LE TRICORNE DES CONFÉRENCES
L'oflice enfin terminé, — il est très long à Noël, car la troisième messe, la messe du Jour, ne finit guère avant dix heures, — nous nous acheminons vers la cure, tète basse, le pas traînant. Imaginez deux bêtes blessées. Prudence Ricard, la gouvernante de mon oncle, la mienne aussi, — cette vieille de soixante-quinze ans nous gouverne tous les deux c à la baguette et au bâton », — Prudence Ricard nous attend au seuil de la maison. Elle, généralement refrognée, montre une mine vive, joyeuse, allumée d'aise. En nous regardant venir dans le couloir étroit, entre Téglise et le^ presbytère, elle brosse avec des précautions infinies le tricorne neuf de
M. le curé, le tricorne acheté quatorze francs à
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Bédarieux, il y a trois ans à peine, le tricorne qui ne sort de son étui qu'aux jours marqués des Conférences ecclésiastiques au chef-lieu de canton, — une fois par mois.
Que se passe-t-il ?
— Un peu plus vite ! nous crie-t-elle.
Je laisse mon oncle, entravé dans sa soutane, entravé dans ses regrets, et je m'élance.
— Toi, tu es propre comme une image, me dit Prudence ; seulement, petiot, tu t'es sali les mains en mettant du charbon dans l'encensoir, et je veux que tu te les laves... Hardi !
Je saute à l'évier, recueille un fragment de savon de Marseille en permanence derrière la grosse cruche et fais une écume d'enfer. Mes doigts blanchissent à vue d'œil. Je ris sans savoir pourquoi.
— Quant à vous, monsieur le curé... continue-t-elle.
— Oh ! quant à moi, je commence par m'asseoir, soupire- t-il.
Il prend une chaise dans la cuisine, où nous nous trouvons, et y tombe accablé.
Notre gouvernante, vivement, me passe le tricorne et la brosse, ouvre le placard, en retire une bouteille, et verse dans un verre un
jet très court d'une liqueur que je connais pour l'avoir goâtée un jour de mal à
qu'elle fabrique elle-même avec de la cassonade rousse, de la cannelle, du cognac, une liqueur
jaune comme Tor et réconfortante à vous ramener de l'autre vie.
— Avalez cette gorgée de c carthagène >, balbutie-t-elle.
Mon oncle avale... Il n'articule pas une parole... Nous sommes près de lui, moi à droite, Prudence à gauche de sa chaise... Son rabat a de légers frémissements... Nous le couvons des yeux, inquiets, palpitants... Notre gouvernante gesticule ; puis, sa langue reprenant carrière :
— S'il y a du bon sens, sous prétexte qu'il faut dire trois messes à Noël, de rester dix-huit heures sans manger ! Allez demander à Monseigneur ou à Notre Saint-Père le Pape luimême s'ils tiendraient à ce régime de pauvre î Moi, je suis sûre qu'ils battraient de l'aile à l'égal d'un simple curé de paroisse...
— Prudence !... murmure mon oncle.
Sa voix — ^une voix céleste — lui revenait.
* — Bon! bon! dit la vieille, les couleurs vous remontent aux joues, et je vois que ma < carthagène > se comporte selon les règles.
Mon oncle, qui se récupérait tout lui-même, a un mouvement de bras pour me prendre son tricorne et le replacer dans l'étui ; mais notre servante s'en empare.
— Non, monsieur le curé, dit-elle, vous ne pouvez sortir tout de suite.
— Sortir? demande-t-il étonné.
— Vous avez donc oublié ?...
— Rappelez-moi, bonne Prudence...
— Vous savez bien qu'il y a grande réjouissance aujourd'hui chez les Bassac, et que, vous, notre petiot et moi, nous avons été invités, à mordre à leurs croustades, à leurs poulets, à leurs tourtes, à leurs biscotins !
— Oui, Prudence, je sais... Cette année, au moment des châtaignes, comme je félicitais Bassac de sa récolte, la plus prospère de la contrée, le maire, tout à la joie de son gousset bien garni, parla d'un festin qu'on célébrerait dans sa maison à la Noël, et nous pressa de nous joindre à ses convives, vous, mon neveu et moi. Encore qu'il n'entre guère dans mes habitudes de m'asseoir à la table de mes paroissiens, car, si j'allais chez les riches, je devrais, pour ne pas les humilier, aller chez les pauvres, ce qui leur causerait des dépenses trop lourdes, je me rendis à l'invitation de Bassac, je m'y rendis avec empressement...
— Alors, que faisons-nous ici ?
— Mais vous devez vous en souvenir, Pru-
dence, je fis mes conditions. J'adressai à Vincent Bassac l'instante prière de se présenter, la veille de Noël, au tribunal de la Pénitence et, en retour du repas que j'acceptais chez lui, de venir dans notre église pour y accepter de ma main la communion. Or a-t-il paru au confessionnal? S'est- il agenouillé à la sainte table? A-t-il assisté aux messes de Minuit, de l'Aurore, du Jour ? '
— Ce n'est pas sa faute, monsieur le curé.
