‹ Sylviane. Illustrations de George Roux, gravées sur boisChapitre 3 sur 35 · MONSIEUR» VINCENT BASSAC · texte numérisé non relu

MONSIEUR» VINCENT BASSAC

« Monsieur » Vincent Bassac était bien le meilleur homme de la paroisse, franc, cordial, délibéré, tout rond. Malgré sa situation de grand propriétaire terrien, malgré son écharpe de inaire, ce paysan était demeuré modeste. Tandis que Constant Verdier, promu adjoint de simple conseiller, ne savait comment porter sa tête, de quel air aborder les gens sur la place du village; que le sabotier Bernard Cabanes, le maréchal ferrant Luc Valat, le cordonnier Thomas Cornaz, désignés dernièrement pour faire partie de la Fabrique, éprouvaient, par l'importance de leur titre de marguillier, une gène, une raideur, un embarras qui les empêchaient de parler comme autrefois, de marcher

comme autrefois, lui, « Monsieur » Vincent Bassac, — « M. Vincent » tout court dans le . — dès longtemps bourré d'écus, farci d'honneurs, gonflé de graisse, n'avait jamais songé à enfler sa voix, à magnifier sa démarche, à développer son geste, à se hisser d'un demipouce sur la pointe de ses orteils.

A notre entrée, nous le trouvons assis, engouffre sciait plus juste, dans un fauteuil monumental en planches de châtaignier. Sa femme, — « la Bassague », pour l'appeler du nom de riiez nous. — est là, lui arrangeant des oreillers dans le <i"-. Une chose me frappe : la blancheur de ces oreillers de M. Je maire, aussi blancs que

ceux de M. le curé. Cette réflexion me vient :

il est bien commode d'être riche, de posséder des châtaigneraies qui n'en finissent pas, des troupeaux de chèvres et de moutons qui n'en finissent pas

Prudence, enchantée de trouver de l'occupation ;i boa dix doigts -.m- sants, me jette -«ni bâton, >;i mante de limousin ertue autour du malade.

— liais non, B . mais non : dit-elle,

commandant ici connue à la cuit, .l'eu ai eu des douleurs aux reins, moi. et j.- sais de quelle

manière ça se comporte et ça se gouverne. Ces coussins sont placés en dépit du bon sens. En

premier, les avez-vous fait chauffer devant une flambée de sarments secs ?

— Je n'y ai pas pensé, Prudence, bredouille humblement la pauvre femme.

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— Kh quoi ! des coussins glacés sur des douleurs vives! Vous ne savez donc pas que les douleurs, c'est tout uniment des t rhumatismes », et que, pour les guérir, il faut de la chaleur connue dans un four?

Elle arrache les oreillers du dos de M. Vincent, qui se lamente, pousse an cri, et les présente à la flamme d'un fagol de sarments allumé par le pâtre Galibert.

— Ah I te voilà, toi, vaurien! Je suis trop distraite de mes idées en ce momenl pour t'entreprendre; mais, sois tranquille, je te ferai la barbe, el «le la bonne façon, quand j'aurai replanté M. Vincent sur quilles... En vraie vérité d'Évangile, si je n'avais pas besoin de veiller sur la santé «le M. le cure, qui û'esl pas plus hardi au long de son existence qu'un roitelet des bruyères, j»1 vois qu'il me faudrait ><>igner toute la paroisse... Allons, monsieur \ incent, un peu il<- courage pour souffrir! Puisque vous vous préparez à devenir un bon chrétien, pensez à Notre Seigneur, qui, sans 5 être obligé, a tant Boufferl pour Doua Bur la en

\\rr ces jérémiades, elle matelasse le maire de quatre coussins brûlants. Les planches du fauteuil gémissent -nu- tes coups de notre gou*

vernante, tassant la plume des oreillers, comblant les vides, ne laissant pas un trou par où l'air pourrait s'introduire jusqu'aux douleurs de M. le maire et lui faire entrer des « aiguilles dans les chairs ».

— Eh bien?... s'informe-t-elle, après ce rembourrage pénible.

— Eh bien, Prudence, le dos et les côtes deviennent moins sensibles, répond le malade.

Il tourne sa belle figure pleine, un peu enflammée aux joues, vers mon oncle, immobile, muet de saisissement.

— Monsieur le curé, lui dit-il, je vous remercie d'être venu et de nous avoir amené Prudence.

— Alors, mon ami, il vous a été impossible ?...

— Pardonnez-moi, monsieur le curé... Il m'est arrivé une chose extraordinaire... Vous savez cela : après la récolte, il reste encore de la besogne pour nous dans les châtaigneraies. Je suis parti hier matin avec trois journaliers. Galibert qui, pour venir s'égayer aux fêtes de Noël et du jour de l'An, m'a demandé la permission de laisser la garde du troupeau à ses deux aides, Julot et Milou, nous accompagnait, et il vous contera si nous nous amusions en route...

