S VI. VIA NE
cru, ainsi que la couleuvre ou la vipère fait l'oisillon. Tout de même, je tremblais des talons aux cheveux. Xotre-Seigneur, clou»' là-haut sur son bois, tenait ses deux prunelles posées sur ma personne, et il était tel moment ou prunelles, encore qu'elles fussent en noyer, s'allumaient plus routes, plus ardentes que des braises. Bien qu'endormi à ronfler, je sentais dans ma conscience mal à l'aise qu'au ciel on m'en voulait des grives avalées d'un tour de denl et des bouteilles bues à tire-larigot. Comme si les yeux de Notre-Seigneur n'avaient pas suffi à me reprocher mon méchant larcin, une de ses mains, se déclouant, s'éloignait de la grosse poutre transversale, et un doigt allongé vers moi me montrait, me remontrait. Quoi qu'il en soit, ce doigt sec et dur me désignant, je me faisais plus petit sous la cheminée de la sacris lie que ne se faisait petite Sylviane sous la cheminée de la salle à manger, quand, tantôt, M. Casimir essayai! <l«i la serrer de pi
« Vous devinez si l'escabeau où je me tenais, recëvanl des secousses de toul mon corpi secouait, lui aussi, dans les entailles de la muraille pu les Minimes, aux temps anciens, l'avaient assujetti! Par intervalles, il Qéchissail
sous moi, las de me porter, et, une fois, la cervelle me virant dans la caboche avec la rapidité d'une roue de voiture emportée à quatre chevaux, de ma place, où je ne savais rester tranquille, je manquai d'être précipité dans le feu. Je me retins à la planchette de mes dix doigts aussi saisissants que des griffes de bête, et, ne trouvant mieux à faire pour calmer le crucifix irrité contre mes péchés, qui déjà me poussait aux tisons de la sacristie de Tarrassac en attendant de me pousser aux tisons de l'enfer, j'entonnai ce verset de notre noël :
Une étoile au ciel brille, Et les rois d'Orient, Suivis de leur famille, Apportent des présents.
« Comme ma voix tombe sur le dernier mot du couplet, une autre voix monte dans la sacristie.
« — Jean !... > soupire M. l'abbé.
« Je bondis hors de ma cachette, débarrassé de mes frayeurs; elles s'en vont de mes jambes, de mes bras, de ma tête semblablement à des cordes qui, les ayant liés, les laissent libres, et me voilà au chevet de mon maître, délibéré, ferme, courageux.
« — Quelle idée, je te prie, de chanter le cantique quand la messe en est à « l'Élévation ». me dit-il.
« — Je l'ignorais.
« — Tu n'entends donc pas l'office?
« — Excuse et pardon, notre maître : j'jii peur...
« — Peur de quoi ?
« — Du crucifix du prieur Ombros, qui me regarde
« — Eh quoi! il te regarde aussi? »
« Il avait dégagé ses deux bras des couvertures, et, les mains vers l'énorme croix que le cierge allumé par Sylviane éclaire vaguement sous les voûtes :
« — Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! répète-t-il sans fin.
« — Il me paraît, monsieur l'abbé, que voua remuez assez bien les bras...
«- Notre-Seigneur t'a-t-il regardé?.. Réponds!
t — Comprenez ceci, monsieur l'abbé : très las <l<' la besogne des Ormades, tout à l'heure je m'étais endormi là, sur l<- perron <lu foyer, et, en dormant, j';ii cru... Maia voua Bavez, dans le sommeil, on voit trente-six chandelles..*
Ce qui me contente, c'est le mouvement si prompt de vos bras. Ça va donc mieux ? ça va donc beaucoup mieux, cette goutte ? »
« Il ne me répond aucunement, m'observe, ne décesse de m'observer. Je ne suis pas tranquille.
« — Alors, mon Jean, tu n'es pas sûr que Notre-Seigneur t'ait regardé? recommence-t-il, presque fâché.
