INTRODUCTION
Trois notions différentes de la maladie se dégagent de l’histoire de la médecine : la notion symptomatologique, la notion anatomique et la notion dynamique.
Dans l’origine, alors que le point de vue de l’art dominait seul, on ne s’occupait exclusivement que du trouble et du remède. La médecine était toute symptomatologique. On appelait maladie : la douleur, la convulsion, la paralysie, le flux, le vomissement, la toux; et de chacun de ces troubles on distinguait, à l’aide de l’observation directe, autant d’espèces qu’il y avait de remèdes différents à leur opposer.
Telle est encore aujourd’hui la médecine du peuple; telle est aussi, malgré les progrès accomplis, le procédé de l’homme de l’art, chaque fois qu’il se trouve en présence d’une affection que la science n’interprête pas encore, ou que les circonstances empêchent de scruter à fond.
Cependant, au fur et à mesure que l’art a progressé et que la science s’est formée, on a reconnu qu’entre le trouble et le remède il intervient des éléments dont il faut tenir comple pour comprendre l’un et pour bien appliquer l’autre. L’on a reconnu que le trouble n’est que l’accident, le symptôme de lésions matérielles, c’est-à-dire d’altérations de struclure, de texture ou de composition, susceptibles d’être démontrées par l’anatomie et par la chimie. On a placé la maladie dans la lésion. La médecine est devenue anatomique, physicaliste , ou physiologique^ selon l’appellation fautive que s’est donnée certaine école moderne célèbre.
En regardant de plus près encore, on a assez généralement acquis la conviction que la nature et le caractère de la lésion matérielle ne sont pas déterminés exclusivement soit par les influences extérieures, soit
par les conditions physiologiques de l'économie animale; mais par une cause intime, essentiellement morbide, dont Faction se porte directement sur les forces qui construisent et conservent l’organisme. Dans cette troisième manière de voir, la maladie consiste en une altération du mouvement vital, dans Yactio laesa, ou, si Fon préfère, dans une perturbation des actes mêmes de la nutrition et de l’innervation. C est là la médecine que nous appelons dynamique , et que nous appellerions physiologique , si cette dénomination n’était pas déjà donnée abusivement à la médecine anatomique.
Il ne nous appartient pas de retracer ici les formes particulières, les nuances sous lesquelles chacune de ces trois doctrines fondamentales s’est manifestée dans le passé. Nous ne nous arrêterons pas davantage aux égarements du dynamisme médical qui tantôt, dans l’impatience d’embrasser les causes premières, a créé des forces et des qualités imaginaires, tantôt, dans l’ignorance des faits, a négligé la lésion matérielle, en rattachant le symptôme directement à la perversion du mouvement vital. Enfin, nous nous dispenserons de définir l’hori/on dans lequel se sont circonscrites les écoles anatomiques et physicalistes pures.
A n’envisager que les principes et les tendances, les trois doctrines, ou, si Fon aime mieux, les trois méthodes fondamentales, sont légitimes, parce que toutes les trois sont fondées sur la nature du sens médical et répondent à des nécessités pratiques. Forts de cette conviction., nous désirons choisir notre place en dehors de la polémique souvent passionnée et aveugle, hélas! qui défraie communément la littérature médicale.
Dans toute maladie, on doit considérer, selon nous, ces trois choses : 1° la perversion des actes vitaux; 2° l’altération des humeurs et des tissus; 5° le trouble des fonctions. Mais, de ces trois choses, la première commande aux deux autres, et la deuxième commande à la dernière; ce qui revient à dire que la maladie est plus dans la lésion que dans le symptôme, et plus dans la perversion des actes vitaux que dans la lésion; en d’autres termes, que les trois sont les unes aux autres comme la cause est à l’effet, et l’effet à l’accident.
Incontestablement donc, la pathologie qui s’appuie sur l’étude des lésions anatomiques et des altérations chimiques est supérieure à celle qui ne considère que les symptômes. Mais elle est loin d’être l’idéal. Toujours et partout nous devons tendre à la pathologie dynamique,
c'est-à-dire à la connaissance des causes. Il est certain seulement que nous n’y parviendrons que par la voie positive, qui est l'étude des lésions et des symptômes.
En traitant de la symptomatologie au point de vue clinique, nous n’avons pas voulu faire un simple livre d’enseignement, exposant la terminologie et décrivant les phénomènes pour les besoins des commençants; moins encore avons nous eu l'intention de rendre au symptôme l’importance que l'école anatomique lui a enlevé définitivement. C’eût été descendre et reculer à la fois. Notre travail a la prétention, au contraire, de servir le progrès en partant des phénomènes morbides que l’observation directe nous révèle chez l’individu malade, pour préparer partout la solution du véritable problème pathologique, en nous éclairant des lumières de l’anatomie pathologique et de la chimie médicale. En un mot, c’est une Symptomatologie clinique et nullement un Traité de médecine symptomatologique.
