VII
La première chose que fit Anselme le lendemain fut d’acheter un almanach et un chronomètre. Il biffait, sur cet almanach, la date de chaque jour qui s’écoulait, et, quand le temps lui semblait long, il l’occupait à compter les minutes.
Cependant, la rage poétique le prit le troisième jour de la semaine en pensant à l’air
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mystérieux de sa belle amie. Alors, il écrivit tout d’un trait une ode qu’il trouva superbe et qui était détestable.
Le reste de la semaine se passa pour Anselme dans une impatience fébrile. Il fumait des cigarettes dont le singe ramassait les débris éteints pour les manger, et le soir il se promenait sur les ponts et les quais, en regardant la lune. Quelques-uns de ses amis les plus extravagants vinrent le voir, mais ils s’en retournèrent comme ils étaient venus, car Anselme avait fait défendre sa porte, ne voulant pas rencontrer, en ce moment, cette chose désillusionnante qu’on nomme la face humaine.
Pour la première fois de sa vie, le jeune poète se sentait heureux. Il pliait même un peu sous le poids de sa bonne fortune. Quand un homme est aimé d’une femme du monde, il lui pardonne aisément de n’avoir pas un très-grand fonds de beauté. Sa position.
son éducation, les marques de respect qu’on lui donne, le charme de ses manières lui suffisent, et si bien que, avec les seules grâces de la jeunesse, elle est à peu près sûre de plaire. Mais Sylvie resplendissait de cette beauté qui ne se voit plus aujourd’hui que sur le marbre. On eût dit qu’elle avait conservé dans ses veines le plus pur sang de la race antique, et le mystère dont elle s’entourait, — inquiétant pour un homme vulgaire, — avait pour Anselme des attraits irritants qui dépassaient tout. Aimer une petite bourgeoise à l’air éveillé eût séduit médiocrement notre poëte. Une femme aussi bizarre que belle, dont il devait tout ignorer, et qui risquait sa vie pour le venir voir, cela le ravissait dans ses instincts les plus raffinés!
Le mardi suivant, Anselme ayant ordonné une nouvelle promenade de santé à son domestique, et tenant son chronomètre dans sa main, suivait de l’œil l’aiguille d’or qui tournait aussi tranquillement que d’habitude.
— Elle ne viendra peut-être pas, — se disaitil , — ou bien elle sera en retard. Pourquoi serait-elle exacte ? Les femmes ne le sont jamais, et moi je ne suis jamais exact non plus.
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A midi juste, la sonnette tinta, et cela fit sur lui l’effet d’un coup de foudre. Il se leva aussitôt, se jeta sur la porte et l’ouvrit. C’était elle ! Il l’attira vers le divan, la fit asseoir, et, pendant qu’elle retirait ses gants lentement, il se mit à genoux à ses pieds.
— Comme vous êtes pâle ! — lui dit-elle.
— C’est que je craignais de ne plus vous voir.
Elle lui serra tendrement les mains, et ils s’adorèrent.
La fin de la journée se passa, à peu de chose près, comme celle de la semaine précédente, si ce n’est qu’ Anselme se montra d’abord beaucoup plus circonspect, et que Sylvie, en personne adroite, s’informa discrètement de sa famille et de ses amis. Anselme se rappelant son serment ne lui fit pas de questions et se contenta de lui répondre avec patience, riant par flatterie quand elle daignait sourire, et lui débitant force compli-
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ments gracieux et de bon goût, comme doit faire un poëte quand il est habile et bien épris.
Il y eut pourtant un moment où la bonne harmonie qui s’était établie entre eux fut sur le point de disparaître. Sylvie riant un peu trop des louanges hyperboliques que lui adressait Anselme, le jeune homme n’imagina pas qu’une bouche qui se dépliait si volontiers pût se plisser jamais sous l’effort de la colère, et, entraîné par ses mauvaises habitudes de paradoxe et de galanterie facile, il alla beaucoup plus loin que ne l’entendait Sylvie.
— Les femmes, — lui dit-il d’un air doux qui contrastait étrangement avec le sens de ses paroles, — attachent, presque toutes, à l’abandon de leur personne une importance inexplicable. On dirait, quand on leur demande un peu de bonne grâce, qu’il s’agit de leur faire endurer le supplice le plus désagréable. Tandis que les oiseaux sur les
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arbres, les insectes sur les fleurs, les lézards sur les murs, les moutons au bord des haies, toutes les bêtes enfin se livrent à l’amour de la façon la plus simple et la plus naturelle, elles font une bizarre exception à la règle commune, et mettent à leurs faveurs des conditions excessives, afin d’en rehausser le prix. C’est abuser étrangement de la timidité des hommes ! Mais les hommes méritent bien que les femmes se moquent d’eux. Ce sont eux qui, par bêtise ou par raffinement de vice, leur ont appris à se considérer comme des êtres d’une essence particulière, leur donnant le nom d’ange, comme si ce nom mystique était un excitant particulier pour celui qui le prononce ou celle qui l’entend.
Sylvie , en écoutant cette philosophie saugrenue, ne riait plus et serrait en tremblant ses lèvres pâles. Alors Anselme, la croyant interdite, ou tout au moins éblouie , eut la malencontreuse idée de joindre l’action à la
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démonstration. Il s’en repentit aussitôt, et, pour le punir, il suffit à la jeune femme d’une parole. Soudain ce fanfaron, qui se moquait si plaisamment de l’amour, — avec ses amis, — se refit humble, demanda pardon, s’excusa sur l’emportement de sa jeunesse. Il savait bien que Sylvie était digne de tous ses respects, aussi ne comprenait-il pas comment il avait pu s’oublier au point de lui faire injure. Enfin il parla très-éloquemment, et très-longtemps, mais Sylvie n’adoucit pas l’expression de mépris qui contractait les muscles de son visage, et, comme la nuit tombait, elle se disposa à partir. Anselme, alors très-inquiet, lui prit les mains et recommença ses supplications et ses paroles touchantes.
Cela lui faisait baisser les yeux, car elle pénétrait sa pensée et elle le laissait parler sans lui répondre. Les femmes ne haïssent pas de voir trembler les superbes , et celle-ci était exclusivement femme, jusque dans les in-
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slants où l’indignation altérait la sérénité de son esprit. Cependant, le jeune homme, penchant la tête vers son oreille, la pria de revenir le mardi suivant, sans faute...
— Que voulez- vous qui m’en empêche?
— • lui dit-elle.
— Je ne sais, — répondit Anselme; — mais si vous ne venez pas.. . je me tue! — Et, la voyant sourire, il ajouta, comme s’il se fût repenti de s’être laissé entraîner à une menace ridicule : — Avec mon singe.
— Voilà qui me décide tout à fait, — dit Sylvie redevenue subitement sérieuse, et, jugeant que le poète était assez châtié de sa hardiesse, elle ajouta, avec une sorte de bonté railleuse : — Je vous prouverai que les jours de Polémon me sont chers.
Sylvie revint exactement tous les mardis, et chaque fois Anselme , comme s’il eût été enfin corrigé, se montra plus soumis et plus tendre. Chaque fois, il découvrait dans la femme aimée une beauté nouvelle. Son teint avait un grain particulier d’une douceur étrange, qui tenait de l’ivoire et du marbre, sans le moindre duvet, et, avec un peu d’at-
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tention, on pouvait voir le sang courir sous son épiderme. Cela surprenait le poëte. Un jour, en badinant, il releva sa manche. Il fut alors émerveillé de l’éclat de sa peau, et, s’approchant, il reconnut qu’elle avait les bras épilés comme le visage. Cette excentricité le mit hors de lui. Il était ivre de plaisir. Sylvie, qui le comprenait, ne dit rien, mais gracieusement, avec une sorte de hauteur très-féminine, elle haussa les épaules.
Quoiqu’elle parût s’attacher beaucoup à celui qui n’était pas encore son amant, elle ne lui accordait rien que successivement, avec mesure. Elle agissait avec lui comme les mères avec leurs enfants convalescents, et elle prouvait ainsi qu’elle était sage. Il lui fallait cependant posséder un grand empire sur elle-même pour ne se laisser jamais entraîner, car Anselme, à dessein, se faisait maintenant respectueux, attentionné, persuasif, et il avait d’ailleurs une charmante
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mine, rehaussée par son costume bizarre. Mais Sylvie se maîtrisait toujours. — Ne m’aimerat-elle donc jamais? — se disait Anselme. Il remarqua cependant que, plus il dépouillait la peau du vieil homme, plus elle était indulgente. Alors il s’observa plus rigoureusement encore, et, son bon naturel reprenant le dessus , il parvint enfin à la vaincre.
Jamais Sylvie ne se défendait contre les tentatives amoureuses d’Anselme que par les yeux. Il est vrai que, dans ses yeux, il y avait une âme. Tour à tour, ils prenaient les expressions les plus glaciales et les plus passionnées. La hauteur, le mépris, la raillerie y brillaient en traits de feu, comme l’amour et la gratitude. Mais un observateur plus clairvoyant eût pu voir que la bonté demeurait tout au fond de ses regards, et il eût pensé sans doute que, si le caractère d’Anselme avait été moins fait pour inquiéter une femme, celle-ci se serait montrée plus humaine.
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Quoi qu’il en soit, un jour du mois de décembre, — un de ces jours où le soleil rose étend obliquement ses rayons sur les nuages chargés de neige, — Sylvie parut enfin touchée des protestations d’amour d’Anselme.
Elle ne céda pas cependant sans lutter contre la raison qui lui conseillait une résistance indéfinie ou plus prolongée, et, pour la première fois, il y avait sur ses traits divins comme une expression de souffrance. Mais, cejour-là, un silence imposant l’environnait, dans la haute salle pleine de fleurs exotiques, dont les murs éclatants renvoyaient partout des éclairs ; le jet d’eau, arrêté, laissait tomber des gouttes une à une dans la vasque ronde ; les oiseaux du Brésil dormaient côte à côte, voluptueusement, cachant la tête sous leur aile peinte ; les cassolettes fumaient comme des encensoirs, emplissant l’air de pénétrantes senteurs; le Bouddha, inclinant son front sous sa tiare, souriait et levait son index avec une expres-
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sion de bienveillance et de mystère; et Anselme, suppliant, pâle, les mains jointes, parlait avec sa voix douce et basse, multipliant les serments et les paroles de tendresse. C’est un terrible avocat qu’un poète ! Il trouve, dans ses improvisations, de ces mots imprévus qui ravissent les femmes. Sylvie, cependant, comme si elle ne se fût abandonnée qu’à regret, baissa la tête, et des lueurs pourprées s’étalèrent sur ses joues blondes, tandis qu’ Anselme, silencieusement, promenait ses doigts tremblants autour de sa gorgerette, et que le singe, roulant ses prunelles noires sur ses sclérotiques d’argent, claquant les dents, gambadant, tiraillait sa chaîne, fou, et poussait des cris à fendre l’âme.
— Cet atroce animal est fort jaloux ! — dit enfin Anselme, d’un air heureux.
Sylvie avait des larmes au bord des yeux.
— Pauvre Anselme! — murmura-t-elle.
Une intimité de cœur toute nouvelle s’établit dès ce moment entre Anselme et Sylvie.
Sylvie — sans doute suivait-elle une ligne de conduite préméditée — se montrait soumise à son tour, et le poète, ne pouvant se contenter de la posséder et s’habituant naïvement à sa soumission, inventait des choses inouïes pour aviver ses plaisirs. Tantôt il faisait en-
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dosser à sa maîtresse un splendide costume de Vénitienne du xvi* siècle. Alors, avec sa longue robe de satin bleu damassé, ses cheveux enlacés de perles, ses souliers de brocart d’or, tenant un éventail de plumes d’autruche dans sa main, elle avait l'air de s’être échappée, éblouissante, d’une toile de Véronèse. Tantôt il l’habillait de la tunique blanche des femmes grecques, et Sylvie, se drapant gravement, de façon à laisser voir l’extrémité de ses sandales, baissait le front pour dégager sa nuque où se tordaient ses cheveux bruns, sous l’étreinte des bandelettes, et on eût dit alors qu’elle était descendue, par une belle nuit d’été, de la frise d’un temple d’Égine ou de Mégare. Tantôt, enfin, le poète la travestissait en Syrienne. Elle nattait alors ses cheveux en tresses minces qui pendaient dans toute leur longueur, pêle-mêle avec des chapelets de piastres; elle se coiffait en arrière d’un tarbouch à houppe bleue de soie floche ; elle at-
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tachait de petites balances d’or à ses oreilles, passait dix fois autour de son cou un collier de sequins et chaussait ses pieds nus, dont les talons étaient teints en rouge, de babouches brodées de paillons. Des pantalons de satin cerise cassaient leurs plis miroitant sur ses hanches et, rattachés aux genoux, retombaient en bouffant jusque sur ses chevilles mignonnes; une chemise de gaze lie de vin, transparente, à bandes d’argent, s’enivrait à la base de son cou d’ivoire; sa ceinture de cachemire, très-lâche, retombait mollement en avant, avec une grâce indolente, et sa veste de velours à broderies d’or , flottant nonchalamment, découvrait ses bras jusqu’aux coudes. Elle était merveilleusement belle ainsi, toute parfumée de musc, d’huile de rose, de santal, d’essence de jasmin, avec ses bracelets d’émeraudes, ses bagues minces constellées de rubis, étroitement cerclées sur ses doigts autour de chaque phalange, ses ongles
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peints, ses sourcils égalisés au rasoir, ses paupières avivées de kohl, ses lèvres rougies de hennah ; et, pendant qu’elle marchait paresseusement, en glissant les pieds et balançant à son bras un long chapelet de grains d’ambre, les piastres qui descendaient sur son dos avec ses cheveux bruissaient doucement et miroitaient au jour comme les écailles d’une armure.
