jusqu'au fond du cœur du chevalier.

Une chose le tourmentait encore ; il n'avait pas d'autre?i habits que ceux avec lesquels il s'était enfui d'Amboise, et il ne pouvait assister au service de Constance vêtu en abbé ; il lui semblait que ce déguisement, qui avait quelque chose de grotesque, cadrait mal avec sa douleur. Courir les champs, enlever Constance avec cet habit, tout cela ailait à merveille, mais écouter l'office des morts, et aller pleurer sur sa tombe sous ce costume, c'était une profanation.

Le cœur a ses délicatesses instinctives qui ne le trompent jamais.

Sur ces entrefaites, le baron entra dans la chambre du chevalier, suivi d'un domestique du château qui apportait un habit complet. Roger remercia son père en lui demandant comment il s'était procuré ces vêtements. Le baron répondit que l'abbé, étant arrivé à Anguilhem, avait raconté à la baronne dans quel accoutrement s'était sauvé son fils, at que, comme la baronne avait pensé avec raison que Roger ne s'était sauvé que pour revoir Constance, elle avait aussiiôt envoyé chercher ce costume, comprenant l'embarras dans lequel se trouverait son fils en arrivant à Chinon. Une seule chose étonna Roger, c'est que sa mère ne l'eût pas apporté elle-même.

Cependant le chevalier s'habilla; car c'était à huit heures que devait avoir lieu la messe : au grand étonnement du baron, Roger ne lui dit pas un mol de Constance. Le pauvre garçon avait senti dans toutes les réponses que lui faisait son père quelque chose de froid et de contraint qui n'allait point à la franchise de sa douleur : le baron, de son côté, dans la crainte sans doute de réveiller les regrets de son fils, écartait constamment la conversation du seul sujet qui intéressât le chevaher; il ne comprenait pas que, dans les crises du genre de celle qu'éprouvait son fils, la première consolation, ce sont les larmes, et que le moyen d'épuiser ces larmes c'est de parler à celui qui a besoin de les répandre, de la perte qui les fait couler.

■Le baron crut donc que Roger était moins affligé, parce que Roger ne pleurait plus. Hélas ! ces larmes refluaient eu dedans et retombaient une à une sur son cœur.

72 SYLVANDiflE

Roger sortit avec son père, et ils s'avancèrent vers le couvent en marchant côte à côte. Mais, en approchant de la porte où deux fois il s'était présenté avec de si douces émotions, Roger sentit que la terre tremblait sous ses pieds, que les maisons, les murailles, les arbres, tournaient autour de lui; il fut forcé de s'appuyer au bras de son père. De son côté, le baron était visiblement ému, et, comme Roger s'aperçut de cette émo'ion, il essaya de maîtriser la sienne.

En arrivant à la porte, Roger revit latourière qui lui avait appris la terrible nouvelle. La pauvre femme, tout habituée qu'elle était à la vue des grandes douleurs humaines, paraissait affectée elle-même de la pâleur et de la tristesse du chevalier. Et, lorsque celui-ci, en passant devant elle, lui glissa secrètement un louis dans la main, elle ne put retenir ses larmes.

Roger entra dans cette église où, un an auparavant, il était entré le cœur si joyeux, dans l'espérance qu'il avait alors de reconnaître la voix de Constance parmi toutes ces voix. Un an s'était écoulé, et cette voix si pure, si chaste, si vibrante, s'était éteinte; et il allait entendre toutes ces autres voix au milieu desquelles il chercherait vainement celle qui, à cette heure, chantait au ciel les louanges du Seigneur.

Le chevalier alla s'agenouiller à la même place où il s'était agenouillé un an auparavant, et là, pour la première fois, il sentit ce sublime besoin de prière qu'on éprouve dansles, grandes douleurs. Là, pour la première fois, son âme se mit 2n communication avec cet autre monde qu'on n'entrevoit jamais qu'à tiavers un voile de joie ou de désespoir, qu'on ne comprend que dans les suprêmes ravissements ou dans les extrêmes douleurs.

Tout le temps de l'office s'écoula sans que les pleurs de Roger cessassent de couler le long de ses joues, mais sans que 5a poitrine laissât échapper un sanglot. La prière rend les larmes douces et faciles.

La messe finie, le baron conduisit son fils chez la supérieure; r)eut-être la digne religieuse gardait-elle quelque rancune à son neveu du tour qu'il lui avait joué autrefois et qu'il avait voulu tout récemment renouveler. Peut-être lui promettait-elle quelque bonne et sévère réprimande, cai son premier abord fut digne et froid; mais à peine l'eut-elle entendu s'écrier d'une voix déchirante : « Ah ! ma tante, ma tante, vous l'avez doue laissée mourir? » queLe n'eut plus,';ile

lorce contre une douleur si réelle et qui se manifestait par une si Drofonde altération du visage et de la voix. La bonne supérieure fondit en larmes.

Roger profita de ce moment pour rappeler à son père la promesse qu'il lui avait faite de demander pour lui à sa tante la permission d'entrer dans la cellule de Constance. La supérieure éleva quelque petite difficulté et céda après avoir appelé une religieuse et lui avoir, tout bas, donné quelques ordres qui avaient sans doute pour but d'éloigner de la vue de Roger les objets qui eussent pu irriter encore sa douleur.

Quelques instants après, tous trois descendirent ; les corridors étaient déserts; il semblait que la mort, d'un seul coup, eût dépeuplé toutes ces cellules : les jeunes filles étaient au jardin.

L'abbesse ouvrit la chambre de Constance, et s'apprêtait, ainsi que le baron, à y suivre Roger; mais Roger les pria tous deux de permettre qu'il restât seul un instant dans le sanctuaire de son amour. Le père et la tante se regardèrent, puis sans doute ils ne virent aucun inconvénient à cette demande, car ils firent signe à Roger qu'il pouvait entrer.

Roger entra, referma la porte sur lui pour être seul, et s'avança religieusement et les mains jointes vers ce lit où Constance avait rendu le dernier soupir ; rien n'indiquait que la mort eût passé là. Le chevalier se pencha vers l'oreiller virginal pour y déposer un baiser. Il était encore tout parfumé de cette douce et fraîche odeur qui émane de lajeunesse et de la santé ; on eût dit que celle qui l'avait quitté, il y avait trois jours, pour la tombe, en était descendue le matin même pour aller courir , les cheveux épars, dans quelque prairie toute parsemée de fleurs, toute diaprée d'abeilles et de papillons.

Ce contraste des lieux avec la scène qui s'y était passée, et dont rien ne paraissait avoir gardé la mémoire, brisa le cœur de Roger. Ainsi lui apparaissait cette grande vérité, que nous sommes destinés à passer sur la terre, sans -y laisser d'autre trace que lesouvenir que nous garde le cœur des gens qui nous ont aimé : encore, combien de temps les cœurs les plus profondément émus nous gardent-ils ce souvenir !

Roger jura que le souvenir de Constance vivrait éternellement dans le sien.

Alors 11 se releva, examina les uns après les autres tous les

objets qui composaient l'ameublement de celte petite chambre, dont il voulait garder l'image dans son âme. A gauche, en entn\n /, le leng de la muraille, étaient un crucifix et un prie- Dieu ; sur le prie-Dieu était le petit livre de messe de Gonstancfi. Roger alla s'agenouiller devant le prie-Dieu, baisa le Kvre, l'ouvrit à l'endroit où le sinet marquait qu'il avait été ouvert pour la dernière fois, lut la prière que Constance y avait lue sans doute : c'était la Salutation angélique, c'était l'Ave Maria, c'était cette douce et poétique promesse d'un ange à une vierge, du ciel à la terre, de Dieu aux hommes.

En face était la cheminée. Sur la cheminée s'épanouissaient deux vases de porcelaine avec deux bouquets de fleurs qui avaient, grâce à leau qui baignait leur tige, survécu à celle qui les avait cueillis ; puis, entre ces deux vases, brillait une petite glace, mondaine infraction aux règles du couvent, mais que la supérieure permettait à celles de ses pensionnaires qui étaient destinées à rentrer dans le monde. Roger cueillitune pensée à chacun de ces bouquets à moitié flétris, et posa ses lèvres sur cette glace, qui, infidèle et oublieuse comme le reste, était prête à réfléchir tous les nouveaux visages qui passeraient devant elle, sans garder aucune trace de ce visage d'ange qu'elle avait réfléchi tant de fois.

De îa cheminée, Roger alla à la fenêtre. Comme nous l'avons dit, cette fenêtre donnait sur le jardin. C'était le même qu'il avait déjà vu; cesjeunes filles qui lepeuplaient,c'étaierit les mêmes. Mais quelle différence ! bruyantes et joyeuses l'autre fois, elles étaient cette fois-ci tristes et silencieuses. Elles ne jouaient pas; elles se promenaient par groupes et à l'écart. Seule , foute seule , se promenait Hertninie de Narcey, cette fidèle amie de la pauvre Constance.

Cette dernière vue fut pour Roger la plus terrible de toutes; là dans cesjeunes cœurs, là dans cesâmes virginales, blanches pagesà peine entr'ouvertes du livre de ta vie, là était la véritable trace de la mort que Roger cherchait vainement autourde lui; là était la voie qu'avait laissée à travers les iirs la colombe qui remontait au ciel. En ce moment, la porte se rouvrit; il y avait plus d'une demi-heure que Roger était dans la cellule de Constance, et, ne le voyant pas sortir,^ son père et sa tante avaient craint quelque nouvel accident amené par une trop forte émotion.

Roger sortit, le cœurbrisé, sentant qu'il emportait de cette petite chambre des souvenirs pour toale sa vie, et cepen*

dant assez calme en apparence, de sorte que, lorsqu'il de manda à sa tante de le faire conduire, selon la dernière promesse que lui avait faite le baron, à la tombe de Constance, non-seulement ni le baron ni la supérieure ne fireui aucune di('ticulîé,mais encore tous deux offrirent de l'y accompagner.

Le cimetière du couvent était dans le cloître. Roger eut donc à peine cent pas à faire pour se rendre de la chambre où Constance n'avait fait que se reposer un jour, pourarriver à la demeure où elle allait dormir éternellement. A la porte du cloître, comme à la porte de la chambre, Roger demanda qu'on le laissât seul ; la douleur a sa religion, les larmes ont leur pudeur. Roger entra donc seul dans le petit cimetière.

C'était, comme dans tous les couvents, un carré entouré d'arcades soutenues par des colonnes, et renfermant une enceinte de terre couverte d'herbe, et dont la surface était toute boursouflée par des tombes plus ou moins saillantes, selon que l'intervalle écoulé leur avait permis de s'affaiser plus ou moins. Là surtout on sentait la marche du temps, ce grand niveleur, sous les pas duquel s'effacent, petit à petit, les palais des vivants et les tombes des morts. Roger s'avança lentement vers une fosse fraîchementcomblée, et que recouvrait une pierre sur laquelle on n'avait pas encore eu le temps d'inscrire un nom. 11 n'y avait pas à s'y tromper, et il était visible que celte tombe datait du jour qu'on lui avait indiqué comme ayant été le jour de l'enterrement de Constance. Roger s'agenouilla devant cette pierre et pria.

C'était là sa suprême épreuve ; aussi la prolongea-t-il jusqu'à ce que le baron et la supérieure vinssent le chercher. Il avait dit adieu à l'église où Constance avait prié, à la chambre où elle avait vécu, à la tombe où elle était couchée pour toujours, rien ne le retenait plus à Chinon ; aussi Roger se laissa-t-il entraîner comme un enfant, et, après avoir pris machinalement congé de sa tante, monta-t-il dans la carriole qui avait amené son père, non-seulement sans faire aucune résistance, mais même sans prononcer aucune parole. La route fut plus rapide cette fois que la première ; le baron avait, en venant, changé trois fois de chevaux sur la route, à Loches, à Sainte-Maure et à l'île Bouchard: il en résulta qu'on [n'eut pa« besoin d'attendre; on reprit à chacune de ces stations un cheval frais, de sorte que, le lendemain à midi, oo se trouva à Anguilhem.

Pendant toute la route, Roger était demeuré absorbé dans une apathie profonde, sans larmes, sans soupirs, et oresque sans sentiment : en revoyant sa mère, cependant, le pauvre enfant retrouva ses pleurs ; mais la secousse avait été trop violente ; le soir même, la fièvre se déclara, et Roger tomba sérieusement malade.

Ce fut alors que se développa, dans tout son admirable dévouement, cet amour maternel dont la baronne avait déjà donné tant de preuves à son fils. Tant que Roger fut malade, elle ne quitta pas un instant le chevet de son lit, le gardant le jour, le veillant la nuit, lui parlantsans cesse de Constance; priant et pleurant avec lui, fondant son âme dans son âme, pénétrant toutes ses sensations, allant au-devant de tous ses désirs, n'ayant d'autre vie que sa vie, d'autre volonté que sa volonté. Parfois Roger, qu'elle croyait endormi, la surprenait le regardant avec un sentiment de tendresse Infinie, dans lequel il lui semblait démêler de la tristesse et du remords. Vingt fois il fut sur le point de l'interroger sur cette exprès- • sion étrange qu'il lisait dans ses yeux ; mais Roger n'avait plus la force d'être curieux ; que lui importait le reste du mondf? Constance n'était plus.

La maladie du chevalier fut longue ; puis insensiblement elle dégénéra en une sombre mélancolie, plus dangereuse que le mal auquel elle succédait, car Roger se plaisait dans cette mélancolie, et, après s'être soumis à tous les traitements qu'on lui avait ordonnés pour guérir la maladie du corps, ilj ne voulait rien faire pour guérir celle de l'âme. Son père k proposait vainement de monter achevai, de chasser, de fairi des armes. Tous ces exercices, pour lesquels autrefois il s'^ tait montré passionné, le fatiguaient maintenant au point d^ lui inspirer du dégoût. Ses travaux scolastiques étaient se seules distractions; et, un beau jour, au grand étonnemeQ| de 5on père et de sa mère, Roger demanda à r^jtoui'ner ai colU'ge des jésuites d'Amboise.

Le baron et la baronne, quelque douleur quSIs eussent de se séparer de leur fils dans la disposition d'esprit où il trouvait, n'en accueillirent pas moins la proposition avec joie. Cela prouvait que Roger se reprenait en quelque chosfl à la vie ; il y avait trois mois qu'il n'avait manifesté un dési quelconque ; aussi ce désir fut accueilli sans difficulté.

Roger retourna donc à Amboise, toujours sous la garde d« •on précepteur j cette fois, son père et sa mère l'accompa-i

gnèrent : la baronne ayant voulu être ou voyage pour recommander elle-même son fils aux révérends pères jésuites. Un grand désappointement attendait Roger; il était entré au collège pendant les vacances, et comptait bien, à la réouverture des classes, voir revenir son ami Henri de Narcey ; mais il l'attendit vainement : Henri avait fini sa rhétorique, et ses parents, qui le destinaient au barreau, n'avaient pas jugé à propos de lui faire faire sa philosophie. Roger se trouvait donc complètement isolé avec sa douleur.

Alors se développèrent chez lui des sentiments religieux dont on n'avait reconnu aucune trace avant l'événement qui avait été les chercher au fond de son cœur ; Roger passait des heures entières dans l'église, priant jusqu'à ce qu'il tombât dans une espèce d'extase, qui se terminait presque toujours par une abondance de larmes : les révérends pères s'aperçurent bientôt de cette propension, non pas aux exercices de piété, Roger n'était pas un dévot pratique, il oubliait même les heures des offices, qu'il fallait presque toujours lui rappeler, mais aux rêveries pieuses; ils comprirent qu'une âme exaltée comme celle de leur jeune commensal, accompagnée d'un esprit fertile, et qui, selon toute probabilké, reprendrait plus tard toute la vigueur qu'il avait momentanément perdue, serait une excellente recrue pour l'ordre ; alors toutes les complaisances, toutes les séductions, toutes les flatteries entourèrent Roger. La religion a son vertige, qui attire à elle les cœurs tendres. Roger, pour qui Constance était devenue un ange du ciel, tourna tous ses désirs du côté du ciel. Le recteur était un homme souple, adroit, éloquent, dévoré de cet amour de prosélytisme qui n'existe nulle part aussi prononcé que dans l'ordre dont Ignace de Loyola fut le fondateur. 11 fit venir Roger chez lui, l'interrogea sur ses sentiments, affermit sa vocation, et fit tant et si bien, qu'au bout de six mois, Roger déclara, un beau matin, à son précepteur, que sa résolmion bien arrêtée était de se faire jésuite.

Comme l'abbé Dubuquoi était dans les ordres, et que îe conseil d'envoyer Roger au collège d'Amboise venait de soQ côté, la peur lui prit que les parents du chevalier ne crussent que c'était lui qui avait inspiré à son élève ce singulier désir d'ehtrer en religion. Aussi écrivit-il aussitôt au baron ce qui se passait, en le suppliant d'accourir sans perdre un instant, s'il voulait arriver avant que les révérends pères se fussent emparés tout à fait de l'esprit de son fils.

Le baron vit, da premier coup, le danger qui menaçait Roger ; il fit mettre Christophe à la carriole, et, le lendemain 80ir, il était à Amboise.

Comment mademoiselle de Beuzerie apparut au chevalier d'Anguilhem pour lui défendre d'entrer en religion.

Le baron trouva Roger parfaitement calme et parfaitement résolu. Si le projet qu'il avait conçu eût été le résultat de l'exaltation, le baron eût conservé quelque espoir que, cette exaltation se calmant, le projet qu'elle avait enfanté s'évanouirait avec elle; mais il n'en était pas ainsi, et la chose devenait tout à fait sérieuse : d'autant plus sérieuse qu'on en était arrivé à cette époque du règne de Louis XIV, on plutôt de madame de Maintenon, où tout tournait à la religion, où un puissant appui était donné aux chefs des congrégations ou aux supérieurs des couvents, si bien que, dans plusieurs circonstances, des jeunes gens ou des jeunes filles des premières familles de France s'étaient faits moines ou religieuses, malgré l'opposition de ces mêmes familles. Le baron ne voyait donc aucun autre moyen à employer vis-à-vis du chevalier que celui de la persuasion.

Aussi fut-ce celui qu'il tenla ; mais à toutes les prières di baron, Roger répondit qu'il obéissait à une voix intérieure^ que cette voix était celle de sa conscience, et que, depuis h moment où il avait perdu le seul bien qui pût l'attacher à la terre, il se sentait entraîné par une irrésistible vocation.

Le baron s'adressa alors au père recteur, et le pria de l'ai* tfer à combattre la résolution du chevalier ; mais celui-ci répondit qu'il regarderait comme une olTense au Seigneur de détourner du ciel une âme qui demandait à faire son salut; que tout ce qu'on pouvait exiger de lui, c'était qu'il ne pous» sât pas Roger dans la voie où il était entré de lui-même ; que Vêlait, d'ailleurs, la réserve qu'il s'était imposée jusqu'alorset qu'il continuerait de s'imposer. Le baron n'en pouvai; tellement pas demander davantage.

Trois ou quatre jours s'écoulèrent dans ces négociavioas

nfructueuses; enfin, vers le soir du cinquième jour, arriva une lettre de la baronne, qui, prévenue de l'état des choses par son mari, écrivait au chevalier qu'elle le priait, avan*, de prendre une résolution définitive, de venir au moins passer quinze jours àAnguilhem, promettant au néophyte que si, après ces quinze jours, sa résolution tenaM encore, elle le laisserait libre de faire sa volonté. La demande était trop maternellement raisonnable pour que Roger n'y accédât point à l'instant même.

Le lendemain, après avoir reçu la bénédiction du père recteur, le futur jésuite partit pour Anguilhem, en compagnie du baron et de l'abbé ; ces deux derniers maudissant au fond du cœur le jour fatal où mademoiselle de Beuzerie a^•ait mis le pied à Anguilhem. En effet, depuis ce malheureux jour, comme on peut le voir, tout avait été bouleversé dans cette demeure jusqu'alors si tranquille et dont les habitants, autrefois les plu^ sédentaires de la province, passaient à cette heure leur vie à courir les uns aprôs les autres sur les grands chemins.

La baronne renouvela sur son fils toutes les tentatives qu'avait déjà essayées le baron ; mais, quelle que fût l'insistance maternelle, elle ne put vaincre l'obstination du chevalier. De son côté, son père eut beau lui parler chasse, équitation, escrime, à toutes ces provocations mondaines, Roger répondit que c'étaient des exercices profanes qui ne convenaient aucunement à un homme dont l'intention était de se vouer au Seigneur. Il résulta de ce refus que la baronne commença, de son côté, à désespérer de ramener son fils aux idées qu'il avait autrefois de l'avenir d'un gentllhomuie, et que le fatal événement que nous avons raconté, semblait avoir effacées de sa mémoire.

Douze jours s'écoulèrent ainsi pendant lesquels la baronne renouvela, et toujours infructueusement, ses instances. Enfin, elle parut avoir elle-même renoncé à tout espoir, et Roger fut délivré de ses obsessions maternelles, auxquelles il avriit,aureste, répondu avec une femieté constamment mêlée do respect et de vénération. Toute la journée du treizième jour s'écoula donc dans la tristesse, et presque dans le silence; car, attendu que la résolution de Roger, depuis son arrivée à Anguilhem, était le sujet constant de la conversation, du mo: f lit qu?ron ne parlait plus de cela on ne savait plus de quoi parler.

80 STLVANDIRE

La soirée fut plus silencieuse et plus triste encore que ne l'avait été la journée, et chacun se retira de bonne heure dans son appartement. Roger , comme d'habitude, fit sa prière devanc un grand tableau représentant un Christ au Calvaire', qu'à son dernier voyage, préoccupé déjà d'idées religieuses, il avait fait transporter d'une ancienne chapelle du château dont on avait fait un cellier, dans sa chambre à coucher. Puis, tout illuminé par une de ces extases qui s'emparaient quelquefois de lui après sa prière, il se mit au lit et tomba bientôt dans cette espèce de somnolence qui n'est pas la veille, et qui n'est pas non plus le sommeil.

En éteignant sa lumière, Roger avait remarqué une circonstance due sans doute au hasard, mais que, dans sa pieuse préoccupation, il avait attribuée aune de ces grâces spéciales qu'il croyait parfois lui être accordées par le ciel : un rayon de la lune, passant à travers un grand œil-debœuf pratiqué dans la partie supérieure du contrevent qui fermait sa fenêtre, allait illuminer le saint tableau, placé justement en face du pied de son lit; c'était les yeux fixés sur ce tableau que Roger s'était laissé aller peu à peu à cette religieuse extase que nous avons dite et qui commençait à dégénérer en somnolence, lorsqu'il lui sembla que le tableau tournait sur lui-même et qu'une jeune fille, couverte d'unei longue robe blanche et le front voilé, se substituait, par uni mouvement silencieux et presque insensible, à la sainte' peinture : puis, lorsque le tableau eut disparu complètement et que le rayon nocturne qui l'illuminait eut éclairé la jeune filie d'une douce lumière, l'apparition nocturne leva doucement son voile, et Roger, tremblant à la fois de joie et de terreur, reconnut Constance.

C'était bien elle, c'était bien cette charmante fille de la terre devenue un ange du ciel; aussi le premier mouvement de Roger fut-il de se soulever sur son lit et de lui tendre les bras; mais l'ombre fit un mouvement de la main pour indiquer au jeune homme qu'il devait rester à sa place, et, d'une voix dont chaque son s'en alla vibrer jusqu'au fond du cœur de son amant :

— Roger, lui dit-elle. Dieu permet que je sorte de la tombe, pour te dire que le sacrifice que tu veux faire à ma mémoire est trop grand ; ta destinée n'est point d'aller t'ensevelir dans un cloître, m^is de continuer le nom de tes pères, qui mourrait avec toi-, renonce donc à cette idée que

tu as eue d'entrer en religion. Je t'en prie, et, s'il le faut, je te l'ordonne. Adieu, Roger, souviens-toi de ce que je te dis; car ce que je le dis, c'est la volonté du Seigneci.

A ces mois, le mouvement opposé à celui qui avait amené la blanche \ision sous les yeux de Roger s'opéra, et le tableau, reprenant la place qu'il avait quittée un instant, se retrouva à son tour dans la lumière.

Roger était resté haletant, le front mouillé de sueur, et les yeux hagards, tout le temps qu'avait duré la vision ; mais à peine eut-elle disparu, que, doutant de ses sens, il s'élança hors de son lit, afin de s'assurer, en le touchant, que le tableau était bien à sa place; rien n'était changé. Ses mains parcoururent le cadre, la toile, la boiserie, et il fut convaincu que personne n'avait pu ni entrer ni sortir de sa chambre, d'ailleurs fermée en dedans. C'était donc bien l'ombre de Constance qui lui était apparue.

On devine ce que fut le reste de la nuit pour Roger : tant que durèrent les ténèbres, il ne conserva aucun doute sur la réalité de la vision ; elle était encore là, présente à ses yeux; il revoyait le pâle et beau visage de sa jeune amie, il entendait sa douce voix, il sentait pour ainsi dire s'avancer vers lui cette main dont le mouvement impératif lui avait commandé le silence et l'immobilité, et dont le doux geste lui avait dit adieu. Mais, quelles que fussent la foi et la confiance du jeune homme, lorsque les teintes du matin vinrent chasser de sa chambre la mystérieuse et solennelle obscurité de la nuil, il sentit se détacher une à une les pierres du château fantastique bâti dans l'un de ses rêves, et passa de la conviction la plus profonde à l'incrédulité la plus absolue.

Cependant toute la journée il fut inquiet, rêveur, préoccupé ; plusieurs fois sa mère lui demanda quelle cause amenait le changement visible qui, depuis la veille, s'était fait en lui ; mais, à chaque fois qu'elle fit cette demande, la baronne n'obtint pour toute réponse qu'un triste sourire plein de mélancoUe. Quant au baron, il eut l'air d'avoir pris son parti de la résolution de son fils, et d'avoir complètement perdu l'espoir de le faire renoncer à son projet.

La journée s'écoula, plus accidentée cependant que les autres; Roger sortit du château et se promena dans le petit bois qui l'environnait. De temps en temps, de subites rougeurs lui passaient sur le visage, comme si le sang refluait

tout à coup de son cœur à son front ; de temps en temps, il tressaillait, et ses yeux semblaient suivre, à travers les arbres, une ombre fugitive et visible pour lui seul; puis, tout à coup, un profond soupir s'échappait de sa poitrine, et deux grosses larmes tombaient de ses yeux. C'était beaucoup pour Roger, que, depuis plus de six mois, personne n'avait vu pleurer.

Roger attendit la nuit avec une inquiétude mêlée de crainte. Plus d'une fois, pendant le souper, sa mère, qui ne le perdait pas des yeux, le vit essuyer furtivement la sueur •qui perlait à la racine de ses cheveux. A la même heure que la veille, il demanda à se retirer, et il sortit de la salle à manger pour regagner sa chambre.

Nous avons dit comment avec le jour le doute, puis l'incrédulité, puis la certitude que cette prétendue apparition n'était qu'un rêve, s'étaient succédé dans l'esprit de Roger ; mais, par un effet tout contraire, à mesure que la nuit était venue, son coeur s'était repris à croire., et, lorsqu'il se retrouva seul dans sa chambre, couché dans son lit, sans lumière, lorsqu'il revit ce même rayon de lune éclairant ce même tableau, toute sa conviction première revint, et il sentit que son prétendu rêve se refaisait réalité.

H y eut une heure, à peu près, de silence où rien ne bougea, et où Roger n'entendit que les battements de son cœur.' Pendant une heure, ses yeux ardents se fixèrent inutilement' sur le tableau immobile; puis tout à coup il lui sembla que le cadre commençait à l'entrer dans la boiserie, et que, comme la veille, le tableau tournait sur lui-même. Au bout d'un instant, il n'eut plus de doute, car il commença d'entrevoir la blanche robe de Constance, puis la jeune fille appa-rut tout entière : le miracle de la veille se renouvelait.

— Roger, dit-elle, tu n'as pas cru à ma parole, et Dieu permet que je vienne te la répéter. Roger, abandonne cette' funeste résolution qui fait le désespoir de ta famille ; Roger, je n'accepte pas le sacrifice que tu veux me faire; tu es né pour le monde et non pour le cloître ; vis pour lo monde et sois heureux.

Puis, comme si cette fois l'ombre de la jeune fille eût craint encore ^ue le doute ne vînt efTacar l'impression produite par sa présence, elle détacha de sa ceinture un bouquet àh pensées pareil à celui que, vivante, elle avait laissé tomber dans le corridor du couvent de Chinon, et, dans le geste qu'elle'

fi! f^n étendant la main pour dire adieu à Roger, elle le laissa (onber sur le parquet.

Roger se précipita hors de son lit ; mais déjà le tableau avait repris sa place. Aucune trace ne restait de l'apparition de la jeune fille, si ce n'est le bouquet de pensées, qu'avec un mouvement à la fois plein de joie et de crainte, qu'avec un mouvement enfin, il faut l'avouer, infiniment plus mondain que religieux, le chevalier porta à ses lèvres.

Cette fois, il n'y avait plus à douter: une preuve matérielle, visible, palpable du passage du gracieux fantôme, était restée aux mains de Roger. Le jeune homme se recoucha pressant le bouquet sur son cœur, et attendant toujours quelque nouvelle apparition. Mais ce fut inutilement.

Il se réveilla au jour. Celte fois, comme la veille, son premier mouvement fut de croire qu'il avait fait un rôve ; mais le bouquet était là, dans sa main, fané, mais présent. Ohl cette fois, c'était bien autre chose que la veille : l'ombre de Constance, tirée de sa tombe par un miracle d'amour, lui était bien réellement apparue.

C'était le lendemain que Roger devait partir pour retourner à Amboise ; mais, à Amboise, au milieu de ce terrible troupeau d'hommes noirs, la gracieuse apparition oserait-elle le suivre ? Partir, n'était-ce pas désobéir aux ordres de cette bouche qu'il avait tant aimée ?

Mais comment revenir sur une résolution signifiée si publiquement? comment, après avoir résisté à toutes les instances de son père et de sa mère, aller proposer de prolonger lui-même son séjour à Anguiihem? C'était impossible, c'était pis que cela, c'était ridicule; et Roger, disons-le, car nous ne sonmies pas ici pour faire éternellement son éloge, Rogei avait presque autant d'amour-propre que d'amour.

La journée se passa donc dans une contrainte mutuelle. Le baron, comme toujours , paraissait résolu à la séparation; mais la pauvre mère ne perdait pas de vue son fils: il était évident que la crainte d'un nouveau refus arrêtait sa prière. De son côté, Roger ne demandait qu'à être retenu; il en résultait qu'il ne fallait qu'une occasion pour que tous deux s'entendissent. Cette occasion , l'abbé Dubuquoi la fit naître en venant demander à son élève à quelle heure il comptait partir le lendemain. Roger voulut répondre et balbutia. La baronne aussitôt vint se jeter à son cou, en lui demandant «'il était bien vrai qu'il fût toujours résolu à l'abandonner.

Roger alors ne put retenir ses larmes , larmes à la fois de douleur et de joie, et, d'un petit ton soumis, plein d'hypocri sis pour nous qui connaissons le motif qui le faisait agir :

— Madame, dit-il, n'ôtes-vous pas ma mère, et ne dois-je pas vous obéir? Ordonnez donc, et je vous obéirai.

La baronne jeta un cri de joie, et courut par la maison annonçant à tous ceux qu'elle rencontrait que son fils ne partirait que plus tard, et peut-être ne partirait pas du tout.

Roger quitta ses parents à la même heure que la veille : il avait hâte de rentrer dans sa chambre : seulement, cette fois, il y entrait avec un doute plus grand , plus terrible. Le fantôme avait l'air de lire dans sa pensée, puisque, la veille, il était venu pour dissiper ses irrésolutions. Or, maintenant que toutes les irrésolutions étaient dissipées, maintenant qu'il était bien décidé à suivre les ordres donnés par l'ombre de Constance, maintenant môme qu'il avait promis à sa mère de ne plus partir, l'ombre ne penserait-elle pas que sa mission était accomphe, et ne jugerait-elle pas inutile d'apparaître de nouveau? C'était inquiétant. Roger commençait à s'habituer à cette jolie ombre, qui, à défaut du corps, était au moins un dédommagement. =^

Aussi, une fois enfermé dans sa chambre, Roger ne perditil point de temps pour se coucher et éteindre sa lumière; mais la lune commençait à décroître, de sorte que le rayon iUuminateur, qui, la veille, avait déjà tardé, ce soir-là tarda encore davantage. Enfin, après avoir éclairé successivement depuis l'angle de la chambre jusqu au cadre, il se fixa sur le tableau: c'était le moment qu'attendait Roger avec tant d'impatience. Aussi jamais prière évocatrice ne sortit-elle aussi ardente des lèvres d'un enchanteur que celle qui s'échappa de la bouche du pauvre chevalier pour prier Constance de lui apparaître au moins une dernière fois. Aussi la prière du chevalier fut-elle exaucée.

Cette fois encore, le tableau, comme la veille et comme l'avant-veilie, tourna sur lui-môme, et la blanche vision apparut» Roger jeta un cri de joie.

^ Oui, c'est moi, dit l'ombre, c'est moi qui viens te dire adieu. Adieu donc! Tu as obéi à l'oi'dre du Seigneur; le Seigneur te récompensera, je l'espère. Adieu, adieu !

Et, comme l'ombre disparaissait à ces mots, il sembla à Roger qu'il entendait deux ou trois sanglots mal étouffés.

STLVANDIRE 83

qui prouvaient que la morte regrettait autant que le vivant cette nouvelle séparation.

— Oh! non, non! s'écria Roger en s'élançant de son lit; oh! non, pas dadieu, pas d'adieu! Oh! si j'avais la crainte de ne plus te revoir, Constance, Constance! je deviendrais fou! Et Roger s'en alla tomber à genoux au pied du tableau, les mains étenduesvers leSeigneur, et priant celui quia tant souffert d'avoir pitié de lui qui souffrait tant.

Mais Roger n'invoquait plus qu'un tableau insensible, une toile muette; Roger était seul, les dernières vibrations de la voix de Constance s'étaient éteintes : l'ombre avait disparu. Alors il regagna son lit, tout brisé par la douleur : il avait entendu l'adieii de Constance; ce qu'il avait craint était arrivé: cette apparition, c'était la dernière, la pierre était retombée sur la tombe, la pierre ne se relèverait plus.

Il sembla à Roger qu'il perdait Constance une seconde fois. Plus d'une heure s'écoula pour lui dans une agitation fiévreuse qui tenait presque du désespoir. Cet adieu trois fois répété, et les deux dernières fois avec des sanglots, cet adieu pleurait éternellement à son oreille, et lui-même, sanssavoir qu'il partait, répétait involontairement : — Adieu ! adieu !

Tout à coup il sembla à Roger qu'un bruit de pas légers, un bruit presque insensible, un bruit comme celui qui trahirait une sylphide passant sur des fleurs, se faisait entendre de l'autre côlé de la boiserie. Roger se souleva sur son lit, haletant, éperdu, espérant et tremblant à la fois, les yeux fixés sur le tableau, maintenant perdu dans l'obscurité ; n^ais, malgré l'obscurité, il lui sembla que le cadre, qu'on distinguait seul dans la nuit, s agitait de nouveau; bientôt il n'eut plus de doute, le tableau tournait sur lui-môme.

Constance apparut pour la seconde fois; mais, cette fois, l'ombre se détacha de la boiserie, et, sautant légèrement à terre, s'élança vers le jeune homme en s'écriant :

— Roger ! Roger ! je ne suis pas morte! Roger! je no suis pas l'ombre de Constance! Je suis Constance elle-même! Et, en même temps, le chevalier, presque fou de joie, sentit effectivement que ce n'était paj une ombre, mais bien ua corps qu'il pressait entie ses bras.

VIlî

Comment on apprît k Angnilhera et à Beuzerie que le ^icomte de Bouzennis, ex-capitaine de la frégate la Thétis, était mort intestat, et quelles furent les modifications que cette nouvelle apporta dans les projets des deux familles.

En trois mots. Constance mit Roger au fait de ce qui s'était passé.

Le temps qu'avait perdu notre fugitif dans son voyage d'Amboise à Chinon avait donnd à l'abbé Dubuquoi le loisir d'accourir àAnguilhem, et de raconter au baron et à la baronne la nouvelle escapade du chevalier; alors on avait jugé avec raison qu'il se dirigerait sur Chinon, et l'on avait avisé au moyen d'en finir avec cet entêtement amoureux qui promettait de ne pas laisser un seul moment de repos aux parents des, deux jeunes gens. L'abbé Dubuquoi avait eu alors cette heureuse inspiration de proposer au baron de faire passer Constance pour morte. La baronne, comprenant dans son cœur de mère ce que cette nouvelle inattendue causerait de douleur à son fil;:, s'était longtemps opposée à cette supercherie ; enfin il lui avait fallu céder aux bonnes raisons de son mari, et le baron était parti pour mettre la supérieure dans le complot. Le hasard avait justement fait qu'une religieuse était trépassée l'avant-veille, ce qui donnait toute' facilité à l'exécution du plan.

On a vu comment ce plan s'exécuta

Mais ce qu'on n'avait pu penser, ce fut Tintensité de la douleur que cette nouvelle causa au chevalier ; ce qu'on n'avait pu prévoir, surtout, c'était la résolution extrême que cette douleur amènerait.

Aussi, lorsque la nouvelle que Roger voulait se faire jésuite arriva à Anguilhem, transmise par l'abbé Dubuquoi, cette nouvelle causa au baron et à la baronne un véritable ^.ésespoir. Comme nous l'avons vu, le baron partit aussitôt pour Amboise. espérant que son influence paternelle ramènerait le chevalier à des idées plus raisonnables; mais, dès la première conversation qu'il avait eue avec son fils, le baron s'é*

tait aperçu que c'était une résolution parfaitement arrêtée dauy l'esprit du chevailer, et que rien au monde n'en pourrait taire sertir.

Il écriAit aussitôt à la baroTîne pour lui faire part de ]a désesp(''rante certitude qu'il venait d'acquérir.

Alors la baronne, à son tour, avait foit un projet, — projet inspiré par son cœur maternel, — c'était de se servir ds Con-Jance, que le chevalier croyait morte, pour ordonner au mallieureux enfant de renoncer à sa folle résolution. Elle s'était fait conduire à Beuzerie; elle avait tant prié la vicomtess»!, tant supplié le vicomte, que ni l'un ni l'autre n'avaient pu résister aux larmes de la baronne, et qu'ils avaient consenti à ce que leur fille parût revenir de l'autre monde pour reniire le chevalier Roger-Tancrède à celui-ci.

Alors la baronne avait écrit à son mari pour qu'il exigeât au moins qu'avant de prendre une résolution définitive, le chsvalier revînt passer huit jours à Anguilhem, demande que Roger n'avait pu refuser à son père. Nous avons vu comment s'étaient passés les douze premiers jours et comment l'entêtement du chevalier avait rendu l'intervention de Constance indispensable. *

Tout avait donc été selon les souhaits des grands parents : Ja mécanique, préparée par le plus habile menuisier de Loches, avait parfaitement tourné sur elle-même : le baron et a baronne avaient suivi dans le cœur de leur fils l'impression produite par les apparitions successives de Consiance; enfin la troisième était venue mettre le sceau aux deux premières. Constance, couchée auprès de sa mère dans une des chambres les plus reculées du château, avait fait, les larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur, ses derniers adieux à Roger, lorsque, la douleur l'emportant chez elle sur toute autre considération, elle prit à son tour une résolution extrême, et, profitant du sommeil de sa mère, elle se releva, se rhabilla, sortit sur la pointe du pied, et, débarrassée des surveillants, qui jusque-là lui avaient dicté ses paroles et avaient contenu ses sentiments, elle se glissa de corridors en corridors jusqu'à l'endroit de la boiserie où elle avait l'habittide de prendre place, — poussa le ressort, — et apparut au chevalier, non plus comme une ombre, mais comme une déli rente réalité.

Roger était l'homme des résolutions soudaines ; un instant étourdi, — comme un mort qu'on tirerait de sa tombe, et

qui, en rouvrant tout à coup les yeux, reverrait le ciel^et se reprendrait à la vie et au bonheur, — il n'eut de force que pour ne pas tomber écrasé sous le poids de sa joie: u>stis. ce moment passé, il vit que l'occasion, tant cherchée par lui, se présentait d'elle-même, unique, rapide, fugitive ; aussi fut-il iécidé à l'instant même qu'il ne la laisserait pas échappe^

En un instant, le chevalier fut prêt ; quant à Constance, elle l'avait écrit à son amant, sa vie n'était plus à elle, mais à lui, et c'était à lui d'en disposer. Quand il lui proposa de fuir à l'instant môme, et de gagner ensemble le premier village où ils se marieraient, non-seulement elle ne lui fit aucune objection, mais e^ie l'assura qu'elle était prête à le suivre au bout du monde. Le chevalier ne douta plus qu'il ne toiîchât enfin à la conclusion de son roman.

Tous deux descendirent à l'instant môme, glissant dans les corridors et le long des escaliers, sans bruit, comme deux oninres, puis ils arrivèrent dans la cour. Roger courut à l'écurie, sella Christophe, qui, depuis quelque temps, se reposait de ses fatigues passées, mais qui, toujours bon et impassible, se laissa faire sans résistance aucune; puis il entr'ouvrit la grande porte le plus doucement qu'il put, s'élança sur Christophe, fit monter Constance sur une borne, força le cheval de s'approcher d'elle jusqu'à ce que Constance pût sauter en croupe ; puis, la jeune fille bien assurée derrière lui, Roger partit au galop.

lis coururent ainsi deux heures ; mais, comme on était arrivé au mois de juillet, c'est-à-dix'e aux jours les plus longs de l'année, au bout de ces deux heures, le jour avait commencé à paraître. Roger pensa donc qu'il était urgent de s'arrêter, attendu qu'un jeune homme et une jeune fille voyageant au grand galop pouvaient paraître suspects. 11 avisa au môme instant, à sa droite, un village qu'il reconnut pour la Chapelle-Saint-Hippolyle, et se dirigea sur ce village.

Roger n'avait en matrimoniomanie d'autre connaissance que celle qu'il avait puisée dans les romans du temps. Or, dans les romans du temps, toutes les unions contrariées se nouaient, à l'insudes parents, devant quelque bon prêtre de village qui, prenant à la lettre la recommandation que le Seigneur fit à nos premiers pères de croître ei de multiplier, croyait suivre le précepte de la Bible en sanctifiant le plus de mariages possible. Roger s'avança donc plein de confiance vers le presbytère, et, ajant frappé à ia porte qui lui fut ou-

verte par une bonne grosse gouvernante de trente-cinq à quarante ans, il demanda à parler au curé.

Le curé s'apprêtait à dire sa messe, ce qui parut à Roger d'un bon augure. Il expliqua au curé le plus succinclement possible, la cause qui l'amenait, et lui demanda s'il ne pourrait pas ci^lébrer le mariage séance tenante. Le bon prêtre sourit de l'empressement du jeune homme; mais il lui expliqua qu'il y avait quelques formalités préparatoires à accomplir, comme par exemple de se confesser, de décliner ses noms de famille et de baptême, de jurer qu'on n'était point parent à un degré prohibé par l'Église, etc., etc.; que ces formalités nécessitaient toujours vingt-quatre ou trente-six heures de retard ; que, par conséquent, quelle que fût sa bonn-e volonté, la bénédiction nuptiale ne pouvait avoir lieu que le lendemain ou le surlendemain; seulement, en attendant, les deux jeunes gens resteraient au presbytère ; Roger sous la garde du curé, et Constance sous celle de sa gouvernante. Ce contre-temps déplaisait fort à Roger, aussi insista- |t-il de toutes ses forces; mais le curé fut inflexible, et, comme il déclara qu'aucun de ses confrères ne serait plus traitable que lui, Roger préféra rester à la Chapelle-Saint-Hippolyte que de gagner quelque autre village, course qui, sans lui offrir une chance plus prompte, l'exposait à être reconnu ou du moins remarqué.

Le curé alla donc dire sa messe; et, comme il paraissait partager les craintes qu'éprouvait Roger, il recommanda aux deux enfants de ne point se montrer ni à la porte, ni aux ïe nêtres; puis, à son retour, il procéda aux questions d'usage. Le jeune homme déclara s'appeler le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhem, et la jeune fille, Aglaé-Constance de Beuzerie, le premier âgé de dix-sept ans et cinq mois, la seconde de quinze ans moins huit jours. Tous deux jurèrent, en outre, qu'ils, n'étaient ni compère, ni commère, ni cousins, ni parents, enfin, à quelque degré que ce fût.

Le curé leur ordonna alors, tandis qu'il irait vaquer à quelques affaires d'urgence, de se préparer à la confession en faisant chacun de son côté son e.xamen de conscience.

A son retour, la confession réciproque eut lieu. Il est inutile de dire que ce fut celle de deux enfants purs et chastes^ et qu'en- avouant cet amour qui jusqu'alors leur avait fai< tenter à tous deux de si folles entreprises, ni l'un ni l'autre n'eut à rougir, même d'une pensée.

Cette double confession parut rassurer complètement le ton curé, qui jusque-là n'avait point paru exempt de quelques inquiétudes ; puis, sous le prétexte qu'il étau urgent que cé's deux jeunes âmes ne péchassent ni par pensée^ ni par action, ni par omission, dans l'intervalle qui séparait l'absolution de la cérémonie nuptiale, il enferma Roger dans le cabinet où était sa bibliothèque ecclésiastique, et Constance dans la chambre de sa gouvernante.

A dîner cependant, les deux jeunes gens se retrouvèrent ensemble. Roger demanda alors au curé s'il croyait pouvoir le marier le lendemain, ce à quoi le digne homme répondit qu'il n'y voyait pas de difficullé, si d'ici là il ne surgissait aucun empêchement. Cette assurance calma quelque peu l'inquiétude de Roger, et fit qu'après le dîner il se retira dans la bibliothèque sans trop de difficulté. 11 y trouva un lit de sangle, qui, pendant qu'il était à table, avait été dressé à son intention.

L'heure du souper arriva. Comme le matin, les deux jeunes gens se retrouvèrent encore en face l'un de l'autre. Roger était resplendissant de bonheur; après ce miracle de résurrection qui s'était opéré, il ne croyait plus à une séparation possible. Constance était timide et rougissante; mais la joie glissait en rayons lumineux entre ses paupières à demifermées, mais le bonheur s'ouvi-ait un passage par chacun des mots qui sortaient de sa bouche.

Après le souper, le curé dit la prière pour tout le monde; puis, après la prière, chacun se retira chez soi.

Roger essaya de lire ; mais le moyen de lire quand notre pensée vibre au fond de notre propre cœur, plus douce, plus tendre, plus harmonieuse que toutes les pensées de la terre, et pourtant il lisait ce miracle de poésie qu'on appelle les amours de Jacob et de Rachel ; mais il trouva que Rachel était bien, peu de chose près de Constance, et il s'affirma à lui-mémé^que, pour mériter Constance, il eût accompli bien d'autres épreuves que celles auxquelles avait été soumis Jacob. C'était, au reste, le moyen que le temps passât vrte, que de le passer en rêvant. Onze heures sonnèrent, et, à chaque lent et solennel battement de la cloche, Roger tressaillil en songeant que, dans huit heures. Userait le mari de Constance. Celte* douce pensée l'accompagna dans son lit et le suivit jusque dans son sommeil. 11 rêva que le jour était venu et qu'on entrait dans sa chambre pour le prévenir que le prêtre

STLVANDIRE 9i

n'attendait plus que lui. En ce moment, il sembla effectivement à Roger qu'à travers ses paupières fermées il entrevoyait, le jour, et que plusieurs voix parlaient hautement prùs de lui. Cette sensation fut si réelle, que Roger se réveilla, et, ouvrant les yeux, se trouva en face de son père.

A cette vue/ la figure de Roger exprima un tel désespoir, que; si bien préparé que fût le baron à réprimander sévèrement l'éternel fugitif, il n'en eut pas la force, et,'' voyant déjà les souffrances d'un homme dans ce pauvre cœur d'enfant, il se contenta de lui tendre la main en lui disant ce seul mot :

— Courage.

Peut-être Roger eût-il réagi contre des reproches : il n'eut pas de force contre l'indulgence ; il se jeta dans les bras du baron, en demandant si on allait le séparer de Constance. Le baron le regarda fixement, et, voyant l'anxiété peinte sur chacun de ses traits :

— Écoute, lui dit-il, mon premier mot a été : courage! le second s^îra : espoir!

— Oh ! mon père, mon père ! s'écria Roger, on m'a déjà trompé si cruellement, que je ne puis vraiment plus espérer.

— -Mais, à l'époque où nous te trompions, Roger, dit le baron, nous étions pauvres, tandis que maintenant...

— Maintenant, mon père, sommes-nous donc riches?

— Peut-être, dit le baron.

— Peut-être! s'écria Roger, peut-être! Que voulez-vous dire, mon père, et com.ment notre fortune aurait-elle pu changer du jour au lendemain?

— Notre cousin le vicomte de Bouzenois est mort; nous en avons reçu, la baronne et moi, la nouvelle ce matin.

— Mort en nous nommant ses héritiers? s'écria Roger.

— S'il en était ainsi, je ne t'aurais pas dit que nous étions riches peut-être ; je t'aurais dit que nous étions riches certainement. Le vicomte est mort intestat.

— Intestat, mon père?

— Oui, intestat, chevalier.

Le bironmit une lenteur si imposante à prononcer ce mot, que le chevaher comprit qu'il devait être d'une suprême importance.

— Alorsqu'arrive-t-il? demanda d'une voix timide le jeune homme, qui ne voyait pas encore comment la mort de M. da Bouzenois le rapprochait de Constance.

— Il arrive, monsieur, reprit le baron, que la succession est ouverte et ne nous est disputée que par un fils du premier lit, qui prétend que sa mère n'avait fait donation de SCS biens à M. de Bouzenois qu'à la condition que toute la fortune serait réversible sur sa tête.

— Eli bien, mon père ?

— Eh bien, les pièces sont au parquet, un procès va être; ouvert; mais Coquenard, mon procureur, m'écrit que le! procès est imperdable pour peu qu'on le suive avec activité: et intelligence, et, si nous gagnons ce procès...

— Si nous gagnons ce procès, mon père...?

— Nous avons soixante-quinze mille livres de rente; rien que cela ;— et alors c'est M. de Beuzerie qui nous fait la cour, — c'est nous qui le regardons du haut de notre grandeur, c'est nous enfin qui faisons un sacrifice en nous alliant à lui.

— Oh ! mon père, mon père, quel espoir me donnez-vous là! s'écria Roger. Comment! vous croyez, vous pensez...?

— Je sais ce que je crois, je sais ce que je pense, dit le baron ; ■:=-■ le bon curé que tu avais pris pour ton confident a expédié' îin messager à Beuzerie en môme temps qu'à Angui i hem : de sorte que j'ai rencontré le vicomte à trois lieues d'ici, accourant pour chercher sa fille, comme j'accourais pour te chercher, toi; il était très-furieux de tout ce qui venait de se passer; mais, au premier mot que je lui ai dit de la lettre de maître Coquenard, il s'est fort adouci, et a môme laissé entrevoir qu'après l'esclandre que ne manquerait pas de faire dans les environs ta fuite avec sa fille, il regardait d'avance son projet de mariage avec le comte de Croisey comme manqué.

— Oh ! mon père, mon père, que me dites-vous là?

— Vous comprenez, monsieur, reprit le baron, — c'était on appel à ma loyauté.

— Et qu'avez-vous répondu, mon père?

— J'ai''-répondu qu'entre nous autres gentilshommes, un titre n'était qu'un litre, que le nom était tout, et qu'on savait dans toute la province que, quoique les d'Anguilhem ne fussent que des barons, ils dataient des premières croisades, taiidis qu'au commencement du règne de notre gï-and roi, le grand-père du comte de Croisey avait eu foutes les peines du monde à faire ses preuves pour entrer dans les écuries de Sa Majesté. Ce qui voulait dire que , si la baronne d'Angui-

Ihem était présentée a la cour, elle y aurait certainement le

pas sur la marquise de Croisey.

— Qu'a-t-U répondu?

— Il m'a tendu la main et m'a dit: « C'est bien, baron; nous reparlerons de cela. »

— 0 monsieur l 6 mon père! s'écria Roger, que vous me faites du bien. Et Constance, où est Constance?

— Constance est près de son père comme je suis près de toi; Constance va retourner à Beuzerie comme nous allons retourner à Anguilhem. Demain, j'irai faire une visite d'excuses au vicomte, et, dans cette visite, nous parlerons de tout cela.

— Oh ! mon père, dit Roger, faites bien valoir mon amour, dites que j'adore Constance, dites que je ne peux vivre sans elle; dites, dites que je meurs si on me l'enlève, dites...

— Je dirai que, selon toute probabilité, vous aurez un jour soixante-quinze mille livres de rente, et croyez-moi, monsieur, cette éloquence-là vaudra bien la vôtre.

— Dites ce que vous voudrez, mon cher père, mais obtenez une réponse du vicomte.

— En ce cas , laissez-moi faire , dit le baron ; car, croyezmoi, je sais mieux que vous comment il faut s'y prendre.

— Et...? et...? balbutia Roger.

— Et quoi? demanda le baron

— Et Constance?

— Eh bien. Constance?

— Ne la verrai-je point?

— Ceci, monsieur, est parfaitement impossible; vous ne pouvez revoir mademoiselle de Beuzerie, maintenant, que dans la maison paternelle, et avec l'agrément du vicomte et de la vicomtesse.

— Et croyez-vous, monsieur, demanda Roger avec timidité, que cet agrément se fasse attendre?

— Dans trois ou quatre jours, j'espère. —Danstroisouquatrejours! dit Roger; hélas '.c'est bienlong.

— E[ quand vous croyiez ne plus la revoir du tout, c'était bien autrement long, ce me semble.

— Aussi, reprit Roger, je voulais me faire jésuite.

— Oui, oui, monsieur, dit le baron; — oui, je le sais bien, — vous avez une foule d'idées plus ingénieuses les unes que ies autres: — ohl vous êtes un homme de ressources! — aussj. nous emploierons votre Imaginative.

— A quoi, mon père ?

— NoKs vous dirons cela à Anguilhem.

Et, Suns que le chevalier pût tirer aucun éclaircîssemeat du baron sur le projet dont il paraissait devoir être la cheville ouvrière, tous deux remontèrent à cheval et reprirent le chemin du château.

Il va sans dire que le baron seul prit congé du bon curé, j et que Roger ne réclama aucunement la faveur de lui faire i ses adieux.

Comment et b quelles conditions le mariage de mademoiselle de Beuzerie avec le chevalier d' Anguilhem fut à peu près décidé entre les grands parents.

C'était la troisième fois que Roger revenait à Anguilhem, après avoir vu échouer ses projets; mais, cette fois, cependant, il n'y revenait pas tout à fait sans espérances. Si ignorant que Roger fût des choses de ce monde, il avait parfaitement senti le changement que la mort de M. de Bouzenois, en supposant même, comme le disait son père, la succession de l'excapitaine de frégate soumise aux chances d'un procès, amenait dans sa position.

En arrivant au château , ses espérances redoublèrent , car la baronne, qui attendait le baron et son fils à la fenêtre de la tour d'où l'on découvrait tous les environs, descendit en les apercevant , et vint au-devant d'eux avec son visage le plus riant. Roger piqua droit à elle , sauta à bas de son cheval, et se jeta dans ses bras en murmurant tout bas : .

— Est-ce que vous avez de l'espoir, vous aussi, ma mère ? Oh! ne me trompez pas, ne me trompez pas!

— Oui, mon enfant, oui, mon cher enfant, répondit la baronne; oui, sois tranquille, tout ira bien. >^ v

En effet, la baronne, comme son mari, avait de son Côté vu s*opérer une métamorphose. Lorsque, le matin, la vicomtesse, qui avait accompagné Constance à Anguilhem, s'était aperçue de la disparition de sa fille, elle avait été furieuse. C'était au milieu de cette irruption de colère maternelle

qu'était arriv(5e la lettre de maître Goguenard, annonçant aux d'Anguilhem la mort de M. de Bouzenois. Or, cette lettre avait calmé la vicomtes)?e comme par encliantement, et elle avai^ 'ncontinent paru oublier une partie de sa douleur pour prendre part à l'heureuse nouvelle que venaient de recevoir ses voisins. Enfin, lorsque le messager du curé de la Chapelle-Saint-Hippolyte était apparu tout haletant au chfiteau, annouQant que les fugitifs étaient au presbytère, ce fut presque avec un sentiment de regret que la vicomtesse apprit que, grâce aux scrupules du bon prêtre, les deux enfants n'étaient point mariés. Cependant , comme elle ignorait que même message avait été dépêché tant à son mari qu'au baron, et qu'elle voulait annoncer en même temps au vicomte la fuite et l'événement qui faisait de cette fuite presque un bonheur, elle fit mettre le cheval au coche qu'on avait laissé chez le métayer, pour que Roger ne remarquât point sa présence, et elle partit pour Beuzerie, mais en laissant tomber, dans ses adieux à la baronne, quelques paroles qui voulaient dire le plus clairement du monde qu'une visite du baron à Beuzerie, non-seulement serait bien reçue, mais même, dans les circonstances où l'on se trouvait, était regardée par elle comme indispensable.

