‹ Sylviane. Illustrations de George Roux, gravées sur boisChapitre 13 sur 35 · VIN DE FAUGERES ET VIN DE S A I N T - G E 0 R G ES · texte numérisé non relu

VIN DE FAUGERES ET VIN DE S A I N T - G E 0 R G ES

Mais le garde champêtre, coutumier des vins du pays et de ceux des environs, n'était pas gris le moins du monde. Dans le silence général, car les miracles promis approchaient sans doute, uotre homme reprit inopinément :

— Et voulez-vous savoir de quoi il retourna il aux Ormades? Il retournait d'un mariage tout simplement. Oui, les amis, d'un mariage, d'un vrai, comme un et un font deux... A présent, que me dites-vous de ces Galinier, d'abord de l'oncle, ensuite du neveu ? Depuis l'accident de M. Jacques sur les frênes, avaient-ils cheminé assez avant chez nous, et d'une semelle traînant au sol, d'une semelle qu'on n'attend pas ! Ah ! les renards!...

128 SYLYIANE

« Moi, tout au long du jour, adonné à des besognes diverses : à balayer notre chapelle, à étudier mes leçons, à conduire M. l'abbé, moins entravé des membres, c'est vérité, mais entrave tout de même, à le servir à table, à lui fabriquer des flûtes de sureau avec lesquelles il accompagnait les cantiques du « Mois de Marie » que lui chantait Mademoiselle de sa voix fraîche et rossignolante, moi, je n'avais pu remarquer les manigances de ces deux finauds de Tarrassac. Aussi, j'en ouvris des yeux, et plus grands que des vitres d'église, quand M. Victor, riant et se frottant les mains à mes rapports, m'annonça que la chose avait été arrangé» . | résolue, consentie, entre M. Juste el lui. el que, vers Noël, c'est-à-dire dans cinq mois. — nous étions en août, le plus beau moment de l'année dans l'Espinouze, —et que vers Noël, mademoiselle Élise épouserait M. Casimir. Par exemple, au premier jugé je erus que mon imiilre me

balivernait pour se divertir...

— 11 me semble, protesta mon onde, que,

dans ce projet, il n*y avait rien que «le parlai

trilienl...

— El le bien, monsieur le cuit? el le bien?

se rebilla notre paysan. Croyez-vous qu'il -oit

commun, en nos régions empierrées, de posséder des châtaigneraies immenses comme étaient les nôtres, des prairies longues jusqu'à demain comme étaient les nôtres, des champs produisant sans fumier comme étaient les nôtres, des troupeaux de quatre à cinq cents têtes repus de nos herbages comme étaient les nôtres? Réfléchissez, s'il vous plaît, que ce M. Casimir nous arrivait ayant tant seulement la bénédiction de son oncle en poche, sans sou ni maille, plus nu qu'un petit Saint-Jean de colporteur à la foire de Saint- Gervais. Et il fallait donner notre iille des Ormades, riche comme la mer, à ce guenilleux, fjui, un jour, si son oncle venait à passer l'arme à gauche ou si les gens de la montagne refusaient d'être malades et de l'envoyer quérir, pouvait se trouver réduit à la besace et au bâton!... Moi, d'abord, monsieur le curé, je vous le confesse en vraie confession : je n'aime pas les pauvres ; tout ce monde mal nippé, quémandant, priant aux portes, c'est du monde de pacotille, — de la racaille, si vous voulez.

— Mais, Vigneron, vous-même, que je sache, vous ne roulez pas sur l'or.

— Raison pourquoi, connaissant la misère par expérience, je trouve qu'elle ne vaut rien, rien

de rien, pas un fétu, et que je méprise tou^ les besaciers des Cévennes et de plus loin, votre serviteur eu premier... Parlez-moi de belles terres reluisant au soleil, ne devant un denier à personne, vous mettant des écus francs dans le gousset, des morceaux savoureux dans la bouche, des bouteilles de vin vieux dans l'estomac, — de ce vin vieux de Faugères ou de Saint Georges, par exemple, qui vous transporte au paradis d'une verrée.

— J'apprécie peu vos transports à propos du vin de Faugères ou du vin de Saint-Geoi. Dans tous les cas, je vous défends de mêler !•• saint paradis, « le paradis auguste et resplen- « dissant de gloire, selon les mots de s tint « Bernard, (florin fnlgen$, » à des choses for! peu édifiantes.

