‹ Sylvie, étudeChapitre 2 sur 5 · S Y LM K · texte numérisé non relu

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rieur h une bonne action. Il estimait un peu plus son imprimeur qu’un ministre. Enfin il n’était pas du tout philanthrope, et, pour rien au monde, il n’aurait voulu modifier l’ordre de la nature et de la société, affirmant que tout ce qu’il voyait autour de lui était très-ingénieusement disposé et fort curieux , et que celui qui se permettait de déranger une araignée filant sa Iode ou d’écraser un limaçon méritait d’aller aux galères.

De politique, il ne s’occupait pas plus que de la lune, et même il s’en occupait moins, car la lune, sous forme de nacelle, de faucille et de disque d’argent, revenait souvent dans ses métaphores. En religion, il avait été d’abord d’opinion mixte, hésitant entre le bouddhisme et le brahmanisme; puis, par caprice, il s’était fait ultramontain ; mais, depuis qu’il avait vu l’ultramontanisme défendu par des philosophes soi-disant libéraux,

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il l’avait planté là tout net pour adopter la doctrine de Jupiter. Il ne goûtait, dans la critique de ses livres, que les insultes, les invectives, les personnalités, les fausses citations, les dénonciations, les accusations de plagiat, le tout en langage des halles, disant orgueilleusement qu’il appartenait au seul génie d’étre traité de haut en bas par les pleutres. Il ne reconnaissait enfin qu’un principe de morale : Obéis à tes passions , et il se conduisait en conséquence, étant un homme loyal et trèssérieux, malgré son costume excentrique.

Chaque chose a son côté faible. Esprit original, Anselme s’était laissé glisser peu à peu sur la pente bien savonnée de la bizarrerie, en s’abandonnant à l’exagération, qui jouait dans sa vie le rôle du traîneau dans les montagnes russes. Enfant, il avait adoré le beau; adolescent, il aima le rare; homme, il se passionna pour l’impossible. Tout ce qui était simple, en peu de temps, lui déplut. De peur

de ressembler à M. Prudhomme, cette bête noire des gens de lettres, il se fit une théorie de l’extravagance. Peut-être n’alla-t-il pas tout à fait aussi loin, en cela, qu’un certain nombre de ses amis, mais il ne s’en fallut pas de beaucoup. Bientôt il repoussa tout ce qui était accepté par la foule; en haine des jugements tout faits, surtout en haine dé l’école hypocrite dite du bon sens, il répudia le bon sens lui-même et tous les jugements du public, et les réputations littéraires les mieux consacrées par le temps furent précisément celles qu’il attaquait avec la verve la plus sincère.

C’était surtout quand le hasard l’égarait dans la société de braves gens inoffensifs et curieux de lui, tels que notaires, vaudevillistes, membres de l’Institut, chanteurs de salon, médecins homœopathes, mères de famille hors d’âge, qu’ Anselme lâchait le plus volontiers la bride à ses fantaisies tru-

orientes. Il tirait alors très -sérieusement, devant son public mal à l’aise, de véritables feux d’artifice où l’esprit ne manquait pas, mais trop souvent la mesure. Parlait-on de Raphaël, il citait je ne sais quel peintre inconnu, mort à l’hôpital de Quimper-Corcntin, et qui n’avait jamais rien fait qu’un album de charges. De Molière, il disait n’aimer que les farces , et M. de Pourceaugnac , selon lui, était bien au-dessus du Tartufe!

Cervantes lui plaisait médiocrement, s’étant permis de railler la chevalerie, chose éminemment pharamineuse! Quant à lord Byron, il le qualifiait de bourgeois , à cause de sa haine pour le despotisme, et Montaigne était, pour lui, un vieux pédant qui écrivait mal.

