ENTRAILLES D'AIRAIN
— Ecoutez ! écoutez ! cria Vigneron. Voici les miracles !
— Écoutez ! répéta mon oncle avec un soupir de soulagement.
— Eh bien, nous menions une jolie vie aux Ormades ! Est-ce que M. l'abbé nous prenait pour des écrivains, sa nièce et moi? J'ai vu, pendant mes voyages, — tenez ! à Montpellier et à Perpignan, — j'ai vu des hommes qui, tout au long de la journée, écrivaient, — près du marché généralement. A présent, un garçon entrait dans la baraque et demandait qu'on lui fit une lettre pour sa promise, pleurant au pays ; un moment après, c'était une fille, domestique par là dans une rue, qui voulait un mot pour son galant, parti aux armées. Le particulier de la
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baraque, enchanté d'empocher cinq sous, d< fois dix sous, dépêchait la besogne, car c'était son métier d'écrire pour les gens... Mais nous autres, Sylviane et moi !...
9 Depuis que ces Galinier nous charriaient des livres à comportes pleines, nous ne bougions plus d'une grande table, où M. Victor nous avait attelés à des écritures qui n'en Unissaient pas. Passe pour Sylviane qui, ayant noirci des pages et des pages chez les Sœurs Noin s'entendait merveilleusement à manœuvrer la plume. Pour moi, encore qu'au temps de mon enfance j'eusse tracé des «barres», chez M. l'instituteur de Tarrassac; que, depuis sa rentr à la métairie, M. l'abbé m'eût d'aventure employé à lui noter des intitulés d'ouvrages sur un registre, je n'étais pas des plus habiles à dépenser l'encre de l'encrier. Je ne vous dis pas si je me barbouillais les doigts par-dessus les ongles et si Mademoiselle riait des taches dont l'a-, . comme avec l'aspersoir de chapelle,
le papier, le bois «le table, vingt objets à mon environ I M. Victor, penché sur un pnpit côté de nous, coupait court à ces éclats de -
nièce par UB c Chut ! > lâche, et QOUS QOUS
remettions à la besogne, mal content-
— Parfait ! parfait ! murmura mon oncle.
— Voilà ce que nous valaient ces Galinier, avec leurs charges de « bouquins », — un mot de M. Juste. Pourquoi ne les avaient- ils pas laissés chez les paysans de l'Espinouze, ces bouquins, au lieu de nous en encombrer la maison? Et d'autant plus que les paquets arrivaient chez nous en un incroyable état de pourriture et de saleté. Il vous semble, n'est-il pas vrai, que M. le curé de là-haut ou le médecin auraient pu nettoyer ces paperasses avant de nous les apporter? Point. Il aurait fallu prendre de la peine, et la peine les ennuyait, l'oncle en premier, en second le neveu. Du reste, chacun sait que, lorsqu'on possède un lard trop épais, ce qui était le cas de nos gaillards de Tarrassac, le courage manque au bout des ongles.
c C'est Cathe Lauras qui me recevait bien à la cuisine, où j'allais journellement réclamer des torchons ! Si je ne criais pas : « M. l'abbé en veut ! M. l'abbé en veut! » je n'obtenais rien, et Sylviane était obligée de descendre et de commander. Je ne vous conterai pas avec quel soin M. l'abbé essuyait cette marchandise malpropre des Minimes, car vous ririez comme des coffres. Tandis que Mademoiselle, armée d'un
long plumeau abordait de loin les bouquins qui jetaient des nuages de poussière par boufïées ; tandis que moi, plus consciencieux, je détachais des reliures de véritables croûtes de je ne sais quoi; lui, M. Victor, promenait son chiffon dantous les sens, tournait, retournait sa chose avec des mouvements très lents et doux comme des caresses. Vrai, on aurait cru le voir manier ou le calice, ou le saint ciboire, ou l'ostensoir...
— Vigneron, intervint mon oncle, la plupart de ces livres de l'ancienne bibliothèque des Minimes traitaient des matières très liante» de notre sainte religion, et M. l'abbé Svlvian était fondé à leur témoigner ensemble amour et respect... Oh! que vous m'intéressez el que vous intéressez mon neveu avec votre adorable maître des Ormades ! A propos, puisque vous avez écrit vous-même les titres de ces oui
des Minimes, vous en rappelez vous quelquesuns ? Je serais curieux.*»
— Peut-être... Eh bien! Dion, je Qè découvre rien. Je nai plus ma cervelle dé la primé jeu* nesse, ma cervelle vive et claire qui retenait tout. J'ai servi, j'ai voyagé, et ma tété s'est vidée an régiment d'abord, puis au long cinquante chemins en compagnie de Josa. Je ne
voudrais pas lui lancer une pierre, à présent qu'elle est morte ; mais cette Josa ne me laissait pas de repos...
