‹ Sylviane. Illustrations de George Roux, gravées sur boisChapitre 19 sur 35 · CHANTS D'OISEAUX · texte numérisé non relu

CHANTS D'OISEAUX

— Mais tout prend fin en ce bas monde, les plus longues besognes et les plus courtes, reprit philosophiquement notre homme après une pause. Un jour d'avril, par un beau soleil de prime qui avait fondu les dernières neiges aux toitures des Minimes et partout aux pentes de l'Espinouze, un jour fleuri d'avril, au sortir de la « Méditation » du matin dans la Salle capitulaire, Ombros, gai dans sa mine ordinairement assez triste, sans tablier aux reins, plus reluisant qu'un sou neuf, annonça que, son crucifix étant achevé, la communauté en corps pouvait le visiter.

« Je vous demande si Honorât et les assesseurs Opportunien et Athanase en premier, la

bande des Frères à leur suite, détalèrent des orteils vers l'atelier du moinillon '.

* Au tait . la p.iu«* où la Bcène se trouve consignée s'ouvre pour ainsi dire devanl moi, <'i peut être serait il séant, au lieu de vous dégoiser mes paroles grossières, de vous donner, quand je m'en souviens, les paroles plus prop

plus j il — 1« — du Ki > n 11. ?

oui : oui ! cria toute la table, emportée d'un même élan.

« ... i.u pénétrant dans la cellule d'Ombros, « les religieux éprouvèrent un tel saisissemeut » qu'ils u<> purent se tenir debout et tombèrent i sur leurs genoux, doublés, anéantis, ter- « rassés, Jésus-Christ, il»1 la grandeur d'un « homme de haute taille, était couché sur « l'arbre de la croix, - un arbre 1mm i énorme, mesurant plu- de deux « de bout en l»out. La tète s'offrait horrible- « ment douloureuse, presque ; les

« leurs înhuvs. a point1 séparées, l'él « assea toutefois pour laisser \*>n- Les dents, « d'une blancheur d'amande : la très

« blonde, partagée ou deux rameaux bien four i ais. tombait «l»4 l'un et »l<* l'aut i i<1 la

BYLVIAKE l'.'l

i poitrine avec des jours clairs entre les poils,

« par où les chairs transparaissaient dans une

« pâleur livide.

« Le divin Maître, dont les veux avaient couvé les rayonnements de la \ ie, regardai! en

« avant, et j<* ne saurais dire la crainte ou

« mieux la terreur qu'inspirail son rega/d, cou

« trarié, assombri par la couronne d'épines, —

i un buisson de ronces enchevêtrées, hérissé

i de longues pointes aiguës. Tout, du w>\*>, dans

t le corps émacié du Sauveur des hommes, in

« diquait une angoisse suprême : les muscles

« de la poitrine, rentrés par l'effet de la tor

« ture subie, avaient provoqué une saillie des

« côtes tout à lait exceptionnelle, et le ventre,

- chétif, de nuance violacée, se trouvait réduil a « rien. Pour les bras et les jambes, effilés, avec «de maigres renflements, par-ci, par-là, on « ne s'y arrêtail guère. Ombros, es cel endroit « de son œuvre, ;i\;iii réservé tout l'intérêt pour « les pieds et pour les mains, détaillés minu

| tieusemenl avec leurs phalanges un |»«*u os

- seuses aux articulations, leurs ongles ternis i aux approches de la morl : il- étaient rivés ;i « la poutre épaisse par quatre don- d<- -10 — eur « démesurée, inondés a'un sang presque noir.

102 s vi. vi \\ 1;

< La peinture, en ajoutanl je n [uelli

« vitalité sauvage ;i Jésus-Christ mourant, enj

« trevu sans doute par le pieux artiste à fins?

« tant des dernières paroles : « Tout esl

« sommé! Consummatum est! » la peintura]

« par ses tons blafards, cadavériques, augj

• mentail L'épouvante. Le spectacle «'tait toul « ensemble effroyable, déchirant ci beau.

« — Mais, frère Ombros, comment comptez-! <• vous faire sortir votre crucifix d'ici ? demanda « le second assesseur Aihanase, demeuré froid « au milieu du bouleversement général.

« — Par la porte, naturellement, répondit-il]

« — Vous avez mal pris VOS dimensions, « jamais il n»' passera.

« — Que uir dites-vous, mon Frère! »

Aihanase retira son mouchoir de sa<

• mesura d'abord l'entrée de la cellule, puis

• le- bras de la croix.

a — Impossible, dit-il. \'<>u- serez oblig

démonter votif oui rag

« — Démonter '.... démonter :... répéta le

pain re sculpteur, i

« — Puni- L'arbre de La croix, ajouta i

Assesseur d'un air tout ensemble insolent el

détaché, L'opération sera facile : quelques

« boulons à dévisser; pour le crucifix, elle < sera plus délicate : les bras à scier vers leur « attache aux épaules.

« — Scier les bras ! »

« Après ce cri, car ces trois mots avaient été « un cri, Ombros chancela sur lui-môme. 11 i défaillait. Honorât et Opportunien s'empressèrent de le soutenir.

