LE PRIEUR HONORAT
Le silence fut tel dans la Salle des Bassac, que, certainement, s'il y avait des mouches en décembre, on les aurait entendues voler. Chose surprenante. Vigneron, qui aurait pu profiter de l'occasion pour réclamer une nouvelle rasade de vin ou de cognac, désaltéré sans doute aux souvenirs pleins de fraîcheur de sa jeunesse, ne sollicita rien, ne toucha pas même son verre du doigt.
Il reprit alertement :
— Puisque je vous ai promis les miracles de Tarrassac-le-Haut : en premier, celui du prieur Martinez Ombros ; en second, celui de M. Tabbé Victor Sylvian, je vous les débiterai tous les deux. A présent, n'attendez pas de moi des pa-
SYLVIANE lo7
rôles fines et jolies, des paroles presque du ciel, comme en trouvait mon maître, naturellement.
Du reste, en ces affaires du paradis, il y a non tant seulement des mots français, mais aussi des mots latins, et si M. Tabbé savait le latin à en remontrer à Monseigneur de Montpellier, moi, sur ce chapitre, je suis un âne, un âne bâté et bridé de mon pays, où les ânes ne manquent point. Vous aurez donc le paquet un peu en gros, mal ficelé, mais contenant tout de même la marchandise avec son poids.
— Vigneron, susurra mon oncle, n'ayez nul souci de votre langage, que nous entendons fort bien. Autant que votre mémoire vous le permettra, répétez-nous ce que vous avez entendu sous la charmille des Ormades...
— Si je me souviens bien des dires de M. Tabbé et de ce qui était écrit dans le Recueil, dont Sylviane et moi nous fûmes chargés de tirer plus tard des copies pour l'imprimeur Sémat, de Saint-Pons, si je m'en souviens bien, en ces temps anciens, le prieur des Minimes de Tarrassac-le-Haut s'appelait frère Honorât, — un drôle de nom qui n'est pas de nos contrées.
A ce qu'il paraît, il avait un entêtement, ce frère Honorât : une nuit, un coup de tonnerre
ayant démoli Tun des clochers de son église et la salle où il réunissait les Frères du couvent, qu'on appelait « la Salle capitulaire », il voulait à tout prix rebâtir et la Salle et le clocher. Mais, halte-là ! il ne pouvait entreprendre des travaux si conséquents sans la permission de TAbbaye deLormières, de laquelle dépendait le Prieuré de Tarrassac, et le Révérendissime Calixte, Abbé de Lormières, se faisait tirer l'oreille, vu qu'il y aurait de grosses sommes à débourser...
« Donc, frère Honorât enrageait de voir son supérieur Calixte le tenir de court pour ses bâtisses, et, parmi la bande des Frères de Tarrassac, il faisait plus de bruit qu'un bourdon fourvoyé dans un essaim. En fin de compte, à force d'écrire nuit et jour, à force d'envoyer nuit et jour des exprès à Lormières, l'Abbé de làbas, très dur à la desserre, consentit à délier les cordons de la bourse, et le prieur Honorât joua de la truelle autant qu'il lui plut, jusqu'à se mettre du mortier par-dessus le capuchon.
Il sortait, là-haut, des maçons et des manœuvres de tous les trous. Je vous laisse, à deviner si les moines jubilaient !
« Les réparations, où, sous la conduite d'un entrepreneur, les cent Frères de la commu-
SYLVIANE lo9
nauté avaient mis la main, durèrent trois ans. Vous voyez d'ici le contentement d'Honorat quand, un beau soir, un couvreur hardi planta le rameau de laurier sur les toitures de la Salle capitulaire rebâtie et à la cime d'un clocher neuf, peut-être plus haut et plus pointu que l'ancien clocher I Le Recueil de Lassus, que je vous récite de mon mieux, rapporte que tous les minimes, agenouillés dans le Cloître, chantèrent le Te Deum,,.
- — Époques de foi, époques bénies, qu'ètesvous devenues ? lança mon oncle avec ferveur.
