‹ SylvandireChapitre 2 sur 6 · XXV II · texte numérisé non relu

XXV II

Comment le chevalier d'Ânguiîhem apprit que son père n'avait pas remis a mademoiselle de lîeuzerie la lettre dans laquelle il lui rendais sa liherté, et de ce qui s'en était suivi.

Le baron d'Anguilhem, comme on le comprend bien, avec l'amour mêlé de respect qu'il portait au château de ses pères, n'avait point vu se faire un tel changement dans sa fortune sans songer à opérer quelques améliorations dans sa propriété. Aussitôt le mariage accompli, aussitôt ses intérêts réglés avec Roger, aussitôt son retour à Anguilhem enfin, il t'était donc mis à la grande œuvre qui le préoccupait depuis si longtemps, et que le manque de fonds l'avait seul empêché d'entreprendre.

Le premier de ces changements avait été une grande allée de sycomores qu'il avait fait planter devant son habitation, et qui, depuis deux ans et demi, étaient déjà devenus assez beaux ; de plus, entre les troncs de ces arbres, on avait intercalé une haie de sureaux et de coudriers; au bout de cette allée, qui avait près d'un demi-quart de heue, on voyait s'élever le manoir d'Anguilhem, augmenté d'un étage, lequel était surmonté lui-même d'un pavillon-belvédère, dont la mode commençait à s'introduire, même dans les environs de Loches.

Il va sans dirû g';e, dans ce mouvement architectural, qui avait donné à la maison un petit air seigneurial qui faisan plaisir à voir, la fameuse tour de la Guérite avait été scrupuleusement respectée.

Puis, agrandi du côté des bâtiments, le baron avait songé à s'arrondir du côté des terres; il avait acheté ce fameux marais de deux lieues qui ne rapportait rien qu'une magnifique chasse d'hiver aux canards et à la bécassine, mais qui don-

nait à la terre la môme étendue qu'avait autrefois la baronnie; puis, les uns après les autres, il avait accaparé tous les petits bois qui avaient été si longtemps l'objet de sa convoitise, de sorte que le baron pouvait dire mainfenant mes bois, mes marais, mes plaines; faculté dont, il faut lui rendre justice, il n'abusait pas ridiculement.

Enfin, le personnel s'était augmenté en raison du matériel.

Il avait deux fermiers au lieu d'un, trois chevaux dans son écurie, parmi lesquels figurait Christophe, qu'il avait ramené de Paris à son retour de la capitale, et qui, à l'instar do vieux soldats qui avaient combattu à Steinkeike et à Berg op-Zoom, avait ses Invalides ; enfin, à ses deux servantes, mesdemoiselles Marie et Gothon, et, à son garde-chasse Lajcunesse, il avait ajouté deux domestiques mâles.

Nous ne parlons pas de l'abbé Dubuquoi, qui, devenu inutile comme professeur, avait été élevé au rang de bibliothécaire et passait son temps à rassortir, chez les libraires de Loches, les deux cent quarante volumes dépareillés qui formaient le fonds de son domaine.

Grâce à cet état de maison, demeuré au reste au-dessous de ce qu'il pouvait être, le baron d'Anguilhem était considéré comme le pbus riche propriétaire des environs.

Les trois cent mille livres qu'il s'était réservées sur la fortune de M. de Bouzenois lui rapportaient donc un million de saluts par an, et des saluts les plus recherchés de sa province.

Quanta la baronne, elle était restée exactement la même, c'est-à-dire le type le plus complet de l'excellente femme, de l'excellente mère; elle avait seulenifînt ajouté, aux six robes qu'elle possédait, les deux robes qu'elle avait fait faire à Paris; mais, dans les grandes circonstances, elle avait continué à faire elle-même la pâtisserie, qu'elle faisait, au reste, à merveille, et à essuyer de sa propre main ces belles assiettes du Japon que Roger essuyait si bien.

Nous avons ramené Roger à cet endroit, parce qu'au milieu de leur changement de fortune, ce bon père et cette tendre mère ne pensaient qu'au fils auquel ils la devaient : lorsqu'ils étaient ensemble, ce qui arrivait souvent, on était bien certain que le nom du chevalier, prononcé par l'un ou par l'autre, allait mettre la conversation sur le chapitre de ce fils bien-aimé, et cependant, il faut le dire, il y avait des mo^ ments où le baron «ît la baronne accusaient Roger d'ingratitude.

C'est que jamais M. et madame irAnguilhem n'avaient rien su de l'emprisonnement de Roger. Crelté avait compris avec raison que l'annonce d'une pareille nouvelle ■ es tuerait, et comme, confinés dans leur province et n'ayant aucune relation à Paris, ils ne pouvaient aider en rien les amis de leur fils dans les démarches qu'ils faisaient, il avait voulu leur épargner une douleur inutile. Il leur avait donc écrit que le chevalier, chargé d'une mission secrùte, était parti pour la Hollande, les prévenant en outre que, comme tout le monde devait ignorer le lieu de sa résidence, ils ne recevraient sans doute de longtemps aucune lettre de lui, attendu que, dès cette époque, les gouvernements avaient adopté cette mesure, si heureusement perpétuée jusqu'à nos jours, d'ouvrir les lettres, dans le but parfaitement innocent de savoir ce qu'elles contiennent. Roger n'avait donc pas donné de ses nouvelles pendant quinze mois, ce que, grâce à la lettre de Cretté, ses parents avaient parfaitement compris; mais ce qu'ils n'avaient pas compris, en échange, c'est que Loches ne fût pas le plus court chemin de Paris à la Haye.

Roger, aussitôt sa sortie de prison, avait écrit à Anguilhem; mais, prévenu par Cretté, il avait entretenu ses parents dans leur erreur. Sa lettre, comme on s'en doute bien, avait été accueillie avec bonheur. Cependant, après une si longue absence, c'était lui, lui surtout, qu'on avait besoin de revoir. Les invitations de venir passer un mois au château d'Anguilhem s'étaient alors succédé avec l'acharnement de la tendresse maternelle; mais, au milieu de ses graves préoccupations, Roger n'avait pas eu le temps de faire droit aux réclamations de ses bons parents.

En partant pour Marseille, Roger avait écrit enfin qu'il allait faire un voyage en Provence, et qu'à son retour il passerait par Anguilhem, où il séjournerait un mois ou deux.

Dès lors, on se prépara au château à recevoir l'héritier présomptif, à fêter l'enfant prodigue. On mit les ouvriers dans la plus belle chambre du château, et l'on fit venir de Loches un surcroît de meubles, afin qu'à son arrivée madame d'Anguilhem ne manquât de rien.

Aussi, quand une chaise apparut au bout de l'allée des sycomores , s'avançant avec cette allure fringante qui n'appartient pas à la province, le cri : « Le chevalier! le chevalier! » retentiipay tout le chdteau, et chacun se mit sousles armes.

La chaise arrivait au grand galop. A la porte, elle s'arrêta. La portière s'ouvrit, et Roger tomba dans les bras de son père et de sa mère, qui versaient des larmes de joie; puis il passa de leurs bras dans ceux de son ancien professeur, l'abbé Dubuquoi.

A quelques pas derrière eux étaient les vieux serviteurs, amenés là par leur affection, et les nouveaux par leur curiosité.

Vieux et nouveaux trouvèrent que leur jeune maître était devenu un très-joli seigneur.

Quant à Castor, il hurlait dans sa niche, et s'élançait à faire croire qu'il allait briser sa chaîne.

Au bout d'un inslant d'effusion, la baronne se souvint qu'il lui manquait un enfant. Elle jeta un coup d'œil dans la voiture; et, la voyant vide :

— Et madame d'Anguilhem, s'écria-l-elle , où est-elle donc?

Une vive rougeur passa sur le front de Roger, et une larme qui n'était pas hypocrite lomlia de ses yeux. Hûtons-nous de dire qu'il n'en tomba qu'une.

— 11 m'est arrivé un grand malheur, ma mère ! dit Roger; j'ai perdu madame d'Anguilhem... Mais rentrons; je vous conterai cela.

Il serait difficile de donner au lecteur une idée des cris de douleur et d'étonnement qui accueillit, au salon, le récit de la catastrophe de Marseille.

La baronne pensa s'évanouir de douleur, et elle ne se lassait pas de répéter, comme Géronte :

— Mais qu'allait-elie faire dans cette galère? Cependant Roger l'eut bientôt consolée, et, pour produire

ce grand miracle, il n'eut besoin que de prendre sa mère à part et de lui dire ces quelques mots :

— Dieu, qui sait tout, ma mère, sait que madame d'Anguilhem ne me rendail pas heureux, et, malheureusement, 1g monde sait encore qu'elle n'a pas toujours eu pour notre nom tout le respect qu'elle lui devait ; son malheur n'est donc qu'une punition.

Roger, forcé de menlir sur beaucoup de points, sur celuilà, du moins, ne mentait pas.

Depuis plus de trois ans, Roger n'avait pas vu Anguilhem,' mais l'absence n'avait pas été assez longue pour qu'il eût rien oubhé; chacun de ses souvenirs était encore vivant dans

son cœur et chacun de ses souvenir? se liait à son amour pour mademoiselle de Beuzerie. De souvenirs antérieurs, il n'en avait point; il lui semblait qu'il n'avait commencé à vivre que du jour où il avait vu Conï^lance.

La baronne avait, comaie nous l'avons dit, fait préparer le plus bel appartement du château ; mais Roger demanda à toucher dans sa petite chambre. C'était là, on se le rappelle, que lui était apparue, pour lui ordonner de vivre, la jeune fille qu'il croyait morte. 11 alla au tableau représentant le Christ, s'agenouilla comme il avait l'habitude de faire à cette époque-là, et essaya de l'etrouver sa prière d'enfant; mais, à l'époque où il priait, Roger était jeune, pur, plein d'illusion et de foi; et surtout il n'avait pas commis une action qui, à tout prendre, ressemblait fort à un crime.

Roger se mit au lit; mais il resta longtemps au lit sans s'endormir. Cependant le sommeil vint, et avec le sommeil les songes; il lui sembla que le tableau tournait encore sur lui-même comme au temps des visions de sa jeunesse; mais, cette fois, ce n'était pas Constance qui lui apparaissait, c'était Sylvandire qui descendait du piédestal, et qui venait, froide et glacée, s'étendre près de lui.

Trois fois Roger se réveilla, et trois fois, en se rendormant, il retomba dans le môme rêve.

Le matin, il se leva avec le jour, alla lui-même à l'écurie seller Christophe, et, comme il avait besoin de chasser le souvenir de Sylvandire par un souvenir plus tendre, il suivit la route jusqu'à l'endroit où, certain soir de Pâques, il avait retrouvé le coche de M. de Beuzerie renversé dans le marais, et avait ramené triomphalement Constance sur ce même Chrittophe, qui, après six ans passés, le ramenait au même endroit.

Roger reconnut la place; il lui semblait que l'événement était arrivé de la veille, et que tout ce qui s'était passé depuis ce temps était un songe.

