‹ Sylviane. Illustrations de George Roux, gravées sur boisChapitre 20 sur 35 · LA PASSION DE NI A R T I N E Z 0 IVI B R 0 S · texte numérisé non relu

LA PASSION DE NI A R T I N E Z 0 IVI B R 0 S

Sans y être autorisé, le garde champêtre s'administra une rasade.

— Vous devez me trouver une assez jolie mémoire, je suppose ! nous dit-il, B'essuyanl lés lèvres.

— Si j'en avais une pareille pour retenir mes prônes ! soupira mon oncle.

— Je vais vous achever ce miracle d'un tour de langue, car nous aurons à non- occuper ensuite de Sylviane el de M. Casimir. Je vous récite toujours le Rbcui vl de Lassus. Ça me connait. la récitation '. Une lois, quand j'étais maître d'école a Truscas, M. le curé Banal me défia de lui débiter -an- faute la Passion de Notn S gneur Jésus-Christ d'après saint .Matin. mi.

bien plus longue, cette Passion, que celle d'après saint Jean et les autres évangélistes. Je commence et j'arrive jusqu'au bout sans broncher d'une syllabe. M. Trippard, curé de Campillergues, qui était présent, enchanté de moi, ne finissait pas de s'esclafïer...

— Vigneron, interrompit mon oncle, revenons au frère Ombros.

« — Ombros s'était échappé vers sa cellule

« comme un levraut, traqué par la meute,

« s'échappe vers son terrier. En y entrant, il

« fut abasourdi de la trouver plus éclairée que

« le Cloître, où la lune et les étoiles donnaient

« en plein. Cet éblouissement inattendu l'aveu-

« glait et le tint une minute immobile, frappé

« d'une crainte qui allait jusqu'à l'épouvante.

« Il porta ses regards de tous cotés, surtout du

« côté des fenêtres, par lesquelles passait, à

« n'en pas douter, le grand ciel lumineux de

« cette radieuse nuit. C'était à n'y pas croire :

« les vitres apparaissaient noires, les armatures

« de fer et de plomb apparaissaient noires.

« Cependant, les scies appendues aux mu-

« railles, les ciseaux fixés dans les échancrures

« des râteliers, les masses de buis abandonnées

20 1 s y LVI \> i:

■ au repos sur l'établi, le tour silencieux en m

• coin, côntinuaienl à resplendir. Harcelé d< peur, claquant des dents, il ferma les yeux se prosterna sur les dalles, et, embrassant <l<

m ses deux mains respectueuses les deux pieds de Jésus tout à t'ait à sa portée, il pri — o Vigneron, que c'est beau! que c'est

beau ! balbutia mon oncle... Ne vous préoccupez

pas de l'heure des vêpres... Quel 1!

Recueil de Lassus !...

< — Pour réaliser sou œuvre telle <|u"il lui

% avait été accorde de l'entrevoir dans les

• nuages, à la montée du Caroux, Ombros

i avait l'ait, de la Passion de Xntre-Sei-neur

Jésus-Ghrisl selon saint Mathieu, l'objet de

- méditations assidues. En cette nuit de

déchirement suprême, son esprit glissa à sa

■ pente habituelle, et l<i petit minime de Lor- « mières revint au jardin des oliviers, chez le

grand prêtre Caïphe, au sommet du Golgotha. Tout ce chemin que le Fils de l'Homme avail parcouru, associé à des bandits, bal vert de crachats, uu sceptre d< à 1 1

main, revêtu d«- je m- sais quelle loque d'ignominie en guise de manteau royal, Onalenient chargé du poids écras inl de la c

SYLYIANE 20o

« tout ce chemin sanglant de la Rédemption, « il le refit avec des gémissements et des san- « glots.

« Soudain, au moment où son regard, plus « aigu, plus pénétrant, plus acharné que jamais, « suivait sur la face du Sauveur les dernières i convulsions de l'agonie, il sentit comme un « imperceptible attouchement à son front pen- « ché. — Les pieds du Crucifié, qu'il tenait étroi- « tement serrés, sur lesquels il venait de se « courber avec amour, s'étaient-ils animés pour « le toucher? — Il se redressa, ravi à la fois et « terrifié. Il rouvrit les yeux. La nuit avait en- « vahi les murs de la cellule. 0 prodige ! la cou- « ronne d'épines enveloppant la tète de Jésus- « Christ s'était allumée, chaque pointe s'en allait « en un rayon fulgurant, et l'ensemble de ces « rayons, qui divergeaient, puis s'éteignaient « dans l'ombre, formait une auréole étroite, « mais vive comme un soleil à son lever.