• C’était une chose touchante que de voir maintenant cette charmante femme, si personnelle en apparence, se plier aux caprices les plus extravagants de son maître. Elle comprenait ses moindres désirs, et les satisfaisait tranquillement, avec son air souriant, sans se faire prier, sans se permettre jamais d’observations ni de réflexions, sans même laisser soupçonner ce qu’ils pouvaient lui causer de répugnance. Peut-être se disait-elle que, dans leur liaison, elle avait apporté une restriction, et, avec un esprit d’équité
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bien rare chez les femmes, elle cherchait, par tous les moyens en son pouvoir, à se le faire pardonner. Elle ne contredisait jamais son amant qui, n’ayant plus de motifs pour se gêner, n’avait pas tardé à reprendre ses doctrines les plus farouches ; elle ne le froissait en rien, et, quelque chose qu’il fit ou qu’il dît, il était sûr de la voir approuver de la tête. Enfin, comme si elle avait résolu de le fasciner, elle le flattait délicatement dans ses goûts les plus intimes, et le poète ravi se demandait alors si c’était une bonne ou une méchante fée qui s’installait ainsi dans le repli le plus secret de son âme, pour poursuivre un dessein étrange tout enveloppé de ténèbres.
Il y eut surtout un jour où Anselme faillit devenir fou de joie en découvrant dans sa maîtresse un talent qui , par son originalité, effaçait tout ce qu’il avait jamais rêvé de plus extraordinaire. Ce jour-là elle s’était fait précéder par un commissionnaire portant sous son bras une boîte longue que le poëte essaya vainement d’ouvrir, et,
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quand elle arriva, elle le renvoya tout d’abord sur son divan, à l’extrémité de la chambre, lui défendant de la questionner, mais l’engageant à écouter, parce qu’elle avait l’intention de lui faire entendre un peu de musique. Anselme se récria, et son front se rembrunit. Il croyait que Sylvie allait infliger à ses oreilles le supplice de quelque romance à la mode avec accompagnement d’harmonica, et sur-le-champ il déclara qu’il ne consentirait à écouter qu’une tyrolienne.
— Le chant tyrolien, — lui dit-il, — est ' incohérent et rigoureusement modelé sur la nature. On dirait un chant d’oiseau.
Quand je l’entends, il me semble que je suis un oiseau moi-même et qu’il me pousse des ailes !
Sylvie ne répondit rien à Anselme. Elle s’était assise devant une table légère, à quatre pieds, sur laquelle elle avait posé, bien d’aplomb, un coffret très-aplati, oblong,
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percé au milieu d’une large ouverture et
garni de vipgt-huit cordes. Son bras droit
s’allongeait sur la table, son bras gauche était
collé à son corps, et la pose gracieuse qu’elle «
avait prise, en croisant ses deux pieds l’un sur l’autre, faisait valoir sa taille élégante et la courbure suave de son col. Les doigts de sa main droite effleuraient les cordes les plus éloignées, avec les pincements nerveux familiers aux joueurs de harpe ; les doigts de sa main gauche s’appuyaient tour à tour sur les quatre cordes les plus rapprochées d’elle, comme les touches d’ivoire d’un piano; et, parfois, appuyant l’ongle de son pouce renversé à l’extrémité d’une corde, elle le faisait glisser très-vite en repliant son bras, avec un geste mutin plein de grâce et de souplesse.
Anselme la guettait de loin, du coin de l’œil, pendant qu’elle préludait ainsi, et, dès qu’il eut entendu les premiers accords de l’in-
strunient mystérieux, il poussa un cri de surprise. Sylvie avait choisi un air étrange pour tirer les effets les plus puissants de sa cithra, et, quoiqu’il n’eût pas le moindre rapport avec le chant tyrolien, cet air ne pouvait manquer de ravir Anselme. C’était une sorte de berceuse orientale, d’un rhythme fléchissant, dont la dominante, s’imprégnant de plus en plus de tristesse, atteignit enfin jusqu’à l’expression du désespoir. Le chant, d’abord, fut comme assourdi, puis un souffle s’éleva, ineffable et pénétrant, avec des mollesses infinies dans la mesure, des ralentissements, des hésitations, des interruptions même qui suspendaient, en l’irritant, la sensation du plaisir dans l’oreille et engourdissaient l’âme dans une sorte d’oppression stupide, pleine de marasme et de douceur. On eût dit un de ces refrains monotones que l’esprit inquiet des malades fredonne machinalement au début des accès de fièvre, et qui mêlent anxieusement les accents les
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plus vifs de l’allégresse aux accents les plus âpres de la douleur. Chaque note, grave ou mièvre, révélait en même temps des souffrances vagues, une intense nostalgie, une sorte de hauteur dans la tristesse, de satiété dans l’ennui et de sombre mépris qui saisissait la mélancolie et la poussait à se délester elle-même. Les accords les plus accentués, en s’envolant, effarouchés, sous les doigts blancs de Sylvie, pleuraient comme les accords les plus fugitifs. Les phrases les plus clairement modulées gémissaient comme les phrases les plus inertes, et toute cette harmonie sauvage se déroulait ainsi, avec ses sourires inconsolables et ses sanglots stupéfiés, comme le vent inégal qui tantôt se glisse en murmurant sous les branches, et tantôt les heurte en passant avec d’effroyables clameurs. Et cela recommençait indéfiniment, à travers les changements de tons et de mesures, avec une persistance douloureuse, comme une chanson de
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fou, lorsque, enfin, les doigts de Sylvie, effleurant tous ensemble, une dernière fois, les cordes émues, s’arrêtèrent soudain, laissant trembler dans l’air un accord strident et gracieux, inquiétant comme l’appréhension du plaisir, et plus triste que la mort.
Anselme s’était peu à peu soulevé sur le coude. Cette musique bizarre, cet instrument inconnu, la physionomie de Sylvie qui restait impassible, tout cela l’intriguait, et les interrogations se pressaient sur ses lèvres. 11 voulait savoir pourquoi sa maîtresse lui avait caché qu’elle fût musicienne, et surtout ce qu’était cet air énervant qui l’avait si profondément impressionné. Mais Sylvie, comme si elle ne se fût seulement pas aperçue de la présence d’Anselme, méditait et tenait ses yeux fixés devant elle. Soudain elle posa ses doigts sur les cordes, un murmure s’éleva, puis une voix de contralto, d’un timbre pénétrant, lança dans l’air une phrase lente et
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sonore, et Anselme stupéfait, pendant que Sylvie chantait, la regardait avec une expression d’amour qui ressemblait à de la terreur.
« Il est près d’Hajos, en Hongrie,
« Un steppe immense où l’on entend, la « nuit, le trot des loups.
« Là, sous les saules argentés, je me suis « construit une hutte
« Avec des branches et des roseaux des- « séchés;
« Et ma hutte n’a point de porte.
« Quand j’étais encore un enfant,
« Je m’élançais, chaque matin, à travers « les brouillards qui flottent sur le Danube, « comme des haillons traversés de profondes « déchirures.
« Je faisais siffler ma fronde en la secouant
« autour de mon poing,
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« Et je frappais les aigles qui planent lour- « dement au ras de terre,
« Et les lièvres qui fuient dans l’herbe « grise, avec leurs oreilles rabattues sur le « dos.
« Le steppe est désert et tranquille.
« Un jour un chariot, aux ais gémissants, « couvert d’une natte de jonc qui se fripelait «au vent sur des cerceaux,
« S’avança, traçant deux longs sillons dans « la bruyère,
« Et il y avait une jeune Bohémienne as- « sise, les pieds pendants, sur le brancard du « chariot,
« Qui portait des perles bleues aux oreilles, « et souriait en regardant ma peau olivâtre et « mes cheveux noirs.
« La chasse ne me plaisait plus.
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« Chaque soir, j’allais guetter, en me ca- « chant dans les roseaux du rivage,
« Sava la bohémienne, qui lavait dans le « fleuve ses bras halés et ses pieds pou- « dreux.
« Je la guettai -si bien qu’enfm elle tomba « sur mon cœur et appuya sa tête sur mon « épaule,
« Et le lendemain elle m’étreignait encore, « comme une vigne vierge qui s’accroche au « tronc d’un ormeau.
<( J’oubliai Sava pour Nazarena, Nazarena « pour Berky, et Berky pour ses trois sœurs « aux hanches puissantes.
« J’oubliai aussi les trois sœurs de Berky ci pour le jeu de tarots,
« Et alors, tant que le soleil reluisait sur « ma tête,
« Je défiais mes compagnons, et nous met-
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« lions pour enjeux nos habits de peau, nos «i bijoux de verroterie, nos pipes de terre et « nos longs couteaux ;
« Si bien qu’enfin je devins le plus ri- « che de la bande, car je savais tricher, et « d’ailleurs nous trichions tous! mais ie tri— « chais le mieux !
« Alors, on n’entendit plus retentir les im- « précations sur mon seuil désert, et, le dos « renversé sur un lit de feuilles sèches, je « buvais, pour me rafraîchir, le vin de Zankâ, « ce vin dur qui sent le caillou
« Et qui procure aux buveurs un sommeil « étrange ;
« Non ce sommeil de plomb qui ressemble « à la mort,
« Mais un sommeil fiévreux troublé par « les désirs et par les rêves :
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« On dirait une agonie tant l’âme est mal « à l’aise dans le corps.
« Quand je n’eus plus d’argent pour ache- « ter du vin, je me glissai dans les fermes,
« La nuit, comme un renard qui se traîne « le ventre à terre, tendant le cou, et s’ar- « rêtant pour écouter le silence, et regarder « au loin scintiller les feux des bergers.
« Et je volai d’abord des poules, puis des « moutons, puis des chevaux pour fuir à tra- « vers le steppe aplati devant les Pandours.
« Je volai aussi l’épargne des fermiers cachée « sous la pierre de l’âtre ;
« Enfin je volai des enfants qui dormaient « dans leurs couchettes de bois peint ba- « riolé.
« Et je les vendis à mes frères les Bohé- « miensqui les emportèrent avec eux jusqu’au « fond de la Russie rouge.
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« Un jour, le père était là, tout près,
« Qui polissait des cerceaux pour ses bar- « riques, avec une doloire,
« Il s’élança sur moi pour m’arracher son « enfant qui criait comme un jeune chat.
« Mais je le frappai d’un coup de couteau « dans la gorge,
« Et son dernier soupir, entre les lèvres de « sa blessure, s’échappa avec son sang.
« Depuis lors, j’ai chassé souvent, aimé
« beaucoup, défié au jeu de tarots tous ceux
« qui passent sur la bruyère ;
« Je me suis enivré chaque jour, et chaque *
« jour, peu soucieux de la potence qui se « dresse à l’entrée des villages, j’ai volé quel- « que chose, ne fût-ce qu’un sac de vieux.
« clous;
« Et j’ai regardé battre la terre de leurs « talons les voyageurs que j’attendais derrière
<i les haies au bout de ma carabine ; et même « je me suis donné le plaisir d’éclairer mes « nuits en incendiant les châteaux et les ehau- « mières;
« Et jamais la chasse, l’amour, le jeu, le « vin de Zankâ, et le vol, qui pourtant a bien « son prix, à cause des émotions,
« Ne m’ont procuré de jouissances plus « âpres que le meurtre.
« Niais la satiété du meurtre me prend à son « tour,
« El je ne sais plus que faire!
« Le ciel est trop haut, je ne puis cracher « jusqu’à lui.
« Cependant, par les claires nuits d’été, je « montre le poing aux étoiles,
« Et je hurle tout seul, à pleine gorge, « dans la lande affreuse, pour me figurer que « je suis un loup. »
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A mesure que Sylvie chantait, Anselme se rapprochait d’elle. Jusqu’alors elle s’était contentée de se prêter à ses excentricités, elle ne les avait jamais dépassées de son propre mouvement ; aussi le poète ne l’aurait— il pas crue capable de prononcer de telles paroles. La
jeune femme les récitait sur un mode traînant, avec des éclats de voix virils et vibrants entrecoupés de sourds murmures. Sa gorge se gonflait et l’on voyait se tendre les grosses veines de son cou. Puis elle devenait pâle, et, pendant que se contractaient ses lèvres frémissantes, ses narines s’ouvraient comme pour aspirer un parfum sauvage. Les lions éventant la proie ont des mouvements de muscles terribles sur la face; ils n’ont pas cet air implacable et hautain.
Quoique la chanson ne satisfît Anselme qu’à moitié, car il ne la trouvait point assez brève ni assez farouche, il serra la main de Sylvie et la supplia de chanter encore. Mais
Sylvie, comme si maintenant elle eût été honteuse de son action, repoussa son amant sans dire un mot, et Anselme, qui ne comprenait rien à son caprice, craignant de l’avoir blessée, sentit alors, et pour la première fois, à quel point il l’adorait.
A partir de ce jour, un changement trèsvisible se manifesta dans la conduite de Sylvie. Satisfaite d’être enfin parvenue à hausser l’amour du poète jusqu’à l’enthousiasme, elle feignit de faire redescendre le sien comme si elle eût été subitement blasée. D’abord elle commença à railler Anselme impitoyablement, aussitôt qu’il essayait de débiter ses paradoxes,
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et Anselme surpris fit des efforts inouïs pour la convaincre de sa sincérité. Alors elle secouait la tête ou le regardait en dessous pour lui montrer qu’elle n’était pas très-convaincue, et cela faisait enrager le poète. Il comprit enfin qu’il y avait en elle une chose dont il ne serait jamais le maître, sur laquelle ni son amour ni sa volonté n’avaient prise, et il s’acharna à combattre cette chose avec la persistance et l’entêtement d’un enfant gâté.
Mais Sylvie ne se contentait pas de railler Anselme. Elle affectait de vouloir deviner quelle cause secrète avait insensiblement conduit sur la lisière de la folie cet homme de talent qui, lorsqu’il daignait être naturel, montrait un jugement sain et rare. Tout en sondant ainsi ostensiblement le passé de son amant, elle l’excitait à la lutte. En effet, il était impossible que le poète, interrogé par sa maîtresse, n’éprouvât pas le désir de l’interroger à son tour, et Sylvie, qui devinait la
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plus subtile de ses pensées dès qu’elle était éclose dans son cerveau, le menaçant du .
bout du doigt, Anselme se dépitait et boudait à l’écart. Enfin, après quelques semaines de taquineries sourdes, Sylvie, voyant Anselme . de plus en plus alléché par les premiers plaisirs de la possession, abrégea tout h coup la durée de leurs entrevues sous de fallacieux prétextes. Elle disait que le carême était proche, et qu’il ne convient pas alors à une femme de visiter son amant; et Anselme, ainsi que cela devait être, s’attacha d’autant plus à sa maîtresse qu’elle semblait se détacher de lui. Peu h peu le poète irrité devint triste, amer. Il éprouvait une inquiétude singulière. Sylvie rêvait beaucoup, soupirait et se plaignait des ennuis de la vie. Tout amour doit fatalement engendrer un duel. Ce fut vers le milieu du mois de février que le duel commença entre Anselme et Sylvie.
