‹ Sylviane. Illustrations de George Roux, gravées sur boisChapitre 30 sur 35 · KYRIE ELEISON I CHRISTE ELEISON · texte numérisé non relu

KYRIE ELEISON I CHRISTE ELEISON

— Je ne comprends pas du tout, mais pas du tout, pourquoi ces Minimes de Tarrassac-le- Haut, étant cent cinquante hommes tant seulement d'après le Rkci-eil de Lassus, avaient bâti une église si grande. Ils devaient se trouver noyés là dedans comme des poissons dans une rivière, Mutin, c'était leur id< as de

religion, el puisqu'ils ne manquaient de rien. qu'ils avaient de l'argent à crever Les coffres «lu monastère, il- faisaient bien de contenter leur fantaisie.

< Dans tous les cas, si, du temps des moines, l'église des Minimes c'était jamais pleine, je vous garantis que les fiançailles de Mademoiselle avaient comblé l'église <ie la paroisse, cette

année-ci. Ciel du bon Dieu ! que de monde, du beau et du laid, du riche à éclater de richesse dans sa peau et du pauvre à vous effrayer dans sa pauvreté. On a bien raison de dire que rien ne vaut la faim pour faire sortir le loup du bois. Tout au fond, derrière les paroissiens ordinaires de Tarrassac, je voyais non tant seulement les mendiants et les mendiantes que je vous ai montrés derrière le char des Ormades, mais j'en débrouillais beaucoup d'autres arrivés chez nous dès le commencement des offices avec leur marmaille déguenillée. Ces montagnards et ces montagnardes, longs et maigres, bissac au dos, bouche sonnante, se tenaient là-bas immobiles. On aurait pensé un rempart, un peu noir, un peu écroulé, enveloppant la population de Tarrassac-le-Haut. Parmi la bande, grâce à leur bâton dépassant leur tête, certains de ces hommes sans sou ni maille ressemblaient, par leur mine hardie, sans vergogne, à des soldats en faction. Ils avaient sans doute servi dans leur jeunesse. « Mais M. Juste, qui officiait, s'était planté droit devant le tabernacle, et le lutrin avait entonné le Kyrie eleison. J'ignore si, à Noël, les choses se passaient dans les paroisses voisines exactement comme dans la nôtre. J'étais

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aussi pris à la métairie qu'un rat dans une ratière et je no galopais aucunement aux environs. A Tarrassac, l'usage exigeait qu'entre le Kyrie eleison et le Christe eleison, les femmes en chœur chantassent un verset <lo cantique. Autant de Kyrie, autan! de vei tait joli à

être fier de notre paroisse Cette fois-là, toute l'Espinouze et tout le Marcou ayant bouté pieds en mon endroit, les chanteuses avaient continue le nocl entame aux Ormades, et je vous jure que je m'en donnai de la gorge à me la démonter.

« Nous en sommes au couplet quand Notre- Seigneur vient de naître :

Incontinent, les bêtes Laissent leurs râteliers, Puis avancent leurs /r/>-.< Pour Jésus réchauffer.

• Les chantres repartent :

t — Cln ton .'

Et nous :

Partout, dans la >

1 1 % bergers, en chantant,

Traversent la ■

V Enfant.

« Une main me touche au bras. C'est Mademoiselle, installée sur une chaise rembourrée, non loio de la porte de la sacristie.

« — Et mon oncle ? » me demande-t-elle.

« Voyons, je ne peux pas lui avouer que le crucifix d'Ombros m'a fait frayeur. Je lui réponds avec une menterie qui ne me coûte rien :

« —M. l'abbé dort.

« — Bien, bien... »

« Elle se remet à chanter avec M. Casimir, debout, lui, et non pas assis sur une chaise rembourrée.

« Par exemple, je ne chante plus ; Mademoiselle m'a coupé le sifflet. J'éprouve un remords très vif, d'autant plus vif que Sylviane, devinant peut-être ma fausseté, m'examine, ne cesse de m'examiner. Ma foi, honteux, mal content, je me décide sans avoir le temps de me décider : je quitte l'église et saute dans la sacristie.

— Je vous félicite, Vigneron, dit mon oncle : quand on a commis une faute, il faut la racheter tout de suite.

