LA MESSE DE MINUIT
A la Noël de 1843, mon oncle Fulcran, curé de la paroisse de Camplong, dans les Cévennes méridionales, eut un gros chagrin. Il avait compté que M. Vincent Bassac, maire de la commune, s'approcherait des sacrements, communierait à la messe de Minuit, et non seulement M. Vincent Bassac ne s'approcha pas des sacrements, ue communia pas à la messe de Minuit, mais sa stalle de noyer — la stalle de la mairie — qu'il occupait assez régulièrement, les dimanches et les jours de fête, demeura vide à côté des stalles encombrées du lutrin.
Quel ennui ! quel crève-cœur !
Depuis dix ans, mon oncle pressait le maire
de son aiguillon de pasteur, — peut-être trop
flexible, trop doux, un peu émoussé, cet aiguillon. Mais, au courant de ces derniers mois, étant revenu à la charge sans relâche, il avait acquis la certitude consolante que, le pécheur se rabattrait vers « les droits sentiers », et il s'était complu dans Tespérance. La déception était d'autant plus cruelle aujourd'hui.
Mon. Dieu ! mon Dieu I
Assurément, M. Vincent Bassac n'ayant pas paru au confessionnal dans la soirée pour y déplorer ses fautes, en recevoir l'absolution, il était naturel qu'il ne se présentât pas à la sainte table. Mais pourquoi n'était-il pas à sa place dans le chœur, ceint de Técharpe, comme les années précédentes ? L'écharpe de M. le maire ajoutait tant à la Solennité !
Mon oncle, n'en croyant pas ses yeux, attendit M. Vincent Bassac au Kyrie, il l'attendit au Credo, et, tout le temps que, dans notre église, décorée de feuillages, ronflante du chant des cantiques, rayonnante de la lueur des cierges, dura la distribution du pain eucharistique, il le chercha parmi les fidèles prosternés.
Hélas ! hélas ! trois fois hélas !
— Vois-tu, mon enfant, m'avait-il dit eu descendant les marches du maître-autel après
l'intonation du Gloria, vois-tu, le maire et moi nous vivons en grande familiarité, et une pudeur l'aura pris au moment de venir à mon tribunal. Sois- en sûr, il sera allé se confesser, soit à Graissessac, soit à Saint- Etienne -de - Mursan, soit peut-être à Bédarieiix — à M. le doyen du canton. Un maire, tu comprends...
— Il aurait pu communier ici, interrompis- je.
— Gela aurait mieux valu pour Tédification de la paroisse... Toutefois, je n'en puis douter d'après ce que je sais de lui, ce qu'il m'a révélé de son âme, il aura reçu la sainte communion ou à Graissessac, ou à Saint-Étiennede-Mursan, ou à Bédarieux.
Mon pauvre oncle, qui avait la naïveté des saints, était-il aussi convaincu qu'il essayait de le paraître? Je n'ose l'affirmer. Quoi qu'il en soit, en lisant l'Évangile selon saint Jean, à la fin de la messe de Minuit, pris de malaise, il dut faire une pause tout à coup. Un peu honteux, il reprit avec un effort et articula péniblement : Fuit homo missus a Deo.,, Il s'arrêta court : la voix lui manquait... Il put achever. Mais, quand après l'avoir baisé pour se conformer à la « Rubrique », il me rendit le carton que je lui avais tendu et sur lequel, encadré
de filets d'or, était collé Vin principio erat Yerinim..., les caractères latins m'en semblèrent humides, en maints endroits effacés, et je crus découvrir, par-ci, par-là, comme de petites larmes clairsemées.
— Ah ! méchant M. Bassac ! méchant M. Bassac I marraottai-je montrant le poing à la stalle de la mairie.