Anselme, rigoureusement, n’avait pas le droit de se plaindre de sa maîtresse. En acceptant la situation exceptionnelle dont elle avait fait la condition suprême de leur liaison, il s’était engagé tacitement à en subir toutes les conséquences. Mais après l’avoir adorée pour le mystère dont elle s’entourait et
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que, — en véritable excentrique, — il ne cherchait point à pénétrer, il commençait à s’étonner de ce mystère, le trouvait plein d’inconvénients, se demandait si le silence de Sylvie n’était point une injure, se disait qu’il ne doit point y avoir de secret entre deux amants, et, peu à peu, poussé par l’inquiétude et le désœuvrement, il en arriva à vivre d’une pensée obsédante : — Qui est-elle?
Il est vrai que Sylvie avait quelque chose de très-irritant dans toute sa personne. Il était impossible à l’esprit le plus pénétrant de déterminer, non-seulement à quelle race humaine, mais à quelle condition sociale elle appartenait. Elle parlait purement le français, mais c’était avec un accent musical qui, malheureusement, ne sert pas d’accompagnement naturel à la langue des choses exactes. Elle avait dans les lignes du visage et de tout le corps un je' ne sais quoi de méridional plein de saveur, et, quand elle portait les costumes
de l’Orient, on eût dit qu’elle n’en avait
jamais porté d’autres; mais ses manières
et ses vêtements habituels révélaient la Pa- • •
risienne de race, fleur suave qui ne pousse que dans l’immense serre chaude de la civilisation la plus raffinée. Enfin la maturité précoce de son esprit et sa bonté accusaient une nature généreuse; mais, toujours en garde contre elle-même, silencieuse, impénétrable, enfermant ses moindres pensées sous son front, elle ne se laissait jamais surprendre, et cette possession de soi-même ne s’accordait guère avec l’abandon de cœur que son amant observait en elle, quand il avait assez de sang-froid pour l’étudier.
Anselme en arriva à décider que Sylvie
était une Parisienne... un peu bizarre. Mais, en voulant deviner sa position sociale, il retomba dans des perplexités infinies. Jamais elle ne se ressemblait à elle-même, et, comme un Protée moqueur, elle se modifiait à son
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gré. Tantôt elle lui semblait si simple, si naïve, que le poëte la prenait pour une petite bourgeoise qui cherche une sorte de distraction dans les aventures, afin de supporter patiemment la société de quelque fade mari.
Tantôt, Sylvie reprenant ses grands airs et ses poses nonchalantes, Anselme pensait qu’elle avait dû naître au milieu du luxe, des splendides inutilités, des élégances ; et il se la représentait alors habitant un fastueux hôtel du noble faubourg, en compagnie d’un grand vieillard à cheveux blancs, quelque Burgrave de l’âge moderne.
Mais les menaces de Sylvie lui revenaient à la mémoire. — Elle risque sa vie, — se disait-
il, — cela ne prouve pas absolument qu’elle
soit mariée. — Et, rapprochant ce doute de la science de l’amour, qui était peut-être l’attrait le plus puissant de sa maîtresse, des soins inouïs qu’elle prenait de sa personne, de cet art pro-
fond de la séduction qui s’étendait au timbre
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de ses paroles, à ses regards, à ses gestes, il voyait en elle, — avec un certain orgueil, tant le passionnait encore la moindre excentricité,
— une de ces courtisanes sans famille et sans
patrie que lancent les hommes d’Etat autour des tapis verts de la politique, pour fasciner leurs adversaires et leur faire perdre l’esprit.
— Elle doit être, — se disait-il, — la maîtresse de quelque sauvage : russe, hongrois ou maggyare, qui l’aime en grinçant des dents, et ce qu’elle redoute, — quand elle songe à ce qui l’attend si elle était découverte, — c’est quelque bon coup de couteau.
Enfin, réagissant encore, après avoir rêvé longuement aux ardeurs de sa maîtresse, il so disait: — Qui sait? Je me trompe peutêtre... Mais qui est-elle? qui est-elle? — Et un jour où Sylvie, malgré ses supplications, n’était restée auprès de lui qu’une demi-heure, le poète irrité se répondit à luimême : — Je le saurai.
Le désir de connaître Sylvie, une fois fortifié par la crainte de la perdre, pénétra l’âme d’Anselme jusqu’au fond et devint bientôt une manie. 11 ne pensait plus qu’à cela. Il en oubliait son chien, son singe, la poésie, l’amour même!
D’abord, tout en feignant de caresser sa * maîtresse et de causer avec elle de choses
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indifférentes, il l’attaqua sournoisement et de
différents côtés. Mais Sylvie se tenait sur ses
gardes, et toute conversation un peu suivie
devint bientôt impossible entre eux.
— Où donc êtes-vous née, ma chérie? — lui dit-il un jour. Elle sourit et répondit : — A Pantin. — Anselme comprit. Ils avaient Pair de deux diplomates qui cherchent mutuellement à s’arracher leurs secrets en se disant des mots gracieux.
— Êtes-vous riche? — lui dit-il un autre jour, après avoir longuement parlé de Balthazar, d’Assuérus, des fermiers généraux, de la Californie et des mines du Potose.
— Oui, très-riche, — répondit Sylvie, et elle se mit encore à sourire en plissant ses paupières sur ses grands yeux d’émeraude.
— C’est malheureux! — murmura Anselme. — Je vous aimerais mieux pauvre...
et libre.
Elle le regarda de travers, comprenant
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lit
fort bien qu’il lui parlait ainsi pour savoir si elle était mariée; puis elle lui dit : — Votre promesse est déjà sortie de votre mémoire.
Vous faiblissez, mon cher Anselme.
— Méchante! — répondit -il tristement.
— Je ne faiblis- pas , mais je vous aime.
Voyons [varions raison, comme vous dites.
N’est- ce point absurde de ne nous rencontrer que deux ou trois heures chaque semaine?
Et, comme Sylvie demeurait silencieuse, le poète, demi-railleur et demi-sérieux, s’enhardit jusqu’à lui proposer de se sauver avec elle au bout du monde. Il lui débita une de ces tirades longues et passionnées comme il savait si bien les faire, sur l’âpreté des plaisirs défendus, l’existence solitaire, l’affranchissement des âmes. Il parla de l’Orient qu’il connaissait, vanta son climat toujours égal, son ciel bleu, ses bouquets de palmiers, ses eaux fraîches. Beyrouth surtout, petite ville phéni-
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cienne gracieusement posée au bord de la Méditerranée, comme un nid de mésanges auprès d’un ruisseau, Beyrouth lui paraissait le seul lieu de la terre où l’on put décemment vivre, quand on avait quelque originalité dans le caractère, l’amour de l’indépendance dans le cœur et la moindre disposition à la rêverie. — Là, — disait-il, — l’homme est le roi de la terre. Il lui suffit d’un bon cheval pour se soustraire aux poursuites des jaloux s’ils viennent le tourmenter. La montagne stérile, peuplée de chacals et de serpents, lui offre son refuge !...
— Tout cela est bien tentant, — répondit Sylvie, — mais il y a trop de puces !
— Vous y êtes donc allée?
Sylvie sourit encore et ne parla plus.
Un autre jour, et ce jour-là Anselme avait raconté à sa maîtresse les amours de Calypso et de Didon, et il s’était voluptueusement amusé à décrire les douceurs du tête-à-tête
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prolongé par le hasard des nocturnes promenades : — Ne pourrions-nous, le soir, sortir quelquefois ensemble ? Nous irions errer tous les deux dans ces quartiers déserts où l’on voit des maisons noires ébrécher l’angle de leurs toits sur le ciel ; les chants des cabarets, détonant à travers les vitres ardentes, nous sembleraient des hurlements de vengeance, et nous chercherions longtemps notre chemin à l’angle des carrefours sinistres où l’on entend parfois des coups de sifflet.
Sylvie secoua la tète.
Un autre jour encore, après avoir déclaré que l’amour ne pouvait vivre sans la confiance, il dit:
— Ne me ferez-vous jamais connaître le secret de votre vie?
— Hélas! non.
— Quoi ! pas même dans six mois, dans un an, dans dix ans? quand nous serons tous deux stupides et cacochymes ?
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— Non.
— C’est désolant! — fit Anselme; et Sylvie, touchée au cœur, l’embrassa pour le consoler.
Alors le poêle, de concession en concession, arriva, — qui l’aurait cru? — à dire le plus grand bien du style épistolaire. Il parla de M me de Sévigné, affirma qu’elle était femme d’esprit et de talent, convint avec bonhomie qu’il l’avait mal jugée jusqu’alors, puis il demanda à Sylvie s’il ne pourrait pas lui écrire ?
Mais Sylvie redevint laconique. — Non, — dit-elle.
— Cependant, si je vous adressais mes lettres chez... chez un marchand, une amie?
— Non.
— Eh bien ! que ne m’écrivez-vous , ma chère ?
— Non.
— Non ! non ! — répéta Anselme, et, s’emportant, il se mit à marcher à grands pas,
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en gesticulant et donnant des coups de pied à son chien, qui se sauvait devant lui en rabattant le pompon de sa queue entre ses jambes.
Mais Sylvie ne sembla même pas s’émouvoir.
Enfin, comme il la harcelait d’un air de menace et parlait trop haut :
— Avez-vous lu Fanny ? — lui dit-elle.
— Oh ! vous avez juré de me rendre fou ! — s’écria Anselme. Puis il tendit les deux mains vers elle comme pour la supplier, et enfin, comprenant l’intention du reproche , il alla se jeter sur son divan où il déblatéra longuement contre les romans de mœurs.
Anselme comprit enfin qu’il n’obtiendrait rien de Sylvie, et peu à peu, malgré son serment, il en arriva à désirer la rencontrer, non pour la suivre, ni surtout pour l’aborder en public, mais avec le secret espoir qu’il l’habituerait tout doucement à se relâcher de sa rigueur. Aussitôt il modifia toute sa vie, s’habilla en homme civilisé et se montra par-
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tout où la foule se porte. On le vit, tour à tour, de quatre à six heures, traîner sa canne en mâchonnant son cigare sur la terrasse des Tuileries, dans la grande avenue des Champs- Elysées, au bois de Boulogne parmi les équipages d’apparat qui font, au pas, le tour des deux lacs, et sur le boulevard des Italiens, dans cet étroit espace qui s’étend entre la rue Drouot et la Chaussée-d’Àntin , confondu avec les boursiers, les journalistes, les nouvellistes , et les femmes de toute sorte qui passent là pour étaler l’ampleur de leurs toilettes. Le soir, déguisé en dandy, il alla s’accouder nonchalamment aux balcons de l’Opéra, des Bouffes, de l’Opéra-Comique, du Théâtre-Français, du Gymnase, remontant insensiblement et comme à regret vers ces quartiers populeux où les femmes du monde cèdent la place aux courtisanes. La nuit, il courut les bals officiels, traversa les salons des ambassades et des ministères,
où personne ne fit attention à lui ; puis il se faufila chez les banquiers et les marchands enrichis, où on lui demanda s’il avait qiœlqu&chose sur le chantier , chez les artistes en renom , où on le regarda de travers , en lui disant des mots pointus, à cause de ses succès littéraires; chez les lorettes, enfin, qui le reçurent à bras ouverts, car elles le connaissaient bien, et depuis longtemps, pour un homme aimable. Mais nulle part Anselme n’aperçut seulement le bout du petit pied de Sylvie, et les jeunes femmes se demandaient quel pouvait être ce personnage fantastique qui les regardait dans les yeux, et leur faisait la grimace en pirouettant sur les talons quand
il les avait examinées tout à son aise.
Au bout d’un mois, il rentra chez lui, fatigué, se renferma, déclara qu’il était stupide, bouda son chien et son singe, rudoya Anaxagoras, écrivit de nombreux sonnets contre l’amour et roula dans sa tête les projets les
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plus féroces. Cela le froissait étrangement de ne posséder qu’à moitié sa maîtresse, de sentir entre eux un obstacle dont il ne connaissait pas la cause. Il voulait avoir Sylvie pour lui tout seul, et tous les jours. — Elle risque sa vie ! — se disait- il, — c’est donc qu’elle est malheureuse , et elle n’ose pas agir pour se libérer! J’oserai pour elle, moi. D’ailleurs, je ne puis vivre sans elle, et c’est atroce d’attendre toujours. Et qui me dit qu’elle n’a pas autant d’amants qu’il y a de jours dans la semaine? En vérité, c’est trop commode de venir trouver un homme et de lui dire : — Je t’aime , mais tu ne sauras jamais qui je suis. — Moi, si j’aime, je veux savoir qui. Enfin, je veux être sûr de conserver ma maîtresse, et allez donc courir après celle-ci, s’il lui prend un beau matin le caprice de disparaître !
Ce jour-là , le caniche ayant grimpé sur la table y prit délicatement un biscuit du bout des dents, et, pour le manger plus à son aise.
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il s’en alla gravement à travers les meubles, tenant le gâteau dans sa gueule, à la recherche d’un coin obscur. Anselme regardait ce manège, et Polémon encore mieux. Il suivit donc le caniche, en se cachant de colonne en colonne, et le chien, tout à ses projets de gourmandise, s’allongeait déjà sous un fauteuil, tenant le biscuit entre ses pattes, quand le singe sauta dessus, l’emporta à vingt pieds en l’air sur une corniche et le mangea.
