‹ Sylviane. Illustrations de George Roux, gravées sur boisChapitre 2 sur 35 · LE TRICORNE DES CONFERENCES · texte numérisé non relu

LE TRICORNE DES CONFERENCES

L'office enfin terminé, — il est très long à Noël, car la troisième messe, la messe du Jour, ne finit guère avant dix heures, — nous nous acheminons vers la cure, tête basse, le pas traînant. Imaginez deux bêtes blessées. Prudence Ricard, la gouvernante de mon oncle, la mienne aussi, — cette vieille de soixante-quinze ans nous gouverne tous les deux « à la baguette et au bâton », — Prudence Ricard nous attend au seuil de la maison. Elle, généralement refrognée, montre une mine vive, joyeuse, allumée d'aise. En nous regardant venir dans le couloir étroit, entre l'église et le presbytère, elle brosse avec des précautions infinies le tricorne neuf de M. le curé, le tricorne acheté quatorze francs à

6 sylviam:

Bédarieux, il y a trois ans à peine, le tricorne (jui ne sort de son étui qu'aux jouis marqués des Conférences ecclésiastiques au chef-lieu de canton, — une fois par mois.

Que se passe-t-il?

— Un peu ])lus vite! nous crie-t-elle.

Je laisse mon oncle, entravé dan- sa soutane, entravé dans ses regrets, et je m'élance.

— Toi, tu es propre comme une Image, me dit Prudence : seulement, petiot, tu t'es sali les mains en mettant du charbon dans L'encensoir,

et je veux que tu te les laves... Hardi !

Je saute à L'évier, recueille un fragment de

savon de Marseille en permanence derrière la

■ cruche et l'ai > une eeume d'enfer. Mes

doigts blanchissent à vue d'œih Je ris sans

savoir pourquoi,

— Quant a vous, monsieur le curé... conti-

nue-t-elle.

— oii ! quant à moi, je commence p -coir. soupire i il.

Il prend une chaise dans la cuisine, où nous nous trouvons, et y tombe accablé.

Notre gouvernante, vivement, me passe le tricorne et la brosse, ouvre le placard, en retire une bouteille, et verse dans un verre an

jet très court d'une liqueur que je connais pour

l'avoir goûtée un jour de mal à

l'estomac, une liqueur

qu'elle fabrique elle-même avec de la cassonade rousse, de la cannelle, du cognac, une liqueur

jaune comme l'or et réconfortante à ?0U8 mener de l'autre Yie.

— Avalez cette gorgée de « carthagène », balbutie-t-elle.

Mon oncle avale... Il n'articule pas une parole... Nous sommes près de lui, moi à droite, Prudence à gauche de sa chaise... Son rabat a de légers frémissements... Nous le couvons yeux, inquiets, palpitants... Notre gouvernante gesticule; puis, sa langue reprenant carrière :

— S'il y a du bon sens, sous prétexte qu'il faut dire trois messes à Noël, de rester dix-huit heures sans manger! Allez demander à Monseigneur ou à Notre Saint-Père le Pape luimême s'ils tiendraient à ce régime de pauvre '. Moi. je suis Bûre qu'ils battraient de l'aile à

I d'un simple eurr de paroisse...

— Prudence!... murmure mon oncle, voix — une voix céleste — lui revenait.

— Bon ! bon ! dit la vieille, les couleurs fous remontent aux joues, et je vois que ma « carthagène » Be comporte selon les règl(

Mon oncle, qui B6 récupérait tout lui-même.

a un mouvement <l«' bras pour me prendn tricorne et le replacer dans l'étui; mais notre servante B'en emp

— Non, monsieur le curé, dit-elle, vous ne pouvez sortir tout de suite.

— Sortir? demande-t-il étonné.

— Vous avez donc oublié ?...

— Rappelez-moi, bonne Prudence...

— Vous savez bien qu'il y a grande réjouissance aujourd'hui chez les Bassac, et que, vous, notre petiot et moi, nous avons été invités, à mordre à leurs croustades, à leurs poulets, à leurs tourtes, à leurs biscotins !

— Oui, Prudence, je sais... Cette année, au moment des châtaignes, comme je félicitais Bassac de sa récolte, la plus prospère de la contrée, le maire, tout à la joie de son gousset bien garni, parla d'un festin qu'on célébrerait dans sa maisou à la Noël, et nous pressa de nous joindre à ses convives, vous, mon neveu et moi. Encore qu'il n'entre guère dans mes habitudes de m'asseoir à la table de mes paroissiens, car, si j'allais chez les riches, je devrais, pour ne pas les humilier, aller chez les pauvres, ce qui leur causerait des dépenses trop lourdes, je me rendis à l'invitation de Bassac, je m'y rendis avec empressement...

— Alors, que faisons-nous ici ?

— Mais vous devez vous en souvenir, Pru-

dence, je lis mes conditions. J'adressai à Vincent Bassac l'instante prière de se présenter, La veille de Noël, au tribunal de la Pénitence et, en retour du repas que j'acceptais chez lui, de venir (Unis notre église pour y accepter de ma main la communion. Or a-t-il paru an confessionnal? S'est-il agenouillé à la sainte table? A-t-il assisté aux me<<e< de .Minuit, de l'Aurore, du Jour?