— Imaginez-vous, monsieur le curé, que, justement, M. l'abbé dormait. — Dieu lui avait accordé ce somme sans doute pour me soulager la conscience. — Mon maître était tourné

sur le cùté droit, sa position préférée au lit. ef sa poitrine soulevait ses couvertures de seconde en seconde avec la régularité d'âne pendule soulevant son balancier. Je m'assis bien heureux. Je pensai à ranimer le feu à peu près éteinl : puis, réfléchissant qu'il entrait assez de chaleur dans la sacristie par la porte de l*église, que d'ailleurs le moindre bruit pouvait réveiller le malade, je ne bougeai de ma place en nulle manière, ne me sentant pas, je vous l'avoue, grande hardiesse à aller el à venir, à agir des jambes ou des mains.

« Ceci vous semblera bien extraordinaire : j'avais une envie, une envie Insupportable de dormir, moi aussi. Je ne sais pas ce qui se sait en mes intérieurs corporels : mais mon mac, qui aurai! digéré des clous par centaines, me pesait aussi lourd qu'une pierre. Pavais ché de L'entière vigueur de mes dents les g entamées par Sylviane et par M Casimi bien ! par ce que j'éprouvais au fond de mon individu , c'était à croire qu< piines de

- avaient réussi à recoller leurs memb se promenaient dans mes domiciles en les griffant de leurs ongles aigus. Ah • ces grives de « Vigile et Jeûne », quels terribles coups de bec ' Il n'était

pas jusqu'au viu que j'avais bu eu élargissant avec délice les peaux de ma bouche, — j'ai aimé le lait de cave dès le berceau, comme d'autres aiment le lait de nourrice, — il n'était pas jusqu'à ce vin de M. Juste qui ne me tourmentât en me faisant virer la tête à droite, à gauche, dans tous les sens. Il bouillait en moi plus fort que dans la cuve en septembre. Qui sait si l'effroi du crucifix d'Ombros n'avait pas arrêté ma digestion? Ce repas chipé dans la salle à manger des Minimes, en refusant de passer, m'apportait peut-être le châtiment que je méritais. Dieu me punissait de ma goinfrerie.

« Heureusement, si mon malaise me mettait la sueur au front, au dos, partout, je n'avais plus peur. La sacristie, où la cheminée était à peu près morte, ne recevait qu'un peu de jour par la porte accédant à l'église, et cette lumière mêlée d'ombre laissait la pièce en une demi-obscurité qui ne me permettait de rien discerner à mon environ. Plus de crucifix, là-haut sous l'ogive; et ici, au-dessus des draps, tant seulement le profil penché de M. Victor, d'une blancheur d'hostie consacrée clans l'ostensoir.

• Mais, mon bon maître, le visage à la ruelle, se retourne soudain.

310 s vi. vi \\i:

« — Tu es là, mon Jean ?

« — Oui, monsieur L'abbé, je suis là.

« — Et Sylviane?

« — Mademoiselle assiste à La ne

« — Et M. Casimir?

« — M. Casimir également.

« — Et toi, mon Jean, que fais-tu?

« — Moi, monsieur L'abbé, je vous regarde dormir.

« — Je ne dors pas. J'ai fermé les yeux pour mieux me recueillir dans Le sentimenl des grandes choses qui s'accomplissent dan- le monde, cette nuit. Dieu esl si lion de non- dépêcher aujourd'hui le Sauveur, du liaul du ciel 1...

A propos, tout est-il prêt pour la tête des fiançailles '.'

t — Tout doit être prêt.

t — T'est m assuré -'il y aura ici de quoi nourrir ces braves gens de L'Espinouzeel du Marcou ?

t — M. le cure de TarraSSaC aura -mi- doute

fait ce que vous lui avez commandé.

« - Tu u'es doue pas entré dan- la cuisine?

t — i; îl toujours prête llon-

ger le manche du balai sur l'échim

« — M. Casimir, qui a l«> cœur bien placé pour les pain i a certainemenl occupé d<

détails... Tout de même, je ne serais pas fâché de t'envoyer faire un tour à travers les Minimes.

Tu me rapporterais ce que tu aurais vu, si quelque chose manque, si...

« — J'y cours, monsieur l'abbé ! Ragasse

312 5YLVIA > i.

assiste à la messe <le Minuit et je serai maître de fureter à mou aise.

« — Tu examineras toutes choses : si les volailles, les jambons, les gigots que la fournière du four communal de Tarrassac doit emporter pour les rôtir, sont en nombre suffisant : si les lièvres et les lapins promis sont arrivés; bî les tables qu'on a dû dresser dan- le grand corridor, vers le Cloître, sontassez longues... Combien penses;tu que non- serons ?