A l'heure du déjeuner, Roger revint au château l'esprit un peu plus calme et un peu plus tranquille. Les souvenirs da matin avaient combattu les rêves de nuit; Constance avait vaincu .Sylvandire-

Au (U'jeuner, Roger demanda des nouvelles de tout le voisinage ; mais, selon l'habitude des gens qui pensent trop à une personne, co fut de celle personne-là qu'il n'osa pasdire mot. 11 espérait toujours que son père ou sa mère prononce-

rait le nom de mademoiselle de Beuzerie ; mais ce nom ne sortit pas de leur bouche.

Il est vrai de dire, au reste, que Roger attendait avec une impatience qui n'dtait pas exempte d'anxiéti'.A tout moment, il s'attendait à entendre sortir de la bouche du baron, parmi les énumérations généalogiques de la province, cette fatale parole :

— A propos, mademoiselle Constance de Beuzerie a épousé M. de Croisey, ou tout aulre.

Mais, au grand étonnement de Roger, le baron et la baronne semblaient s'être donné le mot, et pas un des deux ne parla de Constance.

Après le déjeuner, Roger monta sur Christophe, qui partit en rechignant très-fort. Il commençait à croire, en reconnaissant le cavalier à quelques vieilles habitudes qu'il n'avait pas perdues, que ses courses amoureuses allaient recommencer. Or, Christophe avait vieilli comme les autres personnages de cette histoire. Christophe, enfin, avait six ans de plus.

Cette fois, Roger se dirigea vers un but que le pauvre animal connaissait encore. C'était la Chapelle-Saint-Hippolyte, où Roger et Constance s'étaient enfuis, et dont le bon curé les avait si religieusement trahis.

Il espérait que le curé, en le reconnaissant, lui parlerait de Constance.

Hélas ! le curé était mort et remplacé par un autre euro envoyé de Lorient. Le nouveau pasteur n'avait pas connu Constance; il n'y avait donc pas de probabilité qu'il en parlât.

Quant à la servante du nouveau curé, il l'avait amenée avec lui de Lorient; il n'y avait donc aucune chance qu'elle en sût plus que son maître ; d'ailleurs, elle ne parlait que le bas breton, langue que Roger avait peu pratiquée, quoique les savants aient découvert, depuis, que c'était l'ancien celtique.

Roger revint donc au château aussi ignorant qu'il en était parti.

Au dîaer, môme silence. Roger était muet et préoccupé; il retournait de tous côtés dans sa pensée la phrase par laquelle il devait entamer cette importante conversation. Enfin, après mille détours qui n'amenèrent aucune ouverture de la part de ses parents, il se hasarda.

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— Et... et notre ancienne haine avec les Benzrrie, dit-il en essayant de sourire, vous ne m'en parlez point, mon père ?

— Elle est ïîien c ilmi^e, et nous sommes cruellement yengés, répondit le ba. on.

— Bah! et pourquoi cela? s'écria Roger frémissant de tout son corps en songeant que Constance était peut-être morte ou mal mariée.

— Figure-toi, reprit le baron, tandis que la baronne regardait son fils avec inquiétude, figure-toi que Constance n'a pas trouvé à se marier et qu'elle est encore fille.

Un tremblement convulsif s'empara de Roger. Il rougit et pâlit tour à tour. Il essaya de se lever de son fauteuil et retomba assis. Puis des larmes vinrent à ses yeux, et il laissa tomber sa tête sur sa poitrine en poussant un profond soupir.

— Oui, dit la baronne, elle s'est retirée, voici bienlôt un an, au couvent de Loches, et l'on ne sait pas trop si, malgré les instances de ses parents, elle n'entrera point en religion.

Ainsi, quand Roger avait cru perdre Constance, il avait Toulu se faire jésuite. Ainsi, quand Constance avait perdu Roger, elle avait voulu se faire religieuse.

Dieu est donc au fond de tout amour réel.

— Pas mariée, repartit Roger ; pas mariée, et, sans doute, m'aimant toujours !

— Elle qui faisait tant la fière, dit le baron ignorant ce qui se ijassait à celte heure dans le cœur de son fils.

— C'est-à-dire, reprit la baronne, elle dont les parents avaient tant d'orgueil ; car, pour Constance, Dieu sait que c'était une bonne et sainte fille que j'aimais comme une mère.

Roger remercia la baronne d'un coup d'oeil.

— Et... et qu'a-t-elle dit de mon mariage ? reprit-il en liésitant.

— Mil foi, nous n'en savons rien, reprit le baron d'un air quelque peu embarrassé, car nous n'avons pas vu les Beuzerie depuis ton départ.

La conversation en resta là; seulement, Roger devint plus pensif encore qu'à l'ordinaire, et l'on se leva de table sans avoir ajouté un seul mot de plus.

Après le dîner, Roger prit son fusil, détacha Castor, auquel la joie da sortir avec son ancien maître rendit momen-

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tançaient toute son ancienne vigueur, et il recommença ses promenades d'autrefois du côté de la garenne; mais, en trois ans, que de jours écoulés, et, dans ces jours, que d'événements! A chaque pas du chemin, il trouvait un regret ou un remords; derrière :;haque buisson, il craignait d'a^jercevoir Sylvandire et pleurait de ne plus voir Constance.

L'arrivée de Roger fut, au reste, fêtée dans tout le pays; la douleur qu'inspirait la mort de la jeune baronne ne tut pas de longue durée. Presque personne ne l'avait connue.

Puis il y avait encore un motif pour que lefTet produit par l'accident qu'avait raconté Roger à sa mère, et que sa mère racontait à tout le monde, produisît une courte impression : Roger, en devenant veuf, éLait redevenu libre; Roger avait vingt-deux ans ; Roger était plus beau qu'il n'avait jamais été, même du temps où on l'appelait le beau Roger ou le beau Tancrède ; enfin , Roger possédait, sans compter ce qui devait lui revenir à la mort de ses parents, c'est-à-dire sans compter ses espérances, comme on le dit dans cet inftlme argot qu'on appelle la langue des hommes d'affaires, Roger, disons-nous, possédait à lui, en propre, et pour le moment, cinquante bonnes mille livres de rente.

Aussi les mères de famille reprirent peu à peu leur idée favorite, qui était de marier Roger à leur fille.

Roger fut donc le héros de la chasse, des bals et des festins, mais, hélas! un héros bien triste. Cependant, au milieu de ces réunions, il aperçut quelquefois une figure encore plus triste que la sienne : c'était celle du vicomte de Beuzerie. Chaque fois, Roger s'éloigna de lui, car la vue de ce vieillard, dont l'orgueilleux entêtement avait été la cause première de ses douleurs, lui faisait mal, en lui rappelant toute une immensité de souvenirs amers.

Un jour, à la chasse, il rencontra le vicomle près de cette mCme garenne où, à peu près trois ans auparavant, ils s'étaient si violemment querellés, et où, depuis, partant plein d'espoir et d'illusions, Roger avait pris congé de Constance.

Roger salua le vieillard en le suivant d'un œi! attendri, car enfin, quelque tort qu'il eût envers Roger, ce vieillard, c'était le père de Constance.

M. de Beuzerie, qui avait coupé à travers une pièce de luzerne pour éviter la présence du chevalier, se ravisa, et. venant droit à lui '.

"~ Monsieur d'Anguilhem, lui '^'it-il, veuillez de grâce me dire

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TOus-même, afin que je l'entende de votre propre bouche, si vous ùies marié ou si vous ne l'êtes pas.

— Je suis veuf, monsieur, répomlit Roger en tremblant.

— Alors, vcp.ez avec moi, monsieur, reprit le vicomte, et vous sauverez toute ma famille du dôsespoir: ma fille s'est renfermée à la Conception, elle ne veut rien entendre de nous; elle prétend que nous l'avons trompée, que vous êteà toujours garçon, que vous ne l'avez pas dégagée de sa parole, enfin qu'elle ne peut donc appartenir à personne que vous ou à Dieu, et puis peut-être aussi est-elle devenue folle, pauvre chère enfant, car, depuis deux ans, sa mère et moi, nous ne comprenons plus rien à sa conduite.

Roger laissa tomber son fusil et regarda le baron en homme qui va s'évanouir.

— Hélas ! hélas ! dit le vieillard ému jusqu'aux larmes, tout est retomljé sur nous, monsieur d'Anguilhem, et nous cOiiimes véritablement bien malheureux.

Roger sentit se dérober ses genoux sous lui.

— Oh ! monsieur le vicomte, s'écria-t-il, pardonnez-moi, pardonnez à Constance. Mais je crois entrevoir la vérité; avant d'aller avec vous, laissez-moi aller à Anguilhem. J'ai un mot d'explication à demander à mon père; ensuite je suis tout à vous. A quelle heure désirez-vous que je sois demain à Beuzerie?

— Attendez-moi alors, monsieur le chevalier, répondit le vicomte, et c'est moi qui, demain, vous prendrai en passant.

— Je vous attendrai.

— Mais songez que ce n'est point un engagement en l'air que vous prenez là, monsieur d'Anguilhem. Je compte sur vous; j'y compte, n'est-ce pas, reprit-il encore avec une affectueuse insistance, car il ne savait pas si la vieille offense qu'û avait faite à Roger ne vivait pas toujours au cœur de son jeune voisin.

Roger lui fit un signe à la fois de la tête et de la main, et reprit aussitôt le chemin d'Anguilhem. Cependant, au bout décent pas, il se retourna et vit que le vieillard s'était assis et se tenait immobile et la tête baissée, pareil à une statue de la Résignation.

Deux heures après, loger était de retour à Anguilhem.

— Mon père, dit Roger au baron, qui cueillait des abricots dans son verger, mon père, n'auriez-vous donc point remis à mademoiselle de Beuzerie la lettre que je vous avais prié

de lui l'aire passer, et qui lui annonçait mon mariage ?.., M. d'Anguilhem, pris ainsi à l'improviste, hésita un instant et rougit.

Cette honte d'un père qu'il respectait profondément fut un reproche douloureux pour Roger. Aussi, prenant aussitôt les deux mains du baron dans les siennes :

— Oh ! rassurez-vous, mon bon père, quoi que vous ayez Tait, vous avez bien fait.

— Eh bien, non, mon cher Roger, dit le baron, je ne la lui ai point remise; tu ne m'avais pas dit ce que contenait cette lettre, et j'ai eu peur, je te l'avoue, que, dans les circonstances difficiles où nous nous trouvions, cette malheureuse lettre ne fît plus de mal que de bien.

— Ainsi, cette lettre?

— Elle est encore là-haut.

Et le baron, suivi de Roger, rentra au château, monta dans sa chambre, tira la fatale lettre d'un coffret de chêne où elle avait jauni, précieusement cachetée, et la remit à son fils.

— Oh! je comprends tout maintenant, s'écria Roger; je lui avais dit de ne croire qu'à mes paroles ou à mon écriture ; elle n'a voulu croire à rien qui ne fût pas moi, elle a toujours attendu que je dégageasse ma parole; et elle eût attendu ainsi jusqu'à la mort ! Oh ! la sublime enfant, comme elle m'aimait!

Roger prit la lettre et remonta dans sa chambre, afin de réfléchir tout à son aise aux événements passés et peut-être aussi aux événements à venir.

