XX'VII
A partir de ce jour, il se fit une soudaine réaction dans l’esprit d’Anselme. La leçon qu’il avait reçue était dure, et la crainte de perdre Sylvie le tenait si bien maintenant qu’il exagérait son devoir et dépassait sa promesse. Il fuyait dans la rue les grandes femmes à tournure élégante; les brunes lui
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devinrent des sujets de terreur, et il fermait les yeux pour ne pas les regarder. En même temps, comme il avait un vague soupçon sur la sincérité de Sylvie, il pensa que quelque chose dans sa conduite ou dans ses manières déplaisait peut-être à sa maîtresse, et, dans l’espoir de la toucher, le voilà qui se fit soudain raisonnable et sage, prêchant maintenant les théories les moins subversives et les plus terre-à-terre; allant, en littérature, jusqu’à trouver J. -B. Rousseau pittoresque, Racine amusant, Casimir Delavigne inventif, l’abbé Delille profond, Gustave Planche excellent critique, Béranger grand .poète, et Fénelon original. Il disait, qui l’aurait cru ! que M. Scribe était un grand homme, Anquetil un historien , et Paul Delaroche un peintre. — Trop de zèle ! trop de zèle ! — faisait observer doucement Sylvie. En politique, Anselme vanta le juste-milieu et les doctrinaires; dans les questions de morale, il des-
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cendit au niveau des universitaires; en religion, il se rangea du côté de MM. de Montalembert et de Falloux. Tout ce qui était faux, commun, mesquin, vulgaire, il se mit subitement à le louer, au grand ébahissement de sa maîtresse.
En même temps, il débaptisa ses commensaux. Anaxagoras redevint Anatole, Polémon s’appela Jocko, le chien se nomma Azor. Puis il ôta de son appartement les chimères, les dragons et les lanternes, mangea des beefsteak au lieu de gingembre, se rasa la barbe, porta des favoris de notaire, quitta son costume de Mantchou, êt, tout vêtu de noir, avec une cravate blanche qui lui sciait le cou, la moustache cirée, les cheveux pommadés , un beau jour il se présenta, ainsi transformé, devant Sylvie qui poussa un cri d’horreur.
Son intention, cependant, la toucha jusqu’aux larmes. — Mon pauvre Anselme! — lui dit-elle, — je vois bien enfin que tu m’aimes
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réellement. Mais, je te le demande, reprends ta figure et ton esprit. Tu ressembles maintenant à tout le monde. Je t’aime bien mieux en Chinois.
Anselme reprit ses habitudes et ses manies, mais il devint triste, et, sans tourmenter Sylvie, sans lui reprocher rien, il s’alanguit. La monotonie l’avait pris aux cheveux et ne lui laissait pas un moment de trêve. Sylvie s’aperçut de ce nouveau changement avec une sorte de satisfaction intérieure. Les femmes aiment assez à con-
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stater les effets de leur pouvoir sur leurs maîtres, même quand ces effets sont pitoyables.
Néanmoins, comme celle-ci était charitable, elle se fit plus tendre, plus attentive et plus caressante. Elle vint plus souvent chez Anselme. Elle y passades journées entières, s’intéressant à ses études et à ses travaux, les dirigeant en quelque sorte, et communiquant à >
l’âme du poète quelque chose de son caractère tendre et secrètement railleur. Mais toutes les prévenances de Sylvie, et même ses visites plus fréquentes, ne suffirent pas à Anselme.
Il y avait une tache dans son bonheur, et cette tache grandissait chaque jour. L’amour, en se fortifiant en lui, — comme il arrive souvent, — épurait ses désirs, et le jeune homme maintenant, faisant de pudiques retours sur lui-même, redoutait de connaître la vérité qu’il avait tant cherchée jadis, et faisait des efforts inouïs pour conserver ses doutes. Bientôt le secret de Sylvie, qui
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avait contribué à la faire aimer, lui apparut comme une chose horrible, et, lui, le fanfaron de vice d’autrefois, il en arriva à se dire qu’un homme est bien malheureux de ne pas savoir s’il doit estimer la femme qu’il aime.