Les présages continuaient donc d'être heureux du côté de la vicomtesse comme du côté du vicomte. Quant à Constance, le chevalier avait ses motifs pour savoir à quoi s'en tenir à son égard.

Il fut donc convenu, dans un conseil général auquel assista l'abbé Dubuquoi, dont les fonctions commençaient à tourner à la sinécure, que le baron irait, le lendemain, faii'e une visite à Beuzerie, et, selon les circonstances, parlerait mariage ou se tairait ; mais l'avis de tout le monde, même celui de l'abbé, fut qu'il aurait incontestablement à parler mariage.

Ce grand jour, si impatiemment attendu pur Roger, arriva enfin. A six heures, il était debout et avait réveillé son père- Mais le baron était trop exact observateur des convenances pour se présenter à Beuzerie avant midi. Il fallut donc que Roger prit patience ; ce qu'il fit en parlant de Constance avec sa mère,

A neuf heures, le baron partit, monté sur Christophe. Roger lui fit promettre de ne rester à Beuzerie que le temps strictement nécessaire au débat des différentes conditions relatives à son mariage. Le baron promit d'être de retoui i quatre heures de l'après-midi.

A deux heures, Roger n'y put tenir; il jeta sa carnassière sur son dos, prit son fusil , détacha Castor, qui, depuis plus d'un an, tout au contraire de Christophe, était resté ;daus un repos absolu, et prit le chemin de Beuzerie. Au tiers de la roule à peu près, il aperçut le baron, qui revenait au grand trot. L'allure était déjà de bon présage.

En deux enjambées, Roger fut au cou de son cheval.

Eu effet, les nouvelles étaient bonnes, et toutes choses étaient arrangées, sinon selon le désir exact de Roger, du moins selon celui de son père.

La recherche de Roger était tacitement agréée par le vicomte et la vicomtesse; le lendemain, toute la famille d'Anguilhern allait faire une visite de bon voisinage à Beuzerie : cette visite se passerait comme une visite ordinaire, sans qu'il fût question de rien, attendu que, plein de prudence qu'il était, le vicomte ne voulait point qu'on soupçonnât ses nouveaux projets : puis, le lendemain ou le surlendemain de sa visite, Roger partirait pour Paris, où il suivrait en personne le procès, de l'issue duquel dépendait le consentement définitif du vicomte. Cette résolution présentait le double avantage de remettre les affaires aux mains de celui qui avait le plus d'intérêt à ce qu'elles se terminassent, et de retenir Roger une année au moins éloigné de Constance ; car à cette époque les plus courts procès étaient fort longs ; pendant ce temps, Constance retournerait au couvent, où elle attendrait sa seizième année, et Roger sa dix-neuvième. C'était à cette époque l'âge de rigueur pour les mariages en province.

il y avait dans tout cela du bon et du mauvais pour Roger. II aurait voulu se marier d'abord et partir après : cela lui paraissait bien plus logique et bien autrement raisonnable ; aussi le baron eut toutes les peines du monde à, lui faire comprendre que la chose était impossible, puisque son mariage ne devait être que la conséquence du gain de son procès. } e raisonnement était cependant si clair et =i nettement posé, que le chevalier fut forcé de s'y rendre. Roger était donc à peu près décidé à se laisser aller à cette nouvelle combinaison, lorsqu'on rencontra, à une demi-lieue d'Anguilhem, la baronne, qui, accompagnée de l'abbé, était venue à son tour au-devant de son mari et de son fils.

Là, le plan arrêté chez le vicomte fut de nouveau exposé par le baron, et, au grand désespoir de Roger, obtint l'assentiment général. Force fut donc au pauvre chevalier de se

rendre tout à fait. Il fut alors convenu qu'on irait faire la visite le lendemain aux Beuzerie, et, comme il n'y avait pas de temps à perdre, que le chevalier partirait pour Paris dans trois jours.

Cependant, il faut le dire, Roger était injuste envers la Providence : après s'être vu refuser positivement Constance, après ravoir crue morte et avoir voulu se faire jésuite, il la retrouvait toujours fidèle, et, selon toute probabilité, la fortune et le bonheur lui arrivant ensemble, il n'avait qu'un temps plus ou moins long à attendre pour devenir à la fois un riche seigneur et un heureux- mari. Il y avait dans cette double pensée une source de consolations fort réelles ; aussi Roger, en les pesant à la balance de sa raison, commença-t-il à voir l'avenir un peu plus en rose qu'il n'avait fait aux premiers mots du baron, et à oublier peu à peu le départ pour ne plus songer qu'au retour.

Puis, disons-le, dans toutes les époques, le mot Paris a eu aux oreilles du provincial un retentissement magique. Paris, c'est le but où tendent toutes les organisations jeunes et vivaces. Pour les libertins, Paris, c'est le plaisir ; pour les aa> bitieux, Paris, c'est la gloire; pour les spéculateurs, Paris, c'est la fortune. Bien souvent le mot Paris avait été prononcé devant Roger, mais jamais Roger n'y avait fait attention ; car jamais il n'avait cru qu'il surgît dans sa vie un tel événement, qu'il eût occasion de faire un voyage à Paris. Mais tout à coup cet événement inattendu se présentait. Le mot Paris résonnait à son oreille, accompagné d'un certain cliquetis d'écus dont la musique est toujours agréable, même à l'homme le plus désintéressé. Bref, le soir même, en se couchant, Roger s'avouait, tout bas à lui-môme, que, puisqu'il était absolument forcé de se séparer de Constance pendant un certain laps de temps, mieux valait que ce temps s'écoulât pour lui à Paris que partout ailleurs.

Le lendemain, le baron et Roger endossèrent leurs plus beaux habits, tandis que la baronne passait la plus belle de ses six robes ; puis, à neuf heures, tous trois montèrent dans la carriole et partirent pour Beuzerie.

Les choses se passèrent comme elles avaient ëlè arrêtées d'avance entre le baron et le vicomte, c'est-à-dire dans les règles abs'/ues d'une étiquetée presque royale. Il ne fut aucunement question de ce qui était arrivé entre les jeunes gens. Roger et Constance se saluèrent comme s'ils étaient

présentés l'un à l'autre pour la première fois. Le baron notifia officiellement à M. et à madame de Beuzeiie la mort de M. de Bouzenois, chevalier des ordres du roi et capitaine l'une de ses frégates, reçut les compliments de condoléance du vicomte et de la vicomtesse, et annonça qub, la succession devant susciter un grand procès, son fils le chevalier allait partir pour Paris afin de le suivre. Le vicomte et la vicomtesse souhaitèrent alors au chevalier une réussite enti&re, en appuyant fort sur le plaisir que le bon succès leur ferait particulièrement ; puis à leur tour ils laissèrent échapper que leur fille, étant encore trop jeune pour penser à aucun établissement, allait rentrer à son couvent de Ghinon, où elle resterait jusqu'à ce que le moment fût venu de la marier.

Ces communications officielles échangées, le baron, la baronne et le chevalier se levèrent ; puis, saluant gravement, prirent congé du vicomte et de la vicomtesse, remontèrent dans leur carriole et reprirent le chemin d'AnguIlhem.

La soirée et la journée du lendemain s'écoulèrent en préparatifs de départ. Le soir, le baron pria solennellement Roger de monter dans sa chambre. Roger comprit qu'il s'agissait d'aller i-ecevoir les instructions paternelles, et se présenta respectueusement devant le baron, qui le reçut debout; quant à la baronne, elle était assise, et l'on s'apercevait qu'elle avait beaucoup pleuré, et qu'elle était obligée de rassembler toutes ses forces pour ne pas pleurer encore.

Le chevalier s'avança lentement, et, arrivé à deux pas de son père, il inclina la tête.

— Mon fils, dit le baron, vous allez entrer dans un monde nouveau et inconnu pour vous ; gardez, avant toute chose, votre honneur; l'honneur d'un gentilhomme, c'est comme la réputation d'une femme: une fois taché, il ne se lave jamais. Avant toute chose, je vous le répète, veillez donc sur votre honneur.

» Vous ferez connaissance de jeunes gens, je ne dirai pas plus nobles que vous, tout gentilhomme pouvant faire ses preuves est l'égal d'un autre gentilhomme, mais de jeunes gens plus favorisés que vous. Vous trouverez le jeu fort en usage dans leur compagnie : ne jouez que lorsque vous ne pourrez faire autrement ; vous n'êtes ni assez riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour désirer gagner; en tout cas, si vous aviez le malheur de jouer et de perare, vendez Jusqu'à votre dernière chemise pour payer votre dette; toute

dette ect sacrée , mais une dette de jeu l'est deux fois.

» Nous avons calculé, la baronne et moi, que cent louis peuvent suffire à toutes vos dépenses pendant un an ; voici donc la première moitié de cette somme : les pièces sont vieilles, car ce sont nos économies de quinze ans. Jeûna et actif comme vous l'êtes, vous courrez au palais, vous irez saluer les juges, vous quêterez de puissantes protections et, vous réussirez, j'en ai l'espoir : la fortune aime les jeunes téies.

» Chaque semaine, vous recevrez de nous une lettre détaillée, à laquelle vous répondrez chaque semaine par des détails aussi exacts; en sorte que, si nous gagnons notre procès, vous aurez été vous-même l'artisan de votre propre fortune. Puis, ce procès gagné, si vous épousez Constance, comme il n'y a pas de doute, et que ce mariage fasse votre honheur, vous n'aurez dû votre bonheur qu'à vous-même, ce qui, dans ce monde, est bien quelque chose.

» Vous partirez sur Christophe ; c'est une bonne bête, rude à la fatigue, d'une encolure agréable, et qui serait meilleure encore si vous ne l'aviez pas surmenée quelquefois. On l'a ferré à neuf, hier; en passant à Saint-Aignan, faites-lui tailler les crins à la mode du moment. Son harnais est propre, sa selle est excellente ; vous trouverez mes pistolets de voyage dans ses fontes.

» Maintenant, mon fils, vous nous avez fait quelquefois de la peine : nous vous le pardonnons, votre mère et moi : à mon tour, je vous en ai fait beaucoup, à propos de cette histoire de mort; je ne sais si j'avais le droit de vous faire cette peine, je ne le crois pas, car c'était un mensonge, et, fait même dans une bonne intention, un mensonge est toujours un mensonge : je demande pardon de celui-là à Dieu.

— 0 mon père! mon père! s'écria Roger ne pouvant retenir ses larmes.

— Je ne vous ai pas dit cela pour vous faire de la peine, Roger, reprit le baron se méprenant au sentiment qui avait arraché cette exclamation à son fils. Vous êtes un bon et brave cœur, mais vous avez une mauvaise tête ; défiez-vous donc de vous-même encore plus que des autres. C'est le dernier conseil de votre père, qui vous aime. Et maintenant, continua le baron profondément ému lui-même, recevez notre bénédiction. .

Roger tomba à genoux, et le baron, avec un geste plein de {endresse et de dignité paternelle, abaissa ses mains vers lui.

et sans cesser de regarder le ciel, les imposa un instant sur la tôle de son fils. En se relevant, Roger se jeta dans les bras de sa mère.

— Cher enfant, dit la baronne, monte à ta chambre, car je sens à mes larmes que tu dois avoir besoin de pleurer. Au reste, sois tranquille, c'est moi qui mettrai les post-scriptum aux lettres, que t'écrira ton père.

Uof^er embrassa de nouveau sa mère, qui, sans qu'il eût eu besoin de parler, répondait si bien à la pensée intime de son cœur. Puis, après avoir baisé la main que son père lui tendait, il monta à sa chambre et pleura, en effet, une partie de la nuit.

Le jour venu, il s'habilla de son habit de voyage. Le baron d'Anguilhem était déjà levé et avait pourvu à tout; Christophe était sellé et bridé et avait sur sa croupe un portemanteau convenablement garni. Le chevalier remarqua avec un profond attendrissement que le baron avait les yeux presque aussi rouges qu'il les avait lui-môme.

Une collation était servie, mais personne n'y toucha. Chacun pleurait ou dévorait ses larmes. Le baron sentit que plus tôt on mettrait fin à cette situation douloureuse pour tous, mieux cela vaudrait. En se levant de table, Roger s'approcha' de son gouverneur et lui demanda pardon des tourments qu'il lui avait donnés. Le pauvre abbé, tout égoïste qu'il était dans les circonstances ordinaires de la vie, pardonna d'une voix fort émue à son élève les mille et une petites peccadilles qu'il pouvait avoir commises à son égard.

Roger sortit donnant le bras à sa mère et la main à son père : à la porte, il trouva les domestiques de la maison qui pleuraient à chaudes larmes ; car, àAnguilhem, tout le monde adorait Roger. Il les embrassa, comme il eût fait à des amis, et ils pleurèrent plus fort.

Castor jetait de grands cris et s'élançait de toute la longueur de sa chaîne ; on eût dit que le pauvre animal comprenait que son maître quittait la maison pour longtemps ; son maître alla à lui. Castor se dressa contre sa poitrine et l'embrassa à sa manière.

Le baron et la baronne accompagnèrent leur fils pendant nn quart de lieue à peu près; puis, comme il fallait s'arrêter quelque part, le baron s'arrêta là où ilétait ; cette fois, Roger qui n'était plus sous le poids solennel de la bénédiction de soQ père, se jeta dans les bras du baron.

STLVANDIRE 101

Puis vint le tour de la pauvre mère : la baronne ne pouvait se séparer de son enfant, son pauvre cœur se br-^sait en songlots, et elle maudissait au fond de l'âme cette malheureuse succession qui lui arrachait son enfant. L'ab!)é regardait tout ceU de la fenêtre de la tour et faisait des signes avec son mouclioir.

Enfin le baron prit son fils par la main, et, le conduisant i son cheval :

— Allons, du courage, mon fils, lui dit-il ; rappelez-vous que vous avez dix-huit ans, et que par conséquent vous ête» un homme.

Roger monta sur Christophe, qui, la tête et la queue basses, eemblait partager la tristesse générale ; mais sa mère se précipita encore une fois vers lui, tendant vers son fils ses deux mains que son fils couvrit de baisers. Enfin le baron arracha sa femme à ces embrassemenîssansfin, et, avec toute la force qu'il put rassembler :

— Piquez des deux, monsieur, dit-il à son fils, je vous l'ordonne.

Roger obéit et s'éloigna. A cent pas de là, cependant, il se retourna pour revoir encore une fois sa mère. Puis, comme il la vit renversée et pleurante dans les bras du baron, il revint sur ses pas, l'embrassa de nouveau, serra encore une fois lamain à son père, puis reprit le galop, et, cinq minutes après, il avait disparu derrière un massif darbres.

Alors Roger sentit à son pauvre cœur qu'il lui restait encore d'autres adieux à faire : il ne voulait pas, il ne pouvait pas s'éloigner sans revoir Constance. On avait dit, devant la jeune fille, quel jour il partait, et il espérait qu'elle avait compris que, quoique ce détour l'éloignAtun peu,il passerait près de Beuzerie. 11 pressa donc le pas de Christophe, et bientôt aperçut, au-dessus de la garenne, les girouettes du château.

Roger continua d'avancer, mais tout en regardant autour de lui avec un reste de timidité qu'avait laissé au fond de son cœur les anciennes défenses du vicomte et de la vicomtesse. Au détour d'un chemin, il aperçut, à travers les arbre?, une robe blanche ; il s'avança: c'était Constance qui, un livre à la main et assise sur la mousse, faisait semblant de lire.

En un instant, Roger fut près d'elle, et, sautant à bas de Christophe, il tomba à ses genoux.

— Ah ! vous voilà, Roger 1 s'écria la jeune fille ; je voug attendais.

— Et moi, Constance, dit Roger, j'étais sûr de vous rencontrer.

— Vous partez donc ?

— U le faut bien ; vous le savez, notre bonheur est à ce prix.

— Oui, Roger; oui, dit la jeune fille, ma mère m'a tout dit : notre mariage est arrangé pour votre retour. Vous allez être riche, à ce qu'il paraît... Que je suis heureuse! je vous devrai tout.

— Oh! vous êtes un ange. Constance, dit Roger. Aussi je ne puis croire à mon bonheur futur, et j'ai toujours peur que vous ne m'échappiez.

— C'est vous bien plutôt que je ne reverrai peut-être jamais, ?ous qui partez pour Paris, et qui allez m'oublier dans cette grande ville.

— Moi, vous oublier. Constance ? Oh ! jamais , jamais. Si vous n'aviez pas plus à craindre de mon côté que j'ai à craindre du vôtre, je serais bien heureux.

— Et qu'avez-vous donc à craindre de mon côté?

— Ce que j'ai à craindre. Constance ? J'ai à craindre de perdre mon procès, et qu'alors le vicomte ne retire sa parole et ne vous marie au marquis de Crois«y.

— Je ne serai jamais à personne que vous, Roger, répondit Constance, et, si je ne suis pas à vous, je ne serai à aucun autre.

— Jurez-moi donc que vous ne vous marierez que lorsque je vous aurai moi-même dégagé de votre serment.

— Je vous le jure.

— Que vous ne croirez à rien de ce que l'on vous dira sur moi, qu'à ce que je vous dirai moi-même ou à ce que vouS' lirez écrit de ma main.

— Je vous le jure, répéta Constance.

— Et moi, dit Roger, je vous jure à mon tour...

Mais Roger n'eut pas le temps d'achever : en ce moment, un coup de feu partit à dix pas à peine des jeunes gens et l'on entendit le vicomte qui appelait ses chiens.

— Mon pôrel s'écria Constance effrayée; oh ! sauvez-vousl gauvez-vous,!

iloger appuya ses lèvres sur les lèvres de la jeune fille pâle et treuiblanle, murmura le mot ^dieu/et, s'élançant sur Christophe, partit au galop. Au bout de cent pas, il se retourna : Constance avait disparu.

li s'aperçut alors que Constance était seule engagée envers lui, et qu'en échange du double serment que la jeune fille lui avait fait, il n'avait eu le temps de lui rien promettre; mais, comme Roger était homme de conscience, il sé-'fît tout bas à lui-même le serment qu'il eût dû faire tout haut.

Pauvre Roger ! pauvre Constance !

Peut-être, grâce à cette imprudente exclamation qui vient de nous échapper, nos lecteure se figurent-ils pouvoir deviner déjà quels incidents funestes menacent l'avenir amoureux de nos deux jeunes gens; mais, dussions-nous blesser leur amourpropreà l'endroit de la pénétration qu'ils ont ou qu'ils croient avoir, nous leur affirmons que, quelles que soient leurs suppositions, ces suppositions ne peuvent avoir aucun rapport avec les événements étranges qui nousrestent à leurraconter.

Comment le chevalier fit son entrée dans le monde

Le chevalier mit onze jours à venir d'Anguilhem à Paris; en passant à Saint-Aignan, il avait, selon la recommandation de son père, fait polir et rajeunir (Christophe par le premier vétérinaire de l'endroit; à Orléans, il avait acheté une houppelande de voyage et fait poser un galon fraisa son chapeau; à Versailles, il avait eu bonne envie de s'arrêter à voir la cour; mais, en comparant son équipage à ceux des seigneurs qu'il rencontrait, il avait eu honte de la comparaison et avait continué son chemin, de sorte qu'il était arrivé à Paris sans faire halte autrement que pour manger, dormir, et donner du repos à Christophe; ce qui n'empêchait pas, comme nous l'avons dit, qu'il n'eût mis onze jours à faire la route.

Le chevalier arriva à Paris par Chaillot. Cette entrée de la capitale étau loin d'être à cette époque ce qu'elle est aujourd'hui, de sorte que Roger ne fut pas trop émerveillé de ce qu'il voyait et garda, à l'endroit de la grande ville, une fort respectable dignité; cepei, 'ant il s'arrêta pour admirer la belle prison qui s'élevait au bas du couvent des Filles-Sainte- Marie, et qu'il prit d'abord pour un palais, puis il longea le çuai de la Savonnerie et entra dans le Gours-la-Reine. Là,

Il faut l'avouer, son étonnement commença. Il avait le Lon vre devant lui, les Invalides au dôme resplendissant à sa droite ; ^uis, comme c'était un beau joui* d'été, une foule de carrosses pleins des plus beaux seigneurs et des dames les plus élégantes de l'époque, qui suivaient l'allée à sa gauclle. Bientôt il se trouva au milieu d'unmagasin de marbre, vaste atelier découvert où Louis XIV faisait tailler les statues dont il hérissait l'a France, et qui, situé le long de la rue de la Bonne-Morue, couvrait juste l'endroit où se trouve aujourd'hui la place de la Concorde. Dieu fasse paix à ceux qui ont substitué la pierre et la fonte au marbre et au bronze qui la conviaient à cette époque ! "

En arrivant à ce magasin de marbre qui lui faisait obstacle, le chevalier fut embarrassé pour savoir s'il passerait à droite ou à gauche. 11 questionna un ouvrier.

— Monsieur, lui dit ce dernier, quoique votre cheval ait l'air d'une bonne et brave béte, il me semble fatigué au fond. Ne prenez donc pas par le quai, dont le pavé est fort mauvais, passez par la porte Saint-Honoré ; vous laisserez à votre gauche les Filles de la Conception et l'hôtel de Luxembourg; puis vous arriverez à la place Louis-le-Grand ; vous la reconnaîtrez facilement. C'est une grande place au milieu de laquelle on voit le roi à cheval. C'est un bon quartier où l'on peut choisir ses hôtels.

Le chevalier suivit le chemin et le conseil. Il trouva la place Louis-le-Grand à l'endroit indiqué ; mais, n'osant s'aventurer dans un si beau quartier, il continua sa route quelques pas encore, et, voyant un hôtel d'assez modeste apparence et qui lui parut en harmonie avec l'état de sa fortune, il s'y arrêta : c'était l'hôtel de la Herse-d'Or.

Le chevaUer franchit donc la grande porte d'un air assez résolu pour un provincial, et, comme il était fatigué, il abandonna Christophe aux soins d'un palefrenier, monta à une petite chambre située au cinquième et qu'on lui désigna sur sa raine, se coucha, s'endormit, et ne se réveilla que le lendemain. '

Le lendemain venu, sa première idée fut d'aller remetfre à un certain marquis de Cretté une lettre de recommandation fort pressante que son père tenait de M. d'Orquignon, son voisin de campagne. Mais , en se mettant à sa fenêtre, le chevalier remarqua, entre la toilette des gens qui passaient â cheval ou en voiture et sa toilette à lui, une si

grande différence, qu'il rougit de son accoutrement, qui cependant lui avait toujours paru fort galant en province ; il s'informa donc de la demeure d'un fripier, chez lequel il se rendit immédiatement, et où il acheta un habit à. peu près neuf, ane veste encore présentable, des bas à cOins el une épée. Ainsi transformé, le chevalier était, grâce à sa bonne mine personnelle, présentable même pour Paris, si ce n'est cependant que son habit bleu de ciel portait un nœud vertpomme sur l'épaule; union de couleurs qui pouvait paraître un peu bien hasardée, mais qui tenait sans doute à une fantaisie amoureuse de son premier propriétaire. Une fois vêtu de son nouveau costume, le chevalier crut devoir étudier l'effet que produirait sa mise fringante sur des matières moins nobles que ne l'étaient le marquis de Cretté et la société que notre débutant pouvait rencontrer chez lui, et, pour faire son expérience in anima vili, Roger se rendit chez maître Coquenard, procureur de son père, rue du Mouton, près de la place de Grève.

Roger, comme nous l'avons dit, était beau garçon , et, quoique de province, il sentait son gentilhomme. On reconnaissait, sans doute, le hâle des champs étendu sur sa figure arrondie et sur ses mains robustes; mais il avait la jambe bien prise, mais de temps en temps son œil étincelait à travers sa timidité. Son épée seule l'incommodait fort en lui battant les mollets, car, à Anguilhem, il n'avait pas pris l'habitude de porter une épée. Ce frottement perpétuel lui causait de l'inquiétude; il ne savait pas encore non plus se faire faire place par les manants et céder le haut du pavé à ses supérieurs; de sorte qu'il se dérangeait pour un porteur de chaise et coudoyait un homme de qualité; mais son air étonné le sauva du mécontentement de ceux-ci, tandis que ses formes vigoureuses lui épargnèrent les railleries de ceux-là. En effet, le chevalier, comme nous l'avons dit, avait cinq pieds 8ept à huit pouces et était taillé à l'avenant, ce qui, dans tous les pays du monde, inspire toujours une certaine considération.

Maître Coquenard reçut Roger fort gracieusement. De son côté, Roger, seigneur tout à fait sans façon, accepta l'offre qui lui fut faite de prendre sa part d'un civet du plus délicieux aspect, et d'unp5té chaud du fumet le plus engageant. On se mit donc à table, sans plus de cérémonie, et l'on commença à fêter l'un et l'autre de bonne façon, puis on entama le cha-

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pitre des affaires. Maître Goguenard apprit alors à Roger, avec force délicatesses, pour amortir autant que possible la coup qu'il allait lui porter, que la poursuite de la succession qui l'amenait à Paris était des plus difficiles et des moins sûres ; que le baron d'Anguilhem, en acceptant le bénéfice de l'héritage, se trouvait engagé, par le fait même de son acceptation, pour une somme de vingt mille livres portée au compte des dettes du défunt.

Roger fut épouvanté de ce premier exposé.

Mais ce ne fut pas tout; maître Coquenard lui expliqua encore comment, depuis huit jours seulement, les frais des demandes entamées s'élevaient déjà à neuf cents livres.

Pour le coup, Roger pâlit et perdit l'appétit; car, au fond de tout cela, outre l'ai-gent perdu, il y avait toujours l'éventualité d'épouser ou de ne pas épouser Constance; et, nous devons le dire à la louange de notre héros, quoiqu'il y eût douze jours qu'il eût quitté mademoiselle de Beuzerie, qu'il eût vu depuis lors pas mal de pays, et, que, la veille il eût commencé à mordre dans la capitale, l'image de la jeune fille était aussi présente à sa mémoire qu'au moment où il avait pris congé d'elle.

Ajoutons, pour ce qui concerne l'effet produit sur l'appétit du chevalier, que, lorsqu'il apprit cette nouvelle, le dîner touchait à sa fin.

Muni de ces lugubres renseignements, le chevalier rentra â la Herse-d'Or, mais, il faut le dire, d'un pas moins assuré qu'il n'en était sorti.

Le chevalier, afin d'accomplir la promesse faite, commença par écrire à son père pour lui annoncer son heureuse arrivée à Paris, son entrevue avec M. Coquenard, et les malheureuses nouvelles qu'il avait rapportées de chez le digne procureur : il terminait son épîlre en disant qu'il allait faire usage à l'instant môme de la lettre de M. d'Orquinou pour le marquis de Cretté.

En effet, la lettre écrite et confiée à la poste, le chevalier donna un coup d'œil plus étudié à sa toilette, changea de cravate, tira ses manchettes, et s'achemina, non sans un battement de cœui, vers la demeure du marquis de Cretté, située au faubourg Saint-Germain, rue du Four, à cent toises de l'hôtel Montmorency.

Ce qui causait surtout chez le chevalier cette surexcitation •anguine, c'est qu'il s'attendait à trouver un vieillard grave,

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sévère et empesé, dans le genre de M. de Beuzerie, genre qui lui était essentiellement antipathique; puis, derrière ce vieillard grave, sévère et empesé, il entrevoyait une douairière quinteuse.à l'œil terne, à la voix criarde, et, pour obéir à cet aimable couple, une douzaine devaletsinsolents.il n'y avait pour le chevalier d'Anguilhem qu'un dédommagement à tout cela, c'est que les vieillards sont un peu provinciaux, même à Paris.

Mais, en entrant dans l'hôtel, tout au contraire de ce qu'A s'attendait à y trouver, il aperçut une demi-douzaine de chevaux de race, harnachés à la plus nouvelle mode, le tout gardé par cinq ou six valets à livrées différentes, mais toutes brillantes et gaies, si bien qu'on sentait que bêtes et gens appartenaient à de jeunes seigneurs parfaitement au courant de l'élégance du jour; tout cela inquiéta encore plus Roger, il faut le dire, que les deux vieux portraits de famille qu'il s'attendait à trouver là.

Le suisse se tenait debout sur la porte, son chapeau à trois cornes sur la tête, son large baudrier à l'épaule et sa canne à la main, écartant du même geste aristocratique les chiens et les manants qui s'arrêtaient gueule et bouche béantes devant la porte de l'hôtel ; mais, quand il aperçut Roger, il porta respectueusement la main à son chapeau avec cet instinct qui indique à un laquais qu'il a affaire à un gentilhomme, et lui demanda ce qu'il y avait pour son service. Roger répondit qu'il désirait parler à M. le marquis de Cretté; le suisse alors appela un des valets qui tenaient les chevaux ; celui-ci fit un signe à un grand escogriffe galonné sur toutes les coutures, lequel introduisit le chevalier dans un élégant salon situé au rez-de-chaussée, et donnant d'un côté sur la cour et de l'autre sur un jardin.

Un instant après, six jeunes gentilshommes, tous brillants, bruyants et pimpants, descendirent le grand escalier en sautant les marches quatre à quatre. L'un d'eux se dirigea vers le salon, les cinq autres s'éparpillèrent dans la cour, courant chacun au cheval qui lui était destiné.

— Qui me demande? cria de loin au laquais le jeune gentilhomme qui s'était dirigé vers le salon.

— M. le chevaher d'Anguilhem, reprit le laquais.

— Le chevalier d'Anguilhem?... reprit le jeune homme en |Braissant rappeler ses souvenirs. Je ne le connais pas.

— C'est vrai, monsieur, répondit Roger ouvrant la porte

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ïui-môme, et je vous demande un million de pardons d'avoir si mal pris mon temps que d'arriver au moment où vous vous apprêtez à sortir; mais je vous prie de m'indiquer votre heure, et }'aurai l'honneur de revenir.

Tout cela fut dit avec un peu de gaucherie, mais en même temps avec une certaine dignité qui frappa le marquis de Cretté.

— Point du tout, monsieur, répondit le marquis, et je suis bien à votre service, maintenant comme toujours. Veuillez donc me dire ce qui me procure l'honneur de votre visite.

Ces quelques paroles furent accompagnées d'un salut plein d'exquise poUtesse.

— Monsieur le marquis, reprit le chevaher^ je me présente sous les auspices de M. d'Orquinon, votre ami, je crois, et je voulais vous remettre une lettre de sa part.

— Je n'ai pas l'honneur de connaître personnellement M. d'Orquinon, répondit le marquis; mais il était, je m'en souviens, an des plus intimes amis de mon pauvre père, à qui j'en ai entendu maintes fois parler.

— Allons, allons, se dit tout bas Roger, le marquis aime son père, il ne se moquera pas trop de moi.

Puis, tandis que le marquis de Cretté décachetait et lisait la lettre, Roger l'examina à son tour.

C'était un beau et élégant jeune homme de vingt-deux è vingt-quatre ans, un peu petit, mais parfaitement pris dans sa taille, et dont la mise eût pu servir de modèle d'élégance, comme son parler, comme son geste, comme sa tournure, pouvaient servir de modèle de bon ton; un reste enfin de vieille seigneurie avec le parfum anticipé d'aristocratie nouvelle que devait bientôt faire éclore le règne du régent.

Lorsqu'il eut fini de lire la lettre, il releva les yeux sur le chevalier.

— Hélas! monsieur, lui dit-il, cette lettre était adressée au marquis de Cretté mon père, que nous avons eu le malheur de perdre l'an passé ; mais je comprends que vous n'ayez pas appris cela ezi province.

Roger rougit ; ce mot de province lui montait au visage,

— Et cependant, monsieur, continua le marquis^ je croyais que nou» avions envoyé une lettre de faire part à Orquinon; mais la lettre que vous me faites l'honneur de m'apporter me prouve que la mort de M. de Cretté n'a pas été connue là-bas.-

Roger rougit plus fort encore que la première fois. Ce là-bas lui semblait les antipodes.

— N'importe, reprit le marquis s'apercevant sans doute de l'embarras du jeune homme, n'importe, monsieur d'Anguilhem, le iils remplace le père auprès des amis de notre famille, et, puisque vous avez bien voulu venir nou voir, soyez le bienvenu; faites donc, je vous prie, état de moi, sans vous gêner aucunement.

— Monsieur le marquis, dit le chevalier, vous me combler véritablemetît; je ne suis qu'un pauvre provincial, fort ridicule, je le sens, et fort ennuyeux peut-être, car jamais je n'ai quitté Anguilhem; mais je saurai, je vous le jure, être reconnaissant de votre gracieux accueil.

— Mais voilà qui me comble à mon tour, monsieur, répondit le marquis en saluant Roger avec une cordialité qui le pénétra jusqu'au fond du cœur.

Puis, se retournant vers ses amis, qui causaient sur le perron :

— Messieurs,' leur cria le marquis, venez que je vous présente, s'il vous plaît, M. le chevalier d'Anguilhem, lequel m'est recommandé par l'un des plus fidèles amis de mon père.

Les jeunes gens s'approchèrent, et, à leur approche, Roîrer salua avec un mouvement qui ne manquait pas de dignité.

— Nous allions partir pour Saint-Germain, chevalier, dit le marquis; — est-ce que vous êtes libre d'affaires aujourd'hui? — Si vous êtes libre, et que notre société ne vous soit pas trop désagréable, nous serons charmés d'être honorés dela vôtre.

— Mais, dit Roger, il me semble, messieurs, que vous alliez partir à cheval?

— Oui, je comprends, dit le marquis, et vous êtes venu en carrosse ou en chaise, de sorte que vous n'avez pas de monture.

— J'ai mon cheval à l'hôtel, dit en souriant Roger; mais je dois vous avouer, dans l'humilité de mon âme, qu'il ferait trop mauvaise figure près des vôtres, pour que je hasardasse mon pauvre Christophe en leur compagnie.

— Comment! de la franchise à ses propres dépens, dit à part lui le marquis ; eh bien, mais ce garçon-là n'est paà si provincial que je le croyais. Eh bien, reprit-il tout haut, il y a moyen d'arranger cela; il me reste à l'écurie,-

ilO SYLVANDIRE

un cheval que nous avions laissé de côté, vu qu'il est assez difficile à conduire; vous prendrez le mien, et je monterai -Marlborough. D'ailleurs, vous le savez, messieurs, ajouta en riant le marquis, j'ai une revanche à prendre : Marlborough m'a traité comme son patron avait l'habitude de traiter M. de Villars; il m'a jeté, l'autre jour, les quatre fers en l'air, comme dit notre ami la Guériniére.

— Mais, répondit timidement Roger, ne vous dérangez point pour moi, monsieur le marquis.

Le marquas se trompa au sens de la phrase, et, s'approchant de Roger : ^

— Vous montez à cheval, n'est-ce point? lui dit-il tout bas.

— Mais un peu, monsieur le marquis ; aussi, vous ne m'avez pas compris. J'avais l'honneur de vous dire que vous monteriez votre cheval ordinaire, et que moi, si vous vouliez bien le permettre, je monterais Marlborough.

— Ah ! ah ! fit le marquis en regardant Roger avec étonnement.

— Que voulez-vous! dit Roger; moi, messieurs, je vîuis un campagnard; j'ai beaucoup monté à cheval: de sorte que, je ne sais pas si c'est que je connais les chevaux ou que les chevaux me connaissent, mais je suis assez solide en selle; ainsi, ne vous occupez pas de moi, et, si ma société ne vous est pas plus désagréable maintenant qu'elle ne l'était tout à l'heure, et que vous vouliez toujours de moi pour compagnon, eh bien, faites seller Marlborough.

— Ma foi, mon cher chevalier, dit le marquis, je ne veux pas vous en ôter l'honneur. — Boisjoli, cria le marquis à un de ses valets, sellez Marlborough !

Le valet s'avança vers l'écurie en clignant de l'œil et en tirant la langue à ses camarades, ce qui voulait dire en toutes lettres :

« Boni nous allons rire. »

— Mais, dit le marquis, vous êtes venu, mon cher chevalier, en bas de soie et en souliers ; il vous faudrait au moins des bottes, et surtout des éperons.

— Je puis passer à mon hôtel et en prendre, répondit Roger,

— Où logez-vous?

— Rue Saint-Honoré.

— Non, ce serait trop long. Rameau-d'or, cria le marquis en B'adreïsantàun autre valet, allez chercher mon boîtier, et qu'il Tienne ici avec cinq ou six paires de bottes de cheval; allez 1

Le valet sortit.

— Maintenant, mon cher chevalier, dit le marquis, il faut que vous sachiez au moins où Je vous mène. Nous allons faire une partie de garçons à Saint-Germain. Vous voyez que vous tombez à merveille, car je présume que vous n'êtes pas fâché, en passant à Paris, d'apprendre comment on s'y comporte; puis, votre éducation faite sous ce rapport, vous le quitterez en emportant vos millions; car il faut que vous sachiez, messieurs, continua le marquis en se retournant vers ses camarades, que M. d'Anguilhem vient, m'éciit-on , à Paris pour y recueilHr un mince héritage de quinze cent mille livres.

— Peste! s'écrièrent en chœur les jeunes gens; recevez-en nos compliments bien sincères.

— Croyez-moi, monsieur le chevalier, dit un des jeunes seigneurs avec cette rapide familiarité qui gagne les gens de race, écornez-moi ferme le magot avant de le remporter en province; nous vous montrerons comment il faut s'y prendre. /

— Ah! pardieu ! chevalier, s'écria le marquis de Cretté, croyez-en d'Herbigny, il est passé maître en cette matière; il a déjà mangé deux oncles et une tante.

— Çà, dit un autre, quel est le bienheureux défunt qui laisse ainsi un million et demi?

— M. le vicomte de Bouzenois, mon cousin, dit Roger.

— En ce cas, mon cher chevalier, touchez là, dit un autre, car nous sommes quelque peu parents de la main gauche: c'est moi qui lui ai enlevé sa dernière maîtresse, à ce cher vicomte.

— Votre héritage valait-il le mien? demanda Roger en lui secouant la main.

— Allons, allons, pas mal, dit le marquis de Cretté ; qu'en dis-tu, Tréville?

— Moi, dit Tréville, je dis que M. le chevalier d'Anguilhem fera mentir le proverbe : « Bête comme un millionnaire; » il sera riche et il aura de l'esprit : Gaudeant bene naîi.

— Âmen, dit Cretté ; chevalier, voici vos bottes.

Roger passa avec le bottier dans un petit cabinet de toilette.

— Eh bien, messieurs, dit le marquis en le regardant entrer, convenez que ce garçon n'est point mal du tout pour un provincial, et qu'il nous ennuiera moins que nous ne nuos y attendions d'abord.

Cinq minutes après, Roger sortit du cabinet, botté et éperonné de manière à faire trembler tout autre coursier que Marlborougii. — En arrivant sur le perron, un des palefreniers lui remit une cravache.

Les jeunes gentilshommes montèrent sur leurs chevaux, et Boisjoli amena Marlborough. ^

C'était un admirable bai-brun, à la crinière ondoyante, aux naseaux enflammés, aux yeux sanglants, et sur les jambes fines duquel les veines se croisaient comme un réseau. Roger Je regarda en amateur, et comprit qu'il allait avoir là un adversaire digne de lui; aussi ne négligea-t-il aucune des précautions exigées en pareil cas : il sépara le filet de la bride, rassembla les rênes, s'affermit sur les étriers; puis, quand il se sentit bien en selle, il fit signe à Boisjoli de le laisser aller.

C'était le moment qu'attendait Marlborough. A peme se vit-il libre, qu'il commença à bondir, à se cabrer, à faire des écarts, enfin à exécuter toutes les manœuvres à l'aide desquelles il avait l'habitude de désarçonner son cavalier; mais, cette fois, il kvait affaire à un maître. Roger le laissa un instant exécuter toutes ses capricieuses incartades, en se contentant de se lier à ses mouvements, de telle façon que cheval et cavalier semblaient ne faire qu'un ; puis, lorsqu'il crut que le moment était venu de mettre fin à toutes ces fantaisies il commença à faire sentir à sa monture les genoux si fort et si bien, que Marlborough comprit que les choses allaient se gâterpourlui. Alors il redoubla d'efforts; mais, cette fois, les éperons et la cravache s'en mêlèrent de telle façon, que le cheval commença à hennir de douleur et à jeter l'écume par flocons. Enfin, après dix minutes de lutte désespérée, Marlborough se reconnut vaincu. Roger, alors, s'amusa à lui faire exécuter quelques cercles, comme dans un manège, puis des changements de pied, puis des courbettes, puis enfin tout ce qu'avait l'habitude de faire faire aux chevaux les mieux dressés le fameux la Guérinière, le Franconi du temps.

Nos jeunes gentilshommes avaient d'abord vu cet exercice avec la plus grande curiosité, puis ensuite avec le plus grand plaisir. Le marquis de Cretté, surtout, était toui. fier du triomphe de Roger ; aussi, quand maître Marlborough fut tout à fait calmé, s'approcha-t-il du chevalier pour lui faire seg compliments, auxquels se mêlèrent en chœur les éloges des autres jeunes gens.

On partit pour Saint-Germain. Tout le long de la route, il ne fut quesiion que de l'ennui dans lequel le rigorisme de madame de Maintenon et les austérités de Louis XiV plongeaient la France. Celte folle jeunesse donnait à tous les diables la veuve Scarron, qu'on n'appelait jamais que la vieille.

Il y avait bien tout un parti qui se moquait du père La Chaise et de ses augustes pénitents; c'était celui qui commençait à se réunir autour du duc d'Orléans et à faire de l'opposition contre l'antiquaille ; mais ce parti était bien faible encore, et, comme il était fort mal vu à Versailles, il était un peu bien hasardeux d'avouer tout haut qu'on lui appartenait.

Roger, qui avait été élevé au milieu de cette noblesse de province qui faisait, comme nous l'avons dit, une opposition systématique, se trouvait là comme en famille, et fit assez agréablement sa partie dans le concert de malédictions dont on accablait la favorite; fl enrichit même la conversation de quelques noëls tourangeaux composés sur le père La Chaise et sur la directrice de Saint-Cyr, par quelques beaux esprits des environs de Loches. Au reste, il crut être fort audacieux, et ne fut que gai.

Mais, au milieu de tout cela, ce que Roger admirait singulièrement, c'était la façon dont ces gentilshommes tourmentaient leur jabot et chiffonnaient leurs manchettes : c'était l'excessive supériorité de la coupe de leurs habits, c'était le choix merveilleux des étoffes dont les couleurs s'harmoniaient si gracieusement entre elles, que cette harmonie lui causait presque de l'effroi ; il ne croyait pas qu'on pût arriver jamais à se pincer si fort la taille, et cependant à porter avec tant d'aisance la veste et l'habit. Malgré cette admiration naïve, que Roger ne cherchait même pas à cacher, il n'y eut cependant point un seul brocard dirigé contre lui; il en était si reconnaissant, qu'il en devenait humble, et qu'il cherchait toutes les occasions de s'abaisser lui-même ; mais à peine ouvrait-il la bouche pour faire les honneurs de son costume hasardé et de ses manières provinciales, que quelqu'un des jeunes gens l'interrompait avec délicatesse. Son cœur débordait.

Arrivé à Saint-Germain, on fit la carte; majs, comme une heure au moins devait s'écouler avant que le dîner fût prêt, M. de Cretté proposa un brelan. Roger frémit en entendant Sette proposition.

— Hélas! pe'flsa-t-il, ces gens-là jouent au moins à perdrt trois ou quatre pistoles. Pauvre Roger !

11 regarda timidement son hôte, qui le comprit aussitôt.

— Messieurs, dit le marquis, le chevalier d'Anguilliem ne connaît peut-être pas très-bien notre brelan ; cavons-nous seulement d'une vingtaine de louis, afin qu'il ait le temps d'apprendre sans se ruiner.

A l'énoncé de cette galanterie, une sueur froide inonda le visage de Roger.

— La moitié de ce que je possède, se dit-il à lui-même; je suis un homme perdu !

Alors, en une seconde, il comprit toutes les vanités de l'existence : Anguilhem, la Guérite, la Pintade, les économies d'un demi-siècle entassées dans le coffre-fort palernel, tout cela pouvait être mangé en une heure de brelan, et avec des gens qui jouaient petit jeu encore; ce n'était point fait, on en conviendra, pour grandir un homme.

M. de Cretté devina que Roger brûlait d'envie de l'entretenir en particuUer; il se leva donc tandis qu'on dressait la table de jeu, et passa sans affectation dans la pièce voisine. Roger l'y suivit.

— Ma foi, marquis, dit Roger avec cette franchise qui lui avait tout d'abord concilié Taflection de ses nouveaux camarades, je ne veux pas mentir avec un galant homme; mon père n'est pas riche, il m'a donné peu d'argent pour mon voyage, et je crains...

— De perdre ?

— Non pas, mais de trop perdre.

— Bah ! défaites-vous donc de ces idées-là. Une des qualités d'un gentilhomme est d'être beau joueur.

— Oui; mais, poor être beau joueur, il ne faut pas perdra plus qu'on ne possède.

— Pourquoi pas?

— Mais de l'argent?

— De l'argent? On en a toujours, sinon dans ses poches & soi, du moins dans les poches de ses amis.

— Excusez-moi, marquis, je n'aime point à emprunter.

— Vous êtes un enfant, chevalier; on n'emprunte pas, on joue en l'air; c'est ainsi que nous agissons, nous autres. Que croyez-vous que nous avons, entre nous tous? Une centaine de louis, peut-être ; mais au fond de la bourse est la parole, chevalier, et la parole d'un gentilhomme vaut une mine d'or>

STLVANDIRE liS

D'ailleurs, lorsqu'on joue entre honnêtes gens comme nous, les chances favonibles balancent les chances contraires. Nous jouons toute l'année les uns contre les autres, nous ga gnons et nous perdons des sommes folies, et, le 31 décembre, celui de nous qui a été le plus malheureux n'est pas en arrière de cent pistoles. Jouez donc sans crainte, perdez gaiement, ou je vous préviens que je vous regarde de travers.

— Je ferai tout ce que je pourrai pour conserver vos bonnes grâces, marquis, dit Roger en souriant.

— Alors, revenez sans plus attendre : j'entends sonner l'or.

Le marquis et Roger rentrèrent dans la salle, la table était prête, les jeux disposés. D'Anguilhem perdit ses vingt louis en trois tours.

Pendant cette demi-heure, tout ce que la crainte a de poignantes angoisses serra le cœur du chevalier. Cependant, quoique les muscles de ses tempes tressaillissent un peu, son sourire ne blêmit pas un instant. Le marquis l'engagea à se caver de nouveau.

Le chevalier tira vingt autres louis de sa poche.

Au bout de cinq tours, le chevalier avait regagné ses vingt louis plus quarante autres. 11 commença alors à jouer serré.

— Ce cher d'Anguilhem est un véritable accapareur, dit le marquis de Cretté en poussant au chevalier une quinzaine de louis qui étaient son reste et que le chevaUer venait de lui gagner avec un brelan de valets. 11 vient à Paris pour y chercher quinze cent mille livres, et il voudrait encore emporier notre argent.

Roger comprit la leçon, remercia son ami par un franc som'ire, et se remit à jouer aussi largement que lorsqu'il perdait.

Mais Roger était en veine; au hout de dix minutes, il avait trois cents louis devant lui.

11 faut le dire, si la terreur du chevalier avait été profonde, sa joie fut délirante.

On annonça que le dîner était servi. D'Anguilhem remercia intérieurement le ciel, qui lui donnait cette occasion de faire ce qu'en terme d'art on appelle charlemagne. Cretté vit le mouvement de joie qui passa sur son visage, si imperceptible qu'il fût.

— Chevalier, dit le marquis, vous voudriez nous faire croire que c'est le gain qui vous rend spirituel et joyeux, et c'est de la modestie de votre part; mais, moi qui vous connais, je parie que vous allez risquer vos trois cents louis de gain contre d'Herbigny, qui en perd quatre cents, je crois, au premier vingt et un qui vous passera par la main.

Ce disant, il fit de l'œil un signe à Roger.

Roger comprit qu'il fallait être gentilhomme et sacrifier de bonne grâce toute celte fortune improvisée : il toussa, pour ne pas soupirer, et répondit :

— Vous avez raison, marquis; mais, comme un vingt etun ne vient pas encore tous les coups, je propose à M. d'Herbigny de jouer trois cents louis l'un contre l'autre, au premier tour et sans voir nos cartes. Nous aurons ce que nous aurons.

— Tenu! dit d'Herbigny.

On donna les cartes; personne n'engagea le jeu. Les deux partenaires abattirent : Roger eut vingt-neuf et d'Herbigny ti-ente.

Roger rougit légèrement, mais ce fut tout.

— Voici vos trois cents louis, vicomte , dit-il en souriant.

— Vous êtes un fort beau joueur, M. d'Anguilhem, répondit d'Herbigny en s'inclinant.

— Agréez mon compliment, chevalier, lui dit le comte de Chastellux; vous jouez en véritable gentilhomme.

— Et le mien, dit le baron de Ti'éville.

— Et le nôtre, dirent les autres.

Cretté lui prit la main et la lui serra; puis, s'approchant de son oreille :

— Très-bien, lui dit-il tout bas, on connaît un homme au jeu et au feu ; tenez-vous toujours comme vous avez fait tout à l'heure, et, dans trois mois, vous serez un cavalier accompli.

— Voilà bien des louanges, pensa Roger en se levant; il p.araît que j'ai fait quelque chose de très-beau. Mais, dans le trajet de la table de jeu à la table du dîner, il poussa un gros soupir qui l'étouffait.

Le dîner fut des plus gais : le marquis de Cretté et ses compagnons se piquaient déboire; mais ils étaient, sous ce rapport, des enfants près de leur convive provincial. Roger trouva, avec un séi'ieux parfait, que les ven-es étaient petits et le vin faible.

— Tèlebleu ! dit d'Herbigny, vous êtes aussi beau joueur que beau cavalier, et aussi beau buveur que beau joueur ; il paraît que l'on fait tout bien à Anguilhem.

Roger fut émerveillé de se trouver non-seulement égal, mais encore supérieur en quelque chose à ces miracles d'élégance.

Pendant tout le dîaer, on parla chasses, amours et batailles : sur les deus premiers points, le chevalier avait assez bon nombre de prouesses à raconter, quoique ses amours ne fussent pas du geore de ceux de ses nouveaux amis. Mais, sur le dernier chapitre, Roger ne put raconter ni prouesses ni triomphes : jamais il n'avait vu le feu, jamais il n'avait eu même le plus petit duel ; cela l'humilia fort, et il fit une figure d'auditeur assez désobligeante.

On en était au dessert lorsque arriva une seconde compagnie. Ceux qui la composaient étaient aussi bruyants «lès leur arrivée que l'étaient le marquis de Cretté et ses convives à la fin du dîner.

— Allons, voilà que nous allons avoir MM. de Kollinski, dit le marquis de Cretté avec un air de contrariété qui n'échappa point à Roger.

Roger se pencha en dehors de la fenêtre et aperçut quatre gentilshommes, dont deux, superbement vêtus d'un costume étranger, se prélassaient sur le seuil de l'hôtel en faisant grand vacarme.

C'étaient deux gentilshommes hongrois d'une tenue si riche, qu'elle finissait par en être extravagante. Leur luxe était insultant, même dans cette époque de luxe.

Aussitôt il se fit parmi les premiers venus un grand silence, comme s'ils eussent ciaint d'autoriser la familiarité des derniers arrivants.

Roger se pencha à l'oreille du marquis :

— Qu'est-ce que MM. de Kollinski? demanda-t-il.

— Deux honorables seigneurs hongrois qui vivent ici à la manière de leur pays, répondit le marquis, en rossant les hôteliers, en maltraitant les laquais, en barrant le chemin aux passants, toutes choses qui seraient charmantes si le duel n'était pas défendu et si cruellement poursuivi. Braves, du reste ; il n'y a rien à dire contre eux sous ce rapport.

Roger fit son profit de l'explication. MM. de Kollinski entrèrent alors dans la grande salle de l'auberge, et l'on se salua courtoisement de part et d'autre. Mais à peine les pre-

miers compliments furent-ils échangés, que le marquis dô Cretté se leva, exemple qui fut imité par les gentilshommes de la société, paya l'hôte et sortit, suivi de Roger et de ses autres compagnons.

Du bas de l'escalier, Roger entendit MM. de KoUinski rire aux éclats, et les mots nœud vert-pomme frappèrent plusieurs fois son oreille. Or, Roger portait, comme nous l'avons dit, un nœud vert-pomme sur l'épaule; c'était un ornement de fort mauvais goût, surtout sur un habit bleu de ciel : Roger ne s'en était pas aperçu le matin, mais il le comprit le soir; il fut donc indigné contre les rieurs, et se mit à les détester du fond de son âme : Roger sentit qu'il avait été ridicule à leurs yeux.

M. de Cretté n'avait pas, de son côté, perdu un mot de leurs railleries; car, en montant à cheval :

— Mon Dieu ! dit-il , que ces MM. de KoUinski sont donc insolents et provocateurs!

Roger devina que la plaisanterie des Hongrois avait été comprise par ses compagnons : il en souffrit cruellement ; mais, n'ayant rien dit sur le coup, force lui fut de dévorer sa douleur.

Une fois à Paris, Roger remercia bien affectueusement le marquis de toutes ses gracieuses obligeances, demanda à chacun des gentilshommes présents la permission d'aller lui faire visite, et accepta l'offre qu'on lui fit d'une partie de courte paume pour le lendemain.

— Otez votre noeud vert-pomme , lui dit tout bas le marquis en le quittant, et prenez un noeud ponceau : c'est la couleur à la mode.

Roger eût mieux aimé un coup de poignard que cette délicate attention de son nouvel ami.

— Décidément, pensa-t-il, j'ai été insulté et je n'ai pas demandé satisfaction de l'insulte. Serais-je donc un homme sans cœui'2

«TLVANDIRE U9

Comment le chevalier mit k profit les leçons d'escrime que lui avait données le baron d'Ançuilhem, son père.

Cette idée empêcha Roger de dormir pendant toute la nuit; il envisageait l'aventure de cent façons différentes; il ruminait mille arguments en sa faveur ; mais le résultat de tout cela était qu'on l'avait raillé et qu'il l'avait souffert. Ce souvenir gâtait toute cette journée de la veille, si brillante cependant pour lui. Cette pensée, jointe aux renseignements donnés par maître Coquenard, sur l'état du procès, n'était point faite pour compléter une bonne nuit; aussi Roger, après avoir dormi une heure ou deux, se réveilla-t-il de fort mauvaise humeur.

Cependant, comme, la veille, il avait appris la valeur d'un habit d'élégant, avant Je prendre le chocolat, il fit venir un tailleur et lui commanda, pour dix heures du matin, un costume complet du meilleur goût qui pût se trçuver. A dix heures, le tailleur fut chez Roger avec un feabit de taffeias chatoyant, à parements brodés d'argent, ave^: une veste de soie gris de lin, brodée de même, et culotte p«reille à l'habit; le reste de la toilette fut complété par unfe cravate de point de Malines, des bas à coins brodés et des boucles neuves; une épée, plus riche que celle de la veilla, et parfaitement affilée, retroussait cavalièrement la basque gauche de son habit.

Alors il avoua franchement ses craintes au tailleur sur la manière de porter galamment toutes ces belles choses; celuici, qui étai,t un homme d'art, lui donna les avis les plus précieux. Roger voulut les mettre à l'instant même à exécution : marcha, tourna, vira devant son professeur, lequei finit par déclarer qu'il était parfaitement satisfait de la manière dont le chevalier se caressait le menton et jetait son chapeau sous le bras gauche : c'était le principal. Roger paya le tailleur et le congédia, un peu distrait déjà des mauvaises idées qui l'a- Taient préoccupé toute la nuit. Il partit donc d'un pas allé-

gre pour la rue de Vaugirard, où était situé le jeu de courte paume. ;

Une seule chose manquait à la satisfaction de son amourpropre, c'était d'être vu, ainsi vêtu, par Constance: ce regret lui l'iait d'autant plus vif qu'il produisait évidemment une grande sensation sur tous ceux qu'il rencontrait, sensation démontrée par le mouvement que ceux-ci faisaient en se retournant et en le suivant des yeux ; en effet, personne ne pouvait comprendre où allait ainsi, à dix heures du matin, vêtu comme pour une noce, ce beau jeune homme qui avait l'air si content de lui.

Roger arriva le premier au rendez-vous : les marqueurs lui firent de profondes révérences qui lui parurent de bon augure. C'était la première fois que Roger voyait un jeu de courte paume; il avait cru se trouver dans un Louvre, il était dans un grenier, ou à peu près.

Ce qui n'empêchait pas, tant le caprice était déjà chose puissante dans la capitale du monde civilisé, que ce jeu de paume ne fût le plus fréquenté de Paris.

Roger profita de l'isolement qu'il devait à sa trop grande exactitude, pour demander aux marqueurs quelques renseignements théoriques sur la marche du jeu et quelques leçons pratiques sur le même jeu; comme il avait lintelligence vive, il comprit à l'instant même la marche de la partie, et, comme il avait le coup d'œil juste et le poignet solide, il tira assez droit pour un commençant.

Sur ces entrefaites, les nouveaux amis de Roger arrivèrent : la stupéfaction du chevalier fut grande; ils étaient en culotte du matin et en l'obe de chambre. — Hélas! le pauvre chevalier avait encore beaucoup à faire pour être Parisien.