— Ce n'est pas -a faute, monsieur le curé. Le pâtre Galibert a du vous dire...

— Le pâtre Galibert ?

— Com nt! glapit notre gouvernante, cherchant de l'œil -on bâton d'épine, le saisissant

m un coin, le levant par un geste de nienaee

<|ni lui étail familier, comment ! Galibert, envoyé tout exprès ;'i la sacristie, ne vous a pas conté que M. !<■ maire, hier an soir, an moment juste ou il se préparait à venir se confesser, a eie pris de ses « douleurs » et a de ôblig mettre au lit...

— Galibert ne m'a rien conté, .le ne l'ai point vu... .M. m- Dieu -"il loué, puisqu'il lui platt de maintenir dans ses bonnes dispositions nue ouaille qui m'est h chère : Doutant de i;

j'ai éprouvé quelque chose à l'âme de telle-

ment douloureux, que la célébration des offices de cette nuit et de ce matin a dû se ressentir de mon trouble. — « Seigneur, ayez pitié de moi, Miserere mei, Deus! » — Aussi, pourquoi ce Galibert '?...

— Ce Galibert, des Bassac, est le plus grand mauvais sujet de la paroisse, et puisque, à cette heure, vous tenez son maître dans Le creux de la main, comme un oisillon pris au nid, vous agirez sagement, en retour de l'absolution, d'exiger de lui qu'il chasse Galibert hors de ses bergeries du Jougla. La paroisse de Camplong serait un vrai paradis, si un de ces malins on donnait du champ à cette peste de Galibert, à cet emboiseur de filles, à ce garnement qui va devant lui plus vite que la bise, piétinant tout, cassant tout, brisant tout...

— Du calme, Prudence... Vous en êtes témoin, Dieu m'a permis de venir à bout de l'indifférence obstinée du maire. Ayons confiance, Dieu me permettra également, un jour, de saisir Galibert dans « le creux de la main », et de le précipiter, bon gré, mal gré, sur la] margelle du confessionnal.

— Faites attention, Galibert va dans les chemins, plus fort, plus méchant qu'uu loup. La

maîtresse d'école, mademoiselle Philippine Lureau, deLodève, lui a échappé, l'autre semaine, du côté des châtaigneraies du Jougla; mais ça n'a pas été sans dommage pour elle, car il l'a mordue au bras. Songez donc, de la chair tendre d'institutrice pour cette bête affamée !...

— Et Vincent Bassac, comment va-t-il, à présent? s'empresse d'interrompre mon oncle dont les joues pâles ont rougi à la morsure effroyable de Galibert sur la chair tendre de mademoiselle Philippine Lureau, de Lodèi

— Mieux, bien mieux! C'est M. Vincent luimême qui. tout à l'heure, a envoyé ici le garde champêtre, Jean Vigneron, de Tarrassac, pour vous prévenir qu'il avait pu descendre du lit. que la table était servie, (lue SOD monde

arrivait, et qu'on vous attendait pour le bénédicité. Vigneron, à qui la sage-femme de

pays a trop bien coupe le m de la langue, voulait me conter du commencement à la lin la maladie de M. le maire: mai-, comme il CSl

toujours plus altère qu'un moucheron de i qu'il ne quittait pas des yeux la bouteille de vin blanc entamée pour les trois messes et laiss

sur la table, j'ai eu peur pour notre fronti

et j'ai montré à L'ivrogne le chemin de la porte.

— Vigneron n'est pas un mauvais homme.

S'il boit un coup dans l'occasion, n'oubliez pas qu'il fut soldat et qu'à l'armée...

— Oh ! puis, dis-je, quel esprit il a! 11 faut lui entendre conter quelque histoire de brigands !

— Mon enfant, Vigneron a été jadis instituteur au hameau de Truscas.

— Assez de paroles inutiles!... conclut Prudence. Il ne conviendrait pas de faire affront aux invités des Bassac.

Elle prend notre brosse sur la table, à côté de la bouteille de vin blanc, et se met à brosser mon oncle, qui, docile au moindre contact du crin, se tourne, se retourne, présente un bras, puis un genou, puis l'autre bras, puis l'autre genou. Durant cet exercice, il ne cesse de pousser vers le ciel des oraisons jaculatoires : « Seigneur, assistez-moi!... Saints et saintes du paradis, intercédez pour moi !... »

— Vous voilà plus reluisant qu'un sou neuf, et tâchez de pas vous salir au repas, comme un enfant que vous êtes, fait-elle, lui restituant le tricorne des Conférences, aussi noir, aussi lustré que la robe noire et lustrée de notre chat de la cure : « Monsieur Gascaret ».

En remontant la rue principale de la paroisse,

svi.viam:

je l'entends souffler à l'oreille de mon oncle :

— J'ai idée que si Galibert ne s'est paquitté de sa commission, c'est qu'il a batifolé avecMélie, la fille du marguillier Cornaz. A présent, il en veut à Mélie, et je vous conseille de veiller sur votre sacristine, qui, à la lin des fins, pourrait bien ne pas garder ses yeux dans sa poche et les tourner du coté des galants.

Page 1