Le mot symptôme signifie réellement accident. vient de
(njfjLTcvTCT w, et désigne par conséquent ce qui tombe, ce qui arrive ensemble, ce qui coïncide. 'Lup7TToopa.TiKÔ<; veut dire accidentel. On pourrait donc dire aussi que les symptômes sont des coïncidences morbides.
En restreignant le sens du mot aux troubles fonctionnels et en l’opposant à lésion , nous nous conformons à l’usage des anciens. Car, à considérer les choses rigoureusement, beaucoup de lésions ne sont également que des accidents ou des coïncidences.
Plusieurs pathologistes emploient le terme symptôme dans le sens vague de phénomène . Il est vrai que le symptôme est toujours un phénomène morbide, mais il est certain aussi que tout phénomène morbide ne peut pas être appelé symptôme. Il est impossible notamment de désigner ainsi les phénomènes qui n’incommodent pas, qui ne troublent pas le malade.
Trop généralement aussi on prend aujourd’hui le mot symptôme comme synonyme de signe, et par conséquent le terme de symptomatologie comme l’équivalent de celui de séméiologie. Les symptômes sont des signes, ainsi que toute autre manifestation de la maladie ou de la lésion, mais il s’en faut de beaucoup que tous les signes soient des
symptômes. Et, au point de vue de la méthode surtout et de l’enseignement, il importe de faire cesser cette confusion (1).
Enfin, dans la manière de voir de quelques autres pathologistes, le mot symptôme correspond à ce qu’ils appellent les éléments morbides. Ceci exige une explication.
La disposition naturelle des organes, ainsi que leurs rapports de dépendance et de sympathie sont cause que le trouble porté dans l’un d’eux provoque aisément le trouble dans les autres qui lui sont associés. L’accident se complique donc selon les dispositions anatomiques et les conditions de l’équilibre physiologique. Les mêmes causes font que la forme ou l’espèce de trouble ne varient guère, malgré la diversité des influences, aussi longtemps que le même groupe d’organes est affecté. Enfin, la forme du trouble est la même aussi, que la cause morbide ait porté son action sur l’organe principal ou sur l’un ou l’autre des organes associés.
C’est ainsi que naissent des formes morbides plus ou moins constantes, des groupes de symptômes pouvant appartenir à plusieurs maladies de nature différente. Chaque maladie, dans sa manifestation du moins, pourra sembler même être composée tout entière d’un certain nombre de ces formes morbides constantes qui sont donc, par rapport à elle, comme les éléments sont par rapport au tout. De là le nom éléments morbides donné aux symptômes, surtout aux symptômes groupés ou associés. Ainsi le vomissement est un élément morbide; il s’accompagne de nausées, de vomituritions, d’éblouissements, de palpitations, de sudation et de syncope, et il entre dans la composition d’une foule de maladies diverses parmi lesquelles nous citerons la gastrite, les fièvres, la méningite, l’hépatite, la néphrite, etc.
Cependant, tout lemonde ne prend pas les termes éléments morbides dans le même sens. Autres sont les éléments morbides de Galien, autres sont ceux de Barthez et de l’école de Montpellier, autres encore sont ceux de Forget (2). Ces mots sont d’un usage commode en clinique, par cela même qu’ils sont mal définis. Ils indiquent simplement
(1) C’est Gaubius qui l’a surtout favorisée par sa fameuse distinction scolastique entre symptomata causae, symptomala symptomatum et symptomata morbi. Blanchard, dans son Lcxicon medicum, dit : « Est vel morbus a morbo ortus , vel morbi causa a morbo nata , vel symptoma simplex. »
(2) Pour voir combien est vague l’idée qui s’applique aux éléments morbides, lisez le chapitre que leur consacre M. Bouchut dans ses Nouveaux éléments de pathologie générale. Paris, 1857, p. 234.
alors le rapport des parties au tout; mais en pathologie proprement dite, ils ne sauraient être d’un emploi utile.
La classification des symptômes diffère selon l’idée générale quon a delà maladie. Celle qui a prévalu, surtout depuis le règne de l’école dite physiologique, divise les troubles en symptomatiques, sympathiques et idiopathiques ou essentiels.
Nous ne pouvons conserver ni la première, ni la dernière de ces qualifications ; car, pour ce qui regarde l’une, dans la manière de voir exposée plus haut, tous les troubles sont symptomatiques ; et, quant à l’autre, si la cause matérielle de certains troubles est encore cachée dans l’état actuel de la science, cela ne nous autorise pas à la nier. En tout cas, il serait mal à propos, selon nous, de prolonger à leur occasion des débats aussi stériles qu’ils ont été passionnés.
La classification que nous préférons est basée sur la cause prochaine ou physiologique des symptômes. Elle divise les symptômes en locaux et généraux de la manière suivante :
A. Symptômes locaux, dont la cause siège dans un organe ou appareil organique particulier. On les sous-divise de la manière suivante :
1° Symptômes organopalhiques ou périphériques ; ils sont l’effet direct de la lésion anatomique et correspondent à ce qu’on appelle communément troubles symptomatiques;
2° Symptômes excentriques ; ils dépendent d’une affection des centres nerveux produisant ses effets à la périphérie ;
5° Symptômes sympathiques ; leur cause réside dans un organe plus ou moins éloigné, mais se trouvant avec l’organe troublé dans un rapport de sympathie.