Le marquis de Cretté s'aperçut de son étonnement.

— Nous demeurons dans le quartier, dit-il, ce qui fait que nous venons ici en voisins.

— Moi, dit Roger, j'avais quelques visites à faire en vous quittant, de sorte que me suis habillé d'avance.

— Vous auriez mieux fait de venir en négligé, dit le marquis, vous vous seriez fait conduire chez vous en sortant d'ici; ce costume vous gênera fort.

— Je ne m'attendais pas à pouvoir faire votre partie, dit Roger en se mordant les lèvres. Je ne connais p.is le jeu, eu.

— Eh bien, dit le marquis, nous allons peloter un peu pour nous mettre en haleine, et vous donner une idée de la chose, puis nous régulariserons une partie.

En ce moment, un bruit de mauvais augure retentit dans l'antichambre. Plusieurs voix résonnèrent, parmi le^^quclles Roger crut reconnaître la voix qui avait raillé, la veille, le nœud vert-pomme : le chevalier eut comme un pressentiment. ■

En efTet, presque aussitôt, MM. de Kollinski entrèrent avec leurs deux compagnons de la veille : une sueur froide perla sur le front de Roger.

— Hiitons-nous de nous mettre en place, dit le marquis, ou il nous faudrait disputer avec ces bravaches à qui appartiendra le jeu.

Le marquis mit bas sa robe de chambre, ses amis en firent autant ; Roger, de son côté, se dépouilla de son habit, de sa veste et de son épée.

La partie s'engagea.

Roger commença par faire quelques-unes de ces gaucheries inséparables de l'apprentissage d'un jeu si difficile, et cela au milieu des rires de la galerie. Mais peu à peu son jeu se régularisa. En général, tous tes exercices du corps se suivent. Roger, apte aux choses de force et d'adresse, faisait des progrès visibles ; d"un autre côté, la vigueur de son poignet causait l'admiration de ses nouveaux amis : ses balles sifflaient comme des boulets de canon, et il fallait réellement être fort brave pour tiercer contre lui.

Les jeunes gentilshommes s'amusaient fort à voir se déployer les ressources presque improvisées de cette puis.-ante nature. Tantôt, pour saisir la balle au-dessus de sa télé, Roger bondissait à faire croire qu'il avait un tremplin sous les pieds; tantôt, pour arrivera temps, Roger s'élançait en avant ou se rejetait en arrière avec une force de jarret et un '-alcul des distances prodigieux dans un commenç^at; ses amis ne tarissaient pas en éloges. Roger s'exaltait,

La galerie paraissait moins s'amuser : MM. de Kollinski étaient venus aussi pour jouer, de sorte qu'ils trouvaient que la partie du marquis de Cretté se prolongeait un peu bien longtemps â leur gré. Cela fit que, par manière de passetemps, et tandis que son frère ricanait avec son imperlin.-nce ordinaire, M. de Kollinski l'aîné se mit àjetei' les balles dans les blouses.

122 SYLYAXDIRE

Comme la chose se passait du côté du marquis de Cretté, ce fut à lui que la chose parut particulièrement désagréable.

Cependant le marquis de Cretté s'impatientait de plus ea plus et donnait à son jeu d'autant moins d'attention, qu'il s'impatientait davantage, de sorte qu'il commença à perdre.

Le marquis de Cretté était beau joueur quand il perdait par sa faute ou par la faute des gens qu'il aimait ; mais il avait la tète vive lorsqu'il perdait par la faute des autres, et que les autres étaient des gens qu'il n'aimait pas. Aussi, à une nouvelle balle blousée par M. de Kollinski^le marquis de Cretté perdit patience.

— Parbleu! monsieur, dit-il en se retournant /ers le blouseur, vous me blousez mes balles et vous me faites perdre. Cela vous amuse probablement, mais, moi, cela ne m'amuse pas.

— Alors, marquis, je blouserai celles de monsieur, dit le Hongrois en passant du côté de Roger.

Roger jeta sur le marquis de Cretté un regard interrogateur auquel le marquis répondit par un coup d'oeil significatif.

— Et vous aurez raison si monsieur le permet, dit le marquis de Cretté. ;

— Oui ! mais je ne le permettrai pas, dit Roger avec un battement de cœur indicible, en faisant cependant quelques pas vers M. de KoUinski.

— Tiens, dit le Hongrois, c'est l'homme au nœud vertpomme; pourquoi n'avez-vous plus votre nœud, mon ami?

Roger sentit le sang monter à ses tempes, et cependant il était comme cloué à sa place.

Il eût voulu répondre à M. de KoUinski; mais sa langue était paralysée.

— M. d'Anguilhem n'a plus son nœud vert-pomme, c'est Trai, dit le marquis de Cretté; mais il a une épée neuve.

Ces quelques mots furent l'étincelle qui met le feu à un baril de poudre.

Roger s'avança jusqu'à M. de KoUinski, et, le saluant gravement :

— Oui, monsieur, une épée neuve, dit-il, que j'aurai l'honneur de vous passer au travers du corps, si cela peut vous être agréable.

Tous les assistants éclatèrent de rire en entendant la singulière provocation de Roger. M. de KoUinski voulut répon-

dre bruyamment comme c'était sa coutume; mais le vicomte d'Herbigny s'était avancé à son tour; il rapprocha un doii^t de sa bouche:

— Messieurs, dit-il, rien devant tout ce monde, je vous en l)rie; nous nous retrouverons.

Les Hongrois saluùrent, retournèrent au fond de la salle et se mirent à ricaner entre eux.

— Eh bien, dit le marquis à demi- voix à Roger, qui, après que le sang lui avait porlé au visage, devenait très-pâle, qu'avcz-vous donc, chevalier? On dirait que vous allez vous trouver mal! •>

— Non, monsieur ; mais je suis un peu ému.

— Cette émotion vous empècherait-elle de vous battre, si nous avions besoin d'un quatrième ?

— ]\rempècher de me battre, moi? répondit Roger, qui se souvint des instructions de son père. Je me battrai dix fois, s'il le faut, et contre dix personnes, si vous le jugez convenable. Mais il se passe quelque chose en moi de plus fort que moi, et je tremble: c'est de la colère, je pense.

Le marquis sourit de la naïveté avec laquelle le chevalier traduisait .ses sensations.

— Avez-vous de l'escrime ? lui demanda-t-il.

— Mais oui, un peu.

— Quel est votre maître ?

— C'est mon père qui me l'a apprise.

— Diable ! vous ne savez peut-^re pas grand' chose alors.

— Je crois que je puis ma défendre.

— Si vous saviez seulement tirer l'épée comme vous montez à cheval !

— Mais j'espère être au moins de la même force à l'un et à l'autre de ces exercices.

— Vraiment ?

— Oui, mais je n'ai fait d'armes qu'avec des fleurets.

— De sorte que vous ne savez pas comment vous vous battrez, une fois sur le terrain ?

— Je sais que je me Ijattrai, voilà tout, et sans reculer d'une semelle, je vous le promets.

— Ah ! si vous le promettez, dit le marquis, je suis parfaitement tranquille.

— Je vous le promets.

— Très-rien !

Le marquis remit sa robe de chambre, ajusta son col, et

alla trouver les deux frères qui étaient assis sur les bancs des marqueurs avec deux de leurs amis, et qui se levèrent à soo appioche.

Ces messieurs échangèrent les compliments d'usage; MM. de Kollinski étaient redevenus parfaitement polis: c'était lout simple, on allait se battre.

On prit rendez-vous pour quatre heures, et l'on convint de se trouver derrière le couvent des Filles-du-Saint-Sacrement.

IN' os quatre jeunes gens revinrent à l'hôtel du marquis de Cretté.

— Ma foi, messieurs, voilà une fâcheuse affaire, dit le marquis en rentrant au salon, en se jetant sur un canapé et en faisant signe à ses compagnons d'en faire autant.

— Pourquoi cela? demanda d'Herbigny.

— Dame, mon cher vicomte, c'est que ces MM. de Kollinski ont voulu absolument se battre quatre contre quatre.

— Eh bien, ne sommes-nous pas quatre? dit Tréville.

— Sans doute, baron; mais, pour le second jour que nous nous trouvons ensemble, j'aurais voulu tirer le chevalier de cette algarade.

— Et pourquoi moi plutôt qu'un autre? demanda Roger.

— Parce que, mon cher chevaher, une première affaire, c'est une première affaire...

— Ah çà ! mais, vous autres Parisiens, dit Roger, auriezvous trouvé , par hasard , moyen de commencer par la seconde?

— Non, pas encore , c'est vrai, dit Cretté en riant.

— En ce cas, faites état de moi, je vous prie, monsieur, reprit le chevalier ; et, s'il ne s'agit que de recevoir un coup d'épée, j'en vaux bien un autre, que diable !

— Allons, allons! voilà qui est parler, ce me semble, dit d'Herbigny.

— Moi, je réponds du chevalier, dit Tréville.

— Chevalier, si vous en revenez, dit Cretté, vous serez mon ami... Mais, ne vous abusez pas, ces MM. de Kollinski sont des bretteurs distingués; ils se battent là-bas avec des rapières du temps de Charles IX.

— Eh bien, que voulez-vous, marquis! on tâchera, si terribles qu'ils soient, de faire leur partie.

— Soit donc, mais vous voilà prévenu. Il est encore temps de vous retirer honoiableuient, chevalier, et, à défaut de vous.

nous aurons recours à Clos-Renaud, gui est une jolie lame.

— Vous me chagrineriez fort en répétant ce que vous venez do dire, marquis. Je suis à vos ordres ainsi qu'à ceux de nos Hongrois.

— Eh bien, messieurs, à ce soir quatre heures, dit Cretté. Faisons nos testaments, car, selon toute probabilité, cela chauffera. Venez avec moi, Roger, je vous donnerai une bonne épée; vous n'avez là qu'une poignée.

Le marquis prit congé de ses compagnons, et conduisit Roger dans une espèce d'armurerie, où il y avait des épées de toutes forces, avec des montures adaptées à différentes mains.

Roger fit son choix en amateur; il prit une jolie brette, ni trop longue ni trop courte, ni trop lourde ni trop lég(>re;un carlet aigu comme une aiguille, qui allait en s'élaigissant à quatorze ou quinze pouces de la poignée, de manière à donner de la force à la parade.

Le marquis suivait avec la plus grande attention le choix que faisait lechevaher.

— Allons, allons, dit-il, je vois que vous avez assez bon goût. Jetez-moi dans un coin votre épée, qui n'est bonne à rien, et passez-moi celle-ci à sa place. Bien! A ce soir, derrière le couvent des Filles-du-Saint-Sacrement, vous savez ?

— Parfaitement.

— D'ailleurs , attendez-moi ; je vous prendrai en passant. Ou plutôt, tenez, soyez ici à deux heures, nous mangerons un morceau ensemble.

— Vous me comblez, marquis.

— Allons, allons, ne nous servons pas de ce verbe- là, il n'est pas de mise entre amis, et il sent son Loches de six lieues.

Une fois rentré à l'hôtel et enfermé dans sa chambre, Roger fit des réflexions fort lugubres. Ce mot de testament, qu'avait, en manière d'avis, lâché le marquis de Cretté, lui trottait par la tête.

— Paibleu ! disait-il, ce serait une chose bizarre, si j'arrivais de Loches à Paris juste pour me faire tuer.

Là-dessus, le chevalier appuya son coude sur une table, laissa tomber sa tfite dans sa main, et se mit à penser à Coqstance, à sa mère, au baron, à ce bonheur du pays natal, si réel, et cependant qu'on n'apprécie que lorsqu'on en est éloigné, dont on ne sent la réalité que lorsqu'il vous man-

126 STLVANDIRE

que; puis il écrivit quelques pages à Constance, à son père et à sa mère, pleurant fort naïvemep* à mesure qu'il écrivait.

Il pleura tant, qu'il finit par ne plus pleurer : d'ailleurs, il faisait un ciel magnifique: le soleil dardait à travers les barreaux de la fenêtre un grand rayon dans lequel se jouaient des millions d'atomes; la mort est moins laide par un beau temps : on a remarqué qu'il y avait beaucoup plus de gens braves en août qu'en décembre.

Roger secoua donc la tête, prit l'épée du marquis, la sortit du fourreau ; elle pesait à peine, à sa main robuste, comme un fleuret. Il tira au mur, figura quelques contres de quarte et quelques contres de tierce très-serrés et très-rapides ; bref, il finit par être assez content de lui, convaincu qu'il était qu'il n'avait rien perdu de sa force, quoique, depuis près de dix-huit mois, il n'eût pas touché un fleuret.

A deux heures, il sortit et regagna l'hôtel du marquis. Crelfé l'attendait dans la salle d'armes avec d'Herbigny et Trévilîe.

Une table était dressée : il y avait sur cette table des côtelettes, un pâté et deux bouteilles seulement de vin vieux.

A cette vue, le chevalier déclara que, n'ayant pris que son chocolat à neuf heures du matin, il mourait littéralement de faim.

Les trois autres jeunes gens firent chorus.

Le repas fut aussi gai que si l'on eût dû aller à l'Opéra en sortant de table. De temps en temps seulement, le chevalier sentait un mouvement nerveux qui lui pinçait le cœur; mais ce mouvement n'était que passager et n'avait pas l'influence de faire disparaître le sourire de ses lèvres.

On resta une heure à table ; mais on ne but pas un verre de plus que lesdeur bouteilles. Les quatre amis s'embrassèrent au dessert.

— Écoutez, chevaher, dit d'Herbigny, qui était celui des jeunes gentilshommes composant la société du marquis de Cretté qui passait pour la meilleure lame, il m'a été facile de voir hier, quand vous avez monté Marlborough, et aujourd'hui quand nous avons joué à la paume, que vous avez un jarret de fer et un bras d'acier : fouettez sur ce moricaud de Kollinski, car je crois bien qu'il voudra avoir affaire à vous, et c'est tout naturel, puisque c'est vous qui avez eu la galanterie de lui oiTrir de lui passer votre épée au travers du corps.

C'est un dégageur, un faiseur de feintes. Cassez-lui le poignet, en rompant, ensuite vous aurez bon marché de lui.

— A mon second duel, répondit le chevalier, je romprai peut-être, car, comme me le disait toujours mon père, rompre ce n'est pas fuir ; mais, au premier, je ne reculerai pardieu pas d'une semelle, et, pour en être certain, je vous préviens que, s'il y a un mur, je me mets contre lui.

— C'est cela, pour qu'il vous cloue comme un papillon à une boiserie; pas de forfanterie, mon cher; songez que, quand il aura fini avec vous, il nous tombera sur le dos.

— Je tâcherai de lui donner assez de besogne pour qu'il ne vous dérange pas dans vos petites affaires, dit Roger,

— Âmen! répondit d'Herbigny.

— Amen! répétèrent Cretié et Tréville.

Tous trois prirent leurs épées; le chevalier n'avait pas quitté la sienne ; puis ils montèrent en voiture.

Arrivé au coin du couvent des Filles-du-Saint-Sacrement, Cretté tira le cordon : le cocher s'arrêta; un petit jockey assis auprès de lui descendit et ouvrit la portière.

— Tu vas attendre ici. Basque, dit le marquis, tout en regardant ce qui se passera, vu que nous aurons probablement encore plus besoin de la voiture pour nous en retourner que pour venir.

Les quatre jeunes gens sautèrent à terre.

— Eh bien, comment vous trouvez-vous, Roger? dit le marquis.

— Moi? Je me trouve à merveillle, et pour faire honneur à la compagnie dans laquelle je me trouve, je me battrais avec le diable en personne.

Une seconde voiture arriva. Les quatre adversaires de nos jeunes gens en descendirent. C'étaient MM. de Kollinski, un Saxon nommé le comte de Gorkaûn, et un officier de chevau-légers, nommé M. de Bardane.

Ils s'approchèrent du marquis de Cretté et saluèrent.

Les choses arrivèrent à l'égard de Roger comme l'avait prévu d'Herbigny. Kollinski l'aîné voulut absolument sa battre contre lui, et, comme Roger, de son côté, désirait se battre avec Kollinski, la discussion ne fut pas longue.

Le reste du jeu se noua ainsi :

Le marquis de Cretté eut affaire à Kollinski le jeune, d'Herbigny s'accommoda d^ M. de Bardane, et Tréville du Saxon.

On se mît en garde, et, comme d'un moment à l'autre on pouvait Être dérangé, on croisa immédiatement le fer.

Le marquis de Cretté reçut un coup d'épée qui lui traversa le poignet; d'Herbigny tua roide M. de Bardane, et Tréville fut tué par le comte do Gorkaûn.

Quant à Roger, il tirait, sans s'en douter, l'épée de première force; comme il l'avait dit, il ne recula pas d'un pas. Seulement, il se fendit trois fois sur son adversaire : la première, sur un coup droit, et il lui perça la joue ; la seconde, sur une riposte, et il lui troua la gorge; la troisième, sur un dégagement, et il lui creva la poitrine.

M. de Koîlinski l'aîné tomba.

— Peste S dit Cretté, qui s'était assis sur i'herbe, quel bélier que ce gros garçon-là! il enfoncerait un mur.

En voyant tomber son frère, M. de Koîlinski jeune s'élança sur Roger; mais d'Herbigny lui barra le chemin.

— Un instant, monsieur, dit d'Herbigny au Hongrois. C'est moi, si vous le voulez bien, qui aurai l'honneur de vous accommoderde la même façon dont mon ami Roger a accommodé M. votre frère.

Et, sur ce, il écarta Roger, qui pei-sistait, prétendant que, puisqu'il avait commencé avec la famille, c'était à lui de continuer avec elle ; mais il n'eut pas le temps de poursuivre la discussion.

Le Saxon vint à lui.

— Bardon, mon ger monsieur, lui dit-il ; mais che né feux bas que nous resdions les pras groisés.

— Eh bien alors, décroisons les bras, répondit Roger en se remettant en garde.

— Alerte, alerte, messieurs! cria Cretté, voici Basque qui nous fait signe qu'il arrive quelqu'un.

— Attendez, attendez, dit Roger, me voilà.

Il se fendit, et traversa l'épaule du comte de Gorkaûn.

— Monsieur, lui dit gravement celui-ci, che vous remercie, et, si chamais vous fenez à Dresde, je serai pieu enchanté de vous y recevoir.

— Monsieur, dit Roger sensible au compliment, vous poil: vez compter que ce sera pour vous ma première visite.

Les deux adversaires se saluèrent.

Pendant ce temps-là, Koîlinski jeune et d'Herbigny faf gaient un coup fourré ; d'Herbigny perçait la hanche de Kol" linskij et Koîlinski lui égratignait la cuisse.

La voiture s'était approchée au galop, sur rinvîtation du marquis deCretté; Basque et le cocher de M. de Kollinski mii'ent en face l'un de l'autre M. de Bardane et le vicomte de Tréville, afin qu'on crût qu'ils s'étaient tués mutuellement : OQ porta Kollinski aîné, qui n'était pas mort tout i fait, dans sa voiture ; son frère et le Saxon montèrent près de lui, et la voiture partit au galop. De leur côté, Cretté, d'Herbigny e,t Roger s'élancèrent allègrement dans leur carrosse, et leurs chevaux les emportèrent ventre à terre.

— Mon cher chevalier, dit le marquis, je vous demande votre amitié et vous offre bien sincèrement la mienne.

— Et moi aussi, dit d'Herbigny.

— Vous me comblez, répondit le chevalier.

— Roger, Roger, dit le marquis, vous savez bien qu'il était convenu que vous ne me diriez plus ce mot-là. Sacredieu! que mon poignet me fait mal.

— Et ce pauvre Tréville, dit d'Herbigny, moi qui lui devais deux cents pistoles!

— Que veux-tu, mon cher! dit le marquis, c'est un compte réglé.

Et tous trois rentrèrent à l'hôtel du marquis de Cretté, d'où d'Herbigny et Roger ne sortirent qu'à la nuit.

Comment le chevalier d'Anguilhem fit connaissance avec le fils de l'Indienne et de quel caractère il le trouva.

Toutes ces aventures s'étaient passées avec la rapidité d'un songe.

Roger avait eu le temps de vivre, tout juste, mais à peine avait-il eu le loisir de s'apercevoir qu'il vivait. Il consulta sur ce phénomène d'activité le marquis de Cretté, qui lui répondit :

— Mon cher, c'est ainsi que l'on vit à Paris • encore, ce soir, perdrons-nous notre soirée, du moins moi, qi.e mon poignet empêche de sortir. Mais, quant à vous, Paris est grand, vous avez les deux poignets fort sains, vous pouvez

donc encore employer dignement votre temps d'ici à minuit.

— Non, merci, dit Roger, je ne suis pas fâché de rentrer à mon hôlel ; mais, du train dont j'y vais, et avec les exemples que j'ai sous les yeux, j'espère que, dans huit joure, je serai un cavalier parfait.

— Je le crois pardieu bien! et, depuis deux jours vous «'êtes plus reconnaissable : mais il y a une chose vraiment plus pressée que les dîners à Saint-Germain, les parties de paume rue de Vaugirard, et les promenades derrière le couvent des Filles-du-Saint-Sacrement : c'est votre procès, et je vous conseille de vous en occuper.

— C'est bien mon intention, dit d'Anguilhem, et, dès demain, je me mettrai en course.

— Vous savez, mon cher, que j'ai pour toutes vos affaires ou un carrosse ou un cheval à votre disposition : faites -moi seulement savoir le matin votre heure et votre désir, et l'un ou l'autre sera chez vous, à votre choix.

— Et croyez-vous que je gagnerai mon procès? dit Roger.

— Ah! dame, mon cher, vous m'en demandezbeaucoup plus long que je n'en sais ; si vous me demandiez si vous dompteriez Bucéphale, je vous répondrais : « Oui;» si vous me demandiez si vous embrocheriez Berthelot et Boisrobert, c'està-dire nos deux premier.:! maîtres d'armes, je vous répondrais : « C'est bien possible ; » mais, peste ! cher ami, on n'adoucit pas un juge comme on dompte un cheval ou comme on tue un homme ; il y a les procureurs, les huissiers, les conseillers, les présidents, ceux des caisses, ceux des recouvrements, un monde de bonnets carrés, un enfer peuplé de coquins noirs; il faut d'abord tâcher de savoir les noms de tous ces gaillards-là; puis vous me les direz, puis nous tâcherons de séduire les uns avec de belles paroles, et de gagner les autres avec de l'argent.

— Pour les belles paroles, c'est très-bien, dit Roger, et je suis en fonds pour cela ; j'ai fait ma rhétorique avec l'abbé Dubuquoi, qui est un garçon d'esprit, et ma philosophie avec les jésuites d'Amboise; mais, pour l'argent, c'est autre chose; mon père m'a donné cinquante louis pour six mois, et, depuisdeux jours que je suis à Paris, j'ai déjà mangé vingt pistoles.

-- Eh bien, mais mon cher, je vous l'ai dit, entre gentils-

hommes, il ne faut pas s'inquiéter de ces choses-là. Fouillez à ma bourse : j'ai une soixantaine de mille livres de rente que j'aurais peine à manger, si je n'avais pas un intendant. Prenez, mon cher, prenez; vous me rendrez tout cela quand vous serez millionnaire.

— Et si je perds mon procès? dit Roger.

— Eh bien, que voulez-vous, chevalier! il ne faudra pas vous pendre pour cela. Nous prendrons ce qui vous restera d'argent; nous irons faire une séance dans un tripot. On ne pout pas toujours perdre : la fortune vous devra une revanche, elle vous la donnera.

— Tout cela est fort précaire, mon cher marquis, et je vous avoue que je ne vois pas l'avenir couleur de rose.

— Ah! oui, cela me paraît encore juste, plaignez-vous. Eh bien, que diront Bardane et Tréville, si vous n'êtes pas content? A propos, mon cher, si l'on vous interroge sur eux, ne manquez pas de répondre qu'ils se sont pris de querelle au jeu de paume, et qu'ils se sont enferrés tous deux. Si quelque curieux veut savoir d'où vous tenez cela, dites que c'est moi qui vous l'ai dit.

— Très-bien, dit Roger en se retirant.

— Un mot encore : envoyez savoir demain matin, chez M. de Kollinski, s'il est mort ou vivant. Vous lui devez bien cela. S'il est mort, bonsoir, tout est fini. S'il n'est pas mort, envoyez-y chaque jour jusqu'à ce qu'il soit trépassé ou guéri. K'avez-vous pas aussi quelque peu égratigné le Saxon?

— Je crois lui avoir passé mon épée à travers l'épaule.

— Ah! vous croyez! Eh bien, faites d'une pierre deux coups, et envoyez chez lui en même temps.

— Mais leurs adresses ?

— Petitpas vous les portera demain matin.

— Qu'est-ce que Petitpas?

— C'est mon coureur.

— Allons, bonne nuit, marquis.

— Merci du souhait; mais j'en doute. Mon poignet me fait un mal de possédé. Cet animal de Kollinski ne pouvait pas me donner un coup d'épée ailleurs ! Quelles brutes que ces Hongrois! Allons, bonsoir, cher ami; vous savez qu'à compter d'aujourd'hui, c'est, entre nous, à la vie, à la mort.

Roger, tout en regagnant son hôtel, songeait qu'il avait sinon tué, du moins fort maltraité un homme dans la journée, et il s'étonnait, malgré les commandements de Dieu et de

l'Église, qui ordonnent d'aimer son prochain comme soimême, il s'étonnait, dis-je, de ne pas éprouver une grande somme de remords.

Il y a plus : quand il avait vu tomber M. de KoUinski, bien loin d'en éprouver un regret quelconque, il en avait resseali une joie des plus vives, tant il est vrai que le sentimon.t de sa propre conservation l'emporte sur tous les autres sentiments.

Cependant une chose rassura Roger sur la mauvaise idée qu'il coiniuençait à prendre de lui-même; c'est qu'à peine avait-il été question entre les deux jeunes gens du pauvre Tréville, qui avait été tué, si ce n'est que, comme nous l'avons dit, d'Herbigny s'était rappelé, après sa mort, qu'il lui devait une centaine de louis, circonstance qui ne serait peutêtre pas si fidèlement revenue à sa mémoire, si Tréville eût vécu.

Et cependant Cretté et d'Herbigny étaient liés avec Tréville depuis dix ou douze ans.

Mais, en échanga, Tréville avait sans doute un père, une mère, une maîtresse, que cette mort allait mettre en grand deuil. Roger frissonna en songeant que lui aussi avait tout cela, et qu'il eût été fort possible qu'à l'heure où il faisait ces réflexions philosophiques, ce fût lui, Roger, qui fût couché à la place de Tréville.

Cette pensée fit doubler le pas au che^jalier, car il avait grande hâte d'écrire à Anguilhem et d'épancher, à l'endroit de tout ce qu'il aimait, les sentiments dont son cœur était plein.

Roger écrivit effectivement à son père et à sa mère ; il était si heureux, que sa joie débordait à flots. C'est une si belle chose que de vivre quand on a été près de mourir, et qu'au bonheur de la conservation se joint l'orgueil du triomphe ! Puis quelque chose de plus encore venait rassurer Roger: il n'aurait plus, à l'avenir, ce battement de cœur qui est lindécition du brave; il savait sa force, et on la savait.

11 supplia sa mère de ne pas oublier qu'après l'amour qu'il portait à elle et à son père, le seul et unique sentiment de son cœur était pour mademoiselle de Beuzerie ; il la pria de faire savoir dans le pays, qu'admis dans l'intimité du marquis de Cretté, il avait déjà commencé à mener bon train à Paris. Puis il détailla ses costumes , glissa quelques mots de sa réputation naissante, et demanda si les cinquante auties

louis ne pourraient pas arriver bientôt. Enfin, venait un post-scrijHum d'une page et demie pour Constance.

Dans sa lettre au baron , — car le chevalier eût regardé comme un sacrllc^ge de confondre les choses de cœur avec les affaires d'argent, — dans sa lettre au baron, Roger expliqua longuement les appréhensions de maître Coquenard ; il dessina la position critique où le procès engageait la petite fortune desd'Anguilhem, et, comme au fond le présomptueux, convaincu que rien ne lui pouvait plus résister, ne doutait pas du gain de l'affaire, il se plut à en exagérer les difficultés pour paraître un vainqueur encore plus brillant.

Le post-scriptum de cette seconde lettre fut consacré à Christophe , lequel se reposait et vivait grassement dans l'écurie de la Herse-d'or,

Cependant la cause qui avait amené Roger à Paris s'instruisait : M. de Bouzenois était mort d'une attaque d'apoplexie, sans rien témoigner, ni par paroles ni par écrit, de ses intentions; car le digne gentilhomme croyait encore avoir dix ou douze bonnes années à vivre. Son hôtel, situé place Louis-le-Grand, était devenu tout à coup désert : le fils de l'Indienne, ainsi appelait-on la femme que le vicomte de Bouzenois avait ramenée d'outre-mer, le fils de l'indienne, disje, s était présenté pour en prendre possession ; mais, comme il n'avait ni titre ni droits étabhs, les scellés avaient été apposés sur la maison et le séquestre mis sur ses biens.

Roger s'était bien promis de rendre, aussitôt qu'il aurait un instant à lui, une visite à cet hôtel : il profita donc de ce qu'il avait à mettre sa carte chez M. de Kollinski, lequel demeurait rue des Capucines, et chez M. le comte de Gorkaûn, qui demeurait du côté de la Ferme-des-Mathurins, pour s'arrêter, en passant, devant sa future propriété.

11 la reconnut à l'herméticité avec laquelle portes et fenêtres étaient fermées; c'était un grand et bel hôtel qui pouvait valoir à lui seul trois cent mille livres, prix énorme pour cette époque. Roger remarqua un écusson en pierre sur lequel étaient gravées les armes du défunt, et sur lequel il se promit de faire graver les siennes aussitôt que le gain proitable ce son procès lui permettrait cette petite satisfaction d'amour-propre. Bref, il s'approchait et s'éloignait de l'hôtel pour le voir sous tous ses aspects, lorsqu'il aperçut un monsieur qui, arrivé ù peu près en même temps que lui, opérait les mêmes manœuvres que lui, r un air aussi préoccupé que

lui ; cela fut cause qu'il examina plus attentivement ce monsieur.

î^'était un homme auquel il était à peu près impossible d'assigner un âge fixe, quoiqu'il fût évident qu'il avait de vingt-cinq à quarante années ; une teinte jaune-orange étai^ répandue sur toute sa personne et s'infiltrait jusque dans h ï)lanc de ses yeux; il avait les dents petites et blanches, les cheveux d'un noir de jais, un habit galonné sur toutes les coutures et de la couleur la plus éclatante, deux chaînes de montre et des diamants à tous les doigts; de l'autre côté de la rue l'attendait un grand carrosse doré, sur le siège duquel était assis un cocher encore plus jaune que lui ; près de la portière se tenait, en costume de lascar, un valet encore plus jaune que le cocher.

En même temps que Roger parut remarquer cet étrange personnage, celui-ci, de son côté , parut remarquer Roger ; tous deux reportèrent successivement et plusieui's fois de suite leurs regards de l'hôtel sur eux-mêmes et d'eux-mêmes sur l'hôtel; puis, la grande porte du susdit hôtel s'étant entr'ouverte pour dcnner passage à une espèce d'huissier vêtu de noir, les deux amateurs se précipitèrent en môme temps vers la porte et plongèrent leurs têtes par l'ouverture, et cela avec tant de précipitation que leurs têtes se rencontrèrent.

Roger, qui était fort poli, fit des excuses à l'inconni] ; quant à l'inconnu, il fit entendre une espèce de grognement sourd qui pouvait se traduire par ces mots :

« Diable! voilà un gaillard qui n'a pas la tête tendre. »

Puis tous deux s'exclamèrent en même temps:

— C'est, par ma foi, un fort bel hôtel !

— N'est-ce pas, monsieur ? dit Roger.

— C'est mon avis, répondit l'inconnu.

— Et quand on aura fait arracher l'herbe qui commence à pointiller dans la cour...

— Quand on aura fait donner une couche de couleur aux contrevents et aux portes...

— Quand tout cela sera animé, le jour, par de beaux carrosses et de beaux chevaux...

— Illuminé la nuit par mille lumières...

— J'aurai, ma foi, un des plus magnifiques hôtels de Paris, dit Roger.

— Pardon, monsieur, dit l'inconnu, vous voulez dire que j'aurai un des plus magnifiques hôtels de Paris,

SYLYANDIRE 135

— Non, je n'ai pas dit vous, j'ai dit moi.

— Mais qu'étes-vous donc, vous?

— le suis le cousin de M. de Bouzenois.

— Et moi, je suis son beau-fils, monsieur.

— Couniient, vous êtes l'Indien?

— Et vous le provincial ?

— Monsieur, dit Roger, le mot n'est pas poli; j'arrive de province, c'est vrai, mais je ne suis pas un provincial pour cela : je suis ami de M. le marquis de Cretté, de M. le vicomte d'Herbigiiy, de M. le chevalier de Clos-Renaud, et, hier, j'ai donne Uois coups d'épée à un Hongrois qui a la tête de plus que vous.

— Eh bien, monsieur, qu'est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire, monsieur, reprit Roger, que, puisque j'ai l'avantage de vous rencontrer, j'aurai l'honneur de vous faire une pelite proposition.

— IJ'accommodement?

— Oui, monsieur, d'accommodement.

— Laquelle? Parlez.

— La voici : ce serait de venir faire un petit four avec mo derrière le couvent des Filles-du-Saint-Sacremenl, et, comme le jugement des hommes est toujours douleux, de remettre le sort de notre procès, comme le faisaient les anciens chevaliers, au jugement de Dieu.

— Mais c'est un duel que vous me proposez là! s'écria l'Indien en passant du jaune orange au jaune ten^lre.

— Si vous me tuez, dit Roger, l'hôtel est à vous sans conteste. Si je vous tue, il n'y a plus de procès.

— Votre serviteur, monsieur, dit l'Indien en regagnant sa YOiture. Je suis sûr de gagner mon procès et je ne suis pas sûr de vous donner un coup d'èpce; nous nous en tiendrons donc, si vous le voulez bien, au jugement des hommes.

Et l'Indien remonta dans son carrosse, et il partit au grand galop, après avoir fermé jusqu'aux glaces de ses portières.

— Pardieu! dit Roger, voilà un plaisant original.

Et il alla inscrire son nom chez M. de Kollinski, lequel n'était pas encore mort, et chez le comte de Gorkaûn, lequel allait aussi bien que le permettait sa situation.

Après quoi, il revint prendre des nouvelles du marquis de Cretté, et lui raconta son entrevue avec Tlndien.

Le marquis de Cretté souffrait toujours beaucoup de son poignet, ce qui ne l'avait pas empêché de faire deux ou trois

136 SILVANDIRE-

visites au matin, afin de dérouter les gens qui auraient entendu dire qu'il s'était battu et qu'il était blessé. La précaution n'était pas inutile, car le duel de la veille avait fait grand bruit ; mais, comme on n'avait pu mettre la main sur personne, et que les deux morts avaient gardé le plus profond silence, personne n'était compromis.

Fiien n'empêchait donc le marquis de suivre le procès du Cîicvalier et de faire ses visites avec lui.

11 y avait trois juges principaux et un conseiller-rapporteur.

Le chevaliei et le marquis commencèrent par visiter les juges.

C'étaient trois originaux ayant chacun un goût décidé pour un animal différent : l'un adorait son chat, l'autre son singe, le troisième son perroquet. Le chevalier fut très-aimable avec les trois juges, et le marquis ti'ès-galant avec les trois animaux; mais, du moment que l'un ou l'autre voulurent entamer l'affaire, les juges tirent entendre à ces messieurs qu'il leur serait très-agréable de parler d'autre chose.

Quant au conseiller rapporteur, c'était un puritain si austère, qu'il refusa même de les recevoir.

— Peste J dit le marquis au chevalier, cela me paraît de mauvais augure.

Cependant on apprit, un beau matin, que l'afifaire était évoquée au palais. Deux mois s'étaient passés, car il n'avait pas fallu moins de deux mois pour dresser les procès-verbaux, compléter les inventaires et rechercher les titres respectifs des parties. Pendant ce temps-là, Roger avait ruminé s'il ne vaudrait pas mieux entrer en arrangement avec le fils de l'Indienne. Mais le marquis de Cretté s'opposa à toute ouverture de ce genre, attendu que l'Indien annonçait partout que son affaire n'était point douteuse, et qu'il fournirait au tribunal un acte tellement authentique, que MM. d'Anguilhem père et fils seraient honteusement déboutés de leurs prétentions.

En attendant, les choses marchaient avec leur lenteur accoutumée. La justice est non-seulement aveugle, mais encore elle est boiteuse. Le chevalier éprouvait un dégoût amer pour toutes ces courses dont le but était le Palais et la Sainte- Chapelle. On trouvait tous les huit jours cependant son carrosse, ou plutôt celui du marquis de Cretté, dans les environs. C'était, en général, les lendemains des lettres hebdomadaires du baron.

Si Roger n'eût pas été en quelque sorte le commensal du marquis deCretlé,s'il n'eût pas trouvé là tout réuni à la fois, l'ami, le banquier, le conseil, il eût fallu peut-être se résoudre à demander grâce au fils de l'Indienne, qui faisait la guerre avec beaucoup d'argent.

Mais c'était surtout celte malheureuse pièce authentique qui tourmentait Roger. Quant au baron d'Anguilhem, qui voyait dans chaque nouvelle lettre de son fils un nouveau sujet d'inquiétude, il n'en dormait plus.

— Tâche, disait-il toujours, de découvrir quelle est cette fameuse pièce, et si c'est une substitution, un testament ou une donation.

Roger cherchait et ne trouvait pas.

Il rassembla son conseil, composé du marquis de Cretté, de d'Herbigny, de Clos-Renaud et de Chastellux, pour savoir ce qu'il y avait à faire. On lui avait indiqué un sieur Veillère, qui se mêlait de toutes sortes de choses abstraites, telles que communication de papiers cachés, jaugeage de caisses fermées hermétiquement, soustraction même d'actes et de titres. Comme on le comprend bien, il n'était pas question de voler cette pièce à la partie adverse, mais de s'en procurer une copie pour la rendre plus controversable aux avocats. D'une voix unanime, le conseil des gentilshommes repoussa cette proposition comme déshonorante.

Un jour, d'Herbigny crut avoir trouvé un moyen de concilier les choses. En passant à la porte de la Conférence, il reconnut, à la desciiplion que lui en avait faite Roger, l'Indien revenant dans son carrosse avec une femme qui avait été autrefois la maîtresse du vicomte, et qui, à cette heure, était, à ce qu'il paraissait, dans les meilleurs termes avec l'adversaire de Roger. En ami dévoué, d'Herbigny crut que le moment était venu de terminer le procès où languissaient la fortune et le repos des d'Anguilhem.

Il fit donc signe au cocher d'arrêter, et s'approcha fort insolemment de la portière, en regardant très-flxemenl la dame, qui était de la Comédie-Française, et qu'on appelait mademoiselle Poussette. Mademoiselle Poussette , qui reconnut le vicomte, et qui l'avait fort aimé, sourit tendrement.

— Pardieu! monsieur et madame, dit d'Herbigny, que diriez-vous d'un petit souper entre nous trois ? Il me semble que nous nous amuserions...

— Je ne vous connais pas, dit aigrement Ttadien, dont l'œil

devint tout à fait jaune, et je ne soupe pas avec un inconnu.

— Mais voici madame qui me connaît et qui vous dira que je suis de bonne compagnie. — Poussette, ma chère amie, continua d'Herbigny, faites-moi le plaisir, je vous prie, de me présenter à monsieur...

— Je vous présente M. le vicomte d'Herbigny, dit Poussette en riant elle-même de l'impertinence de son ancien amant.

— Ah! très-bien... D'Herbigny... d'Herbigny..., ditl'Indien, je me rappelle ce nom-là... Vous êtes un ami de ce petit d'Anguilhem, et vous venez me chercher une querelle d'Allemand, afin de lui procurer la succession de M. de Bouzenois... A d'autres, à d'autres, mon gentilhomme ! Mon procureur m'a prévenu de ce cas accidentel!

— J'ai l'honneur d'être des amis de M. d'Anguilhem, qui, par parenthèse, a la tête de plus que vous et moi. Mais c'est me faire une mortelle injure que de me supposer une pareille intention. Ainsi, monsieur, je vous tiens pour un sauvage très-impoli, et je vous prie de me dire quel jour et en quel lieu mes seconds pourront conférer avec les vôtres.

— Bon! vous en revenez au mêmebut. Seulement, vous prenez un autre chemin, et c'est toujours une bataille que vous me proposez. Eh bien, laissez-moi gagner ma cause, et, après, nous verrons. •

Cette conclusion parut si burlesque à d'Herbigny, qu'il se ';! mit à rire aux éclats.

— Pardieu ! dit-il au Malabar, vous êtes un Indien de char- j mante humeur, et je serai ravi de souper avec vous, rien que pour le plaisir de faire plus ample connaissance. Si vous êtes si gracieux que cela à jeun, vous devez être charmant lorsque vous êtes ivre.

— Autre manière d'hériter, dit l'Indien; vous m'empoisonneriez. Merci.

— Ah ! vous êtes un buffle! dit mademoiselle Poussette, et je ne veux pas rester une seconde de \)\ui dans votre carrosse. Ouvrez-moi la portière, vicomte; je soupe avec vous, moi.

D'Herbigny ouvrit la portière, et mademoiselle Poussette sauta sur le pavé : puis tous deux, après avoir pris congé du nabab, l'un par une inclination de tête, l'autre par une révérence, s'en allèrent bras-dessus, bras-dessous.

Alors mademoiselle Poussette lui raconta que cet homm©

était le plus ridicule personnage qu'elle eût jamais vu; qu'il ne parlait que de son héritage, ne voyait partout que des émissaires du chevalier, et, ce jour même, il avait demandé au lieutenant criminel une escorte qu'il avait failli obtenir.

Cela sembla grave à d'Herbigny, qui, le lendemain matin, en sortant de chez mademoiselle Poussette, courut chez le marquis de Cretté et lui raconta la chose. Le marquis en augura que l'Indien avait déjà répandu force argent, sans compter qu'en outre il était probablement appuyé au ministère de la marine, où M. de Bouzenois avait eu d'excellentes relations.

Roger, dans sa dernière lettre, fit part à son père de ces fâcheuses circonstances.

De jour en jour, les symptômes devinrent plus alarmants; bientôt le bruit se répandit que le fils de l'Indienne avait fait Toir aux trois juges l'acte sur lequel il appuyp.it ses prétentions, et que les trois juges lui avaient assuré le gain de sa cause. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour le parti d'Anguilhem. On commença, dans le petit comité des gentilshommes, à regarder la chose comme désespérée ; on songeait déjà à trouver l'argent nécessaire pour payer les énormes frais de cette instruction et les dommages qui seraient attribu'f"; au beau-fils de M. de Bouzenois, car le baron d'Anguilhem s'était porté partie civile. On évaluait les frais à seize raille livres; de plus, maître Goquenard réclamait, pour sa part, quatre mille livres d'honoraires; le séjour de Roger avait coûté, avec les avances que lui avaient faites ses amis, près de cinq mille livres ; le procès perdu, il ne restait plus rien au baron de toute sa petite fortune, et le jour approchait où la triste vérité allait lui apparaître sans voile.

Le marquis de Cretté fut parfait pour Roger dans cette circonstance ; il lui offrit dix mille écus remboursables à sa volonté; mais Roger répondit que jamais ni lui ni son père n'accepteraient une somme qu'ils étaient certains d'avance de ne pouvoir pas rendre; il déclara donc qu'il supporterait le coup avec ses propres ressources, et que, le cas échéant, il prendrait un engagement dans un des régiments qui pai'taient pour la Flandre.

D'Herbigny, de son côté, fit tout ce qu'il pouvait faire. Grâce à l'influence qu'il avait sur mademoiselle Poussette, il obtint d'elle qu'elle retournerait près de l'Indien, afin de s'assurer de l'exis'j^ace ds cet acte, et si cet acte n'existait

point, de découvrir sur quelles ressources s'appuyait l'adversaire de Roger.

De son côté, le chevalier alla trouver ses avocats, maître liranchu et maître Verniquet, et les pria de ne rien nc'gliger dans leurs plaidoiries. Mais, malgré tout Taniour-propre naturel aux praticiens, ils hochèrent la tête en se plaignant qu'on les eût engagés dans une aussi mauvaise affaire. Roger les pressa, et ils avouèrent que les trois juges avec lesquels ils avaient parlé de la cause leur avaient laissé peu d'espoir. Ils conseillèrent à Roger de retourner chez eux, et de caresser désespérément le chat, le singe et le perroquet qui faisaient les délices de ces respectables jurisconsultes. Mais c'était un de ces conseils qu'ils lui donnaient comme les médecins recommandent les eaux, pour n'avoir à se reprocher aucune négligence. S'ils avaient su, disaient-ils, que la partie adverse possédât un titre comme celui qu'elle s'apprêtait, disait-on, à faire valoir, rien au monde ne les eût déterminés à se charger de celte cause. Roger, qui n'osait ni ne pouvait leur promettre des montagnes d'or, baissa la tôte devant ces accablantes prévisions, et, comme il n'était que l'homme d'affaires de son père, il lui transmit fidèlement tout ce qu'il y avait de désobligeant dans les regrets des avocats.

Mais ce fut dans sa lettre à la baronne qu'éclata son désespoir, Avec elle, il déplorait non-seulement la perte du procès, et, par suite, la perte de sa fortune, mais encore la perte la plus cruelle de toutes, la perte de Constance; car, au milieu de ses dîners, de ses duels, de ses cavalcades, de ses courses et de ses visites, disons-le à la louange du chevalier, l'image de Constance ne s'était pas un instant éloignée de son cœur.

Il fit part à Cretté du conseil que lui avaient donné ses avocats, de tenter une dernière démarche près de ses juges. Il bourra ses poches de gimblettes pour le chat, d'amandes pour le singe et de macarons pour le perroquet; mais, loin d'être sensibles à cette attention, le chat l'égratigna, le singe le mordit et le perroquet l'appela croquant.

— Vous êtes un homme ruiné, dit le marquis au chevalier eiï sortant de chez son troisième juge; vous perdrez avec dépens.

Le soir, la conduite des jurisconsultes et de leurs animaux respectifs fut expliqui';e à Roger et à ses amis par mademoi-

SrLVANDIRE 141

selle Poussette. Comme les juges étaient des gens probes, ils n'avaient rien voulu recevoir. Mais l'Indien avait donné une bague de deux mille pistoles au chat, avait fait une donation do dix mille écus au singe, et avait constitué une rente viagère de trois mille livres au perroquet. ^

■Quant au conseiller rap«porteur, toutes lesséductions avaient échoué sur lui; sa porte avait été constamment fermée à l'Indien comme à Roger, et on ne lui connaissait aucun animal sauvage ni domestique à qui on pût offrir des bagues, l'aire des donations ou constituer des rentes.

Roger elle marquis tentèrent une dernière démarche près ae lui, mais sans plus de succès que la première.

C'était un homme si intègre que maître Bouleau, le conseiller rapporteur!

On comprend que toutes ces déceptions successives avaient, malgré l'heureuse disposition de son caractère, conduit tout doucement le chevalier à une profonde mélancolie. L:\ perspective de la ruine entière de sa famille, de la perte de Constance, qu'il n'avait retrouvée que pour en être séparé plus cruellement encore la seconde fois que la première; et d'un engagement, comme simple volontaire, dans Royal-Italien, dans Picardie ou dans Nivernais, n'avait rien que de fort désespérant. Aussi le chevalier se désespérait et ne voulait entendre aucune consolation, refusant toutes les parties que lui proposaient ses amis pour le distraire, et passant son temps, dans la chambre de la Herse-d'or, à écrire à sa mère ou à faire des élégies à Constance, ajoutons que, pour dernière fatalité, avec la mélancolie, le goût des ver^ lui était venu.

Comment, au moment où le chevalier était en proie au plus profond désespoir, un homme qui lui était inconnu vint lui faire une proposition à laquelle il ne s'attendait pas, ni le lecteur non plus.

Un matin que Roger se mirait dans une petite glace pour voir comment la douleur lui allait, et cela tout en achevant de mettre sur pied un quatrain fort mauvais, mais prodi-

Ii2 STLVANDIRE

gieusement tendre, de9(iné à mademoiselle Constance de Beuzerie, au moment môme où il attrapait, pour terminer son quatrième vers, une rime assez riclie, on frappa trois coups à la porte de sa chambre.

— Entrez, dit d'Anguilhem.

La porte s'ouvrit lentement, et celui qui avait frappé entra.

C'^'iait un homme qui, pour la physionomie, avait de grands rapports avec un renard ; c'é-ait évidemment un habitué du Palais, un basochien quelconque, un rat de la Sainte-Chapelle, Depuis quatre mois que Roger fréquentait la salle des Pas- Perdus, il avait appris à reconnaître, à ses doigts crochus et à son nez recourbé, le moindre suppôt de Thémis.

Le visiteur avait les cheveux rouges et collés sur le front, une grosse verrue violette sur ciiaque joue, un œil irisé conmie une opale, un grand vide entre les dents de la mâchoire supérieure et un menton pointu dont le dessous creusait pluiôt qu'il ne saillait au-dessus du gosier.

— Bon! dit à part lui Roger, voici quelque nouvel exploit qu'on m'apporte : s'il faut en payer immédiatement les (rais, je serai forcé de lâcher ma dernière pistole. iN'importe, faisons bonne contenance.

Et il attendit l'homme aux verrues d'un pied assez ferme. L'homme aux verrues s'inclina profondément.

— Ai-je l'honneur de parler à M. Roger-Tancrède, chevalier d'Anguilhem, et seigneur d'Anguilhem, de la Guérite de la Pintade et autres lieux ?

Roger pensa que, s'il était encore pour le moment seigneur de toutes ces seigneuries, il ne tarderait pas à en être débarrassé. Cela n'empêcha point que, quoique étonné du préani^ bule, il ne répondît d'un ton assez ferme :

— Oui, monsieur, à lui-môme.

— N'avez-vous personne, continua l'homme aux verrues, qui soit caché dans ce cabinet que je remarque derrière votre a1cô\e?

— Personne, monsieur, répondit Roger ; et, permettez-moi de vous le dire, la question me paraît étrange.

— Rien de plus simple cependant, mon3-3ur; vous auriez pu être avec une maîtresse ou un ami. Vous ôtes assez beau garçon et assez bon camarade pour ne manquer ni de l'ua ui de l'autre. Vous auriez pu être, dis-je, avec une maîtresse

OU un anai, et, pour me recevoir plus à votre aise, la faire ou le (aire cacher dans ce cabinet.

— J'étais seul, monsieur, dit le chevalier, et ce cabinet est parfaitement solitaire.

— Voulez-vous me permettre de m'en 'assurer? répondit l'homme aux verrues.

— Parbleu ! moa^ieur, vous me semblez étrange de ne pas me croire sur parole.

— Oh! je vous crois, monsieur le chevalier, dit l'inconnu tout en s'acheminant à peti's pas vers le cabinet; je vous crois, car je vous sais homme d'honneur; mais, sans votre permission ou à votre insu, quelque indiscret pourrait s'être glissé...

Et le visiteur entrouvrit la porte et passa par l'ouverture sa petite tête de fouine.

— Bien, dit-il, il n'y a personne.

— Que diable peut me vouloir cet original ? se demanda le chevalier.

— Et les cloisons, reprit l'homme aux verrues, sont-elles bien épaisses?

— Ma foi, allez-y voir, monsieur! s'écria d'Anguilhem; car TOUS commencez véritablement à m'impatienter.

— ÎSe vous emportez pas, monsieur, ne vous emportez pas. Je vous demande bien humblement pardon de toutes ces précautions ; mais vous allez comprendre tout à l'heure qu'elles étaient rigoureusement nécessaires.

— Alors faites, monsieur, faites; regardez dans les armoires, sous mon lit, derrière les rideaux, et, si vous voulez les clefs de la commode et du secrétaire, demandez-les, ne vous gênez pas.

Linconnu profita de la permission, ouvrit les armoires, regarda sous le lit, fureta derrière les rideaux et interrogea d'un coup d'oeil les deux meubles susdénommés pour s'assurer s'ils n'étaient pas de taille à conlenh un écouteur; mais, comme tous deux sans doute hii parurent trop exigus pour être employés à cette destination, il refusa poliment d'un geste les clefs que Roger avait déjà retirées de sa poche, et que, sur ce refus, il y remit.

j- Maintenant, monsieur le chevalier, dit l'inconnu, maintenant que je me suis bien assuré que nous sommes seuls, j'ai l'honneur de vous prier de m'écouter sérieusement, car je viens vous parler d'une affaire de la plus haute importance.

i44 SYLVANDIRE

— Bonne ou mauvaise? dit Roger.

— A votre choix, dit l'homme aux verrues ; elle sera ce que vous la ferez.

Et il alla fermer la porte à la clef et en tira les deux verrous.

Roger jeta un coup d'œil à la dérobée sur le fauteuil où était posée son épée, commençant à croire, comme l'Indien qu'on pourrait bien lui avoir dépêché quelqu'un pour lui faire un mauvais parti.

L'homme dux verrues intercepta ce regard, essaya de rassurer à la fois Roger par un sourire et par un geste, et approcha une chaise du fauteuil où Roger était assis.

Roger, par un mouvement involontaire, éloigna son fauteuil.

L'inconnu remarqua ce second mouvement, comme il avait déjà remarqué le premier, et fit un petit sourire hideux qui voulait dire: « Oui, oui, je vois bien que vous n'a-^ vez pas grande confiance en moi ; mais attendez tout à l'heure. »

Roger attendit. L'homme aux verrues jeta un regard autour de lui, comme si la certitude même qu'il fût seul avec le chevalier ne pouvait le rassurer, et, se penchant à soa oreille :

— Monsieur, lui dit-il, auriez-vous de la répugnance pour le mariage ?

Roger regarda fixement son interlocuteur. Celui-ci, croyant Roger atteint d'un peu de surdité, renouvela sa question.

— Pour le mariage? répéta Roger stupéfait.

— Pour le mariage , reprit l'inconnu en secouant gentiment la tête avec ce même sourire hideux qui paraissait lui être familier.

— Mais pour quel mariage? demanda Roger.

— Comment! pour quel mariage? Mais pour un vrai mariage.

— Je ne comprends pas, dit Roger; mais allez toujours.

— Alors, dît l'inconnu, je vais vous poser la question autrement.

— Posez, monsieur.

— Auriez-vous du goût pour gagner votre procès?

— Têtebleu! je le crois bien, s'écria Roger, et beaucoup

— Bien , bien , dit l'iiomme aux verrues avec son môme sourire, nous al'ocp nous entendre alors.

— Entendons-nous , dit Roger en faisant faire un petit mouvement à son fauiouil.

— Eh bien, moi, monsieur, continua l'inconnu, je puis vous le faire gagner, votre procès... Ah!

Roger se rappro-.ha avec enthousiasme de l'homme au sourire hideux, et fut préo de lui jeter les bras au cou.

Pauvre nature bumame, qui croit avoir des sympathies et des antipathies, et qui n'a que des intérêts!

— Que faut-il faire pour cela? demanda Roger.

— Oh! mon Dieu ! presque rien, répondit l'inconnu.

— Mais enfln?

— Il faut vous marier.

Roger regarda une seconde fois cet homme, mais encore plus fixement que la première, et commença de concevoir l'idée qu'il avait affaire à un fou.

— Pourvu qu'il ne devienne pas furieux , se dit tout bas Roger, la chose se passera gaiement.

l'uis, enfin, comme ce silence se prolongeait, Roger s'étant contenté de se répondre à lui-même, et cette réponse ne suffisant pas à l'homme aux verrues :

— Eh bien? demanda l'inconnu.

— Vous dites donc?... répéta Roger.

— Je dis, monsieur d'Anguilhem, qu'il faut vous marier.

— Me marier, moi ?

— Vous-même, en personne, attendu qu'un autre, ce ne serait pas du tout la même chose.

— Allons donc, vous plaisantez! dit Roger.

— Si j'avais l'honneur d'être mieux connu devons, di l'entremetteur d'hyménée, vous sauriez, monsieur, que je ne plaisante jamais.

— Alors, la question devient sérieuse.

— Extrêmement sérieuse, monsieur; je vous supplie donc de la considérer sous ce point de vue.

— Ainsi, il faut me marier?

— Oh ! mon Dieu , oui.

— Et a"ec qui? demanda Roger en faisant un effort sur lui-même.

— Ah! avec qui? demanda l'homme aux verrues en réitérant son affreux sourire j — ah ! avec qui ? Voilà le grand mot lâché 1

— Sans cloute, avec qui? répondit Roger. Vous pensez bien, monsieur, que je ne me marierai pas comme cela la tête dans un sac !

— C'est pourtant ainsi qu'il faut vous marier, monsieur d'Anguiîhem.

— Êtes-vous bien sûr d'être dans votre bon sens? demanda Roger.

— Comment, si j'en suis bien sûr?

— Oui; c'est que, dans le cas contraire, comme la plaisanterie peut durer longtemps sur ce ton-là, je vous avouerai que je suis très-pressé, qu'on m'attend, et que je désirerais terminer promptement le jeu que nous jouons.