— Ceci est un exemple, — dit Anselme, — j’en profiterai. — Mais il réfléchit aux menaces de sa maîtresse. — Bah ! toutes les femmes se vantent! — s’écria-t-il enfin. — Je serai meilleur juge qu’elle du danger qu’elle peut courir. Quand je saurai qui elle est, je' verrai bien si les motifs qu’elle a pour se cacher sont valables. C’est, d’ailleurs, un devoir pour moi de m’occuper de son bonheur.
Et puis, enfin, elle m’aime trop pour m’abandonner.
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Il étouffa donc ses scrupules, se promit d’être prudent, et se jura de ne pas la compromettre.
Le lundi suivant, enchanté à l’idée qu’il allait enfin éclaircir le mystère qui le préoccupait, il fit comparaître devant lui son serviteur Anaxagoras :
— Inventeur des qtomes crochus, — lui dit-il, — demain, à onze heures et demie, tu commenceras à frotter l’escalier.
— Qui, moi, monsieur? mais cela regarde le concierge.
— Veuille te taire, élève d’Anaxymène, — reprit Anselme. — Tu frotteras donc l’escalier. A midi , tu verras monter une dame qui sonnera à ma porte.Tu la regarderas avec attention en la saluant et te dérangeant pour la laisser passer. Puis, quand je l’aurai fait entrer ici, tu t’en iras méditer où tu voudras sur la cause intelligente, créatrice de l’univers , jusqu’à quatre heures. A quatre heures, vêtu d’un
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costume honnête, c’est-à-dire d’un costume bourgeois, et non de ta livrée à lisérés jaunes, tu flâneras dans la rue, du côté de la porte, en traînant tes pas, comme un imbécile qui baye aux corneilles en attendant l’heure de son dîner. Tu ne tarderas pas à voir sortir la même dame. Tu la suivras de loin, sans avoir l’air delà suivre et sans te faire remarquer. Tu te rappelleras le nom de la rue et le numéro de la maison où elle entrera. Tu reviendras ici, en marchant à grands pas, pour m’en faire part. Comprends-tu? Je te donnerai cinq louis si tu réussis. Si tu ne réussis pas, je te fais manger tout cru par mon grand perroquet vert.
Tout se passa le lendemain comme Anselme le souhaitait. Mais quand, à cinq heures, son domestique rentra, le poète comprit qu’il avait échoué dans son entreprise en observant sa mine piteuse. — Qu’as-tu fait, misérable? — s’écria-t-il.
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— Monsieur, j’ai suivi cette dame jusqu’au milieu de la rue de Sèvres ; mais arrivée là, elle est montée dans un fiacre, sur la place, et, comme les deux petits chevaux de fiacre couraient très-vite, je n’ai pas cru devoir chercher à les rattraper.
— Et quel est le numéro du fiacre ?
— Je ne l’ai pas regardé, monsieur.
— Il faudra que je fasse mes affaires moimême, — dit Anselme.
| Le mardi suivant Anselme, toujours costumé en chinois, afin de ne pas éveiller les
soupçons de Sylvie, fit ce qu’il put pour conserver son air habituel; mais, en dépit de ses efforts, il fut gauche ; tantôt trop tendre, tantôt trop gai, ou préoccupé. Sylvie ne s’en aperçut pas, du moins ne laissa-t-elle pas paraître sa méfiance.
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A peine fut-elle partie qu’Anselme ouvrit un grand coffre, en tira des habits de ville, arracha sa robe et ses pantalons de soie, se rhabilla pendant que le singe gambadait en poussant des cris de plaisir, et, au bout de trois minutes, il courait h toutes jambes dans la rue, avec son chapeau rabattu sur ses yeux et son manteau flottant sur ses reins, à l’espagnole. On était encore en hiver, un crépuscule terne colorait faiblement la cime des toits, et de larges ombres s’allongeaient partout, embrouillant les objets éloignés dans une masse confuse. A deux cents pas de sa porte, Anselme aperçut devant lui une femme qui marchait lentement en rasant le bord des maisons. Il la reconnut aussitôt. C’était elle.
Il n’y a pas de trottoirs dans la rue de l’Ouest, les réverbères n’étaient pas encore allumés, et, sur le pavé gras, Sylvie glissait. Cela fit peine à Anselme. Puis, la peur d’ètre découvert le saisit, et il se blottit dans le ren-
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trant d’uDe porte. Mais Sylvie ne se retournait point, et toujours du même pas hésitant, la robe légèrement relevée, découvrant le bas de sa jambe, traversant les ruisseaux sur la pointe des pieds, elle s’en allait droit devant elle dans la rue déserte, à travers le froid, l’ombre et le vent.
Elle descendit la rue d’Assas, suivant le
grand mur d’un jardin. Là, de rares passants i
la croisèrent; c’étaient, pour la plupart, des ecclésiastiques qui rentraient à leurs couvents. Ils la regardèrent de côté en baissant la tête. Anselme cependant observait toutes choses autour de lui, et, le manteau sur le nez, il se tenait à trente pas de sa maîtresse.
Sylvie prit, à droite, la rue du Cherche- Midi, plus bruyante et plus populeuse ; puis elle passa devant la rue de Sèvres, tourna à gauche pour entrer dans la rue de Grenelle; puis, à droite encore, pour suivre la rue des Saints-Pères. Quoique cette dernière rue soit
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très-étroite h sa naissance, Sylvie, évitant le heurt dçs passants, put allonger un peu le pas, grâce au trottoir qui lui offrait un chemin commode. Mais, là encore, elle ne se retourna pas une seule fois, pour voir si elle était suivie, ou seulement pour jeter un regard sur les étalages des boutiques. Elles flamboyaient déjà, avec leurs grosses lampes à gaz, et, dans l'ombre de la nuit épaisse, on voyait miroiter les réflecteurs sur les étoffes de soie développées.
A la hauteur de l’hospice de la Charité, la rue des Saints-Pères est macadamisée et descend brusquement, en pente roide. Le pas de Sylvie s’accéléra encore; cependant elle ne marchait point assez vite pour se faire remarquer. Des équipages tout reluisants lancés au trot, avec des laquais debout par derrière, tournaient tout à coup sur eux-mêmes pour entrer sous les portes des hôtels ; la rue s’élargissait, se peuplait de gens comme il
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faut. A la hauteur du numéro douze, Anselme, avisant un passant qui sortait de la boutique d’un marchand de tabac, lui demanda du feu pour allumer sdh cigare.
Quoiqu’il commençât à s’habituer au danger, le poëte ne se sentait pas à l’aise. Il éprouvait l’étrange sensation d’un homme qui regarde son bien sans oser y porter la main. Ces petits pieds qu’il avait baisés tant de fois s’en allaient devant lui, nonchalants, et il se demandait maintenant si jamais il les baiserait encore. Cette taille charmante qu’il aimait tant à enlacer de son bras, il la voyait se mouvoir sous la mante de velours, et il se sentait irrité de ne pouvoir l’étreindre. Il avait des envies démesurées de sauter au col de Sylvie. Elle traversait alors l’intervalle qui sépare la rue de Verneuil de la rue de Lille, là où il y a des magasins de libraires et de marchands de dessins, et, comme les omnibus et les fiacres encombraient la voie, elle se tenait
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serrée le long des murs. Plusieurs voitures vides passèrent en ce moment, et les cochers, retenant leurs chevaux, levaient leurs fouets pour l’inviter à monter dans leurs véhicules; mais elle ne leur répondait pas. Déjà elle avait tourné l’angle de la rue, traversé le quai Voltaire, et maintenant elle s’avançait sur le pont du Carrousel.
— Il paraît qu’elle ne demeure pas tout près de chez moi, — se disait Anselme en retenant les plis de son manteau sur sa bouche.
Un vent froid qui remontait le courant du fleuve sifflait à travers les barreaux de fonte du parapet, le pont ployait sous les roues des voitures, et les reflets des candélabres plantés à perte de vue sur les quais enfonçaient dans l’eau noire leurs spirales ardentes. Cependant des lumières blafardes s’étalaient sur les nappes liquides qui glissaient rapidement sous les arches, un bruit d’eaux en tumulte montait d’en bas comme une sourde cla-
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meur; les peupliers dégarnis de feuilles, plantés au pied des Tuileries, froissaient leurs cimes en exhalant des plaintes lamentables, et la serinette deTaveugle accroupi au milieu du pont brodait tristement sur cette masse de sons lugubres une variation aigre et plaintive. Sylvie ne regardait ni le fleuve mugissant, ni la fantasmagorie des lumières dans ses ondes bourbeuses, ni l’aveugle luimême, pitoyable pourtant ! ni le Louvre, qui développait devant elle son grand mur tailladé de sculptures. Tout occupée à traverser le quai encombré de lourdes charrettes, elle soulevait sa robe à deux mains pour éviter les éclaboussures du macadam. Enfin , elle traversa le guichet de Lesdiguières et, sans accorder un regard aux statues qui se dressent sur la terrasse du nouveau Louvre, elle entra sur la place du Carrousel.
La persistance qu’elle mettait à ne pas se retourner Gnit par inquiéter Anselme. On eût
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dit qu’un instinct surhumain révélait à Sylvie la présence de l’œil qui la guettait à travers l’ombre. Elle marchait la tête penchée sur l’épaule et le voile baissé, et elle méditait avec une sorte d’amertume, en fronçant les sourcils et gonflant les narines. Anselme eût été bien plus inquiet, lui qui la connaissait, s’il avait pu voir le sourire étrange, presque menaçant, qui se jouait sur ses lèvres. Mais, confiant dans le hasard, il finit par secouer ses préoccupations. — Gomment saurait-elle que je suis là? — se disait-il.
En traversant la place du Carrousel, presque déserte, il ralentit le pas pour lui laisser un peu d’avance. Les Tuileries, à gauche, étaient comme éclaboussées de lumières. Ce n’étaient que rubans de leu, courant d’étage en étage et de fenêtre en fenêtre, coupés au milieu par l’arc de triomphe au pied duquel les vedettes se tenaient immobiles devant leurs guérites de bois peint. Des voitures filaient à toute
bride derrière la grille, avec leurs lanternes brillantes , projetées en avant comme des yeux. On entendait de loin hennir les chevaux et le sable crier sous les roues rapides. Au sommet du château, le drapeau développait ses longs plis dans les nuages que coloraient faiblement les rayons de la lune. Ces apprêts de fête rappelèrent à Anselme que l’heure du dîner approchait. — Où diable prendrai-je aujourd’hui ma pitance? — se dit-il.
Cependant quelques passants se retournaient pour regarder Sylvie qui marchait devant les quinconces plantés à droite de la place ; d’autres lui adressaient un mot, en la croisant, et Anselme jurait dans sa barbe.
Au moment où elle mettait le pied sur le trottoir, un homme à l’air un peu débraillé, qui venait au-devant d’elle, la regarda sous le nez, puis, faisant volte-face, il se mit à l’accompagner, en lui débitant, d’un air gai,
je ne sais quelles paroles que le poète ne pou-
vait entendre. Sylvie ne répondait pas à cet homme. Comme s’il n’eût pas existé pour elle, ou plutôt comme si elle eût été sourde et aveugle, elle n’allongeait même point le pas. Le vent la frappant en travers soulevait de côté son voile et le bas de sa robe, et elle s’avançait tranquillement dans la lumière des candélabres. On eût dit qu’elle sentait Anselme sur ses talons, et qu’elle était heureuse de lui infliger le supplice de son tourment.
Il se désespérait, en effet, n’osant s’interposer entre elle et son persécuteur, car le souvenir de sa menace le tenait en arrière.
Sylvie traversa le guichet de Rohan, puis la rue de Rivoli, et elle entra dans la rue de Richelieu , toujours accompagnée par cet homme qui lui tenait des discours passionnés en la regardant sous le voile. Le nouveau quartier où elle s’engageait était plein de bruit, de mouvement et de monde. A droite, la boutique d’un confiseur étalait sous les
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abat-jour ses bonbons de couleur empilés dans des coupes de verre, puis un café flambait à l’angle d’un passage obscur; à gauche, le magasin d’un armurier offrait aux yeux des trophées de fusils de chasse. Sylvie fut obligée de descendre sur le pavé, les arcades du Théâtre- Français étant encombrées par une foule d’hommes et de femmes resserrés entre des balustrades de bois et attendant l’ouverture des portes. — Ah çà! demeure-t-elle à Montmartre ? — se disait Anselme . — Pourquoi s’en va-t-elle ainsi à pied, dans la boue, quand il lui était si facile de monter en voiture dès le début de sa course? Cela l’amuse donc, d’être ainsi harcelée par cet animal ? — Cependant la nuit opaque et glacée descendait sur les maisons noires où s’allumaient les fenêtres à des hauteurs inégales; des ruelles infectes et sombres, rayonnant autour de la rue populeuse, fuyaient au loin, et des femmes aux chapeaux extravagants, sanglées dans leur
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ceinture, le nez en l’air, l’œil provoquant, découvrant leurs mollets jusqu’à la jarretière, avec du fard sur les joues, erraient çà et là, cherchant fortune. A la hauteur de la fontaine Molière, le persécuteur de Sylvie, lassé de son silence, jeta un regard mélancolique sur ces femmes qui riaient entre elles, puis il s’arrêta,
• hésita, regarda Sylvie encore, et enfin, retournant sur ses pas, il s’enfonça dans une de ces ruelles. Mais en passant auprès du poëte, il reçut dans les côtes le plus triomphant coup de coude ! Sylvie allait toujours.
Elle tourna sur la gauche et entra dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, mais l’encombrement des voitures la força de s’arrêter sur le trottoir. Une foule énorme, bruyante, composée d’ouvriers qui rentraient chez eux, les outils sur l’épaule, après avoir fini leur journée, se pressait autour d’elle. Elle parvint enfin à traverser cette odieuse rue où elle frémissait d’impatience, et, pous-
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sant devant elle une porte de drap, elle s’engagea dans la galerie du passage Choiseul.