— Nous allions comme si le vent nous emportait d'une gueulée, dit le pâtre.

— Il est sûr que, dans le sentier vers Graissessac, la bise était forte à nous enlever de terre... Nous arrivons, et j'envoie chacun au travail avec sa hache pour débarrasser les arbres du bois mort. Moi, je me sens à ce point rompu des quatre membres que, les journaliers partis, je tombe sur un tas de feuilles empilées en on creux et m'endors... C'est quand il a fallu me relever que j'ai eu du mal !... Au boni du compte, aidé de Galiberl et des autres, je me remets droit sur pieds et finis par rentrer à la maison, pas lier de mon courage, je vous jure... Il sonne cinq heures au clocher. 11 fait noire nuit... La

jii»\ au courant <!<■ me- intentions pour vous et pour le bon Dieu, m'avait préparé une

chemise fraîche. J'entendais me produire au confessionnal en toute convenance <'t propi .lr manque de religion, mais je buis un honnête homme... Halte-là! J'éprouve un malaise qui me trouble la tète, «'t je me complains... Tout d'un coup, sans rien comprendre a un pareil

accident, je saifl raid.' comme un baliveau. Ku

voila une affaire :

— Pardil vous étiez en transpiration au Jougla

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et vous vous êtes refroidi parmi vos feuilles de châtaigniers, crie notre gouvernante.

— La Bassague m'a bassiné le lit et m'a couché. C'est alors, monsieur le curé, que je vous ai envoyé Galibert...

— Qui, au lieu de remplir sa commission, a batifolé avec Mélie, de Cornaz, achève Prudence.

— Est-ce vrai cela, Galibert ? interroge M. Vincent.

Le berger, un grand garçon de vingt ans, élancé, souple comme un surgeon de châtaignier sauvage, les joues et les cheveux aussi rouges et brillants que nos casseroles de cuivre de la cure fourbies au son et au vinaigre, demeure à quelques pas et ne sonne mot.

— Galibert ! appelle M. Vincent.

— Voici ce qui s'est passé, notre maître, bredouille le pâtre... Moi, je galope à la cure et rapporte votre maladie à Prudence, que je trouve bouclant ses sabots, au moment de la messe de Minuit. Mais Prudence me commande d'aller à la sacristie annoncer la mauvaise nouvelle à M. le curé... Bon! dans le passage de la cure, je rencontre Mélie, de Cornaz... qui... qui porte un ornement à M. le curé pour l'office... Je profite de l'occasion, et je charge Mélie...

— Alors, c'est Mélie qui est fautive?

— Je ne l'accuse pas, notre maître... Je dis tant seulement... que... que Mélie...

Une porte s'ouvre au fond de la vaste pi et une jolie fille, souriante, grassouillette, pas trop grande, les cheveux noirs partagés sur Le front par une raie fine et blanche, un duvet de moustache à la lèvre supérieure, les yeux vifs, cuire, tenant une soupière fumante des deux mains.

— Approche, Mélie, ordonne M. le main .Mais mon oncle, se précipitant entre elle et

lui :

— Qu'il oe soit plus question de ces misi dit-il non sans autorité.

Et, Eaisanl face à .M. Vincent, taudis que Mélie, l;i soupière déposée sur la table, s'esquive saisie d'épouvante :

— Puisque vos bonnes résolutions persistent, mon ami. cela me suffit, me suffit amplement. l'.u ce jour glorieux de l;i Nativité de son divin Fils, Dieu, qui désormais vous regarde et vous suit, a jugé à propos *\^ vous éprouver par la maladie. Ne voua plaignez pas : les Bouffi

que vous endurez vous arrivent par une grâce qui vous aidera à consommer votre conversion...

C'est Noël. « Réjouissons-nous dans le Seigneur, Gaudeamus in Domino ! »

— Alors, monsieur le curé, on peut servir le repas ? demande M. Vincent.

— On peut le servir. Il est près de midi, et, à quatre heures, sonneront les vêpres.

Galibert passe la tête à une fenêtre et crie :

— La fête commence !

Prudence considère le jeune pâtre, puis elle murmure à l'oreille de mon oncle :

— Mon Dieu, si cette Mélie, de Cornaz, lui convient, à ce garçon, qu'il vous le dise, et vous vous occuperez de les marier.

Les invités entrent pressés les uns contre les autres, pareils à quelque troupeau d-e bêtes se bousculant, en hiver, aux portes des étables pour y trouver pâture et repos.

LE RAISINE DE . LA BASSAGUE

La maison des Bassac était la plus bospitalière <le ce coin de la montagne cévenole. Que, vers le soir, par le mauvais temps, Justin Ram bal, du Jougla ; .Marc Lizier, de Fonjouve : Germaine Chapuzot, des Passettes, tous trois vieux, mendianl leur pain aux portes, se fussent attardés à remplir leur besace parmi les métairies éparpillées, ils riaient bien sûrs, quand il- viendraient marmotter leur Notn . <>u leur .//• mus salue, Marie..., au seuil de M. Vincent, de trouver une écuellée de soupe à sa table et une botte de min dans son pailler.