« — Peut-être ceut cinquante, peut-être deux cents, si on compte les fillettes et les çonnets de ces mendiants.

« — Je crois bien qu'il faut les compte] -ont 1rs enfant- que je verrai avec le plu- de joie à cette fête de famille. »

« Au moment où je sors de la sacristie, il me

rappelle :

t — Jean, il l'ait bien noir ici. Si lu rallumais un EagOt !...

« — Tout de suite ou quand je reviendrai? Tout tir -uiie. car j'ai bâte de revoir Notre-Seigneur sur la croix. Croirais-tu que, tout a l'heure, comme le- dèui bi vers lui, je Unissais de réciter le Pal« . il

m ,i Semblé, après la dernière Byllabe de ma

prière, entendre, dans le silence de la sacristie, une voix prononcer très haut le mot : Amen!

« — Ah ! quant à ça, monsieur l'abbé... »

« Je laisse fuir de mes mains les ramures de châtaignier que j'avais saisies pour y mettre le feu.

« — Je ne prétends pas, mon Jean des Ormades, que le crucilix de Martinez Ombros, qui put tout seul sortir de la cellule du moinilloii de Lormières et venir se clouer tout seul contre le mur, ait parlé... Cependant, à moins que mon mal ne m'ait dérangé les oreilles... »

« J'avais des tremblemeuts. Comme j'étais parvenu à enflammer le fagot, je me sauvai d'élan à mes commissions.

A LA REGALADE

— Vous vous souvenez s'il faisait obscur parmi les corridors (1rs Minimes. Ce néanmoins, par une ancienne habitude de l'endroit, je me guidai en palpant les murailles sans me cogner une fois.

« La magnifique cuisine que la cuisine du couvent, avec une cheminée assez large pour y rôtir un bœuf et un tourne-broche à grosse liane et a grosse chaîne de fer assez robustes pour l<' faire tourner aux Qamm< l, il- de-

vaient mener une vie un peu ces moines de Tarrassac-le Haut: Que voulezvous, ayant les instruments appropriés a la mangeaille, il fallait bien le- atilis

t En <•<• moment, de- branchettes de i

SYLVIANE BIS

achevant de se consumer, il faisait, dans la cuisine, une lumière rouge qui montrait des objets empilés dans les coins et les recoins. Ici, une corbeille farcie de chapons venus de Lacaune) le pays de la volaille ; là-bas, à droite, cinq moutons et autant d'agneaux arrivés de Saint-Génièsde-Varansal, retenus en des mannes d'osier, saignants du coup de couteau; encore là-bas, à gauche, couché sur une table, un amas de lièvres et de lapins de Roquefixade-du-Roudil, le quartier le plus giboyeux de l'Espinouze; enfin, accroché à un clou, un chapelet de grives du Marcou avec des douzaines et des douzaines d'oisillons entremêlés. Comme je soupèse un levraut, dont les oreilles peu développées m'annoncent la jeunesse et qui me paraît énorme pour son âge, un bruit passe par la porte entr'ouverte. — Ragasse, sortie peut-être de l'office pour donner un coup d'œil à des casseroles qui mijotent sur vingt trous de l'immense potager. — Je m'empare du balai, pris du souci de n'en point sentir le manche sur les épaules... Tiens ! c'est Cathe Lauras, notre Gathe des Ormades.

« — Que cherches-tu par ici, toi? me ditelle.

316 s vi. vi \m:

« — M. l'abbé m'a commandé de voir si tout marchait bien.

« —M. Juste a dispensé Ragasse, La fournière et 'moi des trois messes de Noël. Nous n'entendrons que la messe de Minuit, après quoi nous attaquerons la grosse besogne du repas. On pourra se mettre à table dès la messe du Jour chantée, vers neuf heures. »

« Elle décroche un bâtonnet de l>ui< el remue du lait en une seille qui contient le « traiemenl i d'un troupeau, — cinquante litres environ.

« — C'est pour ma crème, marmotte- t-elle. De la vie, je n'eu aurai [ait en si grande quantité. Il est vrai qu'on n'a pas chaque jour les accordailles de Mademoiselle...

« — Et Philomène, où est-elle ?...

t — a la messe, pardi :

« — Il fallait l'amener... pour vous aider. » Elle me regarde dans le blanc <l<'v yeux.