Là, Anselme fut obligé de prendre des précautions infinies pour n’être point aperçu par sa maîtresse. Il y avait très-peu de monde dans le passage, et les vitres des boutiques renvoyaient partout les silhouettes des promeneurs. Sylvie marchait alors d’un pas lent, et sa mante se balançait élégamment derrière elle. Elle ne paraissait point fatiguée de cette longue course. On eût dit qu’elle était à la promenade. Le poète cependant recommençait à s’impatienter. Plus il allait, plus il s’excitait en maugréant et parlant tout seul. — Qui diable s’aviserait, — disait-il, — de demeurer dans ce quartier? Des bourgeoises !
Mais jusqu’où va-t-elle me mener? Tant pis ! Quand je devrais la suivre pendant trois jours et trois nuits, sans manger, aussi vrai que je suis Breton et têtu, je saurai qui
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elle est, et ce n’est pas une femme qui aura raison d’Anselme Schanfara.
Mais Sylvie était déjà dans la rue de Choiseul, elle marchait plus lentement encore, et Anselme éprouvait cette vague appréhension qui nous avertit de l’approche des événements. Au milieu de la rue, b droite, dans un angle rentrant, le bâtiment d’un magasin peu élevé s’allongeait entre des maisons hautes. Des équipages se tenaient à la porte, ses larges vitres resplendissaient, et l’on voyait des châles et des pièces de velours déroulées dans toute la longueur de la devanture. Au-dessus, Anselme lut ces mots écrits en lettres d’or : Maison Delisle. Sylvie s’était arrêtée. Toujours sans se retourner, elle allongea le bras vers la porte, fit jouer un bouton de cuivre et entra dans le vestibule. Anselme s’était blotti dans l’ombre, en tre deux voitures. Quand il. vit sa maîtresse pénétrer dans ce magasin, un affreux soupçon lui traversa la cervelle,
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et il enfonça son chapeau sur ses yeux en jurant à faire frémir. — Ah! massacre et malheur! — s’écria-t-il, — Sylvie, que je prenais pour une fée, est une demoiselle de comptoir !
XYII
Cependant, tout en se promenant en long et en large devant la porte vitrée, Anselme voyait sa maîtresse assise auprès d’une large table, et des commis aimables, bien mis et bien rasés, déployaient sous ses yeux des pièces d’étoffes. Elle tournait le dos à la porte. — En vérité, — se disait le poète rassuré, — voilà une heure merveilleusement
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choisie pour acheter une robe! — Il n’osait entrer dans le magasin, cependant, car au-dessus du comptoir, en face de Sylvie, il y avait un grand miroir qui reflétait son image. Soudain elle se leva, et, toujours accompagnée par les commis, elle entra dans une galerie qui s’ouvrait h sa gauche et où le regard d’Anselme ne pouvait pénétrer. Une peur terrible le saisit. Il eut le soupçon d’un piège. Il entra donc à son tour dans le magasin en relevant le collet de son manteau sur ses oreilles.
Aussitôt quatre commis inoccupés s’avancèrent pour lui offrir leurs services. Il dit qu’il voulait voir des cachemires, et, tout en se promenant, les bras croisés, il aperçut de loin sa maîtresse assise auprès du comptoir de la galerie. On déroulait alors devant elle des rubans de satin brodé, et elle les maniait délicatement entre ses doigts gantés de peau de Suède. Elle tournait toujours le dos à An-
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selme. — Voici, monsieur, ce que nous avons de mieux eu châles de l’Inde, — lui dit alors un jeune homme élégant, qui portait des manchettes et des bottes vernies, et il jetait gracieusement sur un appentis de bois incliné un châle orange à palmes noires. — Comme goût, — reprit-il, — comme disposition, comme dessin, cest parfait. Toutes ces dames viennent le voir. C'est vif! cest fini! c'est moelleux!
— Il ne me plaît pas, — répondit Anselme;
— montrez-m’en un autre. — Sylvie marchandait toujours ses rubans. Le commis développait alors devant le poète un châle bleu.
— Je voudrais voir ce châle vert, — dit Anselme.
— Oh! celui-là, — dit le commis, — ne le prenez pas, monsieur. C'est un déjeuner de soleil.
— Un déjeuner de soleil ! — se disait Anselme. — Où diable la littérature va-t-elle se
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nicher? — Cependant il se crut obligé de regarder le châle bleu. Mais, quand il reporta ses yeux sur la place où, tout à l’heure encore, se tenait Sylvie, il vit que la place était vide.
— Vous avez de grands magasins? — ditil au commis.
— Très-grands, monsieur.
Anselme, laissant les châles, s’avança au fond, vers la gauche. Les galeries décrivaient un vaste rectangle autour d’un jardin planté de lilas; les tables et les comptoirs se succédaient dans toute leur longueur, avec des
portemanteaux chargés d’étoffes, et de grosses
lampes descendaient du plafond, à des intervalles réguliers. Anselme, dardant son regard dans la longueur des galeries, cherchait vainement à reconnaître, parmi les femmes qui circulaient lentement, la taille élégante de Sylvie. Tout à coup il se trouva devant une large porte vitrée. II l’ouvrit machinalement, descendit quelques marches, et reconnut avec
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effroi qu’il était dans une cour aboutissant à la rue Sainte-Anne.
— Il y a donc deux entrées aux magasins?
— dit-il au commis, qui le regardait du haut du perron.
— Oui, monsieur.
— Ah ! je suis pris ! — s’écria Anselme, et
il courut, tout d’une traite, jusqu’au boule-
vard. Mais il lui fut impossible d’atteindre Sylvie à travers le dédale des voitures qui se croisaient sur la chaussée et des passants qui se poussaient sur le trottoir. Il revint alors sur ses pas, fureta encore dans la rue, et se décida à rentrer dans le magasin où l’attendait le commis émerveillé de sa fuite.
— Quel est donc le nom de cette dame qui était assise à cette place? — dit le poëte d’un air doux.
Le commis sourit en homme qui sait ce que parler veut dire, et alla s’informer auprès du caissier. Personne ne connaissait Sylvie dans
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le magasin. — Mais, elle a dû faire une emplette et donner son adresse à la caisse ? — observa Anselme.
— Non, monsieur. Cette dame a choisi quatre mètres de rubans qu’elle a emportés dans sa poche.
— Ah ! je suis pris ! je suis pris ! — répéta Anselme. Cependant il se crut obligé d’acheter un objet quelconque pour ne pas laisser de lui une mauvaise opinion dans une boutique où Sylvie avait bien voulu s’arrêter quelques instants. Il se décida pour le châle orange. On le lui fit payer mille écus.
Le mardi suivant, Anselme attendit en vain Sylvie, et l’autre mardi également. Elle ne vint pas, et ce fait, sans précédents, rapproché de l’aventure du magasin, terrifia le poëte. Il serait difficile de dire jusqu’où l’emporta sa douleur. Il s’injuriait, il se cognait contre ses meubles, il se battait. — Oh ! triple fou ! — disait-il, — pour satisfaire une curiosité puérile, tu as étouffe ton bonheur! Et qui te dit
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que tu n’as pas compromis le repos de ta maîtresse, sa vie peut-être? C’en est fait! tu ne la reverras plus!
Il était désespéré, et, comme personne ne pouvait le voir pendant qu’il parlait ainsi, il ne retenait pas ses larmes. Elles tombaient, une à une, dans sa barbe blonde et, de là, roulaient comme des perles sur sa robe de satin. Tout était triste autour de lui; sa maison silencieuse; sa chambre pleine d’ennui. Le chien , couché sur le ventre et le mufle allongé à terre , semblait réfléchir profondément, les yeux ouverts, et le singe, assis dans un coin, se tenant les pieds dans les mains, se balançait lourdement en poussant de gros soupirs.
Que faire? Vainement Anselme chercha Sylvie à travers les rues. Elle était' bien cachée dans l’immense ville. Enfin il se souvint qu’un jour elle avait apporté à ses animaux des bonbons et des gimblettes enveloppés dans
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un fragment de journal. Ce journal n’était autre que V Inion , et Anselme avait alors naturellement supposé que Sylvie devait être attachée par sa naissance aux principes légitimistes. Il lui en avait même fait la remarque, et Sylvie lui avait répondu en rougissant qu’il avait peut-être raison. Anselme ne se fut pas plutôt rappelé ce fait, que le désir lui vint immédiatement de correspondre avec sa maîtresse , en envoyant au journal l’Union un morceau de littérature quelconque, signé de son nom. Ce morceau, nécessairement, devait toucher le cœur de Sylvie et l’engager à revenir. Anselme n’eut pas besoin de chercher longtemps l’exemple d’un curieux puni de sa curiosité. La fable de l’Amour et Psyché lui vint bien vite à la mémoire, et il résolut aussitôt de composer sur ce sujet, en s’aidant de la narration d’Apulée, un poëme plantureux et triomphant qui tirât des larmes aux yeux de
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Sylvie, si toutefois elle était encore de ce inonde. Mais une immense difficulté se présenta dès qu’Anselme voulut mettre la main à son œuvre. Anselme était un romantique à tous crins, comme on le sait, soucieux avant tout de l’expression et de la beauté de la forme; et V Union, journal académique, ne pouvait consentir à imprimer un poëme qui devait rappeler les grandes tournures et les hardiesses d’exécution des maîtres de l’école de 1830, L’ingéniosité d’Anselme lui inspira alors le projet le plus incongru qu’ait jamais enfanté le cerveau d’un poëte.
Il résolut d’écrire son poëme en beau style, c’est-à-dire en phrases toutes faites, lardées des métaphores les plus rebattues et les plus fausses, des lieux communs les plus nauséabonds, et il y parvint en une nuit, non sans se donner beaucoup de peine.
La fable de Psyché, nécessairement, fut un peu modifiée par Anselme. 11 la raccourcit
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de beaucoup et lui donna un dénoûment qui laissait en suspens la curiosité du lecteur. Au moment où l’Amour, éveillé par la goutte d’huile brûlante tombée de la lampe de Psythé, s’envole par la fenêtre. Psyché, au lieu de se précipiter dans le fleuve, s’arrêtait au bord, et là, à genoux sur le gazon, elle adressait à son invisible époux une prière pathétique, dictée par la douleur et le remords, promettait de ne plus succomber à la curiosité, et menaçait le fils de Vénus de mettre fin à ses jours, s’il ne lui accordait son pardon.
Aussitôt que le poème fut écrit, Anselme le porta au journal. Il n’y connaissait personne, il est vrai; mais comme il ne parla d’aucune rémunération , et que son nom commençait à faire du bruit dans le monde, on ne fit nulle difficulté pour insérer ses vers, et le jeudi suivant, la feuille aristocratique reproduisait, tout le long des douze colonnes de son feuilleton, l’histoire de l’Amour et Psyché écrite en style de confiseur.
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Elle eut un succès fou, un de ces succès quasi scandaleux qui font le tour de l’Europe en quinze jours. On la lut chez les portiers et chez les rois, dans les mansardes des grisettes et dans les chaumières, sur le siège des cochers de fiacre et sur la souple ottomane des femmes du bon ton; partout où se rencontrèrent deux yeux capables de déchiffrer les caractères d’imprimerie, la poésie d’Anselme fut dévorée , et , chose rare ! pas une voix ne s’éleva pour troubler d’une critique le concert d’éloges flatteurs qui retentissait de toutes parts. L’Union y gagna, du coup, deux mille abonnés : tous les autres journaux qui se publient à Paris en blêmirent de jalousie, et leurs rédacteurs en cAe/ 1 firent dire secrètement à Anselme que s’il voulait désormais leur consacrer ses travaux, ils s’engageaient à convenir qu'il avait quelque talent; l’Académie ellemême s’émut sous son dôme, et regretta séance tenante de n’avoir pas un fauteuil libre, dans
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le fallacieux espoir qu’ Anselme pourrait dignement l’occuper. Il n’y eut pas jusqu’au Journal des Demoiselles qui ne prît part à l’engouement général ! Il déclara, par la plume de madame la vicomtesse de Feuillerose, la plus vertueuse de ses rédactrices, qu’ Anselme était un jeune homme qui promettait! .
Seuls, au milieu de l’allégresse universelle, les amis littéraires du poète se voilèrent la face. Pour eux c’était un des derniers soldats du romantisme qui passait à l’ennemi. — Il ne manquait pas de talent cependant! — dit l’un d’eux en terminant le discours, en forme d’oraison funèbre, qu’il crut devoir consacrer à Anselme. Malheureusement, le désir du succès l’a perdu!
Le mardi suivant, Anselme, qui était demeuré assez indifférent à ce bruit aussi inattendu qu’insolite, se promenait en long et en large à travers ses chinoiseries, un peu pâle, et se demandant si Sylvie avait lu son poème.
si elle l’avait compris, et quelle détermination de sa part s’ensuivrait. Son singe pendant ce temps, très-inquiet, allait et venait sur ses pas en poussant des cris plaintifs, et son chien , assis gravement sur sa queue, regardait la porte d’entrée de ses yeux fixes, attendant qu’elle s’ouvrît avec une impatience contenue.
Les dernières minutes avant midi furent atroces pour Anselme. Il sentait ses jambes si faibles qu’il fut obligé de s’asseoir au pied du trône du Bouddha. Enfin, comme le dernier coup de midi tintait à l’horloge du Luxembourg, la sonnette accrochée à la porte du poète vibra bruyamment. Il se leva d’un bond avec son chien et son singe, et tous trois se jetèrent sur la porte. Sylvie se tenait sur le palier, comme le premier jour, enveloppée, de la nuque aux pieds, dans sa mante de velours noir. Anselme recula pour la laisser entrer, et, quand elle fut dans la chambre, pendant que Polémon se pendait à l’une de ses mains et
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que le chien sautait autour d’elle, il la prit par les deux épaules, et, sans articuler une parole, il cacha sa face sous son chignon.
Le chien, cependant, jappait, fou de joie, en faisant des bonds désordonnés par la chambre, et donnant des coups de gueule aux poussahs qui n’en pouvaient mais ; le singe poussait de longs cris perlés qui ressemblaient aux appels des oiseaux sous les feuilles; mais Sylvie ne partageait pas l’émotion générale. Accablée de caresses, elle demeurait immobile et souriante, avec ses yeux bridés et sa bouche exquise relevée aux angles. On eût dit qu’elle ne comprenait pas cette émotion. Enfin, elle ôta son chapeau, sa mante, s’assit sur le divan auprès d’Anselme et lui dit fort tranquillement : — Pourquoi donc ce grand chagrin?