Le pâtre Galibert a dû vous dire...
— Le pâtre Galibert ?
— Gomment ! glapit notre gouvernante, cherchant de l'œil son bâton d'épine, le saisissant en un coin, le levant par un geste de menace qui lui était familier, comment ! Galibert, envoyé tout exprès à la sacristie, ne vous a pas conté que M. le maire, hier au soir, au moment juste où il se préparait à venir se confesser, a été pris de ses « douleurs > et a été obligé de , se mettre au lit...
— Galibert ne m'a rien conté. Je ne l'ai point vu... Mais Dieu soit loué, puisqu'il lui plait de maintenir dans ses bonnes dispositions une ouaille qui m'est si chère ! Doutant de Bassac, j'ai éprouvé quelque chose à l'âme de telle-
ment douloureux, que la célébration des offices de cette nuit et de ce matin a dû se ressentir de mon trouble. — < Seigneur, ajez pitié de moi, Miserere mei, Demi > — Aussi, pourquoi ce Galibert ?...
— Ce Galibert, des Bassac, est le plus grand mauvais sujet de la paroisse, et puisque, à cette heure, vous tenez son maître dans le creux de la main, comme un oisillon pris au nid, vous agirez sagement, en retour de Tabsolution, d'exiger de lui qu'il chasse Galibert hors de ses bergeries du Jongla. La paroisse de Camplong serait un vrai paradis, si un de ces matins on donnait du champ à cette peste de Galibert, à cet emboiseur de filles, à ce garnement qui va devant lui plus vite que la bise, piétinant tout, cassant tout, brisant tout...
— Du calme. Prudence... Vous en êtes témoin.
Dieu m'a permis de venir à bout de l'indifférence obstinée du maire. Ayons confiance. Dieu me permettra également, un jour, de saisir Galibert dans < le creux de la main >, et de le précipiter, bon gré, mal gré, sur la) margelle du confessionnal.
— Faites attention, Galibert va dans les chemins, plus fort, plus méchant qu'un loup* La
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maîtresse d'école , mademoiselle Philippine Lureau, de Lodève, lui a échappé, l'autre semaine, du côté des châtaigneraies du Jougla ; mais ça n'a pas élé sans dommage pour elle, car il l'a mordue au bras. Songez donc, de la chair tendre d'institutrice pour cette bête affamée !...
— Et Vincent Bassac, comment va-t-il, à présent? s'empresse d'interrompre mon oncle, dont les joues pâles ont rougi à la morsure effroyable de Galibert sur la chair tendre de mademoiselle Philippine Lureau, de Lodève.
— Mieux, bien mieux ! C'est M. Vincent luimême qui, tout à l'heure, a envoyé ici le garde champêtre, Jean Vigneron, de Tarrassac, pour vous prévenir qu'il avait pu descendre du lit, que la table était servie, que son monde arrivait, et qu'on vous attendait pour le bénédicité. Vigneron, à qui la sage-femme de son pays a trop bien coupé le fil de la langue, voulait me conter du commencement à la fin la maladie de M. le maire; mais, comme il est toujours plus altéré qu'un moucheron de cave, qu'il ne quittait pas des yeux la bouteille de vin blanc entamée pour les trois messes et laissée là sur la table, j'ai eu peur pour notre frontignan et j'ai montré à l'ivrogne le chemin de la porte.
— Vigneron n'est pas un mauvais homme.
S'il boit un coup dans Toccasion, n'oubliez pas qu'il fut soldat et qu'à l'armée...
— Oh I puis, dis-je, quel esprit il a! 11 faut lui entendre conter quelque histoire de brigands !
— Mon enfant, Vigneron a été jadis instituteur au hameau de Truscas.
— Assez de paroles inutiles!... conclut Prudence. Il ne conviendrait pas de faire affront aux invités des Bassac.
Elle prend notre brosse sur la table, à côté de la bouteille de vin blanc, et se met à brosser mon oncle, qui, docile au moindre contact du crin, se tourne, se retourne, présente un bras, puis un genou, puis l'autre bras, puis l'autre genou. Durant cet exercice, il ne cesse de pousser vers le ciel des oraisons jaculatoires : « Seigneur, assistez-moi!... Saints et saintes du paradis, intercédez pour moi !... »
— Vous voilà plus reluisant qu'un sou neuf, et tâchez de pas vous salir au repas, comme un enfant que vous êtes, fait-elle, lui restituant le tricorne des Conférences, aussi noir, aussi lustré que la robe noire et lustrée de notre chat de la cure : « Monsieur Gascaret ».
En remontant la rue principale de la paroisse,
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je l'eDtends souffler à l'oreille de mon oocle : — J'ai idée que si Galibert ne s'est pas acquitté de sa commission, c'est qu'il a batifolé avecMélie, la fille du marguillierCornaz. A présent, il en veut à Mélie, et je vous conseille de veiller sur votre sacristine, qui, à la fia des fins, pourrait bien ne pas garder ses yeux dans sa poche et les tourner du côté des galants.