— Ce n'est pas le moins du monde un jeu, monsieur, reprit l'inconnu de l'air le plus grave ; ou, si c'est un jeu, c'est du moins un jeu auquel tout votre avenir est intéressé, puisque vous y pouvez gagner quinze cent mille livres.

— Alors, reprit Roger, pour Dieu, monsieur, expliquezvous plus clairement.

— Seriez-vous amoureux quelque part? demanda l'homme aux verrues en fixant sur Roger ses petits yeux d'opale, dont il sembla physiquement au chevaher sentir le regard pénétrer jusqu'au fond de son âme.

— Pour cela, dit Roger en rougissant prodigieusement dispensez-moi, monsieur, de répondre.

— Puisque vous demandez qu'on respecte votre secret, monsieur, dit l'inconnu, j'ai donc le droit de demander aussi, moi, qu'on respecte le mien,

— Mais vous, c'est bien autre chose! s'écria le chevalier.

— Comment, c'est bien autre chose?

— Vous devez me dire, surtout à moi...

— Au contraire, monsieur le chevalier, vous êtes le dernier auquel je dois le dix'e; mais je ne vous empêche pas de deviaer..é

— Ah ! c'est bien heureux ; merci de la permission, monsieur; malheureusement, je ne suis pas fort sur les énigmes.

— En ce cas, c'est une étude qu'il faut faire; car, pour moi, je ne puis vous répéter que ce que je vous ai déjà dit.

— Monsieur, dit Roger en se levant, vous comprenez...

— Oui, monsieur, je comprends que vous êtes un homme désintéressé, dit l'inconnu en se levant à son tour, et qu'il vous importe peu de perdre ou de stagner votre procès. Bagatelle, après tout, pour un genlilhomme comme vous,

SVA7ANDIRE 147

qu'une somme de quinze cent mille livres de plus ou de moins.

— Peste! dit Roger, bagatelle! non pas, monsieur: je ne traite pas la chose comme vous ; mais franchement, voyons; je ne puis pourtant pas me marier ainsi... à... l'absurde...

— Monsieur, monsieur, dit l'inconnu avec un air de profonde commisération pour l'ignorance de Roger, c'est moi qui vous le dis, vous ne savez pas ce que vous refusez.

— Mais enfin, monsieur, dans le cas où je consentirais à entamer une négociation, que faudrait-il faire?

— Une négociation du genre de celle-ci, une fois entamée, doit être menée à bout.

— Alors, c'est un engagement positif que vous me demandez?

— Positif.

— Et je m'engagerais à épouser...?

— Un nom en blanc.

— Cela n'a pas le sens commun.

— Cependant, permettez...

— Jamais, monsieur, jamais!

— C'est votre dernier mot?

— Le dernier, le suprême.

— Réfléchissez encore.

— J'ai réfléchi, ou plutôt je ne réfléchirai jamais à une pareille absurdité... Me marier, moi, sans savoir avec qui, sans avoir vu ma future, sans lui avoir parlé, sans savoir si elle est jeune ou vieille, belle ou laide, bête ou spirituelle? Allons donc, mon cher, vous perdez la tête!

— Et vous votre procès, monsieur!

Et l'inconnu prit son chapeau.

Ce diable dhonime avait tant d'assurance, que Roger fut déconcerté. Il marcha à grands pas : alla de l'alcôve à la fenêtre, de la porte à la commode, et finit par retomber sur son fauteuil en regardant sournoisement son interlocuteur, qui, de l'air le plus naturel du monde, grattait aUernativement ses deux verrues et son menton.

— Comment! dit Roger rompant le premier le silence, comment , monsieur, vous ne voulez absolument pas me donner le plus petit renseignement?

— Sur l'honneur, monsieur, je le voudrais, dit l'inconnu^ mais cela m'est expressément défeudu.

JW SYLVANDIRE

— Dites-moi seulement si la;eune personne... Rum!... fit Roger en s'interrompant, — est-elle jeune seulement?

L'inconnu continua de gratter ses verrues.

— Voyons, est-elle belle ou laide?

L'inconnu passa de ses verrues à son mentoiî.

— Mais enfin, il me sera bien pei'mis de m' enquérir si ma fiancée est demoiselle... ou veuve.

L'inconnu resta impassible.

— Ah ! dit Roger en se frappant le front du poing, ma parole d'honneur, c'est à en devenir fou!

— Je vous laisserai jusqu'à demain, monsieur, pour réfléchir à mes propositions, dit l'inconnu.

— Et demain? demanda Roger.

— Demain, je reviendrai à la même heure.

— Seul?

— Non; j'aurai avec moi la promesse de mariage.

— La promesse de mariage ? s'écria Roger en pâlissant.

— Oh ! cela n'engage à rien, dit l'inconnu ; vous ne la signerez qu'autant qu'il vous plaira de le faire : soyez tranquille, mon gentilhomme, ajouta-t-il en riant de son rire habituel; on ne vous prendra pas de force.

Cela dit, l'homme mystérieux sortit à reculons en saluant plus bas encore qu'il n'avait fait en entrant, et il était déjà loin, que Rogei", consterné, serrait encore son front humide de sueur entre ses mains crispées et tremblantes.

Comment l'homme mystérieux revint une seconde fois, et cernaient, dans cette seconde entrevue, les choses s'éclaircirent quelque peu.

Roger resta quelque temps sous le poids du coup qui venait de le frapper; puis enfin, rassemblant toutes ses forces,

se leva, prit à son tour son chapeau, et courut chez le marquis de Cretté, son suprême appui, son éternelle ressource.

Heureusement, le marquis était chez lui.

— Qu'avez-vous? s'écria-t-il en apercevant le chevalier ; est-ce que votre procès est perdu?

Le marquis faisait cette question au chevalier, tant la figure du chevalier était bouleversée.

— Non, Dieu merci, pas encore, dit Roger; on ne le juge, vous le savez, que dans trois jours; et même...

— Et même?... répéta le marquis.

— Et môme j'ai quelque espoir de le gagner, reprit en soupirant le chevalier.

— Il me semble qu'il n'y a pas là dedans de quoi soupirer ans si profondément que vous le faites.

— Sans doute, il vous semble cela, à vous qui ne savez pas à quelles conditions.

— Ah ! il y a des conditions?

— Hélas ! dit Roger.

Et il se précipita dans les bras de son ami.

— Voyons, parlez, s'écria le marquis; vous m'inquiétez vraiment, chevalier.

Le chevalier raconta alors au marquis son entrevue avec l'homme aux yeux d'opale. Cretté écouta le récit avec la plus grande attention; puis, lorsque le chevalier eut fini :

— Voilà qui est bizarre, dit-il. Est-ce qu'il y aurait quelque bâtarde de Bouzenois que l'on voudrait placer, ou bien, grand Dieu! mon pauvre ami...

— Ou bien quoi?... s'écria le chevalier pâlissant aux pressentiments du marquis.

— Ou bien serait-ce la vieille Indienne elle-même qui songerait à convoler en secondes noces.

Roger frissonna jusque dans la moelle des os; mais une réflexion le rassura.

— Impossible, dit-il, elle est morte.

— Alors il n'est pas probable que vous ayez quelque chose à craindre de ce côté-là.

— Ce n'est pas l'embarras, dit Roger, j'ai vu des gens que l'on croyait morts et qui revenaient.

— Oh ! mon Dieu ! fit le marquis.

— Mais, reprit d'Anguilhem, je ne crois pas que ce soit ici le cas.-^

— Cherchons donc quelle autre chose cela peut être. Si c'était un piège de votre partie adverse? Qu'en dites- vous?

— J'y ai pensé; mais quel intérêt M. Afghano aurait-il à me marier?

Nous avons oublié de dire que l'Indien répondait au nom d'Afghano.

— On ne sait pas; méfiez-vous toujours.

— Oui, certainement que je me méfie; mais ma méfiance ne me donnera pas un jour de plus : demain, il faut que je rende une réponse quelconque.

— Consultez votre père.

— Mais mon père est à cinquante-cinq lieues d'ici ; puis, il faut que je vous l'avoue, marquis, je ne saurais me marier ainsi; j'aime à l'idolâtrie une jeune demoiselle de mon pays, un amour, un ange, qui est attaché à moi d'une affection égale à celle qui m'attache à elle, et qui mourra si j'en épouse une auti-e.

— Croyez-vous? dit Cretté en allongeant les lèvres d'un air de doute.

— J'en suis sûr, j'ai reçu sa parole.

— De mourir?

— Non, mais de ne vivre que pour moi.

Alors Roger raconta au marquis toutes ses aventures avec Constance, mais sans prononcer le nom de celle-ci.

— Que voulez-vous, mon cher! alors il n'y a pas de réflexion à faire ; aimez-vous mieux mademoiselle... Est-ce une indiscrétion que de vous demander comment s'appelle cette demoiselle ?

— Non, elle s'appelle Constance de Beuzerie.

— En effet, ce petit nom promet, diable!

— Vous demandez donc?

— Je demandais si vous aimiez mieux mademoiselle Constance de Beuzerie que soixante-mille livres de rente.

— Si j'étais seul, je l'aimerais mieux que ma fortune, mieux que ma vie, mieux que tout ; mais, malheureusement, j'ai un père et une mère qui m'adorent, et que je ruine en refusant.

— Oui, vous avez raison, dit Cretté ; voilà la véritable obllgati(n; ceci, mon cher, comme vous comprenez bien, c'est un acte de conscience que vous seul pouvez résoudre.

Roger poussa un profond soupir.

De son côté, le marquis de Cretté devint pensif el rêva longtemps; puis tout à coup il prit la main de Roger avec un mouvement si brusque, que celui-ci en resta stupéfait.

— Vous êtes un homme trois fois perdu, dit-il j je devine d'où vous viennent les propositions.

SYLVANDIRE i5i

— Bah ! dit Roger avec effroi.

— Le monsieur aux verrues est quelque juçe, quelque assesseur, quelque huissier qui a une fille bossue et qui éprouve le besoin de s'en débarrasser avantageusement.

— Marquis, je vous en prie, ne me dites pas de ces chosesià; vous me faites venir la chair de poule.

— Mon cher, il faut savoir dire la vérité à ses amis.

— Hélas! soupira Roger.

— Du reste, continua le marquis, parlez-en à monsieur votre père, et demandez-lui son avis; mais, pour moi, cela ne fait plus aucun doute.

— Il y aurait encore autre chose!... répondit la victime en traînant chacune de ses paroles avec un accent lamentable. Ce serait le cas où l'un de ces messieurs que nous avons dits tout à l'heure aurait une fille qui...

— J'y pensais, répondit Cretté, mais je ne voulais pas vous le dire... Laquelle des deux difformités préféreriez-vous?... Moi, j'aimerais mieux, je l'avoue, la difformité incurable...

— C'est un horrible guet-apens ! s'écria Roger furieux.

— 11 faut cependant choisir, dit le marquis ; il n'y a pas de milieu. Il s'agit de perdre votre procès ou de sauter les yeux fermés dans l'abîme.

— Hélas! hélas! réitéra Roger.

— Mon pauvre ami, dit Cretté, que la situation du chevalier touchait jusqu'aux larmes, vous voilà dans un traquenard; mais il ne faut pas encore trop vous désespérer avant la seconde visite; profitez du moment où vous tiendrez ce diable d'homme, tournez-le et retournez-le de tous les côtés, demandez des informations, exigez-les au besoin. Si l'on vous refuse, refusez aussi; je serai caché à la porte, je suivrai le démon, fût-ce jusqu'en enfer, et du moins nous aurons Iç plaisir de nous venger, je vous en réponds.

— - Oui; mais je perdrai mon procès.

— Ah! dame, que voulez-vous, mon cherl vous ne pouveï pas tout avoir.

Comme tout ce que pouvaient se dire le chevalier et le marquis n'avançait à rien, Roger reprit le chemin de son hôtel, et rentra à la Herse d'or.

Roger alors s'apprêta à écrire à son père; mais il réfléchit qu'une lettre mettait quatre jours à aller à Loches et quatre jours pour revenir, ce qui faisait huit jours, en supposant môme que le baron répondit poste pour poste. Or, l'ariêt

152 SYLVANRIRE

devait Atre rendu sous trois jours; il était donc matérielîenient impossible de recevoir à temps une réponse d'An^uilhem; le pauvre garçon aurait cependant eu bien besoin de l'impulsion de son père pour prendre un parti quelconque. Il demeura donc en face de lui-même, versant des larmes amères, s'arrachant les cheveux à pleines mains, désespérant enfin de l'avenir et appelant à grands cris Constance, la Pintade, la Guérite, le bois de la Garenne, tous les souvenirs de sa jeunesse enfin; se reprochant sa sottise d'homme primitif et admirant les paroles profondes du marquis, lorsque celui-ci, en entendant raconter les amours pastorales de Roger à Beuzerie, l'apparition de Constance dans la chambre de Roger, et la fuite de tous deux à la chapelle Saint-Hippolyte, s'était écrié :

— Que vous fûtes simple, d'Anguilhem! que vous fûtes naïf, mon beau Roger! que vous fûtes niais, mon pauvre amil

Et Roger répétait :

— Oh! oui, je fus bien niais; oh! oui, je fus bien naïf; oh! oui, je fus bien simple.

On voit que le séjour de Paris commençait à opérer efficacement sur Roger.

Mais la nécessité était là, allongeant sa main de bronze, armée de ses coins de fer. Chaque minute avait la valeur d'un jour, chaque jour l'importance d'une année. Le lendemain, l'homme aux verrues, inexorable comme le temps, ponctuel comme la mort, allait venir.

Roger passa la nuit à chercher un moyen de sortir de sa position ; il est inutile de dire qu'il n'en trouva point.

Le jour vint. Roger attendit l'homme aux verrues, armé d'une foule de propositions nouvelles et d'un arsenal de questions insidieuses.

L'homme ne se fit pas attendre. A l'heure, à la minute, à la seconde désignées, Roger, qui se tenait l'oreille au guet, entendit le bruit de son pas dans l'escalier ; puis ce pas s'arrêta devant la porte; puis on frappa trois coups; puis enfin au mot : «Entrez! » prononcé d'une voix tremblante par Roger, la porte s'ouvrit et le messager fatal entra, plus obséquieux, plus humble, plus mielleux que la veille.

Son regard embrai«sa d'un coup d'oeil circulaire toute la chambre.

—Vous êtes oujours seul ? demanda-t-il.

— Voyez, lui dit d'Anguilhem.

L'inconnu renouvela sa visite avec la môme mmutie que la première fois; puis, la visite achevée, il se rapprocha de Roger, qui était assis sur une chaise, pâle comme le condamné exposé sur un échafaud.

— Eh bien, monsieur le chevalier, dit l'homme mystérieux, avez-vous réfléchi?

— Bien plus, dit Roger, j'ai deviné, monsieur; ainsi, parlons franc et terminons séance tenante.

— C'est mon plus cher désir, monsieur, répondit l'inconnu en s'inclinant.

— Vous m'êtes envoyé par quelqu'un qui veut se débarrasser de sa fiUe.

— Se débarrasser? Oh ! monsieur, le mot est dur.

— Ne chicanons pas sur le mot. Je suis malheureusement sûr qu'il n'est que trop vrai.

— Cependant, je tiendrais à rectifier votre opinion.

— Maintenant, ce père est un de mes juges, n'est-ce pas? dit Roger en regardant l'homme aux verrues jusque dans le fond de ses yeux d'opale.

L'inconnu regarda à son tour Roger avec un air d'étonnement qui touchait presque à l'admiration.

— Ma foi, oui, monsieur, dit-il, vous avez deviné.

— Ah! je le savais bien! s'écria Roger d'un air triomphant.

— Eh bien, ensuite? à quoi cela vous mène-t-il de le savoir?

— Cela me mène à être certain que je perdrai mon procès si je n'épouse pas.

— Et à avoir la même certitude que vous le gagnerez, si vous épousez.

— Ceci est fort triste, dit Roger.

— Ah! monsieur, dit l'inconnu, vous avez tort de vous plaindre; vous êtes en beau chemin de fortune. Laissezvous faire, chevaHer, laissez-vous faire, je ne vous dis que cela.

— Oui, et j'aurai, moi, gentilhomme, sur l'honneur duquel il n'y a rien à dire, j'aurai épousé la fille d'un homme qui vend la justice.

— Oh ! que vous envisagez les choses sous un déplorable point de vue, monsieur d'Anguilhem, répondit l'inconnu, et lue cette façon de voir est absurde, permettez-moi l'exprès-

Sion! Un homme qui a du crédit en use; il oblige ses amis, et la loi de la reconnaissance, qui est la loi des belles âmes, étant posée, ses amis, à leur tour, lui rendent service en échange de son bon office.

— Oui, je sais bien; mais la demoiselle...?

— Eh bien, la demoiselle?

— La demoiselle... est-elle demoiselle?

L'inconnu ricana.

— Ou veuve? continua d'Anguilhem.

L'inconnu ricana plus fort.

— Au diable ! monsieur, s'écria le chevalier furieux, je crois que vous vous moquez de moi.

— Dieu m'en préserve, chevalier; seulement, je ris de vos appréhensions.

— Qui ne sont pas fondées, peut-être, repiit d'Anguilhem, quand vous me forcez à acheter chat en poche !

— La surprise en sera meilleure, monsieur d'Anguilhem.

— Ahl... Je ne saurais me contenter de cela, monsieutT. Laissez-moi seulement voir la demoiselle... la jeune personne, la personne à marier... la daaie en question, enfin...

— Impossible, monsieur, imj)ossible.

— Mais, voyons... le père... laissez-moi voir le père... Ce n'est pas trop, hein?

— Au contraire, monsieur, c'est demander tout : quand vous aurez vu le père, vous saurez en vingt-quatre heures qui est la fille.

— Tenez, vous me rendrez fou, dit d'Anguilhem.

— Voyons, monsieur le chevalier, reprit l'homme aux verrues de son accent le plus mielleux, ne vous exaspérez pas ainsi : l'affaire est belle, croyez-moi, et vous vous repentirez d'avoir fait le difficile, car, en cédantà toutes cespetites considérations, qui, je le vois avec peine, ont une influence ridicule sur vous, vous allez perdre une fortune de quinze cent mille livres et une cause qui entraîne trente à quarante mille livres de dépens; tandis qu'en épousant, vous vous assucez votre million et demi, plus un mobilier de soixante mille écus, des pierres précieuses et des bijoux pour plus de cent cinquante mille livres, sans compter l'argent monnayé de la caisse, et la caisse est lourde, je vous en réponds; j'étais là quand on a mis les scellés.

— Ah çà 1 diles-Eiw i une qucblion.

— Faites, monsieur, faites, et, si je puis y répondre, j'y répondrai.

— Comment se fait-il, dit Roger, que mon beau-père futui n'ait pas fait offrir sa fille à .M. Afghane, mon adversaire?

— Parce qu'il a voulu vous donner la préférence.

— Je lui suis bien obligé!

— Puis l'Indien est laid, et vous êtes joli garçon ; puis votre adversaire est peut-ôlre un très-grand seigneur dans son pays; mais, ici, sa noblesse n'est pas reconnue; enfin le nom d'Anguilhem sonne mieux pour des oreilles françaises que le nom quelque peu sauvage d'Afghano. Madame Afghane! vous comprenez: le moyen d'annoncer cela à la cour! mais, malgré tout cela, si vous refusez aujourd'hui...

— Eh bien, si je refuse aujourd'hui?

— J'irai trouver M. Afghano demain.

— Mais le père tient donc beaucoup à placer sa fille?

— Elle est en âge d'être pourvue.

— Oh! oui, je le crois. Bref, on me choisit pour m'étrangler.

— Monsieur, je vous le répète, vous n'avez pas de raison, et vos paroles sont celles d'un page. On vous donne quinze cent mille livi*es; on vous les met dans la main; on va vous déterrer pour cela dans la plus mauvaise chambre d'un mauvais hôtel, et vous appelez cela vous étrangler? Ah! vraiment, vous me faites de la peine.

— Eh bien, transigeons, monsieur, dit d'Anguilhem. Celui qui vous envoie veut-il cent, veut-il deux cent, veut-il trois cent mille livres? Je les lui concède, je les lui offre, je les lui donne !

— Ce que vous me proposez là n'a pas le sens commuit,chevalier ; ces cent mille écus que vous oifrez ne sont déji plus à vous, c'est la dot de votre femme.

— Comment, la dot de ma femme ?

— Eh! oui; en épousant la jeune fille, vous lui reconnaissez cent mille écus; c'est bien naturel, ce me semble, quand le père vous en fait gagner quinze cent mille.

— Vous avez dit la jeune fille, monsieur ! s'écria le chevalier : ah! vous l'avez dit; la demoiselle est donc jeune?

— Heureux, trop heureux d'Anguilhem, acceptez, c'est moi qui vous le dis, acceptez.

— Écoutez : vous me connaissez, moi ; je vis au grand jour, rien n'est mystérieux en moi, et je joue cartes sur table»

156 stl;^andire

— Eh bien, soyez beau joueur jusqu'au bout.

— Je ne demande pas mieux; mais il me faut une marque de votre crédit, une preuve de votre influence,.

— Laquelle?

— Faites reuiettre à huit jours le prononcé du jugement, qui devait être rendu après-demain, et, en échange de cette nouvelle, je vous engage ma parole sous deux conditions.

— Lesquelles?

— La demoiselle ne sera pas contrefaite et n'aura pas, oa plutôt elle aura...

— Je comprends, chevalier.

— Eh bien?

— Accordé.

— Comment, accordé?... Vous me répondez que...?

— Oui.

— En ce cas, vous avez, ma parole.

— Alors, à dix jours?

— A dix jours.

— Je serai ici le matin du prononcé du jugement.

— Je vous y attendrai.

— A la bonne heure, chevalier, à la bonne heure. Ah l vous êtes né sous une heureuse étoile, monsieur d'Anguilhem !

Et l'homme aux verrues prit son chapeau et sortit à reculons, en saluant plus huuiblement que jamais. Cinq minutes après il rentra tout effaré.

— Monsieur, dit-il, peut-être avez-vous cru qu'un éclat vous sauverait, et c'est pour cela que vous avez embusqué, à vingt pas de la porte de l'hôtel, le marquis de Cretté, voire ami, dans son carrosse; ne niez pas, j'ai reconnu la livrée et les armoiries; mais vous avez eu tort, entendez-vous bien: îedélai accordé estun gage aussi bien pour nous que pourvous. Si, dans l'intervalle, quelque chose s'ébruite de nos projets, si quelque chose transpire de quelque façon que ce soit, si une démarche quelconque de votre part nous porte ombrage, moi, le seul témoin, entendez-vous bien, le seul, je nierai tout, et vous perdrez votre procès avec honte.

Roger fut atterré par cette nouvelle menace, qui répondait si bien à ses secrètes intentions; car, ainsi que nous l'avons dit, il avait comploté avec le marquis de découvrir le mystère e4 de rendre à ses persécuteurs le mauvais temps qu'ili lui iaisaient passer.

Mais, se voyant découvert , il tomba dans le découragement.

— Que faut-il faire, monsieur, pour que vous soyez satisfait? demanda-t-il à l'inconnu.

— Descendez le premier, monsieur, répondit celui-ci, et, quand je vous aurai vu vous éloigner avec le marquis, je sortirai à mon tour.

Roger prit son chapeau, et obéit tristement, suivi à la distance d'un étage par l'homme mystérieux.

Il trouva Cretté qui se démenait dans son carrosse : il l'avertit qu'il était découvert, et tous deux se firent conduire au Luxembourg, où ils causèrent longuement.

Pendant ce temps, l'homme aux verrues regagna sa mystérieuse résidence.

— Il n'y a plus rien à faire, dit le marquis au chevalier, sinon à prendre, tout bas, des informations pour vous distraire un peu, et rendre moins rude, par la préparation, le coup que vous ne pouvez plus éviter. Après tout, mon cher chevalier, prenez que la chose soit faite et que vous ayez été mal marié. D'ailleurs, vous vous consolerez facilement en regardant autour de vous, et en voyant de combien d'étranges ménages vous êtes entouré.

— Oui; mais les femmes sont entrées dans ces ménages par la bonne porte, tandis que, moi, je vais être tympanisé de 1.". belle façon. Que vont dire tous nos amis, bon Dieu ?

— Ils n'en sauront rien; vous ne comptez pas en parler, n'est-ce pas?

— Dieu m'en garde!

— Eh bien, il est probable que, de son côté, le beau-père ne se vantera pas de la manière nouvelle qu'il a inventée d'allumer le flambeau nuptial.

— Hélas! ne m'avez-vous pas dit vous-même plus d'une fois q uetout se savait à Paris?

• — Tout se sait, à peu près ; mais tout se déguise aussi quand on le veut bien; d'ailleurs, vous avez le pistolet sur la gorge, il faut en passer par là ou par la fenêtre, comme on dit : rappelez-vous vos études chez les jésuites d'Amboise, et puisque vous avez fait votre philosophie, eh bien, mon cher, soyez philosophe.

— Ah ! marquis, cela vous est bien aisé à dire, à vous. Voyons, soyez franc, feriez-vous le mariage? Dites?

— Moi, marquis de Cretté possédant les soixante mille

tSS SYLVANDIRE

livres de reate que je possède, sans le bien de ma mère, non, je l'avoue, je n'épouserais pas cette fille sans y regarder; mais, si je m'appelais Roger-Tancrède d'Anguilhem, el qu'il me fallût, en cas de refus, mourir de faim, j'épouserais Alecto en personne, sauf ensuite à me démêler avec elle, el à lui casser, le cas échéant, sa quenouille sur les reins.

— Vous me parlez franchement?

— Foi de gentilhomme !

— Mais songez que je suis amoureux.

— C'est toujours une sottise; mais, aujourd'hui, c'est plus que cela : c'est un malheur!

— Mais songez que je perds Constance !

— Bah ! vous le savez, il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas, et, un jour, vous et mademoiselle Constance, vous vous rencontrerez.

— Elle va suspecter ma loyauté.

— Vous lui expliquerez la chose.

— Elle va me maudire.

— Ah ! dans ce cas-là, le tort sera tout à elle, et elle ne sera point raisonnable.

— Elle ne pourra pas croire que j'aie pu me décider à une pareille infidélit»^.

— Vous lui direz que c'est votre père qui a tout fait, et elle pensera que c'est une revanche que Anguilhem a voulu prendre sur Beuzerie.

— Mais elle se mariera à son tour.

— Tant mieux pour vous, mon cher, tant mieux! d'abord vous ne voudriez pas avoir sur la conscience le remords de l'avoir fait rester fille ; puis, une fois mariée de son côté, comme vous du vôtre, on oubliera votre roman à tous deux; vous irez dans le pays, vous ferez des chasses avec le mari, vous lui donnerez à dîner; tandis qu'il fera des compliments à votre femme, vous en conterez à la sienne. Si vite qu'il aille, vous aurez toujours l'avance sur lui, en reprenant 1a chose où vous l'avez laissée.

— Ah ! si madame de Maintenon vous entendait, mon cher Cretté.

— Elle se croirait rajeunie de quarante ans, voilà tout. Sur ce, les deux amis se levèrent pour aller prendie des

renseignements.

SYLVANBIRE 159

Comment le jugement fut rendu.

te chevalier et le marquis passèrent trois jours en courses ; les valets parlèrent, les concierges parlèrent, les greffiers eux-mêmes desserrèrent les dents, tant les deux amis employèrent de ruses adroites et de moyens ingénieux pour savoir ce qu'ils désiraient savoir.

Mais, toutes les informations prises, il se trouva que douze juges et soixante conseillers avaient des filles bonnes à marier, de sorte qu'après toutes leurs recherches, Roger et ie marquis ne furent guère plus avancés qu'auparavant.

Il y avait pourtant certaines de ces demoiselles que le chevalier redoutait fort, attendu qu'elles n'étaient pas des rosières; l'une avait été surprise, la nuit, dans un cloître à moitié ruiné, derrière la rue Saint-Benoît.

Une autre avait été faire un voyage en Picardie sans son père ni sa mère, et il courait d'assez méchants bruits que son cousin le mousquetaire l'avait ramenée.

Une troisième enfin avait été reconnue, disait-on, en fiacre, à Marly, à une heure du matin, et sortant de la fameuse auberge du Veau doré.

Rien ne prouvait que la demoiselle à marier fût l'une de ces trois femmes ; mais rien ne prouvait non plus qu'elle n'en fût pas. Il en résultait que Roger demeurait plongé dans la perplexité la plus profonde.

Sur ces entrefaites, il apprit que, selon le désir qu'il en avait exprimé à l'homme mystérieux, le jugement était remis à huitaine. Cela lui fut une marque insigne de la bonne volonté de ses persécuteurs à son égard, ainsi que de leur influence à l'égard de la justice.

Le huitième jour après qu'il avait écrit, c'est-à-dire la surveille du jour où devait être rendu le jugement, il reçut une lettre d'Anguilhem.

Le baron n'y avait ménagé ni l'encre ni le papier, car la lettre avait huit grandes pages. Il aanonçait au chevalier qu'il

serait venu lui-même à Paris, si le manque d'argent ne l'eût retenu dans son château. Il déplorait la fatale nécessité qui pesait sur son cher fils, et le laissait, dans cette occasion, absolument libre d'agir selon les calculs de son esprit ou les inspirations de son coeur; ce qui parut à Roger un trait de la plus exquise délicatesse paternelle, et ce qui, à travers mille sanglots, lui fit adopter la cruelle résolution de renoncer à Constance et d'assurer le bonheur de ses parente.

a N'agissez pas pour nous, disait le baron dans cette lettre modèle; vous êtes jeune, Roger, et vous avez de longues années à vivre ; ne faites pas le malheur de toute votre existence pour adoucir les restes de la nôtre. Ce procès nous aura ruinés , votre mère et moi ; mais qu'importe ! nous sommes habitués aux privations. D'ailleurs, vous avez de la force , de la bonne volonté, des amis puissants, vous obtiendrez un emploi qui vous permettra de nous soulager quelque peu jusqu'à notre mort, qui maintenant ne saurait être bien éloignée. »

Roger n'alla pas plus loin ; il essuya ses yeux, baisa la tête avec respect, et, lorsque l'homme aux verrues arriva chez lui :

— Monsieur, dit le chevalier, je suis prêt : que faut-il vous signer?

— Ceci, dit le messager.

Et il tira de sa poche et déploya un papier couvert d'écritures.

— C'est bien, dit Roger.

Et il signa sans lire.

— Pardieu ! monsieur, dit l'homme aux verrues, vous êtes un loyal gentilhomme, et, si vous avez de la peine à vous décider, du moins, quand vous avez pris votre parti, vous agissez grandement. Bien vous prendra de cette généreuse négligence; lisez maintenant.

Roger lut avec une horrible angoisse, tremblant à chaque ligne de rencontrer le nom de ces trois redoutables filles; mais il eut le bonheur de voir un nom inconnu.

Ce papier était un acte portant obligation d'épouser mademoiselle Christine-Sylvandire Bouteau, fille unique de maître Jean-Amédée Bouteau, conseiller rapporteur du roi en la grand'fhambre, et une reconnaissance à ladite Christine- Sylvandire Bouteau, d'une dot de cent mille écus, le jour où le très-noble et très-honoré seigneur Roger-Tancrède d'Anguilhem gagnerait son procès contre le sieur Afghane, beaufils de feu le vicomte de Bouzenois.

Maître Jean-Amédée Bouteau élait cet austère caoseilier

STLVANDIRK J«l

rapporteur qui n'avait voulu recevoir ni Roger ni Afghane ; celui-là n'avait ni chat à qui on pût offrir des bagues, ni singe à qui on pût faire des donations entre-vifs, ni perroquet à qui on pût constituer une rente viagère. Mais il avait une fille à marier.

— Cst-elle bien laide, monsieur? demanda Roger.

— J'ai ordre de ne répondre à aucune de vos questions, monsieur le chevalier ; faites votre toilette , suivez-moi au palais, assistez au jugement qui sera rendu dans deux heures, et j'aurai l'honneur de vous conduire ensuite chez M. Bouteau, votre beau-père.

— Pourquoi faire ? s'écria Roger avec un mouvement d'effroi qui l'empêcha de comprendre l'incongruité de la question.

— Mais pour lui faire vos remercîments d'abord de ce que, de ce moment-là, vous aurez quelque chose comme un million et demi de plus, et puis pour saluer votre future.

Les jambes manquèrent au chevalier.

— Mon père sera sauvé et ma mère mourra tranquille à Anguilhem, murmura-t-il en tombant sur un fauteuil.

— Allons, allons, dit l'homme aux verrues, je vois bien .que vous avez besoin d'être seul pour vous remettre; vous

irez au palais de votre côté ; moi, j'y vais du mien.

Et l'homme aux verrues sortit assez cavalièrement cette fois. Roger remarqua cette différence dans ses habitudes.

— C'est juste, dit-il ; il est sûr maintenant de son fait, j'ai 'signé ma propre sentence.

Puis, comme l'y avait invité l'envoyé de maître Bouleau, il commença sa toilette.

Roger avait la mort dans le cœur ; il détestait d'avance la femme qu'il allait voir, et pourtant, par un mouvement d'amour-propre inhérent au cœur de l'homme, il ne voulut pas que cette première entrevue lui donnât une mauvaise idée de sa tournure et de son visage.

U prit un habit de velours noir avec des brandebourgs d'or ; une veste de satin blanc, sur les coutures de laquelle serpentait une riche broderie ; puis il envoya chercher le marquis de Cretté, lequel arriva bientôt dans son plus magnifique 'équipage.

Derrière cette voiture, marchaien» les carrosses de d'Herbigny, de Chastellux , de Clcs-Renaud. Mademoiselle Pousiselte venait à la suite de tout cela, dans un remise.

i62 SYLVANDIRE

Le marquis de Crelté monta seul chez Roger. Du plus loin qu'il aperçut le marquis, le chevalier lui tendit les bras en criant:

— Hélas! hélas! hélas!

— 11 paraît que le sacrifice est fait ? dit Cretté.

— Fait et parfait, répondit Roger. J'ai signé. Pauvre Constance !

— Et... avez-vous quelque renseignement nouveau sur la future? demanda en hésitant le marquis.

— Elle se nomme Sylvandire.

— Ah ! diable ! un charmant nom; c'est déjà quelque chose. Mais ceci n'est qu'un nom de baptême; comment se nomme-t-elle de son nom de famille ?

— Mademoiselle Bouleau.

— La fille de notre conseiller rapporteur î s'écria le marquis.

— Elle-même, dit Roger. Hélas ! c'est quelque petit monstre qu'il aura caché à tous les yeux, et dont il se défait en ma faveur.

~ Ou plutôt en faveur de votre baronnie. J'ai rencontré parfois maître Bouleau,

— Et quel homme est-ce que mon beau-père ?

— Un juif greffé sur un Arabe; immensément riche, du reste, à ce qu'on assure.

— Et, malgré sa richesse, s'écria Roger, il est obligé d'employer de pareils moyens pour placer sa fille ! Ah ! mon ami, mon ami, il n'y a que le dévouement filiaL..

— Il est vrai que Cléobis et Biton étaient, à mon avis, bien peu de chose auprès de nous, chevalier; mais il ne s'agit pas ici de nouslamenter, ils'agitde nous rendre au palais. Si votre femme est par trop... barroque... eh bien, vous la mettrez dans un coin de votre maison , avec des domestiques à elle, et cent mille francs pour son entretien. Vous aurez le désagrément qu'elle porte votre nom, voilà tout; et avec les quatorze cent mille livres qui vous resteront, eh bien, vous prendrez du plaisir ailleurs. Vous avez bien lu l'engagement? il n'y a pas dessus que vous êtes forcé... ?

— Non.

— Eh bien, mon cher, plaignez-vous donc! Allons, allons, en carrosse.

Et Cretté emmena d'Anguiihem, qui alla saluer successivement d'Herbigny, Clos-Renaud, Chastellux et mademoiselle

ïâ

Poussette aux portières de leurs voitures," et qui monta ensuite dans le carrosse du marqui?.

Ils arrivèrent au palais ; il y avait foule. Le fils de l'Indienne Avait voulu assister au dénoûnient de ce long drame. On supposait qu'il avait dû dépenser cinquante mille livres à peu prés pour se rendre agréable aux juges. 11 avait l'air si radieux, que Roger manqua de s'évanouir et que Cretté en de- \int tout pâle.

Les juges étaient dans l'appartement voisin ; ils délibéraient.

Au bout d'une heure de délibération, la char^bre rentra en séance. Roger reconnut ses trois juges et frémit; derrière eux venait modestement îe conseiller rapporteur.

— Comment se nomme le conseiller rapporteur? demanda timidement Roger à son voisin.

— Maître Bouleau, répondit celui-ci : un bien digne homme I

Roger chercha à lire quelque chose sur la figure de maître Bouteau ; mais c'était chose impossible.

Les juges prirent leui'S places avec cet air grave que l'on connaît à ces messieurs, laissèrent errer dans la salle ce regard de jurisconsulte qui ne se fixe sur rien, et maître Bouteau déplia un papier.

— Du courage! dit Cretté en se penchant à l'oreille du chevalier; c'est notre beau-père.

— Je le sais, dit Roger.

Maître Bouteau toussa, cracha et lut ce qui suit : « Attendu que le sieur Afghano dit l'Indien n'a pu fournir la pièce qu'il devait offrir au tribunal, et qu'il n'existe aucune preuve authentique de ses droits à la succession ; ati tendu que le sieur baron Tancrède-Palamède d'Anguilhem, représenté par son fils le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhem, est le plus proche parent du défunt, et qu'il a fourni des titres en règle établissant cette parenté ;

» Ordonne la chambre que le sieur baron Tancrède-Palamède d'Anguilhem entrera immédiatement en possession de l'héritage de feu le vicomte de Bouzenois, comprenant meubles et immeubles et généralement tout ce que possédait ie défunt, comme il est juste ;

» Condamne le sieur Afghano dit l'Indien à payer les frais «ans réserve ni dépens. »

Maître Bouteau prononça tout cela sans regardwr une seulfj fois Roger, qui chancelait sur son banc

Le marquis de Cretté prit son ami dans ses bras et lui dit à Toreille :

— D'Anguilhem, ton beau-père est un grand homme I

— Oui: mais, patience, dit Roger, l'Indien va fournir son acte.

— Il n'eût pas attendu jusqu'à ce moment, reprit Cretté ; soyez tranquille, puisqu'il ne l'a pas fourni, c'est qu'il ne l'a pas.

En effet, l'Indien ne produisit aucun papier. Il baissa la tête un instant comme accablé du coup; puis, la relevant bientôt d'un air de triomphe :

— Allons, dit-il assez haut pour être entendu non-seulement des juges, mais encore de l'auditoire, ma mère a bien fait de ne pas tout donner à ce misérable Bouzenois. Voilà qui prouve combien il est dangereux d'enrichir ses amants.

Roger sentit la colère lui monter au front, et fit un mouvement vers l'Indien pour aller venger incontinent la mémoire d un parent dont on venait de le reconnaître héritier.

Êtes-vous fou? s'écria Cretté en le retenant. Laissez donc crier ce malheureux qu'on écorche. Vous ne vous appelez pas Bouzenois, mais d'Anguilhem, et, pardieu I les avocats vous en ont dit bien d'autres.

En ce moment, l'Indien se dirigea vers le groupe des jeunes gens. Roger crut qu'il venait à lui et s'apprêta à le recevoir ; mais l'Indien passa près d'eux, voilà tout. Seulement, en passant, il dit assez haut pour être entendu :

— Vous avez eu tort de me trahir, mademoiselle Poussette, car j'ai encore cent mille livres de rente.

— Je vous en fais mon compliment, monsieur, dit Rogerj c'est plus qu'il ne vous en faut pour poner dignement votre nom. • ' '

— Allons, allons, ne vous faites pas de querelle, dit Cretté; rentrons chez nous et soupons gaiement.

— Hélas! Cretté, répondit d'Anguilhem, vous oubliez qu'il faut que j'aille voir ma future.

Au reste, Roger avait déjà prononcé ces paroles d'un ton • moins contrit qu'on n'aurait pu s'y attendre. Il songeait à la fierté de .on père, à la joie de sa mère, eu se trouvant tout à coup si prodigieusement riches. Et le pauvre chevalier

était si bon fils, qu'il commençait à s'éîourdir sur la douleur de Constance.

Puis on s'accoutume vite à la prospérité ; Roger sortit de la chambre avec des écarts de jambes et des gonflements de poitrine qui eussent fait honneur à un millionnaire de naissance.

Cretté lui prêta son carrosse pour aller rendre visite à maître Bouteau, puis il prit congé de son ami en lui rappelant que le souper serait prêt pour huit heures.

Alors Roger aperçut derrière lui l'homme aux verrues. Ses yeux d'opale jetaient des flammes.

^ Maître Bouteau vient de quitter le palais pour retourner chez lui. M. le baron ne veut-il pas le saluer tout d'abord ?

— Si fait, mon cher monsieur, répondit le chevalier, et c'est même mon plus vif désir.

— Eh bien, êtes-vous content, chevalier?

— Oui, monsieur, vous m'avez tenu parole, c'est vrai; mais nous avons encore deux conditions à remplir.

— Et on les remplira, monsieur, aussi exactement, espérons-le du moins, qu'on a rempli la première.

— Faites-moi donc le plaisir de monter dans mon carrosse, monsieur, et allons.

I/homme aux verrues monta dans le carrosse; mais, quelques instances que lui fît Roger, il ne voulut point se placer autre part que sur le devant.

On arriva rue Planche-Mibray; on monta au troisième.

Maître Bouteau était assis dans son cabinet; c'était un tout petit homme, avec un front immense, des yeux petits et cachés sous des lunettes, d'épais sourcils grisonnants, une bouche imperceptible perdue dans les plis de sa joue; en somme, un fort laid beau-père; mais ce n'était pas lui qu'il s'agissait d'épouser. Roger salua presque gracieusement, et ouvrit la bouche pour lui rendre grâces.

— Ne me faites aucun remercîment, monsieur, dit maître Bouteau, votre cause était excellente; d'ailleurs, j'ai suivi les lois de ma conscience, et mes collègues, quelque prévenus qu'ils fussent contre vous, ont bien voulu se laisser persuader par mes faibles arguments en faveur de la justice.

Roger salua une seconde fois maître Bouteau, lequel n'eut pas l'air de l'examiner; mais, tout en répondant à son salut, il le regarda de tous ses yeux par-dessus ses lunettes.

Cet examen terminé, il se retourna vers un paravent à ramages qui s'étendait derrière lui et dit avec un naturel parfait :

— Ma fille, venez donc faire la révérence à mon client, M. le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhem.

Roger crut que la terre allait manquer sous ses pieds : une sueur froide lui monta au front, sa vie resta suspendue, ses yeux fixes et hagards s'attachèrent à l'angle du paravent.

Tout à coup Roger vit apparaître une délicieuse créature.

Grande, d'une taille gracieuse, flexible et agréablement proportionnée, avec des yeux noirs que voilaient des paupières de velours, et de longs cheveux noirs qui tombaient en boucles épaisses sur ses blanches épaules, Sylvandire avait dix -huit ans au plus, et pouvait passer pour un prodige de beauté.

Roger, anéanti, pétrifié, stupide, ne songea pas même à faire la révérence; il demeura immobile, en extase, les yeux fixes et la bouche ouverte, comme la statue d'Apollon qui va parler.

— Mon enfant, poursuivit le conseiller en prenant Sylvandire par la main, voici M. le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhem qui nous fait l'honneur de te demander en mariage.

Sylvandire leva ses grands yeux noirs sur Roger, et lui lança un regard qui pénétra jusqu'au plus profond de son coeur.

— Oh! je suis perdu ! dit Roger en lui-môme; une si belle fille a déjà dû être aimée par quelqu'un, à moins qu'on ne l'ait tenue dans une armoire.

— Veux-tu permettre à M. le chevalier d'Anguilhem de te faire sa cour? continua le conseiller.

Sylvandire regarda une seconde fois Roger avec un mélange d'étonnement, de crainte et de langoureuse passion; mais elle se tut.

— Qui ne 4it rien consent, monsieur le chevalier, reprit maître Bouteyu. Or, vous saurez que Sylvandire est ma fille unique et qu'elle apporte à son mari trois cent mille livres de dot.

Sylvandire serra la main de son père en signe de reconnaissance.

— Pardieul dit Roger à part lui, il pouvait bien lui en donner six cent ^liile, pour ce que l'argent lui coûte. lN'im<portel il faut encore le remercier d'être si modeste.

— A quand la noce, voyons, monsieur le chevalier? dit maître Bouleau.

— Mais, dit Roger, c'est à mademoiselle de fixer l'époque, €t, dès qu'elle consentira...

Sylvandire s'inclina encore une fois sans parler.

— Elle est muette! s'écria Roger croyant avoir trouvé l'infinuité probable, et incapable de maîtriser la nouvelle crainte qui venait de s'emparer de lui,

Sylvandire partit d'un éclat de rire bien ft-ane, et répondit :

— Non, monsieur le chevalier; Dieu merci, je parle.

— Elle n'est peut-être que stupide, dit le chevalier, et cependant, avec des yeux pareils, il est impossible de ne pas avoir de l'esprit.

Cependant, comme cette première entrevue ne laissait pas que d'être embarrassante pour tout le monde, le conseiller fit un signe du coin de l'œil à sa fille, qui fit la révérence, et s'apprêta à sortir.

— Comment ! s'éeria Roger, comment vous vous en allez, mademoiselle, sans me dire à quelle époque vous daigneree...?

— Je vous laisse avec mon père, monsieur, répondit Sylvandire ; quoique homme de justice, il n'aime pas les affaires qui traînent en longueur. Ce qu'il fera sera bien fait.

— Allons, dit Roger à part lui, je m'étais encore trompé à cet endroit-là; elle n'est pas trop bête.

Le bienheureux chevalier marchait de déception en déception.

Sylvandire se retira, laissant Roger seul avec son futur beau-père.

Le mariage fut fixé à quinze jours.

Les arrangements faits, Roger prit congé de maître Bouleau et descendit l'escalier d'un pas plus léger qu'il ne l'avait monté.

Sur la porte de la rue, il ti'onva l'homme aux verrues.

— Eh bien, monsieur, lui dit celui-ci, êtes-vous content ?

— Si content, lui répondit Roger, que, si la dernière conditio. est tenue aussi fidèlement que les deux premières, il y a mille louis pour vous, mon brave homme.

— C'est comme si je les avais, dit l'inconnu en saluant jusqu'à terre^

J&8 SYLVANÛIKE

Roger enteDdit cette exclamation et sauta dans le carrosse sans toucher le marchepied.

— Chez le marquis ! cria-t-il à Basque d'une voix dans laquelle il ne restait plus rien de ses craintes passées.

Dix minutes api'ès, la voiture s'arrêtait dans la cour de l'hôtel.

Comment le ôhevalier d'Anguilliem limt par prendre philosophique» ment son parti d'avoir une jolie femme, un magnifique hôtel, et soixante et quinze mille Mvres de rente.

11 y avait nonxbreuse compagnie chez le marquis.

Roger entra la figure radieuse. Chacun s'approcha de lui et l'accabla de compliments.

Le marquis laissa se ealmei' cette grêle de félicitations, puis il prit Roger par la main et l'entraîna dans un boudoir.

— Eh bien, lui dit-il, la future?

— Charmante, répondit Roger d'un air dolent.

— Aussi jolie que Constance?

— Hélas! plus jolie.

— Mais alors, qui diable vous préoccupe donc encore?

— Ah! mon ami, murmura Roger avec un profond soupir, j'étais bien sûr que Constance...

— Eh bien, oui, je comprends, dit le marquis; mais, que voulez-vous, mon cher ! ce serait trop de chance aussi, et vous devenez d'une exigence inconvenante; tenez-vous pour bien heureux, mon cher, d'en être quitte pour cela, et puis, d'ailleurs, qui sait? tout ce qui vous arrive à vous est si extraordinaire !

— Oh! non, mon ami, vous ne me persuaderez pas qu'ij n'y a pas quelque serpent caché sous toutes ces roses. Mais que voulez-vous, marquis! le sort en est jeté, et puis j'ai réfléchi que le plus galant homme de la terre peut être trompé dans la situation où ie suis. Ne pouvant rien sur le passé de ma femme, eh bien, je me contenterai de surveiller l'avenir.

"^ À la bonne heure, voilà comme j'aime à vous vo4r ! Bénirons maintenant; bonne contenance, et laissez-moi faire à table, heureux millionnaire.

On se mit à souper. L'or, les cristaux, les btsagies resplendissaient. A cette vue, Roger songea que lui, pauvre gentilhomuie, deux heures auparavant sans fortune, recevrait le lendemain, s'il le voulait, dans un hôtel plus beau et avec une magnificence pareille à celle que déployait, en son honneur, cet ami que lui avait fait un coup d'épée donné à propos; puis, tout en songeant à cela, il se rappelait le maître d'armes si bon et si désintéressé alors, qui avait, sans le savoir, assuré la fortune de sa famille en démontrant une flanconade à son fils.

— Mes chers amis, dit le marquis, vous savez que nous aous réunissons ce soir pour nous réjouir du gain de ce fameux procès qui donne à notre ami d'Anguilhem soixante et quinze mille livres de rente.

— C'est vous qui m'avez porté bonheur, dit Roger en saluant le marquis.

— A la santé de d'Anguilhem et de ses soixante et quinze mille livres de rente! s'écrièrent alors tous les convives.

— Attendez donc, dit Cretté, et vous porterez deux santés ensemble, à moins cependant que vous n'aimiez mieux boire deux fois.

— Qu'y a-t-il donc encore? demandèrent à la fois d'Herbigny et Clos-Renaud.

— 11 y a, dit le marquis, que notre ami d'Anguilhem est devenu tout à coup amoureux à Paris, et vous ne savez pas sur quel friand morceau le scélérat s'est laissé tomber?

— Sur une fille de Saint-Cyr, dotée par madame de Maintenon? dit Chastellux.

— Sur une princesse palatine? dit Clos-Renaud.

— Sur une fille du sang royal? demanda d'Herbigny.

— Ah bien, oui! d'Anguilhem est assez noble comme cela, et il pense au solide; sur la fille d'un robin, messieurs.

— Peuh! firent quelques convives.

— Ah! chevalier, vous dérogez, dit d'Herbigny; il fallait épouser une dame de la Comédie-Française ou une fille de l'Opéra: c'était plus grand seigneur.

— Attendez donc, messieurs, reprit le marquis ; la demoiselle est beUe comme Vénus, et a six cent mille livres de dot.

— Peste ! chevalier, nous \ous faisons notre compliment, s'écrièrent les jeunes gens à la ronde.

— Sur quoi, le chevalier se fixe à Paris, s'établit dans l'hôtel du vicomte de Bouzenois, et nous donne des festins, mais des festins devant lesquels celui-ci n'est qu'un dîner de gargote.

— En ce cas, vivent le chevalier et la chevahère ! s'écria d'Herbigny en levant son verre.

Et tout le monde fit, dans les mêmes termes, raison au toast de d'Herbigny.

— Maintenant, continua le vicomte en reposant son verre sur la table, puisque vous voilà lancé dans la basoche, mon cher d'Anguilhem, trouvez-moi donc, à moi aussi, la fille d'un collègue de votre beau-père, quelque jolie petite robine ; j'accepterai jusqu'à cinq cent mille livres.

— Alors, au futur mariage du vicomte d'Herbigny, dit à son tour et en levant son verre, le chevalier d'Anguilhem.

Puis, pendant que tout le monde buvait, il se retourna vivement vers Cretlé, et, lui tendant la main :

— Merci, dit-il, merci, marquis ; vous avez avez été bon, excellent, comme toujours.

En effet, Cretté avait sauvé à son ami tout le ridicule de son mariage. Il est vrai aussi que les six cent mille livres de mademoiselle Bouteau avaient produit un effet magique.

Bref, le souper fut si gai, que d'Anguilhem, quelle que fût sa préoccupation, s'égaya lui-même au dessert.

Roger quitta le marquis à deux heures après minuit, lui donnant rendez-vous pour le malin à onze heures; il voulait n'entrer à l'hôtel de Bouzenois qu'accompagné de son ami.

A l'heure dite, le marquis était chez Roger; tous deux partirent pour la place Louis-le-Grand, et, cette fois, les deux battants de la grande porte s'ouvrirent devant le chevalier. Depuis une heure, les gens de la justice attendaient pour lever les scellés.

Tout ce qu'avait dit l'homme aux verrues était scrupuleusement vrai; le coffre-fort était plein, les écrins regorgeaient de bijoux, la collection de pierres gravées et de médailles était magnifique.

Roger fut ébloui en voyant tant de richesses ; lui qui était venu à Paris avec cinquante louis, ne compi-enait pas qu'il existât tant d'or au monde ; il voulait rendre à l'instant môme

i. Cretté les huit ou dix mille livres qu'il lui devait; mais la marquis lui fit comprendre qu'il se pressait un peu trop, en lui disant qu'il lui enverrait un matin Basque pour prendra toute celte quincaillerie.

Le chevalier fit à l'instant môme un choix parmi les diamants et les pierres précieuses, pour les envoyer à sa mère. Peut-être, en faisant cela, pensait-il au fond du cœur à Constance ; car, quoiqu'il ne prononçât pas son nom, Cretté comprenait, à ses soupirs involontaires, qu'il ne l'avait pas' complètement oubUée.

L'hôtel, quoique très-somptueux, avait besoin d'être revu par un homme de goût; ce fut encore Cretté qui se chargea de cela; il envoya chercher son tapissier, lui donna ses ordres, et lui accorda huit jours. Le tapissier répondit qu'il était impossible que tout fût prêt dans un si court délai, Cretté se contenta de répondre :

— On payera le jour où cela sera fini.

Le septième jour, l'hôtel était remis à neuf ; et, comme l'avait ambitionné Roger, les armes des d'Auguilhem avaient remplacé sur l'écusson les armes des Bouzenois.

Pendant ce temps, Roger envoyait à sa mère la meilleure voiturequ'il avait pu trouver dans les remises. C'était Rameau-d'or qui la conduisait en poste ; il devait revenir en courrier. Cretté était l'éternelle ressource de Roger ; quand il ne lui prêtait pas ses conseils, il lui prétait son argent; quand il ne lui prêtait pas son argent, il lui prêtait ses domestiques.

Comme Rameau-d'or était un homme sûr, on l'avertit qu'un des colfres du carrosse, dont on lui remit la clef, contenait un millier de louis, et on l'invita à veiller dessus.

Roger écrivit, en outre, à son père et à sa mère de venir prendre possession du reste de leur fortune, leur envoyant, jusqu'au dernier sou, le compte de ce qu'il avait été obligé dedépenser, ajoutant, au reste, que, par un bonheur inouï, sa fiancée était belle, parfaitement élevée, et paraissait on ne peut plus spirituelle.

, La joie du baron et de la baronne fut extrême quand ils apprirent que leur bru paraissait à peu près exempte de reproches.De plus, le baron déclara aussitôt que, sur l'héritage, il constituerait à son fils cinquante mille livres de rente et gai'derait le reste pour briller à Anguilhem.

— Seulement, ajouta-t-il, peut-élre achèterons-nous une maison de ville à Loches, afin d'y recevoir l'hiver.

Le bruit du gain du procès et du mariage qui devait en être la suite s'était répandu jusqu'à Beuzerie. Le vicomte et la vicomtesse, qui, tout en consentant au mariage de leur fille avec Roger, avaient toujours gardé un vieux levain contre les d'Anguilhem, se hâtèrent de transmettre cette nouvelle à leur fille ; mais Constance secoua la tête en souriant et ne voulut pas croire un mot de ce qu'on lui disait.

— Roger a-t-il écrit ? demauda-t-elle.

— Non.

— Il m'a dit de ne rien croire, que ce que j'entendrais de ta bouche ou ce que je verrais écrit de sa main.

— De sorte que...?

— Je ne crois à rien qu'à son amour.

Le vicomte et la vicomtesse insistèrent tant qu'ils purent; mais Constance, comme l'apôtre incrédule, voulait voir pour croire.

Le baron, avant de partir, se crut obligé de faire une visite à ses voisins, et de leur expliquer par quelle nécessité Roger était forcé de manquer à ses engagements. Le vicomte écouta fort tranquillement son discours d'un bout à l'autre, puis il ordonna à sa femme défaire descendre Constance. Constance descendit, et M. de Beuzerie pria le baron de répéter devant sa fille ce qu'il venait de lui dire relativement au mariage de Roger. Le baron répéta mot à mot son petit discours, qu'il avait ruminé pendant le chemin; mais, pendant tout le temps qu'il parla, Constance secoua la tête avec un sourire plein d'adorable confiance ; puis, lorsqu'il eut fini :

— Roger vous a-t-il envoyé quelque lettre pour moi ? dit-eîle.

— Non, répondit le baron ; il aura été embarrassé de sa position et n'aura pas osé vous avouer qu'il était forcé, bien malgré lui, de vous être infidèle.

— En ce cas, on veut me tromper, reprit Constance; Roger m'a dit de ne croire qu'à ce que j'entendrais de sa bouche ou à ce que je verrais écrit de sa main.

— De sorte que...? répéta M. de Beuzerie.

— De sorte que je ne crois qu'à son amour, répondit Constance.

Et l'on ne put pas tirer autre chose de la jeune fille, laquelle, au reste, ne parut pas autrement se préoccuper de ce bruit, qui bientôt se répandit dans toute la province.

STLVANDIRE 17!