« — Seigneur!... » cria Martinez Ombros.

— Seigneur!... répéta mon oncle à son insu.

« — Le moinillon de Lormières demeura long- « temps anéanti, la face contre terre. Il ne «. priait plus. La vision brûlante dont il était « rempli l'avait comme calciné, et ses lèvres

206 SYLVIÀHE

« demeuraient arides. Il finit par reprendra t son ancienne posture. De nouveau il euve- « loppa de ses mains, avec La vénération dont il « usait à l'autel pour les Saintes Espèces, lei « pieds de Jésus mort sur la croix. Les pieds t divins, qui l'avaient effleuré, ne bougèrenl « aucunement; sous la pression de ses doigts] « ils lui parurent glacés. Ce n'était plus la chair i palpitante, c'était le cadavre refroidi sur le « gibet.

« — Seigneur!... Seigneur:... •> appela-t-ij « d'une voix étranglée.

— Seigneur! Seigneur! ne pul s'empêcher de redire mon oncle.

« — Martinez Ombros attendit une parole. i A mesure que la Lumière de La vie humaine « ['éclairait peu à peu, son cerveau, lentement « ressuscite des Morts, s'entêtait dans la peu « Bée d'un miracle... Dieu avail eu piti< « lui dans son escalade du Caroux : Dieu,

• de nouveau . venait d'avoir pitié «le lui ; i Dieu aurait pitié de lui une dernière I

i D'ailleurs, après le contact ressenti au front, . comment porter La Bcie ans bras du Cru

• eilie vivant, pour Les détacher du tronc

« in frisson lui parcourut !<■- membres, dislo

i qua sa machine, ses os craquèrent et, par un < coup de vent d'une violence inouïe, il. se « trouva rejeté contre la porte de sa cellule, « dont l'unique battant fut ouvert.

« — Seigneur, Seigneur, que me voulez- « vous ? » supplia-t-il.

— Seigneur, Seigneur, que me voulez-vous? supplia mon oncle, toujours entraîné.

« — Chassé de sa retraite, Ombros, qui « n'osait regagner un gîte où Dieu redoutable « habitait, vagua à travers les corridors du mo- « nastère, gémissant, pleurant, éperdu. Un ins- « tant, sa détresse fut au comble, et, comme il « passait devant la cellule du prieur Honorât, « il eut envie d'y frapper. Mais il repartit, « flamme aux reins. Il erra au galop dans vingt « directions. Il finit par aborder au Cloître, que « la lune maintenant avait déserté, où la nuit « maintenant était complète.

« Quelle fraîcheur au dehors! quelle suprême « et magnifique paix!... Il s'accota à un pilier, « vers le porche accédant à la chapelle. Il se sen- « tait mourir d'aise, après une angoisse hori rible. Il fit le serment de laisser intact son « crucifix. — Si le prieur Honorât, afin de livrer « passage à Jésus-Christ, ne disposait pas des

« pouvoirs nécessaires pour démolir les croù « sillons d'une des fenêtres du couvent, il « partirait lui-même pour Lormières el obtient • «Irait tout du Révérendissime Calixte, « protecteur, son ami. Cette résolution prise, il « sentit son àme lui monter aux lèvres el il « s'écria :

« — Non, Seigneur, je ne porterai |»;i- sut, « vous une main sacrilège: j'aurais trop peur « de voir votre sang s'épancher à flots. »

— Non, Seigneur! clama mon oncle.

« — Le s;iint mbiniîlon de Lormières éprouva « une quiétude profonde. Un banc de pierrej « scellé au mur de la chapelle, se déployai!

devanl lui: il y tomba harassé, pantelant,

« vaincu. Ce fui une jouissance indicible. Quel-

« que chose d'inexprimable <'i de suave < 1 1 ■ * î I i n'avait jamais connu se répandait dans -mi ■ être avec la subtilité enivrante d'un parfum.

« ■ — 0 fraîche, ô adorable niiil plein.' de

« Dieu '. > murmura i 11.