B. Symptômes généraux, dont la cause n’est pas fixée sur un point particulier de l’organisme. Leurs sous-divisions sont :
1° Symptômes hémopathiques ,* ils sont dus à des altérations du sang ou des liquides nourriciers en général.
Pour nous conformer à l’usage, nous établirons les variétés suivantes :
a. Symptômes dyshèmiques , où l’altération du sang est due à une cause interne et suit une marche aiguë;
b. Symptômes toxiques , où elle est l’effet d’un poison; et
c. Symptômes dyscrasiques , où elle suit une marche chronique et
n’est souvent reconnaissable qu’aux effets qu’elle exerce sur la nutrition;
2° Symptômes nerveux ; ils consistent directement et primitivement dans des troubles de l’innervation.
On les distingue utilement en deux variétés, savoir :
a. Symptômes névropathiques , dépendant d’une lésion matérielle sensible des nerfs ; et
b. Symptômes névrosiques, expliqués tantôt par une altération purement dynamique des nerfs, tantôt par une altération moléculaire «inaccessible à nos moyens d’investigation ;
5° Symptômes constitutionnels ; ils sont l’expression de maladies constitutionnelles, c’est-à-dire d’altérations de toute la substance de l’économie, morborum totius substantiœ.
Tel est le cadre général que nous comptons adopter dans la description des espèces quand cela sera possible ou utile. Car, très-souvent, l’imperfection de nos connaissances y mettra un obstacle; d’autres fois, des distinctions usuelles revendiqueront leurs droits. Quand de simples probabilités physiologiques se trouveront en conflit avec des probabilités cliniques ou avec les idées reçues en médecine pratique, nous nous déciderons en faveur de ces dernières, en attendant que les premières aient acquis un degré quelconque de certitude. Loin de nous la prétention de vouloir mesurer par là le terrain aux recherches et aux découvertes de l’avenir.
Il serait de peu d’utilité de nous arrêter, à propos des symptômes, à certaines autres distinctions que la pathologie générale a consacrées et que l’usage de la langue explique suffisamment.
Ainsi, on parle de symptômes primitifs et consécutifs, d’accidents directs et indirects, de troubles essentiels et accidentels.
Un seul terme exige peut-être encore une explication. C’est le terme de symptôme complexe.
On comprend que les accidents morbides peuvent se grouper, se combiner et même se confondre.
Lorsque leur union ou leur coïncidence est déterminée directement par la lésion ou par la maladie elle-même, alors elle constitue un simple concours ou un groupe de symptômes. Par exemple : la dyspnée, la toux, l’expectoration^ l’accélération du pouls, l’augmentation de la température, l’anorexie, la soif et la courbature constituent en-
semble un groupe de symptômes propre à la pneumonie. Ce n’est pas là ce qu’on appelle une complication de symptômes.
En parlant plus haut des formes morbides , nous avons dit que des liens anatomiques et physiologiques, unissant certains organes entre eux et avec les centres nerveux, créent une tendance naturelle à l’association de certains symptômes, et que cette association est jusqu’à un certain point indépendante de la maladie et même de la lésion. Par le fait même de tel symptôme, tels autres symptômes sont réveillés, et il naît ainsi des troubles plus étendus, affectant des formes constantes et consacrées par l’observation. La même forme de troubles, la même combinaison de symptômes peut ainsi se présenter dans des circonstances diverses sans qu’on puisse dire, dans chaque cas donné, lequel des symptômes simples est le premier ou lequel a amené les autres. Ainsi, la nausée entraîne le vomissement, et le vomissement entraîne la nausée. Ainsi, le spasme de la glotte provoque des convulsions épileptiformes sans l’intervention d’une cause commune.
Voilà ce qu’on appelle symptômes complexes. Tels sont, entre autres, la fièvre, l’épilepsie, le tétanos, la photophobie.
L’ordre dans lequel nous disposerons les symptômes est celui des appareils, l’ordre anatomique. Il a sans doute ses inconvénients, mais il offre des avantages pratiques incontestables.
Dans un premier livre nous traiterons des troubles de l’appareil digestif et de ses annexes, en reléguant toutefois au quatrième livre tout ce qui concerne les sens buccaux et les mouvements de la langue. Les symptômes généraux de la nutrition, par contre, prendront leur place à la suite de ceux de la digestion.
Le deuxième livre contiendra les troubles respiratoires, vocaux et circulatoires.
Le troisième livre s’occupera des appareils de locomotion et des symptômes musculaires en général.
Le quatrième livre exposera les troubles des sensations et des appareils protecteurs des sens.
Le cinquième livre s’occupera des symptômes cérébraux y compris les troubles passionnels et intellectuels. Enfin :
Le sixième livre traitera des symptômes fournis par les appareils génitaux et urinaires.