Comment le chevalier d'Anguillicm et mademoiselle Constance de Deuzerie se retouvèrent plus amoureux l'un de l'autre que jamais, et des perplexités où cet amour plongea Roger.

Roger passa une nuit fort agitée. Il vit, en rêve toujours, tourner le tableau ; et, cette fois, c'était Constance qui lui apparaissait; mais, au moment où elle touchait la teri'e et approchait de son lit, Sylvandire se levait d'un air menaçant entre elle et Roger, de sorte que, quelques efforts que fissent

les malheureux jeunes gens, ils ne pouvaient jamais parvenir à se joindre.

Quelque peu de foi que Roger eût aux songes, celui-là était tellement en situation et avait un caractère si merveilleuseaient propliélique, qu'il laissa dans son esprit une émotion i^ui n'était pas encore dissipée lorsque, vers les huit heures du matin, M. de Beuzerie arriva.

Le vieillard était à cheval. Roger fit aussitôt seller Christophe; car, dès la veille, il avait deviné qu'il était question il'accompagner le vicomte au couvent de Loches. Tous deux s'acheminèrent vers la ville.

Le long du chemin, le ciievalier, en songeant qu'il allait revoir Constance, se trouvait parfois pris de si effi'oyables serrements de cœur, qu'il retenait son ctieval tout à loup, et pâlissait si fort, qu'on eût dit qu'il allait tomber. Alors, M. de Beuzerie s'arrêtait lui-même e* le regardait avec anxiété; mais aussitôt Roger rappelait toute sa force et se remettait en route.

Bientôt on aperçut Loches. Roger ne pouvait comprendre que, dans cet amas de maisons, il y eût une maison qui renfermât Constance. Roger ne pouvait croire que, dans une demi-heure, dans un quart d'heure, dans cinq minutes, il allait se retrouver en face de celle qu'il n'avait pas vue depuis près de trois ans, et dont, pendant ces trois ans, il s'était cru séparé à jamais.

On entra dans la ville, on entra dans la rue. On frappa à la porte du couvent. La tourière ouvrit. M. de Beuzerie demanda sa tille, et la tourière répondit, du ton le plus tranquille :

— C'est bien, monsieur le vicomte; entrez au parloir, et l'on va la prévenir.

Cette réponse était bien simple et bien naturelle; cependant elle tit frissonner Roger; il s'attendait qu'on allait lui dire que Constance n'était plus au couvent, ou peut-être, comme on lui avait dit à Chinon, que Constance était morte.

On entra dans le couvent ; une religieuse introduisit le vicomte et Roger au parloir, puis les laissa seuls.

Ni le vicomte ni Roger n'échangèrent une parole ; seulement, le père s'approcha de la grille, tandis que le jeune iiomms restait en arrière, à peu près caché dans la demiteinte.

Au bout de quelques instants, 1? porte s'ouvrit, et Constance

toute vêtue de blanc, parut et s'avança vers la grille avec une démarche lente et d'un pas qui semblait ne faire aucim bruit.

Elle était pâle et amaigrie, mais plus belle et plus gracieuse que jamais; on eût dit que tout ce qu'il y avait de terrestre en elle s'était consumé au feu de son amour, et que, de la femme souffrante en ce monde, il ne restait plus que l'ange bienheureux prêt à remonter au cicî.

Mais, tout à coup, en détournant les yeux de dessus son père, le regard de Constance rencontra celui de Roger. Elle s'arrêta chancelante et jeta un grand cri. Roger crut qu'elle allait tomber, s'élança vers elle, et, passant ses deux bras à travers la grille :

— 0 Constance, Constance! dit-il; vous êtes un ange; mais, si parfaite que vous soyez, me pardonnerez-vous jamais?

— C'est lui! dit Constance, c'est bien lui.

Et, levant ses deux mains jointes et ses yeux au ciel :

— Oh ! mon Dieu, dit-elle, je vous remercie. J'avais donc oicn fait de croire. J'avais donc bienfait d"espérer.Le voilà revenu.

— Mais il n'en est pas moins vrai qu'il était marié, dit le vicomte de Beuzerie, tenant à prouver à sa fille qu'il ne l'avait point trompée.

— Marié! reprit Constance, marié ! Est-ce vrai, Roger?

— Hélas! dit Roger, j'ai été obligé de céder à la nécessité, et voici la lettre que je vous écrivais à cette fatale époque, et que mon père, Uieu l'inspirait sans doute, ne vous a pas remise.

— Alors, que venez-vous faire ici, Roger?

— Vous dire que je suis... libre... et vous remercier de votre généreux dévouement.

— Vous êtes libre ; Roger! ne dites-vous pas que vous êtes libre ?

— Oui, murmura Roger d'une voix presque inintelligible

— Mon père, s'écria Constance, mon père, je veox sort' d'ici! 0... mon Dieu, mon Dieu, moi qui vous demandais de mourir; oh! maintenant, mon Dieu, je veux vivre; Roge est libre!...

Chaque tendre parole de la jeune fille était un poignard enfoncé dans le cœur de Roger.

Rocrer se retourna vers M. de Beuzerie, et lui demanda un moment d'entretien avec Constance,

Le vieiiiard était si content de ce que sa fille, qu'il croyait perdue à tout jamais, allait lui ôtrc rendue, qu'il accorda à l'instant ce que Roger lui demandait, et qu'il sortit même du parloir.

A peine la porte fut-elle refermée, que Roger ca.sit la main de Constance et la couvrit de baisers.

— 0 Constance, lui dit-il, vous voyez que j'ai été forcé par une nécessité insurmontable; dites-moi, est-il bien vrai que vous me pardonniez?

— Je vous paidonne et je vous aime plus que jamais, Roger. Puis, s'interrompant tout à coup :

— Oh ! malheureuse que je suis! s'écria-t-elle en cachant sa tête dans ses deux mains, je vous parle de mon bonheur, Roger, et je ne pense pas à l'ombre de cette pauvre morte que j'insulte et qui me maudit peut-être.

Roger sentit un frisson passer dans ses veines et poussa un soupir.

— Vous la regrettez, Roger, dit Constance, car sans doute elle était belle, oh ! plus belle que moi ! Ce n'est pas difficile, surtout maintenant , mais, oh ! mais elle ne vous aimait pas comme je vous aime; et, de cela, j'en suis bien sûre.

— Non, Constance, reprit Roger; mais je n'en dois pas moins me conformer aux convenances. Il y a poxu' les deuils un temps obhgé.

— Oh! oui, mon ami, oui, sans doute. Oh! l'attente avec l'espérance, ce n'est rien; c'est l'attente avec le désespoir qui est mortelle. Maintenant que vous m'êtes revenu après trois ans, je suis sûre de vous, Roger.

Et elle lui tendit la main avec cette angélique confiance qui avait fait d'elle, prerque à son insu, une femme sublime de résignation et de dévouement.

En ce moment, M. de Beuzerie rentra; les deux jeunes gens se regardèrent en souriant. Ils s'étaient dit tout ce qu'ils avaient à se dire, et cependant il y avait trois ans qu'ils ne s'étaient vus. Mais il y a tant de choses dans les deux mots, Je t'aiï»% que lorsqu'on les a prononcés on a tout dit : et, que, si l'on veut s'apprendre quelque chose de nouveau, il faut les redire.

— Eh bien. Constance, es-tu prête ? dit le vieillard.

Constance regarda Roger, comme pour lui demander encore une fois s'il était bien vrai qu'elle dût sortir de son coufent.

— Oui, monsieur, dit le chevalier au vicomte de Beuzerie, oui, mademoiselle consent à nous rendre à tous le bonlicur que son absence nous enlevait.

Constance appuya ses deux mains sur sois cœur et respira. Puis ses beaux yeux se relevèrent brillants d'én^.olion, un éclair de joie fit remonter le sang à ses joues, et elle apparut belle et radieuse comme un ange.

Cependant M. de Beuzerie et sa fille ne pouvaient partir à l'instant même, la chose eût semblé par trop étrange. De son côté, Roger ne pouvait rester. Il salua donc M. de Beuzerie et Constance, dont il baisa une dernière fois la main. Et, tandis que le père et la fille prenaient congé de la supérieure et préparaient leur retour, Hoger, déchiré d'angoisses et suffoquant à chaque pas, rentrait seul au château d'Anguilhem.

Sa mère le vit passer la figure toute décomposée : elle le suivit sur la pointe du pied, elle écouta à la porte de sa chambre, et elle l'entendit éclater en sanglots.

La chère dame se retira chez elle en secouant la tête tristement et comme une pauvre femme qui prévoit des malheurs, sans savoir ce que ces malheurs peuvent être ; et, parce que son fils pleurait, elle pleura.

Bientôt le bruit se répandit par toute la province que le vicomte de Beuzerie et le chevalier d'Anguilhem étaient allés rendre ensemble une visite à mademoiselle Constance de Beuzerie, et qu'à la suite de cette visite la novice avait renoncé à son projet d'entrer en religion et était revenue chez son père.

Chacun crut voir, dans ce retour inespéré de la jeune fille vers des sentiments plus mondains, une prompte solution aux difficultés qui s'étaient élevées jadis entre les deux familles, et que le premier mariage de Roger avait fait renaître plus acrimonieuses que jamais.

Constance elle-même ne doutait pas de son bonheur A venir ; elle avait eu foi dans Roger absent, comment se serait-elle avisée de douter de lui lorsqu'il revenait après trois ans et aussi amoureux que jamais?

Et, en effet, au milieu de tous ses souvenirs de jeunesse, Roger s'était repris à son premier, à son seul amour. Le sentiment qu'il avait éprouvé pour Sylvandire, il le sentait bien maintenant qu'il avait retrouvé Constance, c'était un amour tout matériel, le délire des sens^ la fascination de la beauté,

si cela peut se dire; aussi cet amour, qui ne reposait sur aucun sentiment élevé, avait-il toujours été un amour plein d'inquiétude et de jalousie; le sentiment qu'il éprouvait pour Constance, c'était du bonheur.

Mais ce bonheur était cruellement troublé par le souvenir de la catastrophe de Marseille. Parfois Roger parvenait à oublier cette terrible nuit, et alors son visage s'éclairait d'une joie suprême: un sourire plein d'ineffable bonheur s'épanouissait sur ses lèvres; puis, tout à coup, une pensée traversait son esprit : Roger devenait pâle comme la mort, ses cheveux se hérissaient, une sueur froide perlait à la racine de ses cheveux.

Ce malheureux voyait disparaître, dans le brouillard blanchâtre de l'horizon, la tartane fuyant du côté de Tunis.

Roger, comme nous l'avons dit, avait exprimé devant Constance le désir de porter un an le deuil, et Constance avait applaudi à cette observation des convenances. Roger ne lui avait pas dit un mot de mariage ; mais Constance, restée fidèle à Roger malgré son infidélité, en voyant revenir Roger à elle, n'avait pas cru qu'il fût besoin de parler d'une union qui lui paraissait contractée depuis longtemps devant Dieu. Il en résulta donc que, lorsque Roger, qui espérait que le bruit et la distraction de la capitale chasserait de son esprit les terreurs qui le tourmentaient, parla, sous le prétexte de veiller à ses affaires, longtemps abandonnées, de la nécessité d'un voyage à Paris, Constance ne fit aucune objection, et lui demanda seulement quand il comptait revenir.