« — Je t'en préviens, Jean, si tu continues de tourmenter ma Philomène, j«i rapporterai la chose à M. l'abbé, «-t tu ne finiras pas d'user, aux Ormades, les sabots que tu portes, >

Btte menace me touche plus au vit que ne m'aurait touché le balai... Mais examinez un peu de « 1 1 1 • * 1 train marchenl les affaires

en ce monde et avec quelle habileté elles se combinent en général pour nous perdre... Eu bredouillant des excuses à Cathe et la suppliant de ne souffler mot de ma conduite à M. l'abbé, je battais en retraite, après avoir allumé un bout de cierge rencontré par là, quand, à l'entrée de la cuisine, se dresse Philomène, allongée, fine, blonde, ébouriffée des cheveux semblablement à une paille de nos blés hérissée de ses barbes, en juillet. Non, je ne l'avais jamais avisée souple et brillante à ce point. Moi, je ne fais ni une ni deux : je saute à elle, la baise aux joues, la rebaise, la plante là, et m'encours à travers les Minimes, sans éteindre mon lumignon, le croiriez-vous ! La jeunesse endiablée a de ces tours.

— C'est affreux ! se complaignit mon oncle, très grièvement atteint.

— Réfléchissez-y, monsieur le curé : puisque le bon Dieu voulait que l'homme résistât aux tentations, il n'aurait pas dû faire la femme si jolie et le vin si bon. Voilà mon avis...

« A présent, si tous ici vous vous rappelez le corridor central des Minimes, ce corridor où nous avons vu les moines du Prieuré prosternés sur le passage d'Ombros, suivez-moi. C'est là que

les charpentiers de Saint-Gervais. dirigéi par notre Perrafit des Ormades. très entendu aux travaux de charpente, avaient dressé la table des accordailles. Ma foi, rien ne manquait sur cette table à faire manger la soupe à tout un régiment, après la corvée du matin. Chaque assiette était bien à sa place, avec son verre vis-à-vis, sa cuiller, sa fourchette, son couteau sur tes C — Mais, me demanderez-vous, à quel endroit de la montagne avait-on réquisitionné tant de vaisselle et tant de couverts, en un jour où chaque ménage a besoin de ses ustensiles pour fêter Noël? — C'était Méric, le pâtissier de Saint Gervais, qui, sur un mol de M. Victor, avait fourni le nécessaire et même les charpentiers avec leurs planches et leurs tréteaux. Vous comprenez, dans les villes on a tout sous la

main el à foison...

Par exemple, une chose manquait sur la longue nappe, el j<i tus très contrarié que cette chose indispensable eût été oubliée. Il s'agit du vin. Puisque chacun avait son couvert, pourquoi n'avait-il pas sa bouteille 7 et . bî on ne voulait donner une bouteille pleine par personne, pourquoi ne pas disposer quelques damesjeannes en on coin, on les Invités, au fur et à

mesure qu'il faudrait pousser les victuailles, rempliraient leur verre librement? Ce qui me donnait ce regret de ne pas aviser la moindre fiole en toute l'étendue de cette table d'une lieue, c'était une soif terrible me desséchant les intérieurs de l'estomac. — Toujours ces grives chaudes du Marcou, sans doute. — Si vous voulez, le pain était en abondance, du pain tendre, mollet, crépitant du four. Qu'il eût fait bon en casser une croûte et l'accompagner d'un filet de vin blanc ! Hélas ! ni vin blanc ni vin rouge pour vous éclaircir les idées. Rien, rien de rien.

« A la fin des fins, je devais rejoindre M. l'abbé, qui attendait des nouvelles. En retraversant de bout en bout ce corridor des Minimes, large comme une promenade de ville — comme « la Perspective » de Bédarieux, — je passe devant la porte de la salle à manger où j'ai festiné tantôt en présence de Philomène. Elle est ouverte, cette porte. J'entre, poussé par je ne sais quelle main, car une main me pousse certainement...

« Groiriez-vous que, sur la table où grignotaient avant la messe de Minuit Mademoiselle et M. Casimir, que sur cette table, débar-

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e maintenant des restes qui L'encombraient, se trouvent alignées deux cents, peut-être trois cents bouteilles à la file ! Non, les amis, nul mot de ma bouche ne vous dira l'éclat que mon bout de cierge communiqua à ces commères plantées là, montrant leurs ventres allumés d'étincelles, leurs goulots surmontés de bouchons sans défaut, tout neufs... Il faut m'excuser, monsieur le curé, ces grives des vrières du Marcou m'avaient mis l'enfer partout, et, sans m'occuper d'aller entamer une miche, je bus un coup à la régalade, i>ui^ un autre toujours à la régalade et puis... et puis, ayant laissé fuir mon lumignon des doigts, à tâtons je m'acheminai vers la sacristie... Tue ou deux bosses à la tôte, ce fut tout ce que j'attrapai... Ah ! la régalade, si vous saviez !...