— Oui, oui, glissa Prudence, nous nous souvenons que vous avez fait vos caravanes dans les temps...
— Bon!... dit le garde champêtre.
— Quoi donc ? questionna mon oncle.
— A force d'y penser, je revois un coquin de livre que M. l'abbé ne soulevait pas sans peine... Acta... Acta...
— Acta Sanctorum, sans doute ?
— Acta Sanctorum.
Mon oncle s'inclina jusqu'à mon oreille.
— C'est l'œuvre colossale des Bollandistes, me souffla-t-il. Je n'ai pas le bonheur de la posséder, mais elle est dans la bibliothèque du grand séminaire, et je l'ai lue en partie. Quel livre admirable, fait pour fournir des lumières sur tout ! Pourquoi faut-il qu'il coûte si cher !... Et après, mon ami? demanda-t-il à notre conteur intarissable.
— Vous devez connaître... Une minute... Je vais vous le nommer... Il est au bout de ma laugue.
— Cherchez ! cherchez !
Les convives, médiocrement divertis, regardaient, ahuris, les yeux brouillés, on aurait cru somnolents. Cornaz, fort mal à l'aise, ne sut réprimer un bâillement de sa bouche, dont les mâchoires jouèrent avec des grincements de charnières rouillées.
— La mémoire fuit de ma caboche comme le saindoux d'un pot fêlé, reprit Vigneron. Impossible de rattraper le nom tout entier...
— Avez-vous la moitié du nom ?
— OH... Ori...
— Origène f
— Origène.
— Je connais le nom d'Origène, articula mon oncle lentement, presque douloureusement ; mais je n'ai jamais lu ses ouvrages, entachés d'hérésie. Au grand séminaire, ils étaient tenus sous clef. Je me souviendrai toujours de notre professeur d' « Histoire ecclésiastique », le vénérable abbé Laroche, nous parlant un jour d'Origène, auquel il donna, tout le temps de la leCOU, le surnom qu'on lui avait déjà infligé de son vivant pour caractériser la dureté d.- son Ame : « Entrailles d'airain... » liais c'esl trop s'occuper d'Origène, un ennemi de Dieu el de ><>n Christ...
Poursuivons, mon ami.
— Parlez-nous de cette Sylviane si gentille, hasarda M. Vincent.
— Il est de fait qu'elle est plus amusante que les livres des Minimes, ajouta Galibert.
— Était-elle contente, à présent qu'elle devait épouser M. Casimir Galinier ? demanda Prudence.
— Si contente qu'elle ne pouvait garder son contentement et le laissait déborder hors d'elle-même en gestes, en regards, en chansons. M. l'abbé ayant permis au médecin de Tarrassac de courtiser Mademoiselle, M. Casimir, en rentrant de ses visites dans la montagne, coupait le plus souvent possible par les Ormades. Je n'ai jamais su comment s'y prenait Sylviane pour entendre venir Muthô de si loin, et d'autant plus que ce cheval ne galopait guère et hennissait encore moins. Elle lançait sa plume en l'air, et, malgré son oncle attentif à ses études, malgré moi appliqué à mes lignes, elle se mettait à batifoler par la chambre, bousculant les chaises, dérangeant les bouquins sur la table, répétant très fort : « Muthô! Muthô î... » Des fois, elle chantait des bribes de cantiques très jolis. Elle en avait un qui commençait par ces vers magnifiques :
Mon bien*ttimé ne paraît pas encore \
0 sombre nuit, dureras-tu toujours ?...
« — Mais le bien-aimé du cantique, i Jésus ! lui dit un jour M. l'abbé.
« — Que fait celai riposta-t-elle, continuant sa ritournelle.
« — Alors, pour vous plaire, je devrais ne pas aimer M. Casimir ?
« — Aime-le, ma chère enfant ; mais...
c D'un saut elle se trouvait près de son oncle, qu'elle calmait d'une caresse ou d'un mot. Ce pauvre M. Victor ! il faiblissait tout de Biiite, il fondait sous les tendresses de sa nièce comme un morceau de sucre de l'épicier sous une goutte d'eau.
— Très juste, ce morceau de sucre de l'épicier, approuva Prudence.