« Il sVnd<>rinii.

t Un bruit réveilla Ombros en sursaut « Le Cloître blanchissait peu à peu. < »n dis « cernait les tertres des dernières tombes « jour se levait. I iux familiers du petil

« minime vinrent chanter sur les branches d'uu « arbre de Judée autour de lui. De quelle dou- « ceur il fut pénétré en se découvrant à la porte « même de la chapelle ! — Quelle heure pouvait- « il être ? La cloche n'avait pas encore appelé « la communauté à la prière du matin, sans « doute ? — Après ce sommeil paisible sur le « banc de pierre, il fut transporté par la pensée « d'être admis, avant tout le inonde, à saluer « Dieu dans son tabernacle. Enlevé de sa place « comme par des ailes, il soulevait le loquet de « la lourde porte de la chapelle, quand une ru- « meur énorme, partie du corridor central du « Prieuré, paralysa sa main. Évidemment, les « minimes descendaient pour se rendre, avant « la messe, à l'exercice de « la Méditation », dans « la Salle capitulaire. — Manquerait-il « la Mé- « ditation » ? Non ! non ! — Il s'élança hors du « porche. Mais des cris, un tumulte effroyable « le clouèrent sur place au bout de trois pas. « — Que se passait-il ? — Écoutant d'une atten- « tion haletante, parmi les éclats de voix qui « le retenaient fiché clans les dalles du Cloitre, « il crut démêler son nom.

« — Où est frère Ombros? Qu'est devenu « frère Ombros? > hurlait-on.

210 SI I.Y I \NK

« Tout à coup, le prieur Honorai el L'assesseur i Opportunieu paraissent. Leur mine es! effarée « à l'un et à l'autre; ils poussent des exclama- « tions accompagnées de geste- désordonn

* — Qu'y a-t-il donc Révérends Frères ? « s écrie notre moinillon.

« — Venez! venez! » lui ordonnent Honorai « et Opportunieu.

« Le corridor du Prieuré es! envahi; les reli- « gieux en foule sont là, chuchotant, jasant, se « complaignant , soupirant, priant. A la vue « d'Ombros, conduit connue un aveugle, les i moines se collent contre les muraille pour « lui livrer passage. Quelques-uns tombenl à « genoux. Frère Onésime, un vieillard de quatre- « vingt-six ans, le doyen de la communauté, « s'accroupit non s;ms effort Bur les dalles, i passe une main, s'empare d'un pan de la robe • du minime espagnol, !«• porte .1 Bes lèvres, « le baise respectueusement

« — Qu'y a-t-il? • redemande le moinillon.

t on le soutient toujours, c;ir M est tort pèle t et chancelle : ses yeux sont éteints : il dél til « lirait assurément, si Honorât el Opportunieu

ssaient de l'assister une seconde. En p i devant sa cellule ouverte, il y plonge l'œil. Un

« cri s'échappe de sa poitrine, — un cri intra- « duisible de détresse, de désespoir, d'horreur.

« — Et mon crucifix? Qu'avez-vous fait de « mon crucifix ? » implore-t-il, expirant.

« La porte de la Salle capitulaire s'étah' ;ï « deux battants devant lui.

« Ombros, laissé seul, sans appui, se précipite. « Il recule foudroyé. Il a vu son crucifix, « l'Œuvre de son génie, rivé là-haut à la mii- « raille par des crampons de fer, au-dessus des « stalles, à la pointe de l'ogive qui encadre « le siège plus élevé du Prieur.

« — Un miracle ! balbutie- t-il, un miracle « pour moi !... »

« Les regards attachés à la face du divin « Sauveur, au milieu de la communauté qui « l'enserre à l'étouffer, il ajoute :

« — Dieu tout-puissant ! »

— Dieu tout-puissant ! sanglote mon oncle.

« — Et, prosterné, ravi en extase, Martinez « Ombros laisse monter son âme toute dans la « profondeur des cieux. »

à Le garde champêtre nous considéra d'un air satisfait, avec une bravade orgueilleuse, puis ses lèvres prononcèrent ce mot unique :

s\ i. vi \.\ i;

— Voilà :

Chez les Bassac, sauf Cornaz et Galibért, chacun s'essuyait les yeux avec son mouchoir, se taisait. Mon oncle tenta un efiorl poar parler; mais, noyé dans un ruisseau <lo larmes, il n'y put réussir. Enfin, une troisième tentative sur lui-même lui permit de mâchonner :

— Vigneron, soyez remercié et soyez béni!

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