‹ SylvianeChapitre 16 sur 32 · L'AURÉOLE CÉLESTE · texte numérisé non relu

L'AURÉOLE CÉLESTE

— Â la fin des fins, s'écria Vigneron sans désemparer, voici le premier miracle, et je vous le conterai sans oublier une syllabe, un signe, un fétu, car je le sais quasiment par cœur...

« Donc, VHistoire du Prieuré de Tarrassac-le- Hauty à laquelle nous travaillions de rage, marchait très bien, et chacun de nous se montrait en joie aux Ormades, surtout Mademoiselle, que les semaines défilant après les semaines rapprochaient de plus en plus de son mariage, — de M. Casimir, si vous aimez naieux... Le 29 juin tombe, au calendrier, la fête des saints apôtres Pierre et Paul. M. l'abbé, dont les écritures de chaque jour, les lectures de chaque jour semblaient avoir refait la santé au lieu

lis SYLVIANE

de la détruire davantage, dit sa messe dans notre chapelle. Jamais je ne l'avais vu aussi sérieux à Tautel, aussi retiré en lui-même et en Dieu, aussi attentif à prononcer distinctement les paroles de vingt oraisons, sans compter la « Préface >, à surveiller ses gestes sur le calice et sur rhostie. Je servais l'office, et rien ne m'échappait ; mais je ne fus pas le seul à m'étonner, car, en déplaçant le missel pour le dernier Évangile, j'entendis M. Casimir murmurer à Svlviane :

- « — Avez-vous remarqué avec quelle piété votre oncle a dit la messe, aujourd'hui ?

« — Oui, je l'ai remarqué : il l'a dite avec la piété d'un saint. »

— Les Galinier déjeunaient à la métairie, et M. Victor avait exigé qu'on dressât la table dehors, sous notre charmille épaisse des Ormades, aux environs de la Vignale. Le temps était clair et doux comme il est clairet doux tant seulement dans mon pays, un peu plus beau que le vôtre, comptez-y. Tout en mettant le couvert, aidé de cette gentille Philomène Lauras, que déjà je vous ai montrée avec ses seilles aux mains et mes baisers aux joues, je ne quittais pas des

yeux M. Tabbé. Son visage, dans Tombre de Fendroit, presque noir à cause d'une abondance de feuillage, apparaissait tantôt blanc, tantôt bruni, puis quelquefois doré et brillant comme l'ostensoir de Tarrassac-le-Haut, — l'ancien ostensoir du Prieuré, le plus grand et le plus riche en rayons de tous les ostensoirs, parmi les paroisses de l'Espinouze et du Marcou. Était-ce un jeu du soleil traversant les ramures? Étaitce une faveur du ciel qui marquak M. l'abbé Victor pour lui?...

< Durant le repas, mon maître, tranquille d'habitude et des fois jusqu'à la tristesse, était gai, parlait beaucoup, regardait à présent Sylviane, toute en babil pareillement à une linotte sur un amandier, et puis regardait M. Casimir, qui se dégourdissait petit à petit et pouvait répondre un mot, par-ci, par-là.

A un moment, les traits de M. Victor, qui du reste faisait honneur tant à la cuisine de Cathe qu'aux pâtisseries de Méric, s'illuminèrent à ce point que M. Juste, — sans perdre une bouchée, bien entendu, — lui dit :

« — Mon cher ami, je vous trouve un air de lumière que je n'ai jamais remarqué chez vous. Votre front est resplendissant de gloire.

Dieu, sans nul doute, vous a touché de son doigt tout à Theure à Tautel, au moment de < la Consécration ».

« — Non! noni je ne mérite pas que Dieu me touche de son doigt... Seulement je suis très heureux aujourd'hui, et, de là, toutes les clartés de mon visage. Durant la messe, je ne me tenais pas d'allégresse à l'autel, j'étais transporté, des anges m'enlevaient...

« — Serions-nous indiscrets, monsieur l'abbé, si nous vous demandions la cause de vos transports et de cet enlèvement par les anges ? osa s'informer M. Casimir.

« — La cause ? C'est vous, mon cher docteur, c'est vous.

« — Lui ! cria Sylviane, avant que le médecin eût élevé la voix.

« — Lui seul. »

« 11 tourna sa face à rayons vers M. Casimir et lui dit :

« — Vous vous souvenez certainement, mon cher docteur, de ce registre déchiré, enfumé, souillé de taches, que vous avez découvert à la ferme des Argelas, chez François Lassus, dans le Marcou, et que vous m'avez apporté avec quantité de livres de l'ancienne bibliothèque des Mi-

