‹ Symptomatologie, ou, Traité des accidents morbidesChapitre 1 sur 149 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Une sorte de défaveur pèse depuis trop longtemps sur la symptomatologie. Si elle ne se justifie pas, elle s’explique du moins par la tendance même qui est propre à la médecine du xixe siècle et qui en fait la gloire. En effet, à force de concentrer l’attention sur les lésions anatomiques, on s’est habitué peu à peu à regarder les troubles des fonctions comme des reflets insignifiants, variables et incertains. Puis, comme c’était précisément contre la médecine dite symptomatique qu’on avait à lutter, il était naturel que l’étude des symptômes fut enveloppée avec elle dans une commune réprobation.

Et pourtant, quelque sincère que soit l’admiration qu’on professe pour les progrès réalisés à l’aide des travaux anatomiques, microscopiques et chimiques ; quelque convaincu qu’on soit de l’insuffisance d’un diagnostic et d’une thérapeutique purement symptomatiques, il n’en est pas moins vrai que ces troubles fonctionnels demeurent le sujet principal de la préoccupation du médecin comme du malade. Hélas! il est si rare de guérir, tandis qu’il est toujours urgent de soulager.

La douleur, le spasme, la paralysie, toutes les maladies des nerfs, sont-elles connues, même de la médecine rigoureusement scientifique , autrement que comme des accidents fonctionnels ? Et dans les maladies chroniques, incurables pour la plupart, que reste-t-il à faire, même au médecin le plus savant, sinon à rechercher et à remplir les indications symptomatiques? Je ne parle pas des obstacles qui, dans la pratique de tous les jours, s’opposent

si souvent à l’exploration méthodique complète des organes et, par conséquent, à l’établissement du diagnostic certain de la lésion. Enfin, ai-je besoin de démontrer combien le diagnostic rationnel préalable, s’appuyant exclusivement sur les symptômes, facilite dans tous les cas le diagnostic materiel ou physique ?

J’ai cru qu’il était opportun de restituer au symptôme son importance et de reconstruire la symptomatologie en l’éclairant des lumières dont disposent actuellement l’anatomie, la physiologie et la pathologie.

Ayant conçu ce plan, j’avais à choisir entre deux voies ou, plutôt, entre deux points de départ.

Je pouvais prendre une base dans la physiologie, dans letude des fonctions normales pour aller de là vers la pathologie, vers letude des fonctions troublées.

Je pouvais partir aussi de l’observation clinique pour remonter d elle vers les régions de la science pure.

La première manière aurait fait de ce livre une sorte de physiologie pathologique. L’avouerai-je? Elle avait déployé devant mon esprit toutes les séductions qui lui appartiennent; je crois, en outre, qu’en lui donnant la préférence, j’aurais obéi aux aspirations de l’époque et que, dès lors, meme en restant au dessous de ma tâche, j’aurais pu compter sur l’indulgence du public savant.

J’ai néanmoins choisi la seconde manière, malgré ses imperfections et malgré la défaveur qui l’attend sans doute.

La méthode physiologique a été puissante pour renverser des erreurs séculaires ; elle a mis à nu la faiblesse d’une foule de doctrines pathologiques; mais d’un autre côté, il faut en convenir, elle a peu édifié jusqu’ici. La physiologie, de même que la physique et la chimie, quand elles se transportent sur le terrain de la médecine, sont irrésistibles à l’égard des faits simples ; mais en clinique il s’agit presqu’exclusivement de faits complexes ; le rôle des sciences pures se réduit alors trop souvent à poser des problèmes et à donner des promesses pour l’avenir. Combien d'hommes de talent n’avons-nous pas vu succomber sans profit à la recherche de ce qu’on pourrait appeler la médecine de l'avenir ?

D’ailleurs n’est-il pas vrai que les physiologistes ressemblent aux systématistes dont la médecine d’aujourd’hui a appris à se défier? Qu’on parte d’une formule physiologique ou d’une doctrine générale préconçue ; dans l’un et l’autre cas, on risque de dénaturer les faits, d’enchaîner l’observation et de forcer les conclusions.

La vraie médecine est encore aujourd’hui celle d’Hippocrate, de Sydenham et de Stoll : la médecine qui se maintient sur le large terrain de l’observation et n’obéit ni aux systèmes ni aux théories. Pour rendre l’observation plus complète et plus fidèle, elle accepte avec reconnaissance le secours que les sciences physiques et naturelles peuvent lui prêter ; pour la généralisation , elle respecte leurs décrets ; dans sa marche, elle cherche constamment à s’en rapprocher, mais jamais elle ne perd de vue que ses vérités à elle sont des vérités collectives ou brutes.

Depuis mes premiers pas dans l’étude, dans l’exercice et dans l’enseignement de Y art salubre , j’ai souffert de la discordance qui semblait y exister entre les exigences de la théorie et celles de la pratique. De bonne heure cependant, j’ai acquis la conviction que l’une ne peut faire des sacrifices à l’autre , et qu’il est indispensable pour les rapprocher, de choisir un terrain intermédiaire où elles puissent échanger leurs résultats sans déroger ni aux principes ni aux méthodes qui sont propres à chacune d’elles.

Tel sera l’esprit de ce livre.

Ce ne sera pas un livre de pratique médicale, car j’en ai éliminé la thérapeutique. Ce ne sera pas, non plus , un livre de théorie, car je ne crois pas qu’à l’heure actuelle, il soit possible de faire ce que plusieurs ont appelé un q physiologie pathologique. Le terrain intermédiaire dont je viens de parler, je le chercherai dans la médecine clinique qui, toute dominée quelle soit par les exigences de l’art, ne peut cependant progresser qu’en s’assimilant toutes les conquêtes de la science. Omnes enim artes, dit Cicéron (1), aliter ab ns tractantur , qui cas ad usum transférant : aliter ab iis, qui ipsarum artium tractatu delectati , nihil in vita aliud sunt acturi.