Sa tristesse en vint enfin à ce point que Sylvie crut devoir se détendre encore de sa rigueur. Elle lui dit qu’un événement heureux était survenu dans sa vie, que désormais elle aurait un peu plus de liberté, et qu’elle en voulait profiter pour louer une maison de campagne aux environs de Paris, afin de recevoir son amant chez elle à son tour. Mais Anselme serait obligé de prendre bien des précautions pour ne pas la compromettre, et surtout il ne devrait pas s’étonner si les habitudes de sa maison lui semblaient étranges et mystérieuses. Elle ne pouvait ou n’osait encore lui révéler le motif de ses terreurs, elle le suppliait de prendre patience. 11 ap-
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prendrait tout quelque jour, et il lui pardonnerait alors sa conduite. Anselme, en écoutant cette demi-confession qui ne lui apprenait rien du tout, ouvrit des yeux énormes, mais il n’y répondit pas un mot.
Cependant il ne se consola pas, et, quoiqu’il n’eût pas la moindre idée de confier à personne le sujet de ses préoccupations, il en passa quelque chose à travers les lettres que, chaque semaine, il. écrivait religieusement à son père. Le bonhomme s’en émut au fond de sa province. Il n’avait jamais rien compris au caractère extravagant de son fils; mais, le sentant heureux, il ne s’en inquiétait guère. Sa misanthropie précoce l’affligea et l’inquiéta. Il interrogea Anselme qui lui répondit des contes en l’air. Il lui proposa de voyager ou de se marier, et le poète accueillit ces deux propositions par un refus formel.
Alors, de plus en plus effrayé, le père voulant connaître la vérité se décida à venir à Paris.
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Anselme n’essaya pas de l’en dissuader, comptant sur sa présence pour se distraire, et, de peur que Sylvie' ne lui fit des objections, il ne lui parla pas de l’arrivée prochaine de son père.
Mais, comme il ne pouvait le loger chez lui, il se mit à chercher un appartement dans son quartier, sur le quai et aux environs, dans les rues de Verneuil et de l’Université. Il ne trouva rien qui lui convint. Il résolut alors de pousser ses recherches un peu plus loin, et bien lui en prit, comme on va le voir, car, au moment où il était le plus triste et le plus découragé , le hasard consentit à se mêler de ses affaires.
Un matin, vers midi, Anselme avait déjà parcouru la rue Saint-Dominique dans toute sa longueur, et il était arrivé tout près de l’esplanade des Invalides, après avoir visité quelques appartements vides, d’autres habités, et successivement il avait traversé le
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logis fade et vieillot d’une douairière, celui presque musqué d’un chevalier de Saint- Louis , et celui d’un employé qui menait bon train, grâce à l’humeur complaisante de son épouse, lorsqu’un grand écriteau, portant ces mots : Appartement à louer , vint frapper ses regards. Il entra dans la maison au fond de laquelle il y avait un petit pavillon du siècle dernier , avec des plafonds élevés, de larges fenêtres, un escalier de pierre, et il demanda à le visiter. Chemin faisant, la portière lui dit que ce pavillon était encore occupé, mais qu’on pourrait s’y installer dans la quinzaine. Anselme allait à la suite de la femme et ne disait rien. Arrivé au premier étage , il sonna , une femme de chambre vint ouvrir et la portière redescendit. Anselme commença à errer à travers l’appartement qui était somptueusement meublé à l’orientale, avec de riches tapis et de larges divans appliqués contre les murs. Il ne put
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s’empêcher de s’arrêter dans le salon devant un beau portrait de vieillard en costume persan, à longue barbe blanche, et il s’extasiait complaisamment sur l’air de douceur et de tolérance de sa physionomie, lorsqu’un murmure de voix féminines vint caresser son oreille. Ces voix étaient celle de la femme de chambre qui, soulevant la draperie d’un boudoir, demandait à sa maîtresse la permission d'introduire le visiteur, et celle de la maîtresse qui accordait cette permission.
Anselme se sentit troublé en entendant ces voix. Il y a toujours, même pour les amoureux, quelque chose de doux et d’attrayant dans la parole d’une femme, et celle qui avait prononcé les derniers mots d’ailleurs ne lui semblait pas inconnue. Cependant, sur l’invitation de la femme de chambre, il souleva, à son tour, la portière du boudoir et il entra dans une petite pièce tapissée du haut en bas de cachemires, avec une fenêtre dont les
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volets clos laissaient filtrer à peine un mince filet de jour. Anselme, qui venait du dehors, eut beau cligner les yeux, il ne distingua rien que de confus, tout d’abord, autour de lui.