« — Mon Frère! » murmuraient-ils aflec- « lueusement l'un et l'autre.

« Athanase insista :

« — Il est évident que la nécessité où vous « allez être réduit de morceler votre œuvre .« ne se serait pas imposée à vous si, au lien « de vous cloîtrer dans cette cellule, vous « eussiez permis à quelqu'un de nous d'y péné- « trer. Ou vous aurait prévenu à temps que la « porte était trop étroite...

« — Et les fenêtres? interrogea le moinillou. « levant un bras.

« — Vous ne voyez donc pas les pierres de « taille entre-croisées qui les obstruent? »

« Non, il ne les voyait pas, les croisillons de « pierre de taille.

« — Mou Dieu! mon Dieu! gémit-il d'une « voix expirante. »

« Le Prieur lui prit les deux mains. Il se « trouvait mal. Incontinent, une volée d'oiseaux « entra par l'une des .fenêtres. Bouvreuils, char- « donnerets, verdiers chantaient. Ombros releva « la tète et leur sourit.

« Athanase, «tout La rancune n'étail pas « assouvie, au moment de se retirer, lança un

• regard jaune, — un regard de soufre — dans « la direction du minime espagnol, subitement i ranimé, et articula :

« — A moins d'un miracle, il faudra sein- les « bras. »

« Jusqu'au soir, Ombros, désespéré, fou, de- « meura dans La cellule du Prieur, attentif à

• lui prodiguer tous Les soins, ton- le- encou- « ragements, toutes Les consolations. Honorai i n'avait pas voulu le Laisser seul. Opportunien

i rntrait de temps a autre cl ajoutait un ne»!

« réconfortant tiré des * Saintes Écritures » <>ù

■ des Pères ». L'artiste, L'œil au p mtail

? et ne répondait pas.

« — Mon Frère, insistait Opportunien, comp-

« iiv. -m- L'assistance divine. Puisque, une t<>i-.

- elle voua a permis d'attacber Les lu-as du Sau-

. veur de façon -i étroite, si intime, qu'on ne

saurait découvrir la soudure, elle ne refusera pas de guider votre main de nouveau. » « Ombros se redressa :

« — Vous avez raison, mon Frère, murmura-t-il, oui, vous avez raison. J'ai le devoir de recommencer, au lieu de tomber à plat comme un enfant. J'étais trop orgueilleux de mon crucifix, et Dieu, qui a condamné l'orgueil, me châtie... L'homme, hélas! aura beau chercher, se sauvegarder, se prémunir, ses recherches, ses sauvegardes, ses précautions ne lui servent de rien : il oublie toujours quelque chose, et son œuvre demeure toujours infirme par un côté. L'homme est toute misère, l'homme est tout péché. J'ai passé plus de dix-huit mois dans ma cellule, j'en ai franchi le seuil des milliers de fois, et l'étroitesse de la porte, les croisillons des fenêtres ne m'ont point frappé. Réaliser Jésus crucifié, tel qu'il m'apparut dans la montée du Caroux, était ma seule idée, et cette idée unique, qui ne me laissait pas de trêve, qui me brûlait comme un fer rouge à tous les endroits de l'être, m'a aveuglé complètement. Pour voir mieux en moi, je ne voyais pas autour de moi... Croiriez-vous que, dans mon travail acharné,

r.i I s y i. vi \

• j'avais perdu ta notion du tfm|»-. et que « j'ai été bien étonné, hier, quand le frère « Vital m'a appris la longue durée de notre

■ claustration? Une grande sainte de mon « pays, sainte Thérèse fl'Avila, disait, rappelant « le supplice enduré par elle à la mort <l

t père : — Je sentais mon âme s'arracher <l<> mon

« corps. Je puis vous rallumer . Révérends

• Frères, le premier coup de ciseau donné,

• moi aussi, encore qu'humble et chétif, j*ai senti mon âme s'arracher de mon corps el

i passer toute à mon grand dessein <!<• faire

• revivre . au Prieuré de Tarn Haut .

« l'image de Jésus agonisant pour nous. I).' là, . de cette possession tragique, car la trag

< du Calvaire, cette tragédie où un Dieu esl « immolé, me possédait jusqu'à m'enlever le i souffle, de là mou indifférence à mon entou-

■ page, non seulement aux choses, mais aux

■ gens... Qui Bait, durant cette longue contem-

• plation du divin Maître QOUS aimant jusqu'à

< la mort, s'il oe m'esl pas arrivé plus d'un»' i foi< de manquer à la règle, de manquer à

• quelqu'un de dos Frères .'...

« — Jamais! jamais! interrompit Opportu-

« nieii.

« — Jamais ! jamais î répéta le Prieur.

i — J'ai vécu daus la fièvre, et la fièvre « pourrait m'avoir induit en des manquements ■ graves. On raconte qu'Alonzo Cano, notre « Michel-Ange espagnol, fut malade tout le « temps qu'il travailla à son admirable crucifix « de la chartreuse de Porta-Cœli, où il s'était « retiré... »

« La cloche, qui sonnait pour la collation du « soir, lui coupa la parole. Honorât, tenu de « paraître au réfectoire, invita Martinez Om- « bros à descendre avec lui. Le moinillon eut « un recul plein d'épouvante; puis, tombant « aux pieds du Prieur, il le supplia de l'auto- « riser à jeûner, à se recueillir jusqu'au len- « demaiu.