— Eh bien, les moines sont de même étoffe que les autres hommes, que vous et moi, jamais tout à fait rassasiés par les rares bonheurs qui nous arrivent. Un ennui t£^rabustait Honorât : oui, le clocher était relevé avec sa flèche chargée d'hirondelles et ses cloches tambourinantes; oui, la Salle capitulaire était relevée ayec ses bancs farcis de Frères ; mais, dans cette Salle capitulaire, dont les voûtes, les fenêtres avaient été reconstruites sur le patron d'autrefois, manquait le magnifique crucifix en vieux noyer, assujetti par de gros boulons contre la muraille, au-dessus de la chaire du Prieur... Ah! ce crucifix, où Notre-Seigneur,
paraît-il, avait la taille d*uii homme vivant mesurant cinq pieds six pouces ! ce crucifix, travaillé, à des époques perdues, par une main qui savait son métier I ce crucifix qui, durant des années et des années, avait entendu les prières de la communauté prosternée à deux genoux, comment le remplacer?
< Frère Honorât, à bout de réflexions, eut la pensée de recourir derechef à l'Abbaye de Lormières, riche de biens au soleil et de piles d'écus à Tombre en des sacs dûment ficelés. Une vergogne lui vint et il n'osa pas. Il jugea ce dur à cuire de Révérendissime Calixte sourd comme un pot à toute réclamation d'argent, et, pour le moment, demeura coi dans sa tanière de Tarrassac-le-Haut.
« Pourtant, de toute nécessité, il fallait un crucifix à la Salle capitulaire pour « la Méditation » du soir et celle du matin. Cette idée cuisait au Prieur plus chaude qu'une brûlure, et il se tournait, se retournait dans son lit, où il ne pouvait fermer l'œil. Un matin, il prit son parti : il songea à ne rien demander au Révérendissime Abbé de Lormières et à se procurer par lui-même les ressources indispensables à ses projets. 11 se renseignerait d'abord, soit à Tou-
louse, soit à Lyon, où se trouvaient des ouvriers capables, sur la somme à verser pour Tachât d'un crucifix semblable au crucifix disparu dans rincendie, puis il enverrait deux Frères, quatre si deux ne devaient pas suffire à la besogne, gagner cette somme en prêchant dans les vallées de rOrb et de TAgout.
« Chauffé à blanc par son secret, qu'il aurait mieux fait de garder pour lui seul et d'exécuter sans s'amuser aux bagatelles de la porte, Honorât raconta son plan à ses deux Assesseurs du Prieuré, les frères Athanase et Opportunien — un rusé compère, ce second assesseur Opportunien...
— Vigneron ! interrompit mon oncle.
— Nous verrons, monsieur le curé, si, dans la suite de cette histoire, vous ne direz pas, comme moi, que le frère Opportunien était un rusé compère... En premier, si je songe aux paroles de M. Victor sous notre charmille et aux lignes du Recueil, lues par Mademoiselle et par moi jusqu'à satiété complète, je trouve ceci... Je vous sers le plat miette à miette, niot pour mot, naturellement avec des oublis :
t Tandis que le frère Athanase approuvait les
projets du Prieur, le frère Opportunien conseillait de ne pas envoyer des minimes en prédication, sans en prévenir le Révérendissime Abbé Calixte. Il ajoutait qu'on était présentement à la veille de la Toussaint et qu'il conviendrait d'attendre « l'Avent » ou même le « Carême », si l'on voulait obtenir des coups de filets fructueux.
« Honorât fut ébranlé par ces -observations, d'autant plus ébranlé que l'assesseur Opportunien, instruit d'intentions qu'il désapprouvait, écrirait certainement au Révérendissime Abbé de Lormières, lequel était son ami. Il regretta de s'être confié; mais on ne rattrape plus une parole lâchée, et il ne sert de rien, quand on a eu la langue trop longue, de se la mordre jusqu'au sang. Pour endormir l'œil ouvert d'Opportunien, le Prieur, qui, dans le fond, préparait son coup pour « l'Avent », fit semer le bruit par Athanase que, vers les « Gendres »,' en février, quatre religieux partiraient en mission. On avait du temps devant soi, et on ne manquerait pas de se mettre en règle vis-à-vis du Révérendissime Calixte, supérieur de Lormières et supérieur de Tarrassac. »
€ Tout allait comme sur des roulettes aux Minimes de notre endroit. Après quelques jours de bouderie réciproque, Opportunien, c plus fin que Tambre » — j*ai retenu ces mots couchés dans le Recueil, — Opportunien, sans rancune, avait recommencé à faire la révérence à son Prieur, de la tête, du dos, des sandales à la tonsure. Mais Honorât, en dépit d'une grande piété, était rancuneux, aigre, résistant, aussi difficile à manier qu'un rameau de houx avec ses pointes, et, quand l'Assesseur s'inclinait, lui demeurait immobile, raide, fixe, le visage dans son capuchon qui lui retombait jusque par-dessous le nez... Quel pèlerin peu commode I... Au demeurant, ce pèlerin suivait son idée, se servant, par-ci, par-là, du premier assesseur Athanase, ne se servant jamais du second assesseur Opportunien, qui crevait de colère dans sa peau...