Vigneron ne se laissait pas facilement intimidée

— De fil en aiguille, M. Victor, qui en avai! Il ni avec ses rires, nie coula de telles chofl

sur Mademoiselle, entichée de M. Casimir, el sur lui-même, revenu à Bauveié par les remèdes de M. Casimir, qu'il fallut me rendre a ses raisonnements* .le voyais d'ailleurs clair comme le jour que. si je continuais à [aire mauvaise

SYLYIANE 13!

mine au médecin de Tarrassac et à son oncle, à leur lancer par-ci par-là un mot salé, à les piquer au passage d'un coup de bec, malgré son amitié pour moi, M. l'abbé, endoctriné par sa fine mouche de nièce, ne balancerait pas une minute et m'enverrait ficeler mon paquet... Pas de ça... Si toute bète a son instinct, tout homme a sa sauvegarde, et mes dix-sept ans ne m'empêchaient pas de sentir que quitter la métairie était une piètre affaire pour moi. Songez que j'étais né aux Ormades, que j'y avais gardé le bétail dès que mes pieds avaient pu chausser sabots, que mes parents y étaient morts, et que je ne connaissais pas dans la montagne une ferme, une métairie, une borde, une hutte, où Ton me recevrait si je partais... Ça fait peur allez, la misère... Vous me croirez ou vous ne me croirez pas : tandis que mon maître me sermonnait un brin, moi je pensais à notre soupe des Ormades faite par Cathe Lauras avec des raves et du lard, bonne à s'en lécher les doigts jusqu'à la semaine prochaine. On a un estomac ou on n'en a pas, on est paysan ou on ne l'est pas. Je suis paysan du fin fond de ma vie, et j'ai un estomac!...

« Aussi, je vous en réponds, on ne m'entendit

plus guère me complaiudre aux Ormades. Quant à me gausser de M. Juste et de sa voix grêle de coq enroué, quant à me gausser de M. Casimir et de ses révérences en tout pareilles aux sauts des hochequeues sur les cailloux de la Vignale, — bonsoir ! De tant loin que je les apercevais, M. Juste portant des livres, M. Casimir portant des livres, je les saluais de la longueur de mon échine. C'est M. Victor qui était aux anges de ce changement! Pour me marquer sa joie, tantôt il me souriait, tantôt il m'allongeait sur les joues des tapettes amicales. A des caresses si douces, mon cœur, tout aise, volait dans mes intérieurs et se démenait pareillement à un chardonneret sur les barreaux de sa cage. Voua entendez : la mangeoire de la cage débordait de grenailles..-. Kl Mademoiselle? Que penseriez-vous si je \<hk rapportais qu'un soir, comme j'avais repassé trois fois les plats à M. Casimir <it à M. Juste, toujours de bonne contenance devant l»k fricot. elle se leva de table et m'embrassa à me rendre fou de plaisir?

— Ça, c'est de trop : cria Prudence, et pour une fille éduquée au couvent !...

— Que voulez-vous ? sauf que Mademoiselle avait du bien et que j«i restais, moi, dans ce

monde avec « la croix du visage », comme on dit de la misère, nous étions quasiment frère et sœur, étant nés tous deux aux Ormades, elle un an tant seulement avant moi.

— N'importe, mademoiselle Sylvian aurait du se montrer plus réservée, gloussa mon oncle. C'est surtout dans la jeunesse que la tentation est grande.

— Quand j'y réfléchis, vous pourriez avoir raison, monsieur le curé. Il est de fait que ce baiser de Mademoiselle me piqua dur, plus dur que l'aiguillon d'une abeille. J'en éprouvai tout de même une telle éjouissance que, ne pouvant naturellement goûter de nouveau cette éjouissaoce avec Sylviane, un beau matin, au moment où Philomène Lauras, — la fillette de Cathe Lauras, notre cuisinière, et d'Antoine Lauras, un de nos bouviers, — employée aux Ormades pour les fromages, sortait des étables, les mains embarrassées de deux seilles combles de lait, je m'approchai sur la pointe des sabots et la baisai à bouche pleine, riant à l'égal de Mademoiselle, riant comme je n'ai plus ri, — pas même avec Josa, de Valladolid...

— Et cette Philomène souffrit pareil affront ? hurla Prudence.

— Fallait-il que, pour m'échapper, elle renversât les seilles, qui débordaient ?

Peu convaincue par cette raison sans réplique, notre gouvernante saisit son brin d'-épine el l'allongea sur les épaules de Vigneron.

— Aïe ! gémit le garde cliampètre.

— Cela vous apprendra, vieux roquent in. à vous comporter à Tarrassac comme Galibert se comporte à Camplong !

D'un bout à l'autre de la table, on pouffait, et Galibert et Mélie plus fort que tout le monde.

Page 1