Enfin il aperçut, auprès de la fenêtre, la jupe d’une femme, puis ses deux mains qui dévidaient un peloton de laine. Celte femme ne disait rien. Tout à coup le v.ent écarta un des volets et la lumière entra à flots dans la chambre. Anselme portait ses yeux en même temps sur le visage de la jeune femme. Il ne put retenir un cri de terreur. Il avait reconnu Sylvie!
Aussitôt il se rappela la menace qu’elle lui avait faite le jour de leur première entrevue, et qu’il avait si follement bravée depuis, à son grand regret : «Si jamais vous cherchez àsavoir qui je suis; si seulement, me rencontrant dans la rue ou n'importe en quel endroit, vous avez l’air de me reconnaître, vous ne me reverrez plus. Je disparaîtrai subitement et vous ne
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pourrez jamais me ressaisir. Je serai morte pour vous. » Il se maîtrisa donc, s’appuya au mur, et, sans parler, il resta là après avoir salué vaguement, comme si c’était pour la première fois qu’il se trouvait en présence de sa maîtresse.
Elle aussi le regardait, et, pâle comme lui, * mais avec les sourcils froncés, elle demeurait immobile. Enfin elle comprit si bien la terreur de son amant qu’elle changea soudain de physionomie, et dit de sa voix douce et railleuse : — Bonjour, monsieur Anselme. — Puis elle renvoya d’un signe sa femme de chambre , et les deux jeunes gens restèrent seuls dans la petite pièce où le soleil maintenant allongeait une grande bande d’or poudroyante à travers l’ombre.
Anselme, tremblant comme un enfant qui s’éveille en sursaut dans une chambre obscure, s’était laissé tomber sur un siège. Il lui semblait que sa vie s’écoulait dans une
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sourde défaillance, et, se mordant les lèvres, il faisait des efforts inouïs pour dominer son effroi. Enfin il dit : — Je vais te perdre, n’est-ce pas?
— Hélas ! qu’as-tu fait ? — s’écria Sylvie.
— C’est le hasard qui a tout fait, — reprit Anselme. — Je cherchais un appariement pour mon père qui vient habiter Paris...
— Est-ce bien vrai ? — dit Sylvie.
— Oh ! ne doute pas de moi.
Quelque temps, ils restèrent en présence, Anselme assis, Sylvie méditant d’un air dépité et regardant le visage de son amant, pour pénétrer sa pensée intime. Enfin, elle se leva, s’assit auprès de lui sur le divan, lui passa le bras au cou et dit : — C’est fini. Nous ne pouvons plus être heureux maintenant ! — et elle aussi se mit à pleurer.
— Dis- moi donc pourquoi! — fit Anselme.
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Elle secoua la tête, disant toujours : — C’est fini ! c’est fini !
— Confie-moi au moins ton secret. Laissemoi te secourir. Les femmes, souvent, s’exagèrent les événements. Songe que je t’aime ardemment, que je donnerais ma vie pour toi. Enfin, je puis te donner un bon conseil. Permets-moi de ne pas te perdre sans te disputer. Je puis triompher dans la lutte. Ma fortune, mon sang, mon intelligence, je mets tout au service de notre amour...
— Eh ! s’il ne s’agissait que d’argent ! —
— dit Sylvie. — Mais il s’agit de ton caractère.
— Comment, de mon caractère?
— Tiens, mon cher enfant, — dit Sylvie,
— je vais tout te dire, et pardonne-moi d’avoir tardé si longtemps. Il eût mieux valu que le hasard ne se mît pas contre nous, mais enfin il faut accepter le mal comme le bien, dans cette vie. Si je t’ai imposé la con-
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dition de ne pas chercher à me voir, de me fuir, de ne jamais t’enquérir de moi, ce n’était pas qu’il y eût entre nous des obstacles, ou du moins que ces obstacles provinssent de moi. Je suis libre.
Anselme, à ces mots, se leva tout debout, incapable de se contenir. — Libre ! — s’écriat-il. Et le triomphe éclatait sur son visage.