. — Ah ! méchante ! tu es restée trois se-
maines sans venir ! tu ne voulais plus revenir! méchante! méchante!
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Elle ne disait rien et souriait. — Qu’avezvous fait pendant ce temps? — dit-elle enfin.
— Nous agonisions tous les trois, — répondit Anselme. — Polémon ne cessait de se plaindre ; moi, j’avais l’enfer dans le cœur, et le caniche boudait sa pâtée.
— Pauvre caniche ! — dit Sylvie.
Anselme fit la grimace. — Il ne faut pas m’en vouloir, mon ami, — reprit Sylvie en souriant. — J’ai été un peu malade !
A ces mots, le singe poussa un cri prolongé qu’on eût pris pour un éclat de rire, et Anselme regarda sa maîtresse avec terreur. — Se moque-t-elle de moi? — se disait-il. Il ne comprenait pas que Sylvie ne lui reprochât pas son action. La cause qu’elle donnait à son absence semblait naturelle. Il se tenait auprès d’elle, honteux et gauche, cherchant à pénétrer à quel point elle était sincère. Enfio, elle le tira par les deux mains : — Voyons, pardonne-moi ! — lui dit-elle.
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Pour le coup, Anselme se demanda s’il n’allait pas devenir fou. Cette coïncidence entre la violation de son serment et l’absence de sa maîtresse; cette autre, entre la publication de son poëme et son retour, n’étaient donc que le fait du hasard? Elle ne savait donc pas qu’il l’avait suivie? elle ne l’avait donc pas aperçu dans la rue, derrière elle, ou dans ce magasin trop bien éclairé? Tout cela était fort étrange. Enfin : — Pourquoi ne m’as-tu pas écrit? — lui dit-il .
Elle répondit en souriant : — J’avais peur de me compromettre.
Quand il se retrouva seul, Anselme médita longuement. Il ne lui parut pas possible que Sylvie, si êlle s’était aperçue de sa poursuite, ne lui en eût pas parlé. On croit aisément ce cju’on désire. II en arriva à se dire : — Je puis recommencer à la suivre, puisqu’elle ne m’a pas vu! — Oui! ajouta- 1- il, sur-le-
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champ ; — mais si elle me reconnaît , cette fois?
Il fut tiré de sa rêverie par le bruit d’une bataille que se livraient le chien et le singe. Entre eux, par terre, était un linge. Le chien le voulait prendre dans sa gueule , Polémon avec sa patte; et tous deux se gifïlaient en criant et en aboyant. Anselme, pour mettre
d’accord ses amis, ramassa le linge. C’était le
mouchoir de Sylvie. Il chercha aussitôt dans les angles. Il y trouva, délicatement brodé en soie bleue, un nez avec deux mains devant, dans l’attitude consacrée par les gamins pour se moquer des personnes.
— Ah ! toutes ses précautions sont bien prises, — se dit-il. — Mais qui est-elle? qui estelle? — Il poussait cette exclamation vingt fois par jour, maintenant. Ce jour-là il était si exaspéré qu’elle le conduisit à former les plu| effrayantes suppositions : — la fille du bourreau peut-être?
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Enfin , comme le caniche et Polémon jouaient ensemble, après s’être si bien battus, Anselme eut une idée qui le fit sourire de plaisir; et cette idée était nécessairement la plus baroque de toutes celles qui pouvaient venir à l’esprit d’un homme en pareil cas. 11 l’examina, la tourna, et, se levant tout à coup : — Oh! grand Jupiter! — s’écria-t-il, — puisque tu as créé le roi des animaux incomplet, il faut bien qu’il emprunte l’instinct de ses sujets pour l’aider dans ses affaires! — Et aussitôt, s’habillant, il s’en alla chez u* marchand et acheta une chienne.
Cette chienne était toute petite, de la race des king’ s-Charles, et fort jolie. Sa grosseur ne dépassait pas celle du poing d’un boxeur, elle avait de belles soies noires, des oreilles pendantes, une queue en plumet et des pattes couvertes de longs poils. Son nez camus lui donnait, avec ses beaux yeux brillants, un air d’intelligence extraordinaire. Enfin, comme
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elle comptait à peine deux ans, elle était remuante et fort gaie. Aussi , dès* son entrée dans la maison, le caniche s’empressa-t-il de lui faire la cour, au grand déplaisir du sapajou, et la chienne reçut le chien avec les coquetteries habituelles aux personnes traitables.
Quand Sylvie revint chez Anselme, elle ne manqua pas de s’extasier devant la petite bête que son amant avait déjà baptisée du nom de Minute, à cause de ses proportions lilliputiennes. Elle la prit sur ses genoux, lui passa la main sur le dos, l’embrassa, lui donna du sucre, et l’animal reconnaissant, remuant la queue, se laissa faire. Il en fut de même les mardis suivants. Enfin un jour Anselme, jugeant les relations de Minute et de Sylvie assez intimes pour son dessein, eut soin , en reconduisant sa maîtresse , de laisser la porte d’entrée entr’ouverte.
Puis, appelant la chienne, il la lança à la
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poursuite de la jeune femme, et referma la porte en se frottant les mains. — Je la tiens maintenant! — s’écria-t-il. — Mais ne livrons rien au hasard.
Sylvie, comme Anselme y comptait bien, rapporta la chienne le mardi suivant. — Croirais-tu que cette pauvre Minute m’a suivie?
— lui dit-elle.
— Moi qui la croyais perdue ! — fit Anselme d’un air hypocrite.
— A cent pas d’ici, — reprit Sylvie, —
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j’entends japper après moi , une bête roule • entre mes pieds, je la reconnais!...
— Eh bien ! — interrompit Anselme, — puisqu’elle a préféré ta compagnie à la mienne, garde-la.
— Je le veux bien, — dit Sylvie.
Sylvie, ce jour-là, fut très-calme, ce qui fit supposer à Anselme qu’elle ne se méfiait de rien. Cependant le caniche, enchanté d’avoir retrouvé sa compagne, lui faisait fête. Il tournait avec elle, en gambadant, à travers la chambre, et la chienne, avec des airs de colère feinte, roulait les yeux et lui mordillait les pattes: Enfin Sylvie partit avec la petite bête, et, cette fois encore, Anselme, à peine seul, changea de costume, mais sans se presser beaucoup. Au moment de sortir, il appela son chien. Le chien aboyait de joie. Anselme le fit descendre.
Sylvie avait à peu près une demi- heure d’avance sur son amant. — Pourvu qu’elle
n’ait pas pris Minute sous son bras ! — se disait-il." — Heureusement le pavé est sec ! — Le caniche, cependant, fut à peine dans la rue, qu’il se mit à courir, à sauter les ruisseaux, à pousser des pointes. Mais Anselme ne l’avait pas emmené avec lui pour son plaisir. S’adressant donc à lui, sur un ton à peu près semblable à celui qu’emploient les nourrices pour parler à leurs babys : — Minute! où est Minute? — lui dit-il. Le chien se mit de suite à quêter, et bientôt il tomba net en arrêt sur une trace, flaira longuement, éternua, médita, et enfin, reportant le nez à terre, trottina le long du trottoir. Anselme respira.
Le caniche refit d’abord le chemin que le poète avait fait trois semaines auparavant. Il prit la rue d’Assas, tourna à droite, dans la rue du Cherche-Midi, puis, toujours sur la piste, enfila la rue des Saints-Pères. De temps à autre, il s’arrêtait, regardait son maître, et,
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reportant le nez à terre, suivait la trace toute fraîche. — Allons -nous retourner rue de Choiseul ? — se disait Anselme.
Le caniche passa franchement devant les rues Saint-Dominique, de l’Université et de Verneuil; mais, arrivé à l’angle de la rue de Lille, il revint sur ses pas, s’arrêta et regarda tristement de côté et d’autre. Il avait perdu la piste. — Cherche ! cherche ! mon bon toutou! — disait Anselme. Le chien flairait le pavé, décrivait des 8; enfin, rasant le bord des maisons, il se jeta tout droit dans la rue de Lille. — Oh ! oh ! il paraît que nous brûlons ! — dit Anselme.
Tout à coup, arrivé devant la maison qui porte le numéro 135, le caniche redevint hésitant. Mais, après quelques longs circuits, il s’élança contre la porte fermée, et flaira dessous, en poussant des cris plaintifs.
Il faisait nuit, un petit nombre de passants s<; croisaient sur le trottoir, Anselme prononça
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ni
encore le nom de Minute, et le chien jappa aussitôt. Anselme lui mit alors la laisse au collier et le fit taire. Puis il avança la main vers le marteau de la porte ; puis il laissa retomber son bras. Toutes les menaces de Sylvie lui étaient revenues à la mémoire. — Elle risque sa vie, — se dit-il. Anselme avait presque regret de ce qu’il avait fait déjà, et il se tenait là, le nez contre la porte, occupé à parler tout seul.
Il voulut examiner la maison, et traversa la rue pour la voir dans son ensemble. Elle avait trois étages et présentait, à chaque étage, six fenêtres de façade. Au premier, tous les volets étaient fermés, comme si l’appartement eût été vide. Us étaient renversés sur la muraille, au second et au troisième, et la lumière des lampes brillait devant quelques fenêtres, à travers les rideaux de mousseline. — Comment savoir à quel étage elle demeure? — se dit Anselme. Il n’osait interroger le portier, ni les marchands des
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environs, dans la crainte de compromettre sa maîtresse. Longtemps il demeura debout et immobile à regarder les fenêtres éclairées, mais aucune ombre ne se projeta sur les rideaux. Alors, réfléchissant qu’il n’avait aucune raison pour se hâter, il reprit lentement le chemin de sa maison avec son caniche.
Anselme médita beaucoup les deux jours suivants. Il n’osait s’aventurer dans la rue de Lille, pendant le jour, de peur d’être aperçu par Sylvie, mais il y rôdait le soir et se crevait les yeux à regarder les fenêtres du numéro 135 sans rien voir qui l’intéressât. Au troisième étage, parfois, passaient devant les rideaux des
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ombres de femmes et d’enfants, mais la taille et la tournure de ces femmes ne rappelaient, même pas de loin, l’élégance native de Sylvie. — Et puis , elle ne peut être mère de famille ! — se disait Anselme, en se rappelant la beauté virginale de sa maîtresse. Au second étage, il n’apercevait jamais rien. Il est vrai que les rideaux d’étoffe étaient toujours baissés et ne laissaient passer entre eux qu’un mince filet de lumière. Le soir du second jour, Anselme, ne sachant plus que faire, maugréait chez lui contre sa couardise et son manque d’imagination quand Polémon, fatigué de tirer ses pantoufles pour le faire jouer, se mit soudain à grimper, en s’aidant des pieds et des mains, jusqu’au haut d’une colonnette; puis, arrivé au niveau de la frise très-étroite, il s’y promena gravement, avec autant de tranquillité que s’il eût senti sous ses pieds le plancher des vaches ; puis, subitement mis en joie, sans motif apparent, il sauta sur une
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lanterne qui pendait à plus de dix pieds, et qui, sous le choc de son corps, tournoya follement sur aile-même. De là, Polémon sauta encore sur la tête du Bouddha, et enfin, comme s’il eût voulu donner à son maître une dernière preuve d’agilité, il s’élança à corps perdu dans l’espace, et s’en alla tomber gracieusement sur sa niche où il prit entre ses deux mains le bout de sa queue et se mit à la mordiller.
— Si j’avais l’agilité démon singe ! — disait Anselme avec envie. Tout à coup il se leva en sursaut, se frappa le front, sonna Anaxagoras et l’envoya acheter une corde.
Le même soir, à onze heures, Anselme sortit, laissant son chien ronflant au pied de son lit et portant Polémon sous son bras. Il avait mis la corde dans sa poche. En route, le singe, qui trouvait la promenade contraire à ses habitudes, passait sa tête curieuse sous les plis du manteau de son maître et regardait
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autour de lui avec une surprise inquiète.
Anselme se dirigeait vers la demeure de Sylvie. Quand il fut arrivé devant la maison, il explora la rue d’un regard et vil qu’elle était déserte. Alors il attacha la corde à la ceinture du singe, puis, le prenant délicatement dans ses mains, il le plaça au pied du tuyau de descente des eaux. Et le singe, qui ne jugeait pas l’ascension indiquée plus difficile qu’autre chose, commença à grimper tranquillement, à la grande satisfaction d’Anselme.
Arrivé à la hauteur du premier étage, le singe hésita, et le poêle secoua la corde. Polémon, aussitôt, s’avança transversalement sur le bord de la corniche, toucha les persiennes fermées, regarda à travers leurs lames, et enfin n’apercevant rien qui l’intéressât, car il n’y avait pas de lumière dans l’appartement, il tourna vers son maître des regards piteux, comme pour lui reprocher l’étrange plaisir
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qu’il prenait à le faire promener au clair de lune. La rue était toujours déserte. Anselme tira la corde du côté du tuyau de descente pour y ramener Polémon. Polémon obéit à l’impulsion, et, rencontrant sous ses mains le tuyau de fonte, continua son ascension mélancolique.
Même manège quand il eut atteint le second étage. Cependant il ne tarda pas à s’y amuser. Les personnes étaient ouvertes comme d’habitude, et l’ingénieux animal prenait toutes sortes de poses charmantes pour regarder à travers l’écartement des rideaux dans les chambres éclairées. Mais il ne reconnaissait rien, car il allait de l’une à l’autre fenêtre, cherchant toujours. Enfin, parvenu à la dernière fenêtre de droite, il colla son œil à la vitre et donna sur-le-champ les signes de l’allégresse la moins équivoque. Il se haussait, se baissait, se retournait vers son maître, et poussait ce cri perlé, aigrelet et doux, si
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charmant à entendre, mais qu’Anselme trouvait en cette occasion aussi agaçant qu’insolite. En effet, le poëte savait alors ce qu’il voulait. Mais il avait beau tirer la corde, le singe résistait, cramponné à la rampe de la fenêtre, et criait toujours.