SYLVIANE loi

nimes ? Ce registre, intitulé Recueil, ce registre où ont été notés au jour le jour 'mille détails relatifs à la vie des Frères minimes de Tarrassac, jusqu'à des comptes de cuisine, de chaussures, de vêtements, renferme une vingtaine de pages admirables. J'ai lu, j'ai relu trois fois cette nuit ces pages merveilleuses, et leur charme me suit, m'enveloppe, me réjouit, me trouble encore les jambes et les idées. Vous savez ce qui arrive, dans nos montagnes, aux gens qui traversent, vers juin, ounos immenses genêtières ou nos immenses châtaigneraies en fleurs ; ils vont un peu de travers, ils chantent plus fort que de coutume : les parfums de notre Espinouze, qui n'est qu'un bouquet à ce moment de bénédiction, les ont grisés. J'éprouve, moi, depuis ma lecture dans le registre de la Vie du Prieur Martinez Ombros, quelque chose qui ressemble à cette griserie. Du reste, dès à présent, j'arrête mes recherches pour une Histoire du Prieuré de Tarrassac-le-Hauty et je vais m'occuper de recopier, pour la faire imprimer, la Vie du Prieur Martinez Ombros, qui fut un saint.

« — Eh quoil la pierre tombale brisée en morceaux par les enfants de ma paroisse recouvrait le corps d'un saint ?

lo2 SYLVIANE

€ — En attendant que vous, desservant de Tarrassac, ayez obtenu de Monseigneur Fautorisation de retirer le prieur Ombros d'une place tout à fait indigne de lui et de Tinhumer dans l'église même de l'ancien monastère, votre devoir, monsieur le curé, est d'enlever votre poulailler du Cloître.

« — Soyez sans inquiétude, mon cher abbé...

Oh! ma gouvernante, Ragasse, va crier; mais, dès demain, la volaille ira où elle pourra, et la tombe du vénérable Martinez Ombros sera rétablie dans son ancien état...

« A cette minute, Philomène, que, pour ne pas perdre un mot de M. Victor, j'avais envoyé quérir le café à la cuisine, revint. Je remplis les tasses, sauf celle de mon maître, où je versai trois gouttes tant seulement, M. Casimir ne lui permettant qu'un « canard ».

— On ne soufflait pas plus sous la charmille qu'à l'église. Le seul bruit, de temps en temps, était celui de M. Juste, qui ne savait prendre une gorgée sans claquer de la langue, sans arrondir ses gros yeux , ayant l'air de dire : M Que c'est bon I que c'est bon ! > Les petits — il s'agit de Sylviane et de M. Casimir — se glis-

SVLVIANE ^53

saient d'aventure un mot très court, et cela ne soulevait ni vent ni fumée. Paroles d*oiseaux, leurs paroles d'amoureux , paroles d'oiseaux. Pour M. l'abbé, il était là , ne songeant pas à son c canard >, aussi immobile de toute sa personne qu'un levraut au gîte, après quelque rude traque des chiens, dans notre Marcou giboyeux. Un moment, il lut diverti de ses réflexions par une volée de bouvreuils et de chardonnerets entremêlés qui, venue des environs de la Vignale, troua la charmille et nous rasa de l'aile joyeusement.

« — Mes amis! mes gentils amis!... » leur siffla M. l'abbé, les appelant.

« Vous ne me croirez pas, vous autres. Eh bien! comme je suis Jean Vigneron, de Tarrassac, un gaillard en pleine force d'âge, les oisillons obéissants se posèrent sur des branchettes autour de la table, regardèrent mon maître une seconde, puis repartirent en chantant.

— En voilà une sornette ! poufla Cornaz.

— Il est certain..., bredouilla M. Vincent.

Galibert interrompit M. le maire.

— Je vous le jure, notre maître, lui dit-il, moi, qui ne ressemble guère à M. l'abbé des Ormades ni par le savoir ni par la bonne con-

duite, cent fois, en gardant mes bêtes dans nos châtaigneraies du Jongla ou ailleurs, j'ai arrêté des bandes d'oiseaux qui passaient, aujourd'hui avec une parole, demain avec un cri.

— M. l'abbé Sylvian, conclut mon oncle, avait obtenu de Dieu le privilège dont jouirent plusieurs saints, plus particulièrement saint Golomban et saint François d'Assise : celui de s'entretenir avec les oiseaux, les chiens, les loups, la plupart des animaux de la création... Et quand les bouvreuils et les chardonnerets se furent envolés? interrogea-t-il, se tournant vers le garde champêtre.

— Il les suivit des yeux à travers champs et dit :

« ^ Le Recueil de Lassus rapporte que des bouvreuils, des chardonnerets, des fauvettes, des mésanges-charbonnières, même des alouettes, accompagnèrent le frère Martinez Ombros jusqu'à Tarrassac et le visitèrent dans la cellule où il sculptait un crucifix pour la communauté...

« — Quel crucifix ? demanda M. Juste.

« — Le grand crucifix suspendu dans votre sacristie, qui, au temps passé, servait de Salle capitulaire aux minimes...

• — Mon cher oncle, je vous en conjure, racontez-nous l'histoire du prieur Martioez Ombros, > implora Sylviane.

< Les regards de M. l'abbé abandonnèrent les oisillons, déjà loin, revinrent à nous, puis il murmura :

€ — Je commence. »

Page 1