— Le plus tôt que je pourrai, répondit Roger.

Et cette réponse suffit à la confiante jeune fille.

Sur ce, Roger prit congé du château d'Anguilhem, du baron, de la baronne, de l'abbé Dubuquoi, de Christophe et de Castor; et, après avoir écrit au marquis de Cretté qu'il serait près de lui danshuit jours, il partit à petites journées.

Mais, au troisième jour, Roger ne put supporter cette lenteur ; elle lui laissait trop de temps pour penser aux choses qu'il voulait oublier. Il prit des chevaux de poste et arriva la quatrième nuit après son départ.

11 y eut encore un moment terrible pour Roger; ce fut celui où il rentra seul à cet hôtel dont il était sorti avec Sylvandire. A peine osa-t-il lever les yeux, de peur de voir l'appartement de sa femme éclairé, et il s'attendait à ce que quelque doiuesli^ue allait lui dire ;

— Madame est rentrée en l'absence de M. le chevalier, et prie M. le chevalier de monter chez elle.

Mais l'appartement était sombre et fermé, et aucune vois ne s'éleva pour parler de Sylvandire.

Breton déshabilla son maître ; Roger tremblait devant cet ancien confident de sa jalousie. Il lui semblait que Breton, qui connaissait tous ses griefs contre Sylvandire, le regardait d'une certaine façon qui voulait dire :

— Eh bien, nous avons donc pris notre revanche ?

Mais une épreuve plus terrible que toutes celles-là était celle qui attendait Ro^er lorsqu'il se présenta chez M. Bouleau. Le regard du beau-père fut scrutateur. On n'est pas juge pour rien ; mais Roger avait réuni toutes ses forces pour ce moment, et il le soutint sans baisser les yeux. Le président n'aimait pas sa fille, dont il avait pu apprécier le caractère pendant dix-neuf ans qu'il l'avait gardée près de lui; mais il avait l'habitude de questionner, et il n'aurait pas été fâché de trouver, même dans sa famille, un petit procès criminel. Seulement, cette fois, l'occasion lui en manqua ; car comment aller deviner l'imagination de cet expéditif Roger, qui, d'ailleurs, ne réclamait aucune succession ?

Il en résulta que maître Bouteau s'affligea avec Roger de la perte que tous deux avaient faite ; mais cela d'une façon si modérée, qu'il continua à aller dîner de temps en temps chez son gendre, et qu'ils devinrent plus amis que jamais. Ce qui fit admirer à tout le monde cet amour de Roger, qui, môme après la mort de sa femme, se répandait encore sur toute la famille.

Cette intimité dura trois mois, à la grande édification du cercle qui pouvait l'apprécier. Mais, un beau matin, en répondant avec furie à un avocat qui lui répliquait trop hardin:-ent, maître Bouteau, qui était irascible et qui avait le cou gras et court, tomba frappé d'une apoplexie foudroyante et mourut sans reprendre même connaissance, événement qui ne laissa pas de faire un peu de plaisir à Roger, n'en déplaise aux meilleurs gendres du monde, qui, s'ils s'étaient seulement trouvés vingt-quatre heures dans la position de Roger, auraient compris comment le plus excellent beau père peut devenir parfois une chose fastidieuse.

A la première nouvelle de cet accident, la fille de chambre qui servait maître Bouteau depuis quinze ans, accoui ut chez Rogt,r, Ro^er se transporta chez son beau-père ; mais, comme

SYLVANDIRE 2î)f

lonsl'avons dit, le respectable président ne reprit pas con- [ naissance.

On ouvrit le testament. Maître Bouleau laissait trois cent ' mille livres à son gendre, cinquante mille U^Tes à madenioiselleFanchon, sa femme de chambre, et une centaine de mille livres réparties en legs pieux aux hospices et aux églises.

Quanta l'argent comptant, il n'en était aucunement question ; aussi ne trouva-t-on point traînant un seul petit écu. Mademoiselle Fanchon était une fille d'ordre.

Maître Bouteau fut enterré, avec tous les honneurs dus à sa position sociale, dans le cimetière du Père-la-Chaise,qui commençait à être le cimetière à la mode de cette époque.

Les cent mille écus à lui légués par son beau-père embarrassèrent fort Roger; cet argent lui pesait singulièrement. C'était l'héritage de Sylvandire ; mais où lui faire passer cette somme? C'était là le hic. D'ailleurs, avec cette somme, Sylvandire pouvait se racheter et revenir en France; cette idée faisait frémir Roger.

11 n'en résolut pas moins de tenir cette somme toujours disponible en bons au porteur.

Passoxis de maître Bouteau, avec lequel nous avons voulu en finir tout d'un coup, au marquis de Cretté, avec lequel, grâceàD:cu, nous n'en avons point encore fini.

Si maître Bouteau avait eu un germe de soupçon, Cretté avait, lui, de son côté, poussé le germe jusqu'au plus complet développement ; mais il était à la fois, chose rare, courtisan et délicat; il aimait d'ailleurs Roger comme il eût aimé son frère. Il ne fit donc à son ami aucune question à l'endroit de sa femme; seulement, il lui dit par manière de conversation et comme entre deux parenthèses :

— A propos, mon cher, tu sais, j'avais un vieux compte Si régler avec ce Royancourt.

— Oui, répondit Roger.

— Eh bien, te sachant hors de toute atteinte, j'ai été le trouver à Utrecht, et, là, en pleine cour, je lui ai marché sur le pied de telle façon, que je l'ai enfin forcé à se battre.

— Et?... demanda Roger.

— Et je lui ai donné un joli petit coup d'épée dans le basventre.

— Tu l'as tué, alors?

— Non, pas précisément; il est môme à cette heure entre les mains d'un excellent chirurgien; cependant, comme

la blessure «5tait grave, je doute qu'il passe l'hiver ; ne t'affecte donc pas trop sérieusement, si tu apprenais, d'un moment à l'autre, qu'il est passé de vie à trépas.

En effet, on lut, un matin, dans la Gazette de Hollande, l'article suivant, sous la rubrique d'Amsterdam, mars 1714 :

« M. le marquis de Royancourt est mort ce malin des Suites d'une blessure qu'il s'était faite à la chasse. Ce gentilhomme était depuis huit mois chez nous, chargé par Sa Majesté Très-Chrétienne d'une mission extraordinaire. »

— Allons, allons, pensa Roger, il paraît qu'il y a cependant un dieu pour les honnêtes gens, puisque ce Dieu me délivre de tous mes persécuteurs les uns après les autres. Le proverbe a bien raison de dire : « Aide-toi, le ciel t'aidera. »

Ce fut Cretté qui apporta à son ami cette gazette nécrologique.

— Voilà ta prison payée, lui dit-il, lorsque le chevalier eut lu l'article en question. Je me suis chargé de l'un, et toi, tu t'es chargé de...

Mais Roger devint si paie, que Cretté s'interrompit tout à coup, et, tendant la main à son ami :

— Pardon, chevalier, lui dit-il; mais je ne te demande pas tes secrets: seulement, tu sais que, si ces secrets étaient de nature à te compromettre un jour, tu me retrouveras dans l'avenir comme dans le passé.

Roger serra la main du marquis en poussant un gros soupir ; mais il ne lui répondit rien.

Ce qui fit comprendre au marquis que la chose était fort grave.

Aussi Cretté en revint-il à son conseil habituel, qui était la distraction; aussi Cretté, qui ne connaissait pas de distraction plus grande que celle que procure une maîtresse, invita-t-il Roger à prendre, ne fût-ce que pour quelque temps, mademoiselle Poussette. La chose était d'autant plus facile, qu'elle était pour le moment avec Chastellux, qui, ayant eu aussi des chagrins de cœur, avait eu aussi besoin de consolations.

Mais Roger répondit que ses chagrins à lui étaient de ceux dont on ne guérit pas.

Cretté vit qu'il fallait tout attendre du temps.

Cependant, comme le temps n'amenait aucun changement dans la mélancolie de Roger, laquelle, au contraire, devenait de plus en plus intense, Cretté s'entendit avec ses amis pour lui procurer, de temps en temps et malgré lui-même^ pour

STLVANDIRE 293

ainsi dire, quelques distractions; mais ces distractions avaient presque toujours un résultat difl'érent de celui que se proposait cet excellent ami.

Ainsi, un jour que d'Herbigny était venu chercher Roger pour faire avec lui une promenade à cheval à Saint-Cloud, d'Herbigny, convaincu que le marasme de Roger venait du chagrin que lui causait la mort de sa femme, d'Herbigny dit, en voyant passer une dame dans une calèche:

— Ah I que voici une dame qui ressemble à cette pauvre

Puis, comme il se retournait pour étudier l'effet produit par ces paroles consolatrices, il vit Roger cramponné des deux mains à sa selle, les cheveux hérissés, les yeux hagards, et pâle comme la mort.

— Qu'il était faible pour cette femme ! se dit d'Herbigny en secouant la tête. Allons, c'est fini, il n'en guérira jamais.

Et il ramena à l'hôtel Roger plus mort que vif.

Un autre jour que Roger, d'Herbigny, dette et Chastellux avaient dîné tous quatre ensemble, Chastellux proposa à ses amis de les conduire à la Comédie-Française, qu'il fréquentait beaucoup depuis sa liaison avec mademoiselle Poussette. Cretté et d'Herbigny acceptèrent, dans le but de distraire Roger; Roger accepta sans savoir ce qu'on lui proposait.

On jouait Phèdre, qui commençait à prendre faveur, et Monsieur de Pourceaugnac, qui avait à cette époque, comme il l'a encore aujourd'hui, le privilège d'exciter au plus haut degré l'hilarité de l'auditoire. Roger, toujours plongé dans ses réflexions, écouta Phèdre sans l'entenilre , et commençait cependant à se dérider quelque peu à la comédie, lorsque vint la scène où les deux avocats chantent au malheureux époux hmousin, accusé d'avoir épousé deux femmes

La polygamie est un cas pendable.

Or, cette scène, qui fait tordre de joie le public, produisit un effet tout opposé sur d'Anguilhem. Il jeta quelques cris inarticulés, que ses amis prirent pour des éclats de rire ; puis, se renversant en arrière, il tomba évanoui dans les bras de Cretté.

On le ramena à l'hôtel, fort malade, et, tout® la nuit, il eut le déiiie.

Cretté eut l'attention d'éloigner tout le monde de lui, et le veilla seul.

Le lendemain, le marquis de Cretté paraissait presque aussi soucieux que son ami, lequel se rétablit bieiilôt de celte crise, mais tout en conservant une tristesse qui, chaque jour, faisait de nouveaux progrès.

Comment l'ambassadeur persan Mehemet-Riza-Beg vint à Paris pour présenter à Louis XIV les hommages de son souverain, et comment le chevalier d'Anguilhem se trouva entraîné à faire une visite à cet illustre personnage.

Ce qui rendait Roger de plus en plus triste, c'est que le temps s'écoulait pour lui avec une rapidité effrayante, et que, sur l'année de deuil demandée, neuf mois déjà étaient révolus.