Ne prétendait-il pas que Shakspeare — à qui du reste il daignait accorder quelque génie — avait été inventé par la critique ! Semblable à ces gourmets blasés qui ne peuvent plus vivre que de truffes, de caviar et de poivre rouge,

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Anselme préférait la Chine à la France, la bohème à la société, les meurtriers aux. filous, les bossus aux gens bien faits, le haschisch à la limonade, le Sahara au bois de Boulogne, Torquemada à Fénelon, le soleil à la lune, le tétanos à la colique, la musique des Algonquins aux opéras de Rossini, et ces femmes qui trafiquent de leur beauté aux angéliques jeunes filles. Ses lectures favorites, ou plutôt les seules qu’il put supporter, étaient, avec quelques pages du prophète Isaïe, ces effrayants poèmes de l’Inde dont les vers se comptent par millions, et qui sont tout hérissés de mots barbares. Le MuhAbhûrata surtout le ravissait! Il le lisait en sanscrit, comme un fakir, accroupi sur son divan , dans sa robe de mandarin, et il le déclapait à pleine voix, en se tordant la bouche et marquant le rhythme avec son grand bras, comme un chef d’orchestre. Et quand on lui demandait s’il était un poète utilitaire ou un mora-

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liste, il se dressait sur les deux pieds, et d’un air furieux : — « Je suis lyrique et quintessencié! » — s’écriait-il.

On n’avait donc qu’à renverser les opinions de la foule pour connaître celles d’Anselme'. Il accusait Louis XIV de parcimonie, Joseph de Maistre de tolérance, les juifs de désintéressement, et Robespierre de mansuétude. L’excès en tout! telle était sa devise. Et, comme tout se tient dans le capharnaüm de l’esprit humain, l’étrangeté de sa doctrine passa bien vite dans ses habitudes. Non content de vivre avec des bêtes, dans un magasin de chinoiseries, de se nourrir de confitures et de s’habiller en Mantchou, volontiers, si on l’en eut défié, il se serait accroché un anneJft d’or au bout du nez, pour se promener sur les mains, la tête en bas et les jambes en l’air, à la façon des clowns. Son encrier était un crapaud de bronze, moulé sur le vif; sa plume avait deux pieds de long et prove-

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nait de l’aile d’un condor. Mais là ne s’arrêtaient pas les excentricités d’Anselme. Il enviait Nabuchodonosor, qui, sur son trône, ne remuait que les yeux, par majesté, et Salomon , qui avait trois cents femmes et sept cents concubines. Enfin, lui qui avait, sans s’en douter, toutes les vertus domestiques, qui n’aurait pas fait tort d’un denier au Trésor public, qui passait des nuits à soigner son singe malade, qui écrivait à son père religieusement tous les mois , malgré sa sainte horreur pour le style épistolaire, il ne parlait rien moins que d’exterminer les jolis petits auteurs de romans vertueux, qu’il appelait des Philistins, de leur crever les yeux, de leur dévider les entrailles autour d’un .bâton, de leur couler du plomb fondu dans les^arines. La loi, l’institution delà garde nationale, les impôts sur les chiens, le mariage, les brochures politiques, les embellissements de Paris, le nettoyage des tableaux du Louvre, les trans-

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plantations d’arbres, le grattage des maisons, la refonte de la monnaie de billon, l’augmentation des loyers, l’opposition à l’Académie, la morale dans l’art , la crinoline , les chroniques scandaleuses et les sous-entendus des journaux, les comédies qui corrigent les mœurs en badinant, il enveloppait tout cela dans une réprobation commune. Je dois avouer néanmoins que sa haine pour les choses acceptées s’arrêtait à la grammaire.

Il ne faut pas lui en vouloir. Les grands hommes ont tous, plus ou moins, leurs côtés inférieurs.

Anselme, comme on le voit, descendait en droite ligne des jeune-France de 1830, ces bons enfants qui portaient des dagues dans leurqboche, s’habillaient de gilets taillés en pourpoint, cachaient leur linge et s’exerçaient à se façonner des têtes moyen âge 3 le tout pour faire aboyer les bourgeois. Comme eux, il détestait la campagne, les arbres verts, le

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