— Laisse- moi donc parler, — dit Sylvie en le forçant à s’asseoir, — et ne te presse pas de te réjouir. Mariée à seize ans à un médecin qui aurait pu être mon père, et ne fut guère qu’un père pour moi, qui m’a promenée en Russie, en Turquie, dans l’Inde et la Perse , j’avais presque oublié nos usages, et lorsque, il y a trois ans, je le perdis, enrichie par son immense savoir et la reconnaissance des souverains de l’Orient , je revins dans mon pays, seule avec un vieux domestique, je m’étais dit : Je n’imiterai pas les femmes d’aujourd’hui qui prennent un
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amant tout près d’elles, par position, commodité, convenance, ne choisissant pas alors, et renouvelant la sottise du mariage ; mais si jamais je rencontre un homme capable de m’aimer et de m’apprécier, je serai à lui, et sinon, je mourrai veuve, sans avoir connu l’amour et sans avoir donné d’amour à personne. <\ vingt-six ans, me trouvant à Paris, sans famille, sans amis, sans relations, je ne pouvais guère me gouverner que par mon cœur, et tous les hommes que je rencontrais me semblaient indifférents, grossiers, bêtes ; j’en désespérais. Un jour, enfin, quelques vers de toi passèrent sous mes yeux.
Ces vers, je ne sais s’ils avaient un bien grand mérite, mais ils exprimaient un sentiment que, jusqu’alors, je n’avais éprouvé qu’en rêve, et ils me tirèrent une larme. — L’homme qui les a écrits, — me dis-je, — doit savoir aimer, j’éprouvai le désir de te connaître, mais c’était bien difficile ! Enfin,
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je fis un coup de tête et je t’écrivis. Moi qui avais toujours vécu dans la société des savants, gens graves, austères, prenant tout au sérieux et de haut dans la vie, et qui me plaisais à leurs manières douces et simples, je me figurais que les artistes devaient leur ressembler, même dans la jeunesse, qu’un homme de talent pouvait avoir la simplicité d’un épicier, que cela n’enlevait aucun mérite à ses œuvres, et l’image du poète qui passait devant mon esprit, chaque nuit, m’apparaissait belle comme toi, mais, — ne t’en fâche pas, Anselme, — plus réellement sérieuse. Quand je te vis, ne t’emporte pas, mon ami, j’éprouvai une étrange désillusion. Ta personne était celle d’un archange, mais ton esprit, bien qu’original et très-séduisant, n’était pas d’un homme.
Ici Anselme, qui ne pouvait se contenir, l’interrompit encore : — Oh! mais! tu ne sais pas... — s’écria-t-il.
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— Je sais, — dit Sylvie, — que si tu parles toujours, je ne pourrai pas m’expliquer. — Et elle reprit, avec son étrange sourire :
— Je comprenais la bizarrerie de ton ameublement, de ton costume, et même cet instinct qui te fait préférer à la société des hommes celle de bêtes intelligentes et fidèles; mais tes discours, tes paradoxes, tout cela me parut d’un enfant; et, pendant que tu faisais faire à ton esprit, devant moi, des exercices d’équilibriste, faisant le féroce, toi qui es si bon et qui as toutes les vertus d’un bourgeois, je me disais : A qui vais-je donner ma vie? Toutes les femmes se disent cela, vois-tu bien, la première fois qu’elles voient un homme qui leur plaît. Sans en avoir l’air, elles l’examinent, et elles en ont bien le droit ! Je tenais à toi, déjà, pourtant ! un fil me liait le cœur. Alors je résolus de me contenter à demi, ne pouvant l’être davantage. Puisqu’il n’aime que l’étrange, le mystérieux, l’excentrique, il
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faudra bien lui en donner, — me disais-je. — Si je me jette à sa tête, comme cela, les premiers jours il m’aimera pour ma beauté, puis il ne verra plus en moi qu’une petite bourgeoise, la veuve d’un médecin, à peine originale, parce qu’elle a vécu dans l’ Inde et qu’elle sait bien porter de beaux costumes, et il me laissera là pour quelque femme plus drôle.