A la rigueur, comme on l'a vu, Roger n'avait rien promis à Constance; mais il était évident que Constance n'avait pas eu besoin des promesses de Roger pour regarder son union avec lui comme arrêtée. Du moment où Roger était allé la prier de sortir du couvent et où elle avait consenti à rentrer dans le monde, c'était sous la condition tacite de devenir la femme de Roger ; tout le monde, d'ailleurs, le pensait ainsi : le vicomte, la vicomtesse, le baron et la baronne, les voisins et les voisines de campagne, enfin tous ceux qui avaient connu les anciennes amours de Roger e1 de Constance, et qui avaient entendu parler de leurs nouveaux engagements.

Puis, disons-le, Roger lui-même aimait Constance plus qu'il ne l'avait jamais aimée. Tous les deux jours, il recevait une lettre de la jeune fille, et chacune de ces lettres était un nouveau feuillet du livre de son cœur où Roger lisait des promesses d'ineffables joies. La situation était affreuse : la peur retenait Roger ; l'amour le poussait en avant. Son union avec Constance avait deux faces : l'une souriant au bonheur, l'autre pleurant à la îuort.

Vingt fois Roger fut sur le point de partir pour Anguilhera et de tout avouer à son père &t à Constance; mais son boa.

SYLVAXDIRE ^05

génie le retint comme Minerve retenait Achille, dans Homère.

Enfin, poussé par tout le monde, forcé dans ses derniers retranchements, perdant la tête après un nouveau délai de six mois, il engagea sa parole pour le commencement de décembre 1714, puis fît semblant de tomber malade, espérant mourir; puis, enfin, il promit définitivement pour le mois de février 1715.

Constance s'était rendue à toutes ces raisons sans en demander môme la cause; elle avait accepté tous ces retards avec son angélique résignation. D'ailleurs, elle avait perdu sa mère dans l'intervalle, et elle aussi av;nl pris le grand deuiS.

Il axait été décidé que le mariage se ferait à Paris, et, huit jours avant sa célébration, le baron et la baronne vinrent s'établir à l'hôtel d'Anguilhem, tandis que le vicomte de Beuzerie et sa fille descendaient dans une maison voisine, où Roger leur avait fait préparer un logement.

Tout avait été changé à l'hôtel d'Anguilhem : meubles, tentures, tableaux, tout, jusqu'aux glaces. Roger eût regardé comme une profanation de faire servir à l'usage de Constance un objet quelconque qui eût appartenu à Sylvandire.

Roger, on se le rappelle, avait remis à sa mère sa part dans les diamants laissés par M. de Bouzenois. C'était le cadeau de la baronne à sa belle-fille.

Au reste, le futur mariage du chevalier d'Anguilhem faisait grand bruit de par le monde. On ne s'occupait que de cela et de l'arrivée de l'ambassadeur persan Mehemet-Riza- Beg, qui était, comme nous l'avons dit, arrivé dans la capitale porteur de présents de la part de son souverain pour Louis XIV. Les dames allaient voir cet ambassadeur le soir, et les hommes le matin.

Un mot sur ce singulier personnage, qui, pour se mêler un peu tard à notre histoire, n'en mérite pas moins une mention toute particulière.

Mehemet-Riza-Beg était, pour le moment, comme nous l'avons dit, le personnage dont, avec le chevalier d'Anguilhem, on s'occupait le plus. Cependant, nous devons avouer, avec la modestie dont nous avons donné tant de preuves dans le courant de cette très-véridique histoire, qu'on ne s'occupait du chevalier que dans un certain cercle du monde parisien, tandis qu'oa s'occupait de Mehemet-Riza-Beg i»ur toute la France.

En effet, depuis Abd-AUah, qui, en l'an 807, ayait été envoyé en ambassade par Haaroun, roi de Perse, à Charlemagne, empereur d'Occident, et qui lui avait amené, de la part de son maître, un éléphant vivant, ce qui fut regardé comme une grande merveille, nos souverains successifs n'avaient reçu aucun message direct du pays des Mille et une Nuits, lorsque, vers le milieu de l'année 1714, le bruit se répandit que le sbah de Perse Ussein, petit-fils du grand Sephi, et fils du sultan Soliman, ayant entendu vanter jusque dans Ispahan, sa capitale, les mérites du grand roi Louis XIV, avait résolu de lui envoyer un ambassadeur avec des présents. Cette nouvelle, encore incertaine, avait paru flatter singulièrement l'orgueil du conquérant de la Flandre; et, comme si, au moment de lui rappeler le néant des grandeurs humaines, le ciel eût voulu donner un dédommagement à sa vanité, on apprit bientôt que Mehemet-Riza-Beg était débarqué à Marseille.

C'était une grande nouvelle pour Versailles, que l'arrivée de cet ambassadeur. Le vieux roi, constamment tourmenté par son entourage de bâtards, frappé par la main de Dieu dans la personne de ses fils et de ses petits-fils, devenait de plus en plus maussade, si bien que madame de Mainfenon, femme de ressources cependant, se plaignait à ses familiers de cette tâche terrible qu'elle avait entreprise d'amuser l'homme le plus inamusable non-seulement de France et de Navarre, mais encore de l'Europe tout entière.

Mehemet-Riza-Beg arrivait donc, comme on le voit, on ne peut plus à point pour galvaniser, comme on dirait aujourd'hui, ce grand tombeau qu'on appelait Versailles et ce grand cadavre qu'on appelait Louis XIV.

Aussi y avait-il des gens qui disaient tout bas que Mehemet- Riza-Beg n'était point l'ambassadeur d'Ussein, shah de Perse, mais de madame de Maintenon, reine anonyme de France. Quoi qu'il en fût, et de quelque part qu'il vînt, Mehemet- Riza-Beg avait été reçu avec les plus grands honneurs. A peine avait-on appris son débarquement à Marseille, que le roi avait envoyé à sa rencontre M. de Saint-Olon, son ambassadeur près du rM de Maroc; en effet, les honneurs dus aux envoyés extraordinaires avaient été rendus à Mehemet- Riza-Beg, lequel était arrivé à Charenton le 26 janvier, avait fait son entrée dans la capitale le 7 février suivant, et avait été reçu eu audience solennelle le 19 du même mois.

Or, comme nous l'avons dit, l'ambassadeur était la Curiosité du jour ; on ne parlait que de ses magnificences, de ses singularités, et des tourments que ses capricieuses boutades faisaient subir au baron de Breteuil, chaigé par le grand roi de recevoir ce diplomate deux fois extraordinaire que lui en- Tjoyait son frère le shah de Perse.

Il était donc tout naturel qu'après avoir vu Versailles et Paris, M. de Beuzerie et sa fille demandassent à voir l'ambassadeur.

Roger, qui s'épanouissait à l'approche de son bonheur nouveau, ne crut pas devoir refuser cette petite satisfaction à sa 6ancée.

Il fut donc convenu que, comme la bénédiction nuptiale devait avoir lieu à midi et que rien n'est ennuyeux pour les nouveaux époux comme cette journée de noces pendant laquelle ils sont obligés de recevoir les compliments des parents et amis, il fut donc convenu, dis-je, qu'entre la bénédiction nuptiale et le dîner, on irait faire la visite projetée au susdit ambassadeur.

Le 2b février était le jour fixé pour l'union de Constance et du chevalier. A force d'envisager ce moment solennel pour tous et terrible pour lui, Roger avait fini, non point par oublier la situation où ce second mariage le mettait, mais par s'élourdir sur elle.

Bref, il était comme ces gens qui ont fait le sacrifice de leur vie, qui savent que, d'un moment à l'autre, cette vie peut leur être reprise, mais qui, en attendant, veulent passer aussi joyeux que possible les jours qui Jeur restent à vivre» Roger, depuis le matin, s'était donc enivré du bonheur de ▼oir Constance, et il avait tout oublié en la regardant.

En sortant de Saint-Roch, où Roger s'était marié, les dames ramenèrent Constance chez elle, afin de la déshabiller, et lui et Cretté s'acheminèrent vers l'hOtel des Ambassadeurs, où logeait Mehemet-Riza-Beg. Les hommes, comme nous l'avons dit, étaient reçus le matin, et les feumies dans laprès-midi.

Le marquis de Cretté connaissait le baron de Breteuil et lui avait fait demander des billets.

Tous deux, grâce à leurs billets, furent donc introduits chez Son Excellence. 11 y avait foule, et l'on passait quatre par quatre, devant l'ambassadeur, assis sur une natte au miîieu de son salon, et qui saluait gravement les hommes 4

298 STLVANDIRE

mesure qu'ils passaient. On annonçait les visiteurs au furCÎ à mesure.

Quand vint le tour des deux amis, on annonça, comme on avait fait pour les autres, le marquis de Cretté et le chevalier d'Anguilhem.

En ce moment, Riza-Beg était occupé à fumer, ou plutôt une esclave, à genoux devant lui, était en train d'allumer sa pipe.

Roger remarqua que cette esclave, dont on ne pouvait voir que le dos, était d'une tournure agréable.

En entendant prononcer les noms du marquis de Cretté et du chevalier d'Anguilhem, l'ambassadeur fit un mouvement et l'esclave se retourna.

Les deux gentilshommes, qui avaient déjà fait quatre pas dans le salon, s'arrêtèrent tout court et se regardèrent, immobiles et livides, comme si la tête de cette esclave, pareille à celle de Méduse, les eût changés en marbre; puis, aprr-s un instant de stupéfaction, ils se prirent par la main et sortirent de la salle, à reculons, sans môme avoir vu l'ambassadeur.

— Oh ! Roger, dit le marquis en arrivant dans l'antichambre, quelle ressemblance !

— Cretté, répondit d'Anguilhem, ce t'est pas une ressciablance ; c'est Sylvandire elle-même, et je suis perdu !

Alors, en deux mots, il raconta son histoire au marquis j au reste, il avait peu de choses à lui apprendre. Dans sa nuit de délire, il avait à peu près tout dit.

— En ce cas, s'écria Cretté, il faut fuir et sur-le-champ; prends vite tout ce que tu as d'or et de diamants, et pars pour la Flandre, la Hollande ou l'Angleterre; va au bout du monde, mais pars.

Roger ne bougeait pas de place.

— Mais comment est-elle venue avec cet animal d'ambassadeur? dit Cretté.

— Qui peut sonder les desseins de Dieu? répondit lugubrement d'Anguilhem.

— Allons! allons! s'écria le marquis en l'entraînant, pas de théologie : ne perds pas une seconde ; envoie chercher des chevaux de poste, monte en voiture et pars.

— Partir sans Constance? Jamais ! jamais î

— Mais, mon cher, sais-tu à quoi tu t'exposes?

=— A la mort, je le sais; m.ais que m'importe de mourir, j^ourvu que je ne meure que demain I

— Permets-moi de te dire que voilà un raisonnement parfaitement absurde. Demain, mon cher, tu auras, je l'espère, encore moins envie de mourir qu'aujourd'hui. Il faut vivre, morbleu 1 et \ivre longtemps; ainsi, pars donc aujourd'hui, à l'instant môme; dis-moi seulement où tu vas, et demain, ce soir, je t'envoie ta femme; je la conduis s'il le faut où tu seras, et, une fois ensemble, vous oublierez l'ambassadeur, vous oublierez Sylvandire, vous oublierez l'univers.

