‹ Sylvie, étudeChapitre 1 sur 5 · TÉMOIGNAGE D'ADMIRATION · texte numérisé non relu

TÉMOIGNAGE D'ADMIRATION

Suntii FEYDEAU.

SYLVIE

Anselme Schanlara était un jeune poète de vingt-deux ans qui disait n’avoir grand souci de rien dans ce monde. Vingt mille francs de rente lui suffisaient pour vivre, ou plutôt pour porter du linge propre, marcher à peu près de pair avec les boutiquiers, et ne jamais rien écrire contre sa pensée, ainsi que le font

SYLVIE

journellement une foule de pauvres diables.

Chaque jour, en s’éveillant, il s’étirait les bras dans son lit, puis il se parfumait de la tête aux pieds, déjeunait de eédrats, de confitures, de sucre candi, et passait tout son temps à fumer du tabac levantin dans une pipe droite à bouquin d’ambre. Quand le démon des vers le prenait aux cheveux, il traçait très-péniblement un certain nombre de petites lignes noires sur des carrés de papier, puis il faisait cadeail du manuscrit à son libraire, ne voulant pas confondre ces deux extrêmes :

la Poésie et Y Argent, et, les vers une fois imprimés, vite il faisait semblant de les oublier. Mais jamais il n’écrivait de nouvelles ni de romans , étant un être transcendantal qui méprisait fort la vile prose.

Du reste, il vivait d’une existence farouche. Il avait loué, rue de l’Ouest, en face la grille du Luxembourg, un immense atelier de menuisier, et, dans cette pièce de cent pieds de

SYLVIE

long sur soixante de large et trente de hauteur, il s’était fait meubler un palais chinois qui n’eût pas été déplacé sur les bords du fleuve Jaune. Des colonnes lisses aux fûts vermillons., reliées au sommet par des treillages de bambous, circulaient autour de la salle, soutenant de grosses poutres tailladées en scie et peintes en vert. Les murs étaient couverts du haut en bas de tuiles dorées, et des images de dragons, modelées en demirelief, se détachaient sur elles à de réguliers intervalles. Des balustres en bois dur, des portes noires étoilées de clous vermeils, de longs canapés plats, des fauteuils de rotin garnis de satin cerise, des tables en bois de Surate incrusté de nacre occupaient l’œil partout , dans cette chambre bizarre, aux proportions démesurées, qui ressemblait assez, grâce au ton d’or bruni étendu sur ses murs, à quelque grimaçante pagode. Au milieu, il y avait un massif de plantes des îles, avec un grand

SYI.VtE

bassin de pierre jaspée où dansait gaiement un jet d’eau, et des nattes souples et fines, qu’on eût prises pour des étoffes, recouvraient le parquet d’un bout à l’autre. Enfin, tandis (pie, d’un côté, une énorme volière à clochetons s’élevait, comme un pavillon élégant, pleine de perruches et d’oiseaux rares; de l’autre, sur un trône à gradins que gardaient deux lions de porcelaine assis, la tête en l’air et la gueule ouverte, un Bouddha, colossal et doré, jambes croisées, avec une tiare pointue et des oreilles aplaties, se tenait accroupi, la tête penchée en avant, — idole mystérieuse et souriante, — sous un dais de velours rouge.

Au plafond flottaient des drapeaux et des bannières, et de grandes lanternes à châssis de bambou recouverts de soie, avec des sonnettes et des houppes, descendaient çà et là accrochées à des cornes d’ivoire. Des parasols en paille de riz se déployaient comme des

trophées sur les murs. Des caisses d’orchidées pendaient du bord des poutres, balançant leurs grappes de fleurs; devant les treillis des fenêtres, des stores de nankin, transparents, à dessins vagues, tamisaient les rayons du jour, et la lumière affaiblie qui se jouait dans la salle glaçait harmonieusement les murs dorés et leur donnait un éclat d’orfèvrerie, laissant tout le plafond noyé dans une brûlante pénombre.

Cette pièce fantastique, et d’un goût douteux, toujours chauffée à vingt degrés Réaumur, servait à Anselme de salle à manger, de cabinet d’étude et de chambre à coucher.

Son lit, immense et très-bas, où six personnes pouvaient dormir côte à côte, s’étalait dans un angle. La table, chargée de porcelaines peintes et d’argenterie, disparaissait à demi derrière un paravent de laque vert. Des bassines de bronze moiré, d’où s’échappait la fumée du bois de santal, reluisaient de loin

SYLVIE

en loin sur des coffres noirs rehaussés de grecques d’argent, et des parfums énervants s’exhalaient des flacons d’émail et des cassolettes. Comme les souffles et les effluves qui flottent partout au printemps, ils accablaient les membres d’une inexprimable lassitude.