« — Je compte reprendre mon ouvrage dès « l'aube, et j'aurais besoin, par de longues « oraisons, de fléchir Dieu irrité... Je possède « une scie très mince, très fine... J'ai quelque « espoir de réussir à détacher les bras sans « dommage et à recoller les tenons. »

« Comme Honorât et Opportunien s'éloi- « gnaient saisis de respect, notre artiste les « rejoignit en marchant sur ses genoux :

« — Surtout, Révérends Frères, leur dit-il,

« les yeux ruisselants, surtout oubliez le d « poir peu religieux que j'ai fait paraître dans « l'épreuve... Moi, Martinez Ombros, de Tolède, « menu comme un grain de blé noir, je pensais « avoir exécuté un morceau de génie, el je « redoutais d'y reporter la main par je De sais « quelle peur orgueilleuse de Le diminuer, de « le détruire... Je vous demande pardon : j'ai « offensé Dieu et je vous ai offensés. »

« Les deux religieux, muets, suffoqués d'émo- « tion, le relevèrent, puis l'embrassèrent len- « drement.

« Ombros ne supporta pas la solitude où la « retraite brusque d'Honorat et d'Opportmnien

venait de l<à plonger. Des siècles, lui sem- « blait-il, s'étaient écoulés depuis qu'il n'avait

• vu son crucifix. Il voulait, voulait le revoir. i Du premier étage, il avait entendu la porte

• du réfectoire se refermer sur ses deux amis. Le silence, ce Bilence béni, connu seulement des maisons où Dieu a pria l'habitude de

- résider, enveloppait le mon n marcha

« vers la porte de la cellule du Prieur, l'ouvrit. i lit trois pas BUT le palier. M demeura plante.

i Au moment de prendre le large escali<

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« pierre, il hésitait. — Que ferait-il chez lui ? « Allait-il décrocher sa scie mince et fine ? — « Il sentit son front se couvrir de gouttelettes « de sueur glacée. Il palpa d'une main trem- « blante la rampe à gros balustres de chàtai- « gnier , eut peur de défaillir de nouveau , « descendit.

« Devant lui se déployait le corridor spacieux « accédant au Cloître extérieur, en vue de la « Vignale. Le sang lui battant aux tempes d'une « terrible force, il eut l'idée d'aspirer quelques « bouffées d'air frais pour tempérer sa lièvre. « Plus souple, plus léger qu'un chat, il se glissa « le long des murailles.

« Des lampions allumés en des nichettes « étroites jetaient de vagues lueurs amorties. « Une lune magnifique éclairait le Cloître, dont « les colonnettes géminées, les croisillons, les « roses et les trèfles se découpaient nettement « sur les dalles aussi blanches que les feuillets « d'un missel. Assis sur un banc de pierre bien « connu de lui, Ombros, harassé d'inquiétudes « lancinantes, respira délicieusement. — Oui, « oui, Dieu ne cesserait pas d'être avec lui, « de le secourir. — Il tourna sa face vers le « ciel, et les astres qui le peuplaient en foule

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• lui envoyèrent des rayons caressants; S

• nerfs étaient pacifiés : l'espérance, ce songe

i divin de l'homme (jui veille, comme «lit sain»

i Basile, le ranimait, le refaisait nouveau pour i la lutte.

« Enivré d'aise, plutôt de Dieu qui l'inondait « à Ilots, dans le Cloître solitaire où souvent.

< préoccupé dé sou œuvre, il avait gémi des

< défaillances de sa main, des impuissances de « son esprit, il goûta les plus ineffables ses

• salions de sa vie. il s'abandonna a des sen-

• timents intimes quasi célestes, et, ravi en

• extase, il ne détachait plus ses yeux du fir- ■ marnent étoile, qui, ce soir-là. plus particu-

• lièremenl « racontait la gloire de Dieu,

« enarrant gloriam Dei, quand une voix cou « lumière, la voix aimée du frère Vital, par

l les fenêtres du réfectoire, lui arriva jeune.

< vibrante, claire comme un chant de rossignol.

\ îtal faisait la lecture à la communauté. « < Imbros tendit l'oreille.

i a jour, suint François tf issue, - cehù que « r Église connaît sous U nom >i< Patriarche « Mendiants, - mi jour, suint i « dit à un Hgiem tombée* grande melon-

« colic, en grand dépérissement : — 0 mon frère, « pourquoi cette figure triste jusqu'à la mort ? i Avez-vous commis quelque péché mortel? Cela « ne regarde que Dieu et vous. Allez prier. Mais. è devant moi et devant vos Frères du courent. i ayez toujours une mine saintement joyeuse; i car il ne saurait convenir, quand on est au $er- ■ vice de Dieu, de montrer un air maussade et « rembruni... *

« Ombros n'en voulut pas entendre davan- « tage; piqué de remords, il s'esquiva sur la « pointe des pieds. »

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