— Non, Cretté, non; abandonne-moi; tu vois bien que je porte malheur l

— Oh ! si tu perds la tête, chevalier, cela va véritablement devenir insupportable ; mais veux-tu donc servir de risée à toute la France? veux-tu...? Diable! rappelle-toi la potence de M. de Pourceaugnac. A propos, voilà donc pourquoi... ?

— Hélas! oui, mon ami.

— Pauvre garçon ! Mais, je te le répète, prends un parti, Roger; leroi ne plaisante pas avec les mœurs, peste! Songe au For-l'Évéque, à la Bastille, à Chalon-sur-Saône. Quinze mois de prison pour avoir négligé ta femme; et que sera-ce donc pour l'avoir vendue?

Tout en discourant ainsi, ils rentrèrent à Ihôtel d'Angui- Ihem. Constance en était sortie à son tour pour faire, avec la baronne et ses jeunes compagnes, sa visite à l'ambassadeur.

Ci'elté profita de ce moment pour pousser Roger à prendre une résolution. Roger avait à peu près trente mille francs d'argent comptant chez lui, et deux cent mille francs de diamants; c'était plus qu'il n'en fallait pour pourvoir aux premiers besoins. 11 était donc à peu près décidé à fuir, lorsque toutes les dames rentrèrent. Les portes de l'hôtel des Ambassadeurs, par un des nombreux caprices de Riza-Beg, avaient été fermées tout à coup, et la réception remise à cinq heures du soir.

La vue de Constance produisit son effet. Roger n'eut plus la force de fuir, ni le courage de tout révéler; on annonça que le dîner était servi. Roger suivit machinalement les convives et se mit à table avec une telle préoccupation, que tout le monde le remarqua.

Mais, un jour de noces, la tête d'un nouveau marié peut être en proie à des préoccupations de tant de natures diAérentes, que personne n'eut l'indiscrétion de lui demander à quoi il songeait ; seulement, de temps en temps, Coustance

le regardait avec inquiétude, et, au moindre bruit, d'Anguilhem et Cretté tressaillaient et portaient les yeux sur la porte.

Ils atteig'ïirent ainsi le dessert ; Roger et Cretté commençaient à se rassurer quelque peu. Roger souriait à sa femme et lui rendait la vie par son sourire. Cretté racontait, avec cette aristocratie charmante que si peu de personnes ont conservée de nos jours, quelques-unes de ces anecdotes que personne n'ose plus raconter, lorsque tout à coup un négrillon fort maussade entra et demanda M. le baron d'Anguilhem.

M. d'Anguilhem père se levait déjà, lorsque Roger, comprenant que c'était à lui que le message s'adressait, fit signe à son père de se rasseoir, et, pâle comme la mort, suivit le négrillon.

Roger descendit l'escalier sans avoir la force d'adresser une seule question à son guide. D'ailleurs, s'il lui fût resté quelque doute, la chose lui eût été promptement expliquée. Il vil, au milieu de la cour, une chaise à deux places, et, dans cette chaise, assise au fond, la jeune esclave qu'il avait reconnue le matin et dont la reconnaissance avait produit sur lui un si terrible effet.

L'esclave fit signe à Roger d'entrer dans la chaise et de prendre place vis-à-vis d'elle.

Roger obéit sans prononcer une parole, et s'assit sur le devant. Le négrillon referma la portière de la chaise. Lesdeui anciens époux se trouvèrent en tôte-à-tête.

— Enfin, dit Sylvandire, je vous revois donc, mon cher Roger; ce n'est pas sans peine, Dieu merci l

Roger s'inclina.

— Vous ne comptiez pas sur moi pour aujourd'hui, n'est-ce pas? reprit Sylvandire en se donnant, vis-à-vis de Roger, le petit plaisir que prend le chat qui joue avec la souris avant de la dévorer.

— Non, je l'avoue, répondit Roger.

— Oui, vous me croyiez à Constantinople, au Caire, oa tout au moins à Tripoli; mais je vous aimais tant, cher ami, que je n'ai pu supporter votre absence, et que j'ai saisi avec empressement la première occasion qui s'est présentée de revenir en Europe.

— Vous êtes bien bonne, murmura Roger.

— Mais comment ai-je été récompensée de cet amour? J'arrive, je m'informe de vous; oa me dit que vous allez prendre

on© autre femme, et, aujourd'hui, aujourd'hui môme, vous TOUS mariez; mais savez-vous que je suis jalouse, ingrat!

Chacune de ces paroles glaçait le pauvre Roger; enfin, après un instant de silence pendant lequel Sylvandire ne détourna pa? l'œil de dessus lui :

— Mais, enfin, que me voulez-vous? demanda Roger.

— Je voudrais savoir pour quel prix vous m'avez vendue, afin d'ajouter cette somme aux petites réclamations que j'ai à TOUS faire?

— Ma foi, dit Roger, je pouvais bien, au bout du compte, faire vendre une femme qui m'avait fait emprisonner.

— J'aurais dû faire pis encore, scélérat que vous êtes, répondit Sylvandii'e du ton le plus caressant.

— Me faire tuer, n'est-ce pas? Ah! ma foi, madame, si vous aviez agi ainsi, vous m'auriez, je vous l'avoue, rendu un fier serTiee.

— Écoutez, dit Sylvandire, trêve de plaisanteries, et causons affaires.

— Volontiers, répondit Roger; mais je vous jure que, pour mon compte, je ne plaisante pas, et ne suis pas le moins du monde disposé à plaisanter. Parlez donc aussi sérieusement que vous le voadrez, je vous écoute,

— Roger, reprit Sylvandire, savez-vous que, sans vous en douter, vous avez fait mon bonheur? J'ai rencontré Mehemet-Riza-Beg, je lui ai plu, et il m'a épousée.

— Comment! s'écria Roger avec un rayon d'espoir, et vous aussi, vous êtes mariée ?

— Oui, mais à la manière mahométane, ce qui est fort bon peut-être là-bas, mais ne vaudrait certainement rien ici. Il en résulte que, moi, je n'ai réellement qu'un mari, tandis que vous, vous avez deux femmes. Or, vous le savez, mon cher mari, la polygamie est...

— Oui, oui, je le sais, dit Roger.

— Vous ôtes donc parfaitement pris, parfaitement en mon pouvoir, car j'ai attendu que la chose fût faite, vous comprenez bien; et, dans tous les cas, quand même vous ne seriez pas venu poliment me faire votre visite ce malin, vous auriez eu la mienne ee soir.

— Mais vous voulez donc me pecdre? s'écria Roger.

— Vous êtes fou 1 Que m'en revigiidrait-il, de vous perdre? Koii, non, cher Roger; je veux d'abord que vous me rendiez les cent mille écus dont vous avez hérité de mon pauvre père.

S02 STLVANDIRE

— Oh! ceci, s'écria Roger, c'est trop juste, et ils sont là en bons au porteur, tout prôls à vous être remis.

Et Roger fit un mouvement pour descendre de la chaise et aller chercher le portefeuille.

Mais Sylvandire l'arrêta.

— Attendez donc, attendez donc, dit Sylvandire. Oh! ce D'est pas tout, et vous n'en serez pas quitte à si bon marcluî*

— J'attends, dit Roger.

— Plus, les cent mille écus de ma dot.

— Comment! de votre dot? Vous savez bien que ces ceol mille écus-là, je ne les ai jamais reçus.

— Je sais qu'ils sont portés sur mon contrat de mariage, et que je ne puis en faire tort à mon second mari, dont les procédés, vous en conviendrez, sont bien différents des vôtres, puisqu'il m'a achetée, et que vous, vous m'avez vendue.

— Eh bien, dit Roger, à la bonne heure, ces cent mille écus, je vous les donnerai encore.

— Puis... dit Sylvandire.

— Comment ! il y a encore autre chose ? s'écria Roger.

— Sans doute, il y a le prix de ma personne, que vous avez reçu. Que diable! moucher Roger, j'étais, sinon majeure, du moins émancipée, et je pouvais toucher moi-môme ; on n'est pas fille d'un jurisconsulte pour rien.

— Quant à cela, dit Roger, je pais vous donner ma parole d'honneur que je n'ai pas touché un sou, et même... et môme, tenez, que j'ai donné cinq cents pistoles en retour.

— Oh ! ce n'est pas galant, ce que vous me dites là, monsieur, répondit en minaudant Sylvandire; mais, comme vous êtes homme d'honneur et que vous me donnez votre parole, je vous crois; ainsi donc ce sera, si vous le voulez bien, six cent mille livres.

— Quand les voulez-vous? demanda Roger.

— J'avais bien envie cependant, continua Sylvandire sans répondre à la question, j'avais bien envie de paraître au salon au lieu de m'arréter dans la cour, et de me faire annoncei tout à coup par l'honnête Breton... Vous avez toujours Breton?

Roger s'inclina alfirmativement.

— Et de faire annoncer par l'honnête Breton madame d'Anguilhem, afin de voir votre figure renversée entre vos deux femmes, Turc que vous ôlesl Mais j'ai préféré une autre

SYLVA-NDISE 305

Mktisraction. Vous me donnerez, comme je vous l'ai dit, six cent mille livres d'abord, et ensuite nous verrons.

— Où voulez-vous que je fasse porter cette somme? demanda Roger.

— A l'ambassade, répondit Sylvandire. Vous demanderez l'esclave favorite de Son Excellence Mehemet-Riza-Beg; je saurai ce que cela veut dire et je me rendrai à l'invitation.

— Et quand vous faut-il ces six cent mille livres? demanda Roger répétant la question qui était restée sans réponse.

— Dans deux heures.

— Dans deux heures! s'écria Roger; mais autant vaut me demander de me faire sauter la cervelle. Comment voulezvou« que Je réunisse cent mille écus dans deux heures?

— Mais vous avez des diamants, vendez-les ; vous avez des amis, faites un appel à leur bourse. Je suis fùchée d'être si exigeante; mais nous partons très-incessamment, mon cher Roger. Son Excellence Mehemet-Riza-Beg n'est même restée que sur la demande pressante que je lui ai faite d'attendrs que votre mariage fût célébré.

— Dans deux heures ! dans deux heures ! s'écria Roger, mais c'est impossible; attendez au moins jusqu'à demain matin.

— Je n'attendrai pas une minute.

— Alors, faites ce que vous voudrez.

— Ce que je veux, oh! mon Dieu, c'est bien simple; je vais entrer à l'hôtel, monter dans notre chambre, et me coucher en vous attendant. — Angola, continua Sylvandire ens'adiessant au négrillon et en faisaot un mouvement poui* descendre : ouvrez, je veux sortir.

Le négrillon porta la main au bouton de la portière : Roger arrêta Sylvandire.

— Mais songez donc aux conséquences?

— Il n'y a de conséquences que pour vous. Mehemet n'a d'autre droit sur moi que de m'avoir achetée. Or, je doute qu'une pareille vente soit fort légale en France. De plus, comme c'est vous qui m'avez vendue, vous serez mal venu à me reprocher ce qui s'est passé pendant que j'étais dans la possession de mon acquéreur.

