‹ Sylviane. Illustrations de George Roux, gravées sur boisChapitre 24 sur 35 · LA SACRISTIE DES MINIMES · texte numérisé non relu

LA SACRISTIE DES MINIMES

Vigneron haletait bruyamment. Etait-ce fatigue d'avoir tant parlé ? Était-ce ruse pour obtenir une nouvelle rasade de vin ou quelques gouttes d'eau-de-vie ? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, il demeurait bouche close, tambourinant du bout des doigts sur son verre très sonore un air inconnu, — peut-être l'air du noël chanté, des Orniades à Tarrassac-le-Haut. Chose inouïe ! notre gouvernante de la cure fut la première touchée de la détresse du garde champêtre ; elle saisit une bouteille sur une étagère du vaisselier et, s'avançant vers notre conteur, qui tirait la langue comme un basset sous bois :

— Allons, lui dit-elle, que je comble votre soif. . .

— Merci, Prudence. Je n'avais plus de salive.

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— Et maintenant? lui demanda-t-elle, quand il eut l)ii.

— Maintenant, j'irai jusqu'au bout du miracle il»1 M. Victor sans débrider... Ce M. Juste était un homme de tète. Vous ne croiriez jamais avec quel soin il avait arrangé la sacristie de son église, la plus grande sacristie des Cévennes, puisque, au temps jadis, des troupes de moines y priaient, y jacassaient, s'y habillaient pour les offices sans s'y gêner aucunement. A cette époque ancienne, la sacristie d'aujourd'hui >";ip pelait « la S;ille capitulaire ». comme je vous l'ai conté à propos du prieur Ombros... Vous comprenez ma joie quand nous entrâmes en cette pièce, portant M. Victor dont la figure du reste était déjà meilleure d'y trouver un lit préparé, avec des draps et des couvertures aussi nets que nos draps et nos couvertures de la métairie. Mon maître B'étendil tranquillement. Je juj

façon de plier les genoux, «le développer tmbes, que l'air Irais «lu dehors l'avait mi brin ravigoté. Il regarda le haut crucifix d'Ombros, au-dessus du vestiaire de M le curé, puis il nous regarda tous avec amitié, <'n pre roier Ba nièce. Il n'en voulait pas à Sylviane d'appartenir déjà plus à M. Casimir qu'elle m*

lui appartenait, car au long du voyage elle s'était rangée beaucoup moins du coté de son oncle que du côté de son amoureux, aux coudes quelconques du chemin... La jeunesse, est-ce assez méchant!... Ça me donnait mal à l'estomac, cette ingratitude de Mademoiselle. J'eus peur de succomber à la tentation de lui marquer ma colère, et je rejoignis au fond de la sacristie Philomène Lauras, en train, par l'ordre de M. Juste, d'allumer du feu en une cheminée large comme une alcôve et haute jusqu'au pkfond, — qu'on ne touchait pas de la main, je vous le promets...

« Dois-je vous rapporter ça?... Figurez-vous que cette Philomène, plus épeurée devant un homme qu'une perdrix devant un chien d'arrêt, maintenant, tandis que je me penche sur les fagots du loyer pour les enflammer, me pinceaux côtes de ses dix doigts, mais avec une force, uue force!... C'est habituel, chez Philomène, les pincements... Que dites-vous, vous autres, du front de notre petite laitière des Ormades ?

— Nous disons qu'il est fort déplacé, s'empressa de répondre mon oncle... Ne perdons pas de vue M. l'abbé Sylvian.

— Lui , quand il aperçut les flammes éclai-

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rânl I;i sacristie, presque aoireà la fin du jour, il en parut éjoui. Il eut le courage de faire un mouvement pour considérer le momie qui l'entourait. C'étaient les mendiants et les mendiantes avec leurs enfants de toul âge. Une forêt de bâtons et un tas de besaces mêlés ensemble, quoi ! Vous pouvez vous en rapporter à mon jugement, ces gens couverts de nippes sales, fripées, ouvertes par des trous < j u i montraient là chair nue. ces gens n'étaient point beaux. En masse, ils étaienl tombés à genoux dès leur entrée dans la sacristie, et lés mains jointes tendues, tantôt vers M. Victor, tantôt vers le crucifix d?6mbros, ils marmottaient : Notre Père, qui êtes aux deux...

Mon maître les écoutait prier, et tenait ses

yeux attachés, fer ment attachés sur eux.

Oh! mais des yeux plus flambants que les cierges de l'autel. Quel plaisir, j.' vous !«• demandé, prenait-il à examiner avec cette attention cette bande de guenilleux accroupis dans les poses «l'un troupeau de \n I ible ? Je

ne l'ai jamais bu... I. « Ainsi soit-il » une prononcé par le- voix ciei s, parmi

lesquelles beaucoup tremblaient -m- quilles, car il v avait nombre <lr vieille- et de \ ieux dans

la troupe, M. Victor leur indiqua d'un signe de se remettre sur pieds. L'affreux remue-ménage

de sabots, de lattes, de tousseries, demarmottements dans la sacristie de Tarrassac-le-Haut !

« — Mes amis, leur dit M. l'abbé, relevant

par je ne sais quel moyen sa tète de di l'oreiller, mes amis, je vous remercie de prier pour moi. A la veille de la naissance de son <li\ in Fils, le bon Dieu vous entend et il me fera miséricorde. Déjà, n'est-ce pas lui qui m'a permis d'arriver jusqu'ici, où, de mou lit de souffrance, je pourrai, cette nuit, suivre vos cantiques, sister au saint sacrifice de la messe, à tous les offices de Noël ?... »

« Il s'arrêta et, d'un signe, appela M. Juste près de lui.