Le d(^pavt du baron et de la baronne, courant la posfe à quatre, chevaux avec un courrier en avant, fut un événement dont il fut question pendant plus de huit jours à dix lieues i la ronde. On disait que Roger avait trouvé des bahuts remplis de diamants, et une mine d'or dans la cave.

Pendant ce temps, Roger faisait sa cour ; mais sa fiancée était placée sous la garde la plus sévère. Maître Bouteau ne quittait pas sa fille d'un instant, persistance paternelle qui continuait à nourrir les inquiétudes de Roger. 11 n'en allait pas moins passer tous les jours une heure avec Sylvandire, et la jeune fille, au grand ébahissement de son futur époux, déployait une instruction des plus variées et un esprit des plus agréables. Roger ne se laissait pas de la regarder et de l'entendre.

Toutes les formalités d'usage avaient, au reste, été remplies, et l'on n'attendait plus que l'arrivée des grands parents pour procéder à la cérémonie du mariage.

Cette arrivée fut un spectacle trop pompeux pour que nous n'essayions pas d'en donner quelque idée au lecteur. M. et madame d Anguilhem avaient eu l'esprit de ne commander leurs habits que chez des tailleurs de la capitale: ils parurent donc vêtus dans le dernier goût de la cour, et, comme l'un et l'autre étaient de vieille race, et qu'ils avaient cet air de grandeur que deux révolutiens n'ont pu encore effacer chez nos vrais gentilshommes, ils représentèrent convenablement; mais les neveux et les cousins de la plaine, et les petits cousins de la Saintonge et du Périgord, produisirent une sen^^a» tion prc/fonde; ils arrivaient avec des feutres, des pourpoints, des trousses et des manteaux du temps de Louis XIII. On eût dit une collection de portraits de famille qui avait quitté soa garde-meuble.

Roger, qui craignait ie ridicule avant toute chose, se marid la nuit à Saint-Roch, et attendit pour le repas de noces que tous les parents, comblés de présents, fussent repartis par lei coches qui les avaient amenés. Le baron et la baronne couvrirent de caresses la fille du conseiller, qui souriait tendrement à son mari et se faisait admirablement aux douceurs. Roger remercia le marquis de Crellé de tous les services qu'il lui avait rendu et de tout l'honneur qu'il lui avait fait^, et lui promit de lui écrire relativement au point qui l'avait si fort tourmenté et qui le tourmentait plus que jamais; puis il partit avec sa femme pour une petite lene i-i!uéeà

Champigny, qui avait été habitée longtemps par M, de Bouzenois.

De leur côté, le baron et la baronne regagnèrent Anguilhem, impatients de rehausser par quelques dépenses nécessaires la splendeur de l'écusscn qui se dégradait injurieusement au-dessus de la porte charretière du chAteau.

Le lendemain du départ de Roger pour Champigny, le marquis de Cretté reçut, par courrier extraordinaire, une lettre du chevalier qui ne contenait que ces quelques lignes :

« Je suis le plus heureux des hommes !

» Faites-moi le plaisir, mon cher marquis, de demander à mon beau-père l'adresse de l'homme aux verrues, et de remettre à ce dernier mille louis de ma part.

» Votre ami de cœur,

» Le chevalier d'ÂNGUiLHEM. »

Comment le chevalier d'Angiiilhem se trouva si heureux, qu'il fut sur le point, comme Polycrale, tyran de Samos, de jeter un anneau précieux a la mer.

Voici comment Roger avait mis sa conscience en repos au sujet de mademoiselle Constance de Beuzerie.

Si rien n'affaiblit un amour comme la possession, rien ne l'alimente comme l'espérance; mais, l'espérance une fois perdue, l'amour le plus puissant se retire s'il ne s'éteint pas devant l'inflexible nécessité. Aussi, une fois que Roger comprit qu'il ne fallait plus songer à ses anciennes chimères, et qu'il se trouva en face d'une des plus séduisantes réalités qui existassent au monde, il pleura, soupira, mais finit par s'exécuter, et même d'assez bonne grâce.

11 profita donc du retour de sa mère à Anguilhem pour écrire à Constance une lettre des plus touchantes; il annonr çait qu'une de ces nécessités, comme les gentilshommes en rencontrent parfois pour éprouver leur courage , s'appesantissait sur lui, et qu'il allait, en se sacrifiant au bonheur de

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sa famille, renoncer à l'espoir d'être jamais heureux luimême. Il supplia donc Constance de lui pardonner et de l'oublier. Mais il termina en jurant à son amante que, malgré l'inflexible loi à laquelle il était forcé d'obéir (style cornélien, encore fort à la mode à cette époque), lui, Roger, aimerait Constance jusqu'à la mort.

Constance, ainsi dégagée de sa parole, redevenait libre et pouvait se marier à son toun

Au moment où Roger écrivit à Constance la lettre dont nous venons de faire l'analyse, il n'avait pas encore eu l'occasion d'écrire au marquis de Cretlé celle dont, à la fin du chapitre précédent, nous avons donné le contenu; il se défiait donc encore de Sylvandire, et pensait que, trompé probablement d'avance par sa femme , il aurait toujours le beau côté d'une scène conjugale, si jamais les deux rivales pouvaient communiquer ensemble, et si l'une d'elles montrait à l'autre la lettre qu'elle avait reçue.

Roger avait été profondément ému en composant les lignes élégiaques que nous avons rapportées; aussi porta-t-il, les yeux encore humides de larmes, la lettre qui les contenait à la baronne d'Anguilhem; de son côté, la digne dame, croyant encore aux éternelles amours, môme lorsque ces amours étaient traversées d'insurmontables obstacles, s'empressa de référer de la chose à son mari, et cela surtout lorsque Roger lui eut recommandé de faire tenir la lettre à mademoiselle de Reuzerie, et de veiller avant toute chose à ce qu'elle lui fût remise en mains propres.

M. d'Anguilhem fut fort embarrassé à cette ouverture. Manquer à remplir le désir de son fils, c'était, selon lui, trahir un devoir, et il faut avouer que, depuis quatre mois, Roger avait tellement grandi dans l'estime et l'opinion paternelles, parla façon dont il s'était conduit dans la capitale, que le baron respectait maintenant son fils presque autant qu'il l'aimait. D'un autre côté, faire passer à Constance une lettre sans doute pleine de serments d'un éternel amour, c'était peut-être lallumer des feux qu'il était plus sûr de laisser s'éteindre d'eux-mêmes, c'était peut-être encourager des desseins coupables, c'était peut-être enfin fomenter une rébellion aux foyers beuzeriens.

Car le baron n'avait pas pris connaissance de la lettre, et il se serait jeté au feu plutôt que de le faire, tant il poussait loin la délicatesse à cet endroit ; de son côté, la bai'onae ne

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pouvait lui donner aucun renseignement, si ce n'est que, coniiarasant l'amour inaltérable que Roger avait vout^ à Constance, la lettre devait contenir de terribles plaintes contre le sort et de cruelles récriminations contre la destinée. Il en résulta que le baron, après avoir toarné et retourné en tous sens l'épître de Roger, décida, dans sa sagesse, que le mieux était de ne pas la remettre à mademoiselle de Beuzerie; et, pour ne pas revenir sur cette détermination, il enferma à double clef l'épître amoureuse dans un cofl're.

L'accomplissement de cette résolution tourmenta bien pendant quelque temps le baron d'Anguilhem ; mais il se rassura peu à peu en songeant que le hasard se sert parfois d'un accident pour faire beaucoup de bien en ce monde.

Il en résulta que mademoiselle de Beuzerie, n'ayant pas reçu la lettre qui la déliait de ses serments, ne voulut rien admettre de ce qu'on lui dit du mariage de Roger, répondant aux protestations les plus positives de son père et de sa mère :

— On lui avait fait croire, à lui, que j'étais morte ! Pendant ce temps, Roger, croyant Constance rendue à la

liberté, était fort tranquille, et nous ajouterions môme, si nous ne craignions pas de faire prendre à nos lecteurs une trop mauvaise idée de notre héros, qu'il était fort heureux.

Je crois qu'il n'existe pas de mariage, fût-il formé de l'accouplement d'un tigre et d'une panthère, qui ne puisse avoir la prétention de jouir d'une paix de quinze jours après le jour des noces.

Au reste, outre sa beauté, qui était parfaite, et que Roger appréciait singulièrement, Sylvandire paraissait adorable de naïveté, de grâce et de vertu. Son nouvel époux l'avait interrogée en tous sens, il avait usé sa judiciaire et sa logique à faire naître des contradictions et à embarrasser une de ses réponses dans une autre; mais sur aucun point il n'avait pu surprendre Sylvandire en mensonge: aussi se demandait-il incessamment pourquoi maître Bouleau avait pris tant de précautions, de soins et de peines pour assurer le placement d'un trésor si avantageux.

— Que faisiei-vous donc chez voire père, chère amie ? demandait quelquefois Roger.

— Je m'ennuyais, répondait Sylvandire.

— Mais ne recevait-il donc jamais}

— Oh! si fait, quelques vieux conseillers, que.ques vieux avocats, quelques vieux juges, tous gens de conversaticn fort maussade.

— Voilà tout ?

— Oh! mon Dieu, oui, absolument tout.

Alors Roger, après avoir craint une difformité, une infirmité, et encore autre chose, revenu de ces trois terreurs, songeait que sa femme devait avoii quelque vice caché.

— Peut-être est-elle gourmande, se dit-il. C'était un vice de l'époque; voyez Saint-Simon.

Et il essaya de provoquer sa sensualité à l'aide de ces vins exquis que M. de Bouzenois gardait depuis vingt ans dans sa cave ; mais Sylvandire, après avoir goûté le meilleur tokai et le plus exquis constance, faisait une petite grimace de dégoût, et en revenait à son eau fraîche et pure, la seule boisson qui lui fût agréable- Un jour, pour avoir pris un doigt de syracuse, le rouge lui monta au visage, et elle en fut incommodée toute la soirée. A partir de ce moment, elle annonça qu'elle renonçait même à tremper le bout de ses lèvres dans aucune espèce de vin.

— Ma femme n'aime pas la table, pensa Roger ; cherchons-lui quelque autre vice; car, décidément, elle doit en avoir un.

— Ah ! j'y suis ! se dit-il un beau matin, ma femme est joueuse.

Et il étala, le même soir, un rouleau d'or devant lui et lui mit des cartes entre les mains; mais Sylvandire ne connaissait aucun jeu, riait comme une folle quand elle gagnait, et faisait la moue pour une pièce de douze sous perdue.

— Ma femme n'est pas joueuse, dit Roger, c'est vrai ; mais peut-être est-elle avare.

Roger fit monter sa femme dans sa voiture, lui fourra de l'or plein ses poches et la conduisit chez les premières faiseuses de modes et chez les premières couturières de Pa ris. Sylvandire acheta pour trois cents louis de bonnets, de dentelles et de robes, et cela sans marchander.

— Diable! dit Roger, c'est qu'elle est prodigue, alors. Mais, un jour qu'il lui faisait, à dessein, un léger reprochft

sur une guimpe d'Angleterre qu'elle avait achetée dix louis de plus qu'elle ne valait, Sylvandire le remercia de cette observation et le pria à l'avenir de ri'.gler lui-même ses dépenses.

— Tant pis, tant pis ! pensa Roger, c'est qu'il y a quelque choîe de plus grave.

Alors Roger se mit en sentinelle et regarlla s'il ne viendrait pas rôder autour de la maison conjugale quelques-uns de ces insectes de nuit et de jour qu'on appelle des cousins, dangereuse espèce dont on ne peut se délivrer que lorsqu'ou les tue sur la place.

Mais pas un panache d'amoureux, comme eût dit mademoiselle de Scudéry, mais pas un museau de galant, commeeût dit Molière, ne se montra dans les environs de Champigny.

— Bien décidément , je possède un trésor, se dit Roger avec effroi, et je suis né, il faut en convenir, sous quelque constellation heureuse, qui n'a pas encore été découverte par les astronomes modernes.

Cela était vrai cependant, ou du moins paraissait l'être.

Dire que Sylvandire avait un amour immense pour son mari, c'est ce que nous n'oserions point affirmer. Peut-être Sylvandire n'aimait-elle rien, et, aux yeux du pauvre Roger, cette absence d'amour était une vertu. Mais il n'est rien de tel que ces prétendus indifférents pour s'éveiller, pour s'embraser tout à coup; il n'est rien comme ces soleils cachés sous une nue pour amener des gréions, de la pluie et des tempêtes.

Maître Bouleau vint voir ses enfants à Champigny. Roger, qui adorait ses parents, et qui leur écrivait deux fois par semaine, trouva Sylvandire bien froide à l'égard de ce bon père, qui avait tant fait pour elle. Il réfléchit pendant deux ou trois jours à cette froideur, et, comme il était en train de chercher de bonnes raisons à tout, il finit par se persuader que l'amour dont Sylvandire brûlait pour lui-môme éteignait tous les autres amours. On voit que Roger était déjà fort avancé dans les études de son rôle d époux : de pessimiste, il était devenu optimiste.

Cependant Roger faisait mille amitiés à maître Bouleau, et maître Bouleau les lui rendait ; seulement, l'un avait un motif, l'autre n'en avait pas. Roger voulait conduire maître Bouleau à point, et, arrivé où il le désirait voir, l'interroger à fond. Après un succulent dîner de campagne, qui avait duré jusqu'à sept heures du soir, Roger crut enfin le moment venu.

— Voyons, maître Bouleau, dit-il en entraînant son beau* père dans une embrasure de fenêtre ; voyons, la, franche-

ment, maintenant que vous n'avez plus peur que je vous échappe, et, je dirai mieux, maintenant que je ne voudrais même plus vous écliapper, dites-moi, — jusqu'à présent je ne m'en suis pas encore aperçu, je dois vous l'avouer, — ditesmoi ce qu'il y avait de défectueux dans Sylvandire ; car, pour la marier d'une si étrange manière, vous aviez vos raisons?

— Je veux bien vous parler à cœur ouvert, mon gendre. D abord, comme vous pouvez le voir, dit le bonhomme, à qui le vin muscat déliait la langue, j'ai gagné à ce marché la dot de Sylvandire, c'est-à-dire cent mille écus.

— Je sais le chiffre, répondit Roger.

— Dot que, du reste, continua le beau-père, vous retrouverez après moi revue et augmentée; et puis j'ai été sûr que ma fille n'épouserait pas un de ces gentillâtres de province qui n'ont que la cape et l'épée, ou un de ces marchands qui portent toutes leurs deltes à l'actif, et tout leur actif au passif, c'est-à dire qui sont ruinés, si leur femme ne les aide.

— Vous connaissiez donc la fortune de M. de Bouzenois?

— A livres, sous et deniers, mon gendre: j'avais tout vérifié par moi-même, tout supputé, tout estimé.

— Mais il y avait bien à la cour quelque gentilhomme qui me valût enfin?

— Sans doute; mais celui-là n'avait pas un procès qui me le livrait pieds et poings liés ; puis les fortunes de quinze cent mille livres sont rares, même à la cour. D'ailleurs, j'avais toujours dit que je doterais ma fille avec la première affaire un peu importante qui me tomberait sous la main : recevoir une somme d'argent comme ont fait vos trois juges, c'est un vol fait à la fois à la justice et au plaideur; mais lui donner, au contraire, à ce plaideur, qui vous doit, sa fortune, lui donner par-dessus le marché une fille charmante, c'est en même temps, je le pense ainsi du moins, accomplir un devoir et rendre un service.

— Toujours la môme chose, pensa Roger; le thème est, en effet, assez raisonnable, et, à la rigueur, on peut y croire. Ainsi, ajouta-t-il tout haut, ainsi, très-cher beau-père, vous n'étiez pas le moins du monde embarrassé de Sylvandire ?

*- Oh ! mon Dieu, pas du tout, si ce n'est qu'elle s'ennuyait fort avec moi, et que, comme elle a un caractère des plus décidés...

— Ah! ma femme a un caractère décidé?

— Unepetite téîe de fer, mon gendre. Si ce n'est donc, vous disais-je, que, comme elle a un caractère des plus décidés , je tremblais que d'un moment à l'autre elle ne fit quelque folie. C'est une fille d'un esprit fort 'étendu, et qui surtout veut Être distraite.

— Elle aime donc le plaisir, alors ? demanda Roger.

— Je n'en sais rien, ne lui en ayant jamais procuré; mais toutefois, par ce que j'ai pu saisir de son caractère, je crois qu'elle ne hait pas les divertissements.

— Beau-père, vous croyez bien, n'est-ce pas, que je veux rendre Sylvandire heureuse ?

— Vous faites tout ce que vous pouvez pour cela.

— Eh. bien, voyons, pour arriver à ce but, si je vous con- S'jltais sur ses goûts et son caractère, quel conseil me donncriez-vous?

— Je vous dirais : Ayez confiance en elle...

— Ah ! vraiment, tant mieux, interrompit Roger

— Attendez donc, attendez donc, continua le beau-père, Jr; vous dirais : Ayez confiance en elle; mais surveillez-la toujours...

— Diable ! fit Roger, assez mécontent de ce dénoûment. Le lendemain, maître Bouleau repartit pour Paris, laissant

son gendre fort préoccupé de la conversation de la veille.

En effet, Roger était si heureux, qu'il était évident qu'un pareil bonheur ne pouvait durer; aussi Roger était-il tourmenté de s m bonheur môme.

C'est une chose étrange que le cœur de l'homme, nous ne parlons pas de celui de la femme, que nous ne connaissons que par sympathie. C'est une chose étrange, disions-nous, que le cœur de l'homme, et l'on ne saurait croire quel assortiment indéfini d'amours il contient. Certes, Roger avait fort aimé Constance, Roger l'aimait môme à ce point que, s'il eût appris que Constance se mariait, il en eût été désespéré Ch bien, Roger aimait aussi Sylvandire, d'un tout autre amour, c'est vrai ; il aimait Constance comme on aime un jeau lis, pour admirer sa pureté, pour s'enivrer de son parfum, pour le conserver dans un coin du jardin de son cœur, hors de tous les yeux, loin de tous les regards. Il aimait Sylvandire comme on aime un beau diamant, pour le faire reluire de tous ses feux, pour le produu-e à toutes les vues, pour se faire envier par toutes les ambitions.

SYLYANDIRE 181

L'amour qu'il avait éprouvé pour Constance était le feu le plus pur de 1 ame. L'amour qu'il éprouvait pour Sylvandire était une flamme un peu plus grossière, qui, allumée au fond du cœur, gagnait peu à peu tous les sens. Roger eût passé sa vie à regarder Constance, et il eût été heureux de la regarder. Roger serait mort d'amour comme Narcisse, s'il lui avait fallu, dans ses relations avec Sylvandire, se borner à sa simple vue.

Et maintenant que j'ai caractérisé les deux amours de Roger, c'est aux femmes de dire duquel de ces deux amours elles préfèrent être aimées.

Mais la vérité, c'est que Roger les avait tous deux, l'un dans l'àme, l'autre dans le cœur, et peut-être même n'était-il si heureux, et ne craignait-il tant de changer de position, que parce que l'un complétait l'autre.

Comment l'horizon conjugal du chevalier d'Anguilhem commença pca a peu a se rembrunir.

Quelques jours se passèrent encore dans un bonheur parfsii; mais Roger, constamment tourmenté des confidenceâ que lui avait faites son beau-père à l'endroit de Sylvandire, résolut de proposer à sa femme un parti qui lui ferait peutêtre entreprendre quelque chose hors de ce calme, qui, chez elle, paraissait affecté tant il était profond.

Et Roger avait tort, nous devons l'avouer. Savoir jouir du bonheur présent ei s'en remettre à Dieu du bonheur à venir, c'est un des premiers préceptes de la sagesse humaine; aussi est-ce un de ceux que l'on suit le moins. Interrogez les trois quarts des hommes qui ont été malheureux, et ils vous avoueront qu'ils ont cherché leur premier malheur, comme Dicgène cherchait un homme, avec une lanterne.

Bref, un beau matin, Roger alluma donc sa lanterne, e^ s'en vint trouver Sylvandire.

— Ma belle amie, lui dit-il, je vous annonce une nouvelle iluï va bien vous charmer; car, sans doute, comme je ms trouve bien heureui, vous vous trouvez bien heureuse?

— Mais certainement, répondit Sylvandire en levafii sut Roger un long regard qui n'était pas exempt d*^ quelqûfe inquiétude.

— Ce bonheur vient de notre amour, Sylvandire, ei, aaùs ■loute, comme moi, vous aimez le recueillement dano mmour.

Sylvandire resta muette.

— Or, continua Roger, comme nous aimons toras avox, Roger appuya sur ce mot, être seuls et être Icîa du monde...

Sylvandire dressa l'oreille comme le cheval qui eatea« iSîfler le fouet.

— Nous allons vendre notre hôtel de Bouzenois, faire emballer le mobilier, et nous vivrons, s'il vous plaît, à Aug^mhem, où maître Bouleau nous fera le plaisii* de venir passer ses vacances.

— Et pourquoi aller nous enterrer en province? demanda assez résolument Sylvandire.

— Mais pour y vivre en famille.

— Votre famille n'est pas la mienne, répondit Sylvandire, et, à part un mois que mon père viendra passer avec nous, mon père demeure le reste de l'année à Paris.

— Oui, sans doute, ma chère, et vous avez raison ; mais, entre nous soit dit, Sylvandire, je ne crois pas que vous teniez le moins du monde à vivre avec maître Bouleau.

— Vous vous trompez, monsieur, j'aime fort mon pci^e, et, d'ailleurs, je ne prétends point m'exiler ainsi.

— Vous appelez exil un séjour fait en ma compagnie? Oh! le mot n'est point gracieux, Sylvandire.

— Mais, mon ami, répliqua d'un ton fort radouci la jeune femme, qui, dans une première discussion, n'osait pas s'avancer plus avant, ne sommes-nous pas assez riches pour demeurer à Paris, et même pour y vivre magnifiquement?

— C'est vrai, répondit Roger; seulement, je voulais savoir si vous teniez plus à Paris que vous ne tenez / mot : du premier coup, vous m'avez fixé ; merci !

— Oh 1 mais pas du tout, et vous vous trompez, s'fiçSia Sylvandire avec effusion, aussitôt que Roger eut commis l'imprudence de laisser voir que sa résolution n'était qu'un jeu; point du tout, je vivrai où vous voudrez, cher ami, et, pourvu que je vive près de vous, c'est tout ce qu'iî mô faut.

SYLVANDIRE i83

Elle était bien sûre, en disant cela, de revenir promptement à Paris.

— Oui, dit Roger ; mais vous prêterez, n'est-ce pas, que iious retournions dans la capitale, et que nous nous divertissions un peu cet hiver.

— Vous avez tort, mon ami, de croire cela; je n'ai pas de préférence pour un lieu plutôt que pour un autre, et je veux tout ce que vous voudrez.

Que répondre à une femme si soumise, sinon d'aller audevant de ce que l'on suppose être son désir?

Roger ordonna donc qu'on fit immédiatement les préparatifs du départ, et ils revinrent à Paris.

Roger avait peu de connaissances, excepté ses anciens amis, Sylvandire n'en avait pas du tout; car ce n'est pas ce qu'on appelle des connaissances que les juges, les conseillers et les avocats qui fréquentaient maître Bouteau. On se contenta donc de faire écrire à Cretté, à d'Herbigny, à Clos- Renaud et à Cliastellux, que l'on était de retour à Paris, que l'on dînait tous les jours à deux heures, et que l'on recevait tous les soirs à huit.

Madame d'Anguilhem fit à merveille les honneurs de l'hôtel de Bouzenois et fut généralement trouvée charmante.

Le premier soir, le marquis de Cretté tira Roger à part, et, l'ayant conduit dans l'embrasure d'une fenêtre :

— Mon cher chevalier, comme je désire n'être jamais exclu de votre maison...

— Comment, être exclu de ma maison! interrompit Roger ; que dites-vous?

— Mon cher, vous êtes jeune, dit Cretté, vous avez le cœur plein de pureté et l'esprit plein d'innocence ; or, apprenez une chose, c'est que, si les amis de la femme sont presque toujours ceux du mari, les amis du mari sont rarement ceux de la femme.

— Pourquoi cela?

— Oh! pourquoi?... Ce serait trop long à vous raconter, et je ferai peut-être un jour deux ou trois volumes là-dessus, quand je saurai l'orthographe. Je vous disais donc que, quelque chose qu'on vous dise contre moi, je vous permets de la croire, excepté cependant si l'on venait vous dire que je fais la cour à madame d'Anguilhem. Vous me connaissez, Roger. Je vous donne ma foi de gentilhomme que votre femme me sera toujours aussi sacrée que si elle était ma sœur.

— Et jamais vous ne serez traité chez moi autrement que comme un frère, répondit Roger, jamais vous ne serez exclu de ma maison que lorsqu'il vous plaira de vous en exclure vous-même. Périssent femme et fortune plutôt qu'vne amitié comme la nôtre I

— Ainsi soit-il! répondit Crett*?.

Le marquis se montra, en effet, très-assidu chez le chevaliei ; mais il eut la délicatesse de n'y arriver jamais seul, et de faire, des heures de tout le monde, ses heures à lui. Puis, presque toujours, il sortait avec le cortège d'amis qu'il avait amené. Bref, fidèle à sa promesse, Crelté ne fit sa cour qu'au mari; ce qui fut cause que madame d'Anguilhem commença par le mépriser comme un indifférent, et finit par le haïr comme un ennemi.

En peu de temps, au reste, l'hôtel de Bouzenois, devenu hôtel d'Anguilhem, fut un rendez-vous de bonne compagnie. Sylvandire, belle et gracieuse, attirait les galants, comme le miel attire les mouches. Mais Cretté, ferme au poste avec d'Herbigny et Clos-Renaud, chassait les mouches avec ses airs vainqueurs et ses plaisanteries toujours approuvées de Roger. Aussi six mois se passèrent sans que madame d'Anguilhem, quelque bonne envie qu'elle en eût peut-être au fond, fît en rien parler d'elle.

Elle eût pourtant fort désiré d'approcher de Versailles, et avait à ce sujet tourné ses batteries vers la dévotion ; mais le marquis et ses amis s'étaient tout à fait déclarés contre la Vieille, c'était ainsi qu'on appelait madame de Maintenon ; contre le Jésuite, c'est ainsi qu'on appelait le père Leteliier; coutïèl'Àntiquaille, c'estainsi qu'on appelait les courtisans; et contre la vieille Mac/une, c'est ainsi qu'on appelait Louis XIV.

En cela, comme toujours, Roger s'était rangé à l'opinion de son ami; et, comme Sylvandire insistait pour qu'on reçût chez elle une société plus chrétienne, il signifia qu'il ne comptait pas faire de l'hôtel un monastère, et que, si les abbés y paraissaient, il opposerait, aux petits collets noirs, des mousquetaires de toutes les couleurs.

Il y avait loin, comme on le voit, du Roger de Paris au Roger d'Amboise, du mari de Sylvandire à l'amant de Constance, du libertin révolté contre la soutane, à l'écoher qui TOulait se faire jésuite.

Sylvandire, qui ne se sentait pas la plus forte, fut obligée de céder*

Vers ce temps-là, maître Bouteau sollicita une place de président. Roger parla aes désirs de son beau-père à Crelté, et Cretté, avec son obligeance habituelle, se mit en campagne, lui et ses amis; mais, quelques instances qu'ils missent dans leurs soUicita'ions, quelques mines qu'ils fissent jouer, ils virent parfaitement que, réduits à leurs propres forces, ils ne l'éussiraient pas.

Quelqu'un parla alors à maî're Boufeau d'un certain marquis de Royancourt, grand avaleur de messes et fort en faveur près de la Maintenon. Maître Bouteau se rappela que justement, trois ou quatre ans auparavant, ce môme marquis de Royancourt avait eu, devant le tribunal dont il était conseiller rapporteur, un procès qu'il avait gagné.

Maître Bouteau alla faire une visite à M. de Royancourt, qui le reçut très-bien, et lui rappela la circonstance du procès, que celui-ci se remémora parfaitement.

Or, comme maître Bouteau pensa que la recommandation d'une jolie femme ne gAterait rien à son affaire, il demanda à Roger la permission de présenter, à lui et à sa femme, M. de Royancourt; présentation à laquelle Roger, sans défiance aucune, ne s'opposa en rien.

Le marquis de Royancourt fut donc présenté à Roger, auquel il fit mille politesses, et à Sylvandire, qui baissa modestement les yeux.

Roger rendit toutes ces gracieusetés à M. de Royancourt, moitié par courtoisie, moitié parce qu'il valait mieux être bien que mal avec lui; c'était un favori tout-puissant admis aux soupers sobres de madame de Maintenon, et trônant dans l'antichambre du père Letellier.

Le surlendemain de cette première visite, maître Bouteau fut nommé président.

Il était tout naturel qu'on reçût de son mieux un homme à qui on avait de si grandes obligations. Aussi, à sa secoure ■visite, le marquis fut-il encore plus fêté qu'à la première. Desoiicôté, M. de Royancourt dit au chevalier d'Anguilhem qu'on devait s'étonner qu'un homme comme lui, jeune, riche et de mérite, ne sollicitât point quelque chargea la cour ou dans l'armée ; il lui offrit obligeaumient ses services. Roger, qui, de tout temps, avait eu un certain fonds d'ambition dans le cœur, ne répondit que par des remercîments empressés. Jusque-là, le marquis, — il avouait la chose à Cretté çui avait coulre le nouveau venu une certaine antipathie.

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— jusque-là, le marquis, disons-nous, lui paraissait fort gr^ cieux et fort obligeant.

Mais, comme nous l'avons dit, il y avait dissidence entre les deux amis. Cretté voyait le marquis de Royancourt d'un fort mauvais œil ; il savait combien étaient tortueuses les menées de ces courtisans à bigotes allures qui étaient Tenus se poser, comme des éteignoirs, sur toutes les joies lumineuses qui avaient marqué les deux premiers tiei's du règne grand roi. On n'eût certainement pas joué Tartufe à l'époque où M. de Royancourt avait du crédit.

De son côté, Sylvandire sollicitait son mari d'accepter les offres du favori de madame de Maintenon.

— Nous serons admis à Versailles, disait-elle ; nous y aurons peut-être même l'appartement.

— Pourquoi faire? répondait Cretté; n'est-il pas bien meilleur d'être maître de soi-même, comme l'est Roger, que d'obéir aux caprices maussades d'un vieux roi toujours de mauvaise humeur et que personne ne parvient plus à amuser, pas même madame de Maintenon? Quant aux appartements, vous en avez dix ici bien autrement commodes, je vous en réponds, que ne le sont ceux de Versailles. Passe encore si on donnait à d'Anguilhem un régiment ; mais, de par tous les diables, quoique d'Anguiltiem soit à la fois brave comme Alexandre, comme Annibal et comme César, d'Anguilhem ne me paraît pas avoir la moindre vocation pour la guerre. J'en avais un, régiment, moi; eh bien, je l'ai vendu. Je reprendrai de l'activité quand madame de Maintenon ne sera plus ministre de la guerre.

— Vous, monsieur, répondait aigrement Sylvandire, vous avez épuisé les plaisirs et les honneurs, et je comprends que vous parliez ainsi; mais M. d'Anguilhem et moi, nous y sommes neufs et nous en avons soif.

Cretté fixait alors sur son ami un regard interrogateur, et Roger répondait à ce regard par un signe négatif. Sylvandire, battue, allait trouver son père et envoyait maître Bouleau à la charge ; maître Bouteau faisait avancer M. de Royancourt.

Il arriva qu'un jour de festin, un mercredi, je crois, M. de Royancourt, qui faisait maigre quatre fois la semaine, affecta de ne manger que du poisson, et reprocha au chevalier, avec politesse, mais assez sévèrement néanmoins, lo peu de cas qu'il faisait des commandements de l'Église.

Cretté et ses amis s'attendaient à ce que d'Anguilhem al-

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lait rtîpondre vertement à cet iaiporlun personnage ; mais ils attencîjrent quelque temps : enfin, Roger répondit, mais moins vertement que ne le méritait riu\3onvenante apostrophe du marquis.

— Al'ons, allons, dit tout bas Cretté à son ami, nous baissons, et le Royancourt monte; méfie-toi, d'Anguilliem, méfie-toi, tu es gciuverné.

En effet, M', de Royancourt était devenu commensal de l'hôtel ; il arrivait avec un grand train, avec des chevaux magnifiques, avec des valets insolents. Sylvandire apprenait de lui toutes les nouvelles du grand monde, où elle brûlait de s'introduire, et qui lui était fermé, comme un de ces jardins enchantés des Mille et une Nuits qui sont sous la garde d'un dragon.

Le dragon, qui lui défendait l'entrée de ce jardin, c'était le marquis de Cretté ; aussi le haïssait-elle cordialement.

De son côté, Roger commençait à voir clair dans tout ce manège, et le nouveau venu l'impatientait fort.

— Ce Royancourt m'ennuie considérablement, dit un matin Roger à son ami ; il a conduit hier ma femme et le beaupère chez ce jésuite de Letellier; toutes ces capucinades-là ne me vont point.

— Eh bien, retire-toi de tout cela, dit Cretté, qui en était venu avec Roger à la plus cordiale familiarité; emmène Sylvandire en Touraine, laisse-moi plein pouvoir, et, pendant ton absence, sois tranquille, je ferai maison nette.

— Parbleu! c'est une idée, dit Roger.

Là-dessus, il prépara tout pour son départ, mais sans rien dire à personne ; seulement, deux heures avant de monter en voiture, il prévint Sylvandire qu'il l'emmenait à la campagne.

Sylvandire demeura atterrée de ce coup d'audace dont elle eût cru Roger incapable, puis elle voulut discuter cette résolution ; mais Roger maintint sa volonté; puis elle pleura, mais Roger fut insensible à ses larmes; puis le moment vint, et il fallut partir sans recevoir les adieux de maître Bouteau ni ceux de M. de Royancourt.

— Oh! c'est monstrueux! dit Sylvandire en montant en voiture.

— Mais, répondit le chevalier en prenant place auprès d'elle, mais, chère amie, puisque vous Otes bien, m'avezvous assuré, partout où je suis, de quoi vous plaignez-vousî Voyons.

— Monsieur, vous pouviez me prévenir, au moins, afin que je prisse congé de mon père et de mes amis.

— impossible, ciier ange; l'idée de partir moi-même m'est venue au moment où je vous l'ai communiquée.

— Est-ce que nous restons longtemps dans vos terres? D'abord, je vous préviens, moi, que je hais la province.

— Mais rien ne nous force à y demeurer éternellement. Nous y resterons tant qu'il nous plaira à tous deux.

Et, sur ce, le postillon fouetta ses chevaux et la voiture partit au grand galop.

Au quatrième relai, on s'arrêta pour souper; Sylvandire demanda à donner de ses nouvelles à son père, ce à quoi Roger ne s'opposa nullement.

Sylvandire écrivit alors une lettre dont Roger eut la délicatesse de ne point cherchera connaître le contenu; cependant, cette lettre achevée, il vit que Sylvandire continuait d'en écrire d'autres; cela lui donna quelques soupçons. Mais ce que Roger craignait avant toutes choses, c'était une première scène un peu sérieuse; car il savait que le lac conjugal, troublé une fois, ne redevient jamais parfaitement pur.

11 ne voulut pas davantage questionner la fille de chambre qui porta la lettre à la poste; il lui semblait indigne de communkjuer ses soupçons à de pareilles espèces; puis, enfin, peut-être comptait-il que son étoile, heureuse jusquelà, resterait toujours brillaiile.

A Chartres, Sylvandire demanda à s'arrêter quelques heures pour prier dans la cathédrale. Comme, depuis l'entrée de M. de Royancourt dans la maison, Sylvandire, ainsi que nous l'avons dit, avait affecté une grande piété, celte demande n'étonna point Roger; seulement, attendu qu'il ne savait que faire, lui, pendant ces trois ou quatre heures, il prévint Sylvandire qu'il allait prendre un cheval et rendre une visite à dHerbigny, qui avait une maison de campagne aux environs. Sylvandire s'achemina vers la cathédrale, et Roger vers la demeure du vicomte. Roger y resta trois heures; mais, comme il était moins lié avec d'Herbigny qu'avec Crelté, il ne lui dit rien autre chose, sinon qu'il allait avec ga femme faire un voyage d'agrément en Touraine.

A son retour à l'hôtel, Roger apprit que Sylvandire n'était pas rentrée. Il l'attendit une heure environ; puis, voyant qu'elle ne revenait pas, il s'achemina vers la cathédrale.

STLVANDIRE 189

Sylvanflire n'était pas plus à la cathéflrale qu'à l'hôtel; il revint donc à la Croix-d'Or, fit demaruiei' l'Iiôte et s'informa près de lui. Il apprit alors que Syhandire était partie dans sa chaise de poste avec sa fille de chambre; ce couple frappa rudement, cependant il conserva toute sa présence d'esprit, et dit à l'hôte :

— Rien ne lui a manqué, n'est-ce pas?

— Non. monsieur, répondit l'hôte, et madame paraissait fort satisfaite.

— C'est au mieux, répondit Roger en remontant chez lui la rage dans le cœur.

Il rentra dans la chambre qu'avait occupée sa femme, et trouva sur la toilette, encore tout emba'-rassée, une lettre de SylvAndire, sur laquelle son adresse était tracée dune petite écriture très-ferme et très-hardie.

Voici ce que contenait celle le tre :

« Monsieur, vous avez cru devoir m'emmener en me prévenant deux heures d'avance. Moi qui suis une femme et qui, à ce nue, crois a\oir quelques privilèges de plus que vous, je retourne à Paris, et vous préviens deux heures après.

» Continuez votre route ou revenez. Ne vous gênez point. Vous savez que j'ai mon père et ma maison à Paris. »

— Elle se moque de moi, dii Roger; mais elle mêle payera. Ah! Crelté! tu avais bien raison, je ne suis plus le maître; mais qu'on attende cependant, et on verra.

Comment l'horizon conjugal du clievalier d'Anguilliem tourna tout a fait à la tempête.

Comme nous l'avons dit, le coup avait été rude, d'autanv plus rude, qu'il frappait un homme encore au commenct • ment de sa vie, encore à l'aurore de ses illusions : un cœut

qui avait beaucoup souffert déji, et dont le bonheur avait été trop court pour l'avoir blasé.

Roger ressentit donc à la fois toutes les atteintes de la colère, de la honte et de la jalousie.

II donna l'ordre à Breton, son valet de chambre, d'aller commander trois chevaux de poste, et, dès que les chevaux furent arrivés à la porte de l'hôtel, il sauta sur l'un d'eux, Breîon sur l'autre; le postillon enfourcha le troisième, et tous trois partirent au grand galop.

Le mouvement est un des besoins irrésistibles des cœurs tourmentés ; le galop du cheval qui vous emporte vers un malheur plus grand peut-être, vers la certitude, mais aussi quelquefois vers la vengeance, est une espèce de baume physique versé sur les plaies de l'âme. On voit le chemin disparaître, on voit les arbres fuir, on sent qu'on avance, qu'on approche, qu'on arrive; mille fiévreuses visions vous passent devant les yeux, iniUe projets plus insensés les uns que les autres s'échafaudent et se renversent dans votre cerveau. Plus le cheval s'allonge sous soi, plus on le presse. Il y a un démon qui vous crie à l'oreille : «Pins vite ! plus vite! plus vite!»

Roger fit la route en cinq heures sans se reposer un instant, que pour changer de cheval ; et cependant il ne rejoignit pas Sylvandire. Breton était moulu, lui ne ressentait même pas sa fatigue.

Quand Roger entra dans la cour de l'hôtel, Sylvandire était revenue depuis une heure et demie. Roger entra tout botté, tout poudreux, et le fouet à la mai'i dans le salon. Sylvandire était déjà habillée en toilette du soir et gracieusement accoudée sur un canapé. lillle causait avec M. de Royancourt et trois ou quatre de ses amis qu'il avait présentés à l'hôlel d'Anguilhem.

Tant d'audace confondit Roger ; il sentit les jambes qui lut manquaient; il s'appuya contre la porte ; il était pâle comme la mort.

— La fable de M. de la Fontaine, murmura Roger, la Lice et sa compagne. Ils sont quatre; bien, j'amènei'ai Cretté et deux amis, puis nous irons faire un tour derrière le couvent du Saint-Sacrement.

Mais,- à l'arrivcie de Roger, chacun se leva et s'empressa autour de lui, faisant au nouvel arrivant tant de polilesses, que c'eût été d'un manant que de ne pas attendre une autre occasion de se fâcher.

D'ailleurs, Roger sentait instinctivement que cette occasion ne pouvait lui échapper un jour ou l'autre.

Quant à Sylvandire, elle se contenta de faire un sigiie de la main ; puis^ avec un petit geste plein d'une boudeuse coquetterie :

— Quoi! vous paraissez ainsi défait, dit-elle ; oh 1 le vilain mari que vous faites ; il me semblait que je méritais bien que l'on fit un peu de toilette pour entrer chez moi. N'allezvous pas vous ajuster mieux, mon ami?

Roger fut bouleversé de cet aplomb; il lui prit grande envie de faire à l'instant même maison nette avec le fouet qu'il tenait à la main; mais la crainte du scandale le retint.

— Vous avez raison, madame, répondit-il; mais, comme vous saviez que j'allais revenir, j'espérais vous trouver un peu plus seule.

Et il regarda fixement M. de Royancourt pour lui faire sentir que c'était surtout à lui que l'aduionestalion s'adressait.

En gens comme il faut, les trois amis de M. de Royancourt comprirent qu'ils devaient lever le siège. Ils se retirèrent donc incontinent. Quant à M. de Royancourt, il demeura quelques instants après eux ; puis, se levant à son tour, il salua Sylvandire et Roger, et opéra sa retraite, qu'il n'avait retardée sans doute que pour prolester tacitement contre l'ordre du mari.

— Eh quoi, monsieur! dit Sylvandire lorsque M. de Royancourt se fut retiré, c'est ainsi que vous chassez les gens de chez moi!

— Qu'appelez-vous chez moi, madame ? dit Roger. 11 me semble d'abord que c'est ohez nous qu'il faudrait dire.

— Chez nous, chez vous ou chez moi, peu m'importe, je ne discuterai pas sur les mots ; mais, une fois pour toutes, j'entends recevoir ici qui bon me semble.

-- Et moi, je prétends chasser d'ici qui j'y trouve mau-» vais.

— Vous âtes un gentilhomme bien...

— Achevez, dites.

— Bien campagnard.

— Et vous, une petite robine bien délurée.

— Monsieur, croyez-vous me faire peur ?

— Peur ou non, vous aile/, repartir sur-le-champ avec moi pour Anguilhemj seulement , cette seconde fois, vous n'eo

revienrlrez pas aussi vite que vous en êtes revenue 1? première fois.

— Vous me parlez ainsi, parce que vous me croyez seule" et abandonnée, dit S\lv;uiciire rompant toute mesure; mais je vous uréviens que vous vous trompez, et vous trouverez, je vous le jure, des gens qui vous feront repentir de vos procédés envers moi.

— Ah ! votre marquis de Royancourt 1 s'écria Roger exaspéré. Ah ! vous voulez parler de votre marquis de Royancourt, n'est-ce pas, mailame? I£h bien, dans une heure d'ici, votre marquis de Royancourt aura de mes nouvelles, et, de par Dieu, si, comme J'ai cru ru'en apercevoir tout à l'heure, il ne comprend ni mes regards ni mes paroles, il comprendra du moins mes gesles, je l'espère.

Sylvandire connaissait d'Anguilhem par l'afTaire des Kollinski, laquelle avait fait du bruit de par le monde; d'ailleurs, elle avait souvent entendu parler du courage et de l'adresse de son mari par Crelté et par d'Herbigny; elle eut donc grand'peur pour ce qui allait se passer, et, s'élançant après Roger, elle l'arrêta comme il mettait le pied sur l'escalier pour remonter chez lui afin de changer de costume; car Roger était un de ces hommes qui comprennent parfaitement que, lorsqu'on fait l'honneur à son ennemi de lui proposer de se couper la gorge, il faut faire cette proposition avec un habit de velours et des manchettes de dentelle.

Mois Sylvandire ne voulait pas de scandale, puis elle avait fait de grands projets sur M. de Royancourt.

Elle se cramponna donc, comme nous l'avons dit, aux mains de Roger, et chercha par des pleurs à calmer cette grande colère. C'était la première fois que Roger voyait pleurer Sylvandire. Son cœur n'était pas de bronze; aussi, dans cette lutte où il eût dû gagner au moins le champ de bataille, il perdit tout. Le mâme soir, M. de Royancourt faisait dans le salon sa partie de trictrac avec maître Bouleau, et Sylvandire souriait.

Le mû me soir, Crett4, apprenant le retour de son ami, se présenta à l'hôtel d'Anguilhem; mais des ordres avaient été donnés par Sylvandire, et il lui fut répondu que M. et madame éiaient bien réellement revenus, mais qu'ils ne recevaient pas.

Le lonrlomain, le marquis écrivit à Roger qu'il ne remettrait jamais les pieds chez lui, attendu qu'on lui avait refusé

SYLVANDIRE i93

la porte de l'hôtel, tandis qu'il avait vu dans la cour, au pied du perron, le carrosse de M. de Royancourt.

Il ajouta que c'en tétait fait à tout jamais de leur amitié.

Roger, au désespoir, courut chez Cretté ; mais il le (rouva profondément blessé.

Roger n'eut pas de peine à lui persuader qu'il n'était pour rien dans l'ordre donné la veille. Sylvandire lui avait assuré que c'était un malentendu , et il tenait absolument à convaincre son ami sur ce point. Mais Cretté savait à quoi s'en tenir; aussi ne revint-il que difficilement et à une condition.

— Écoute, chevalier, dit le marquis, ce refus est une insulte, une insulte faite par tes gens et qui, par conséquent, au.v \eux du monde, vient de loi; il me faut donc une réparation. Lu jour que ma voiture sera devant ta porte, on fera à M. de Royancourt la même réponse qu'on m'a faite. A cette condition, j'oublie ce qui s'est passé et je n'en parle al us jamais.

Roger promit au marquis qu'il serait fait ainsi qu'il le désirait.

Puis, il revint chez lui et signifia à sa femme l'engagement qu il venait de prendre vis-à-vis de son ami.

Sylvandire se mit à rire.

Mais Roger n'était nullement en train de plaisanter, et il insista très-sérieusement en prononçant, pour la première fois, ce mot terrible qu'une femme n'oublie jamais, et dont un mari serepent toujours:

— Je le veux.

Alors ce fut une horrible querelle; Sylvandire se montra ce qu'elle était réellement, un véritable despote, et il y eut en're les deux époux une longue saccession de » Je le veux! » et de u Je ne le veux pas ! »

— Eh bien, si vous ne le voulez pas, dit enfin Roger, qui crut triompher par un de ces mots effrayants pour une honnête femme; eh bien, si vous ne le voulez pas, je croirai, madame, que vous avez pour M. de Royancourt de singuliers sentiments.

— Croyez ce qu'il vous plaira de croire, répondit Sylvandire.

— Si M. de Royancourt ne sort pas de chez moi, dit Roger, alors ce sera moi qui en sortirai j mais prenez-y gardermadame, pour n'y plus rentrer.

— A votre aise, monsieur ; le monde est grand, vous ôtes jeune, et le voyage vous formera.

— Je pars à l'instant même, madame, songez-y.

— Partez, monsieur, je ne vous arrête pas, répondit Sylvandire.

Roger avait fait fausse route, il s'en aperçut, mais il était trop tard; au lieu de discuter avec sa femme, il aurait dû donner des ordres à sa porte, et tout eût été dit.

Il avait entamé une polémique, et le démon de l'adresse féminine l'avait emporté sur sa naïve colère.

— Eh bien, vous êtes encore là? dit Sylvandire en voyant qu'il s'était arrêté, stupéfait de tant d'audace.

Roger fit trois pas vers cette femme éhontée ; mais le sentiment de sa propre dignité le retint.

— Breton, dit-il à son valet de chambre, mes malles et ma chaise dans une heure.

Puis il sortit du salon, sans que Sylvandire fît un pas ou dit une parole pour le retenir, et remonta chez lui.

L'heure se passa; ce fut certes une des heures les plus agitées et les plus douloureuses de la vie de Roger. Au moindre bruit, il tressaillait et prêtait l'oreille, car il croyait voir entrer sa femme, le repentir dans le cœur, la prière sur la bouche, les lai'mes aux yeux. Il eût donné dix ans de sa vie pour que Sylvandire fît une pareille démarche. Mais il aurait aussi perdu sa vie tout entière, plutôt que de faire un pas vers elle; il avait pour seule vertu, en pareil cas, l'entêtement. C'est beaucoup d'avoir au moins la tête forte, lorsqu'on a le cœur faible.

L'heure écoulée au milieu d'angoisses et de battements de cœur qu'il est impossible de rendre, Roger prit son chapeau et descendit au salon.

Sylvandire était seule et brodait au tambour.

— Ainsi, c'est une chose décidée, dit-elle, d'un ton aussi dégagé que s'il se fût simplement agi d'une promenade au bois de Satory, — vous nous quittez?

— Oui, madame, répondit Roger, stupéfait d'un pareil sang-froid, et j'ai l'honneur de vous saluer.

— Quand nous reverrons-nous?

— J'aurai i'honneur de vous en instruire,

— Adieu, chevalier.

— Adieu, madame.

Et, refusant la main que Sylvandire lui tendait, Roger des-

STLVANDIRE 195

cendit précipitamment l'escalier du perron, monta dans sa chaise, et cria tout haut :

— Touch'^- à l'hôtel Cretté.

A ce mot, il eut la satisfaction d'entendre Sylvandire fermer, avec rage, la fenêtre du salon, qui était restée entr'ouverte, et derrière laquelle elle regardait ce qui se passait.

Cretté plaignit sincèrement son ami.

Roger voulait aller trouver M. de Royancourt, le provoquer, se battre avec lui ; mais Cretté le retint.

— Mon cher, lui dit-il, ta position est fausse ; il ne faut en vouloir qu'à toi-même, tu l'as faite ainsi ; il fallait prendre patience, épier ta femme et le marquis, surprendre quelques preuves, et alors, appuyé de ces preuves, faire appeler M. de Royancourt. Mais tu n'as rien vu, tu ne sais rien ; hier encore, tu as reçu cet honmie chez toi; s'est-il passé du nouveau depuis hier? as-tu, depuis hier, quelque chose à lui reprocher? Non; il n'est pas même entré chez toi. M. de Royancourt te répondrait qu'il ne sait ce que tu veux dire, que tu es un visionnaire, et tout le monde te donnerait tort, moi tout le premier.

— Que me conseilles-tu donc, alors?

— Mais, dame, de partir, puisque tu as annoncé que tu faisais un voyage. Va en Italie, en Allemagne, en Angleterre; prends une danseuse, prends quelque chose qui te distraie, enfin.

— Je déteste les femmes !

— Eh bien, oui, c'est connu, cela; mais il n'y a rien qui console d'un amour comme un caprice. Tiens, il n'y a pas plus de huit jours que, sans la petite Poussette, je me serais brûlé la cervelle ou me serais fait trappiste. Essayes-en.

— Non, je pars, je quitte Paris; je deviendrais fou, si j'y restais,

— Pourquoi n'irais-tu pas faire un tour à Anguilhem?

— Et quelle excuse donnerais-je de l'absence de ma femme ?

— Bah ! mademoiselle Constance ne t'en demandera pas.

— Constance m'a oublié, et elle a bien fait. Constance est mariée, sans doute... Ah ! Constance, Constance, queîie différence entre vous et Sylvandire !

— Ah! mon cher, tu as bien raison; rien ne ressemblQ moin; à une femme qu'une autre femme. Eh bien, va en Angleterre, tu apprendras de belles choses sur la manière de

réduire le sexe à l'obéissance : nos voisins d'oulre-Manche sont extrêmement instruits sur cette matière.

— Ma foi, j'ai bien envie de suivre ton conseil. Ah! Cretié, Cretté ! j'ai mille plaies au cœur...

Creîlé embrassa son ami et n'essaya pas môme de le consoler; il savait parfaitement que, contre dépareilles blessures, il n'y a de baume que le temps.

Roger partit pour l'Angleterre; il y séjourna trois mois, et vit deux Anglais malheureux en ménage, qui conduisaient leur femme au marché avec une corde au cou.

L'un vendit la sienne dix guinées et l'autre sept.

— Pardieu! dit Roger, je céderais bien la mienne pour rien, moi; je donnerais même encore du retour. |;

Malheureusement, Roger n'était pas Anglais. |

Au bout de trois mois, il lui prit envie de rentrer en France; comme il était parfaitement libre et que rien ne s'opposait à ce qu'il la satisfît, il partit aussitôt pour Douvres et s'y embarqua.

Douze heures après, il abordait à Calais, fort incommodé par la mer, qui avait été des plus mauvaises. En mettant le pied sur le port, il trouva le valet de Cretté qui attendait l'heure de s'embarquer lui-même ; Roger le reconnut.

— Bon! te voilà Basque, lui dit-il; que diable fais-tu là?

— Ah! mon Dieu, monsieur le chevalier, répondit Basque, c'est le ciel qui veut que je vous rencontre : j'allais

DUS chercher.

— Et pour quoi faire?

— Pour vous remettre une lettre de mon maître. Mais par- /ons bas, s'il vous plaît, monsieur le chevalier, car il me semble que l'on nous écoute.

— Et qui nous écouterai i, je te prie?

— Tout le monde, monsieur, tout le monde. Vous ne savez donc pas ce qui s'est passé là-bas ?

— Où, là-bas?

— A Paris.

— Il y a trois mois que je n'en ai reçu aucune nouvelle.

— Eh bien, mon maître a été interrogé avant-hier au matin et menacé de la Bastille.

— Allons donc! Cretté, menacé de la Bastille?

— Oui^ monsieur le chev;ilier, c'est comme je vous le dis. ^ Et pourquoi de la Bastille 2

— Parce qu'il a appelé en duel M. de Royancourt, lequel n'a pas voulu se battre.

— Et tu dis que tu as une lettre pour moi?

— Oui, monsieur.

— Qui me donne tous ces détails?

— Probablement.

— Alors, remets-moi cette lettre.

— Ah ! dame, monsieur, ce n'est pas facile ici, attendu qu'elle est cousue dans la doublure de ma veste ; mais, si iM. le chevalier veut revenir avec moi à l'hôtel du Dauphin...

— Mais pourquoi toutes ces précautions?

— Monsieur va sans doute en être informé tout à l'heure en lisant la lettre de mon maître. Quand M. le marquis a vu entrer les exempts dans l'hôtel, il s'est méfié de quelque chose, il a écrit sur-le-champ cette lettre pour M. le chevalier, il m'a ordonné de la bien cacher, puis il m'a dit : « Va, petit Basque, et cours jusqu'à ce que tu rencontres le chevalier d'Anguilhem. » Je suis parti aussitôt, et me voilà.

— Alors viens à l'hôtel sans plus tarder, mon ami, car j'ai grande hâte d'avoir cette lettre.

Tous deux s'éloignèrent aussitôt à grands pas, et, arrivés au Dauphin, ils montèrent dans une chambre et s'enfermèrent.

— Je manque de respect à monsieur, en ôtant ma veste devant lui, dit Basque; mais je ne puis en agir autrement.

— Va toujours, et fais vite, mon enfant.

Basque ouvrit la doublure de sa veste et en tira un billet qu'il remit à Roger.

Roger l'ouvrit avec avidité, et lut ce qui suit : « Mon cher chevalier,

» Voilà la quatrième lettre que je t'écris : on a sans doute intercepté les trois autres. Ta femme est disparue, et, malgré les recherches que j'ai faites, je n'ai pu découvrir où elle est. Hier malin, jai rencontré M. de Royancourt sur le Cours-la- Re*ne, et, comme je ne faisais aucun doute qu'il ne fût pouï quelque chose dans la dit^parition de Sylvandire, je lui ai dit tout haut qu'il était un misérable. Là-dessus, croyant qu'il allait m/^répondre en gentilhomme, j'ai mis l'épée à la main; mais je rae trompais. A mon grand étonnement, M. de Royancourt a fait semblant de ne pas m'avoir entendu. Au môme instant, j'ai aperçu des exempts qui s'avançaient da

mon côté, et d'Herbigny m'a fait esquiver. Hier au soir, je lui ai envoyé Clos-Renaud et Chastellux pour prendre son heure; mais il n'ont pas été reçus. Ce matin, on entre probablement pour m'arrôter. Je t'expédie Basque ; s'il te rencontre par bonheur, ne perds pas un instant, et reviens bien vite à Paris pour éclaircir tout cela. »

— Oh ! oui, s'écria Roger, oui, je pars pour Paris.

Et il fit aussitôt venir un cheval de poste, avec la résolution bien arrêtée, puisque l'imprudence de sa femme lui en offrait les moyens, de tuer tout ce qu'il rencontrerait, M. de Royancourt et ses amis, fussent-ils cent, fussent-ils mille, et, comme on le pense bien, la rapidité de la route ne fit qu'allumer son sang. Mais, arrivé au Cours-la-Reine, comme le chevalier allait entrer dans Paris, un exempt arrêta sa chaise en le saluant jusqu'à terre. Roger eut d'abord envie de le percer de part en part avec son épée, et de commencer pal lui la boucherie qu'il méditait; mais l'exempt fit trois pas en arrière et, tirant un papier de sa poche :

— De par le roi, dit-il, chevaher d'Anguilhem, je vous somme de rendre votre épée.