Tais-toi, — reprit-elle, — je te dis simplement ce que je me disais. Gomment le fasciner, en lui apprenant que je suis née à Paris rue du Pas-de-la-Mule, que mon père était magistrat et ma mère fille d’un marchand, que j’ai quarante mille francs de rente placés en trois pour cent sur le grand livre de la dette publique, que je surveille ma maison moi-même et me plais aux moindres détails de mon ménage, jusqu’au point... ma foi, tant pis! je dirai tout aujourd’hui, jusqu’au point de faire moi-même mes confitures? Je me fis donc bizarre pour te plaire. Moi qui joue si bien du piano, j’appris
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à jouer de la cithra, en trois mois, en travaillant six heures par jour et, vraiment, c’est bien difficile! Moi qui chante si bien, dit-on, la musique de Rossini, j’appris les romances des Tsiganes; j’aimai ton singe qui est, du reste, fort gentil; je lui portai des brioches, je me pliai à toutes tes excentricités au point de me déguiser pour toi, comme si nous étions toujours en carnaval ; que dis-je? Je m’épilai, je me teignis les yeux et les sourcils ; j’aurais rasé mes cheveux qu’on trouve si beaux, pour te plaire. Et enfin, moi qui ne demandais à Dieu qu’un bon mari, bien doux et bien gentil, je me donnai à. loi, sans t’avoir épousé, car, le moyen de te faire entendre raison sur le mariage ! et cela , je le sentais, est trèsgrave! Ah! j’ai bien pleuré! va, sans te le dire. Et que de privations je m’imposai pour t’attacher à moi ! En te laissant entrevoir un drame terrible dans ma vie, un obstacle effrayant, j’étais sûre de t’éblouir; tu devais me
prendre pour l’impératrice de pochinchine!
mais alors je ne pouvais pas te voir tous les jou rs, comme je F aurai s voul u. C’eût été un contre-sens, pendant que je m’entourais de tant de mystère! Et alors, chaque jour, renfermée dans ma chambre, n’osant sortir et filant de la laine, je me dépitais, je m’ennuyais, je me disais : Il pourrait être là, cependant! Oh!
<jue de courage il me fallut pour garder ma résolution , n’étant conseillée par personne. C’est donc pour toi que je t’éloignai de moi, pour conserver ton amour que je me fis cruelle, pour garder ta chère personne' que je t’éloignai de la mienne.. Ne m’en veux pas, Anselme. Ce n’est pas que je n’aime ton état de poëte; au contraire. Ça me paraît aussi intéressant d’écrire des vers sur des pages blanches que de se faire casser la tête en paradant sur un cheval devant des troupes, en soignant des malades fort geignants et souvent fort ingrats, ou eu fabriquant de la cassonade. Ce
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n’est même pas que ton caractère me déplût.
Tu as une qualité bien rare aujourd’hui et bien précieuse, n’étant pas hypocrite, mais enfin tu n’aimes que l’extraordinaire. Ce qui ressemble à quelque chose au monde te déplaît.
Le convenu t’horripile ! Maintenant, mon cher ami, je le sens bien, tu ne vas plus m’aimer du tout. C’est fini ! c’est fini ! L’impératrice de Cochinchine n’existe plus! ta Sylvie n’est qu’une simple bourgeoise. Ne m’interromps pas, je t’en prie. Tout ce bel amour, si jeune, si mystérieux, tes ardeurs si pénétrantes, tes inquiétudes si douces, tout cela va s’envoler pour ne plus revenir. Oh ! je sais que tu vas te récrier, faire de grands serments sur Bacchus et Jupiter; mais cela ne me convaincra pas. Nous avons rêvé tous deux, et nous voilà éveillés. Quand je te disais : si tu me connais, tu me perds, c’est cela que je voulais dire. Quel malheur, cependant, mon pauvre Anselme!
D’ailleurs, maintenant que tu me connais, je
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me dois à moi-même de rompre des liens que tu dénouerais certainement peu à peu, si je te laissais faire ; des liens , d’ailleurs , que l’usage , la morale et les convenances réprouvent. Il y aurait bien un moyen ee-pendant pour que nous fussions heureux encore, et plus heureux même! et tout l’un à l’autre , et toujours , et à tout instant , soit à Paris, dans ta maison chinoise, si tu le voulais, soit à Beyrouth, que je connais et qui est un endroit charmant , quoiqu’il y ait beaucoup de puces ! Mais , par malheur, avec toi, ce moyen est impraticable. Il faudrait aller mettre prosaïquement nos deux noms sur un registre, devant M. le maire, nous agenouiller devant un prêtre, et je sens bien que ta dignité d’excentrique s’y refusera toujours. Soumettons-nous donc au destin! Embrasse-moi pour la dernière fois, et rappelle-toi qu’il n’a pas dépendu de moi de te rendre heureux plus longtemps.
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Cela me chagrine pourtant de te quitter, mon pauvre Anselme!