— A présent, monsieur te curé, une inquiétude me tourmentait: plus je voyais M. Casimir, très exact à se produire chezBOUS, moine Je comprenais l'amitié de Sylviane pour un homme mal dégauchi, qui n'avait pas l'air d'un monsieur. Depuis longtemps je voulais questionner Mademoiselle sur ce chapitre ; malheureusement,
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pour l'ordinaire, M. l'abbé était entre nous deux, M ma langue n'osait sortir du nid. Un soir M. Victor ayant quitté la chambre pour achever son bréviaire en plein air, aux dernières clartés du jour, l'occasion me parut propice, et j'entrepris ma jeune maîtresse.
« — Alors, c'est une résolution prise, notre demoiselle, vous n'en démordrez pas?
« — De quoi est-ce que je ne démordrai pas ? demanda-t-elle, plantant ses yeux dans les mieni à me faire mal.
« — D'épouser ce médecin de Tarrassac ?
« — De quoi te mêles-tu?... Est-ce que cela te regarde, toi, Jean ?
« — Gela ne me regarde pas... Mais tout de même, si vous ne devez pas vous fâcher, je vous avouerai que j'aurais eu plus du plaisir à vous voir épouser un homme riche de Saint- Pons, qui est une ville, qu'un homme pauvre de Tarrassac, qui est un village.
« — Et la science de M. Casimir, tu la comptes pour rien ?
« — La science de M. Casimir !...
« — Sa science vaut plus que notre clos des Ormades, en y joignant nos possessions de l'Espinouze et du Marcou.
« — Vous voulez rire, notre demoiselle I »
c Elle n'eut pas un souffle. Ses yeux, tout à l'heure fiers, môme durs, semblaient plus gros, un peu brouillés. — Allait-elle pleurer, par hasard? — J'osai lui prendre une main; mais, voulant lui faire mes excuses, pas un son De sortit de mon gosier tari de salive, de ma langue aussi sèche que l'amadou. Elle ne disait rien non plus, m'abandonnant sa main, nullement offensée de ma hardiesse. Je la trouvais bonne et belle... Tout d'un coup, du bras demeuré libre, elle me montra par la fenêtre ouverte M. L'abbé se promenant à travers le jardin, dans la partie en contre-haut, là-bas, en face de nous.
« — Eh bien? lui dis-je embarrassé.
« Toujours sa menotte entre mes deux mains, sa menotte que je retenais avec des précautions très douces, sa menotte souple, déliée, frémissante comme l'aile d'un oisillon pris au
trébuchet, «'lie me dit :
« — .Iran, tn voisinon oncle, o'est-i] pas vrai?
« — si je le vois :
« — Peu-»- tn qu'il réciterait bob office dans 1'- jardin, si M. Casimir ne L'avait -
t — .h- ne sais pas : la médecine D'est mon affaire:..
SYLVIANE 1*o
« — La première fois que mon oncle se leva et célébra la messe dans notre chapelle, mon amitié, toute mon amitié, alla à M. Casimir. En dépit de mon pauvre père, qui l'éloignait des Ormades parce qu'il ne le connaissait pas, M. Casimir, grâce à l'obstination de M. Juste, visita mon oncle et fit en quelques jours pour son relèvement ce que n'avaient pu faire les médecins les plus eu réputation de la contrée, — même M. le docteur Barascud, de Bédarieux... Jean, trouves-tu que je mente ?
« — Non ! non ! »
« Elle continua, mais beaucoup plus bas, car la voix semblait lui manquer :
« — Jean, tu as été l'ami de mon enfance et je veux te confier un grand secret. Figure-toi que, durant cette première messe aux Ormades, je fis un vœu. Mon oncle se tenait debout à l'autel comme s'il n'avait jamais rien éprouvé aux jambes, gesticulant à l'autel comme s'il n'avait jamais rien éprouvé aux bras ; je fus à ce point heureuse que, considérant M. Casimir agenouillé en un coin, je dis au bon Dieu : « Si je me marie un jour, j'épouserai le sauveur de mon oncle bien-aimé. »
« — Ça, c'est très bien ! ça, c'est très bien î »
SYLVI \M.
répétai-je . étourdi par un bruit effrayant dans ma tète et dans mon estomac.
« Sans m'en apercevoir, je portai la main de Sylviane à mes lèvres et la mouillai de larmes, par-ci, par-là. La musique continuait dans ma tète et dans mon estomac...
« Mais M. l'abbé se signe, au jardin, sur son office terminé. Il sera là dans une minute... Nous ressaisissons nos plumes, et en avant, les écritures ! »