Or, comme c'était une chose fort grave que de tuer un exempt, le chevalier y regarda à deux fois, et, à la seconde, remit son arme au fourreau.

Une heure après, le chevaher était écroué au For-l'Évôque.

Comment le chevalier d'Anguilhem, voyant qu'on ne lui donnait pas la permission de sortir, résolut de sortir sans permission.

Un homme à qui la foudre tombe sur la tête n'éclafe pas en sanglots et en gémissements ; il demeure, au contraire, privé de sens, hébété, immobile, anéanti ; mais, sous cette apathie apparente, la nature agit, les rapports des sens et des organes, un instant interrompus, se rétablissent dans son être, et le sentiment lui revient lorsqu'il a repris assez de forces pour sentir sa position et la supporter.

Roger entra donc au For-l'Évêque comme un homme foudroyé ; il n'avait pas averti Basque de sa résolution ; il lui

avait, au contraire, recommandé de se coucher, ce que Basque avait fait avec reconnaissance, et, tandis que le pauvre diable dormait les poings fermés, Roger avait sauté sur un cheval de poste et était parti à franc étrier pour Paris.

Il n'avait pas voulu se faire suivre de basque, i'abord parce que le pauvre garçon était éreinté, ensuite de peur de compromettre Gretté. En outre, il avait immédiatement brûlé la lettre qu'il avait reçue du marquis, afin que nul ne pût dire que le marquis était pour quelque chose dans sa résolution. Ce que lui avait dit Basque lui trottait par la tête, et il ne doutait pas que toutes les mouches de maître Voyer d'Argenson ne fussent à ses trousses.

A dix lieues de Paris, il prit un carrosse ; il avait fait cinquante lieues en quinze heures, et il était moulu. Dans le carrosse, il commença à reprendre ses esprits, mais il ne devinait encore rien. L'exempt se chargea de lui donner le premier mot de l'énigme en l'arrêtant.

Alors, comme nous l'avons dit, Roger avait été anéanti.

— Ah ! l'on m'arrête, répétait-il tout le long du chemin; ah ! l'on m'arrête.

Et, à chacune de ces exclamations, l'exempt saluait avec beaucoup de courtoisie, mais ne répondait pas.

Le carrosse entra dans la cour du château. Roger en descendit. Un homme en habit de velours nacarat,avec des boutons d'or, vint au-devant de lui, et indiqua tout haut à un officier le logement de M. d'Anguilhem ; puis il lut à demivoix le procès-verbal d'arrestation qu'un des exempts avait griffonné dans le chemin en carrosse, sans môme que le prisonnier s'en aperçut.

Puis il dit :

— Très-bien.

Et il fit signe que l'on conduisît le chevalier d'Anguilhem à. la chambre qui lui était destinée.

Roger suivit son guide sans dire un mot, sans faire une observation.

dn aurait, en ce moment, montré à Roger un échafaud couvert de drap noir, un billot et une hache; on lui eût fait signe de s'agenouiller devant le billot et de courber la tète pour recevoir le coup mortel, qu'il eût obéi sans la moindre hésitation. Les aventures qui se succédaient pour lui paraissaient toutes avoir des corrélations intimes dont il subissait les résultats sans en connaître les raisons ; mais il alla** '<3U-

jours, il allait machinalement, baissant le front et acceptant son absurde destinée, comme en songe on accomplit sans hésitation et sans étonnement les plus monstrueuses folies.

C'est pourq^uoi il passa presque sans sentir, presque sans f voir, d'un escalier sombre dans une galerie assez belle ; puis, après la galerie, i! prit un escalier tournant , monta un nombre infini d'étages, passa de là dans un autre corridor, de ce corridor dans une espèce de grenier, puis de ce grenier dans une chambre petite, sombre, mais assez propre. La porte se referma deirière lui, les verrous craquèrent, et à ce bruit Roger se réveilla.

Il se trouva assis sur une espèce d'escabeau ; il secoua la tête, regarda autour de lui, se leva et fit le tour de sa chambre, ce qui ne fut pas long.

Puis, par un instinct plus fort que tous les autres besoins, il s'arrêta devant une fenêtre étroite et doublement grillée qui laissait, à travers ses barreaux en croix, pénétrer un peu d'air et de jour... le jour ! l'air! la vie!... Ce pauvre Roger, ce robuste gentilhomme campagnard, habitué à prendre tant de souffle vital dans ses larges poumons, alors qu'il chassait dans les plaines et dans les bois d'Anguilhem, il en était donc réduit à aspirer à travers une crevasse un souffle d'air et un rayon de jour !

Nous disons à aspirer, car la fenêtre était tellement étroite, qu'on n'y pouvait passer la tête ; elle était taillée à quatre angles vifs dans des pierres de taille immenses, deux grilles à un pied de distance Tune de l'autre se croisaient, comme nous l'avons dit, dans l'épaisseur du mur; puis, à l'extrémité de la fenêtre, le prisonnier apercevait un lambeau de ciel sur lequel rien ne se dessinait, ni arbres, ni girouettes.

Par les beaux jours, Roger y cherchait un nuage; par les jours pluvieux, Roger y cherchait un morceau d'azur.

La situation était triste, d'autant plus triste, que Roger avait souvent rêvé à tous les malheurs qui pouvaient lui arriver, afin de s'y préparer d'avance, et que jamais il n'avait songé à celui d'un emprisonnement, de sorte qu'il n'était nullement préparé à cslui-là.

Il s'assi/ donc sur son escabeau pour réfléchir, puis il regarda la table vermoulue sur laquelle était jeté un méchant tapis, puis il se leva pour aller tâter son lit, qui était fortdur; puis, enfin, il revint s'asseoir sur son escarbeau oùil s'abandonna aux plus bizarres réflexions»

SYLVANDIRE 20i

n était en prison, c'était la chose incontestable; mais qui l'avait fait mettre en prison, et pour quelle cause était-il en prison ? Voilà où était le problème à résoudre.

On ne sait pas jusqu'où va la pensée d'un homme qui n'a rien à faire qu'à penser; celle de Roger parcourut tous les mondes et toutes les probabilités : d'abord et avant tout, il crut être victime d'une erreur.

— Peut-être, se dit-il, mon père a-t-il conspiré dans sa province et me croit-on son agent.

Quoique M. le baron d'Anguilhem fût infiniment moins mécontent du gouvernement du roi Louis XIV, depuis qu'il avait hérité de M. de Bouzenois. son fils, qui l'avait souvent entendu se répandre en plaintes contre madame de Maintenon et contre le père Leiellier, pouvait faire cette supposition qui n'était point par trop absurde. Aussi, pour le moment, cette supposition satisfit-elle à peu près Roger.

— Je prouverai, dit-il, que je suis depuis trois mois en Angleterre, que j'en arrive directement, que, depuis dix-huit mois, je n'ai même pas été à Anguilhem, et que, depuis un an, je n'ai pas vu mon père. En face de pareilles raisons, mon innoncence éclatera, et l'on me mettra triomphalement à la porte.

Et Roger fut une demi-heure assez tranquille.

— Ah! oui, dit-il au bout d'une demi-heure; mais, si l'on croit que j'ai été en Angleterre pour m'entendre avec le prince d'Orange, qui a voué une haine éternelle à Louis XIV! si l'on croit que mon voyage avait pour but de fomenter des rébellions? Alors je suis perdu !...

Et Roger demeura une autre demi-heure tout désespéré.

— Mais encore ne se pourrait-il pas, se dit-il au bout de cette autre demi-heure, que mon affaire se rattachât à celle de Cretté?

En effet, il ne pouvait croire que ce fût à cause de son affaire avec M. de Royancourt que Cretté eût été arrêté , ou plutôt il ne pouvait croire que ce fût seulement à cause de cette affaire.

— Cretté, se disait-il, a la réputation d'^;tre un ennemi de la Vieille, et il l'est en effet, et il aura encouru sa disgrâce. Ce Royancourt doit l'exécrer. Le roi est sévère à l'égard des duellistes; peut-ôtre avait-on fermé les yeux sur notre première affaire avec les Rollinski,et n'a-t-on, cette fois-là, épargné nos têtes que faute de preuves. Aujourd'hui, sur une

sioiple provocation de Crelté, on établit une récidive. Oui, mais, moi, je suis fort innocent de tout cela, puisque j'étais à Londces, tandis que le marquis provoquait M. de Royancourt à Paris.

Puis jl pensait à sa femme.

— Elle- a disparu, disait-il; croirait-on par hasard que je l'ai assassinée?

Alors, et à ce souvenir, il ne pensait plus rien qu'à la conduite étrange de sa femme vis-à-vis de lui; alors, et à ce souvenir, il tombait dans des accès de rage; car Roger, on a dû s'en apercevoir, était jaloux comme un tigre, et l'on avouera que Sylvandire lui avait bien donné quelques motifs de jalousie.

L'heure de la promenade arriva ; on vint chercher Roger pour la promenade.

On permettait à chaque prisonnier une promenade de deux heui'es par jour.

Cette promenade avait lieu sur la plate-forme,

Roger trouva sur la plate-forme huit prisonniers, huit compagnons d'infortune; tous les huit d'accoutrements et de visages bien différents.

On pouvait presque lire sur leurs figures et sur leurs habits la date de leur incarcération.

— Que dit-on de neuf à Paris, monsieur? s'écrièrent toutes ensemble les huit voix.

— Ma foi, messieurs, dit le chevalier d'Anguilhem, on dit que je viens d'être arrêté; mais, comme il y a cinq ou six heures que cet événement est arrivé, peut-être n'en parlet-on déjà plus, et commence-t-on à s'occuper d'autre chose.

— Ah ! l'on vous a arrêté ?

— Parbleu ! vous le voyez bien ; vous n'êtes pas ici pour votre plaisir, n'est-ce pas?

— Non, certes.

— Eh bien , ni moi non plus.

— Mais pourquoi vous a-t-on arrêté, vous?

— Voilà ! je cherche la cause de mon arrestation depuis ce matin, et, si vous voulez me la dire, vous me tirerez véritablement d'une grande peine.

— Comment, vous ne savez pas pourquoi vous avez été arrêté ?

— Non, et vous?

— Ni moi i^^on plus.

STLVANDIRE 203

— Et vous ?

— Ni moi non plus.

— Et vous ?

— Ni moi non plus.

Il se trouva que la môme question, adressée huit fois aux prisonniers, amena huit fois la même réponse.

Sur ces huit captifs, pas un ne connaissait la cause de sa captivité, et l'un d'eux cependant était au For-l'Evêque depuis dix ans.

C'était le plus calme et le plus résigné.

Roger frissonna. Il n'avait pas encore passé autant d'heures en prison que son compagnon y avait passé d'années.

Et cependant il avait trouvé le temps de s'y ennuyer déjà très-fort.

— Allons, pensa sourdement Roger, je suis un homme mort.

Mais, comme on espère toujours que le sort des autres, quand il est mauvais, ne sera pas le sien, Roger demanda à ses compagnons de captivité s'il n'était pas possible de parler à quelqu'une des autorités du château.

— Vous pouvez, quand il vous plaît, faire venir le gouver- Deur, lui répondit-on.

— Comment! je puis faire venir le gouverneur?

— Sans doute.

— En le demandant simplement?

— Tout simplement.

— Alors je le demande ce soir même; messieurs, je vous fais mes adieux.

— Comment! vos adieux?

— Certainement, car je n'aurai probablement pas l'honneur de vous voir demain.

— Pourquoi cela?

— Parce que, si je vois le gouverneur ce soir, je serai sans aucun doute é'.argi demain.

— Pauvre^^rçon l murmurèrent les prisonniers en secouant la tête.

Exclamation et geste qui n'empêchèrent pas Roger de rentrer dans sa chambre tout joyeux.

On lui servit à dîner, et il mangea fort résolument le pain et les légumes du roi.

Puis, vers la fin du repas, il pria le geôlier de dire au gou-

verneur du For-l'Évâque que son nouveau prtsonnier avait grande envie de lui parler.

— il est trop tard ce soir, répondit le geôlier; mais sans faute M. le gouverneur montera demain.

^ Vous en êtes sûr, mon ami ?

— J'en suis sûr.

— A demain donc, dit Roger prenant patience en songeant qu'une nuit est bientôt passée.

Et il alla s'asseoir sur son escabeau pour suivre, à travers les barreaux de sa fenêtre, les derniers rayons du jour.

II élait là, regardant le ciel et perdu dans ses réflexions, lorsqu'il lui sembla entendre près de lui un petit bruit.

Il abaissa les yeux vers le plancher de sa chambre, et vit une souris qui grignotait les miettes de pain qui étaient tombées à terre.

Roger exécrait les souris; il prit son chapeau et le jeta de toute volée à la pauvre petite bête, qui se sauva bien effrayée et repassa par-dessous la porte, regagnant la grande chambre voisine, dans laquelle elle avait, selon toute probabilité, fait élection de domicile.

Roger fut un instant fort agité à l'idée des hôtes qui pouvaient lui venir faire visite pendant la nuit. Aussi, tant qu'il resta un rayon de jour dans sa chambre, demeura-t-il les yeux fixés sur cette petite ouverture. Puis, lorsqu'il fit nuit close, il prit le bouchon de sa bouteille, qui était resté sur la table, et, grâce à cet empêchement matériel opposé à une seconde visite, il demeura assez tranquille.

Cependant il se réveilla trois ou quatre fois en sursaut, croyant toujours sentir de petites pattes qui lui couraient sur la figure et sur les mains; mais, à chaque fois, il put se convaincre qu'excepté lui, il n'y avait aucun être vivant dans sa chambre.

Il n'en était pas ainsi de la chambre voisine, qui semblait être le rendez-vous de toutes les souris, de tous les rats et de tous les chats du château.

Nonobstant cela, Roger passa une assez bonne nuit : il espérait.

Le lendemain à midi, heure qui lui parut bien longue à venir, un bruit inaccoutumé retentit dans son corridor. Des soldats présentaient les armes, des pas s'approchèrent de la porte de Roger, une clef tourna dans la serrure, la porte 8'ouvrit, le gouverneur entra.

C'était un homme grand et sec, dont les lèvres remuaient à peine lo'-squ'il parlait et dont les yeux ne disaient absolument rien, il tenait son chapeau à la main pour n'avoir sans doute pas à l'ôter en entrant.

— Monsieur le gouverneur, dit Roger en s'élançant à sa rencontre, je suis le chevalier Roger d'Anguilhem.

— Je le sais, monsieur, répondit le gouverneur en remuant imperceptiblement les lèvres.

— - Vous le savez? demanda Roger avec étonnement. Le gouverneur s'inclina.

— Eh bien, puisque vous savez qui je suis, monsieur le gouverneur, je désirerais...

— Avez-vous à vous plaindre du régime de la maison, monsieur le chevalier?

— Non, pas encore, monsieur, je n'ai, d'ailleurs, pas eu le temps de savoir bien précisément ce qu'il est ; mais j'aurais désiré connaître...

— Ne manquez-vous de rien, monsieur le chevalier?

— De rien, jusqu'à présent ; mais ne puis-je savoir... ?

— Quelqu'un des domestiques du château aurait-il manqué de formes envers vous, monsieur le chevalier?

— Non, monsieur; j'ai même remarqué la politesse de celui qui est chargé de me servir.

— En ce cas, monsieur le chevalier, puisque vous n'avez à vous plaindre de rien, permettez que je me retire.

— Pardon, monsieur, pardon; j'ai à me plaindre d'être en prison.

— Ah ! ceci ne me regarde pas, répondit le gouverneur.

— Mais enfin, pourquoi suis-je ici ?

— Vous devez le savoir mieux que moi, monsieur le che- ▼alier.

— Mieux que vous! et pourquoi cela?

— Parce que cela vous regarde, tandis que, coiTime j'ai eu l'honneur de vous le dire, cela ne mo regarde pas, et que je ne me mêle que de ce qui me regarde.

— Mais enfin, vous devez savoir...

— Je jcie sais rien, monsieur.

— Mais enfin, vous devez deviner...

— Je ne devine rien, monsieur ; le roi m'envoie un prf^ sonnier, je l'écroue, je le loge, je veille à ce qu'il ne manqua de rien tant qu'il est mon pensionnaire. C'uot là mon devoir, et je le remplis scrupuleusement.

— Mais le roi peut se tromper.

— Le roi ne se trompe jamais.

— Mais le roi peut avoir tort.

— Le roi n'a jamais tort.

— Et cependant, je vous jure que je n'ai rien fait. —Monsieur, permettez-moi de ne pas en entendre davantage,

— Monsieur, je vous proteste que je suis innocent.

— Monsieur, souffrez que je me retire.

— Mais, au moins, resterai-je longtemps ici, oui ou non? Monsieur, je vous en supplie !

— Tant qu'il plaira au roi, monsieur.

— Ah! tenez, s'écria Roger, vous me rendez fou.

— Je suis bien votre serviteur, monsieur.

Et le gouverneur salua Roger et sorat, son chapeau à la main, et toujours accompagné de ses gardes.

Cette fois, il sembla à Roger que la porte se refermait sur lui avec un bruit sinistre. Il lui sembla que, de ce moment seulement, il était prisonnier; il s'affaissa sur son escabeau, puis ses yeux fixes et mornes s'attachèrent sur cette porte, et peu à peu se remplirent de larmes.

Roger pensa à ses parents, à ses amis, à Dieu.

Alors, toutes les histoires de captivité, plus terribles à cette époque qu'à aucune autre, lui revinrent en tête: Bassompierre, prisonnier dix ans à la Bastille; Lauzun, captif treize ans à Pignerol; Fouquet, vivant ou mort on ne savait où. 11 vit passer, les uns après les autres devant lui, tous ces gentilshommes enlevés la nuit, disparus. Mattioli, le Masque-de-Fer, et cet homme même qu'il avait vu la veiUe et qui était là depuis dix ans. Il est vrai que tous ces hommes avaient fait quelque chose ; Bassompierre avait essayé de lutter contre Richelieu ; Lauzun avait compromis une petite-fille de Henri IV; Fouquet avait osé rivahser de luxe avec Louis XIV; Mattioli avait trahi un secret d'État; ie Masque-de-Fer était une énigme politique : mais lui, Roger, avait beau chercher dans sa mémoire, interroger son passé, scruter chaque jour de sa vie, il n'avait pas un crime, pas une faute, pas une imprudence à se reprocher, tandis que le monde entier savait les torts de ceux dont le souvenir se présentait à son esprit.

Mais le monde ne savait pas ce qu'avait fait cet homme qui lui avait parlé la veille, dont il ne connaissait pas même le nom et qui était là depuis dix aQi3«

Dix ans! Mais cet homme n'avait donc ni parents ponr solliciter sa grâce, ni amis pour faire des démarches près des ministres? Cet bomme était donc tout à fait obscur ? Mais, s'il était obscur, pourquoi, depuis dix ans, était-il au Forl'Évêque?

Cela tourmenta beaucoup Roger pendant une heure ou deux ; puis il en revint à se donner de si bonnes raisons à lui-même, que peu à peu la sécurité que lui inspirait son innocence commença à reprendre le dessus, et que toutes ces sombres idées s'évanouirent.

A l'heure de la promenade, Roger sortit comme la veille; comme la veille, fut conduit sur l'esplanade, où, comme la veille, il trouva ses huit compagnons.

Il s'approcha de celui qui était là depuis dix ans, et lui demanda son nom.

— Le comte dOlibarus, répondit celui-ci.

Roger chercha dans sa mémoire ; ce nom lui était parfaitement inconnu.

— Et pour quelle cause êtes-vous ici? Voyons, comte, de vous à moi, dites-moi cela.

— Je ne puis vous répéter que ce que je vous ai déjà dit hier, monsieur : je n'en sais rien.

— Vous n'en savez rien?

— Non, monsieur.

— Mais, dit Roger en baissant la voix, depuis dix ans que vous êtes prisonnier, vous n'avez pas essayé de vous sauver?

Le comte d'Olibarus regarda fixement Roger, et lui tourna le dos sans lui répondre. Il le prenait pour un espion.

— Pardieu ! se dit Roger à lui-même, il me semble que, si j'étais depuis dix ans ici, j'aurais déjà essayé dix fois de me sauver.

Puis il ajouta, à part lui :

— Tiens, tiens, tiens! sans qu'il y ait dix ans que je sois ici, pourquoi n'essayerais-je pas de me sauver tout de même ?

Cette réflexion faite, Roger se rapprocha de ses compagnons ; mais tous s'éloignèrent de lui comme s'il avait la la peste.

Le comte d'Olibarus leur avait fait part de ses soupçons, et la confidence portait ses Cruils.

Roger ne put donc pas écliau^^er une parole avec les au-

très prisonniers, ce qui le rendit de fort mauvaise humeur et l'affermit dans la dc'cision qu'il avait prise mentalement de quitter le plus tôt possible le For-l'Evêque.

^l résolut donc, à partir de ce moment, de donner huit jours au roi pour réparer l'injustice qui avait été commise ^is-à-vis de lui, et, si, au bout de ces huit jours, l'injustice n'était pas réparée, de réunir alors toutes les facultés de son esprit sur un seul point :

Son évasion I

Comment le roi oublia de réparer l'injustice qui avait été commise vis-k-vis du ctievaller d'Anguilhem et de ce qui s'ensuivit.

Dans des circonstances pareilles, quoique moins importantes, nous avons déjà vu Roger à l'œuvre. La résolution, nne fois prise, le lecteur sait donc quelle persistance il mettait à l'accomplir.

Huit jours se passèrent, pendant lesquels Roger aurait cru manquer à la confiance qu'il devait à Sa Majesté, s'il eût pensé le moins du monde à un projet qui ne devait être exécuté qu'en cas d'oubli. Mille idées se présentèrent à son esprit, toutes relatives à sa fuite, mais il les repoussa courageusement. Pendant huit jours, il ne s'ennuya pas trop, quoique ses compagnons de la terrasse continuassent à s'é- ^» loigner de lui. L'espérance était toujours à ses côtés, et, à W chaque fois qu'on ouvrait sa porte, il croyait que le roi, at- ^ teint de repentir, allait réparer son erreur.

Le roi avait probablement autre chose à faire que de se repentir; il ne se repentit donc point, et les huit jours s'écoulèrent sans que l'erreur commise à l'endroit du chevalier d'Anguilhem fût réparée.

La dernière minute delà dernière heure du dernier jour expirée, Roger revint sérieusement à son projet.

Il commença par examiner sa prison :

Une porte de chêne épaisse de trois pouces;

Une fenêtre à double grillage;

Des murs de quatre pieds de profondeur;

Voilà ce qu'il reconnut.

Tout cela ne laissait pas de grandes espi'-rances.

Roger ébranla la porte : deux serrures et deux verrous répondaient de sa solidité.

Roger secoua les barreaux des fenêtres : ils étaient profondément scellés dans la muraille.

Roger sonda les murs : partout ils rendirent un son mat indiquant qu'ils étaient parfaitement compacls.

Il aurait fallu une pince pour faire sauter la porte.

Il aurait fallu une lime pour scier les barreaux de la fenêtre.

Il aurait fallu une pioche pour creuser les murailles de la chambre.

Roger n'avait rien de tout cela.

Mais il avait l'intelligence de l'homme élevé à la campagne et habitué à se tirer de lui-même des mille petits embarras de la vie ; mais il avait cette patience du prisonnier qui poursuit pendant des heures, pendant des jours, pendant des années celte seule et unique pensée du prisonnier : la débvrance !

Il avait examiné l'intérieur; il examina l'extérieur.

Comme d'habitude, on vint le chercher pour la promenade. En eortant de sa cellule, il traversa la grande cham'bre qui la précédait, et où continuaient de venir s'ébattre, toutes les nuits, les chats et les rats du voisinage.

C'était une espèce de magasin, avec une fenêtre non grillée, donnant, Roger ne savait où, car on ne lui permeitait pas de s'approcher de la fenêtre, et, de son côté, il n'avait garde d'en demander la permission. Ce magasin était rempli de vieux matelas, de couvertures, de rideaux de serge et de bahuts; on eût dit la boutique d'un tapissier revendeur.

On comprend si les chais, les souris et les rats étaient à l'aise dans une pareille salle.

On fit suivre à Roger un long corridor; ce corridor se fermait par deux portes, l'une donnant sur la chambre qui précédait la sienne, l'autre sur un escalier tournant qui montait à la plate-forme.

Ces deux portes étaient soigneusement verrouillées; une sentinelle ss promenait dans l'intervalle qu'elles laissaient entre elles.

Cette fois, Roger n'essaya même pas de lier conversation avec ses compagnons de captivité. 11 avait sa pensée qui lui

parlait, et à laquelle il répondait. Les deux heures se passèrent, de la part de Roger, à attendre le moment de rentrer dans sa prison. — Il était inutile de songer à fuir par la plateforme, puisqu'il y avait deux portes à enfoncer et une sentinelle à surprendre.

Toutes ses espérances se tournaient donc vers la chambre formant magasin. Aussi, en rentrant, Roger l'examina-t-il avec plus d'attention qu'il ne l'avait fait encore. Le bruit qu'on entendait par la fenêtre indiquait que cette fenêtre donnait sur la rue. Il y avait dans le magasin assez de toiles à matelas et de couvertures pour fabriquer une corde.

Le tout était donc d'arriver à ce magasin.

Roger rentra dans sa chambre, et la porte se ferma sur lui avec sa double serrure et son double verrou.

L'esprit du prisonnier était fixé sur un point : c'est que son évasion, si elle était possible, ne pouvait s'exécuter que par le magasin.

Roger n'était donc séparé de la liberté que par une porte. Mais quelle porte! Un mur de chêne de trois pouces d'épaisseur s'emboîtant dans un mur de pierre !

Pas une vis, pas un clou du côté de la cellule de Roger; tout le mécanisme à l'extérieur; par conséquent, pas moyea de dévisser les serrures et les verrous, eût-on môme un instrument quelconque pour le faire.

Mais, cet instrument, on ne l'avait môme pas.

On apporta au prisonnier son souper; il glissa un long regard à travers l'ouverture de la porte et entendit le cri des marchands qui passaient dans la rue.

Roger soupa; puis, le souper fini, il se jeta sur son lit.

Alors il entendit un léger bruit ; il tendit le cou et aperçut la petite souris, qui, rassurée par le silence, se hasardait à venir manger de nouveau les miettes de sa table.

Cette fois, Roger fut tout étonné de ne pas sentir la même horreur pour la race souriquoise : ce petit animal, qui venait visiter le prisonnier et lui demander à vivre de son superflu, lui inspirait déjà plus d'intérêt que de dégoût. D'ailleurs, Roger commençait à s'ennuyer, et la petite visiteuse lui promettait une distraction.

Aussi voulut-il, dans son orgueil, lui adresser quelques mots d'encouragement, convaincu que la souris n'attendait que ces quelques mots pour venir à lui, pleine de reconnaissance de l'honneur qu'il lui faisait ; mais la souris, au con-

traire, qui ne s'était hasardée dans la chambre qu'avec la conviction que son ennemi n'y était pas, eut à peine entendu la ▼Dix de Roger, qu'elle disparut rapide comme un éclair.

Roger, après avoir murmuré contre l'injustice des hommes, murmura contre l'ingratitude des souris.

Puis la nuit vint ; Roger se déshabilla et se coucha. Comme il était contre les règlements de la maison de donner de la lumière aux prisonniers, les prisonniers se couchaient avec le soleil.

Malheureusement pour Roger, il avait, depuis son départ d'Anguilhem, perdu rhal)itude de se coucher de bonne heure. Pendant son séjour à Paris, au contraire, il avait contracté celle de veiller assez tard. C'était l'époque des petits soupers, et Roger ne se mettait guère au lit que vers les deux heures du matin. D'ailleurs, quand, à Anguilhem, il se couchait à huit heures du soir, c'était après quelque rude journée passée à chasser, à monter à cheval ou à faire des armes. Alors la lassitude physique appelait bien vite le sommeil. Mais, dans sa prison, c'était bien autre chose. Cette turgescence vitale qui bouillonnait dans ses veines n'avait plus aucune issue pour s'échapper. Le sang montait à la têle du prisonnier; ses artères battaient comme s'il avait la fièvre. 11 fermait les yeux et tombait dans cette espèce de somnolence qui n'est ni la veille ni le sommeil. Alors les visions les plus extraordinaires lui passaient devant les yeux. La nuit •'écoulait à se tourner et à se retourner; puis, vers les deux heures du matin, il finissait par s'endormir d'un sommeil de plomb, dans lequel, au bout d'un certain temps, germait quelque rêve incohérent. Il lui poussait des ailes comme à un oiseau, et il s'envolait par la fenêtre. Il devenait souris et passait par-dessous la poite ; puis, au moment où il courait sur les gouttières, ou traversait les plaines du ciel, les pattes ou les ailes lui manquaient tout à coup, et il se sentait rouler dans des profondeurs infinies, et se réveillait avant d'avoir touché le fond, le cœur bondissant, la poitrine haletante, le front ruisselant de sueur.

Alors, jusqu'au jour, il n'y avait plus moyen de se rendormir.

Aux premiers rayons du soleil, Roger sautait à bas de ion Ht. Aussitôt il commençait à tourner autour de sa oellute comme un ours autour de sa cage, examinant murai les el fenêtres, mais finissant toujours par s'arrêter devant la porte.

Celte porte maudite, à laquelle il ne manquait que l'inscription désespéranle pour ressembler à celle de l'enfer.

C'était pourtant par cette porte qu'il fallait passer.

On apporta à Roger son repas du matin; Roger mangea vile, sema le plus de pain qu'il put à, terre, jeta des miettes jusqu'à la porte et alla s'asseoir sur son escabeau, dans l'angle le plus éloigné de cette porte.

Grâce à toutes ces précautions, il vit poindre au bout d'un instant le museau aigu de sa voisine.

Malgré l'impunité avec laquelle elle avait parcouru la chambre la veille et les paroles encourageantes que Roger lui avait adressées, la petite béte hésita longtemps à se hasarder plus avant. Elle retira son museau, le repassa, le retira encore; puis entin, attirée par ces miettes éparses sur le parquet, et surtout par l'immobilité de Roger, elle s'élança dans la chambre, s'arrêtant comme effrayée elle-même de sa hardiesse; mais bientôt, rassurée par l'impunité, elle se mit à grignoter les miette» avec une foule de petites mines, de petits bonds, de petits gestes qui amusèrent fort Roger; Roger n'aurait jamais cru qu'une souris pu devenir une bête si distrayante.

Malheureusement, Roger, qui était resté immobile comme une statue, sentit la crampe gagner sa jambe gauche. Il fit alors un mouvement si articulé, que la souris se sauva.

Roger réfléchit alors qu'il y aurait deux cas où il pourrait faire comme la souris venait de faire, le premier s'il était à la taille du trou, le second si Je trou était à sa taille.

Il était évident qu'un des deux cas seulement rentrait dans les choses possibles.

Ce point bien démontré à Roger, comme c'était, ainsi que nous l'avons dit, un esprit parfaitement logique, il se posa la question suivante :

— Par quel moyen creuse-t-on le bois?

Et il se i-épondit :

— Par deux moyens : avec le fer et avec le feu.

Se procurer un instrument de fer était chose impossible. Se procurer du feu n'était que chose difficile. Roger s'arrêta à cette conclusion :

— Il faut que je me procure du feu.

Malheureusement, il n'y avait pas moyen de se plaindre du

tVoid. On était en plein été, et Roger sentait bien qu'il n'au-

rait jamais la patience d'attendre jusqu'à l'hiver. D'ailleurs, d'ici là, il pouvait prendre au gouverneur l'idée de le faire changer de logement.

Roger se mit donc à réfléchir au moyen de se procurer du feu.

Le môme soir, son plan était arrêté.

A neuf heures, la sentinelle qui veillait dans le corridor crut entendre des gémissements; elle écouta successivement aux deux bouts de la galerie, et s'assura que les gémissements venaient de la chambre de Roger.

A dix heures, comme la première ronde passait, la sentinelle fit part de ses observations à l'officier qui la commandait ; l'officier s'approclia de la porte et s'assura de la vérité du rapport de la sentinelle. Des plaintes, des gémissements se faisaient entendre du côté de la chambre de Roger, et, comme Roger était seul de ce côté, il n'y avait pas à s'y tromper. C'était lui qui gémissait et qui se plaignait.

On appela un geftUer.

Le geôlier vint, ouvrit la porte de Roger et trouva le prisonnier étendu sur son lit et se plaignant d'atroces douleurs d'estomac. On appela le médecin de la maison, lequel monta et ordonna au malade des infusions de tilleul, le thé n'étant . pas encore inventé à cette époque.

Le iendeaiain, Roger deuieura couché, se plaignant toujours de ses douleurs, qui ressemblaient, disait-il, à des brûlures. Vers les deux heures, il n'en mangea pas moins un potage qu'on lui apporta de la table même du gouverneur. Mais le potage avalé, les gémissements recommencèrent ; le médecin monta de nouveau, et Roger di'clara au médecin qu'il avait la certitude qu'on voulait l'empoisonner.

Le médecin employa aussitôt les contre-poisons ; mais, comme il s'en était bien douté, il ne retrouva aucune substance vénéneuse dans ce qu'avait mangé le prisonnier.

Roger n'en persista pas moins à se regarder comme victime d'un empoisonnement, et, à partir de ce moment, déclara qu'il mourrait plutôt de faim que de manger aucun aliment qui ne seniit pas préparé par lui-même.

Tout le reste de la journée, Uoger tint parole : il ne toucha point à son souper, que le lendemain le gardien retrouva intact en lui apportant son déjeuner.

A l'heure de la promenade, Roger demanda à sortir; mais on lui dit que cette heure avait été changée. On craignait que.

si Roger se trouvait sur la plate-forme avec les autres prisonniers, il ne se plaignît à eux d'avoir été empoisonné, et que cette calomnie ne fût acceptée par ses compagnons comme une vérité.

On vint donc le chercher vers cinq heures seulement. Roger n'avait pas mangé depuis la veille à midi ; il était fort pâle et paraissait fort souffrant: il ne put demeurer debout sur la plate-forme et l'on fut forcé de lui apporter un siège. Il resta tout le temps assis.

En rentrant dans le magasin qui précédait sa chambre, il se trouva mal, mais sans s'évanouir tout à fait ; alors, d'une voix affaiblie, il demanda de l'air, et on le conduisit vers la fenêtre.

Roger allongea la tôte hors de la lucarne, et vit que cette ouverture donnait sur le quai de la Vallée-de- Misère. Soixante pieds au moins le séparaient de terre, et, comme toutes les autres croisées des étages inférieurs étaient garnies de barreaux de fer, il vit au-dessous de lui une forêt de grilles dont les pointes étaient tournées de son côté. Roger frissonna à cette vue, ce que son gardien mit tout naturellement sur le compte de son état de malaise ; mais il n'en décida pas moins qu'il s'en irait par là.

Rentré dans sa chambre, Roger persista à refuser toute espèce de nourri lure, continuant d'affirmer qu'il avait la certitude qu'on voulait l'empoisonner, et déclarant qu'il aimait mieux mourir par la faim que par le poison.

Une pareille accusation était trop grave pour ne pas préoccuper le gouverneur. Aussi se présenta-t-il le lendemain, à l'heure du déjeuner, chez son commensal : il retrouva le souper tel qu'il avait été servi la veille. Il y avait près de de cinquante heures que Roger n'avait mangé.

Aussi Roger était-il très-faible et très-change. Le gouverneur lui fit les protestations les plus rassurantes, lui offrit de goûter avant lui tout ce qu'on lui apportait; mais Roger i*efusa consta"ament, disant que cette démonstration ne prouverait rien, attendu que le gouverneur, ou avant, ou après avoir mangé, pouvait prendre des anti-vénéneux, et neutraliser ainsi l'effet du poison.

Le gouverneur était fort embarrassé. On ne îui avait pas dit quelle ^tait la cause de l'emprisonnement du chevalier d'Anguilhem. Ce pouvait être aussi bien pour une cause futile que pour une cause grave, et, dans l'un et l'autre cas, le

roi pouvait vouloir, d'un moment à l'autiX', qu'on lui représentAt son prisonnier vivant, soit pour le remettre en liberté, soit pour le punir. Il demanda donc à Roger quel était son désir, lui promettant de faire tout ce qu'il pourrait pour le contenter, si toutefois ce désir élait en squ pouvoir.

Roger renouvela la demande qu'il avait faite déjà, c'est-àdire de préparer lui-même sa nourrpt'^e; faute de quoi, il déclara qu'il avait tant souffert,dans les deux empoisonnements qu'il avait subis, qu'il était prêt à se laisser mourir de faim.

Comme, à tout prendre, le gouverneur ne voyait pas grand mal à faire ce que demandait lioger, il lui accorda sa demande. En attendant, comme Roger était très-faible, on lui monta deux œufs si fraîchement pondus, qu'ils étaient tièdes encore, et une bouteille de vin de Bordeaux.

Comme les œufs n'avaient aucune gerçure visible, comme la bouteille de vin de Bordeaux paraissait bouchée depuis longtemps, et que la cire en était complètement intacte, Roger ne fit aucune difficulté d'avaler les deux œufs et de boire un verre de vin de Bordeaux.

Il va sans dire que le prisonnier n'éprouva aucune indisposition après avoir pris ce léger repas.

Mais, tout léger qu'il était, il rendit quelques forces à Roger. Roger, qui n'était pas habitué au jeûne, avait horriblement souffert de celui qu'il s'était imposé, et, si le gouverneur n'était pas venu le tirer si obligeamment d'embarras, peutêtre n'aurdt-il pas eu le courage de jouer plus longtemps la comédie qu il avait imaginée.

Enfin il était arrivé à son but. On lui monta un réchaud, un soufflet, du charbon, quelques plats, quelques casseroles de terre, puis des œufs, des légumes, du leurre.

De plus, une grande fontaine pleine d'eau.

Roger était chasseur, ce qui veut dire que plus d'une fois, dans ses courses sur le territoire d'Anguilliem ou sur les terroirs voisins, il avait eu l'occasion d'apprêter son dîner luimême, r ne fut donc pas le moins du monde embarrassé lorsqu'il s'agit de se servir des ustensiles qu'on lui avait apportes; et, soit que le jeûne l'eût préparé à trouver ce repas bon, soit qu'effectivement il eût des notions acquises ou instinctives sur l'art cuUnaire; soit, comme dit Brillât-Savarin, de gastronomique mémoire, qu'il fût devenu cuisinier ou qu'il fût né rôtisseur, il fit parfaitement honnour au dîner qu'il s'était préparé lui-même.

La nuit qui suivit ce repas, aucun gémissement ne troubla la sentinelle, à laquelle on avait cependant recommandé d'avoir l'oreille très-active. Aussi, cette nuit, Roger, qui se doutait qu'une suprême surveillance avait été recommandée, fe conten(a-t-i! de dormir, et même comme il n'avait probablement pas dormi depuis qu'il était en prison.

Le lendemain, le gouverneur vint s'informer lui-même de la santé de son prisonnier. Il le trouva levé et occupé à préparer son déjeuner. Ces excellentes dispositions dispensaient le digne officier d'un long interrogatoire; il se contenta donc de demander à Roger des nouvelles de sa santé et de recevoir ses remercîmenls; puis il prit congé de lui avec ce même regard vague, cette même immobilité de lèvres que le prisonnier avait remarqués chez son hôte, lors de la première visite qu'il avait reçue chez lui.

A cinq heures, on vint prendre Roger pour lui faire faire sa promenade accoutumée. La mesure adoptée par le gouverneur, de ne pas le laisser communiquer avec les autres prisonniers, tenait toujours. Roger se promena donc seul et réfléchissant à son projet, qu'il avait décidé de mettre à exécution pendant la nuit du lendemain.

Le reste de la soirée et toute la journée du lendemain se passèrent sans encombre : rien ne vint déranger le projet arrêté. Les augures ne furent ni bons ni mauvais. Il n'y eut ni comète, ni éclipse de soleil. Roger n'éprouva donc pas même un moment d'indécision.

C'était un cœur ferme, au reste, comme nous l'avons dit, en temps ordinaire, que le cœur de Roger, mais inflexible surtout dans l'exécution d'une résolution prise.

Pourtant, il vit venir la nuit avec un ardent battement de cœur ; mais, hâtons-nous de le dire, cette émotion ne venait pas des dangers auxquels il allait s'exposer, mais de la crainte que quelque circonstance imprévue ne vînt contrarier son évasion : il n'en soupa pas moins à son heure accoutumée et, avec son appétit ordinaire, et lorsqu'on entra dans sa chambre, comme d'habitude, vers les huit heures du soir, on le trouva déjà dans son lit ei tout accommodé pour y passer la rtuit.

11 y avait deux heures à attendre : la première roniîe passait à dix heures du soir et la seconde à trois heures du matin ; or, il arrivait quelquefois, rarement il est vrai, mais cela était déjà arrivé deux fois depuis que Roger était au For-

SYLVAXDIRK 2Î7

rÉvt'qiie,que l'officier se faisait ouvrir les portes des cellules et visiiait les murailles et les barreaux pour s'assurer que les prisonniers ne méditaient aucune tentative d'évasion. Roger ne pouvait donc rien entreprendre avant dix heures.

Et bien prit à Roger d'avoir attendu; car, à l'heure habituelle, on coniiiiença à entendre les pas de la patrouille, puis les pas se rapprochèrent, puis la porte du grenier-magasin s'ouvrit, puis celle de la chambre de Roger. Roger craignit un instant que tout ne fût découvert; mais il réfléchit bientôt que c'était chose impossible, attendu que nul préparatif fait d'avance ne pouvait le dénoncer, et qu'aucun confident ne pouvait le trahir: il fit donc bonne contenance et parut se réveiller du plus profond sonmieil. Comme l'avait pensé Roger, ce n'était qu une simple mesure de précaution, et l'officier, anrès avoir sondé les murailles, secoué les barreaux et visité la porte, sortit en disant :

— Très-bien!

Lé prisonnier se souleva sur son lit, écoutant le bruit des pas qui s'éloignaient; puis, lorsque tout bruit, toute rumeur, tout écho, se fut éteint dans les profondeurs de la prison, il descendit lentement de son lit, marchant pieds nus; il aila écouter à la porte. Tout était calme et silencieux. 11 respirar

En un instant, Roger fut habillé.

Comme on l'avait arrêté tel qu'il était, et que Basque de %'ait lui amener ses malles, que, partant à franc étrie*', i n'avait pu prendre avec lui, Roger avait obtenu qu'on lu fit faire des chemises et qu'on lui achetât des mouchoirs il commença donc par tirer, du bahut où était renfermé son linge tout ce qui pouvait se tordre en corde, se tresser en natte, former enfin une e.'^pèce d'échelle. Alors, il posa tout cela sur son Ut, et, pour ne pas perdre de temps, il porta contre k porte un amas de charbon qu'ii alluma; puis il revint à sonéchelle.

D'abord les draps et les couvertures du lit y passèrent. puis, ai* bout des draps et des couvertures, déchirés par bandes, il tordit les chemises et natta les mouchoirs. Pendant ce temps, le charbon s'allumait, et Roger, pour ne pas être asphyxié, était obligé d'aller de cinq minutes en cinq mimites, respirer l'air à sa fenêtre. La nuit était parfaitement sombre et telle qu'il la fallait à un projet aussi hasardeux que cf'Iui dp Roger Ceiieniaut le charbon, couveni en braise, faisait son œuvre

Une horrible fumée en était la conséquence: mais, par bonheur, le vent soufflait du cOté de la fenêtre du quai, de sorte que toute la fumée refluait dans la chambre du prisonnier, qu'elle eût certainement étouffé, s'il n'eût de temps en temps passé, comme nous l'avons dit, la tête à travers les barreaux de- la fenêtre.

Roger entendit sonner onze heures et onze heures et demie.

Enfin, vers minuit, le trou pratiqué dans la porte, et qui avait la forme de l'ouverture d'un four, lui parut assez grand pour qu'il pût y passer. Il éteignit le charbon avec de l'eau, déblaya l'entrée, l'élargit encore, en brisant les portions de bois calcinées, puis il se coucha sur le dos, et, la portion de corde déjà préparée à la main, il se glissa comme un serpent, et en un instant il se trouva dans le magasin.

Là, il coumiença de respirer plus librement; puis il alla écouter à la porte du corridor, et il entendit le pas lent ei régulier de la sentinelle.

Tout allait bien.

Alors il s'ach omina à tâtons vers l'endroit où il avait vu en passant un amas de couvertures, et il commença d'ajouter à la corde déjà préparée des bandes qu'il déchira sans bruit, et à l'aide desquelles il crut donner à sa périlleuse échelle une longueur suffisante pour le porter jusqu'à terre.

La corde préparée, il chercha un point où la fixer; mais la fenêtre ne lui oflVit aucun crampon assez soUde pour lui confier sa vie. Use souvint alors que le lit avait quatre colonnes, destinées à porter autrefois un ciel aujourd'hui absent, il rentra dans la chambre par la même voie qu'il en était sorli, dévissa une de ces quatre colonnes, repassa dans le grenier, noua par le miUeu la corde à la colonne, plaça la colonne en travers de la fenêtre, de manière à ce qu'elle fût assurée solidement ; puis, après avoir recommandé son âme à Dieu, avoir muruiuré le nom de son père et de sa mère, après avoir adressé un dernier souvenir à Constance, il sortit à reculons par la fenêtre, et, se cramponnant des mains et des genoux, il commença sa lente et eflroyable descente dans l'abîme ç'^-e, la surveille, il n'avait regardé qu'en frissonnant.

Comme nous l'avons dit, l'espace qui séparait la fenêtre de la terre était de plus de soixante pieds. 11 fallait, outre la courage qui avait fait entreprendre ce projet, une force et uiie aUitisSji xwer veille uses pour l'exésuter. Mais Bjjh^v éiaL

fort et adroit ; il ne se pressa en rien; pas un de ses mouvenienls ne fut plus rapide que l'autre : à chaque nœud, il s'arrêtait une seconde pour se reposer, se servant de ses pieds pour s'éloigner des barreaux aigus des fenêtres. Il compta ainsi trois étages devant lesquels il passa; puis, tout à coup, il ne sentit plus rien entre ses genoux, il chercha vainement; il était arrivé à l'extrémité de la corde. Il étendit les pieds pour chercher un point d"appui quelconque: il ne trouva rien; il essaya de plonger son regard autour de lui : la nuit était si noire, qu'il ne vit rien. On eût dit un abîme sans fond. Un instant il eut l'idée de remonter et d'ajouter de nouvelles bandes de toile à celles qu'il avait nouées les unes au bout des autres; mais il sentit que la force lui manquerait avant d'être seulement à moitié chemin. Alors une sueur froide lui monta sur le front. Il pouvait être aussi bien à vingt pieds qu'à deux pieds de la terre. Il comprit que tout était devenu une question de bonheur ou de malheur; que sa vie était entre les mains du hasard. Il se laissa couler jusqu'à la complète extrémité de la corde; puis, en murmurant quelques mots de prière , il s'abandonna à sa fortune et se iaissn aller.

Presque aussitôt un cri de douleur mal étouffé retentit jusqu'à la sentinelle; la sentinelle donna l'alarme : on accourut avec des flambeaux, et l'on aperçut Roger évanoui cl suspsndiî à l'extrémité d'une grille de fer, dont la pointe lui traversait la cuisse.

Comment le roi se souvint enfin du chevalier d'Anguilhem, et de ce qui s'ensuivit.

Lorsque Roger revint à lui, il se trouvait dans une chambre inconnue. Un médecin était près de lui, et il était dans un lit plus propre et meilleur que ne le sont ordinairement les lits de prison, si bien qu'il se crut un instant en liberté ; mais il n'en était pas malheureusement ainsi pour lo chevalier. Le gouverneur l'avait fait momentam'nient tran;iporler dans une chambre de sou proi>re opparlemenU

La blessure était grave sans être dangereuse ; seulement, Roger éprouvait une grande faiblesse, causée par l'énorrrie quantité de sang qu'il avait perdue. Sa première pensée fut de s'assurer s'il ne pourrait pas profiter de l'accidenl même ;)Our tenter une seconde évasion. Sous prétexte qu'il avait besoin d'air, il pria le médecin d'ouvrir la fenêtre ; la fenêtre, comme toutes les autres fenêtres du For-l'Évêque, était grillée en deliors.

Lorsque le chirurgien sortit, recommandant à Roger de prendre du repos, Roger entendit qu'on refermait la porte derrière lui à deux serrures. Roger était dans une prison un peu plus commode, un peu plus élégante; mais il était toujours en prison.

Le lendemain, le gouverneur lui-même vint lui faire visite, et s'informer près de lui des causes qui avaient pu lui faire entreprendre une évasion si dangereuse : il tenait, disait-il, à s'assurer que ce n'était ni le régime un peu frugal, ni les règles un peu sévères de la maison qui l'avaienl porté à cet acte de désespoir. Roger répondit que non; qu'il reconnaissait qu'on était aussi bien au For-l'Évêque qu'on pouvait l'être en prison, et que c'était le désir seul de recouvrer une liberté qu'il n'avait pas mérité de perdre, qui l'avait porté à cette extrémité. Le gouverneur le pria de signer celte dt5claration, qui, disait-il, devait être sa sauvegarde près de l'autorité ; ce que Roger fit à l'instant même.

En effet, Roger voyait un sujet d'espérance dans cette déclaration môme. Le pauvre garçon, dans la naïveté de son âme, se croyait toujours victime d'une erreur qui, un jour ou l'autre, ne pouvait manquer d'être reconnue. Or, c'était, à son avis, un moyen de reconnaissance que de faire mettre le plus tôt possible, et de quelque façon que ce fût, son nom sous les yeux de l'autorité.

Aussi cette simple circonstance reJonna-t-elle un certain courage à Roger. Il faut si peu de chose pour rendre l'espérance à ceux-là mêmes qui devraient désespérer!

Il attendit donc avec plus de tranquiUité qu'il n'eût fait sans celte circonstance, et sa blessure s'en trouva bien. Au bout de huit jours, Roger se leva, et, au bout de quinze, il commença à pouvoir marcher seul dans sa chambre. Pendant cet intervalle, le gouverneur était venu le voir trois fois et, à chaque fois, Rogci' avait demandé au gouverneur s'il était Lien sûr (jub sa déclaration eût été mise sous les yeus

du minisfre de la police. Les deux premières Tois, le gouverneur répondit qu'il l'espérait; mais, à la troisième, il put l'affirmer au prisonnier, attendu qu'en récompense de la surveillance active qu'il avait déployée en cette or-^'-asion, il venait d'être nommé chevalier de Saint-Louis.

Le prisonnier félicita bien sincèrement le gouverneur sur îa grflce que le roi venait de lui accorder, et ne douta pas qu'à la suite de lenquéte qui devait être faite à l'endroit de son accident, il ne fût lui-même prochainement mis en liberté. Il y avait même des moments où il pensait que son élargissement ne pouvait manquer d'être signalé aussi par une grande faveur de Sa Majesté ; le roi, à son avis, était trop équitable pour laisser une pareille injustice sans réparation. Cependant il est juste de dire que Roger ne s'arrêtait à cette idée de suprême justice, que dans des moments d'optimisme que lui-même regardait comme un peu exagéras, du moment où ils étaient évanouis.

Cependant, plus de quinze jours déjà s'étaient passés depuis la tentative d'évasion que nous venons de raconter, et le chevalier allait de mieux en mieux, lorsqu'un soir le gouverneur entra dans sa chambre.

— Monsieur le chevalier d'Anguilhem, dit-il de sa voix habituelle et sans que Roger pût rencontrer son regard vague, levez-vous et habillez-vous.

— Comment, que je me lève et que je m'habille? répondit Roger.

— Oui, monsieur; nous nous séparons.

— Ah ! dit Roger, je savais bien qu'un jour ou l'autre, mon innocence serait reconnue.

Le gouverneur ne répondit rien.

— Monsieur le gouverneur, dit Roger en s'habillant à la hâte, croyez que, si l'on m'interroge sur vous, je m'emi rosserai, comme je l'ai déjà fait, de rendre justice à vos bons procédés à mon égard.

Le gouverneur s'inclina sans répondre.

— El que si, par moi ou mes amis, je puis vous être agréable en quelque chose, je saisirai l'occasion, non-seulement avec empressement, mais encoie avec reconnaissance.

Le gouverneur balbutia quelques mots inintelligibles.

— Mais, dit Roger, je suis encore Irop faible pour aller à pied ; aurif'z-vous la bonté, monsieur le gouverneur, de diro qu'on me fasse avancer une voilure*

222 STLVANDIRÏÏ

— II y en a une à la porte, uioïK-^ieur,

— Alors, merci, tiès-bien, monsieur le gouverneur; je ne dirai pas au plaisir de vous revoir chez vous, mais chez moi, ancien hôtel Bouzenois, place Louis-le-Grand.

Le gouverneur s'inclina de nouveau sans répondre ; mais comme le chevalier était prêt, il n'y tit pas grande attention, tendit la main au gouverneur, et, s'appuyant sur le bras d'un soldat, il sortit.

Le chevalier s'avança jusqu'à la porte au milieu d'une double haie de gardes; à la porte, il vit effectivement une voiture qui l'attendait, et il se retourna une dernière lois pour saluer le gouverneur; mais le gouverneur était resté en arrière.

Roger monta dans la voiture assez légèrement pour un blessé, et, pendant qu'on refermait la portière, cria d'une voix allègre :

— Place Louis-le-Grand, hôtel Bouzenois,

Il lui sembla qu'un éclat de rire répondait à cette désignalion d'adresse, mais il n'y fit pas attention, allongea sa jambe blessée sur la banquette de devant et s'accouda dans l'angle de la voiture.

Au bout d'un instant, il s'aperçut que deux mousquetaires galopaient aux deux côtés de sa voiture : cet excès d'honneur que lui faisait Sa Majesté, de le faire reconduire chez lui avec une escorte, commença d'inquiéter Roger.

Puis il lui sembla qu'au lieu de descendre le quai, le carrosse traversait la Cité : ce n'était pas le moins du monde le chemin de la place Louis-le-Grand.

Roger s'approcha alors de la portière, interrogea les gardes; mais sans doute le bruit des roues de la voiture et le piétinement des chevaux sur le pavé empêchaient qu'il nentendissent, car il eut beau renouveler ses questions, il ne répondirent à aucune.

Enfin, après avoir roulé un quart d'heure à peu près, Roger aperçut un grand bâtiment isolé ; il mit la tête hors de la portière, fixa les yeux sur cette masse noire qui se découpait dans l'ombre, ei, à son grand effroi, il reconnut la Bastille.

Ce que Roger avait pris pour un élargissement, c'était une translation, et la grâce que le roi lui avait faite, c'était de le tirer tiu For-l'Évéque pour le mettre à la Bastille.

On fit descendre Roger sous b loûte et on le fouilla, comme

c'était l'habitude pour les {-risonaiers qu'on amenait à la Bastille ; puis on lui fit passer le pont et on lui ouvrit la porte du corps de garde. C'était là qu'il devait attendre que sa chambre fût prête.

Roger était tellement anéanti, qu'il ne fit pas un gnsfe, qu'ilne proféra point une parole. Au bout d'un quart d"heure, on vint le prendre. Un des mousquetaires qui avaient accompagné sa voiture lui présenta le bras, afin qu'il s'appuyât dessus. Roger se laissa conduire comme un patient qu'on mène à l'échafaud. (lependaui, en passant dans uu corridor plus sombre, il sentit que son guide lui glissait ua petit billet dans la main. !l tressaillit.

— De la part du marquis de Cretté. dit tout bas le mousquetaire.

Roger voulut parler; mais le mousquetaire céda aussitôt la place à un camarade et s'éloigna.

Le prisonaier venait d'êlre fouillé, et n'avait, par conséquent, plus rien à craindre sous ce rapport. Il mit la main dans sa poche, y laissa tomber le billet ; puis il appuya son bras sur l'épaule de son nouveau guide. Bientôt on arriva à un escalier. Sans doute, on avait eu égard à la blessure du prisonnier, car on ne le fit monter qu'au second étage. Parvenu là. on ouvrit une première porte, puis une seconde, puis une troisième: et Roger se trouva dans une chambre où, à la lueur des flambeaux qui le suivaient, il entrevit quelque chose comme un lit. Presque aussitôt, la porte du cachot se referma ; il entendit les serrures et les verrous des deux autres portes grincer à leur tour. 11 se trouva prisonnier de nouveau.

Comme il était très-fatigué, et que sa cuisse le faisait beaucoup souffiir, il s'orienta pour trouver le lit, et se dirigea du côté où il supposait qu'il devait être. Il le trouva effectivement; mais, au moment où il s'asseyait dessus :

— Monsieur, dit une voix, puis-je savoir ce que vous désirez?

— Pardon, monsieur, s'écria Roger en se relevant; mais J'ignorais que le lit fût occupé.

— 11 l'est, monsieur, comme vous le voyez, dit la voix ; et, comme je suis le premier en date, vous permettez que je le gurde.

— Comment donc, c'est trop juste, monsieur, n'pondit Roger; mais, comme, en votre qualité de prenîier en date, vous

S?i SYLVANDIRE

connaissez sans doute mieux que moi ]'(5tabli.-semen(, avec îa bonté de me dire s'il y a un fauteuil, une chaise, un escabeau, un siège quelconque enfin sur lequel je puisse m'asseoir. Je suis blessé à la cuisse, et je sens que, si je me tenais debout plus longtemps, je m'évanouirais.