— Allons, Adélaïde, reçois les, disait-il à la

igue, moins donnante que lui. si Lizier

est un peu h rogne, Germaine un peu Borcière,

Rambal est un brave homme, qui fut vaillant à la terre et ne mérite pas sa pauvreté. D'ailleurs, je suis maire, et les Passettes, Fonjouve, le Jougïa sont des dépendances de ma commune.

Pour moi, si je n'étais pas au presbytère, défrichant à la sueur de mon front la Vie d'Alexandre par Quiute-Curce, on me trouvait immanquablement chez M. Vincent, tantôt en train d'escalader la barde de « Verjus », un mulet superbe, le plus beau, le plus vite de la paroisse ; tantôt en train d'écouter en un réduit de la bassecour, au milieu des pintades tambourinant du bec, le garde champêtre de Camplong. Gonflé de vin à déborder, Vigneron ne tarissait pas, et ses histoires, aujourd'hui galantes, demain terribles, m'amusaient à me faire rire plusieurs jours à la file sans débrider.

Il est bien évident que, durant ces récréations, délicieuses à en perdre le boire et le manger, on ne me laissait pas mourir de faim chez les Bassac. A présent, c'était Galibert, lequel, descendu de ses bergeries pour quelque commission ou quelque aventure amoureuse au village, m'apportait tout à coup une maguifique tranche de fromage de chèvre, de « fromageon »,

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roui en des feuilles de aoyer, d'un goût très piquant, mais exquis; le lendemain, c'était Mélie, de Corna/, Laquelle, faisant dans la maison sa journée de repassage, abandonnait ses fers brusquement et venait m'offrir une pomme de reinette cuite au four dans une croùl qu'on appelle à Camplong uu « poumpou » : une autre fois, c'était la Bassague elle-même, une

large tartine de raisiné à la main... Ah ! le raisiné d'Adélaïde Bassac, l'ait avec le moût declairettes et dr> muscats, avec (les fragments de poires, de figues, d'écorces d'oranges et de courges eonfits à même le chaudron, parsemé de uoisettes et d'amandes, je m'en sens encore la bouche parfumée !

Les in\ ités de M. le maire, âpre» de respectueuses salutations à M. le cure, a M. le nà Prudence, se plantèrent autour de la table, suivant de leur- yeux écarquillés le nuage de vapeurs qui montait en spirales transparentes de la soupière emplie jusqu'aux bords. Les nez ouverts de ce paquet de paysans, agréablement caressés par rôdeur savoureuse de la soupe, avaient de- reniflements joyeux.

— oh : oh ! ne put s'empêcher de bredouiller

le marguillier Cornaz, le plus robuste appétit de la contrée.

— Pour quelque chose qui sent bon, voilà quelque chose qui sent bon ! dit l'adjoint Verdier.

— Si nous attaquions le bouillon avant qu'il refroidisse? hasarda Valat.

— Moi, — vous m'excuserez, monsieur le maire, — j'aime moins cela que ceci, articula Jean Vigneron^

Et sa main, ayant montré la soupière par un geste dédaigneux, se rabattil sur le ventre mordoré d'une dame-jeanne pleine, qu'elle caressa d'attouchements passionnés.

Cependant, mon oncle demeurait deboul visà-vis M. Vincent, — à la place d'honneur, — et ne songeait aucunement à s'asseoir. Peu habitué a prendre ses repas hors du presbytère, il paraissait intimidé, surpris de se trouver là, et ses regards allaient tantôt à Cornaz, espèce de colosse membru, barbu, hérissé; tantôt à Valat, petit homme chafouin, rasé net connue une

assiette vide; tantôt à Verdier, Légèrement cou treiait, légèrement bossu; tantôt à Vigneron, maigre et sec, aussi grand qu'un peuplier «le la rivière d'Espaze, avec des yeux gris très Intelligents, d'une vivacité de Qamme, un front dénudé ou brillaient, vers le sommet entièrement découvert, des taches blanches et rondes, pareilles à de gros ôcus de cinq Ira Quand mon onde, absorbé en Dieu, dont la

présence l'obsédait partout, à chaque pas de sa vie, quand mon oncle reviendrait-il à lui-même, consentirait-il à bénir la table, à prendre une chaise, à s'installer? Enfin, il étendit un bras sur la soupière et laissa tomber, un à un, les mots sacramentels du bénédicité.

Cette prière, d'ordinaire fort courte, allongée cette fois de textes tirés de la solennité du jour, parut interminable. Elle fut achevée à la satisfaction générale, et chacun s'étant secoué dans sa chemise et dans ses habits du dimanche, un peu apprêtés, un peu raides, occupa la place désignée d'avance par M. Vincent.

La fête commençait.

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