« — J'en suis sur et je n'en suis pas sûr. Le sommeil n'est pas tout à fait « le pays des taupes », comme on dit de la Mort dans l'Espinoûze, mais tout de même ça lui ressemble, et il se pourrait...
« — Pour moi... »
« Il s'interrompt, rougissant comme je ne l'ai jamais vu rougir.
« — 0 monsieur l'abbé! monsieur l'abbé!... dis je, les paupières farcies de larmes que j'ai peine à retenir.
« Il parait touché, me prend les mains et prononce à la file ces paroles extraordinaires. Je vous les recommande :
« — Mon Jean, puisque tu es là, je veux te conter ce qui m'arrive en cette nuit surnaturelle de Noël. Depuis qu'on m'a couché ici, dans l'ancienne Salle capitulaire des Minimes
où fut accompli un grand miracle, je n'ai pas discontinué d'appeler Dieu à mon aide. Certes, il y aurait de l'orgueil de ma part à croire que je sois'^digne, comme le saint prieur Martin»/ Ombros, délivré de ses ennemis par un prodige, d'être à mon tour délivré miraculeusement de mes maladies, qui sont mes ennemis à moi. Mais, en toute humilité, je pensais que mes souffrances de plusieurs années, endurées avec une soumission dont je t'ai fait témoin, n'avaieni peut-être pas été sans m'acquérir quelque nierite au ciel, et je priais, je suppliais ardemment le Sauveur d'avoir pitié de moi... »
« Il respire deux minutes... Il continue : t — M. le curé Juste venait de réciter « L'Épitre », dont pas une syllabe ne m'avait échappé, qu'un frisson m'a parcouru les membres, el j'ai ni i un»' telle secousse à la jambe droite, qUe j;ii pu la soulever entre les draps, —-doucement d'abord, ensuite un peu plus fort. Il ne pouvait y avoir de doute : Jésus suspendu au gibet, Jésus qui avait compati au désespoir de Martinet Ombros', Jésus miséricordieux compatissait à mon accablante misère, consentait à me rappeler enfin de la demi-mort où je \ i-. J*ai éprouvé un mouvement <i violent de reconnaissance,
que, par un effort dont seule m'a rendu capable la grâce divine, j'ai délié mes bras paralysés et levé les deux mains vers le crucifix, répétant et répétant encore ces deux mots qui remplissaient pour ainsi dire mon être :
« — Mon Dieu !... 0 mon Dieu ! »
— Sublime! lança mon oncle, ayant sur sa chaise d'irrésistibles tressauts.
— Cette fois, ça y est-il? interrogea Vigneron.
— Oui, ça y est, le miracle ! pleurnicha la Bassague, muette depuis le commencement.
— Vous n'avez encore rien vu, les amis. Réfléchissez que si moi, plus babillard qu'une bartavelle du Marcou, je laisse, par aventure, tomber des mots un peu gras et salés et mérite conséquemment d'être rappelé à l'ordre, pareille sottise n'arrivait jamais à M. l'abbé des Ormades, droit dans ses paroles comme dans son honnêteté. Ainsi donc, tandis que je vous débite, avec le grand appui de ma mémoire, le plus difficile de notre merveille de Tarrassac, je vous demande à tous, et même à M. le curé Fulcran, de me donner la paix, « toute la paix du bon Dieu », selon les mots de chez nous quand il
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nous plaît d'envoyer quelqu'un aux cinq cents
mille diables.
Mon oncle me glissa à l'oreille :
— Ce que c'est tout de même, mon cher petit, que d'avoir eu une enfance chrétienne. Sans le soupçonner, Vigneron vient de citer un texte de 1' « Écriture Sainte » : « Mon Dieu, donnez- « nous la paix, accordez-nous la paix : Dû • pacem, Domine. » Que cela te serve (\;\w> la vie, mon enfant.
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