■^ Cherchez, monsieur, répondit la voix; il doit y avoir un fauteuil quelcojique.

Roger chercha, étendant la main comme un homme qui joue au colin-maillard, et rencontra enfin le fauteuil annoncé.

Il s'étendit dedans et se mit à réfléchir.

D'abord, au son de cette voix, il lui semblait l'avoir entendue quelque part, mais il ne pouvait dire où cela. Il eut beau cheicher afin de l'appliquer à quelqu'un de sa connaissance, ses idées s'embrouillaient de plus en plus. Alors il songea que ce qu'il y avait de mieux pour le guider dans sa recherche, c'était de demander tout bonnement à son compagnon de captivité qui il était.

— j\k»nsieur, dit Roger, quand on est destiné comme nous le sommes à habiter quelque temps, j'en ai peur du moins, la même chambre, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de liei' promptement connaissance, afin de savoir à qui l'on a l'honneur de parler.

— Mais qui êtes- vous vous-même? dit la voix.

— Je suis Roger-Tancrède d'Anguilhem... prisonnier par erreur, dit Roger : et vous avez raison, c'est trop juste que je me nomme le premier. Et vous, qui êtes-vous?

— Moi, monsieur, je suis le numéro 158.

— Qu'est-ce que le numéro 158?

— C'est la dénomination qui a remplacé mon nom et mon Mtre. Demain, vous ne vous appellerez plus le chevalier i'Anguilhem; vous vous appellerez le numéro liiS, ICO ou

Roger frémit à l'idée qu'après avoir perdu sa liberté, il alhut perdre son nom, et qu'après avoir été un homme, il allait devenir un numéro.

— Êtes-vous donc ici depuis assez longtemps pour avoir oublié votre autre nom ?

— Nou} mais on me punirait peut-être pour m'en être souvenu, dit la voix.

— Diable! vous êtes prudent! dit Roger,

— Quand vous aurez été, comme moi, dix ans, trois mois

STLVANDIRE 225

et cinq 'Ours sous les verrous, répondit la voix, c'est, je vous en répoiids, une vertu que vous pratiquerez à votre lour.

— Dix ans! s'écria Roger, dix ans, trois mois et cinq jours! j'aimerais mieux me briser dix fois la tète contre les murailles.

— Moasieur, dit la voix, vous trouverez bon que je ne vous réponde plus.

"- Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

— Parce que notre grand roi Louis XIV, que Dieu conserve, est bien le maître de nous appeler du nom et du numéro qu'il lui plaît, et de nous garder dans son château le temps qu'il lui convient.

— Oh! pour le coup, je vous reconnais, s'écria Roger, et vous vous êtes dénoncé par ti'op de prudence; vous êtes le comte d'Olibarus!

— Je ne suis pas le comte d'Olibarus, s'écria la voix; je suis le numéro 158.

En ce moment, on entendit des pas dans le corridor.

— Ah ! vous m'avez perdu ! s'écria le pauvre comte, et c'est la seconde fois; la première, vous m'avez parlé sur la terrasse du For-l'Évêque, et, comme on vous a vu vouloir vous échapper, on a cru que j'étais votre complice, et l'on m'a transporté ici. Vous venez de me parler pour la seconde fois, et l'on va me conduire dans quelque cachot, d'où je ne sortirai plus jamais.

On en'iendit ouvrir la première porte.

— Mais, monsieur le comte..., dit Roger.

— Silence! monsieur, au nom du ciel, silence! Taisezvous, pas un mot : je ne vous connais pas; je ne vous ai jamais parlé ; je ne vous ai jamais vu.

Et le comte dOlibarus se roula dans ses couvertures, et tourna le nez contre la muraille.

Le pauvre prisonnier s'était trompé dans ses funestes prévisions; on venait tout bonnement pour dresser un lit de sangle à son compagnon de chambrée.

Celte attention fit grand plaisir à Roger, qui aurait momentanément été satisfait de sa position, s'il avait pu lire le billet de <!;retté, qu'il tournait et qu'il retournait dans sa poche; mais les gardiens ne s'éloignèrent pas un instant pendant tout le temps qu'on fit le lit, ce qui, du reste, ne fut pas long, et, quand ils s'éloignèrent, ils emportèrent la chan délie.

226 STLVANniRE

Rester croyait Cff^ débarrassé de leur présence, loreque l'un d'eux revint sur ses pas, et, rouvrant la poi'le :

— A propos, dit-il, le dernier venu s'appelle le numéro

— Peste ! dit Roger en lui-môme, il paraît qu'entre le comte d'Olibarus et moi, il est arrivé dix locataires à Sa Majesté !

Et il se coucha donc avec cette douce consolation que, si la Bastille se remplissait dans cette progression, on serait bientôt obligé de mettre les plus anciens à la porte, ou de faire des chambrées de huit ou dix prisonniers; ce qui, dans îe premier cas, remplirait entièrement ses désirs, ou, dans le second, lui procurerait au moins quelque distraction.

Sur quoi, il se rendormit, tenant dans sa main le billet de Cretté, qu'il se promettait bien de lire aux premiers rayons qui pénétreraient dans sa prison.

Mais l'homme n'est pas plus sûr de lui dans le malheur que dans le bonheur. Roger dormit comme s'il eût été parfaitement heureux, et ne se réveilla qu'au grand jour. Il eut d'abord beaucoup de peine à se rappeler où il était. La vue du comte d'Olibarus assis sur son lit et recousant lui-même la houppe de son bonnet de nuit, le déroutait entièrement; mais, en regardant autour de lui, et, en redescendant au fond de sa mémoire, Roger se rappela bientôt qu'il était à la Bastille.

Puis tous les détails de sa translation se représentèrent à son esprit, et il se souvint qu'un mousquetaire lui avait remis dans la main un billet de Cretté, qu'il n'avait pas pu lire la veille, et qu'il s'était endormi ce billet dans la main, en se promettant de le lire aux premiers rayons du jour.

Roger frissonna à l'idée d'avoir perdu ce billet ; il se mit au.^siiôtà sa recherche, et il le trouva heureusement sous son traversin.

Le billet de Cretté contenait ces quelques lignes :

o Je sais qu'on te transporte du For-l'Évêqucà la Bastille, et, parle moyen de Clos-Heuaud, qui est lieutenant aux mousquetaires gris, je te fais passer ce billet. Ta femme n'a pas encore reparu, et, dussé-je te désespérer, je te dirai que je ne la crois pas étrangère à ta détention. Le Royancourt est plus que jamais en faveur, et, à la manière dont on m'a répondu quand j'ai sollicité ton élargissement, je suis confaincu ^ue le coup vieut de 14. De plus, on préteuJ avoir

trouvé chez foi, écrife de ta main, je ne sais quelle chanson contre la Maintenon ; une de celles, probahlement, que tu nous a chantées à Saint-Germain. Tu vois bien qu'il n'y a que ta femme qui puisse avoir commis cette petite trahison.

» Nous ne pouvons donc rien pour te faire sortir; mais tSche de t'écbapper, accours chez moi. Deux ou trois déguisements seront prC-ts, tu courras nuit et jour, et, en vingtquatre heures, tu seras à l'étranger, n

Cette lettre fut un coup de foudre pour Roger. 11 croyait bien sa femme coupable, il se doutait bien que Sylvandire l'avait trahi; mais qu'elle eût été jusqu'à le faire mettre au For-fÉvêque, voilà ce qui ne pouvait entrer dans son esprit. Il fallait cependant bien y croire : son arrestation avait dû faire du bruit; il n'y avait pas de probabilité que Sylvandire l'ignorât, et, si elle ne l'ignorait pas, si elle y était étraneère, comment se faisait-il qu'elle no fût pas à Paris pour solliciler sa liberté? comment n'avait el!e pas déjà mis en campagne tous les amis de maître Bouteau et de M. de Royancourt? comment n'avait-eîle pas sollicité et obtenu ce qu'on lefusaii bien rarement à une femme, c'est-à-dire une entrevus avec ^n mari, cette entrevue fût-elle devant témoins? Il fallait bien croire ce que disait Cretté. D'ailleurs, Cretté ne s'était pas trompé quand il avait prédit l'avenir; à plus forte raison devait-il rencontrer juste, quand il racontait le passé.

Roger réduisit en morceaux impalpables le billet de Cretté et le jeta dans la cheminée ; car, à la Bastille, à partir du second étage, les chambres avaient des cheminées. Puis il se leva, en faisant, à part lui les plus terribles projets de vengeance contre le marquis de Royancourt et contre Sylvandire.

Mais, pour se venger, il fallait être libre, et Cretté lui disait qu'il ne devait pour cela compter que sur lui-même, convaincu que toute démarche de sa part serait inutile. Roger en vint donc à chercher quelque nouveau moyen d'évasion. Il s'eu était fallu de si peu qu'il ne se sauvât da For-l'Évéque, qu'il ne voyait pas, au bout du compte, pourquoi il ne se sauverait pas de la Bastille.

Seulement, il y avait un grand empêchemem à toute tentative de fuite; c'était la présence du comte d'Olibarus.

Roger réfléchit plugieur:^ jouiâ à eoQ projet; mais il eut

beau réfléchir, il ne trouva rien. Pendant tout ce temps, son compagnon se montra de plus en plus prudent, évitant toute conversation et ne répondant à Roger que lorsqu'il l'appelait par son numéro.

Trois semaines s'écoulèrent, Roger passant ses jourrvées k méditer un moyen d'évasion et à maudire la poltronnerie do son compagnon de chambrée, qui, aussitôt qu'il entamait ce sujet, le menaçait d'appeler la sentinelle. Plusieurs fois, il lui avait pris des envies féroces d'étrangler le comte et de dire qu'il était mort d'une attaque d'apoplexie; mais, heureusement, Roger s'arrêtait toujours à temps, se réservant ce moyen suprême pour une dernière extrémité.

Nous avons avoué que, malgré sa préoccupation d'esprit, Roger avait le sommeil profond; Roger avait vingt et un ans à peine, et l'on dort bien à cet âge. Cependant il lui arrivait parfois, au milieu de son sommeil, d'entendre des bruits qu'il prenait pour un épisode de ses rêves.

Quant au comte, il paraissait encore plus adonné au sommeil que Roger, car presque toujours, lorsque Roger se réveillait, le comte dormait encore.

Cependant, une nuit que Roger s'était couché retournant dans sa tête une combinaison naissante, et qu'imiTiobile dans son lit et la couverture sur les oreilles, il ruminait toutes les chances bonnes ou mauvaises de ce nouveau plan, il lui sembla que le bruit singulier qu'il avait cru plus d'une fois entendre pendant son sommeil se renouvelait; il prêta aussitôt l'oreille avec la plus prof<jnde attention, et reconnut que ce bruit était celui d'une lime sourde, et venait du côté de la croisée au-dessous de laquelle le comte d'Olibarus avait son lit. Alors, sans interrompre son souffle, auquel il s'appliqua, au contraire, à donner toute la régularité et le calme du sommeil, il entr'ouvrit un œil et dirigea son regard vers la croisée, laquelle, malgré l'obscurité de la nuit, laissait toujours pénétrer une espèce de lueur qui se répandait autour d'elle. D'abord Roger ne distingua rien; mais peu à peu sa vue s'habituaaux ténèbres, etalors il aperçulle comte d'Olibarus à "^enoux sur son lit et limant les barreaux de sa fenêtre.

Si jamais étonnement fut grand, ce fut, certes, celui ^^3 Roger. Aussi demeura-t-il quelque temps l'haleine suspendue. Aussitôt le comte, qui n'entendait plus le bruit de sa respiration, s'arrêta. Roger comprit qu'il était épié; il fit un ou deux mouvements dans son lit, bâilla, s'étendit, murmuid

quelques paroles sans suite comme un homme qui rêve, et parut se renflormir. Le comte resta quelque temps roreille au guet; puis, lorsque la respiration de Hoger se fu'^ rétablie régulière et calme, il se remit à la hesogne.

Il n'y avait pas de doute: le comie d'Olibarus, cet homme si craintif, si timide, si prudent, préparait à son tour son évasion.

Roger se promit bien d'en prendre sa part.

Quatre heures du matin sonnèrent. Gomme, selon toute probabilité, l'événement ne devait pas encore avoir lieu cette nuit-là. ilogerse rendormit.

En se réveillant, Roger trouva le comte aussi calme que d'habitude; il voulut alors lier conversation avec lui; maisil n'y eut pas plus moyen que les autres jours; le comie se plaignit même hautement du malheur qui le poursuivait, de rencontrer sans cesse sur son chemin un homme aussi compromettant que Roger.

Il y avait dans toutes ses plaintes un tel accent de bonne foi, que Hoger, tout en regardant alternativement les barreaux et le comte, commençait à croire qu'il avait fait un rêve.

La journée s'écoula sans que, par un mot, par une parole, par un geste, Roger parvînt à rien surprendre du secret du comie; puis la nuit vint; Roger attendait la nuit avec impatience.

Cette fois, Roger ne s'endormit point, mais fit semblant de s'endormir. Le comte ne se tint pas moins coi et couvert pendant plus de deux heures, modelant sa respiration sur celle de Roger. Enfin, convaincu que son con>pagnon dormait, il se souleva sur les genoux et se mit à recommencer son travail de la veille et très-probablement des nuits précédentes. Roger le laissa faire avec la plus grande tranquillité.

Sur les deux heures, le comte s'interrompit, et, se levant pieds nus, s'avança vers la cheminée. Puis il approcha l'escabeau, et, montant dessus, il parlai voix basse; mais cependant pas si bas, que Roger n'entendît ces mots :

— Demain, tout sera prêt.

Une voix répondit alors quelques paroles ; mais ces paroles n'arrivèrent aux oreilles de Roger que comme un vain bruit, et il ne put rien entendre. Seulement, le comte répondit :

— Eh bien, à demain.

Puis il écouta. La même voix bourdonna dans la cheminée, et il reprit :

— C'est dit/à deux heures.

Et il remit avec grand soin l'escabeau à sa place, regagna son lit, se recoucha et parut s'endormir.

Quant à Roger, comme il savait désormais à quoi s'en tenir, il s'endormit réellement.

La journée du lendemain se passa comme celle de la veille, sans que le comte trahît par aucun tressaillement, par aucune rougeur, par aucune impatience, le projet arrêté pour la nuit suivante; il fut le mêaie homme, muet, ci'aintif et tremblant, si bien que Roger, qui, comme nous l'avons vu, avait une certaine puissance sur lui-même, restait en admiration devant le maître en dissimulation que le hasard lai avait donné et qui le surpassait de si loin.

Le soir vint, les deux prisonniers se mirent au lit. Roger seulement fit semblant de se déshabiller et se coucha tout vêtu. Sans doute, de son côté, le comte en fit autant. Bientôt tous deux ronflèrent d'autant mieux, que ni l'un ni l'autre ne dormait.

Vers minuit, le comte se dressa sur son lit et se mit à scier le dernier barreau. Cela dura une heure, à peu près. Puis il se leva, alla vers la cheminée, monta sur l'escabeau et dit :

— Tout est prêt.

La voix répondit quelques paroles que Roger ne put toujours pas entendre, mais qui semblaient entrer parfaitement dans les désirs du comte ; car il se contenta de répondre :

— Bien ! très-bien !

Puis le comte descendit de son escabeau et alla se jeter sur son lit.

Une demi-heure s'écoula.

Alors le comte se leva, alla écouter à la porte de la chambre, et, après s'être assuré que la plus grande tranquillité l'égnait dans l'intérieur de la prison, il demeura un instant immobile et comme rêvant , puis, d'un pas lent, et dont son compagnon de chambrée lui-même distinguait à peine le bruit, il s'approcha du lit de Roger.

'ZIn instant, Roger eut l'idée que le comte venait à lui pour l'assassiner et s'assurer ainsi de son silence; il se tint donc sur ses gardes, sûr, quoiqu'il fût sans défense, de venir facilement à bout d'un vieiUarJ gai ne pouvait avoir pour araie»

qu'un stylet, qu'un couteau ou qu'un poignard; il se tint donc prêt à lui saisir le bras au moment où il le lèverait sur lui.

Mais le comte ne leva pas le bras : il l'étendit seulement et lui touclia l'épaule.

Au mêuie instant, Roger se trouva debout devant le comte, qui recula d'un pas.

— Silence ! dit le comte.

— D'autant plus volontiers que je sais tout, mon cher comte, répondit Roger.

— Comment cela?

— Il y a trois nuits que je ne dors pas, et que je ne vor>3 perds pas, je ne dirai pas de vue, mais d'oreille.

— Alors vous devinez de quoi il est question?

— Parfaitement, et je suis prêt.

— [labillez-vous.

— Je suis habillé.

— A merveille l

— Vous voyez que vous me faisiez injure en ne vous confiant pas à moi.

— Vous êtes si jeune!

— Oui, mais j'ai de la résolution et du courage.

— Je le sais, et c'est pour cela que j'avais résolu de vous prévenir au moment où vous n'auriez plus besoin que de ces deux vertus; le moment est arrivé, préparez-vous.

— Je suis prêt! qu'y a-t-il à faire?

— Je suis parvenu à communiquer, comme vous l'avez vu, avec deux prisonniers de la chambre supérieure : l'un de ces deux prisonniers est mon ami, et nous allions fuir ensemble du For-l'Évêque, lorsque votre évasion, à vous, nous a fait envoyer à la Bastille; heureusement, nous n'avons été séparés que par le plancher, et nous sommes parvenus à communiquer l'un avec l'autre par une ouverture pratiquée dans la cheuiinée. Nous avions une lime à nous deux; chacun de nous a scié les barreaux de sa fenêtre. Nos deux voisins vont nous descendre une première corde qu'ils ont faite avec leurs draps et leurs couvertures, nous y ajouterons nos couvertures et DOS draps, puis ils remonteront la corde, l'attacheront à un des barreaux non sciés, et, comme les deux fenêtres sont directement lune au-dessus de l'autre, nous descendrons, eux de leurs fenêtres, nous de la nôtre.

«>- A merveille.

— Alors cela vous convient?

— Parfaitement. Maintenant, mon cher comte, que nous allons fuir ensemble, voyons, franchement, pourquoi êteLvous à la Bastille, vous?

— Voulez-vous le savoir?

— Oui, véritablement cela me fera plaisir, dit Roger; je jugerai mon délit d'après le vôtre; vous avez été dix ans prisonnier, je saurai à peu près combien de temps le roi comptait me garder pour pensionnaire.

— Eh bien, j'ai eu l'imprudence de dire...

— Vous avez eu l'imprudence de dire?... répéta Ro- "■pr.

— Que le roi... continua le comte en baissant la voix.

— Eh bien, que le roi...?

— Devenait aveugle, si bien...

— Si bien...?

— Si bien, qu'il n'y voyait plus qu'avec les lunettes de madame de Maintenon.

— Comment! s'écria Roger; et voilà dix ans?...

— Silence, donc !

— Voilà dix ans que vous êtes en prison pour cela?

— Dix ans, trois mois et cinq jours.

— Ah! mon Dieu! Mais, en ce cas, moi, j'en ai por.r toute ma vie.

— Qu'avez-vous fait?

— Moi? J'ai fuit une ou deux chansons contre elle.

— Et on le sait ?

— Il paraît que ma femme a livré les originaux.

— De votre écriture?

— De mon écriture.

— Alors, mon cher ami, comme vous le dites, c'est bien heureux pour vous d'avoir trouvé une occasion de fuite; car, comme vous venez de le dire, vous en aviez pour toute votre vie.

— Ou pour toute la leur, répondit Roger.

— Ce qui peut être encore fort long, reprit le comte; les égoïstes vivent cent cinquante ans. comme les perroquets ; mais, silence, voici notre corde qui descend.

Ell'ectivement, le comte s'approcha de la cheminée, dans laquelle pendait l'extrémité d'un drap. Les deux prisonniers se mirent alors à attacher leurs draps et leurs couvertures, bout à bout, avec celui qu'on leur descendait; puis, lorsque

ûitie opération fut finie, les prisonniers de l'étage supérieur tirèrent le fout à eux.

Le comte alors alla à la fenêtre, et, aidé de Roger, détacha les deux barreaux, qui ne tenaient plus que par une parcelle de fer, et qui, en se détachant, laissèrent une ouverture assez grande pour qu'un homme pût y passer.

Il fut convenu que le comte passerait le premier et Roger après lui.

Tous deux montèrent sur le lit, se tenant prêts.

On entendit le frôlement delà corde qui descendait.

Puis on vit un corps opaque; c'était un des prisonniers de l'étage supérieur. Il toucha la terre sans accident et attendit.

Le second passa à son tour, et arri'^a aussi sans accident près du premier.

Puis ce fut le tour du comte, quî toucha le sol avec le même bonheur. Puis, enfin, Roger sortit le dernier et arriva près de ses compagnons.

Il y avait, à vingt pas de là, une sentinelle qui se promenait de long en large, tantôt tournant le dos aux fugitifs, tantôt revenant à eux. Il n'y avait pas moyen de fuir sans passer à dix pas d'elle; il fallait sauter du rempart dans le fossé, traverser le fossé à la nage, remonter le talus opposé, se laisser glisser de là sur quelque maison basse du faubourg Saint-Antoine, et fuir par les mansardes ou les gouttières. Il y avait de quoi se rompre le cou vingt fois.

Il n'en fut pas moins convenu qu'au moment où la sentinelle tournerait le dos, les quatre fugitifs se lanceraient, se. fiant chacun à sa fortune et tirant de son côté.

il fut fait ainsi qu'il était dit; le soldat accomplit dans toute sa longueur sa promenade accoutumée, puis il se retourna.

Au même instant, les quatre fugitifs coururent droit au fossé.

Roger entendit le : « Qui vive?» de la sentinelle, vit un long éclair suivi d'une détonation, sentit rouler entre ses jambes un de ses compagnons, et comprit en même temps, à une serxsation pareille à un violent coup de fouet, qu'il était atteint au côté ; mais il ne se lança pas moins dans le fossé, et commença de gagner l'autre bord à la nage. Pendant ce temps, il se faisait grand bruit à la Bastille. On voyait les fanêtres s'illuminer, des flambeaux courir, et les soldats criaient : « Aux armes! aux armes l »

Roger nageait toujours ; l'eau empêchait qu'il ne sfcntfé !• douleur; il atteignit donc le bord, pensant n'être que légèrement blessé ; mais à peine eut-il mis le pied sur le talus, qu'il sentit que les forces allaient lui manquer. Il rassembla alors tout son courage, et, s'aidant de ses mains, il continua de gravir la pente gazonneuse; mais il lui sembla que le ciei devenait couleur de sang ; un tintement pareil à celui d'une cloche bruissait à ses oreilles. Il voulut parler, appeler machinalement au secours, et sa voix expira dans son gosier. Alors il se releva battant l'air de ses mains, fit un dernier elTort, dans lequel s'usèrent ses dernières forces, et retomba évanoui.

Les deux autres compagnons continuèrent leur route; il était convenu, comme nous l'avons dit, que chacun ne songerait qu'à soi

Comment le chevalier d'AnguilIieRi passa du château de la Bastille au château de Ciiâlon-sur-Saône et fit la route avec un exempt d'un caractère fort enjoué.

Le comte dOlibarus était tué et Roger blessé dangereusement. On enterra le comte sous le n° lo8, et l'on rapporta Roger à la Bastille.

Mais Roger était un hercule; au bout de trois semaines, il se trouva sur pied, faible encore, mais parfaitement hors de danger. Au reste, ces deux accidents lui avaient fort calmé la fête à l'endroit des tentatives d'évasion, et il était, du moins momentanément, à peu près guéri delà manie de fuir.

Mais, ce dont il n'était pas guéri, ce dont il se promettait à lui-même de ne jamais guérir, c'était de sa haine contre Sylvandire, à laquelle il devait , d'après ce que lui avait dit Cretté, sa réclusion d'abord, puis les deux blessures qui en avaient été la suite. Il est vrai que Sylvandire, en sfc débarrassant de Roger par le moyen du For-l'Évêque et de la Bastille si fort pratiqué à cette époque, ne pouvait deviner q.u'il aurait le mauvais goût de tenter deux fois de s'évader, et que ces deux tentatives auraient pour lui un si mauvais résultat;

STLVANDI 233

mais il n'en était pas moins vrai que la cause de tout cela, c'était Sylvancîire.

Aussi le chevcilierse promettait-il, une fois libre, d'exercer une cruelle ''■engeance. Cette vengeance, quelle serail-eile? Roger n'en savait rien encore; maisseulement il savait qu'un jour ou l'autre il se vengerait.

Yn soir qu'il s'était bercé toute la journée de ces douces idées, il entendit des pas dans son corridor. Comme c'était à une heure inaccoutumée et qu'il commençait, depuis quatre ou cinq mois qu'il habitait une prison, à connaître les hal>itudes de ces sortes d'établissements, il ne fit aucun doute qu'il allait se passer quelque chose de nouveau à son égard. En effet, deux soldats entrèrent et se rangèrent de chaque côté de sa porte ; le gouverneur les suivit, et, après avoir salué Roger, l'invita à prendre les objets qui lui appartenaient dans la chambre et à le suivre. L'inventaire ne fut pas long; un des guichetiers se chargea du petit paquet, et Roger obéit au gouverneur.

Ils traversèrent le corridor qui donnait dans la cour intérieure, puis la cour, puis la voûte, le tout au milieu d'une double rangée de gardes; puis, de l'autre côté, ils trouvèrent une voiture : il s'agissait d'un nouA'eau transfert.

Roger, qui commençait à douter de la mémoire de Sa Majesté Louis XIV, ne s'illusionna point cette fois; d'ailleurs, il y avait un mousquetaire à cheval à chaque portière du carrosse et un exempt assis au fond : le prisonnier salua donc le gouverneur, en le remerciant des soins qu'il avait fait prendre da sa blessure, et monta près de l'exempt. Aussitôt la portière fut refermée à la clef, et la voiture partit au galop.

La voiture traversa une partie de Paris, sans que Roger pût Toir où elle l'entraînait; il faisait une de ces nuits comme on en choisit ordinairement pour le transfert des prisonniers. Seulement, bientôt il sentit, à un air plus libre, et plus pur qu'on était sorti de la capitale; il se pencha vers la portière, aperçut des arbres et des champs; mais comme, il pjraissait trop occupé de ce spectacle :

— .Mon gentilhomme, lui dit l'exempt, je vous prî5viens que le carrosse est fermé à clef, que deux mousquetaires galopent aux deux côtés de la voiture, que j'ai un pistolet dans chaque poche, et que mes ordres sont de tirer sur vous à la moindre tentative d'évasion que vous feriez. Je vous dis cela, vojez-vous, continua l'exempt, parce que je suis un vieux

soldat, et que je ne voudrais pas assassiner un gentilhomme sans lui dire pourquoi. Maintenant, vous voilà prévenu ; cela vous regarde.

Roger se rejeta au fond de la voiture en poussant un soupii\ 11 commençait à avoir un grand respect pour la force matérielle, qu il ne co:nprenail autrefois que pour la combattre et pour la vaincre.

— Mais enfin, dit Roger, où me conduit-on encore?

— îl m'est défendu de vous le dire, répondit l'exempt. Âhî vous m'êtes recct.nmandé comme un gaillard qui profite de la moindre indiscrétion.

Roger poussa un profond gémissement.

— Allons donc, allons donc! lui dit l'exempt; soyez un peu raisonnable et ne vous désespérez point pour cela. J'ai mené des femmes qui faisaient meilleure contenance que vous.

— Alors, c'est dans une autre prison que vous me conduigez? demancki Roger.

— Oh! pour cela, je vous répondrais que non, que vous ne me croiriez pas; ainsi je vous dirai franchement que oui.

— A Pignerol ou aux îles Sainte-Marguerite, murmura Roger. Ah! Fouquet!ah! Lauzun!

— Chut! dit l'exempt, chut ! ne gâtez pas votre affaire eo me parlant de tous ces grands messieurs-là. Cheminons tranquillement, voyez-vous, sans nous occuper de politique. Tenez, je suis bon garçon, moi, et c'est bien heureux que vous ne soyez pas tombé sur quelque autre de mes confrères, bourru et mal gracieux, qui ne vous aurait pas dit un mot pendant toute la route : moi, au contraire, j'aime les gens comme il faut, je ne déteste pas causer, et je trouve qu'il vaut mieux faire rire les pauvres prisonniers que de les faire pleurer; quitte, après, à leur montrer les dents elles griffes, s'ils ne sont pas reconnaissants de ma conduite; mais, je dais le dire, cela ne m'est jamais arrivé; voyons, soyez aussi bon enfant que les autres, et je vous promets que la route ne vous paraîUa pas longue.

— Ah ! dit Roger en frissonnant c'est cela, nous allons à l'autre bout de la France. Ah ! Mattioli!... oh I ie Masquede-Fer !...

— îincore, encore ! reprit l'exempt. Oh ! par ma foi, mon gentilhomme, vous allez me rendre la roule fort désagréable, tandis que je ne demandais pas mieux, moi, que d'égajer

!e chemin. Allons, de force, faites-moi bon visage; je ne vous dis pas cela pour ce moment-ci, où l'on n'y voit pas, mais où je devine cependant que vous me faites la moue, et je causerai avec vous, quoique cela me soit expressément dé fendu.

— Et de quoi causerez-vous ? demanda Roger.

— Ah ! dame, de choses et d'autres, de la pluie et du beau temps ; cela vaut mieux que de garder le silence comme deux brochets.

— Mîiis il n'y a qu'une seule chose que je désire savoir, il a"y a qu'un seul point sur lequel je désire être éclairé?

— Quel est-il? Voyons, parlez.

— Où allons-nous?

— 11 m'est défendu de vous le dire.

— Ah! vous voyez bien.

— Oui; mais il ne m'est pas défendu de vous dire où nous n'allons pas.

— Oh! alors, répondez-moi.

— Avant tout, faisons nos peiites conditions. Dites que vous ne chercherez pas à vous évader et que vous ne serez plus triste. Oh! moi, voyez-vous, la tristesse, c'est ma mort.

— Mais, de votre côté, dit Roger, vous me donnez votre parole de vieux soldat que vous reaiplirez fidèlement le message dont je vous chargerai?

— Moi ?

— Oui, vous.

— Vous m'offririez centmille écus,mon gentilhomme, que je ne vous promettrais rien. Mais, réfléchissez-y donc, mon cher monsieur, vous me demandez des choses absurdes. Ah çà! mais pourquoi le roi vous ferait-il garder à vue, si ce n'était pour vous empêcher de faire passer des messages? Soyez donc juste aussi!

i'oger réfléchit qu'il ne gagnerait rien à la mauvaise humeur de son compagnon, et qu'il pourrait, au contraire, singulièrement y perdre. Toute fuite lui paraissait impossible. D'ailleurs, nous l'avons dit, il était momentanément guéri de cette monomanie, de sorte qu'après un moment de silence :

— Eh bien, monsieur, dit-il à son compagnon de route, je vous engage ma parole de gentilhomme que je ne ferai aucune tentative d'évasion, et que je serai le plus gai que je pourrai.

— A la bonne heure, voilà que nous devenons raisonnable, et nous allons faire un peiit voyage charmant. Voyous, voyons, interrogez, et on vous répondra.

— Allons-nous aux Ues Sainte-Marguerite?

— rson.

»- Allons-nous à Pignerol?

— Non.

— Allons-nous à la tour Saint-Jean ?

— Non.

— Allons-nous à Pierre-en-Scise ?

— Vous brûlez.

— A la forteresse de Dijon?

— Vous brûlez, vous brûlez.

— Alors, nous allons au château de Châlon ? Silence de la part de l'exempt.

— Nous allons au château de Châlon?

Silence plus absolu et plus prolongé.

Mais répondez-moi donc? s'écria Roger avec impatience.

Ce ne sont pas là nos convenlions, mon gentilhomme,

dit l'exempt. J ai promis de vous dire où vous n'aUiez pas, mais je me suis interdit de vous dire où vous alliez. Supposez que je sois compromis par ma bonté envers vous, et qu'on me fasse faire serment que je ne vous ai pas dit que vous alliez au château de Châlon; alors, je lève la main et fais serment avec toute conscience, car je ne vous l'ai pas dit.

Allons donc! c'est au château de Châlon que nous

allons, murmura Roger en poussant un soupir et en se laissant retomber muet et pensif dans langle de la voiture.

Allons, allons, dit l'exempt, voilà notre tristesse qui

nous reprend; nous allons faire un voyage bien divertissant, à ce qu'il paraît, et deux jours comme cela! Ah! d'abord, je vous préviens que je ne le souffrirai pas.

— Comment! dit Roger, vous me forcerez d'être gai?

J'ai votre parole, monsieur, et, en homme d'honneur,

vous aurez pitié d'un pauvre exempt, et vous la tiendrez. Mais songez donc que je n'étais pas né pour être exempt, moi ; l'étais né pour chanter le vaudeville chez Turlupin. Ah! ah! à propos de vaudeville',., bon! je suis content de penser à cela, cela va peut-être vous égayer. Ah! vous ea îailes.de drôles de vaudevilles, mon genlilhommei

— Que voulez-vous dire? demanda Ruger.

— Bon! n'allez-vous pas le nier? On les a trouvés ches TOUS, et de votre écriture.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Je conçois, je conçois. Ce n'est pas un aveu que je vous demande ; aiaisvous avez l'esprit satirique, mon gentilhom:ne.

Et l'exempt se mit à chantonner, sur un air fort couua à cette époi^ue :

On dit que c'est la Maintenon

Qui renverse le trône, Et que cette vieille guenon

Nous réduit "a l'aumône.

Louis le Grand soutient que noa,

La faridondaine, la faridondoa.

Et que tout se règle par lui,

Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami,

— Je n'ai jamais fait ce pamphlet! s'écria Roger j j'ai ca le malheur de le copier, voilà tout.

— Et celui-ci? dit l'exempt.

Et il reprit sur un autre air :

Tout ce que fait la Maintenoi», Ne saurait jamais être bon.

Cette vieille sempiternelle, A donné la guerre au Voisin, Et je crois que Polichinelle Aura les finances demain.

— Mais je vous dis que ce n'est pas encore moi, lèy. À Roger, qui ai fait ce noël-cL

— Bon ! et celui-là ?

L'exempt reprit, sur un troisième air:

«Ah! ah! ah! Mainteaon»

Margoton, Dit le bon roi,

Laisse-moi,

Car c'est toi Qui me feras rire Dans la poêle à frire. »

— Mai?, s'écria Roger, comment se fait-il que vous chas.-' tXu céfc coui-lets-ià sans ôlre aiiôlé 2

— Je les chante à vous, mon gentilhomme, et voilà tout. Peste! je ne vais pas m'aviser de les chanter en socicUé, ni de les copier de ma main. Ce n'est pas que je ne les trouve fort drôles, et la preuve, c'esl que vous voyez que je n'en ai pas petdu un mot, hein?... list-ce que ce n'est pas cela?... .Si je me suis trompé, vovons, vous qui êtes l'auteur, ditesle-moi...

— Sur mon honneur, dit Roger, je vous proteste...

— Chut!... Taisons-nous! Je veux bien faire semblant de vous croire. Eh bien, non! ce n'est pas vous... Voyons, n'en parlons plus.

— Oh ! malheureux que je suis ! s'écria Roger ; oh ! imprudent que j'ai été de chanler de pareilles choses!

— Au contraire, il faut les chanter, il n'y a pas de mal; mais il faut les chanter en petit comité, en tête-à-téle, comme nous sommes là... Mais il ne faut pas en garder copie cliez soi, et surtout des copies de son écriture, ou alors, ma foi ! on s'expose à ce que, si votre femme a besoin de se débai-rasser de vous... Ah! dame! c'est si facile à tenter, la femme!...

— Comment ! dit Roger, vous savez aussi mon aventure ?

— Quelle aventure?

— Mais, enfin, ce que vous venez de me raconter là.

— Moi ! je ne sais, dit l'exempt; j'ai dit cela comme j'aurais dit autre chose...

Puis il se mit à fredonner :

On (lit que (;'est la Maintenoa Qui renverse le trône.

Quant à Roger, tout abasourdi de la singulière situation où il se trouvait, et, commençant à craindre que sa tête ne se perdît dans le conflit d'idées qui l'assiégeaient, il ferma les yeux, et, appuyant son front contre les parois de la voiture, il essaya de rappeler un peu de lucidité dans son esprit, tandis que l'exempt, passant d'une chanson à une autre, continuait de fredonner les couplets séditieux pour lesquels il paraissait avoir une admiration particulière. Cependant, comme il y avait trois nuits que Roger ne dormait pas, il finit par céder au sommeil et ne se réveilla que le lendemain au jour; il trouva près de lui l'exempt toujours frais, dispos et souriant, lequel s'informa avec le plus vif intérêt de la façon dont il avait pas^é la nuit. Quant ù lui, il assura que.

SYLVANBIRE 241

confiant dans la parole de son prisonnier, il avait goûté tous les charmes du sommeil.

Au moment de descendre pour déjeuner, il demanda à Roger s'il avait de l'argent. Roger était sans un sou. On lui avait enlevé tout ce qu'il possédait, jusqu'à ses bijoux, de peur qu'il ne s'en servît pour corrompre ses gardes; le prisonnier fit donc humblement l'aveu de sa misère.

Alors, il parut se livrer dans l'esprit de l'exempt un certain combat entre le bon et le mauvais principe; mais le bon principe l'emporta.

— Écoulez, je pourrais garder quinze sous sur les deux livres que le roi vous accorde pour votre repas ; mais vous avez été bien aimable, vous m'avez bien tenu parole. Au lieu de vous rançonner, comme le feraient certains de mes confrères, je remettrai quelque chose, et, avec votre permission, si ma compagnie ne vous désoMige pas trop, eh bien, nous déjeunerons ensemble.

— Avec grand plaisir, répondit Roger, qui n'avait jamais eU;, sous ce rapport, d'idées aristocratiques trop exagérées, et qui, d'ailleurs, ne se souciait pas de se bi'ouiller avec son compagnon.

Et tous deux se mirent à table. Comme l'avait promis l'exempt, le repas était vraiment bon. Roger mangea comme un convalescent de vingt ans.

— Quel bel âge que le vôtre! disait l'exempt en le regardant avec envie, quoique, de son côté, il se tirât d'affaire avec une certaine distinction ; quel charmant appétit! Voilà pourtant comme j'étais à votre âge ; plus gai seulement, chantant toujours, chantant à tue-tête, chantant à gorge déployée, depuis le matin jusqu'au soir, comme un pinson, comme un chardonneret, comme un rossignol, mais ayant toujours soin de chanter les chansons des autres, et jamais les miennes, à moins que je ne fusse avec un ami, comme vous, en tête àtêts; car je faisais aussi des chansons, moi, qui ne valaient pas les vôtres, peut-être, mais qui n'en avaient pas moins leur mérite. Tenez, écoulez, en voici une.

Et l'exempt se mit à chauler, sur l'air des Cloches :

Tonton, ton tenîps est passé.

Vieille coquette !

Tonton, ton timbre est cassé, Vieille pendule! tu répètes,

A soixante ans, Le cariliop. ie la clochette

Dans son printemps.

Mais, a présent, Ton tocsin tintant Ne réveille personne, Quand sur le tendre ton Ta grosse cloclie sonne, Non, non, non,

Si l'on t'entend.

Ce n'est qu'au son De ton argent comptant.

— Hein! que dites-vous de cela, mon cavalier? dit l'exempt quand il eut fini et qu'il eut, pendant un moment de silence, donné le temps à Roger d'apprécier sa poésie.

— Mais ce que j'en dis, répondit Roger, je dis que vous Êtes bien imprudent de chanter de pareilles choses.

— Pourquoi cela?

— Si je vous dénonçais?

— Bah ! esl-ce qu'on vous croirait? Je dirais que vous voulez vous venger de ma sévérité, et tout cela vous retomberait sur le dos.

On arriva pendant la nuit au château de Chalon-sur- Saône.

Roger fut incontinent conduit à la chambre qui lui était destinée; mais, comme il était trés-fatigué par la route et trôs-affaibh par sa dernière blessure, qui n'était pas encore guérie, il se jeta sur son lit, sans même regarder ce que c'était que sa chambre.

Il remarqua seulement qu'elle était éclairée par une lampe pendue au plafond, et cette attention lui fit plaisir.

CoumienÈ le chevalier d'Ânguilhem devint aussi prudent, aussi dissimulé que l'avait été feu le comte d'Olibarus.

Quand Roger s'éveilla pour la première fois, il vit sa lampe qui brûlait toujours. Pensant alors que le jour n'était pas encore venu, il se retourna du côté du mur et se rendormit.

Mais, la seconde fois qu'il se réveilla, il s'étonna de la lenteur avec laquelle se levait le soleil, et regarda autour de lui. Alors la terrible vérité lui apparut tout entière : il était dans un cachot sans fenêtres. Cette lampe, dont il avait accueilli la lumière comme un rjieuféiit, c'était désormais son seul soleil. Un tour destiné à lui faire passer ses repas contenait son déjeuner; preuve certaine que la journée était déjà avancée.

Oh! alors, si fort que fût Roger, son malheur retomba sur son âme, et lui brisa la poitrine; il s'assit sur son lit, les bras pendants, se demandant ce qu'il avait fait à Dieu et aux hommes pour être ainsi abandonné de l'un et si maltraité par les autres.

11 passa ainsi dans le plus profond abattement un temps dont il ne put mesurer la durée. Seulement, son tour s'agita, fit un mouvement de rotation sur lui-même, et reparut chargé de son dîner, lequel venait de remplacer le déjeuner, qui s'en retournait aussi intact qu'il était venu.

Cependant, au milieu de cette profonde douleur qui écrasait Roger, la nature, toujours exigeante, réclamait ses droits. Roger avait faim! Roger avait soif! 11 s'approcha machinalement du tour, mangea et but comme eût fait un animal altéré et affamé: puis il se mit à tourner tout autour de sa chambre d'un mouvement lent et régulier, comme fait une bète féroce dans sa cage.

Les heures passaient sans que ni lumière ni obscurité indiquassent leur marche; les jours s'écoulaient sans qu'il entendît une seule rumeur. La seule distraction de Roger était le bruit que faisait son tour, quand on lui servait ses repas, ou le mouvement que faisait sa lampe, lorsqu'elle remontait à travers le plafond pour aller se remplir d'huile et chercher une mèche nouvelle.

Mais la main qui faisait crier le tour et mouvoir la lampe restait invisible. Heux ou trois fois. Roger s'adressa à ce moteur inconnu, lui demandant quel jour, quelle heure il était, et cela non pas pour savoir quel était le jour et l'heure, mais pour entendre au moins le son d'une voix humaine; mais jamais ses questions n'obtinrent la moindre réponse, et le prisonnier cessa môme bientôt de renouveler des tentatives dont il avait reconnu l'inutilité.

D'abord le désespoir s'empara de lui; puis l'épuisement succéda au désespoir; il dormait quelquefois douze heuxe«

de suite. 11 se roulait comme une brute, ou bien il restait immobile comme un idiot.

Un instant, il eut l'espoir qu'il allait devenir fou ; et il poussait, à cette pensée, des éclats de rire sauvages.

Mais il n'eut pas ce bonheur. Comme une pierre jetée dans un étang trouble momentanément l'eau en faisant monter la vase à sa surface, au coup qui était venu frapper son cœur, la colère et le désespoir étaient montés au cerveau de Roger; mais, comme peu à peu l'eau s'épure et s'éclaircit, de môme l'esprit du prisonnier se calma, et, au bout d'un mois de cette captivité, un regard tombé sur lui aurait cru le voir tranquille et presque rasséréné.

C'e^t que le fiel, qui avait d'abord troublé sa raison, se précipitait petit à petit et s'aigrissait au fond de son cœur.

Alors l'apparence de la quiétude lui revint. Il eut l'air de vivre de la vie de tout le monde ; sa pensée s'activa du repos de son corps, ses idées s'organisèrent. A force de creuser sa situation, il entrevit mille formes confuses dont jamais en liberté, à l'air, en société, son esprit, distrait par les objets extérieurs, ne lui eût permis de soupçonner même l'existence.

Il reprit jour par jour, heure par heure, et presque minute par minute, sa vie, depuis le monieat où il était devenu le mari de Sylvandire, jusqu'au jour où il avait été arrêté au Cours-la-Reine. Il interrogea cet amour d'un instant que Sylvandire avait paru ressentir pour lui, et qui n'était que le sentiment physique qu'éprouve une femme pour celui qnj le premier lui fait éprouver des sensations inconnues. Il \it cet amour factice disparaître peu à peu et faire place à l'indifférence; puis il sentit naître les premiers symptômes de la haine que Sylvandire lui avait vouée depuis,- les premieis symptômes avaient suivi immédiatement l'apparition de M. de Royancourt à l'hôtel d'Anguilhem. Cette haine s'était bientôt fortifiée de celle que Sylvandire portait aux familiers de son mari. Dès lors une lutte s'était établie entre ces deux natures si différentes l'une de l'autre. Chacun avait appelé à son aide ses auxiliaires naturels. Roger avait appelé Cretté, d'Heriiigny, Clos-Renaud et les essaims de gentilshommes au cœur franc, qui avaient alors conseillé à leur ami une guerre ouverte et loyale, puis une retraite sage. Sylvandire avait appelé le marquis de Royancourt, M. Bouteau, sans doute, et le jésuite Letellier. Peut-être, eux avaient eu recours aux nianoauvres tortueuses, aux ruses souterraines, aux machina-

tions nocturnes, et ils avaient réussi. Maintenant, Roger était pieds et poings liés entre leurs mains, sous le poids d'une accusation qui n'avait aucun rapport avec la cause réelle de son arrestation. Cette arrestation devait durer tant que durerait la passion, l'amour ou le caprice de M. de Royaucourt pour Sylvandire, plus longtemps peut-être; car, à la crainte des récriminations du mari ofîensé, succédait la crainte de la vengeance du prisonnier meurtri; sa détention pouvait donc se prolonger indéfiniment, soit que l'amour que Sylvandire inspirait au marquis résistât au temps, soit que la crainte que Roger inspirait à M. de Royancourt fût plus forte que le remords.

Alors Roger examinait sa conduite à lui avec la môme minutie qu'il venait d'examiner celle des autres, et il trouvait mille moyens, le cas se représentant, d'éviter tous les malheurs qui lui étaient arrivés.

— Oui, se disait alors Roger, oui, je n'ai été qu'un sot. J'aurais dû faire comme tant de maris que je connais, qui sont heureux et considérés et qui battent, à cette heure, en pleine liberté, le pavé de Paris. Il me fallait fermer les yeux, prendre mademoiselle Poussette, comme me le conseillait spirituellement Cretté. Décidément, tous ces gens-là étaient des gens d'esprit; moi seul, je suis un imbécile.

» Au lieu d'être un pauvre prisonnier comme je le suis, je serais colonel de quelque régiment. J'aurais fait maigre trois jours de la semaine, c'est vrai ; mais, les quatre autres jours, j'aurais, dans quelque petite maison du faubourg Saint-Antoine, bien élégante, bien commode, bien isolée, fait gras avec ma maîtresse et mes amis. Le roi me ferait son sourire le plus doux; je baiserais une fois par semaine la main sèche de madame de Maintenon; je ferais ma cour au père Letellier; je serais duc à brevet, pair de France peut-être.

» Ah ! véritablement, je suis un sot.

» Eh bien, non ! non! cent fois non! j'ai fait ce que j'ai dû faire, j'ai fait ce que je ferais encore; car il n'y a qu'un honneur dans ce monde et qu'une manière de l'envisager. D'ailleurs, j'aimais cette femme, pas de cœur, mon cœur a loujoui's été pour la pauvre Constance, mais je l'aimais d'orgueil ■ je l'aimais parce qu'elle était belle, peut-être aussi parce que j'avais fait beaucoup pour elle, peut-être parce qu'elle me devait tout; mais, de quelque manière que ce fût enfin, je l'aimais ; je ne devais pas, je ne pouvais pas souf-

frir qu'on me l'enlevât. J'ai doue fait ce que j'ai dû, et ce n'esl pas moi qui suis un sot, ce sont eux qui sont des infâmes,.

» Mais aussi, que je sois libre un jour, et je me vengerai !... Mais, quand serai-je libre?... »

Là était la question.

Au For-l'Évêque, Roger s'était dit que, si on lui rendait la liberté, il pardonnerait tout. A la Bastille, il avait fait des reslriclioas mentales. A Châlon, il se dit qu'il avait vingt* deux ans, et le roi soixante-quinze; qu'en donnant dix ans à vivre au roi, c'est-à-dire jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, c'était to;:t ce qu'une tôie couronnée, si exigeante qu'elle fût, pouvait demanùer. Or, le roi mort, on ouvrirait les prisons ; iio'^or, en allant au pire, sortirait donc de sa prison à trente-deux ans.

Or, Roger se demanda ce qu'il aimerait mieux, sortir de sa prison à l'instant même et ne pas se venger, ou sortir de prison dans dix ans. et prendre sa revanche tout à son aise.

Roger se répondit qu'il aimerait mieux sortir de prison dans dix ans et se venger, mais se venger comme les habiles se vengent.

Aussi, au bout de trois mois d'isolement et de réclusion, Roger fut-il un penseur profond, un politique consommé, un Machiavel de première puissance.

Parfois, quelqu'un qui l'eût regardé l'eût vu assis sur son escabeau, les jambes croisées l'une sur l'autre, le coude sur le genou, le menton dans la main, le regard fixe et le sourire sur les lèvres; ce quelqu'un eût cru alors que Roger pensait à son père, à sa mère, à mademoiselle de Beuzerie, aux leaux jours de sa jeunesse, ou à quelque doux souvenir.

Non, Roger pensait à la vengeance.

Onze mois s'écoulèrent ainsi, sans que jamais le cœur du prisonnier désespérât, sans que jamais son courage faiblit. Peut-être son visage, hâlé par le soleil, pîlit-il un peu pendant celte longue nuit; peut-être ses formes herculéennes s'amincirent-elles par le jeûne ; mais cette pâleur lui donna celle distinction qui lui manquait ; mais cette maigreur lui donna l'élégance qu'on clierchait vainement en lui. Roger resta beau et fort; seulement, Roger devint hypocrite.

Tous les soirs, il priait haut pour les jours du roi et de madame de Mainlenon; car, enOn, peut-être regardait-on ce ^a'/i fsJsaJt, peut-Clie écoutait-on ce (ju'il disait : il est vrai

qu'en môme temps et du fond du cœur, il 'es donnait à tous les diables; mais cela était intérieurement, et personne, que lui et Dieu, n'en savait rien.

Un matin, pendant qu'il mordait à belles dents dans un morceau de pain qui lui servait de déjeuner, la porte de ton cachot s'ouvrit : une voix qu'il connaissait frappa ses oreilles. Ses yeux, accoutumés à l'obscurité, car souvent il restait des heures, dos jours entiers sans qu'on songeAt à lui allumer sa lampe éteinte, distinguèrent un gentilhomme superbement velu, qui fit deux ou tiois pas en prononçant son nom.

C'était M. de Royancourt qui s'avançait les bras, ouverts, à la rencontre de Roger.

Roger saisit son escabeau et le leva dans l'intention de fendre la tête à M. de Royancourt ; il avait en face de lui son ennemi. Il n'avait qu'à laisser retomber son arme massive, il l'anéantissait; Roger rétléchit, jeta l'escabeau sur le Ut, et courut au marquis de Royancourt les bras ouverts.

Grâce à rol)Scurité de laquelle il était enveloppé, on n'avait pas vu le geste de menace qui, dans un premier mouvement, lui était échappé.

Ces deux hommes, qui se haïssaient mortellement, se pressèrent sur le cœur l'un de l'autre, comme eussent fait deui amis, comme eussent fait deux frères.

— Vous êtes donc ici, mon cher d'Anguilhem? dit le marquis en l'attirant dehors. Oh! que nous avons cherché longtemps avant de vous retrouver !

Malgré sa présence d'esprit, Roger resta confondu de tant de hardiesse ; mais il dissimula son étonnement sous un sourire qu'il s'était fait, accepta la main que lui tendait ?.!. de Royancourt pour le conduire hors de prison, et, marchant sur ses pas, tout en lui serrant la main avec effusion, il arriva dans un des appartements qui étaient ceux du gouverneur,

Roger se trouva en face d'une glace et se reconnut à peine. Sa barbe était longue, ses cheveux hérissés, et ses habits tombaient en lambeaux.

11 se sourit du môme sourire dont il avait souri à M. de Royancourt.

— Vous êtes libre, mon cher monsieur d'Anguilhem, lui dit le marquis; mais comment se fait-il, mon Dieu . que vous n'ayez pas donné de vos nouvelles depuis tantôt v^uinze mois? Mais nous causerons de tout cela plus taid. Allons maintenant, au plus pressé.

— Le pins pressé, mon cher libérateur, mon ami, mon frc-rsî, dit Roger, serait, je crois, d'obtenir de M. le gouverneur, si véritablement je suis libre, ce que je ne puis croire encore...

— Vous êtes libre, mon cher chevalier, et grâce à nos instances, reprit le marquis,

— Croyez que je vous en suis bien reconnaissant. Le plus pressé serait donc, disais-je, d'obtenir de M. le gouverneur qu'il voulût bien me prêter une chambre, faire venir un bain, et mander un tailleur et un perruquier.

— Sans doute, mon cher chevalier, et vous allez avoir tout cela, à l'exception du tailleur, qui est inutile. J'ai prévu le dénûment où vous seriez, et j'ai apporté, dans ma chaise, des habits que j'ai fait prendre à votre hôtel; on va vous les monter ; et, en même temps, si vous voulez le permettre, ttion valet de chambre vous accommodera.

— Vous me comblez, mon cher marquis; mais j'accepte : il m'est doux de tout vous devoir.

On conduisit Roger dans une chambre, on lui apporta un bain, et, tandis qu'il était au bain, le valet de M. de Royancourt le rasa et le coiffa.

Puis, en sortant du bain, Roger fit sa toilette.

Ce fut alors seulement que lui-môuje s'aperçut du changement qui s'était fait en lui. La seule chose qui autrefois manquât à Roger, c'était celte finesse de formes, marque distinctive de la race; cette finesse, la douleur, le jeûne, et peut-être la réflexion, la lui avaient donnée. Roger était à cette heure un cavalier accompli.

M. de Royancourt fut étonné lui-même en le voyant. Il y avait dans l'air de cet homme une puissance qu'il n'avait jamais vue et qui le fit frissonner; la résolution rayonnait dans sa prunelle. Pour la première fois, M. de Royancourt songea à ce que devait craindre un homme qui aurait Roger pour ennemi.

Le gouverneur voulut retenir ces messieurs c. déjeuner; mais Roger répondit en souriant que le gouverneur oubliait sans doute qu'il venait de lui faire servir le sien lorsque M. de Royancourt était entré dans sa prison. Le gouverneur balbutia quelques excuses, se l'ejetant sur la sévérité des règles de la maison, qui ne permettaient pas qu'il eût pour ses hôtes toutes les attentions qui parfois leur étaient dues. Roger répondit à cela, avec son sourire éternel, que, quant à

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lui, il aurait tort de se plaindre, qu'il avait été parfaitement Inen traitt^.

La chaise attendait à la porte; des clievaux de posic y t'taient attelés; M. de Royancourt et Roger montèrent dedans, et la chaise parfit au galop.

C'était avec un profond ravissement que Roger, oppressé pendant onze mois par l'air méphytique d'un cachot, respirait l'air pur et embaumé du mois de mai. C'était avec une joie inexprimable que Roger, au lieu de l'horizon sombre et borné de ses qualres murailles, parcourait des yeux l'étendue avec ses larges plaines et son lointain de montagnes bleurilres; mais toute cette joie, tout ce ravissement se passaient en lui ; il était impénétrable dans sa joie comme dans sa haine, et il revoyait cette nature tant aimée avec le même sourire qu'il avait revu cet homme tant haï.

Puis, de temps en temps, il répondait à ses questions d'un signe affectueux ou d'une voix amicale, et lui renouvelait les assurances de sa reconnaissance et de son dévouement.

Enfin la conversation, contenue jusqu'alors du côté du marquis, par un certain embarras dont il n'était pas le maître, du côté de Roger par une émotion qu'il n'avait pas la force d'étouffer entièrement, prit une certaine régularité.

Roger appela tout son courage, raffermit sa voix, et de. manda des nouvelles de Sylvandire.

— Hélas! pauvre femme! répondit M. de Royancourt; vous lui ovez causé bien du chagrin, et vous avez bien des Icris à réparer envers elle.

— Ah! ah! fit Roger; vraiment!

— Sans doute, dit M. de Royancourt. D'abord, lorsque vous l'avez menacée de la quitter, elle ne pouvait croire à votre départ et a pensé que c'était une plaisanterie; mais, lorsqu'elle a vu s'écouler un jour, deux jours, trois jours, sans que vous revinssiez, il lui a bien fallu se rendre à l'évidence. Alors elle est devenue comme folle; pendant une semaine, ça n'a été que soupirs et pleurs; enfin, elle a été trouver M. d'Argenson pour savoir où vous étiez. M. d'Argenson savait seulement que vous n'étiez plus en France. Coumm vous le pensez bien, à cette nouvelle, son désespoir a redoublé, et, un beau jour, en se présentant chez vous, son père a appris qu'elle était partie le matin mv.me pour aller vou> rejoindre partout où vous seriez. Pendant trois mois, on ne put deviner ce qu'elle était devenue. Pauvre femme J et le

roi, qui sait tout ce qui se passe dans son royaume, apprit cette aventure, dit que vous étiez un mauvais épouî, an fAcheux exemple, et ordonna qu'on vous arrôtilt.