« — Chut ! me souffle quelqu'un, comme je m'approche «lu lit de M. Victor.

i Je regarde autour de moi, car sur le tiaire un cierge brûle en un chandelier, et, près de la cheminée, je débrouille Sylviane qui tisonne le feu du bout des pincetfe

t — Vous, notre demoiselle '.

« — Chut ! chut !.., Je suis venue prendre des

nouvelles de mon oncle, et, ne l'ayant pas trouvé là, je t'ai attendu.

« — J'étais sorti par ordre de M. l'abbé...

« — Il m'a conté cela... Ne fais pas de bruit. Mon oncle m'a déclaré qu'il ne voulait rien entendre. Il désire se recueillir, avant la communion que M. Juste lui portera dans son lit... Ne laisse pas tomber le feu. Il ne faudrait pas que mon oncle prît froid sous ses couvertures... La messe en est à « l'Offrande ». Je rentre dans l'église, car, moi aussi, je communie... Tu sais, mon oncle nous a absous de notre peccadille...

« — De quelle peccadille?

« — De la peccadille des grives. Ni M. Casimir ni moi, nous ne nous sommes souvenus que la veille de Noël est un jour maigre. »

« Elle fait un pas vers la porte ouverte sur le chœur, mais M. Casimir entre et l'arrête. Il a l'air assez affairé. Il nous remarque à peine et va droit à M. Victor, toujours les yeux clos, les lèvres desserrées par intervalles et murmurant je ne sais quoi. Le médecin se penche, écoute, puis il nous dit :

« — Il va mieux : la respiration est régulière. »

« Avec ces mots pronoucés très bas il s'ap-

proche de Sylviàne, et, comme si déjà Sylviane

lui appartenait, il lui glisse un bras à la taille et la soulève à lui faire perdre pied. Mademoiselle, qui aurait pu lui échapper, ne souille mot, se laisse aller, ne semble pas importunée de la caresse. Elle se contente de tenir ses deux yeux fixés sur son galant ; mais ses yeux ne sont pas ses yeux ordinaires, il y a des vapeur- dessus qui en cachent et la couleur et la clarté. On a de pareils yeux quand on va s'évanouir. .Moi, j'ai peur pour notre demoiselle des Orin et, au risque de troubler le repos de M. l'abbé, je suis au moment, avec mes ongles qui -allongent, de l'arracher à ce médecin de Tarras quand elle relève sa tête courbée de honte, lui montre un visage plus rouge que les brindilles embrasées de la cheminée et lui (lit : « — Mon ami, n'oubliez pas qu'à Cette i'

de Minuit nous devons communier. > t II la lâche. Mai- presque aussitôt il lui

reprend la main et très gentiment lui murmure :

« -- .le suis heureux, ma Sylviane. complètement heureux : je rais communier et je vous

aime. »

« San- s'occuper en nulle [aÇOD de moi. il<

rentrent dans l'église sur la pointe des orteils.

« Si M. Casimir avait du bonheur plein sa personne, je n'en avais miette en ma peau. J'étais d'autant moins heureux que, m 'étant laissé troubler la cervelle à l'abreuvoir, la tête me tournait un brin. Les grives enragées du Marcou avaient passé à la longue, mais les bouteilles!... Une fois, lançant un fagot dans le feu, je manquai le suivre et brûler avec. Par crainte de chuter, je montai vitement la pierre de taille du perron, large et haute comme une marche d'escalier, et me rencoignai sur la planchette assujettie contre la muraille, sous le manteau de la cheminée.

« La place douillette et chaude ! Quelles bonnes précautions avaient ces moines de Tac* rassac! De ma logette, je voyais M. l'abbé, j'entendais ses balbutiements. Cependant, me trouvant à droite, l'envie me prit de passer à gauche, car j'étais ennuyé d'avoir devant moi le crucifix d'Ombros qui ne décessait de me regarder. Bernique! je me tins coi. Puis... puis... je m'endormis bravement, ainsi que je m'endormais chaque soir à la métairie, la bouche ouverte et les poings fermés*

DA PACEW, DOMINE!