En ce moment un sergent de ville passa de l’autre côté de la rue, marchant gravement dans son caban, au bas duquel brillait le fourreau de son épée, et balançant majestueusement son tricorne sur son oreille gauche.
Anselme, de peur d’être interrogé sur son occupation nocturne, lâcha la corde aussitôt, et, pour se donner une contenance, il tira de sa poche un éü:i à cigares, et se mit à frotter des allumettes contre le mur. Le sergent de ville cependant traversa la rue; se méfiait-il? et marcha droit vers Anselme. Mais, en passant sous la fenêtre de Sylvie, son nez rafla la corde qui pendait et que le singe secouait de toutes ses forces. Alors, scandalisé de cet in-
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cident, il saisit la corde à pleine main et la tira brusquement. Polémon, surpris, lâcha prise, poussa un grand cri de détresse et tomba sur les épaules du sergent de ville.
Anselme, fort effrayé, se jeta sur son singe pendant que le gardien de l’ordre public ramassait son tricorne. Le poëte eut bientôt délivré Polémon de sa corde. Il le cacha sous son bras. Le malheureux animal tremblait de tous ses membres et son petit cœur battait à grands coups sur le cœur de son maître. Mais le sergent de ville, malheureusement, entendait assez mal la plaisanterie. Il empoi-
it
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gna Anselme par le collet, et, jurant comme un possédé, il le somma de le suivre au bureau de police. Anselme y consentit, à la seule condition qu’on le lâcherait. Le sergent de ville n’obtempéra pas à cette prière. Il passa sa main droite sous l’aisselle du délinquant et l’entraîna en continuant à jurer dans sa moustache. A peine Anselme eut-il le temps de jeter, en s’éloignant, un regard sur la fenêtre de Sylvie. Elle était toujours éclairée, mais aucune ombre ne se projetait sur ses rideaux. On eût dit que Sylvie n’avait rien entendu et ne se doutait pas de l’aventure.
En route, Anselme essaya de corrompre le sergent au moyen de quelques pièces d’or.
Mais l’autre le malmena, le prenant pour un conspirateur. Le poète se laissa donc emmener docilement.
Heureusement pour lui, l’officier de police était un homme un peu plus traitable que le sergent de ville. Au premier coup d’œil,
Anselme lui trouva l’air aimable et tolérant, et il supposa aussitôt qu’il avait des vices. Cela lui rendit un peu de courage. — Veuillez faire retirer tout le monde, — lui dit-il, — et je vous raconterai mon histoire. — L’officier renvoya ses acolytes dans la pièce voisine, et Anselme, posant alors Polémon sur la table, s’exprima ainsi :
— Monsieur, je suis certain que vous êtes un galant homme et que vous ne me trahirez pas. Il n’y a ni vol ni conspiration dans mon affaire. J’aime une personne qui demeure rue de Lille, numéro 135. Cette personne est mariée, et son mari est fort jaloux. Nous avons toutes les peines du monde à nous voir. Il nous est même très-difficile de correspondre. La petite poste nous est interdite, et nous ne pouvons nous servir de nos domestiques pour échanger nos billets doux. J’ai imaginé un moyen bien simple et bien innocent pour remédier à l’inconvénient de compromettre ma
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belle amie, et à celui, plus grand encore , de me priver de ses épanchements épistolaires.
Chaque soir elle dépose une lettre sur sa fenêtre, mon singe va chercher cette lettre à minuit et en laisse une autre à la place. Mon amie la prend le matin, pendant que son jaloux dort encore. Voilà.
— C’est fort ingénieux, — dit l’officier de police, — et cet animal est charmant. — Il se mit alors à caresser Polémon qui rongeait le bout d’une plume. Polémon, pour achever de séduire le magistrat, se mit alors à danser sur la table avec toutes sortes de contorsions ridicules. — Et à quel étage demeure cette dame? — reprit l’officier en riant. Anselme allait dire au premier, mais il se rappela que cet appartement n’était point habité, et il craignit que l’officier ne le sût ou ne l’apprît. Alors il dit : — Au troisième.
— Il me reste à vous demander votre — dit le magistrat. — An-
[Lk>ogle
nom, monsieur,
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selme Schanfara , — répondit modestement le poète. Ici, il y eut une véritable explosion de politesse de la part de l’officier. — Comment, monsieur, c’est vous qui avez publié, il y a deux mois, dans le journal l'Union, un si ravissant poème? — Anselme crut que l’autre le raillait, mais il était fort sérieux.
— Quel dommage qu’il y manque un dénoûment! — reprit-il. — ITélas! nous le faisons peut-être en ce moment, — se disait Anselme.
— Vous pouvez vous retirer, monsieur,
— dit enfin l’officier de police. — Je suis on ne peut plus heureux d'avoir fait connaissance avec un homme de génie tel que vous.
Anselme s’en alla, reconduit jusqu’à sa porte par le sergent de ville qui avait reçu l’ordre de constater son identité. Et le lendemain, dans les archives de la préfecture de police, l’officier, quoique bon enfant, fit mettre un ddssier où il était dit que le nommé
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Anselme Schanfara, homme de lettres, entretenait une intrigue coupable avec une dame Tuberculus, âgée de quarante-huit ans et mère de cinq enfants, qui demeurait rue de Lille, numéro 135, au troisième étage. Et on ajouta à ce fait scandaleux que le poëte correspondait avec sa maîtresse à l’aide d’un singe.
Le mardi suivant, Sylvie ne vint pas, mais Anselme ne s’en inquiéta guère. — Elle ne m’échappera pas, cette fois, — se dit-il. Décidé à jouer le va-tout de son amour pour faire cesser une situation qu’il ne pouvait plus supporter, il s’en alla rue de Lille le lendemain de bonne heure. Mais, en arrivant devant la maison de sa maîtresse, un horrible
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serrement de cœur le saisit. Les grands rideaux et les rideaux de vitrage avaient disparu des fenêtres du second étage, et, à travers les vitres fermées , l’appartement £vait un air de solitude. Anselme, aussitôt, se précipita sous la porte. Un homme entre deux âges, à figure fade, balayait la cour en fredonnant un hymne de Béranger ; c’était le concierge. Anselme l’entraîna à l’écart.
— Aimez-vous les pièces de vingt francs?
— lui dit-il. L’autre sourit d’un air aimable.
— Prenez donc! — fit Anselme, et il lui glissa cinq louis dans la main. Puis il ajouta :
— Dites-moi le nom de la personne qui logeait au second étage?
A cette question , le bonhomme hocha la tête : — Voilà ce que j’attendais, — murmura-t-il.
— Voyons! son nom? — répéta Anselme avec impatience.
— Son nom ! son nom ! — disait le con-
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cierge avec un embarras très-visible. Enfin, il se détermina tout à coup : — Madame Polémon.
— Madame Polémon ! — s’écria Anselme avec colère. — Tous moquez-vous de moi, misérable ?
— Non, non, mon bon monsieur, je ne me moque pas. Cette dame a logé ici pendant trois mois, et tout le monde la nommait ainsi.
— C’est une atroce plaisanterie! — se disait Anselme. — Et où demeure-t-elle à présent?
— Je l’ignore, monsieur.
— Comment, vous l’ignorez? bélître!
— Oui, monsieur. Cette dame a quitté la maison hier, et elle ne nous a pas indiqué son nouveau domicile.
— C’est cela ! — grommelait le poëte furieux. — Elle est partie pendant que je l’attendais. Elle a choisi le jour de notre rendez-
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vous afin d’être plus sûre que je ne pourrais l’épier. Et où lui adresserez-vous ses lettres?
— demanda-t-il.
— A la poste restante, monsieur, conformément aux ordres que nous avons reçus.
Anselme était confondu. Cependant, il essaya de nouveau de confesser le portier, mais la peine qu’il se donna était absolument inutile. Tout ce qu’il put apprendre, c’est que Sylvie, annonçant qu’elle partait pour un long voyage, avait payé son terme d’avance et vendu tous ses meubles à qn tapissier qui les enleva le jour même.
— Où demeurait -elle avant de loger ici?
— dit enfin le poète machinalement.
— Je l’ignore, monsieur.
— Les domestiques ne vous l’ont donc pas dit?
— Non, monsieur.
Anselme, voyant qu’il ne pourrait se servir du portier pour retrouver sa maîtresse, vou-
SYLVIE
lut alors, par manière de consolation, satisfaire la curiosité qui venait de lui causer tant de tribulations diverses. Il réfléchit avec amertume, pendant que son interlocuteur le regardait de travers, enfin : — Dites-moi, cette dame recevait-elle beaucoup de monde?
des hommes? est-elle... mariée?
A ces mots, comme s’il eût cru que le poète allait le battre, le concierge fit un saut en arrière, et, plaçant son balai devant lui : — Oh ! oh! mon bon monsieur, — s’écria-t-il, — vous savez bien que je ne dois pas vous parler de cela. Voilà que votre folie vous reprend.
— Comment, ma folie? — rugit Anselme.
Le portier regagnait sa loge à petits pas, en marchant de biais, le menton sur l’épaule et portant son balai comme une hallebarde.
— Oui, oui ! — dit-il — on nous a prévenu.
— Ah! çà, êtes-vous fou, vous-même?
— Non, non, mon bon monsieur, je ne
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suis pas fou, et je sais que c’est vous qui l’êtes. Ne vous mettez point en colère.
— Mais, animal, brute ! ne voyez-vous pas que je suis fort doux? — hurla Anselme. Et les yeux lui sortaient de la tête.
Le portier était alors arrivé devant la porte de sa loge. Il l’ouvrit prestement et la referma sur lui, au verrou.
Anselme, exaspéré et comprenant que Sylvie l’avait fait passer pour fou afin de neutraliser sa poursuite, cognait à poings fermés contre la porte de la loge, quand une voix brutale s’écria derrière lui : — Comment, c’est encore vous, monsieur, qui faites du tapage?
Il reconnut le sergent de ville, et sa colère s’en accrut : — Ab ! mon cher, flanquez-moi
la paix ! Il fait grand jour aujourd’hui, et je
n’ai pas de singe !
— Ce n’est point une raison pour ameuter les passants, — reprit le sergent. — Voyons, cessez de secouer cette porte.
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— Alors, faites -la ouvrir, mille tonnerres !
Le sergent de ville fit un signe au portier à travers le vitrage de sa porte. Le portier parlementa. — Je veux bien vous laisser entrer, vous, mais non ce monsieur, car il me battrait.
— Allons! éloignez-vous, monsieur, — dit le sergent de ville à Anselme.
Anselme, serrant les poings de fureur, se retira au fond de la cour, et les deux hommes se parlèrent quelque temps à l’oreille. Quand leur conversation fut terminée, le portier se barricada de nouveau dans sa loge, et le sergent de ville, appelant un de ses camarades qui passait, se mit en devoir, pour la seconde fois, d’arrêter Anselme. — Où me menezvous? — dit le poète.
— Chez vous, monsieur.
— Mais je ne veux pas rentrer chez moi.
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— II le faut cependant, monsieur. Allons, pas de réflexions ! Suivez-nous ! — Et ils l’entraînèrent.
En route, les deux sergents adressèrent une foule de représentations amicales au poète qui, dans son for intérieur, les vouait au diable. Quand ils furent arrivés rue de l’Ouest, pendant qu’ Anselme rentrait chez lui, fort contristé, les deux représentants de l’ordre public gourmandèrent Anaxagoras. — Ce jeune homme n’a donc pas de famille? — lui direntils. — Comment le laisse-t-on sortir seul? Les fous ne doivent pas errer sur la voie publique, vous le savez bien.
— Ah ! messieurs ! — répondit le valet enchanté de l’aventure, — mon pauvre maître n’est pas méchant, mais il me donne bien du mal ! Non content d’habiter une serre chaude et de se vêtir en Chinois, il fait sa société d’un chien et d’un singe. Croiriez-vous qu’il m’appelle Anaxagoras?
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— Surveillez-le donc ! — dirent les sergents de ville, — et ils s’en allèrent.
Le même jour, sur le dossier d’Anselme, à la préfecture, on ajouta que le poëte était fou, que sa folie devenait furieuse dès qu’on prononçait devant lui le mot mariage , et, depuis lors, sans qu’il s’en doutât, toutes les fois qu’il sortit, il eut trois agents à ses trousses.
XXY
Ne sachant à quelle divinité de l’Olympe se vouer, Anselme alla le lendemain au bureau du journal l’Union et demanda la permission de feuilleter le registre d’abonnements. Mais quand il vit le nom de M me Polémon inscrit en toutes lettres, il eut un véritable accès de rage. — C’est à devenir fou réellement ! — s’écriat-il. En regard de l’adresse de Sylvie, on avait
SYLVMï.
écrit : Envoyer le journal à la poste restante.
— Elle n’a donc pas quitte Paris! — se dit Anselme. — N’importe ! il me reste encore un moyen de la retrouver.
Il résolut aussitôt de se mettre en campagne. Le nouveau plan qu’il avait formé était simple et d’une réussite facile, si toutefois il y a quelque chose de facile dans ce monde si compliqué. Il consistait à se placer en faction rue Jean-Jacques-Roussoau, au guichet de la poste restante, et à attendre là, patiemment, que quelqu’un vînt réclamer les lettres de Sylvie.
— Peut-être Sylvie viendra-t-elle elle-même,
— pensait Anselme, — sinon, il me sera facile de suivre la personne qu’elle enverra, et ainsi je ne pourrai manquer de découvrir sa nouvelle demeure.
Le premier jour, il arriva à son poste au moment même de l’ouverture du guichet, et il vit défiler devant lui bien des gens qui venaient là, l’inquiétude sur le front ou l’espoir
SYLVIE
épanoui tout au long des lèvres. Mais cela lui était alors assez indifférent. Vers midi, comme il commençait à se fatiguer de sa faction, il entendit soudain l’employé qui disait : — Voici les lettres de M mc Polémon. — Ces paroles lui firent faire un soubresaut, et, se retournant, il vit une sorte de vieux Maure, très-maigre, au teint jaune, à barbe molle et rare, prendre les lettres et les journaux de la main de l’employé et les cacher sous sa veste.