— Hais, madame...

— Écoutez, dit Sylvandire. fai dit que je vous donnais defix heures, et, comme je n'ai qu'une parole, je vous les donne encore; mais si, dans deux heures,... écoutez-moi bien...

— Oh ! je ne perds pas une parole, répondit Roger avec un soupir.

— Si, dans deux heures, les six cent mille livres ne sont pas à l'hôtd de l'ambassade...

— Eh bien? demanda Roger avec anxiété.

— 'Eh bien, mon cher Roger, répondit Sylvandire, attendez-vous à entendre aononcer madame Roger d'Anguilhem et à me voir paraître.

Sur quoi, Sylvandire salua son mari d'un charmant petit mouvement de tôte et d'un adorable sourire ; puis le négrillon, sur un signe de sa maîtresse, ouvrit la portière de la chaise, et Roger sortit.

Aussitôt, la chaise se mit en mouvement pour s'éloigner; mais, jusqu'à la grande porte, Sylvandire, la tôte entièrement hors de la litière, continua de saiuer Roger de la main.

Comment le marquis de Cretté négocia l'affair-e au nom du chevalier d'Angniltiem, et comment il s'ensuivrt, pou-r toute cette histoire, un dénoùment des plus inatteadus.

Roger retrouva Cretté qui l'attendait sur la dernière marche de l'escalier.

— Eh bien? lui demanda le marquis.

— Eh bien, mcm ami, c'était elle ! dit Roger.

— Je m'en étais douté. Une veut-elle? que demande-t-elleî

— Des choses impossibles.

— Mais enfin?

— Six cent mille Mvres dans deux heures.

— Six cent mille livres dan^ deux heures ! répéta Cretté, bon !

— Comment! bon? Mais je n'en ai que trois cent mille làhaut, et, d'ici à deux haires, si je n'en ai pas trouvé trois cent mille autres, ce qui est impossible...

— Eh bien, si tu n'en as pas trois cent mille autres, que fait-elle?

— Elle vient à l'hôtel, et se fait annoncer pubhquemeût soui le nom de madame Roger d'Anguilhem.

— Elle ne le fera pas.

— Pourquoi?

— Je n'en sais rien ; mais, si elle avait pu le faire, elle l'au» rait faiU

— Ah ! mon ami.

— Écoute, Roger ; on te demande de l'argent, on ne reprend pas ses droits, on se cache : il y a quelque chose là-dessous.

— Mais, mon ami, elle ne se cache pas, puisque, dans deux heures, m'a-t-elle dit, elle se fait annoncer chez moi sous le nom de ma femme.

— Oui, je sais bien, c'est inquiétant.

— Mon ami, je vais remonter chez moi et me brûler la cervelle.

— Il sera toujours temps d'en venir là; laisse-moi donc faire.

— Mais que vas-tu faire ?

— Je n'en sais rien, mais je vais tâcher de te sauver.

— Ah! mon ami, mon seul ami, mon cher Cretté! s'écria Roger en se jetant entre les bras du marquis.

— Eh bien, oui, je sais tout cela, répondit Cretté ; mais U ne s'agit pas de perdre notre temps à nous attendrir dans les bras l'un de l'autre.

— Que faut-il que je fasse? Je m'abandonne à toi; ordonne j'obéis.

— Reliens tes convives au salon; il est huit heures et demie seulement; cela sera donc facile; fais bon visage si tu peux, je ne veux pas trop exiger, de toi, pauvre ami; empêche que personne ne pénètre dans ton salon sans avoir parlé à Breton.

— Je le mettrai de garde à la porte.

— Maintenant, donne-moi les trois cent mille livres de bons au porteur, tout ce que tu as de bijoux, tout ce que tu possèdes d'argent comptant. Je passe chez mon notaire et je taris sa bourse. C'est bien le diable si nous n'arrivons pas à la somme voulue.

— Oui, oui, Cretté; trouve-moi cette somme, vends tout; sauve-moi.

Et Roger remonta avec son ami, prit les trois cent mille livres, passa avec lui dans la chambre de Constance, et prit tous les dirimAû» qu'il avait donnés à sa femme. Puis, sautant dans Sa voiture, qu'il avait ordonné d'a'teler pendant ce temps, Cretté partit au galop de ses chevaux.

Roger rentra au salon, et, comme le lui avait prescrit Cretté, il fit une aussi bonne contenance que possible.

Pendant ce temps, Cretté courait chez lui et prenait vingtfinq mille livres; de là, il passait chez son notaire, qui lui en.donnait cinquante mille. Tout cela, avec trente mille

livres d'argent comptant que lui avait remis Roger, et les diamants cotés au prix de l'inventaire, faisait près des six cent mille livres demandées.

Toutes ces courses avaient pris une heure et demie. Il n'y avait donc pas de temps à perdre.

En sortant de chez son notaire, Cretté ordonna de toucher à l'hôtel des Ambassadeurs.

Cinq minutes après, il mettait pied à terre à la porte.

Il monta l'escalier. C'était l'heure où, grâce au changement opéré dans les réceptions, les femmes descendaient.

Il rencontra mademoiselle Poussette, qui venait de faire sa visite et qui regagnait sa voiture en riant aux éclats.

Cretté essaya de l'éviter, craignant qu'elle ne lui fit perdre un temps précieux ; mais il n'y eut pas moyen. Mademoiselle Poussette l'avait aperçu; elle se laissa aller dans ses bras en se pâmant de rire.

— Eh bien, voyons, que se passe-t-il donc? demanda Cretté, et qui vous fait rire ainsi, madeuioiselle?

— Ah ! mon cher marquis, s'écria mademoiselle Poussette, l'aventure la plus inouïe, la plus miraculeuse, la plus inattendue, la plus mythologique, la plus fabuleuse!...

— Mon Dieu ! se demanda Cretté à lui-môme, aurait-elle par hasard reconnu Sylvandire?

— Une aventure comme on n'en trouve que dans les romans, dans les livres de fées, dans les contes des Mille et une Nuits, une aventure que vous ne voudrez pas croire.

— Si, si! s'écria Cretté, si, je vous croirai; mais dites vite, ma charmante, car je suis pressé.

— Vous montez chez l'ambassadeur ?

— Oui.

— Eh bi^n, regardez-le bien en face, bien entre les deux yeux comme je vous regarde en ce moment-ci; ôtez-lui en imagination sa barbe et ses moustaches, et venez me voir demain matin, je ne vous dis que cela; ou même ce soir si vous l'aimez mieux, monsieur le marquis, ajouta-t-elle avec nn petit serrement de main et un sourire des plus gracieux.

— Comment! dit Cretté, que je regarde l'ambassadeur en face, que je le regarde entre les deux yeux, que je lui ôte sa barbe et ses moustaches?... Poussette, ma chère amie, mon adorable, connaîtriez-vous l'ambassadeur, par hasard ?

— Si je le connais!... comme je vous connais, comme je connais dHerbigny, comme je connais Chastellux... comme

j'eusse probablement connu votre ami Roger, s'il a'avait pas toujours fait le cruel.

— Poussette ! ma cbèro enfant, s'écria le marquis, tu peux me sauver la vie !...

— A vous, marquis?

— >'on, pas à moi précisément, mais à mon meilleur ami,^ ce qui est absolument la mt?me chose... à Roger.

— Que faut-il faire pour cela?

— Cet ambassadeur, qui est-il? Son nom, Poussette, son nom ! Vingt mille livres et les bonnes grAces du plus beau gentilhomme de Paris, je m"y engage en son nom; s'il ne paye pas, je payerai. Poussette, ma bonne amie, quel est le nom de cet ambassadeur?

— Ahl fi donc! vous me croyez intéressée, marquis, vous mériteriez bien...

— Poussette, son nom ! et je suis à minuit chez toi avec les vingt mille livres ; attends-moi.

— Eh bien, marquis, c'est... vous ne le croirez jamais.

— Va toujours. Je crois invariablemeni ce que me disent les femmes.

— C'est...

— Poussette, tu me fais mourir,

— Eh bien, c'est l'Indien.

=- Quel Indien?

— Mais l'Indien, vous savez bien, mon amant jaune.

— L'adversaire de Roger? l'homme au procès? Afghano? s'écria le marquis.

— Lui-môme.

— Ah ! Poussette de mon cœur, viens que je t'embrasse ! Et Cretté serra la demoiselle dans ses bras, sans s'inquiéter

d'être vu par les personnes qui continuaient de descendre de chez l'ambassadeur.

j — Mais en es-tu bien sûre? continua-t-il ne pouvant croire à une si heureuse nouvelle.

— Je vous dis que je l'ai reconnu, malgré sa barbe qu'il a laissée pousser, malgré ses dents teintes en noir, malgré ses ongles teints en rouge, et quoiqu'il ait fait semblant de ne pas me voir, le monstre!... Ah! marquis, marquis, que les hommes sont ingrats !

— Ma chère Poussette, dit Cretté, je veux être pour vous la preuve du contraire; à minuit, je serai chez vousj attendeajDoi donc à souper.

303 SYLVANUIRE

— Et si Chastellui vient?

— Vous lui direz que vous avez la migraine.

— Comme vous arrangez cela! monsieur le marquis, dit mademoiselle Poussette en tachant de rougir.

— Moins bien que vous, je le sais, ma Vénus; aussi je m'en rapporte entièrement à votre sagacité. Adieu, Poussette, et, si vous m'avez dit vrai, eh bien, vous m'avez rendu un service que je n'oublierai de ma vie.

Mademoiselle Poussette regagna sa chaise, et Cretté monta les escaliers quatre à quatre. A la porte de l'ambassadeur, le négrillon l'arrêta,

— Que voulez-vous? dit-il. L'heure de la réception des hommes est passée pour Son Excellence.

— Aussi n'est-ce point Son Excellence que je demande, répondit Cretté, c'est son esclave favoi'ite.

— Alors, vous venez...

— De la part du chevalier d'Anguilhem.

— En ce cas, entrez.

Et le négrillon introduisit Cretté dans une chambre meublée à l'orientale ; puis il le laissa seul en lui disant qu'il allait prévenir la personne que M. le marquis demandait.

En effet, cinq minutes apiès, Sylvandire entra.

— Ah ! c'est vous, monsieur le marquis, dit Sylvandire; j'avais un pressentiment que j'allais avoir le plaisir de vous revoir. Ce pressentiment ne m'a point trompée. Avez-vous les six cent mille livres?

— Non, répondit hardiment le marquis.

— Et alors pourquoi étes-vous venu ici?

— Pour parler à votre maître. Sou Excellence Mehemet- Riza-Beg.

— De quelle part, seigneur? demanda Sylvandire en raillant.

— Mais de la part de M, Voyer d'Argenson, lieutenant général de la police du royaume.

Sylvandire paiit; Cretté remarqua l'effet que produisaient ses paroles.

— Son Excellence ne peut pas recevoir en ce moment; elle est couchée.

— Eh bien, dit Cretté, je vais aller chercher quelqu'un qui la fera lever,

— Arrêtez, dit Sjlvandire, je vais voir &i Son Excellence est visible*

STLVANDIRE 30»

— Pardon, belle dame, dit Cretté; mais j'ai mes raisons pour entrer avec vous, ou sinon..