— Il est impossible. Vigneron, que vous ayez lu pareilles choses dans le Recueil de Lassus, protesta mon oncle.
— Nous les y avons lues, Sylviane et moi, ces choses très drôles. Toute la différence, c'est que, par la voix de M. Victor, elles étaient contées plus adroitement que je ne vous les conte.
16i SYLVIANE
Moi, je n'ai été ni équarri, ni raboté, ni poli à fin dans les séminaires de Monseigneur...
— Et le prieur Ombros, que vous oubliez ?
— Justement, je le tiens... Un après-midi de la fin novembre, au moment où dans les paroisses allait s'ouvrir « TAvent », Honorât, ravi d'avoir caché son jeu à TAbbé de Lormières^ accompagnait à travers la cour les quatre missionnaires qu'il envoyait en expédition vers les bas pays, quand un coup de marteau retentit à la porte principale du monastère. Les cinq minimes se regardent... On frappe de nouveau, et cette seconde fois plus fort que la première.
< — Ouvrez donc! crie Honorât au Frèreportier.
< La porte est étalée de haut en bas, et le Prieur se trouve nez à nez avec un petit minime, couvert de boue jusqu'à la ceinture, la mine tirée, chétive, presque noire. Des oiseaux par troupes de dix, de vingt, de cent : chardonnerets, rouges-gorges, bouvreuils, linottes, verdiers, alouettes, confondus, ailes déployées, bec en train, voltigent autour de la tête de cet inconnu, qui n'a pas un mouvement, qui semble écouter les ritournelles vives des bestioles, dont quelques-unes, maintenant
SYLVIANE iGo
qu'il a ôté respectueusement sa calotte devant Honorât, viennent fourrager jusque dans ses cheveux.
< — Qui ôtes-vous ? demande le Prieur.
< — Je suis rhumble frère Martiuez Ombros, de TAbbayede Lormières, au diocèse de Pamiers.
« — Où allez-vous ?
< — Aux Minimes de Tarrassac-le-Haut, chez le prieur Honorât.
€ — Vous êtes devant le prieur Honorât.
€ — Que Dieu soit avec vous, Révérend Frère, et avec la communauté soumise à votre obédience !
« — Que venez-vous faire ici ?
« — Je viens, par Tordre du Révérendissime Calixte, sculpter un crucifix pour votre Salle capitulaire.
« — Vous ! fait Honorât, haussant les épaules avec dédain.
« — Le Révérendissime Abbé de Lormières, connaissant que, dans mon pays, en Espagne, j'avais pratiqué la sculpture avant ma profession religieuse, ne m'a pas jugé indigne... Du reste, ajouta-t-il, tendant un papier plié en quatre, voici un message du Révérendissime Abbé, votre supérieur et le mien. »
< Pendant que le Prieur lit les lignes de Lorniières, les Frères, ficelés pour le départ, leur sac de lustrine noire ballant aux bras, s'approchent de Martinez Ombros et lui posent des questions. Mais celui-ci ne les écoute pas. Il a a bouche ouverte et parle aux oisillons qui les harcèlent de coups de bec et de cris. Il lève un bras, puis il leur dit :
« — Vous viendrez me voir dans ma cellule, quand je travaillerai.
« Incontinent, ils partent d'une envolée.
« — Rentrez tous I crie le Prieur d'une voix terrible.
« — Nous aussi? demandent les missionnaires, déçus, tremblants sur pieds.
« — J'ai dit : Tous! »
« La porte du monastère se referme sur notre monde toute seule, sans fracas, comme la porte d'une ratière. Ils sont pris, et Honorât plus encore que ses prédicateurs.
— Et, maintenant, monsieur le curé de Camplong, dites-moi que le frère Opportunien n'était pas < fin comme l'ambre » ! Moi, je ne connais pas l'ambre, n'en ayant jamais vu qu'au tuyau de la pipe du capitaine Bascoul, en Espagne ;
mais, si l'anibre est fin, je trouve Opportuniea encore plus Tin, mille fois plus un. n u'araït pas fait le tapage d'Athanase, lui ; il avait tout uniment informé Lormières de ce qui se passait à Tarrassac, et l'Abbé de là-bas, prévenu, avait expédié Martinez Ombros.