— Bon et excelkrJ roi! sécria le chevalier du ton le plus pénétn''.

— Ce fut alors que l'on fit chez vous cette perquisition dans laquelle on trouva les malheureux vaudevilles qui ont causé tout le mal.

— Et que je me repens bien d'avoir conservés; car, pour en être l'auteur, vous ne pensez pas que je sois capable d'une pareille ingralilude, n'est-ce pas?

— Oh ! je ne l'ai jamais pensé ; c'est ce qui m'a donné cette conviction avec laquelle j'ai plaidé votre cause.

— Mon libérateur! s'écria d'Anguilhem en saisissant les deux mains de M. de Royancourt. Mais revenons à S y Ivandire, je vous prie.

— Eh bien, mon cher ami, Sylvandire arriva à Londres derrière vous; elle apprit que vous veniez de repartir pour la France, elle partit derrière vous. A Douvres, elle vous manqua d'un jour; à Calais, de d3ux heures.

— Chère Sylvandire! murmura le chevalier du ton le plus conjugal.

— A Calais, elle apprit votre départ pour Paris, et, sans perdre un instant, sans vouloir se reposer, quelque besoin qu'elle en eût, elle partit à son tour, espérant vous rejoindre sur la route ; mais son espoir fut déçu. Ne vous ayant pas rejoint, elle espéra vous retrouver à l'hôtel, et elle veilla toute la nuit sans vouloir se reposer, car elle croyait vous voir arriver à chaque instant; mais vous ne vîntes pas. Jugez de sa douleur î

— Ah! marquis! marquis! vous m'arrachez l'âme ! s'écria Roger en s'essuyant les yeux avec son mouchoir. Après? Continuez... Et j'ai pu soupçonner une pareille femme! Ahl vous avez raison, marquis, je suis coupable! Après? après?

— Eii bien, après, reprit le marquis trompé par la vérité avec laquelle Roger jouait son rôle, après, que voulez-vous j|ue je vous dise? les jours s'écoulèrent dans la douleur, dans les larmes; sar vous ne paraissiez pas, et nous ignorions ce que vous étiez devenu.

— Vous ignoriez que j'étais en prison? Eh bien, parole d'hoiiueur, je m'en élais douté.

— Oh 1 mon Dieu, oui, nous rigncrions. M. d'Argenson,

craignant d'éire sollicité p.ir madame d'Anguilhcm, forcé par moi^ à qui il savait quelque crédit, M. d'Argenson ne nous apprit votre emprisonnement qu'il y a quinze jours, à peu près. Alors, vous comprenez bien, Sylvandire s'est mise en campagne de son côté ; M. Bouteau et moi, nous nous y sommes mis du nôtre, et nous avons tant prié, tant supplié madame de Maintenon, tant entouré le roi, qu'enfin nous avons o])tenu votre liberté. Ah! mon cher d'Anguilhem, ajouta le marquis d'un ton de voix pénétré, ah ! nous avons bien souffert, allez !

— Et moi, pendant ce temps-là , je vous accusais de tiédeur. Oh ! malheureux ! oh ! ingrat que je suis ! Vous m'avez pardonné, vous; mais croyez-vous qu'elle me pardonnera jamais, marquis?

— L'âme d'une femme est un trésor d'indulgence, répondit M. de Royancourt; espérez donc, mon cher chevalier.

— Et maintenant que vous m'avez quelque peu rassuré sur ce point, un mot de mes parents, mon cher marquis. Voub le voyez, l'amour conjugal m'a fait oubUer l'amour lilial. Le baron et la baronne sont en bonne santé, j'espère?

— Oui, Dieu merci! et tous deux sont prévenu^, par les soins de votre femme, que vous allez revenir d'un long voyage; car, ainsi que nous, ils ignoraient votre captisilé.

— Bonne Sylvandii'e !... Et nos autres connaissances, d'Herbigny, Clos-Renaud, Cretté?...

Roger laissa échapper le dernier nom plutôt qu'il ne le prononça.

Le marquis se laissa prendre à cette négligence.

— Mais, comme vous le savez, reprit-il, je vois peu vos amis, qui passent à la •cour pour des libertins, hantant le Palais-Royal. Je crois, cependant, qu'ils se portent bien, M. de Cretté, surtout, avec lequel j'ai regretté d'avoir eu .{/uelques démêlés; mais, grûce au ciel, tout s'est aplani entre

Hv is.

— Oh! vraiment! vous avez eu quelque chose à cause de madame de Maintenon? Sans doute, Cretté a le toit de ne pas aimer cette digne et sainte personne; mais, comme vous l'avez dit, c'est un libertin que je crois de la société des Broglie, des La Fare, des Canilhac.

— Tous malheureux qui perdent leurs âmes! dit M. de Royancourt en jcignant les mains d'un air de compassion.

— En sui>posaat toutefois qu'ils en aient une, dit Roger,

252 SYLVAiNDIRE

M. de Royancourt fit un signe de doute, et, pour le moment, la conversation en resta là.

Poger élaK enchanté de lui : il venait de mettre en action las préceptes que lui avaient dictés ses quinze mois de prison. Il avait vu que M. de Royancourt avait été sa dupe, et il espérait tromper sa femme comme il avait trompé le marquis.

Le reste du chemin, à peu de variations près, fut abrégé r.ar des conversations du môme genre. Les voyageurs couru- ■ent jour et nuit, ne s'arrêtant qu'un instant à Auxeri'e et une minute à Fontainebleau.

Enfin on arriva à Paris.

Roger vit de loin le For-l' Évoque et passa au pied des murs de la Bastille.

Dix minutes après, on était à la porte de l'hôtel d'Anguilhem.

Roger était évidemment attendu : toute la maison avait été prévenue et préparée. Le chevalier, en entrant dans la cour de l'hôtel, aperçut des laquais à toutes les portes et sa femme à la fenêtre.

11 sauta à bas du carrosse et courut vers le salon ; Sylvandire vint à sa rencontre, suivie de M. Bouleau, si bien qu'il la rencontra à la porte.

En ce moment, et derrière la figure hypocritement composée de sa femme, Roger aperçut le portrait de son père et de sa mère, qui lui souriaient dans leur cadre. Alors, si fort desséché que fût son cœur par une captivité de quinze mois, des larmes jaillirent de ses yeux à la vue de ces seuls amis sur lesquels l'homme puisse compter.

L'émotion fut si forte, que Roger s'éi'ajiouit.

Sylvandire put croire, et crut sans aucun doute, que c'était par amour pour elle et de plaisir de la revoir que les forces manquaient au chevalier.

Comment le chevalier d'Anguilheni mit le feu k son hôtel pour s'assa» xar s'il était ou s'il n'était pas ce qu'il avait peur d'êtie.

Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'était un speclacle patriarcal à voir que celui qu'offrait Thû*

tel d'Angnilhem, grâce à la cordialité charmante de maître Bouteau, aux caresses échevelécs de Sylvandire, aux amitiés empressées de M. de Royancourt, et à la dissimulation de Roger.

Tous ces gens-là avaient l'air de s'aimer les uns les autres d'une façon évangélique.

Or, comme dans ce monde tout n'est que surface, chacun s'y laissa tromper, même ceux qui avaient intérêt à plonger au plus profond des sentiments d'autrui.

Il n'y eut pas jusqu'à Roger qui, en se sentant, de quelque eûté qu'il étendît la main ou portât le regard, enveloppé d'une si tendre affection, ne se retrouvât parfois un doute au fond du cœur.

Malheureusement, Cretté était absent de Paris pour huit jours encore ; Roger s'était présenté secrètement chez lui, et il était convenu avec le petit Basque qu'aussitôt le retour de son maître, Roger serait prévenu.

Pendant ce temps, Sylvandire se confondait en profondes tendresses pour son mari ; elle lui demandait comment il passait son temps en prison, et s'il pensait quelquefois à elle.

Roger répondait que la prison était un séjour fort agréable, les geôliers des serviteurs pleins de politesse; que tous les jours il dînait à la table du gouverneur, que toutes les aprèsmidi il sortait avec lui en voiture, et que tous les soirs ils faisaient ensemble leur partie d'hombre ou d'échecs; après quoi, on le réintégrait, avec tous les égards possibles, dans une jolie chambre, qui n'avait d'autre désagrément qu'une porte avec deux verrons et qu'une fenêtre avec quatre barreaux. Roger avait peur qu'en disant à Sylvandire ce qui en était réellement. Sylvandire ne comprît qu'un homme qui avait tant souffert avait un immense besoin de se venger.

Quant à ce qui était de savoir s'il avait pensé à elle, Roger jurait tendrement à Sylvandire qu'il n'avait fait que cela depuis le matin jusqu'au soir, et depuis le soir jusqu'au matin. Sous ce rapport, on sait que Roger disait l'exacte vérité.

Puis, Sylvandire jurait à son tour à Roger qu'elle le trouvait fort embelli, et que la prison lui allait à merveille.

Un matin, le petit Basque vint prévenir Roger que le marquis de Cretté était de retour depuis une demi-heure.

Roger sortil^ià pied, prit un carrosse au coin de la rue et se fit conduire à l'hôtel Cretté. Le marquis l'attendait; les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

2o4 SYLVANDIRE

Crctt!? avait appris une partie de ce qui était arrivé à Roger, ef particulièrement les détails de ses deux évs.^ions et les blessures qui en avaient été la suite; mais ce qu'ignorait le marquis, c'était celle réclusion solitaire, c'était ce cachot sans soleil, c'étaient ces tortures du temps qui passe et qu'on re peut calculer, c'était enfin la résolution bien profonde prise par Roger de se venger de sa femme, si sa femme, comme il le pensait, était pour quelque chose dans sa déteno tion.

Cretté ne put que lui répéter ce qu'il lui avait écrit, c'est-à-dire la disparition de Sylvandire, sa querelle à lui avec M. de Royancourt, et la conviction morale, sinon matérielle, où il était que c'était sa femme qui avait livré les malheureux noëls qui avaient été, sinon la cause, du moins le prétexte de sa détention.

Quant à l'élargissement de Roger, il était dû, comme s'en était douté le prisonnier, à l'insistance des démarches de Cretté, de d'Herbigny, et surtout de Chastellux, qui était quelque peu parent, par les femmes, de M. d'Argenson, parenté qu'il avait à peu près niée jusque-là, et qu'il avait pris sur lui de réclamer du moment où elle pouvait être utile à Roger. Seulement, lorsque M. de Royancourt vit les a fia ires tellement avancées, qu'il n'y avait plus moyen de prolonger la captivité de Roger, il devint défenseur de persécuteur qu'il était, et, comme son crédit était réel, il activa la mise eu liberté du captif.

On sait le reste.

Tout ce que racontait là Cretté à son ami s'accordait si parfaitement avec ce qu"il s'était vingt fois répété à luimême, qu'ils ne doutèrent pas un instant qu'ils ne fussent arrivés à la plus exacte appréciation des causes et à la plus grande vérité des résultats.

Les deux amis se quittèrent en se renouvelant l'assurance de leur éternelle amitié, assez éprouvée, au reste, pour qu ils pussentcompter l'un sur l'autre, mais en reconnaissant qu'ils ne devaient se voir que dans les occasions importantes.

Seulement, tout convaincu moralement que l'était Roger, il voulut, pour l'acquit entier de sa conscience , arriver à la possession de quelques preuves matérielles qui ne laissassent a^-'cun îecours à cette voix du doute qui, parfois encore, criait au fond de son cœur : « Peut-être! »

y avait appris dans son cachot à réfléchir et à se taire. Il

STLVANDIRE 2oS

avait jusque-là paiTnitcQicnt mi^; en pratique coîfe étude ïov^ cée; personne ne se doutait de ce qui se passait au fond de son âme; ii commença donc à agir.

Il fit venir Breton.

Breton était un domestique fîdile et sur lequel il pouvait compter.

Breton, interrogé sur le compte de M. de Royancourt, répondit qu'en l'absence du chevalier le marquis était venu tous les jours à l'ijôtel, et que ses visites n'avaient cessé que du jour où madame d'Anguilhem avait disparu.

Maintenant, il devenait clair pour Roger que, si sa chère épouse eût caressé le louable projet de se mettre à sa recherclie, elle n'eût pas manqué d'en instruire tous les siens; or, M. de Royancourt avait avoué lui-même à Roger qu'en partant Sylvandire n'avait rien dit à personne.

Madame d'Anguilhem avait, un mois avant sa fuite, renvoyé la fille de chambre qui la servait depuis dix ans ; cela parut fort louche à Roger, attendu que mademoiselle Clarisse était une personne d'une fidélité et d'une rouerie trop remarquables pour qu'on s'en défît sans motif et au moaient .d'exécuter seule un voyage fatigant.

Roger espéra tirer quelque chose de Sylvaiidire même; mais lorsque, hypocrite jusque dans l'amour, il essaya à son tour de savoir de sa femme comment elle avait employé le temps de son absence, ce furent des minauderies sans fin, des refus coquets de parler ; ce fut une impossibilité matérielle de pi'ouver un séjour quelconque, dans un endroit quel qu'il fût. Sylvandire avoua seulement qu'elle avait passé deux mois dans le couvent des Filles-Dieu, qui était, il est vrai, un couvent fort renommé pour la sévérité de sa règle, mais où M. de Royancourt, ami de madame de Maintenon, entrait et sortait à sa volonté, sa sœur étant supérieure et sa cousine trésorière du susdit couvent.

Aller prendre des informations aux Filles-nicn. c'était dénoncer soi-même sa défiance; aussi Roger jura-t-il qu'il croyait tout ce qu'on lui disait, et affirma-t-il à Sylvandire que, de son côté, le couvent l'avait fort embellie. Du reste, il continua de faire un ménage adorable, salua plus fréquemment que jamais M. Bouteau du doux nom de beaupère et accabla M. de Royancourt des plus affectueuses politesses.

tendrfeyse couvrait quelque chose d'inconnu, de mystérieux, de terrible peut-être, ricanaient bien un peu lorsque la conversât/on tombait sur cette recrudescence d'amour entre les deux- jeunes époux; et, comme on le comprend bien, on ne manquait pas, dans certains cercles, de s'égayer sur madame d'Anguilhem, cette vertueuse Pénélope qui, au lieu d'attendre son Ulysse, l'avait été chercher on ne savait où, ma>*bieD certainement où il n'était pas.

Roger, en attendant, avait donné carte blanche à Breton et l'avait chargé de séduire quelqu'un des gens de M. de Royancourt. Un matin, Breton, en habillant son maître, lui annonça que le cocher du marquis, que celui-ci avait maltraité la veille, consentait à parler pour cent louis. Breton invitait le chevalier à profiter de ce moment de mécontentement.

Le chevalier suivit les conseils de Breton ; il envoya cent louis au cocher, et, le même jour, voici ce qu'il apprit de la bouche même de ce drôle.

Toutes les nuits, à partir du jour qui coïncidait avec le départ de Sylvandire, M. de Royancourt se rendait, après souper, au petit hameau de Luzarches, quelquefois à cheval, quelquefois en carrosse ; il y passait quatre ou cinq heures; et, régulièrement toutes les nuits, à deux heures du matin, il reprenait le chemin de Paris, où il était rendu à quatre. Il se mettait alors au lit, et feignait de n'être pas sorti de chez lui. Pour plus de précaution, sa voiture rentrait à minuit à l'hôtel, et tousses gens, — à l'exception du cocher, qui savait qu'il ramenait la voiture vide, et du valet de chambre, qui attendait l'arrivée de M. de Royancourt jusqu'à quatre heures du matin, — croyaient que c'était le retour du maître.

Roger était sur la première trace. Il se promit bien de suivre jusqu'à l'autre extrémité ce fil, dont il tenait un bout entre ses mains. Il partit, en conséquence, lui-môme pour Luzarches.

Là, il commença ses informations et apprit qu'une jeune dame s'était venue établir dans une maison qu'elle habitait seule. Une religieuse la servait. Un homme dont on ignorait le nom, mais qui paraissait fort distingué, la venait voir tous les soirs. On lui dépeignit Sylvandire à ne pas s'5 méprendre, et on lui fit le portrait de M. de Royancourt si ressemblant. qu'il n'y avait pas à s'y tromper.

Un autre que Roger eût fait un éclat, eût appelé M. do

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Royancourt en duel, ou l'eût fait as^Tssiner par deux bravi, dans un coin. Mais, pour l'éclat, il y avait le For-1'Évéque; pour le duel, la Bas'ille, et pour l'assassinat, vengeance qui, au iGSte, ne se présînta pas même à l'esprit de Ro^er, il y avait la roue.

Tout cela n'était donc pas une vengeance, puisque cette vengeance emportait sa punition ;ce qu'il fallait à Roger, c'était une vengeance qui le laissât libre, heureux, et cependant vengé.

Bailleurs, c'était sur Sylvandire surtout que se concentrait sa haine; c'était Sylvandire qui l'avait trahi; c'était Sylvan- •"lire qu'il avait aimée; c'était Sylvandire qui l'avait rendu un instant heureux; c'était Sylvandire qu'il haïssait si cruellement, qu'il avait peur de l'aimer encore.

Du moment que Roger s'était promis une vengeance, il avait arrêté quelle vengeance ce serait. Il reprit donc son projet dans le coin de son esprit où il l'avait déposé pour le mettre à exécution quand le jour serait venu. Son âme, depuis sa sortie de prison, n'était, il faut le dire, qu'une mer orageuse où naissaient et mouraient des vagues immenses, où les idées fermentaient comme des tempêtes, et où, de temps en temps, quelques bons sentiments passaient comme des éclairs, mais aussi s'éteignaient rapides comme eux.

Une fois sûr d'être malheureux, une fois certain d'avoir été dupe, il se sentit fort et se vit sauvé.

D'abord, il fallait que Roger acquît la certitude qu'il n'aimait plus cette femme maudite, afin de ne point être arrêté au moment de l'exécution de son projet par un de ces regrets de cœur qu'on prend pour un remords de la coni^cience. Nous l'avons dit et nous le répétons, Roger haïssait tellement Sylvandire, qu'il n'était pas encore sûr de ne plus l'aimer.

11 analysa donc un à un ses sentiments vis-à-vis de Sylvandire.

C'était, lorsqu'il la voyait sans être prévenu, comme uu coup aigu dans le cœur, c'était une douleur profonde, c'était une surprise glacée, quelque chose comme la froide ^fusation de la lame d'une lancette vous o'j- lant la veine. Malgré sr\ puissance sur lui-même, alors Roror p;'lissait, tout son sang relluait à son cœur; puis, un instant après, son cœur trop plein repoussait aux extrémités ce sang avec tant de vioîeuce, que c'étaient des éblouissements à croire qu'il allait

se trouver mal. Cependant, au milieu de toutes ces sensations si différentes, si opposées, si convulsives, il fallait vivre de la vie ordinaire, il lallait causer avec indifférence, il fallait sourire gracieusement; ce fut un supplice plus cruel peut-être que celui de la prison de '"','aâlon-sur-Saône.

Parfois, au milieu de la nuit, brisé par un songe dans lequel il se croyait encore prisonnier dans un cachot infect et sur un mauvais grabat, Roger se réveillait, le cœur bondissant, la poitrine haletante, les cheveux hérissés, et il se trou^ vait dans une chambre volnptueusement éclairée par une lampe d'albâtre, mollement couché sur un lit aux tentures de soie, et ayant près de lui, dormant d'un sommeil tranquille, cette Syivandire, cette sirène ardente, cette voluptueuse enchanteresse qui, sous une merveilleuse enveloppe, cachait une si hideuse réalité. Alors il se soulevait sur son bras roidi, il la regardait d'un œil fixe, profond et fatal, et il songeait à ce conte de Galland qui venait de paraître et qui faisait fureur, à l'histoire de cet homme qui a épousé une goule et qui la voit revenir au lit conjugal après son monstrueux repas dans un cimetière.

Pendant ce temps, Syivandire faisait quelque doux soncre, poussait quelque plainte amoureuse, et, dans quelque voluptueux sourire, montrait, sous le corail de ses lèvres, l'éuiail de ses blanches dents.

Alors il prenait à Roger des envies féroces d'étouffer cette femme dans une étreinte d'amour et de recueillir son dernier soupir sur sa bouche, afin que, puisque sa vie avait été à un autre, sa mort, du moins, fût à lui; mais il n'accomplissait que la première partie de ce projet : les forces lui manquaient pour la seconde.

Quant à Syivandire, elle était si certaine de sa puissance sur Roger, que ses jours étaient heureux et ses nuits tranquilles. Aussi, jamais n'arriva-t-elle à surprendre ce regard farouche qui l'enveloppait et la fascinait à son insu; mais, il faut le dire, jamais par un mot, jamais par un geste, jamais Rogev ne se trahit.

M. de Royancourt continuail à venir à l'hôtel; mais il était visible qu'il s'attiédissait.

— Cela doit être ainsi, se disait Roger en suivant les pro» grès de son refroidissement comme il avait suivi ceux de son amour; cela doit être, la possession a amené l'indiflerence.

Et il redoublait d'asiduité près de Syivandire, qui, de son

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côté, se sentant coupable, renchu toree tendresses aux tei:= dresses de son mari. Si bien qu'à part cette rage de vengeance qui le pc^sédait, Roger était véritablement fort heureux!

Syivandire veillait avec grand soin sur elle, et cependant il arriva qu'un jour, fatiguée d'avoir attendu vainement M. de Royancourt pendant près d'une semaine entière, sans qu'il eût même daigné lui donner de ses nouvelles, elle écrivit un petit billet plein de reproches, et sonna ses gens pour le faire porter par son domestique de confiance.

Mais les gens de madame d'Anguilhem étaient sortis, et ce fut Breton qui enti'a. Comme Syivandire tenait la lettre à la main, elle n'osa pas remettre son envoi à plus tard; d'ailleurs, Breton s'annonçait comme parfaitement libre en ce moment et offrait à madame d'Anguilhem de se charger de sa commission. Refuser, c'était donner, sans aucun doute, des soupçons à ce valet. Elle paya donc d'audace, remit la lettre à Breton, et dit avec indifférence :

— A faire porter tout de suite au marquis de Royanéourt.

Breton remontait pour changer d'habit, lorsqu'il rencontra son maître dans l'escalier; il lui montra alors la lettre dont il était porteur, interrogeant son regard pour savoir s'il devait la remettre à son adresse.

Roger allait céder à la tentation et la prendre, lorsqu'il entendit derrière une porte le frémissement d'une robe de satin; il devina que Syivandire l'épiait.

— Une lettre de madame pour M. de Royancourt, dit le valet.

— C'est bien; portez-la tout de suite à son adresse, répondit Roger, et dites, de ma part, au marquis, que c'est mal à lui de nous négliger ainsi ; qu'il y a huit jours que je ne l'ai vu ; que je me plains très-fort de cette indifférence, et que je ne lui pardonne qu'à la condition qu'il viendra aujourd'hui même dîner avec nous.

— Mais, monsieur..., dit Breton,

— C'est bien, c'est bien, allez, mon ami, allez, continua Roger; je n'ai aucun besoin de vous en ce moment.

Puis, descendant dix ou douze marches et entrant chez Syivandire au grand ébahissement de Breton :

— Vous avez très-bien fait, chère amie, dit-il en tirant ses manchettes et en assemblant les plis de son jabot, vous avez

Lrès-bien Fait d'envoyer chercher ce cher Royancourt; jô veux qu'il mange de ce chevrouil que mon père nous a envoyé d'Anguilhem.

Sylvandire, qui avait rougi, pâh, jauni, Sylvandire, qui, enfin, avait, en une seconde, passé par toutes Jes couleurs de l'arc-eii-ciei, rétablit sa raison et reprit son sourire.

— Quel brave mari j'ai là! îjensa-t-elle en embrassant Roger sur les deux joues.

— Quel maître faible j'ai le malheur d'avoir ! se dit Breton; croii'ait-on que c'est le môme gentilhomme qui a donné un si rude coup d'épée à M. de Kollinski pour son coup d'essai; coup de raccroc 1

A l'heure du dîner, on annonça M. de Royancourt; la double invitation qu'il avait reçue l'avait touché sans doute, Ciu- il fut ravissant d'amabihté ; quant à Sylvandire, elle était triomphanle. Roger les observa tous deux sans affectation, fut spirituel sans être mordant, et verveux sans être affecté.

Au dessert, il surprit des regards très-expressifs échangés entre sa femme et son convive.

Un moment après qu'on se fut levé de table et comme on passait au salon pour prendre le calé, il vit que le marquis, tout en conduisant Sylvandire d'une chambre à l'autre, lui glissait un billet dans la main. Sylvandii'e le cacha dans sa poitrine.

— Femme éhontée, impudent coquin ! murmura Roger; si je les tuais là tous les deux !

Mais il se retint et sa manchette seule en soufflait; il la mit en pièces.

Il fallait avoir ce billet : c'était chose fort difficile, mais fort importante ; Roj^'er y réfléchit donc toute la soirée, puis il crut avoir trouvé un moyen.

Le tout était de calculer à quel moment probable Sylvandire prendrait connaissance de ce billet.

— Ce sera, sans aucun doute, ce soir à sa toilette, se répondit-il.

Pendant toute la soirée il ne perdit pas un instant Syh andire de vue, s'assura qu'elle n'avait pas eu un moment pour lire le billet en question, et, lorsque M. de Royancourt fuf sorti, il se cacha dans le salon attenant au cabinet de toilette de sa femme, puis il écouta jusqu'à ce qu'il l'eût entendue rentrer, et quand il eut calculé qu'elle devait être en train de lire, il mit le feu aux rideaux de l'une des fenêtres ;

SYLVANDIRE 2fil

av'iSsitôt la flamme monta jusqu'au plafond et auelaues vitres éclatèrent.

— Au feu ! au feu ! cria Roger.

Et il se précipita dans le boudoir.

Sylvandire tenait encore à la main le billet deM. deRoyancourt : elle fit un mouvement pour le cacher ; mais, apercevant les tourbilloLS de flamme et de fumée qui remplissaient le salon, elle recula, jeta un cri et perdit conn lissance.

Roger lui ouvrit les doigts, tandis que le salon brûlait, et lut avec rapidité ce qui suit :

« Ne parlons plus du passé, Sylvandire; souvent je loe suis repenti de ce que nous avions fait. Quant à la propo-. Uion que vous m'adressez de fuir avec vous et de quitter la France ensemble, elle est insensée, et je la repousse; d'ailleurs, je commence à avoir honte de tromper comme nous le faisons un honnête homme qui m'accable d'amitiés. Si vous m'en croyez, Sylvandire, nous romprons donc toute relation. Vous me dites que vous mourez d'amour pour moi ; vivez pour votre pauvre mari qui vous adore, ce sera plus chrétien. »

— Eh bien, double brute! se dit Roger à lui-même, eb bien, douteras-tu encore?

Et il remit le billet dans la main de Sylvandire, toujours froide etroidie; puis, fermant la porte du boudoir, il sonna lircton.

La flamme avait brûlé tous les rideaux, entamé une console et noirci une partie des boiseries; mais, ne trouvant plus d'aliment facile à dévorer, elle dardait ses langues affaiblies sur les cadres des fenêtres et se tordait autour des balustres de bois.

Tout l'hôtel fut sur pied en un instant, et en dix minutes il n'y eut plus ni feu ni fumée.

Sylvandire revint à elle toute seule, reconnut qu'elle était dans son boudoir, retrouva son billet froissé dans sa main, pensa que Roger n'avait rien vu, et vint, toute joyeuse d'avoir échappé saine et sauve à, ce double accident, se mêler aux travailleurs.

D«s qu'il l'aperçut, Roger courut à elle.

— Oh ! mon Dieu! ma chère Sylvandire, quel malheur nous arrive\ Voici votre appartement tout gîté ; il était si frais, si l)rillant ! les réparations vont ûoûs priver de recevoir pendant un mois, au moins.

— Eh bien, mon ami, dit Sylvandire du ton le plus tCEdre, allons à Champigny.

— A Champigny? reprit Roger.

— Oui, craignez-vous les souvenirs que cette campagne vous rappellera?

Roger ouvrit la bouche pour dire : « Et pourquoi pas à Luzarches? » mais il se retint.

— Non, certainement, dit-il tout haut, et vous savez combien sont précieux â mon cœur les souvenirs que je pourrais retrouver dans cette maison que vous m'avez rendue bien chère; mais je pense que, si vous étiez une femme aussi aventureuse que vous êtes une adorable femme, nous prendrions un millier de pistoles, et nous nous en irions en têteà-tête, comme deux tendres amants, visiter cette belle Provence dont vous chantez si merveilleusement les airs sur votre clavecin.

— Oh! mon ami, dit Sylvandire en faisant une charmante petite moue, ne vous semble-l-il pas que ce sera bien long, ce voyage?

— très -bien, très-bien ! chère amie ; n'en parlons plus, et qu'il soit fait toujours selon vos désirs.

Mais Sylvandire était trop heureuse de n'avoir pas été surprise pour demeurer affermie dans son refus; d'ailleurs, elle pensa que s'éloigner, c'était probablement blesser dans son orgueil M. de Royancourt, qui venait de la blesser dans son amour, et, comme elle voulait se venger de l'infidèle, elle en revint à la proposition de Roger.

— Non, mon ami, non, dit-elle, je ne vous priverai pas et ne me priverai pas moi-même de ce plaisir; d'ailleurs, je me suis promis de m'attacher toujours à vous plaire. Ordonnez donc, je suis à vos ordres.

Roger conlintla joie qui débordait de sa poitrine; il fit tous ses préparatifs; mais, si fort qu'il se hâtât, pendant l'intervalle, M. de Royancourt et Sylvandire s'étaient raccommodés.

De sorte queie marquis proposa, un beau matin, au chevalier et à sa femme, de les accompagner en Provence.

Ce n'était pas l'affaire de Roger; il n'en parut pas moins accepter avec transport la proposition de M. de Royancourt; mais il prétexta quelques affaires, afin de faire traîner le départ en longueur.

Il e;:^pérait que, pendant ce temps, viendi-ait quelque nouvelle querelle qui amènerait quelque nouvelle brouille.

Il ne s'(5tait pas frompt'.

Roger surprit un second billet de M. de Royancoiîrt, dans lequel il annonçait à Sylvandire que, pour que leur rupture n'eû't pas cette fois les chances habituelles d'un raccommodement, il partait à l'instant même pour Utrecht.

Sylvandire essaya en vain de dissimuler son dépit; Roger put en suivre tous les progrès sur son cœur et sur son visage.

Le jour in(?me du départ de M. de Royancourt pour la Hollande, elle reparla la première du voyage en Provence.

— Oh! sur mon honneur, se dit en lui-même Roger, je joue le plus ridicule et le plus avilissant de tous les rôles; mais, Dieu merci! nous voici tout à l'heure au dénoûment.

Il saisit donc avec empressement cette ouverture que lui faisait sa temme, et, comme tous les préparatifs étaient faits depuis longtemps, le lendemain, l"juin 1713, les deux époux partirent de Paris, amoureux, en apparence, comme deux ramiera.

Comment Roger et Sylvandire firent un charmant voyage en Provence et de ce qui s'ensuivit.

Roger avait si bien joué son petit rôlet, comme disait le roi Charles IX, de catholique mémoire, qu'au moment de son départ il n'était bruit que de son amour pour sa femme. Tout le monde l'avait pris au sérieux, même dHerbigny, môme Clos-Renaud, même Cliastellux, et ils répétaient partout que, si le roi n'avait pu faire faire bon ménage à Richelieu au moyen de la Bastille, le chiteau de Chalon-sur- Saône avait mieux servi les volontés matrimoniales de ce grand monarque à l'égard du chevalier d'Anguilhem.

Il n'y avait pas jusqu'à Cretté qui ne fût la dupe de son ami et qui n'ajoutât foi aux rumeurs publiques; il savait de quoi est capable une femme belle et persévérante, et, cliaque fois qu'il vGvait mademoiselle Poussette, il lui donnait Sylvandire à étudier comme le modèle d'une grande coquette.

— Voilà des projets de vengeance forts bruyants, bien silencieusement avortés, disait il; pauvre Roger! il voulait tuer tout li monde, et voici maiutenant qu'il s'occupe du

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contraire. C'est peut-être, au reste, le parti le pins sage: <{écidL'nient ce n'est pas encore l'exemple du chevalier d'Anguillieni qui nie fera renoncer à ma liberté.

Pendant que chacun, à Paris, discourait de la sorte, Roger prenait, avec sa femme, le chemin du Midi ; deux jours après leur départ, ils passaient à Ctiâlon. Le chevaher voulut étudier l'effet que produirait sur sa femme la vue de la prison où il avait été enfermé. En conséquence, il la conduisit en face des murailles du château.

— Eh bien, demanda Sylvandire, après avoir regardé à deux ou ti ois reprises, que voulez-vous que je voie à cette horrible habitation?

— C'est là que je suis resté onze mois, tandis que vous me cherchiez de par le monde, chère amie, répondit Roger.

Sylvandire fit une petite moue charmante qui voulait dire :

— Diable! quelque aimable que soit le gouverneur, on ne doit pas beaucoup s'amuser là dedans.

— Oui, oui, dit Roger en répondant à la pensée de sa femme; oui, c'est là que j'ai bien souffert, mais plus encore d'être éloigné de vous que de ma captivité môme.

— Et nous qui étions si loin de nous douter de cela! répondit Sylvandire.

Le nous parut charmant à Roger.

Le lendemain, Roger et Sylvandire arrivèrent à Lyon, où ils s'arrêtèrent deux ou trois jours. Roger, dans son attention éternelle pour Sylvandire, ne permettant point qu'elle se fatiguât.

Pendant ces deux ou trois jours, Roger et Sylvandire firent un pèlerinage à Notre-Dame de Fourvières, la plus renommée de toutes les madones de France pour entretenir la bonne harmonie dans les ménages où elle existe, et pour la rappeler dans ceux où elle n'existe plus.

C'était, comme on le comprend bien, une précaution inutile à l'endroit de Roger et de Sylvandire : ils s'aimaient tant, qu'ils ne craignaient pas de voir s'affaibUr les sentiments qu'ils avaient l'un pour l'autre.

Après un séjour pareil à celui qu'ils avaient fait à Châlon, ÎGS deux époux quittèrent la seconde capitale delà France, et s'arrêtèrent successivement à Valence, à Orange et à Avignon.

A Avignon, surtout. Comment passer à Avignon et ne pas visiier la fontaine de Vaucluse? C'eût été un crime de ièsepoétie.

Or, à cette L^poque, les amours étaient des plus poétiques et suitout des plus champêti'es; ils affeclionnaient les collines, les vallées et les fontaines. Voyez VÂstrée et Cléopâtre.

Ils tirent donc un pèlerinage à la fontaine de Vaucluse, comme ils en avaient tait un à Notre-Dame de Fourvières, et, pendant toute, la route, Roger n'appela Sylvandireque sa ciière Laure, et Sylvandii-e n'appela Roger que son beau Pétrarque.

Les aiendiants auxquels ils faisaient l'aumône sur le chemin, pleuraient en voyant un si beau couple.

Us continuèrent leur voyage et arrivèrent à Arles. Ils voulaient voir les ruines de la ville, qui disputa un instant le titre de reine du monde à Byzance. Sans le mistral, à ce que prétendent les savants, Arles était Constantinople.

Mais, dans ce moment, on s'occupait beaucoup moins de ce qui s'était passé dans l'antiquité, que de ce qui était arrivé il y avait une quinzaine de jours.

Un digne bourgeois de la ville d'Arles, qui avait eu le malheur de prendre en mariage une femme, à ce qu'il paraît, d'un caractère tort opposé au sien, et qui ne pouvait supporter les contrariétés que cette différence de tempérament apportait dans son ménage, résolut, à part lui, de devenir veuf. Mais devenir veuf n'était rien, s'il n'arrivait point à ce résultat par un moyen qui le mît à l'abri de la rigueur des lois.

Or, voici l'expédient qu'avait, pour arriver à son but, imaginé ce digne Arlésien :

Il avait, sur les bords du Rhône, une maison de campagne que sa femme aimait beaucoup, et à laquelle elle avait l'habitude de se rendre tous les dimanches. Le véhicule ordinaire employé par la dame en cette occasion était une charmante petite mrle, proprement harnachée, et de laquelle, disait-on dans Je pays, on prenait presque autant de soin que de celle du nape. Que fit le meurtrier? Il priva, pendant les trois jours 4ui précéJèrent le voyage accoutumé, le pauvre animal de toute boisson; de sorte que, le dimanche matin, la dame se mit en route accompagnée Je son mari,qui^ cette fois-là, avait voulu être de la partie, et montée sur sa mule, CîUe-ci, qui cherchait de l'eau partout, eut à peine aperçu le Rhône, qu'elle prit le galop sans que rien pût l'arrêter, et s'élança dans le fleuve avec la même rapidité qu'un cerf aux abois et poursuivi par une meute se jette dans une fon-

taine. Malheureusement ou heureusement, soit que le lecteur ou la lectrice voudra se placer au point de vue du mari ou de la feuuïie, le Rhône était fort rapide en cet endroit, de sorte que la mule et la dame furent entraînées par le cou- '"ant, et, comme le fleuve, toujours heureusement ou malheureusement, était aussi profond que rapide, toutes deux eurent bientôt disparu dans les flots, tandis que le mari, que sa douleur sans doute enchaînait au rivage, faisait de grand? cris, de grands bras, et appelait au secours dans 1 espérance que personne ne viendrait à son appel.

Cette espérance fut réalisée. La dame et la mule se noyèrent de compagnie. Le mari regretta fort lamule ; mai?, dans les grandes circonstances, il faut savoir faire des sacrifices.

Cependant la chose avait fait tant de bruit, que la jusfico s'en était émue; le mari avait été appelé devant le tribunal; mais il avait paru si désolé, il avait versé tant de larmes sur la mor! de la défunte, que, faute de preuves, la justice l'avait relàcbé.

Sylvandire s'apitoya fort sur le destin de la pauvre femme, et Roger déclara, dans son indignation, que, si cet homme n'était pas un croquant, il irait lui demander raison de son infâme conduite.

Aussi tous deux quittèrent-ils en hâte cette ville de malheur, et, le lendemain, les deux époux étaient à Marseille.

Comme c'était le terme de leur voyage, les deux époux s'arrangèrent dans un hôfel pour y séjourner quelque temp -. Dès le jour de leur arrivée, ils allèrent se promener sur la Cannebière et dans les allées de Meillan, affichant partout leur amour, qui se produisait par les caresses les plus extravagantes; chacun les prenait pour de nouveaux mariés usant de leur lune de miel, et les admirait.

Dans l'hôtel qu'ils habitaient, dans le cercle où ils furent reçus, partout enfin, on faisait l'éloge de ce ménage favorisé.

— Quel beau gentilhom.me, et comme sa femme l'adorel disaient les femmes.

On ne parlait, à Marseille, que de Roger et de Sylrandire.

Un jour, '^oger, qui était sorti seul le matin, rentra au logis et prévint sa femme qu'ils allaient tous deux, sur le midi, rendre visite à un négociant sarde chez lequel il ve-

naît de placer fort avantageusement quelques fonds dont il élait embarrassé.

Sylvaiidire lui demanda quelle toilette il était convenable qu'elle fir, et Roger lui répondit :

— La plus belle que vous aurez, ma chère. Je veux que cet étranger aille rapporter dans son pays qu'il n'a vu dans son voyage aucune femme plus belle que vous.

C'était là un de ces conseils que Sylvandire suivait toujours avec une ponctualité qui faisait honneur à son obéissance conjugale. Au reste, sa beauté, rehaussée par l'élégance des dentelles et le feu des diamants, était vraiment surnaturelle, et, quand elle monta dans sa chaise, les porteurs eux-mêmes en furent éblouis. •

Le négociant sarde demeurait rue du Paradis. C'était un long vieillard à barbe grise et pointue, comme on la portait du temps du cardinal de Richelieu : Juif, Grec, Arabe, tout enfin, excepté Sarde, et qui parlait toutes les langues. Il semblait attendre impatiemment les deux visiteurs; il alla au-devant d'eux avec un visage rayonnant. La beauté de Sylvandire semblait éclairer tout ce qui s'approchait d'elle.

Rien ne donne la confiance comme le succès; Sylvandire avait vu l'effet qu'elle avait produit ; elle fut adorable de grùce et d'amabilité.

Roger, en mari galant et pour faire valoir l'esprit de sa femme, mit la conversation sur des matières tantôt badines, tantôt sérieuses.

Sylvandire soutint l'épreuve indiquée par Boileau, et passa, avec un égal succès, du grave au doux, du plaisant au sévère.

Roger s'épanouissait d'orgueil; de temps en temps, il faisait au négociant sarde un signe de tête qui pouvait se traduire par ces mots :

— Vous voyez que j'avais dit vi'ai.

Et le Sarde répondait par un signe qui voulait dire évidemment :

— C'est une femme comme on en voit peu.

Roger pria Sylvandire de parler italien, et Sylvandire soutint la conversation, pendant une demi-heure, dans l'idiome toscan et avec l'accent romain.

Roger pria Sylvandire déjouer quelque chose sur le clavecin, et Sylvandire joua un morceau de l'opéra d'Orphée et chanta en s'accompagnanU

Le morceau se termina au milieu des applaudissements, et il y eut de nouveaux signes et de nouveaux sourires échangés entre les deux auditeurs.

Le marchand sarde dit quelques mots àl'oreillede Roger.

— Oh! pour cela, répondit le chevalier, c'est impossible, et je crains que, malgré mes prières, madame ne veuille jamais y consentir.

— Que dit do-^c monsieur, mon ami? demanda Sylvaadlre.

— Hien, répondit Roger.

— Mais enfin?

— 11 désire une chose impossible.

— Laquelle?

— Il dit qu'il a vu danser les gitanes d'Espagne, les aimées d'Egypte, les bayadères de l'Inde.

— Eh bien?

— Et il prétend...

— Quoi?

— Qu'il est convaincu que vous l'emportez en grâces sur ces dames, et qu'il est sûr que, si vous vouliez danser un menuet ou une gavote...

— Oh ! dit Sylvandire.

— Je vous l'avais bien dit, mon cher ami, reprit Roger; cela ne se peut pas.

— Cependant, mon ami, dit Sylvandire ne voulant pas rester en route de coquetterie et de séduction, cependant, si j'avais quelqu'un pour figurer avec moi, je danserais volontiers un menuet.

— Mais me voilà, moi, dit le vieux Sarde.

— Eh bien, moi, je chanterai l'air, dit Roger.

Et il se mit à roucouler l'air du menuet d'Exaudet, tandis que Sylvandire, avec son grotesque partenaire, en exécutait les figures avec une précision et une grâce ravissantes.

Le succès de Sylvandire monta jusqu'au triomphe.

— Et quel âge a madame? demanda le marchand sarde, d'un ton d'une profonde admiration.

— Dix-neuf ans sept mois et quinze jours, répondit Rogerj pas encore vingt ans, mon cher monsieur, pas encore vingt ans!

— 'Vous ne m'aviez rien dit de trop, mon gentilliommej répondit à son tour le Sarde; et l'éloge que vous m'aviez fait de madame est encore, je dois le dire, resté au-dessous de la réalité.

S\f.VANDXP,E *e9

— Oh ! monsieur! dii SjA'audire en jetan'. ud coup d Veil ÛQ recon2.aissance à son mari.

— Non, /»arûle d'honneur, reprit le Sarde avec un r5re mahcieux, vous êtes la plus charmante dame que j'aie encore vue, une vraie beauté orientale, une perle de sérail, une véritable houri, une femme impayable.

— U me semble qu'on me fait la cour bien galamment, en votre présence, mon cher Roger, répondit Sylvandire eu minaudant.

— iSon, ma chère, répondit Roger; on vous apprécie dignement enfin, voilà tout.

Là-dessus, on prit congé; mais, en les reconduisant, le Sarde invita les deux époux à déjeuner, le lendemain, avec lui, à bord d'une tartane qui mouillait hors rade. U s'agissait, outre le déjeuner, de prendre le plaisir de la pêche; c'était le temps du passage des sardines.

Cette partie de plaisir si nouvelle enchanta Sylvandira, qui accepta de grand cœur, et qui, voyant que Roger ne répondait pas, se retourna avec inquiétude de son côté.

— Eh bien, mais, lui dit-elle, pourquoi gardez-vous donc b silence? Refuseriez-vous?

— ^'on, chère amie; mais j'ai peur.

— Peur ! et de quoi ?

— Que vous ne puissiez supporter la mer.

— Oh ! il n'y a pas de danger.

— Vous désirez donc faire cette partie de pèche?

— J'en meurs d'envie.

— Il faut faire tout ce que vous voulez.

— Vous êtes un mari charmant!

— lîh bien, donc, mon cher hôte, dit Roger, à deniain,

— A demain, dit Sylvandire.

— A demain, dit le Sarde.

I.e lendemain, à l'heure convenue, on était chez îe Sarde. Une petite chaloupe propre et élégaute attendait sur le port, un peu au-dessus de la Douane. Tous trois montèrent dedans, et se rendirent à la tartane, qui mouillait à la hauteur du château d'If,

C'était un charmant bâtiment, taillé pour la coursci, et qui rasait lesûols comme un oiseau de mer. U était commandé par un patron de trente à trente-cinq ans, remarquable par ?a figure orientale et son costume étranger. Ce patron ne jjarlait qu'italien, ce qui donna à Sylvandire une nouveiie

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occasion de déployer sa science pliilologique. lî avait clee yeux magnifiques, le nez grec, et des dents comme des perles.

On déjeuna de bon appétit; on vit tirer ies filets, qui rompaient sous le poids du poisson, et l'on convint, séance tenanle, d'une pêche au feu pour le lendemain au soir.

Rentrée au logis, Sylvandire ne tarit pas sur les louanges du patron; qu'il était beau, qu'il éfait fort, qu'il était courageux, quelle grande façon de s'exprimer il avait, avec quel luxe il avait l'eçu ses hôtes, et comme tout son équipage lui obéissait sur un mot, sur un geste, un signe!

— Assurément, dit Sylvandire en metlant le pied sur le quai, cet homme est au-dessus de sa condition.

— Assurément, répondit Roger.

Le lendemain matin, Roger retourna chez le Sarde ; au retour, il trouva sa femme qui dansait et riait toute seule.

— Bon ! dit-il, elle est déjà amoureuse du patron.

On dev-ait partir à six heures de l'après-midi seulement; de dix minutes en dix minutes, Sylvandire regardait la pendule : elle eût voulu pousser l'aiguille. Roger souriait amè rement et secouait la tête ; mais Sylvandire ne s'occupait pas de Roger.

Au moment de partir arriva la permission de l'inspecteur du port. Roger demanda au négociant sarde si le temps serait beau.

— Superbe, répondit Sylvandire.

Mais le Sarde cligna de l'œil d'une façon toute particulière, et qui voulait dire : « Soyez tranquille, nous aurons le temps qu'il nous faut. »

On monta dans le canot, et, comme on avait lèvent debout, on n'avança qne fort lentement. 11 en résulta que la nuit était venue et qu'on n'était encore qu'à la hauteur de l'île de Pommègue.

Pendant le trajet, de gros nuages s'étaient amoncelés à l'horizon et s'avançaient comme une marée, puis ils enveloppèrent la lune perdue au milieu de leurs vagues cotonneuses comme une île de feu; mais, peu à peu, ils l'étreignirent de leurs plis épais et commencèrent à faire pâlir sa lumière.

De son côté, la mer était sinistre et déferlait bruyamment cur les lûchers et sur le rivage.

On voyait, dans l'ombre, de grandes bandes d'écume phos-

STLVANDIRE 27i

phorescente qui couvaient comme des traînées de flamme.

— ^lon Dieu ! dit Sylvandire, il me semble que nous allons avoir une tempête.

— Que dites-vous du temps, mon cher hôte? demanda Roger au marchand sarde.

— Beau temps pour la pesse ! beau temps pour la pesse ! répondit celui-ci avec un regard railleur que Sylvandire surprit et dont elle fui effrayée.

— Que veut dire monsieur, mon ami? dit-elle en se rapprochant de Roger.

Roger frissonna en sentant le con'act de cette femme qu'il avait tant aimée, et que peut-être il aimait encore. Il recula machinalement,

— J'ai peur, dit Sylvandire.

Roger ne répondit point et laissa retomber sa tête dans ses deux mains.

Alors le marchand sarde alluma une torche, et, se levant, il l'agita quelque temps dans les aii-s, puis l'éteignit.

Le vent soufflait d'une façon lamentable ; on eût dit des plaintes humaines.

En ce moment, un éclair illumina le ciel, et, à la lueur de cet éclair, on vit la tartane qui courait des bordées à cinq cents pas de distance.

Bientôt on aperçut quelque chose qui s'avançait dans l'ombre ; c'était une chaloupe montée par cinq hommes.

Deux hommes ramaient; deux hommes se tenaient à. l'avant; le cinquième était assis à l'arrière.

Sylvandire reconnut, dans ce dernier, le patron delà tartane.

Mais, cette fois, ce visage, qui lui avait paru si beau la veille, lui parut empreint d'une expression sinistre.

— Abordez, dit le patron en italien.

Et la chaloupe et le canot se trouvèrent bord à bord.

— Mon Dieu! s'écria Sylvandire devinant, à l'expression des physionomies des nouveaux venus, qu'il n'était pas, comme elle l'avait cru, question d'une partie de plaisir, — mon Dieu ! qu'y a-t-il donc et que va-t-il se passer?

A peine avait-elle prononcé ces paroles, que les deux rameurs et les deux hommes de l'avant sautèrent dans le canot ; et, tandis que les deux rameurs contenaient Roger ou jaisaient semblant de le contenir, les deux hommes de l'avant prirent Sylvandire à bras-le-corps et l'enlevôrenL

— Roger! s'écria-t-elle, Roger, au secours, à l'aide! Roger, sauve-moi, sauve-moi, sauve ta Sylvandire!

Roger se leva par un premier mouvement instinctif et machinal; mais les deux hommes l'arrêtèrent : il est vrai que, si Roger wût voulu, il en eût pris un de chaque main et les eût jetés tous deux à la mer.

Mais, sans doute, il ne crut pas que c'était le moment d'user de ses forces et il se rassit en poussant un soupir et en passant la main sur son front.

Pendant ce temps, Sylvandire, pâle de tei'reur, passait du ^anot dans la chaloupe.

— Roger, Roger! essaya-t-elle de crier encore une fois. Roger, à moi ! Je me meurs !

Et elle s'évanouit.

Il fallut que Roger se rappelât à la fois toutes les douleurs qu'il avait souiTertes, tous les aifronts qu'il avait essuyés. toutes les hontes qu'il avait bues, pour qu'il ne sautât point dans la chaloupe au dernier appel de la voix mourante de Sylvandire, et qu'il ne l'arrachât point aux mains de ces hommes.

11 avait levé la tête, et il la laissa retomber dans ses main?.

— Au large! cria le marchand sarde.

Le patron prit Sylvandire des bras des hommes qui l'avaient enlevée, les rameurs saisirent l&urs avirons, et la chaloupe s'éloigna rapidement.

— Addto , padrone! cria le commandant de la tartane au marchand sarde.

— Âddio! répondit celui-ci avec le petit ricanement qui lui était habituel.

Roger jeta un dernier regard vers Sylvandire; il vit encore sa robe blanche qui se détachait dans la nuit ; et, comme les hommes et la chaloupe étaient déjà perdus dans l'obscurité, on eût dit une ombre qui ghssait à la surface de la mer.

Mais, au bout de quelque temps, elle disparut dans la brume, et l'on ne vit plus rien.

Aussitôt le vieillard sarde prit les rames et se mit à ramop du côté opposé à la chaloupe, c'est-à-dire vers la terre, avec une vigueur qu'on n'aurait jamais soupçonnée dans ce maigre et débile corps.

— Eh bien, dit-il à Roger, au bout de dix minutes de silence à peu près et en ralentissant le mouvement de ses avi-

rons, eh bien, vous voilà libre, monsou le sevalier. Les soses se sont-elles passées comme vous le désiriez et êtes- vous content de nous ?

— Oui, répondit Roger d'une voix sombre, oui, je suis libre, et cela gnlce à un crime !

— Bah! un crime ! répondit le vieillard;il ne faut pas envisager les soses ainsi. C'est une plaisanterie, voilà tout. Votre dame s'en va droit à Tounis ; le patron il avait une commande d'un prince indien qui désirait oune femme française; vous, vous étiez las de la vôtre : cela s'est arranzé à merveille.

Roger regarda une dernière fois à l'horizon, et vit effectivement, sous un rayon de lune, la tartane qui fuyait, au milieu d'un brouillard blanchâtre, dans la direction de Tunis.

— Allons, dit le vieillard, il ^aut sonser à nous maintenant, car nous approssons de ia terre ;dessirez promptement vos habits, trempez-vous des pieds à la tète dans l'eau de ia mer, et brisons un banc ou deux de ce canot.

Roger, en ce qui le concernait, exécuta silencieusement ces prescriptions, et, par un vent qui devenait de plus en plus menaçant, ils rentrèrent au port vers une heure du matin.

Du plus loin qu'il aperçut la tour Ronde, le Sarde se mit à pousser des vociférations, des sanglots, des gémissements qui réveillèrent Roger du terrible songe qu'il achevait de faire.

— 0 poi'cro! ô malheureux! ôpovero maritol s'écria-t-il. Ohime! ohimel...

Ces cris, répétés avec variation d'idiome, flrent sortir tous les douaniers de leur corps de garde, et, près d'eux et autour d'eux, se groupèrent quelques bourgeois attardés.

— Qu'y a-t-il? cria le chef des gabelous.

— Ce qu'il y a? ce qu'il y a? Ah! che schiagurc, oune si sarmante femaie! 0/ chepeccatol

Et, pendant que le viellard poussait ces cris inintelligibles, ia barque avançait toujours.

— Mais qu'est-il donc arrivé ? s'écrièrent les assistants. Alors le vieillard, tout en mettant pied à terre, raconta

qu'au moment d'arriver à la tartane où Roger, Sylvandire et lui allaient faire une partie de pèche, un canot poussé par une laoie avait brisé un banc et le gouvernail, et cela avec une telle violence, que, du choc, madame d'Anguilhem^ qui se tenait debout, était tombée à la mer. Aussitôt , raconta toujours le vieillard, Roger s'était pré-

tipité après sa femme, mais en vain. La lame était grosse. Je ci.il était noir. La malheureuse Syivandire n'avai!: point reparu.

Kt il fallait voir les gestes animés du Sarde, sa pantomime furieuse ! il fallait l'entendre orner son récit de *outes les amplifications de la rhétorique italienne !

Six fois Roger avait plongé. Le Sarde avait voulu le retenir par les basques de son habit, mais inutilement ; enfin, ii allait plonger une septième fois, lorsqu'il l'avait saisi à brasle-corps, s'était emparé de lui et l'avait retenu de force, en lui assurant que sa femme avait été recueillie par l'autre ca- .iot. Enfin, Roger s'était évanoui, et, pendant ce temps, lui, pauvre vieillard, il avait ramené l'esquif au port. Quant aux hommes de la chaloupe, on ne les avait pas revus, et l'on ^ ignorait quelles gens c'était, la violence des flots les ayant, en un instant, entraînés hors de vue.

On plaignit d'Anguilhem ; quelques assistants, plus sensibles que les autres, versèrent des larmes. Il était sombre, muet, immobile. On prit son abattement pour un désespoir qui touchait à la folie, et l'intérêt qu'on lui portait s'augmenta de sa morne attitude. S'il eût été pauvre, on l'eût couvert d'aumônes, tant sa position paraissait franche et sa douleur réelle.

En rentrant à son hôtel, Roger s'enferma. Le patron le reconduisit, et raconta à tout le monde le funeste accident de la nuit. Roger avait ordonné qu'on le laissât seul avec sa douleur; aussi personne n'entra dans sa chambre que le négociant sarde, qui, le lendemain, à dix heures du matin, vint s'informer de la façon dont le pauvre époux avait passé la nuit.

Puis tous deux mirent le verrou à la porte, et Roger compta cinq cents pistoles au Sarde; en échange de quoi, celui-ci lui remit un procès-verbal signé par quatre notables du pays, relatant, jusque dans ses moindres détails, l'aventure nocturne qui avait causé la mort de madame d'Anguilhem.

D'Anguilhem envoya ce procès-verbal à maître Bouleau^ avec une leltre pleine de réflexions lugubres.

Il fit aussi part de la perte qu'il venait de faire de son épouse bien-aimée au marquis de Cretfé, à d'Hcrbignj, à Clos-Renaud et à Chastellux.

Puis, il partit pour Anguilhem, où il arriva douze jourg après l'embarquement de Syivandire,

Maintenant, avouons franchement une chose que nos lecteurs ont déjà sans doute devinée.

Le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhem avait parement et simplement vendu sa femme à un corsaire tunisien, dont ie marchand sarde était le correspondant en France.

Ce qui n'était pas mal ingénieux pour un provincial.

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