Tout le temps que Sylvie parla, avec des intonations de voix d’une séduction infinie, quoique railleuses, et des regards étincelants, Anselme se démena à sa place comme un plaideur qui entend l’avocat de la partie adverse dénaturer tous les faits de son procès sans pouvoir l’interrompre. D’abord, en apprenant que Sylvie était veuve et qu'aucun obstacle ne les séparait, une immense joie fit resplendir son visage, et il ne voulait plus rien écouter, cela lui suffisant; puis, quand il se vit si cruellement raillé , il voulut essayer de protester pour se soustraire aux critiques qu’il sentait bien mériter un peu ; mais Sylvie ne se laissait pas interrompre et accablait le malheureux, phrase sur phrase, sans paraître y mettre de la méchanceté. Alors il se résigna, baissa la tête et se contenta de se mordre les lèvres, de tourmenter ses doigts, de taper
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du pied et de lancer à Sylvie des regards obliques comme pour lui dire : — Auras-tu bientôt fini? — Enfin, quand elle eut tout dit, il voulut s’écrier; mais il ne trouva rien, et alors il lui jeta les deux bras au cou, la serra à l’étouffer contre sa poitrine, lui baisant les cheveux, le cou, les oreilles, le front, les yeux, vif, rapide, hors de lui, et lui rendant ainsi en obsessions de caresses le supplice prolongé cju’elle lui avait infligé avec ses railleries. Sylvie, cependant, parvint à dégager sa tête, et alors, avec ses joues rouges et ses yeux brillants, elle le regarda, feignant la colère, mais ne pouvant s’empêcher de sourire. Anselme était à ses pieds. — Oui, je suis un enfant, — lui dit-il, — oui, je suis un sot, un âne, une buse, indigne d’une femme telle que toi , malgré l’esprit que tu
m’accordes. J’ai vécu un an près de toi sans te connaître, sans t’apprécier, sans te comprendre, me méfiant de toi, t’accusant sou-
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vent. Va , redouble tes sarcasmes, trouvesen d’autres , achève-moi , je suis sous tes pieds, marche sur ma supériorité intellectuelle. Elle est jolie, ma supériorité! Tu m’as fait tourner comme un tonton. Ah! frottonsnous donc aux femmes! La plus simple a des détours et des ruses pour nous dépister.
Je vois bien dans ton jeu. Tu as consenti à te donner parce que tu aimais; mais, en te donnant, tu as voulu simplement avancer des arrhes à notre amour, te faire désirer davantage, apprécier, me laisser le regret d’avoir vu en toi une femme ordinaire, de t’avoir demandée à toi-même sans te rien rendre en échange que des caresses qui ne me coûtaient pas beaucoup. Va , je suis corrigé, maintenant. Le mariage, je l’aime, car c’est lui qui va nous souder l’un à l’autre maintenant. Mais comment ferais-je pour te regarder en face ?
— Tu te plaignais de ne pas me voir tous
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les jours, — dit Sylvie; — prends garde de trop me voir maintenant.
— Oh ! ne m’achève pas, — dit Anselme, — et il la serra sur son cœur.
Sylvie ne fit pas grâce d’un zeste de vengeance à Anselme. Elle voulut que le contrat se signât chez lui, un soir. Elle exigea qu’il s’habillât en Chinois, qu’il allumât toutes ses lanternes, et qu’on montât les mécaniques des dragons qui lançaient des flammes vertes par les narines et des flammes rouges par la gueule. Le chien , la chienne et le singe étaient pr^nls, avec le notaire , fort ahuri , le père d’Anselme qui ouvrait des yeux stupéfaits, et deux amis choisis parmi les amis
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les plus romantiques du poëte. On dîna , et Anaxagoras, entraîné par l’habitude, et non par malice, — il était trop bête pour cela , — mit devant son maître un énorme pot de confitures de gingembre, ce qui fit beaucoup rire. Après le dîner, Sylvie , qui avait pris le costume de Syrienne, chanta, en s’accompagnant de la cithra, un air gouailleur, qui fut bissé. Enfin on passa à la signature : Sylvie signa, puis Anselme et les autres. Mais quand tout fut fini, Polémon, qui avait regardé d’un air fort curieux, tous ces gens griffonnant à tour de rôle au bas d’une page, sauta sur le dossier de la chaise du notaire, et, quand ce grave officier public eut signé, le singe lui arracha la plume, et, la prenant à poignemain , traça sur l’acte son paraphe.