Il fit un pas vers la porte.

— Entrez, dit Sylvandire.

Et elle ouvrit une porte qui donnait dans un corridor.

Le marquis la suivit et pénétra avec elle jusque dans le salon de l'ambassadeur, qui, assis sur sa natte, faisait le gros dos, et prenait des airs de seigneurie ridicule.

— Attendez, dit Sylvandire, je vais faire appeler l'interprète?

— Inutile, dit Cretté.

— Comment, marquis, vous savez donc le persan ?

— Non; mais Son Excellence aura la bonté de parler français.

— Il ne connaît pas notre langue.

— Vous croyez? dit Cretté.

Et, s'approchant de l'ambassadeur :

— N'est-ce pas,moa cher monsieur Afghano, lui dit-ilenlui frappant sur l'épaule, que, pour moi, vous aurez l'exti'ôme bonté de vous souvenir que vous parlez français?

L'ambassadeur décroisa les jambes, se renversa sur une de ses mains, et regarda Cretté en pâlissant.

— Oh la! dit Cretté. Mon cher monsieur, si j'avais cru que la figure d'une ancienne connaissance vous produisit cet effet, j'aurais chargé madame de vous prévenir.

— Que voulez-vous, monsieur? dit l'Indien.

— Eh bien, vous le voyez, dit Cretté à Sylvandire, quand je vous disais que Son Excellence ferait une exception pour moi! Ce que je veux, mon cher monsieur Afghano, reprit Cretté en se retournant vers le faux ambassadeur, je veux vous prévenir que le roi, que vous avez mystifié, saura dans une heure qu'il a été votre dupe. Voilà ce que je veux.

, Vlndien devint hvide et porta la main à son poignard.

— Allons, allons, dit Cretté, pas de tragédie, mon cher monsieurAfghano,je vous prie, elle serait inutile; car je vous préviens que j'ai un second qui connaît toute votre histoire et qui va partir pour Versailles dans une heure, si, dans une heure, je ne suis pas de retour à l'hôtel ; cependant, mon cher ami, que cela ne vous arrête pas; tuez-moi si cela peut vous être agréable. Je n'ai jamais pu m'illustrer, et une mort semblable me rendrait presque immortel. Le marquis de CrettA tué par Son Excellence Mehemet-Riza-Beg, ambassadeur extraordinaire du très-sublime empereur de la Perse. Diable! mais je serais trop heureux. Non, non, vous déposez

les armes; vous en revenez à des intentions plus pacifiques. Eh bien, soit, je suis bon prince, moi; je veux tout ce qu'on veut. Parlons d'affaires.

L'ambassadeur se leva et alla lui-même fermer les portes au verrou.

— Oui, je comprends, continua Cretté ; vous avez acheté madame, et vous avez bien fait, car madame est charmante; puis vous avez fait connaissance, et c'est tout naturel ; puis, la connaissance faite, il s'est trouvé que vous aviez tous les deux à vous plaindre du même homme, de ce pauvre Roger. Alors vous vous êtes dit : « Eh bien, notre haiue est commune, vengeons-nous ensemble. » Sur ces entrefaites, vous avez entendu dire qu'on ne savait plus comment amuser le roi, et, comme vous êtes homme d'imagination, vous avez improvisé cette ambassade. Bravo! moa cher, bravo! Il y avait tout à gagner; vous, vous empochiez les présents que Sa Majesté Très-Chrétienne avait la bonté de vous octroyer en échange des babioles que vous lui avez remises au nom de votre souverain, auquel, du reste, vous avez fait la réputation d'un pleutre. Quanta madame, elle s'est dit : «Moi, je me ferai rendre l'héritage de mon père, (ce qui est juste ; ) et ma dot, (ce qui est beaucoup moins juste, attendu que madame n'a jamais eu de dot.)» Sur ce, vous êtes arrivés à Paris, et le hasard vous a servis au-delà de vos espérances. Vous avez appris que M. d'Anguilhem allait se marier, et vous avez attendu que le mariage fût célébré. Puis, lorsque la chose a été faite, qu'il n'y a pas eu à s'en dédire, vous vous êtes mis immédiatement à fouiller la mine d'or qui venait de s'ouvrir sous vos pas. Ainsi, vous tirez d'abord de lui six cent mille livres par la terreur de la corde qui pend au cou des bigames. Mais ce n'était pas tout: après cette demande venait une autre demande, après cette exigence une autre exigence; vous viviez toute votre vie à l'ombre de cetle bienheureuse potence, rançonnant le chevalier de façon que, peu à peu, l'héritage de M. de Douzenoi revenait aux mains de M. Afghane.... Je crois avoir touché juste, n'est-ce pas, monsieur? n'estce pas, madame? reprit Cretté en arrêtant alternativement sureux un regard moitié railleur, moitié menaçant. Quel diable ! on est Français, et, par conséquent, on est né malin, comme dit M. Boileau-Despréaux, que madame a dû lire dans s.'\ jeunesse.

Sylvaudire et Afghane paraissaient anéantis et se cour-

SYLVANDIRE 3i!

baient Ôevant Cretté comme deux criminels devant leur juge.

— Ah ! maintenant, dit Cretté, que la position de chacun est claire, que le chevalier peut être pendu comme higame, que M. Afghanopeut être écartelé comme faussaire, que madame Sylvandire peut être mise à Saint-Lazare comme une coureuse, cassons politique.

» Vous avez touché un million, à peu près, du roi de France, mon cher monsieur Afghauo. Voici trois cent mille livres, héritage de monsieur votre père, dans ce portefeuille, ma chère dame d'Anguilhem. Vous avez deux miUions encore à peu près à vous, monsieur l'Indien; cela fait en tout, si je sais bien compter, trois millions trois cent mille livres ; c'est un fort joli denier avec lequel on peut se retirer à Tripoli, à Constantinople, au Caire, à Ispahan, à Pékin, où l'on veut enfin, et partout mener une existence de sultan. Je ne m'y oppose pas.

— Monsieur le marquis, dit Afghane, je partirai demain, je vous le jure.

— Un instant, un instant ! Vous partirez, je le veux bien; mais à deux petites conditions que je vais vous dire.

— Dites, monsieur, je vous écoute.

— Vous, monsieur, vous jurez de ne revenir jamais à Paris?

— Je le jure.

— Je vous crois , car votre serment m'est garanti par la peur que vous avez d'être découvert; je ne vous demanderai donc pas d'autre garantie que votre parole, et je suis bien sûr de ne jamais vous revoir.

L'hidien s'inclina.

— -Mais il n'en est pas de même de madame ; une fois qu'elle sera séparée de vous, une fois que vous serez partis, une fois que je ne pourrai plus prouver que vous êtes un imposteur et que madame est votre comphce, il peut, un jour ou l'autre, reprendre à madame l'envie de revenir s'asseoir au foyer conjugal ; ce qui nous gênerait fort, attendu qu'à ce foyer il n'y a de place que pour deux. Je ne m'abandonnerad donc pas à la parole de madame ; mais madame me donnera une petite lettre que je lui dicterai moi-même, et, quand j'aurai cette lettre entre les mains, eh bien, madame sera libre de vous suivre au bout du monde.

Sylvandire se récria.

— 11 le faut, dit Cretté ; c'est dur, j'en conviens, d'être venue pour dicter des lois et d'en recevoir ; c'est une condition sine qud noti.

— Et si je refuse? dit Syhandire.

— En sortant d'ici, je vais chiez le lieutenant de police ; jô lui raconte votre petite supercherie à tous deux, et, dans une demi-heure, vous êtes à la Bastille.

— Maia, dit Sylvandire, nous ne sommes point isolés, monsieur le marquis; nous ne sommes pas venus ici sans prendre nos précautions. Nous avons des protecteurs puissants.

— Comme ce n'est pas de M. de Royancourt qu'il peut être question, puisque j'ai eu l'honneur de lui passer mon épée au travers du corps, je présume que c'est des jésuites que vous voulez parler.

— Peut-être.

— Hélas! ma chère madame d'Anguilhem, quoique vous ayez quelque peu fréquenté ces gens-là, vous ne les connaissez pas encore. Vous les compromettriez furieusement en vous réclamant d'eux. Ils ne sont pas des niais, et ils ^ous sacrifieront.

— C'est vrai, ce n'est que trop vrai ! murmura Afghane.

— En ce cas, dit Sylvandire, il faut donc que je fasse...?

— Ce que M. le marquis exige, ma chère amie, reprit l'Indien; croyez-moi, c'est le plus prudent.

— Mais, si je vous donne cette lettre, vous nous jurez que ▼DUS nous laissez sortir de France , nous et notre argent, sans nous inquiéter?

— Je m'y engage sur l'honneur, moi, Alphonse, marquis de Cretté.

— Je suis prête, monsieur, dit Sylvandire en s'asseyant devant une table où il y avait du papier, des plumes et de l'encre. Dictez; j'écris.

Cretté dicta.

« De Tunis, H octobre 1713.

» Monsieur d'Anguilhem,

» Ne pleurez plus ma mort avec cette douleur qui, m'at-on dit, éclate dans toute votre conduite. Je vis; et, si je suis tombée à la mer, si j'ai feint d'être noyée, c'était un artifice pour me soustraire à la domination d'un époux que, malgré toutes ses attentions, je ne pouvais me résoudre à aimer, pour passer enfin dans les bras d'un homme que j'adorais. Aujourd'hui, monsieur, je suis devenue sa femme sous d'autres lois divines et humaines, et jamais vous ne me reverrez. Morte

STTLVANDIRE 313

pour tous, Je veux l'être encore mieux pour vous. Regardez- Tous donc, à partir de ce moment, comme parfaitement veuT, et surtout parfaitement libre.

» Et maintenant, soyez aussi heureux que je suis heureuse, c'est le Jernier vœu que forme pour elle et pour vous celle qui fut.

» Sylvandire, dame d'Angdilhem, b

« P. S. Cette lettre vous sera remise par un homme sûr que mon mari expédie en France. »

— A quoi vous servira cette lettre? demanda Sylvandire après y avoir mis l'adresse et le cachet, et en la tendant au marquis.

— Vous le saurez, madame, si, en manquant à vos engagements, vous nous forciez jamais à nous en servir.

Et, saluant Afghano et Sylvandire, il s'achemina vers la porte, qu'il ouvrit et du seuil de laquelle il cria à l'ambassadeur, de manière à être entendu de ses gens :

— Daigne Votre Excellence agréer tous mes respects. Afghano était resté à la même place, tout atterré encore de

la scène qui venait de se passer. Mais Sylvandire avait suivi Cretté.

— Marquis, dit-elle tout bas en traversant l'antichambre avec lui, répondez-moi franchement : sa femme est-elle jolie?

— Moins jolie que vous, madame, dit Cretté, mais elle l'aime davantage.

— Que voulez-vous! répondit Sylvandire, je voulais être princesse.

— Encore un mariage comme celui-ci , madame, reprit Cretté, et vous arriverez à votre but; vous êtes déjà ambassadrice.

Sylvandire poussa un soupir et rentra lentement dans l'hôtel.

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