Il le suivit aussitôt, rêvant au moyen de l’aborder et de le corrompre, et n’osant cependant lui parler, de peur qu’auprès de loi aussi on
ne l’eût fait passer pour fou; mais, à peine
arrivé dans la cour, le Maure enfourcha un superbe cheval barbe qu’un gamin tenait par 1 la bride, et, grave comrap un pontife, les deux mains appuyées sur la corne de sa selle turque et les genoux ployés, il s’en alla au pas et sortit de la cour. — Si je pouvais trouver une voiture! — se disait Anselme. Malheureuse- *
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ment il n’y en avait aucune autour de lui. 11 suivait cependant le Maure qui cheminait vers la rue Montmartre. Arrivé au tournant de la rue, il se dressa soudain sur ses étriers et mit son cheval au trot. Anselme courait, cherchant toujours une voiture. En trois minutes il perdit de vue le cavalier.
Le lendemain, le poëte crut devoir prendre ses précautions. Il entra dans la cour de l’hôtel des postes, conduisant un tilbury loué chez Brion et attelé d’un cheval enragé qu’on lui avait recommandé comme un trotteur à longue haleine. Le Maure arriva comme la veille, à midi, prit les lettres, remonta à cheval et sortit de la cour. Anselme se tenait tout prêt. Il le suivit à vingt pas. Cette fois, sans paraître s’aperaevoir plus que la veille de la poursuite d’Anselme, le Maure s’en alla tranquillement par les rues Coquillière, du Bouloi, Croix-des-Petits-Champs et de Rivoli. A la hauteur du Louvre, il prit le petit
SYLYÎE.
trot, puis le grand trot, et Anselme faisait
des efforts inouïs pour se faufiler à sa suite
dans le dédale des voitures. En arrivant sur
la place de la Concorde, le tilbury avait déjà
accroché deux fiacres. A l’entrée de l’avenue /
des Champs-Elysées, il renversa un invalide.
Le barbe alors , renflant le cou, galopait en fouettant ses flancs de sa queue, avec des poses académiques. Anselme ne put le suivre.
La foule courait après lui et le. chargeait d’imprécations. Deux soldats se jetèrent aux naseaux de son trotteur et l’arrêtèrent.
Un agent de police prit son nom. L’invalide n’avait pas grand mal, mais il jurait comme si les roues du tilbury lui avaient rompu les deux jambes. Quand Anselme fut parvenu à l’apaiser, le Maure avait disparu.
— Rira bien qui rira le dernier ! — dit le poëte se piquant d’honneur. Le lendemain, à neuf heures, il se tenait à son poste, monté sur un cheval de sang acheté chez Stephen
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Drake, la cravache en main et les talons armés d’éperons fort pointus. Le Maure arriva à l’heure ordinaire, prit ses lettres et s’en retourna. Si je ne l’attrape pas aujourd’hui, — sc dit Anselme, — je serai bien étonné. — Et voilà les deux cavaliers qui refont le chemin de la veille.
Tout alla bien d’abord. Le barbe trottait et faisait le beau, s’encapuchonnant dans ses crins; l’anglais suivait, rongeant son mors et tirant le cou d’un air perfide. Mais quand ils sentirent sous leurs pieds le macadam de la rue de Rivoli, les deux chevaux allongèrent le pas en reniflant. Soudain, au tournant de l’avenue des Champs-Elysées, le barbe trouvant devant lui une route bien large et bien nette prit le galop, et si vite, qu’on eût dit qu’il s’envolait à travers l’espace.
Anselme eut peur d’être surpris, et fit une faute. Il rendit tout et piqua. Le pur-
by Gc
sang aussitôt baissa la tête, chercha la main, s’appuya dessus résolument et partit à fond de train pour dépasser son rival. En dix secondes il l’atteignit, en dix autres secondes il le devança. Anselme avait beau scier, tirer, desserrer les jambes, rien n’y'fit. Il était emballé, comme on dit en terme de manège. Je n’oserais affirmer qu’il perdit la tète, car il n’en eut pas le temps. Les objets défilaient autour de lui avec une telle rapidité qu’il en avait le vertige, et il était plus essoufflé qu’un cerf, forcé après six heures de course en ligne droite. Quand le pur-sang s’arrêta, Anselme était couché par terre, aux environs de l’arc de triomphe de l’Étoile, et le Maure avait disparu par une route de traverse.
Le poète pleurait de rage. On le ramassa.
De bonnes âmes lui olfrirent des consolations * et des cordiaux. Un médecin qui se trouvait là, — il se trouve toujours des médecins juste à point sur les lieux des accidents, — le saisit
SYLVIE
au bras malgré lui, et le saigna sur place.
Anselme se sentait un peu contus, mais il n’avait rien de cassé. Une écorchure au bout du nez, un bras foulé, un genou endolori, tel fut le triste résultat de son aventure. Il résolut d’en profiter. Il fit insérer dans le journal l'Union une note qui relatait sa chute en la dramatisant, et annonçait au public que ses amis craignaient pour ses jours.
Le lendemain, à midi, on sonna à sa porte.
Il se souleva sur son divan, comme il put, et, clopin-clopant, alla ouvrir. Il savait bien qui venait ainsi, chez lui, à la nouvelle de son accident. En effet, ce fut Sylvie qui tomba dans ses bras, et il l’entraîna dans sa chambre avec une sorte de joie féroce. — Maintenant,
tu ne sortiras plus d’ici, — s’écriait-il, et il
l’accablait de caresses. Mais Sylvie, le premier moment de surprise passé, voyant qu’il l’avait jouée encore et qu’il était beaucoup moins malade que ne l’allirmait le journal, se refit aussitôt insensible comme une statue. Ses yeux étincelaient et de grand plis descendaient entre ses sourcils sur son front sévère. En vain le chien vint-il lui lécher les mains, elle le repoussa brusquement. En vain Polémon lui fit-il ses plus beaux saluts, elle l’envoya rouler à dix pas du bout de son petit pied, et elle se débarrassa en même temps de l’étreinte d’Anselme. — Vous êtes des misérables tous les trois ! — s’écria-t-elle.
Aussitôt le chien et le singe coururent se cacher dans la niche, et Anselme resta là , les mains pendantes et le front baissé.
— Vous me voyez aujourd’hui pour la dernière fois, — lui dit-elle. — C’est vous qui nous séparez. Je vous avais prévenu, cependant; mais vous vous souciez bien de moi et
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de mes peines! Ce que je prévoyais est arrivé. — Et, comme Anselme demeurait immobile et silencieux : — Que direz-vous pour vous justifier? — reprit-elle. — N’est-ce pas indigne? Il m’a plu de vous prendre pour mon amant, mais ma vie vous appartient-elle?
Qui vous a donné le droit de disposer de moi, de vous enquérir de mes actions, de m’épier comme si vous étiez mon mari? Allez ! vous êtes tous les mêmes ! Vous ne pouvez vous contenter d’être aimés ! Il vous faut tout connaître, pour tout posséder, pour tout diriger à votre caprice. L’indépendance, chez la femme qui a fait la folie de se livrer à vous, vous choque et vous blesse. Si on vous laissait faire, vous finiriez par nous mesurer l’air pour respirer. Ah ! hommes vains, méchants et sots que vous êtes ! Répondrez-vous ?
— C’est ta faute, si je t’ai poursuivie, — dit enfin Anselme. — Pourquoi manques-tu de confiance en moi?
208 SYLVIE
— Et qu’avez-vous donc fait pour mériter ma confiance? Sans doute, si vous aviez eu le cerveau moins éventé, je vous aurais dit mon secret. Mais le moyen de rien confier à une pareille tête? Croyez-vous que je ne vous aie pas senti sur mes talons, la première fois? Alors, j’ai été indulgente. Je me suis contentée de vous infliger la peine de l’absence pendant quinze jours; mais je ne vous ai point fait de reproches. Je pensais que vous réfléchiriez sur la bassesse de votre action, que vous vous repentiriez. Epier une femme! mais non !...
— Pourquoi m’as- tu fait passer pour fou?
— dit Anselme.
— Et ne l’êles-vous pas? — reprit-elle. — Examinez-vous donc! Vous vivez à Paris comme on vit en Chine, bien! Vous faites votre unique société de deux animaux, trèsbien ! Vous agissez constamment au rebours des autres hommes, parfait! Pour un rien.
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vous le dites du moins, vous mettriez le feu aux quatre coins de la terre. Le mariage, la loi, les convenances, vous critiquez tout cela, comme si vous aviez la sagesse du bon Dieu pour vous tout seul. Une telle conduite estelle faite pour me donner de la confiance? Je comprends que l’homme gouverne la femme, mais c’est à condition qu’il lui fera sentir sa supériorité intellectuelle. Je comprends aussi la fantaisie dans l’art, mais quel bien peut-on retirer de la bizarrerie érigée en principe pour la conduite de la vie? Vous me direz : Byron allait au théâtre avec un ours. Je vous réponds : Il faut imiter Byron dans la hauteur de ses oeuvres , et non dans ses ours. Enfin , il me semble qu’on peut avoir l’horreur du commun et mener une existence simple et tranquille. Quoi que fasse un homme de mérite, il ressemblera toujours aux autres hommes , à ceux que vous nommez les bour-
geois , par quelque côté. Croyez-vous leur res-
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sembler moins, en vous donnant tant de peine? Vous vous rapprochez d’eux, et de beaucoup, par la futilité de vos amusettes.
Ici, Anselme fit un geste de répulsion violente ; mais Sylvie ne lui laissa pas le temps de parler.
— Enfin, vous aimez une femme, — continua-t-elle. — Vous le dites, du moins. Elle vous aime. Elle vous a donné des preuves irrécusables de son amour. Elle n’est pas gênante pour vous. Elle vous laisse libre. Elle ne vous heurte pas dans vos goûts. Elle n’est pas un bel esprit. Elle ne s’occupe pas d’affaires d’argent. Elle ne fouille pas dans vos tiroirs. Elle n’a jamais d’attaques de nerfs. Elle est belle, vous le dites encore. Elle ne vous tient pas à distance avec un air méprisant. Elle n’a rien ni d’une coquette, ni d’un ange. Elle est enfin très-mystérieuse. Il y a un grand secret dans sa vie, ce qui doit vous plaire. Et, comme un bêta d’enfant qui casse
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son joujou pour voir ce qu’il y a dedans, vous risquez de la perdre pour savoir comme elle s’appelle ! Croyez-vous que je n’aie pas reconnu les aboiements du chien sous ma fenêtre et les cris de joie de votre singe sur mon balcon ? Il paraît que vous me chassez à la trace, comme une bête. Est-ce l’acte d’un homme sensé, ou d’un fou?
De temps à autre, pendant ce monologue, le singe et le chien passaient leurs têtes craintives par la porte de la niche. Mais voyant que Sylvie grondait toujours, ils se rejetaient en arrière, précipitamment. Anselme, comme eux, honteux, ne trouvait rien à répondre.
Sylvie reprit enfin , en adoucissant ses regards :
— Sans compter que vous me faites de la peine! Moi qui suis bonne pour vous, qui vous £ime de tout mon cœur, vous me rendez malheureuse !
— Oh ! pas cela , Sylvie ! — s’écria An-
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selrne. — Pas cela! ou tu me feras mourir!
— Si! je dois parler de cela ! car c’est en cela qu’est le fait le plus reprochable de votre conduite.
— Eh bien! montre-loi généreuse et n’en parle pas. J’ai été assez puni. On m’a arrêté avçc mon singe. On m’a cru fou, et on m’a reconduit chez moi pour me faire une avanie devant mon domestique. Je t’ai vue suivie par un misérable sans pouvoir te débarrasser de lui. J’ai été obligé d’écouter un commis de magasin, qui me débitait d’odieuses métaphores, et m’a fait payer mille écus un châle orange. Je suis resté des quinzaines et des mois sans te voir. J’ai écrit un poëme atroce qui m’a brouillé avec mes amis et m’a fait passer partout pour un classique. J’ai manqué tuer Polémon. J’ai fait d’interminables factions dans la cour des postes. J’ai suivi un Maure par trois fois, accroché deux fiacres, écrasé un invalide. J’ai acheté un cheval de
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sang huit mille francs. Il m’a emballé, m’a jeté par terre. Un médecin m’a saigné de force, et je me suis fait au nez une écorchure. ..
Sylvie ne put s’empêcher de rire. Aussitôt le singe et le chien s’élancèrent de la niche, et le singe, empoignant à deux mains la queue du chien, tendit les bras , s’arc-bouta sur les reins et fit tourner en rond la pauvre bête. — Anselme s’avançait cependant pour embrasser sa maîtresse, mais elle le tint à distance et se refit un visage sévère.
— Non. Gela n’est plus possible, -s’écriat-elle. — Je m’expose trop avec vous. Je n’aurais plus de sécurité, maintenant. Je ne dormirais plus. Chaque jour, je me dirais :
Il me poursuit encore. Le bonheur ne peut exister qu’avec la tranquillité. Vous avez détruit la mienne.
— » Ah ! Sylvie ! — fit Anselme avec chagrin. — Je le vois bien, tu es mariée. Un autre...
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— Et quand cela serait? — dit -elle en levant le front. — Avez-vous bien le droit de me le reprocher?
— Allons! j’accepterai tout, — dit Anselme, — mais pardonne-moi. Que faut -il faire, pour que tu me pardonnes?
Sylvie se défendit encore quelque temps.
Enfin, Anselme ayant juré de réparer ses torts par une obéissance exemplaire, Sylvie pardonna en pleurant. Elle lui disait : — Crois bien que je suis très-affligée de me cacher de toi. Mais j’y suis obligée. Si tu savais! si tu pouvais savoir ce qui m’y force, tu me plaindrais. — En même temps, elle essuyait ses larmes, et Anselme, qui se sentait lâche de céder ainsi à une femme, détournait la tête en soupirant.