— Vous autres, gens de Camploag, vous voua esclaferez, si je vous baille l'assurance que, dans mou sommeil, je faisais des songes extraordinaires. Je me souviens de ça dans la perfection. A préseut, je me trouvais assis à la table des aceordailles à coté de Sylviane, et j'étais très content de voir les guenilleux de La montagne me prendre pour Le fiancé, Le véritable el Beul fiancé; puis, un tire-bouchon à la main, je dé bouchais des bouteilles de vin vieux de Faugères »'t j'en buvais des verres à n utant

dire à n'en plus finir. Il était doux à mon Ame, coutumière de couver Mademoiselle, <l«' la toucher du coude, de Buivre ses propos ensemble avec ses bouchées ; maisilétail encore plus doux

sylviam: 32.v

à mou estomac de sentir le faugères descendre à petits coups dans mes intérieurs, s'y loger avec des fraîcheurs de source, en été. Ces songes étaient joie céleste. Par malheur, ceux-là passés, il en venait d'autres à travers ma tète brouillée, et je baissais l'oreille pareillement à un levraut surpris sous bois par toute une meute de bassets.

— Eh bien, si les songes vous raidissent le poil, à vous!... ne put s'empêcher de ricaner Galibert.

— Tais-toi, blanc-bec ! Tu parleras quand tu connaîtras de quoi il retournait, en cette nuit de Noël, dans la sacristie des Minimes de Tarrassac.

— La paix, Galibert ! commanda mon oncle. Et, s'adressant à notre conteur, il lui demanda

du ton le plus affectueux :

— De quoi retournait-il doue, en cette nuit de Noël, dans la sacristie des Minimes de Tarrassac?

— Pardi î il retournait du bon Dieu... Au demeurant, vous allez toucher vous-même la chose du doigt... Figurez-vous, monsieur le curé, que, malgré mes paupières poussées et fermées sur mes yeux comme des portes pous-

326 s vi. vi \m.

sées et fermées au verrou, durant nus roupilleuieuts sous la cheminée, j'y voyais autour de moi aussi clair qu'en plein jour. Le feu était à mes pieds, le lit de M. Victor était à ma droite, le vestiaire aux ornements était à ma gauche..., le crucifix d'Ombros était là-haut retenu par de gros crampons de fer. Eh bien, parlonsen de celui-là! J'en ai encore la chair de poule, quand j'y pense. Oui, le feu était là: oui, le lit de mon maître était là: oui, le vestiaire de M. Juste était là : mais je ne m'occupais d'eus en nulle façon. .Mes regards, mes cent regards, — je vous le jure, on en a dans le sommeil des quantités, et plus fins, et plus chercheui plus aigus que dan- la veille. — mes regards, mes cent regards, étaient pour le crucifix d'Om bros, et tant plus il m'effrayait quand je le fixais, tant plus je le ii\;ii-. C'était assurément un Démoo caché par là qui m'obligeait à me tourner de ce rote, encore que je voulusse me tourner

(1*1111 antre.

il n'est pas Bans que. vous qui m'écou te/, vous n'ayez avisé, soit dans les champs de Camplong ou duJougla, soil surtout parmi les pierrailles de Bataillo, quelque Bernent, leuvre <>u vipère, — eo train de charmer un

oiseau. La pauvre bestiole, attirée par uu sifflement très plaisant de la cime d'un arbre, est descendue de branche en branche jusqu'à la dernière ramille frisant le sol. Elle demeure là, la tête grisée, se balançant, les ailes ouvertes à demi, les plumules du cou hérissées et frémissantes. De temps en temps, elle se gratte du fin bout de ses ongles, sans doute pour se rappeler à la raison, car elle sent bien que sa raison s'en va dans la jolie musique qu'on lui sert de plus en plus vive et jolie. Par exemple, elle est muette, elle, et de sa gorge épeurée, tarie comme une gourde vide, ne sort pas le plus petit son. Tout d'un coup, ainsi qu'une prune arrivée à maturité à force de soleil se détache d'ellemême et tombe, l'oisillon, ébouriffé, rond, semblable à la prune, car on ne lui voit ni pattes ni bec, se détache de la branchette qui le supportait à peine, tombe, et l'affreux serpent en fait ripaille goulûment.

— Oui, c'est la vérité, la vraie vérité, appuie Galibert. Cent fois, en gardant mes bêtes, j'ai assisté à la chose parmi des broussailles du Jougla.

— Je pensais bien, dans mes songes, que le crucifix d'Ombros ne me mangerait pas tout

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