Anselme passait là toute sa vie. Vêtu d’une belle robe de satin jaune brodée, qui lui cachait les talons, de pantalons bouffants en taffetas rose, le cou nu, chaussé de souliers de drap, il allait et venait lentement, sérieux comme un pontife. Au milieu des monstres de bois, des dragons de faïence, des chimères à queue en volute, aux yeux exorbitants, —

SYLVIE

étendu sur un large divan, — il rêvait tout le long du jour. Parfois, en cherchant une rime, il mettait en mouvement, du bout du doigt, quelque poussah de porcelaine, et cela l’intéressait de suivre les balancements infinis de cet objet difforme et bête, à face d’homme.

Parfois aussi, il s’asseyait, les bras croisés, devant de grands tableaux sans perspective, où des arbres bleus se tordaient sur un sol lilas, avec des nuages en rocher dégringolant sur des pavillons de verdure. Mais ce qui l’amusait le plus, quand il scandait ses hémistiches, c’était d’écouter frissonner tout le long des frises les sonnettes à voix argentine. Alors il lui semblait entendre jaser confusément ces femmes au maintien grave, dont les images s’alignaient autour de lui sur les stores et les écrans de soie blonde. Il leur donnait la vie par la pensée, et, promenant ses yeux de leurs pieds disloqués à leurs joues bouffies, il s’attendait toujours à les

. Digilize d by.Gjj ^glc

SYLVIE

tl

voir agiter subitement leurs éventails de papier peint pour écarter les papillons d’azur qui s’envolaient des fleurs et s’élançaient sur elles.

Cependant celte maison, unique dans Paris,

où tout était bizarre, fantastique, démesuré, ne satisfaisait qu’à demi les goûts raffinés d’Anselme. Elle était morne comme un grand tombeau thébain, et il l’aurait voulue pleine de bruits et de mouvements, comme une ruche. Mais quelles créatures trouver qui fussent en harmonie avec elle? Après avoir

SYLVIE

un peu réfléchi, le poêle eut l’idée d’y rassembler d’étranges compagnons. Ceux-là sauraient certainement le distraire, et ce n’étaient pas eux, du moins, qui feraient disparate au milieu de ses monstres et de ses potiches.

Anselme, s’étant mis en campagne, acheta un singe et un chien. Le singe était de la famille des sapajous-capucins. Il avait de longues soies noires sur tout le corps, à l’exception du tour de la face, des épaules et de la poitrine que recouvrait un fin duvet de la couleur des oranges. Une sorte de calotte sombre s’arrondissait sur son front, son visage et ses oreilles étaient d’un rose de chair, son nez s’éèrasait convenablement audessus de ses lèvres, et sa belle queue, trèslongue, se recourbait élégamment, comme un panache sur un chapeau d’uniforme.

Le chien était un caniche tout blanc, de l’espèce la plus intelligente et la plus com-

SYLVIE

rnune. Il avait le poil frisotté, les pattes fortes, les oreilles cha’rnues. Anselme le fit raser dès le premier jour, et l’animal se prêta trèsbien au caprice de son maître. Il eut assez bon air, avec sa peau toute nue, ses grosses moustaches, son toupet planté sur le front, sa queue illustrée d’un pompon, et ses manchettes qui s’enroulaient galamment autour de ses pattes et remontaient sur ses reins trapus, en façon de guirlandes.

Quand il eut installé ces commensaux dans son logis, Anselme éprouva une satisfaction extraordinaire. Depuis longtemps déjà, il causait avec ses perruches; il se lia d’une amitié très-étroite avec son singe et son chien. Chaque jour, il jouait avec eux; puis il leur adressait des discours paternels, bien rhythmés et fort sensés, que les deux bêtes écoutaient avec une attention touchante. A table, ils se retrouvaient côte à côte, le caniche assis gravement sur un tabouret, auprès

SYLVIE

de son maître, et le sapajou accroupi sur la nappe, dans un plat céladon, comme s’il eût été rôti et servi pour être mangé. La nuit enfin, ils dormaient tous les trois ensemble, Anselme sur ses oreillers et ses amis sur ses pieds. Jamais, depuis que le monde existe et que les hommes se détestent, on ne vit sous le ciel trois créatures mieux unies que ce poète et ces deux animaux. Il est vrai qu’ils n’avaient aucun motif raisonnable pour se haïr, étant simples de cœur et, par conséquent, sans envie.

Il ne faudrait pas croire cependant qu’ Anselme fût un ange, ni même un homme parfait, comme on en voit dans les romans. Son caractère était fort entier, son humeur irascible. Il abhorrait, dans l’art comme dans la vie, le bourgeois , le commun, le poncif, le convenu. L'utile surtout lui semblait haïssable! Un beau vers lui paraissait très-supé-

Page 1