(I) De Oralorc . Lib. III, cap. 23.

Le progrès, dans les sciences d’observation, dépend de la méthode d’exposition presqu’au même degré que de la méthode d’investigation. Car, si l’on n’était occupé exclusivement qu’à la recherche de faits nouveaux et au contrôle des faits anciens, la science risquerait de netre bientôt plus que le reflet de quelques individualités puissantes ou le jeu de certaines curiosités passagères ; elle romperait avec le passé et s’égrainerait pour ainsi dire en doctrines particulières. Ce qui maintient sa vie d’ensemble, son autorité, sa majesté, ce sont les bases philosophiques et les traditions historiques. Quoi qu’on fasse, au-dessus des découvertes les plus brillantes, planeront toujours l’idée et lusage : l’idée qui exprime les lois de l’intelligence, l’usage qui témoigne de l’empire des circonstances.

Aussi, nous considérons comme étant de l’essence d’un travail du genre de celui que nous avons entrepris, de ne pas trop chercher à faire pour ainsi dire des trouées dans l’avenir ; il lui convient mieux detre un anneau dans la chaîne de la science qui s’avance lentement mais irrésistiblement. Il s’attachera donc au rôle modeste de résumer et d’expurger le passé et de préparer seulement le travail de l’avenir.

La méthode d’exposition, en même temps quelle tient compte de la philosophie et de l’histoire, cherche à fixer le langage et les rapports ; cette tendance doit dominer surtout dans un ouvrage où la terminologie et la classification tiendront nécessairement une grande place.

On l’a dit avec raison : le progrès d’une science se mesure à la précision du langage quelle emploie. Or, on conviendra qu’en symptomatologie, il reste sous ce rapport plus à faire que dans la plupart des autres parties de la médecine. Le plus grand nombre des termes quelle emploie sont d’un vague et d’une inconstance déplorables. De là ces logomachies sans fin qui déparent une bonne partie de la littérature médicale du jour.

Cet abus doit cesser.

Il est des pathologistes qui ont cru devoir procéder révolutionnairement, en faisant table rase des anciens termes. L’ex~

périence démontre cependant que le succès dans cette voie est impossible et que loin de simplifier, on ne fait ainsi que grossir le bagage déjà si lourd de la terminologie traditionnelle.

Pour ma part, j’ai préféré procéder comme on fait en histoire naturelle, en respectant l’usage et la tradition, en remontant aux sources de l’étymologie grecque et en écoutant le sens des grandes écoles et des grands maîtres.

J’ai tâché de me conformer, sur un autre point encore, à la méthode usitée en histoire naturelle : c’est sur le point des classifications.

Il n’est pas de symptôme qui ne réponde à des lésions ou à des états morbides divers. Cette diversité même a besoin d’être fixée dans le langage. De là sont nées des espèces qui cependant, je n’ai pas besoin de le dire, n’ont nullement la prétention de correspondre à des entités réelles, comme les espèces animales et végétales ; leur prétention se borne à être des catégories idéales, des généralisations rationnelles, des unités collectives.

De plus, elles ne sont proposées qu’à titre provisoire, comme répondant à l’état actuel de nos connaissances et de nos idées, et surtout comme servant de points de repère pour la pratique. Le progrès de la science et de l’art les modifiera sans difficultés et sans dommage.

« Dans les sciences progressives, dit quelque part l’illustre Chevreul, l’état imparfait des connaissances impose souvent au savant qui professe ou qui écrit la nécessité de présenter ses idées sous forme de propositions ou de classification autrement qu’il ne l’eût fait dans un état de la science plus avancé. »

Les matériaux que j’avais à élaborer et à coordonner étaient immenses.

Sous ce rapport, je me suis bien pénétré du principe qu’un traité général doit être autre chose qu’un recueil coordonné de monographies ou qu’un simple répertoire de faits. Sa tendance ne doit pas être d epuiser le sujet, mais de fixer les principes, de mettre en relief les faits dominants et de disposer les éléments à la fois en vue des applications et des recherches ultérieures. Les

faits exceptionnels, les sujets de simple curiosité, les opinions et les observations qui ne se rattachent encore à aucun principe, n’occuperont donc ici qu’une place très-restreinte ; en un mot, tout en donnant à letude des symptômes une étendue inusitée jusqu’à ce jour, j’ai été loin de vouloir être complet ou depuiser chaque question.

Enfin, j’ai tâché d’éviter autant que possible d’aborder une foule de questions dont la solution me semble actuellement impossible. Soulever ce genre de questions c’est soulever la poussière sur la route qu’on doit parcourir; je ne puis comprendre en quoi cela pourrait éclairer la marche de ceux qu’on prétend conduire. Il ne règne déjà que trop de scepticisme en médecine ; pourquoi y contribuer encore par une manière d’agir à laquelle des sciences, plus avancées quelle, résistent à peine?

Il y a des conceptions dont on sait parfaitement quelles n’ont qu’une valeur relative ou de convention ; au lieu de les détruire prématurément, attendons que le temps les ait usées et remplacées.

Telles sont les vues qui m’ont guidé dans la composition de cet ouvrage; c’est au lecteur bienveillant à juger de leur mérite ainsi que de la manière dont elles ont été remplies.

Liège, le 15 décembre 1805.

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