— Monsieur le curé, lui murmura-t-il, je vous recommande ce momie de la mou! Les Minimes contiennent assez de cellule- pour mettre ces braves gens à L'abri. Je VOUS demande, eu attendant la messe de Minuit, de leur taire

servir à boire et à manger. Les pauvres ont toujours faim el toujours soif, par la raison

nous son - de grands pécheurs el que aotre

çfiarité S'émeut trop rarement but le sort de m - - moins heureux que nous. S'il n'y a chez vous ni assez de viande, ni assez de \ in. ni de pain pour rassasier lés malheureux que le ciel envoie aux fiançailles de ma me. t. fouillez Tarrassac el procure/ von- le nécessaire. Du

reste, vous avez dû recevoir des caisses de provisions de Saint-Gervais, de Bédarieux, de Béziers. Pour la dépense, elle demeure à ma charge, et je vous prie de la faire toute mienne, car l'assistance divine m'est indispensable, je n'en eus jamais plus besoin. »

« Il s'afïaissa. Sa figure, épuisée, était devenue mince comme un sou, et son nez, assez gros, mince comme une feuille blanche de saule. M. Casimir prit une fiole sur le vestiaire, la déboucha, versa un remède dans une tasse que tenait Mademoiselle...

« Quel bien mon maître éprouve soudainement ! La tasse vidée d'une gorgée, il ferme les yeux, puis s'endort, et non tant seulement il s'endort de la tête, mais de tous les membres. On voit ça dans sa posture parmi les draps... Les pauvres et les pauvresses avaient suivi M. Juste, mécontent, si j'en juge par sa mine grise et tendue, d'avoir à garder pareil troupeau dans sa bergerie, d'avoir surtout à lui mettre pâture sous la dent. C'est vérité, M. Victor avait pris l'engagement de payer; mais M. Juste était ennuyé d'avoir à gorger tant d'estomacs vides avec le bien des Ormades, qui devait bientôt appartenir à son neveu, — presque à lui.

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« Après M. le cuiv de Tarrassac et la kyrielle des misérables, M. Casimir et Mademoiselle, toujours enragés pour être seuls, s'en allèrent à leur tour, en me redisant de rester là et de les1 prévenir si par hasard M. l'abbé les réclamait... Au bout de quelques minutes, mon maître se réveille en sursaut.

« — Tu crois, me dit-il, que je ne pourrai pas assister à la messe de Minuit ?

« — Je crois le contraire, monsieur L'abb la preuve, c'est que, à la métairie, avant de voua coucher dans la carriole, je vous ai passé votre soutane neuve. Vous êtes au lit tout habillé, pour entrer dans l'église, dès que le l><»n le voudra.

« — Je te remercie, mon Jean. Ah! -i Dieu me faisait la grâce de dégourdir mes membres paralysés par la goutte !

« — Essayez an peu de Les dégourdir vousmême.

t — Aïel » cria-t-il, ayant remué un pied.

« Puis il répéta trois lois :

« — Impossible! impossible! impossible!

— Pauvre martyr! soupira mon oncle.

— Encore qu'il n'eût pas grande envie de se rendormir, M. l'abbé referma les veux, ce qui

n'empêcha pas de grosses larmes de s'en échapper par la jointure des paupières et de couler rondes au long de ses joues.

— Seigneur, ayez pitié de lui ! balbutia mon oncle, ne songeant pas que M. l'abbé Sylvian était peut-être mort depuis des années.

— Cependant, le temps filait dans la nuit claire et froide, et il filait si bien que soudain la cloche de la paroisse, l'énorme cloche de l'ancien Prieuré, fut secouée dans notre clocher à ébranler d'abord les Minimes, puis les campagnes parmi l'Espinouze et le Marcou. Comme s'il n'entendait rien, M. Victor ne bougeait non plus qu'une poutrelle sur des copeaux. Le bruit des gens de la paroisse, qui commençaient à arriver dans l'église, qui remuaient les chaises, qui chantaient des noëls, avait beau mener un tapage d'enfer, lui ne semblait pas autrement incommodé...

« Mais voilà que la porte de la sacristie donnant dans le presbytère s'ouvre et que M. Juste entre, revêtu de la « ganache », — vous savez, le surplis de percale sans manches servant aux curés pour le confessionnal. Avant la messe de Minuit, il lui reste des pénitentes à expédier, sans doute. Il s'assure d'un coup d'œil que

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M. l'abbé dort, et, malgré que cela lui coûte à cause de sou gros veutre, il avance Bar la pointe des pieds. Mon maître, qui dans son assoupissement conserve une ouïe plus fine que L'ouïe d'un merle, l'a entendu.

« — Mon ami ! mon ami! appelle-t-il.

« — Quoi donc?

« — J'avais espéré un soulagement qui me permettrait d'assister aux offices; mais Dieu, qui fit un miracle pour le prieur Ombros, ne me juge pas digne d'un miracle. Que son saint nom soit béni maintenant et dans tous les siècl< Pourrais-Je obtenir la l'avcnr de me confesser, puis de recevoir, cette nuit, la sainte communion dans votre sacristie ? »

M. .Juste, sans répondre, me lance un signe de son lu-as allongé qui vent dire : « Va-t'enl »

Mais M. VlCtOr, toujours OCCUpé des autre-.

jamais de lui. me regarde.

< — Jean, me dit-il. mange un morceau : tu dois avoir faim... A bientôt, mon petit. »

Et, tout de suite, M. le curé s'étanl assis au

chevet du lit et tendant l'oreille, mon maître

commence son :

« Je me confesse à Dieu, le Père Tout-Puis-

mi... »

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